Luttes des femmes dans l'Histoire et en international

Re: Luttes des femmes dans l'Histoire et en international

Messagede bipbip » 10 Déc 2017, 23:00

1907 : avec les cabanières en grève

Octobre 2013 à Roquefort : les huit dernières cabanières, accompagnées des représentants syndicaux, annonçaient la fin de leur activité. Michel Delmouly, de la revue La Main chaude revient ici sur une lutte emblématique de la combativité des femmes et de leur volonté d’émancipation.

1907 : avec les cabanières en grève

Octobre 2013 à Roquefort : les huit dernières cabanières, accompagnées des représentants syndicaux, annonçaient la fin de leur activité. Michel Delmouly, de la revue La Main chaude revient ici sur une lutte emblématique de la combativité des femmes et de leur volonté d’émancipation.

Société qui était la dernière grande entreprise à réaliser le pliage manuel des pains à la feuille d’étain, pour une partie de sa production, les fabrications haut de gamme, venait de faire l’acquisition de deux machines capables de réaliser le travail de ces ouvrières. Cette annonce signait la disparition d’un des métiers les plus représentatifs, les plus chargés de force publicitaire, les plus importants du “Combalou”. Les cabanières (1) — leur nom tirerait son étymologie de l’occitan “cava” cave — en effet, avaient constitué pendant une centaine d’années l’essentiel du personnel des différentes “maisons”, avant que progressivement la mécanisation ne réduise leurs tâches et leur nombre : avant l’introduction des machines (piqueuses, brosseuses, racleuses...) elles occupaient plus de 90 % des emplois : “les cabanières, la plupart jeunes, [sont] aussi fraîches que les caves dans lesquelles elles vivent. Il y a, à Roquefort, environ 900 de ces cabanières. Un véritable régiment !” (J. Ivolas, Bulletin de la société languedocienne de géographie , premier trimestre 1890). Mais en 1907 elles n’étaient déjà plus que 600. Cependant, malgré, ou à cause de cet affaiblissement numérique, décidèrent-elles, avec une unanimité rare dans les mouvements sociaux, d’engager le bras de fer avec les patrons par une grève à laquelle ces derniers ne croyaient pas. Pourtant, un coup de semonce avait été tiré le 24 décembre 1903 : “pour la première fois depuis des siècles qu’existe leur corporation, les cabanières de Roquefort viennent d’abandonner leur atelier souterrain, c’est à dire leur cave, pour aller porter leurs doléances aux patrons et demander une augmentation de salaire et de service” (2). À la veille de Noël, ce “débrayage” pour appuyer des revendications, qui seront globalement les mêmes quatre ans plus tard, ne fut pas entendu, tant les employeurs étaient convaincus du pouvoir qu’ils exerçaient sur ces jeunes femmes issues de la campagne. Aveuglés par leur paternalisme, ils ne pouvaient concevoir que des femmes, seules, entrent en conflit avec leurs employeurs. Les exemples locaux en effet, ceux de Millau notamment, montraient une active participation des femmes aux grèves, mais toujours en appui, avec une entrée dans le mouvement décalée, retardée par rapport à l’engagement des hommes. C’est donc toute l’originalité de ce conflit des cabanières de 1907 qui, renversant les codes, prirent les idées dominantes à contre-pied : en totale autonomie, sans aucun renfort masculin, elles firent triompher leurs revendications avec une organisation du conflit, une maîtrise de l’action que le Sous-Préfet de Saint-Affrique souligna dans ses échanges avec le Ministère du Travail : “Je crois devoir vous signaler l’attitude très correcte, en cette circonstance, des ouvrières…”.

C’est donc, avec les grèves des casseuses de sucre de chez Lebaudy de Paris, des porcelainières de Limoges ou celles des allumettières d’Aubervilliers, une grève-référence qui montre la combativité des femmes et leur volonté d’émancipation.

Le rude métier de cabanière

En 1906, le “professeur départemental d’agriculture” E. Marre indiquait que si “les caves étaient dirigées par un chef d’exploitation secondé par des employés hommes pour la surveillance, la réception et l’expédition”, tous les autres travaux étaient confiés à des femmes qui représentaient alors “90 ?% du personnel”. Après la réception des fromages, en provenance des laiteries, les cabanières frottaient avec du sel fin leur pourtour et l’une de leurs faces, puis les déposaient par piles de trois sur le sol du saloir. Au bout de trois jours les fromages étaient salés sur la face qui ne l’avait pas été. Trois ou quatre jours après se développait à la surface du pain une matière gluante, “le pégot” formé par la bavure du sel et du petit lait. Les cabanières, à l’aide d’un couteau à manche étroit et à lame large le raclaient une première fois, puis immédiatement après le raclaient à nouveau. Cette dernière opération donnait la “rebarbe blanche” appréciée des amateurs de goûts forts. Ensuite, les fromages placés “de champ” sur les étagères des caves mûrissaient pendant plusieurs semaines et développaient pendant ce temps un fin duvet blanchâtre. Ils subissaient alors un raclage tous les 10 ou 15 jours. C’était le “revirage”. “La dextérité de ces cabanières dans le maniement des pains est remarquable : tenant le fromage dans le creux de la main gauche, elles l’appuient légèrement sur la poitrine, tandis que de la main droite, elles passent rapidement le couteau sur le pourtour et sur les deux faces…”. Les cabanières “reviraient” en moyenne 300 fromages par jour. Mais J. Ivolas, en 1890, comme E. Marre, en 1906, notaient l’intérêt qu’il y avait à recourir à la machine pour élargir les profits. Ils rapportaient que le directeur de la Société des caves, E. Coupiac, l‘inventeur de la piqueuse et de la brosseuse mécaniques montrait que cette dernière machine réalisait le travail de 20 ouvrières et permettait de faire une économie sur les déchets de 2 %.

Cependant, les tâches confiées aux cabanières, étaient encore essentielles et réalisées dans des conditions d’exécution bien particulières. Les auteurs déjà cités en rendent compte avec une légèreté qui reproduit, vraisemblablement, le discours des employeurs : “Chaudement vêtues de laine, elles résistent victorieusement à l’humidité et à la basse température du milieu dans lequel elles vivent et sont toutes admirablement bien portantes”, J. Ivolas. “Les cabanières sont constamment chaussées de sabots pour résister au froid ; elles portent d’épais bas de laine noire, un jupon très court… [et] elles ont un large tablier à bavette en toile forte pour protéger leurs effets ; ce tablier porte parfois un matricule. Jeunes (3), vives et alertes, pour la plupart, ces ouvrières ne paraissent pas souffrir de leur existence souterraine ; elles travaillent presque toujours en chantant et leur gaieté étonne le visiteur… Elles restent aux caves de 4 mois à 11 mois suivant que le travail presse plus ou moins et travaillent neuf heures par jour”, E. Marre.

Et, la journée terminée, le paternalisme patronal s’exerçait pleinement ; les cabanières vivaient alors des situations rabaissantes, humiliantes, infantilisantes. En effet, ces ouvrières toutes recrutées dans la région proche de Roquefort, étaient “nourries, logées et éclairées” et gagnaient en 1906 “2Fr/jour gages et nourriture compris”. Celle-ci leur était fournie par des “entrepreneurs” (4) auxquels les patrons versaient 23Fr par mois et par ouvrière. Puis le soir venu elles se retrouvaient, regroupées dans la même salle commune : “Les dortoirs des cabanières sont assez confortables, assez vastes et bien aérés. Chaque cabanière possède un lit et une table. Le long des murs courent des étagères où sont placés de menus objets de toilette, les vêtements et quelques colifichets (la coquetterie féminine, même à Roquefort n’abdique pas ses droits). Le dortoir est placé sous la surveillance d’une cabanière plus âgée qui veille au maintien de l’ordre et de la propreté” (5). H. Vialettes cité par Marre. Et ce dernier auteur ajoutait : “on leur accorde la journée du dimanche pour aller dans leur famille”.

Donc, un travail difficile (imagine-t-on l’état des mains de ces ouvrières après des semaines de salage des fromages ?), exercé dans de rudes conditions (les températures, constantes, variant de 8 à 10°) (6), et de surcroît, après la journée de travail une vie de caserne, une vie de couvent. Tous les éléments pouvant faire lever un vent de révolte étaient réunis en ce début de XXe siècle. Il suffisait que se réalise la rencontre de “propagandistes en tournée”, selon les termes du Sous-Préfet, et de quelques cabanières déterminées.

Les raisons de la grève

La situation sociale qui conduisit à la grève était, pour une large part, le résultat d’un rapport de force au sein du patronat de Roquefort. En effet selon le vocabulaire de l’économie moderne, les entreprises du Combalou constituaient un “oligopole à firme dominante”. 14 sociétés produisaient et commercialisaient le fromage, en 1906, mais la première représentait plus de la moitié du volume total expédié. La Société des Caves et des Producteurs réunis ou Société (née en 1842, modifiée par rachat d’autres caves en 1881 et 1896) vendait 3 800 000 kg de roquefort et ses 13 concurrents 3 650 000 kg. Louis Rigal seconde entreprise en produisait 1 000 000 kg et la Société Nouvelle (ex entreprise Trémolet) 840 ?000. La Maison Beffre 10éme entreprise n’en produisait que 90 ?000. Société, donc, en raison de sa masse, pesait fortement sur l’organisation patronale et au cours de ce conflit s‘efforça d’être à la manœuvre autant qu’elle le put.

Les revendications formulées par les ouvrières, en présence du Sous-Préfet de Saint-Affrique qui agissait en tant que médiateur, peuvent être classées en trois catégories. En outre, un désir, un souhait, une demande sont dits dans la presse syndicale, mais sans qu’ils deviennent une revendication.

Première revendication : “Relèvement des salaires” à 360Fr par an et la journée de travail abaissée à 8h. Jusqu’alors Société rémunérait les cabanières en moyenne 270Fr/an alors que des petites caves avaient déjà accordé des augmentations de salaire, “négociées de gré à gré”, porté à 300Fr. Le personnel féminin de Société sera, en conséquence, à l’origine et à la pointe du conflit. “Seule la Société, du haut de sa puissance commerciale et industrielle qu’elle estimait intangible avait refusé même d’engager des pourparlers avec ses ouvrières. Il en est résulté une irritation des esprits qui n’a pas peu contribué à l’éclosion de la grève”. Et le Sous-Préfet de poursuivre : “Cette année, les bénéfices de la Société ont été considérables. Les 13 % réservés au personnel ont atteint la somme de 264 ?000Fr. Or la répartition de cette somme s’est faite de telle façon que le personnel ouvrier, et surtout féminin, n’a touché qu’une somme insignifiante. Les cabanières n’auraient même pas reçu 40Fr chacune. Par contre un simple comptable aurait touché 3200F de gratification” (7).

Deuxième revendication : Que le prix de la pension soit porté à 40Fr/mois (jusqu’alors 23Fr/mois) et remis directement à la cabanière qui alors serait libre de s’alimenter comme elle l’entendrait. En effet, les fromagères se déclarent très mal nourries par les “entrepreneurs”. Il faut ajouter à l’aspect financier de cette revendication une dimension de dignité et d’émancipation.

Troisième revendication : La reconnaissance du syndicat. Les ouvrières exigent, que, par un engagement pris devant le juge de Paix de Saint-Affrique, les employeurs s’accordent à “ne négocier ou à traiter avec le personnel de leur établissement que par son intermédiaire”. De plus elles demandent que par écrit les patrons conviennent “de n’inquiéter ou de renvoyer aucune ouvrière pour fait de grève ou affiliation au syndicat”.

Un souhait, une volonté : Une demande de respect. Le Sous-Préfet ne fait pas allusion à ce volet de la revendication. La source de cette information est la jeune CGT à laquelle le syndicat de Roquefort adhéra dès sa constitution, en présence de Victor Mazars (8) qui, alors, représentait la confédération en Aveyron. La Voix du Peuple signalait que “[les cabanières] ne peuvent se soustraire aux lubricités de quiconque possède un atome d’autorité et qu’il leur faut subir sans se plaindre un tutoiement dégradant et d‘avilissantes privautés”.

L’accord final ne portera que sur les trois premiers points mais leur victoire assurera aux fromagères une autorité, un respect qui jusqu’ à ce moment n’avait pas été considérés.

La conduite de la grève

Cette grève de courte durée (du Jeudi 30 mai, 3h de l’après-midi au dimanche 2 juin avec reprise du travail le 3) obligea cependant les employeurs à accepter, quasiment dans leurs formes, les revendications des ouvrières. En effet l’unanimité de ces dernières faisait qu’elles négociaient en position de force et elles en étaient pleinement conscientes : “Nous attendons que les patrons auxquels notre travail est indispensable, nous prient de revenir”, écrivaient-elles et le Sous-Préfet de s’inquiéter d’une prolongation de la grève au-delà du deuxième jour : “Je crois devoir vous signaler que la cessation du travail priverait de leurs ressources 5000 petits propriétaires et 15000 travailleurs ruraux”. En l’absence de moyens de stockage, quelques patrons menaçaient, tout de suite, de ne pas prendre livraison du lait qu’ils s’étaient engagés à acheter avec les propriétaires de la campagne.

La chronologie détaillée de l’action met en lumière les divergences patronales et la partie singulière jouée par Société.

Dimanche 26 mai : Conférence de la “Citoyenne Sorgue” (9) à Tournemire (10) au cours de laquelle des cabanières affirmèrent la volonté de créer un syndicat à Roquefort.

Mercredi 29 mai : Roquefort. Dans la soirée se tint une réunion où Sorgue, Mazars et Renaudel (11), “en tournée de propagande”, prenaient la parole. Ce dernier, par télégramme adressé à L’Humanité affirmait que la réunion tenue dans la rue (ou à la Mairie selon le journal L’Express de Toulouse) avait réuni 1200 auditeurs et auditrices. La proposition de créer un syndicat fut accueillie avec un grand enthousiasme. Pendant ¾plusieurs heures les ouvrières, au nombre de 500, “en un défilé ininterrompu vinrent signer à la tribune leur adhésion au syndicat”. Le conseil syndical nommé élaborait un cahier de revendication. La secrétaire du Comité était Rose Blancard. Renaudel déclarait : “L’industrie fromagère permet à quelques hommes de constituer des fortunes millionnaires sur la misère ouvrière et sur la rançon des paysans”.

Le Sous-Préfet considérait que “l’irritation des esprits [due à l’attitude de Société] n’a pas peu contribué à l’éclosion de la grève. Il est probable cependant que celle-ci ne fut pas déclarée dès maintenant sans l’intervention de Mme Sorgue et du propagandiste syndicaliste Renaudel… qui ont en quelque sorte dicté le programme de leurs revendications aux cabanières”.

Jeudi 30 mai : 2h de l’après-midi. Les cabanières envoyèrent une délégation à Société pour exposer leurs revendications. Le Directeur opposa un refus aux conditions qu’elle proposait. La délégation se retira en déclarant que “c’était désormais la grève” et que “le travail allait immédiatement cesser”. Les cabanières de Société se rendirent alors dans les autres caves pour engager leurs camarades à cesser le travail. Cet appel fut entendu. De 400 en milieu d’après-midi, le nombre de grévistes atteint 600 en fin de journée, soit la totalité des cabanières. Elles refusèrent de prendre leur repas à la pension qui leur était affectée et “aux chants de l’Internationale et de la Carmagnole” se rendirent à l’école de Tournemire où elles soupèrent toutes ensemble. Elles dormirent dans les classes et repartirent en cortège à Roquefort dès 4h 30 le lendemain.

Vendredi 31 mai : Une délégation composée par le Bureau du Syndicat exposa le détail des revendications aux patrons. Ils firent alors leurs premières concessions : les salaires seraient relevés à 330Fr/an, le prix de la pension portée à 32,50Fr et ils s’engageaient par écrit à n’inquiéter aucune ouvrière mais ils déclarèrent, catégoriquement, refuser toute nouvelle concession. De plus, les dirigeants de Société “montraient une répugnance à délivrer la somme allouée à la pension directement aux ouvrières”. Refus de la délégation des cabanières.

Fin de matinée, nouvelle entrevue. Maintien des positions divergentes. Les cabanières déclarèrent : “nous descendons déjeuner à Tournemire et attendrons jusqu’à 3h une réponse satisfaisante. Passé ce moment nous nous séparerons et rentrerons chacune chez nous”.

Renaudel engagea alors les fromagères à accepter les concessions patronales pour “se montrer inflexibles quant à la reconnaissance du syndicat”. Les cabanières, à l’unanimité refusèrent la proposition de Renaudel.

En fin d’après-midi, après avoir pris leurs vêtements dans les dortoirs les ouvrières partirent dans leur famille. Avant de se séparer elles remirent une lettre au Maire, petit patron de surcroît, M. Maraval (12).

Samedi 1er juin : Dans la matinée, quelques patrons fromagers, réunis à l’initiative de Maraval délibèrent en l’absence des représentants de Société qui étaient allés rencontrer, à leur demande, le Sous-Préfet, à Saint-Affrique. L’accord avec les ouvrières fut alors réalisé sur une base proche des exigences des cabanières. Le gain annuel était porté de 270 à 350Fr et la somme allouée pour la nourriture porté de 23Fr à 35Fr. Société se trouva, au retour de Saint-Affrique, en face d’un fait accompli. Le Directeur de l’entreprise déclara alors qu’il ferait mieux et qu’il irait jusqu’au bout des concessions réclamées par les grévistes et qu’il portait les salaires à 360Fr/an et le prix de la pension à 40Fr/mois. Le Sous-Préfet nota : “Les ouvrières de Société refusèrent de bénéficier de cette générosité d’un aloi douteux et déclarèrent que leurs camarades des autres maisons s’étant solidarisées avec elles pendant la grève elles voulaient se solidariser à leur tour avec les premières en n’acceptant que les mêmes avantages consentis à celles- ci”.

L’accord fut signé, en fin de journée, par les deux parties ayant négocié. Dans la nuit de samedi à dimanche quatre employeurs, dont Société, paraphèrent le texte. Les caves, Rivemale, Jeanjean, Vernières et Société des propriétaires, employant ensemble 27 cabanières, signèrent le lendemain.

Le contrat d’une durée de deux ans prévoyait, outre les gains financiers, une légère amélioration de la durée quotidienne du travail, le paiement des jours de grève et, de fait, la reconnaissance du syndicat nouvellement créé. Le juge de paix de Saint-Affrique était le garant de l’application de l’accord.

La grève prit donc fin et le travail reprit le lundi 3 juin.

Les leçons de la grève

Si les cabanières avaient montré une unité parfaite, gagnée par la force des arguments et du dialogue (13), les employeurs, eux, affichèrent une totale division qui reflétait les relations qu’ils entretenaient, marquées par l’arrogance et la suffisance que Société accordait à ses suivants. Ces enseignements, de nature économique, peuvent être complétés par des leçons de nature sociale et politique.

La maturité des cabanières : Ce conflit, le premier qu’elles engageaient avec le patronat de Roquefort, révéla une maîtrise de l’action et une finesse dans la négociation qui reçurent les félicitations de la CGT et de L’Humanité (14) mais aussi, à mots couverts, du Sous-Préfet de Saint-Affrique. Lors de la rencontre avec le conseil d’administration de Société qui suivait l’accord conclu avec Maraval elles refusèrent les avantages proposés, par cette entreprise, soit 1/12e des gages annuels, pour faire vivre l’unité qu’elles avaient réalisée et sûrement aussi parce qu’elles étaient conscientes du projet caché du géant de Roquefort. Et, à ce moment, ni Sorgue ni Renaudel n’étaient là pour leur souffler la conduite à tenir. C’est vraisemblablement à l’initiative du groupe des cabanières déterminées, et peut-être de Rose Blancard, que la Citoyenne Sorgue prononça la conférence qui constitua le point de départ du mouvement. Avec subtilité elles dirent dans le courrier remis au Maire que les “libertés” prises par certains feront l’objet d’une publicité qui ne pouvait que gêner les employeurs : “Le Conseil syndical va faire connaître aux familles des filles mineures, la situation qui est faite aux ouvrières de Roquefort. Nous ne négligerons rien, vous pouvez y compter, pour éclairer l’opinion publique”. Cette prise de position subtilement formulée pour la dignité des femmes qui additionnée au droit obtenu de se nourrir “où bon leur semblera” était une étape importante sur le chemin de l’autonomie de la vie privée des ouvrières.

Le jeu de Société : Il est clair que la proposition faite par le directeur de cette entreprise d’aller au-delà de l’accord était une tentative pour reprendre la main mais surtout une manœuvre pour affaiblir les entreprises les plus fragiles (15) et donc de renforcer, à terme, le quasi monopole du groupe. Cette inquiétude, celle de la création d’un “trust à l’américaine” fit l’objet d’un débat lors de la séance du 10 mars 1911 du conseil municipal de Millau : “Il est rappelé que Millau est aussi le mandataire d’intérêts agricoles puisque la commune a une superficie rurale considérable”. Henry Aldebert, considérait qu’il se préparait “un véritable coup de force économique avec la réalisation d’un véritable monopole”. Était en effet en projet la fusion par échange d’actions des trois premières entreprises fromagères : Société qui était à l’origine du projet, Rigal et Société Nouvelle. H Aldebert proposait “pour combattre les conséquences désastreuses du monopole plusieurs remèdes” : la constitution de coopératives, la définition d’un périmètre de collecte du lait et la constitution de syndicats de défense des producteurs de lait. A. Balitrand, Député-Maire s’engageait à présenter au gouvernement et au conseil d’État le vœu d’une délimitation de la zone de collecte. Société, quatre ans après la fin du conflit, continuait donc à affirmer sa volonté de contrôler le Combalou.

Le poids des engagements politiques : Les éléments qui suivent sont empruntés au rapport que le Sous-Préfet fit le 5 juin, donc hors de toute pression, à ses supérieurs. Il écrivait : “Le Directeur de Société est prisonnier de son Conseil d’administration d’où sont absents tout esprit commercial et compétence industrielle, mais qui sous l’inspiration de M. Delbreil (16), l’un des plus gros porteurs d’actions ne semble mu que par des considérations politiques. Depuis la candidature de M. Étienne Fournol (17), le Conseil d’administration a été entièrement remanié et tout ce qui parmi ses membres n’était pas ouvertement dévoué à la politique et à la personne de M. de Castelnau (18) a été éliminé…”. La grève des cabanières ne se plaçait que deux ans après les lois de séparation des églises et de l’État et la proclamation de la laïcité républicaine. Leur combat pour l’émancipation est à considérer à l’aune de ces débats idéologiques entre tradition et modernité.

Épilogue

Par cette grève les cabanières entrèrent dans l’histoire des femmes en lutte pour leur émancipation. Elles furent souvent citées comme référence de la combativité féminine. Mais leur grand mérite par rapport à leurs camarades qui alors bataillaient pour les mêmes valeurs et droits est qu’à la différence de Limoges, d’Aubervilliers ou de Paris il s’agissait du rural profond où nul n’attendait une telle capacité à affirmer cette détermination et cette volonté de s’affranchir du paternalisme patronal.

Michel Delmouly, revue La Main chaude


Sources :

Archives municipales de Millau : comptes rendus des délibérations du conseil municipal. 1911.

Archives départementales de l’Aveyron. Dossier Roquefort. Série M. Année 1907.

Presse régionale : L’Express , Toulouse. L’Éclair, Montpellier.

Presse nationale : L’Humanité, La Voix du Peuple, Le Temps .

Louis Marie-Victoire, Le droit de cuissage , France 1860-1930, Éditions Ouvrières, 1994.


(1) Cabanières. Une autre hypothèse fait remonter la racine de ce mot aux cabanes construites à l’entrée des caves où le fromage, prêt à être expédié, était entreposé.

(2) Par “service” il faut comprendre des revendications d’hygiène (bains, douches…), de restauration et d’hébergement.

(3) L’éventail des âges des cabanières, selon Ivolas et Marre, allait de 18 ans à une trentaine d’années.

(4) En 1906 un des sens du mot “entrepreneur” est encore celui du siècle précédent, celui qu’en faisait Stendhal dans Le Rouge et le Noir : “La mélancolie de Julien, aidée par la médiocre nourriture que fournissait au séminaire l’entrepreneur des dîners à 83 centimes, commençait à influer sur sa santé…”.

(5) La voix du Peuple , organe d’expression de la CGT, dans l’article consacré aux cabanières sous le titre “les fromagères de Roquefort, le 16 juin 1907”, déclarait : “Elles sont esclaves de jour comme de nuit”.

(6) Marie-Victoire Louis, dans Le droit de cuissage en France 1860-1930, publié aux Éditions ouvrières en 1994 notait : “Il n’est pas étonnant que cette situation génère les maladies les plus diverses et notamment la tuberculose”.

(7) Les bénéfices de “Société” étaient répartis comme suit : 80 ?% aux actionnaires, 7 ?% au conseil d’administration et 13 ?% au personnel.

(8) Victor Mazars (Rignac 1884 - Decazeville 1923), militant syndical et socialiste, mineur puis représentant de commerce, secrétaire de la Fédération CGT de l’Aveyron.

(9) Antoinette Cauvin dite Citoyenne Sorgue (1864 – 1924), petite fille du philosophe Antoine Durand, fille du médecin Durand de Gros, rouergats et disciples de Charles Fourier, elle herita du domaine d’Arsac, aux portes de Rodez, où elle s’efforça de mettre en pratique les idées socialistes et libertaires qu’elle popularisait grâce à un grand talent oratoire. Elle participa à d’importants mouvements sociaux à Courrières, Decazeville, Lens, Limoges, Londres, Milan… Ses références étaient Rosa Luxemburg pour le socialisme (voir L’unité des révolutionnaires , mai 1901) et Gustave Hervé pour l’antimilitarisme. Elle batailla rudement contre Jaurès, auquel elle reprochait de soutenir le “socialisme ministériel”, lors des congrès et assises socialistes (1905, 1907, 1908…) où elle représentait l’Aveyron. À Nancy, en 1907, elle déclarait : “Je ne crois pas que la femme s’émancipera par le bulletin de vote. Je crois que la femme qui nous intéresse, la femme prolétaire, ne s’émancipera qu’en menant la lutte syndicale, c’est à dire la lutte économique”. C’était là des idées qui ne pouvaient que convaincre les plus déterminées des cabanières.

(10) Tournemire situé à 2km de Roquefort, le village abrite la gare par laquelle sont expédiés les fromages.

(11) Pierre Narcisse Renaudel (1871 – 1935), vétérinaire, journaliste et député du Var (quatre mandats). Entré jeune dans l’action socialiste il n’exerça pas longtemps la profession de vétérinaire et devint journaliste au journal Le Peuple puis à L’Humanité . Il participa à sa fondation avant d’en assurer la direction après 1914. Il se positionnait dans les premières années du XXe siècle à l’extrème-gauche et déclarait aux amis de Jaurès : “Quelle que soit votre volonté, vous ne réaliserez pas par le Parlement, la société socialiste”. Il évolua ensuite vers un socialisme réformiste, à l’opposé des idées qu’il défendait lorsqu’il vint à Roquefort.

(12) Louis Maraval, Maire de Roquefort de 1906 à 1919.

(13) Le correspondant aveyronnais de L’Express du Midi , “organe quotidien de défense sociale et religieuse”, de Toulouse écrivait, dans l’édition du 2 juin, que l’unanimité avait été gagnée par la contrainte : “400 cabanières se mirent [en recherche] pour faire sortir les non grévistes. Les unes furent traînées par les cheveux, les autres eurent leurs habits déchirés…” . Les meneuses étaient, d’après lui, au nombre de 40. Ces faits cependant ne sont jamais mentionnés dans les documents d’archives consultés.

(14) L’Humanité, le 2 juin 1907 : “Le court mouvement suscité par la misère et l’exploitation toujours de plus en plus grande du capital parmi les ouvrières des fromageries de Roquefort s’est terminé par une victoire complète du prolétariat.

Non seulement les revendications formulées sont acceptées mais une organisation syndicale et socialiste vient couronner ce premier effort d’émancipation”.

(15) La mécanisation en développement rapide chez Société éxigeait des moyens (la force motrice était la vapeur) que les petites caves n’avaient pas. La part du prix de la main d’oeuvre dans la valeur du produit fini était plus faible dans les entreprises où la machine remplaçait la main des ouvrières.

(16) Mme Delbreil, indique le Sous-Préfet, fut condamnée à la prison pour avoir frappé un agent de l’Enregistrement lors des inventaires à Millau.

(17) Étienne Fournol. Élu conseiller général en 1902. Battu par Léonce de Castelnau en 1906. Député de l’Aveyron 1909 à 1914. Parti Républicain.

(18) Léonce de Castelnau. Élu député de l’arrondissement de Saint-Affrique en 1902. Président du groupe parlementaire de l’Action libérale populaire, antidreyfusarde, et arc-boutée sur la défense du catholicisme.


http://www.emancipation.fr/spip.php?article1668
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Re: Luttes des femmes dans l'Histoire et en international

Messagede Lila » 13 Déc 2017, 21:59

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Re: Luttes des femmes dans l'Histoire et en international

Messagede bipbip » 27 Jan 2018, 20:57

Madeleine Pelletier

29 décembre 1939, mort de Madeleine Pelletier, enfermée à l’asile pour « crime d’avortement »

Retour sur une féministe convaincue, méconnue, engagée dès les années 1900 pour l’émancipation des femmes dans tous les domaines : cantonnement des femmes à ce qu’on appellera plus tard le « Care », droit de vote et intégration politique, avortement, etc.

... https://paris-luttes.info/29-decembre-1 ... leine-9285
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Re: Luttes des femmes dans l'Histoire et en international

Messagede Lila » 04 Fév 2018, 21:57

M. Larrère (historienne): "L’histoire neutre ? Une arnaque pour faire passer une histoire de droite"

Détricotteuse, historienne, chroniqueuse, prof : Mathilde Larrère est tout ça à la fois. Elle vient d'ailleurs de co-écrire avec la journaliste Aude Lorriaux, un ouvrage aux Editions du Détour : "Des intrus en politique - Femmes et minorités : dominations et résistances". Elle est l'invitée de la Midinale avec, au menu : Marlène Schiappa, l'égalité, les révolutions et mai 68 !

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Re: Luttes des femmes dans l'Histoire et en international

Messagede bipbip » 13 Fév 2018, 20:21

1971, Oman : des jeunes femmes contre l’impérialisme

« L’heure de la libération a sonné »

Contre l’image stéréotypée d’un golfe Persique immuable et uniforme, un documentaire de 1974 nous plonge dans une guérilla omanaise qui plaçait l’émancipation des femmes au centre de son projet.

L' Heure de la libération a sonné - Bande-Annonce



C’est un film rare qui a été diffusé ce 9 février au cinéma de L’Écran à Saint-Denis. L’Heure de la libération a sonné a été montré en France à la Semaine de la critique du Festival de Cannes en 1974. Sa réalisatrice, Heiny Srour, Libanaise née en 1945 est ainsi restée comme "la première femme arabe à aller à Cannes". Produit grâce à des dons de militants arabes émigrés, le film été tourné sur pellicule 16 mm au Dhofar, dans le sud du sultanat d’Oman, en 1971, alors que la région est bombardée par l’aviation britannique. Une insurrection socialiste et panarabe, soutenue par le Yémen du Sud alors sous orbite soviétique, s’oppose au sultan Saïd Ibn Taymour puis à son fils Qabus, dont l’armée est dirigée par des Britanniques qui ont conservé intérêts et bases militaires dans le pays.

La mémoire du "Front populaire de libération d’Oman et du Golfe arabe" s’est étiolée avec le temps. Et celle du film avec, quoiqu’on peut encore en entendre parler, ça et là. Ainsi le très médiatique Gilles Kepel se souvient, dans Passion arabe, paru en 2013 : "Étudiant, j’avais vibré au documentaire d’une réalisatrice libanaise (...), L’heure de la révolution a sonné, vu au cinéma Champollion, où l’on donnait alors des films militants pour le public soixante-huitard." L’auteur concède ne plus bien se souvenir du récit mais peut encore décrire l’affiche annonçant le film : "une jeune femme à la peau cuivrée, en short kaki, les cheveux courts bouclés, assise en tailleur à même le sol (...) tenant droit un fusil sont la crosse reposait à terre, sourire conquérant aux lèvres." Étonnement, il ne relève pas que la même photographie figure en couverture du roman Warda, de l’égyptien Sonallah Ibrahim, dans sa version arabe et dans sa traduction française (Actes Sud, 2002). Le livre prend la même guérilla comme cadre. Et comme le documentaire, il se concentre sur deux de ses aspects : la jeunesse de ses partisans et la place importante qui occupe les femmes. En octobre 1974, Ignacio Ramonet vantait déjà les vertus didactiques de ce film dans Le Monde diplomatique. Avec le temps, le "souci de didactisme militant" qu’évoquait le journaliste s’apparente surtout à une voix off dont le vocabulaire semble un brin poussiéreux. Mais qu’importe : la caméra de Srour est allée là où personne d’autre ou presque n’allait alors et a enregistré les paroles d’une lutte menée dans une région qui, encore aujourd’hui, est le plus souvent décrite par le truchement de divers spécialistes et de manière simpliste. Wahhabisme, pétrodollars et puissants émirs sont les lignes directrices des analyses occidentales sur la péninsule Arabique, alors que la guerre et la révolution au Yémen sont restés des sujets traités de manière lointaine.

Le film, lui, insiste sur la place des femmes dans l’insurrection : le Front les considère comme doublement opprimées, par l’impérialisme et par une société décrite comme patriarcale. Les rares fois où la caméra cesse de montrer des plans d’ensemble, c’est pour se rapprocher du visage de jeunes femmes - cheveux courts pour éviter les poux -, qui décrivent en langue himyarite leur implication dans un mouvement qui leur permettrait selon elles de s’émanciper du poids de leur tribu. Mona, bergère de quinze ans, mèche rebelle, visage poupon et fusil en bandoulière explique ainsi son combat avec une organisation qui se promet de défaire le vieil ordre tribal, sans pour autant affronter la piété religieuse. « Il nous faut rendre grâce à Dieu, car Il nous a mis sur le chemin de la révolution. », souligne un homme, déjà repris par Ramonet en 1974. En plus de se battre, elles reçoivent une instruction. Srour plante en effet sa caméra dans une étonnante école, faite de quelques tentes et toute entière aux mains d’enfants, d’adolescents et de quelques jeunes adultes, tous en uniformes. Certaines scènes sont étonnantes : dans un paysage quasi-désertique et vallonné, des jeunes montent par eux-mêmes une leçon d’histoire aux accents anti-impérialistes dans une sorte de reconstitution théâtrale où chaque élève incarne une nation. Les jeunes femmes, comme leurs camarades masculins, sont tenues de participer à différents travaux, comme la construction de petits barrages et de systèmes d’irrigation, dans une région habitée par des nomades. Le Front et le documentaire insistent sur le besoin de "développement" du Dhofar. Mais l’expérience révolutionnaire est vite avortée par les efforts de l’impressionnante coalition liguée contre elle. En 1976, la rébellion est défaite. L’exploitation du pétrole explose. Aujourd’hui, le sultan Qabus Ibn Saïd règne toujours. Il est souvent présenté comme un réformateur et un esprit conciliant : les médias occidentaux ont relevé le décret royal qui en 2010, a offert aux Omanaises la possibilité de s’opposer à un mariage arrangé par leur famille ou la neutralité du sultanat dans la guerre au Yémen, lui offrant un rôle de potentiel médiateur.

Le film de Srour, lui, devrait de nouveau être montré dans une version restaurée dans les temps à venir, après une nouvelle sortie annoncée en 2016 mais peu suivie de projections. Il témoigne de la vivacité d’un documentaire militant arabe qui aujourd’hui encore, accompagne différents mouvements d’émancipation.

Jules Crétois


https://lundi.am/1917-Oman-des-jeunes-f ... perialisme
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Re: Luttes des femmes dans l'Histoire et en international

Messagede bipbip » 15 Fév 2018, 21:10

Anti-impérialisme et égalité de genre

Au Dhofar, les femmes se battaient aux côtés des hommes

Non. Sur la photo ce n’est pas une combattante kurde en Syrie. C’est une jeune combattante de la guérilla du Dhofar en 1970. Dans cette région du sud de l’actuel Oman, s’y est développée une lutte pour la libération nationale et régionale contre l’impérialisme et ses clients locaux (sultans, émirs, cheiks, etc.). Au cours de cette lutte populaire, menée essentiellement par des paysans pauvres, la question de la défense de l’égalité de genre était un élément central.

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Le Dhofar était l’une des régions les plus sous-développées de la planète, avec une population composée essentiellement de paysans et de pêcheurs, divisée en tribus dont une grande partie nomades. La pauvreté matérielle mais aussi culturelle y étaient entretenues volontairement par le sultan despotique Saïd bin Taïmour, allié très important de l’impérialisme britannique dans la région (ce qui ne leur a pas empêcher de le renverser quand celui-ci ne leur était plus fonctionnel). Le Dhofar était en effet un territoire occupé par l’Oman.

Dans ce contexte l’oppression qui pesait sur les femmes était particulièrement lourde. Elles étaient opprimées non seulement par les conditions de vie misérables, en tant que paysannes ou travailleuses, mais aussi en tant que femmes. En ce sens, il n’est pas étonnant qu’au moment du déclenchement du mouvement de lutte anti-impérialiste au Dhofar, beaucoup de femmes aient rejoint les zones libérées par la guérilla.

Dans les camps les femmes suivaient des cours d’alphabétisation, de théorie politique (la guérilla du Dhofar était influencée par le maoïsme), ainsi que de langue arabe (la population du Dhofar parlant leur propre langue). Les femmes apprenaient aussi à manier les armes. Dans une société profondément patriarcale et où les femmes subissaient une oppression très forte, ces femmes combattantes rompaient les préjugés sexistes et ont joué un rôle fondamental dans la lutte contre les troupes impérialistes et du sultan.

Dans une interview de 1970 réalisée dans un « Camp Révolutionnaire », une jeune combattante dhofarie de 15 ans, Tufula, déclarait à propos de l’égalité entre les hommes et les femmes : « il n’y a pas de différence entre les hommes et les femmes, et j’ai vu que je peux faire les mêmes choses qu’ils font. Avant la révolution on avait l’habitude d’acheter et de vendre les femmes, de les traiter comme des animaux. Maintenant elles connaissent leurs droits et prennent part à la lutte comme tout le monde » (témoignage tiré de « Arabia Without Sultans » de Fred Halliday).

Peu de temps après son interview, en 1971, Tufula était assassinée lors d’un raid de l’aviation britannique. L’impérialisme britannique était un soutien fondamental du régime du sultan d’Oman, Qabous ibn Saïd. Les britanniques ont ainsi aidé Qabous à mener une lutte contre la politique féministe du mouvement de libération du Dhofar. Ils accusaient les rebelles de mener une politique étrangère au « mode de vie traditionnel » dans la région.

Inévitablement, beaucoup de ces femmes, qui se battaient pour l’égalité de genre et pour le communisme, étaient en même temps musulmanes.

Cependant, la montée des luttes révolutionnaires dans le monde, les révolutions cubaine et vietnamienne, les luttes des travailleurs et de la jeunesse dans les autres pays arabes, mais aussi dans les pays impérialistes, les poussaient vers la gauche, mélangeant parfois une interprétation tout à fait particulière de la religion, parfois contradictoire ; leurs têtes découvertes, leurs genoux découverts, choquaient certaines personnes. La lutte révolutionnaire était clairement en train de bouleverser l’une des régions les plus arriérées en termes des droits des femmes.

Ceux qui aujourd’hui justifient leur politique criminelle d’interventionnisme dans la région sous prétexte de défense de la « démocratie » et des « droits des femmes », se battaient aux côtés des pires réactionnaires de la région précisément contre une lutte qui portait l’égalité de genre comme un axe central.

L’impérialisme cherchait à tout prix à éviter que les airs de révolte qui commençaient à souffler dans le sud de la péninsule arabe gagnent l’ensemble d’une région économiquement et militairement stratégique. De là la violence de la lutte contre-insurrectionnelle de l’impérialisme britannique. Ce n’est pas un hasard si jusqu’aujourd’hui la contre-révolution au Dhofar est présentée comme un exemple d’opération « réussie », la seule contre-révolution que les britanniques aient gagné dans l’après-guerre.

Ainsi, les impérialistes britanniques, mais aussi américains et français, ont contribué grandement à préparer le terrain pour l’évolution réactionnaire d’aujourd’hui dans la région. Parallèlement, on apprécie aujourd’hui l’énorme valeur de ces combattantes contre l’impérialisme et pour l’égalité de genre. Ces histoires « oubliées » servent également à briser les préjugés racistes et islamophobes qui pèsent sur une région. Alors que certains considèrent que les masses du Moyen Orient seraient pratiquement incapables de soutenir et de se battre pour des causes progressistes, l’exemple de ces combattantes démontrent le caractère faux de cette affirmation et que c’est l’impérialisme le principal allié objectif des courants réactionnaires de tout type au Moyen Orient.


http://www.revolutionpermanente.fr/Au-D ... des-hommes
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Re: Luttes des femmes dans l'Histoire et en international

Messagede bipbip » 17 Fév 2018, 22:35

Cause des femmes et mouvement ouvrier : les rendez-vous manqués

C’était il y a une quarantaine d’années : l’histoire des femmes et du genre commençait à sortir du silence. Les historiennes et historiens se sont alors penchés sur les débuts difficiles de l’intégration de la lutte féministe au mouvement ouvrier. Retour sur une idylle contrastée.

Un faux semblant consensuel associe naturellement la conquête des droits des femmes à l’émancipation des travailleurs. En réalité, ce n’est pas si évident. En France, l’intégration de la lutte féministe au mouvement ouvrier n’a pas coulé de source au XIXe siècle et à l’orée du XXe, alors que le statut de la femme était régi par le Code Napoléon qui faisait d’elle une mineure à vie.

Des pionnières plutôt isolées

Les premières revendications sont le fait de femmes isolées. Ainsi de Flora Tristan, figure incontournable du socialisme et du féminisme. En 1843, quatre ans avant Le Manifeste du parti communiste, elle souligne dans sa brochure L’Union ouvrière la nécessité de constituer « l’Union universelle des ouvriers et des ouvrières ». Et insiste de façon inédite sur la condition première à l’émancipation des prolétaires : la libération de la femme, qui est « la prolétaire du prolétaire ». La femme a été « traitée en paria » par « le prêtre, le législateur, le philosophe », écrit celle qui demeura de son vivant une marginale au sein des courants socialistes.

À sa suite, en 1849, une brève tentative d’Association fraternelle des démocrates socialistes des deux sexes pour l’affranchissement des femmes voit le jour, portée par Jeanne Deroin, ouvrière lingère autodidacte devenue institutrice. Avec Pauline Roland et Gustave Lefrançais, celle-ci se trouve à l’origine de la création de l’Association des instituteurs, institutrices et professeurs socialistes, premier secteur qui insiste sur la primauté de l’égalité des sexes. Les deux femmes sont aussi à l’initiative du lancement de l’Union des associations de travailleurs, qui regroupe des centaines de collectifs ouvriers. Expérience proto-syndicale interdite par le pouvoir républicain en 1850 et d’autant plus remarquable qu’elle sera suivie d’une longue éclipse des tentatives d’organisation mixte.

Jeanne Deroin est aussi la première à dénoncer le suffrage universel strictement masculin et à se porter candidate aux élections législatives. Ce qui choque le grand socialiste de l’époque, Pierre-Joseph Proudhon. Sourd aux arguments de l’émancipation des femmes, celui-ci consent juste à ce qu’elles s’organisent entre elles « dans une sorte d’association mutuelle et fraternelle ». Pire, en 1858, il professe avec un ton quasi religieux des conceptions d’une misogynie crasse : « La femme a été donnée à l’homme pour lui servir d’auxiliaire », écrit-il dans De la pornocratie. En réponse, la jeune Juliette Lambert publie un pamphlet en 1858, Idées anti-proudhoniennes sur l’Amour, la Femme et le Mariage. Puis en 1860, la féministe et communiste icarienne Jenny d’Héricourt en remet une couche avec un petit essai, La Femme affranchie, qui dénonce l’état d’infériorité dans lequel est maintenue la femme : « Dans le mariage, la femme est serve ; devant l’instruction nationale, elle est sacrifiée ; devant le travail, elle est infériorisée ; civilement, elle est mineure ; politiquement, elle n’existe pas ; elle n’est l’égale de l’homme que quand il s’agit d’être punie et de payer les impôts. »

Timide prise de conscience masculine

Cependant, une prise de conscience des privilèges mâles s’opère chez certains barbus de la Sociale. Le libertaire Joseph Déjacque, exilé aux USA, ridiculise à son tour le petit père de l’anarchisme : « Tenez, père Proudhon, voulez-vous que je vous le dise : quand vous parlez de femmes, vous me faites l’effet d’un collégien qui en cause bien haut et bien fort, à tort et à travers, et avec impertinence pour se donner des airs de les connaître, et qui, comme ses adolescents auditeurs, n’en sait pas le plus petit mot. » Plus tard, au congrès de l’Association internationale des travailleurs (AIT) à Genève en 1866, Eugène Varlin, qui a mené une grève aux côtés des ouvrières relieuses parisiennes, plaide pour l’égalité : « À travail égal, salaire égal. » Quant à Marx, paraphrasant Fourier (« L’extension des privilèges des femmes est le principe général de tous progrès sociaux »), il écrit : « Quiconque sait un peu d’histoire n’ignore pas que de grands bouleversements sociaux sont impossibles sans le ferment féminin. Le progrès social se mesure exactement à la position sociale du beau sexe. »

Mais dans les années 1860, les préjugés phallocratiques des délégués ouvriers de l’Internationale (et notamment, des proudhoniens français) empêchent d’inscrire dans le programme du mouvement ouvrier l’égalité entre les hommes et femmes – il faut dire que les membres de l’Internationale sont presque exclusivement masculins… Beaucoup considèrent l’entrée des femmes dans le salariat comme « contre-nature » et susceptible de faire jouer la concurrence et de tirer les salaires à la baisse.

Néanmoins, la participation des femmes aux grèves – par exemple, lors du mouvement des ovalistes de Lyon en 1869 – puis à la Commune vient heureusement souligner le rôle essentiel qu’elles jouent dans les luttes sociales et politiques. Grâce à Louise Miche [1], André Léo, Élisabeth Dmitrieff ou Nathalie Le Mel, plus rien ne sera comme avant. Sous la Commune, l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés pose en effet les bases d’un proto-syndicalisme féminin. En 1871, Marx recommande bien tardivement la fondation de sections de femmes dans l’Internationale, sans exclure bien entendu la formation de sections mixtes. L’AIT étant alors sur son déclin, cette proclamation sera suivi de peu d’effets.

En 1874, malgré la répression, la première Chambre syndicale de lingères, brodeuses et couturières est créée en France. En 1879, à Marseille, lors du premier congrès ouvrier autorisé depuis la Semaine sanglante, la suffragette Hubertine Auclert fait enfin adopter le principe de l’égalité des sexes.

Rares grèves féminines

Hélas, la lente syndicalisation des femmes – les syndicats mixtes constituent à peine un dixième des organisations ouvrières en 1893 – contribue à alimenter le sexisme de certains syndicalistes opposés à leur travail. Ceux-ci déplorent en sus leur « passivité » face à l’exploitation économique. Et certains secteurs font carrément barrage à l’organisation des femmes. Fin 1912, Emma Couriau, typographe à Lyon, se voit ainsi refuser son adhésion à la Fédération des travailleurs du livre. L’affaire fait grand bruit dans les milieux syndicaux et révèle la difficulté de changer les mentalités.

À la fin du XIXe, les femmes sont aussi minoritaires dans la grève, constate l’historienne Michelle Perrot, qui note que celle-ci est considérée comme un « acte viril, le trouble de subsistance étant l’affaire des femmes ». Moins de 6 % des grèves sont alors féminines. La femme prolétaire est pourtant exploitée de façon multiple, ce qui la rend encore plus vulnérable. Souvent payée à la tâche, elle perçoit un salaire moitié moins élevé qu’un homme. Et sa journée est double car elle doit accomplir le travail domestique, évidemment non payé. De surcroît, il n’est pas rare pour une jeune ouvrière de subir le « droit de cuissage » de la part des patrons et des petits chefs. Les grèves féminines sont ainsi souvent des « grèves de dignité ». Comme en avril 1905 à Limoges, quand les ouvrières des fabriques de porcelaine cessent le travail pour exiger le départ d’un contremaître harceleur que le journal Le Libertaire décrit comme « abject, autoritaire, prévaricateur ». En novembre de la même année à Douarnenez, les penn sardin (« têtes de sardines », terme breton pour désigner les sardinières) entament une grève qui fera date, tenant tête aux patrons, aux casseurs de grève et aux curés. Enfin, en 1906, la CGT organise une campagne pour la syndicalisation des femmes. Pas du luxe : au fameux Congrès d’Amiens, une seule femme siège parmi les 350 délégués !

Au début du XXe siècle, constatant que le mouvement ouvrier n’a pas accordé grand-chose aux femmes, la tendance réformiste du féminisme se renforce dans une voie plus spécifiquement bourgeoise et puritaine qui désapprouve la contraception et l’avortement. Mais parallèlement, des centaines de militantes de l’ombre continuent inlassablement à conjuguer le combat pour l’émancipation sociale avec la lutte pour l’égalité homme-femme, l’éducation des petites filles et la libération du corps des femmes.


Pour aller plus loin :

• Claire Auzias et Annik Houel, La Grève des ovalistes – Lyon, juin-juillet 1869, Atelier de création libertaire, 2016.
• Marie-Victoire Louis, Le Droit de cuissage. France, 1860-1930, Éditions de l’Atelier, 1984.
• Michelle Perrot, Les Femmes ou les silences de l’histoire, Paris, Flammarion, 1998.
• Le Siècle des féminismes, Éditions de l’Atelier, 2004.
• Clio. Femmes, Genre, Histoire, revue française semestrielle.
• Dictionnaire des féministes. France – XVIIIe-XIXe siècle, sous la direction de Christine Bard, Puf, 2017.

Notes

[1] lNotons que Louise Michel sera parmi les rares à soutenir la lutte des Kanaks et des Algériens. L’anticolonialisme supposé naturel du mouvement ouvrier est, on le sait, partiel et tardif.


http://cqfd-journal.org/Cause-des-femmes-et-mouvement
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Re: Luttes des femmes dans l'Histoire et en international

Messagede Pïérô » 18 Fév 2018, 16:19

M. Larrère (historienne): "L’histoire neutre ? Une arnaque pour faire passer une histoire de droite"

Détricotteuse, historienne, chroniqueuse, prof : Mathilde Larrère est tout ça à la fois. Elle vient d'ailleurs de co-écrire avec la journaliste Aude Lorriaux, un ouvrage aux Editions du Détour : "Des intrus en politique - Femmes et minorités : dominations et résistances". Elle est l'invitée de la Midinale avec, au menu : Marlène Schiappa, l'égalité, les révolutions et mai 68 !

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Re: Luttes des femmes dans l'Histoire et en international

Messagede Lila » 18 Fév 2018, 18:59

Iran 8 mars 1979 - Femmes contre hejab.Women.Iran.8 Mars 1979.

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