Luttes des femmes dans l'Histoire et en international

Re: Luttes des femmes dans l'Histoire et en international

Messagede bipbip » 11 Déc 2017, 00:00

1907 : avec les cabanières en grève

Octobre 2013 à Roquefort : les huit dernières cabanières, accompagnées des représentants syndicaux, annonçaient la fin de leur activité. Michel Delmouly, de la revue La Main chaude revient ici sur une lutte emblématique de la combativité des femmes et de leur volonté d’émancipation.

1907 : avec les cabanières en grève

Octobre 2013 à Roquefort : les huit dernières cabanières, accompagnées des représentants syndicaux, annonçaient la fin de leur activité. Michel Delmouly, de la revue La Main chaude revient ici sur une lutte emblématique de la combativité des femmes et de leur volonté d’émancipation.

Société qui était la dernière grande entreprise à réaliser le pliage manuel des pains à la feuille d’étain, pour une partie de sa production, les fabrications haut de gamme, venait de faire l’acquisition de deux machines capables de réaliser le travail de ces ouvrières. Cette annonce signait la disparition d’un des métiers les plus représentatifs, les plus chargés de force publicitaire, les plus importants du “Combalou”. Les cabanières (1) — leur nom tirerait son étymologie de l’occitan “cava” cave — en effet, avaient constitué pendant une centaine d’années l’essentiel du personnel des différentes “maisons”, avant que progressivement la mécanisation ne réduise leurs tâches et leur nombre : avant l’introduction des machines (piqueuses, brosseuses, racleuses...) elles occupaient plus de 90 % des emplois : “les cabanières, la plupart jeunes, [sont] aussi fraîches que les caves dans lesquelles elles vivent. Il y a, à Roquefort, environ 900 de ces cabanières. Un véritable régiment !” (J. Ivolas, Bulletin de la société languedocienne de géographie , premier trimestre 1890). Mais en 1907 elles n’étaient déjà plus que 600. Cependant, malgré, ou à cause de cet affaiblissement numérique, décidèrent-elles, avec une unanimité rare dans les mouvements sociaux, d’engager le bras de fer avec les patrons par une grève à laquelle ces derniers ne croyaient pas. Pourtant, un coup de semonce avait été tiré le 24 décembre 1903 : “pour la première fois depuis des siècles qu’existe leur corporation, les cabanières de Roquefort viennent d’abandonner leur atelier souterrain, c’est à dire leur cave, pour aller porter leurs doléances aux patrons et demander une augmentation de salaire et de service” (2). À la veille de Noël, ce “débrayage” pour appuyer des revendications, qui seront globalement les mêmes quatre ans plus tard, ne fut pas entendu, tant les employeurs étaient convaincus du pouvoir qu’ils exerçaient sur ces jeunes femmes issues de la campagne. Aveuglés par leur paternalisme, ils ne pouvaient concevoir que des femmes, seules, entrent en conflit avec leurs employeurs. Les exemples locaux en effet, ceux de Millau notamment, montraient une active participation des femmes aux grèves, mais toujours en appui, avec une entrée dans le mouvement décalée, retardée par rapport à l’engagement des hommes. C’est donc toute l’originalité de ce conflit des cabanières de 1907 qui, renversant les codes, prirent les idées dominantes à contre-pied : en totale autonomie, sans aucun renfort masculin, elles firent triompher leurs revendications avec une organisation du conflit, une maîtrise de l’action que le Sous-Préfet de Saint-Affrique souligna dans ses échanges avec le Ministère du Travail : “Je crois devoir vous signaler l’attitude très correcte, en cette circonstance, des ouvrières…”.

C’est donc, avec les grèves des casseuses de sucre de chez Lebaudy de Paris, des porcelainières de Limoges ou celles des allumettières d’Aubervilliers, une grève-référence qui montre la combativité des femmes et leur volonté d’émancipation.

Le rude métier de cabanière

En 1906, le “professeur départemental d’agriculture” E. Marre indiquait que si “les caves étaient dirigées par un chef d’exploitation secondé par des employés hommes pour la surveillance, la réception et l’expédition”, tous les autres travaux étaient confiés à des femmes qui représentaient alors “90 ?% du personnel”. Après la réception des fromages, en provenance des laiteries, les cabanières frottaient avec du sel fin leur pourtour et l’une de leurs faces, puis les déposaient par piles de trois sur le sol du saloir. Au bout de trois jours les fromages étaient salés sur la face qui ne l’avait pas été. Trois ou quatre jours après se développait à la surface du pain une matière gluante, “le pégot” formé par la bavure du sel et du petit lait. Les cabanières, à l’aide d’un couteau à manche étroit et à lame large le raclaient une première fois, puis immédiatement après le raclaient à nouveau. Cette dernière opération donnait la “rebarbe blanche” appréciée des amateurs de goûts forts. Ensuite, les fromages placés “de champ” sur les étagères des caves mûrissaient pendant plusieurs semaines et développaient pendant ce temps un fin duvet blanchâtre. Ils subissaient alors un raclage tous les 10 ou 15 jours. C’était le “revirage”. “La dextérité de ces cabanières dans le maniement des pains est remarquable : tenant le fromage dans le creux de la main gauche, elles l’appuient légèrement sur la poitrine, tandis que de la main droite, elles passent rapidement le couteau sur le pourtour et sur les deux faces…”. Les cabanières “reviraient” en moyenne 300 fromages par jour. Mais J. Ivolas, en 1890, comme E. Marre, en 1906, notaient l’intérêt qu’il y avait à recourir à la machine pour élargir les profits. Ils rapportaient que le directeur de la Société des caves, E. Coupiac, l‘inventeur de la piqueuse et de la brosseuse mécaniques montrait que cette dernière machine réalisait le travail de 20 ouvrières et permettait de faire une économie sur les déchets de 2 %.

Cependant, les tâches confiées aux cabanières, étaient encore essentielles et réalisées dans des conditions d’exécution bien particulières. Les auteurs déjà cités en rendent compte avec une légèreté qui reproduit, vraisemblablement, le discours des employeurs : “Chaudement vêtues de laine, elles résistent victorieusement à l’humidité et à la basse température du milieu dans lequel elles vivent et sont toutes admirablement bien portantes”, J. Ivolas. “Les cabanières sont constamment chaussées de sabots pour résister au froid ; elles portent d’épais bas de laine noire, un jupon très court… [et] elles ont un large tablier à bavette en toile forte pour protéger leurs effets ; ce tablier porte parfois un matricule. Jeunes (3), vives et alertes, pour la plupart, ces ouvrières ne paraissent pas souffrir de leur existence souterraine ; elles travaillent presque toujours en chantant et leur gaieté étonne le visiteur… Elles restent aux caves de 4 mois à 11 mois suivant que le travail presse plus ou moins et travaillent neuf heures par jour”, E. Marre.

Et, la journée terminée, le paternalisme patronal s’exerçait pleinement ; les cabanières vivaient alors des situations rabaissantes, humiliantes, infantilisantes. En effet, ces ouvrières toutes recrutées dans la région proche de Roquefort, étaient “nourries, logées et éclairées” et gagnaient en 1906 “2Fr/jour gages et nourriture compris”. Celle-ci leur était fournie par des “entrepreneurs” (4) auxquels les patrons versaient 23Fr par mois et par ouvrière. Puis le soir venu elles se retrouvaient, regroupées dans la même salle commune : “Les dortoirs des cabanières sont assez confortables, assez vastes et bien aérés. Chaque cabanière possède un lit et une table. Le long des murs courent des étagères où sont placés de menus objets de toilette, les vêtements et quelques colifichets (la coquetterie féminine, même à Roquefort n’abdique pas ses droits). Le dortoir est placé sous la surveillance d’une cabanière plus âgée qui veille au maintien de l’ordre et de la propreté” (5). H. Vialettes cité par Marre. Et ce dernier auteur ajoutait : “on leur accorde la journée du dimanche pour aller dans leur famille”.

Donc, un travail difficile (imagine-t-on l’état des mains de ces ouvrières après des semaines de salage des fromages ?), exercé dans de rudes conditions (les températures, constantes, variant de 8 à 10°) (6), et de surcroît, après la journée de travail une vie de caserne, une vie de couvent. Tous les éléments pouvant faire lever un vent de révolte étaient réunis en ce début de XXe siècle. Il suffisait que se réalise la rencontre de “propagandistes en tournée”, selon les termes du Sous-Préfet, et de quelques cabanières déterminées.

Les raisons de la grève

La situation sociale qui conduisit à la grève était, pour une large part, le résultat d’un rapport de force au sein du patronat de Roquefort. En effet selon le vocabulaire de l’économie moderne, les entreprises du Combalou constituaient un “oligopole à firme dominante”. 14 sociétés produisaient et commercialisaient le fromage, en 1906, mais la première représentait plus de la moitié du volume total expédié. La Société des Caves et des Producteurs réunis ou Société (née en 1842, modifiée par rachat d’autres caves en 1881 et 1896) vendait 3 800 000 kg de roquefort et ses 13 concurrents 3 650 000 kg. Louis Rigal seconde entreprise en produisait 1 000 000 kg et la Société Nouvelle (ex entreprise Trémolet) 840 ?000. La Maison Beffre 10éme entreprise n’en produisait que 90 ?000. Société, donc, en raison de sa masse, pesait fortement sur l’organisation patronale et au cours de ce conflit s‘efforça d’être à la manœuvre autant qu’elle le put.

Les revendications formulées par les ouvrières, en présence du Sous-Préfet de Saint-Affrique qui agissait en tant que médiateur, peuvent être classées en trois catégories. En outre, un désir, un souhait, une demande sont dits dans la presse syndicale, mais sans qu’ils deviennent une revendication.

Première revendication : “Relèvement des salaires” à 360Fr par an et la journée de travail abaissée à 8h. Jusqu’alors Société rémunérait les cabanières en moyenne 270Fr/an alors que des petites caves avaient déjà accordé des augmentations de salaire, “négociées de gré à gré”, porté à 300Fr. Le personnel féminin de Société sera, en conséquence, à l’origine et à la pointe du conflit. “Seule la Société, du haut de sa puissance commerciale et industrielle qu’elle estimait intangible avait refusé même d’engager des pourparlers avec ses ouvrières. Il en est résulté une irritation des esprits qui n’a pas peu contribué à l’éclosion de la grève”. Et le Sous-Préfet de poursuivre : “Cette année, les bénéfices de la Société ont été considérables. Les 13 % réservés au personnel ont atteint la somme de 264 ?000Fr. Or la répartition de cette somme s’est faite de telle façon que le personnel ouvrier, et surtout féminin, n’a touché qu’une somme insignifiante. Les cabanières n’auraient même pas reçu 40Fr chacune. Par contre un simple comptable aurait touché 3200F de gratification” (7).

Deuxième revendication : Que le prix de la pension soit porté à 40Fr/mois (jusqu’alors 23Fr/mois) et remis directement à la cabanière qui alors serait libre de s’alimenter comme elle l’entendrait. En effet, les fromagères se déclarent très mal nourries par les “entrepreneurs”. Il faut ajouter à l’aspect financier de cette revendication une dimension de dignité et d’émancipation.

Troisième revendication : La reconnaissance du syndicat. Les ouvrières exigent, que, par un engagement pris devant le juge de Paix de Saint-Affrique, les employeurs s’accordent à “ne négocier ou à traiter avec le personnel de leur établissement que par son intermédiaire”. De plus elles demandent que par écrit les patrons conviennent “de n’inquiéter ou de renvoyer aucune ouvrière pour fait de grève ou affiliation au syndicat”.

Un souhait, une volonté : Une demande de respect. Le Sous-Préfet ne fait pas allusion à ce volet de la revendication. La source de cette information est la jeune CGT à laquelle le syndicat de Roquefort adhéra dès sa constitution, en présence de Victor Mazars (8) qui, alors, représentait la confédération en Aveyron. La Voix du Peuple signalait que “[les cabanières] ne peuvent se soustraire aux lubricités de quiconque possède un atome d’autorité et qu’il leur faut subir sans se plaindre un tutoiement dégradant et d‘avilissantes privautés”.

L’accord final ne portera que sur les trois premiers points mais leur victoire assurera aux fromagères une autorité, un respect qui jusqu’ à ce moment n’avait pas été considérés.

La conduite de la grève

Cette grève de courte durée (du Jeudi 30 mai, 3h de l’après-midi au dimanche 2 juin avec reprise du travail le 3) obligea cependant les employeurs à accepter, quasiment dans leurs formes, les revendications des ouvrières. En effet l’unanimité de ces dernières faisait qu’elles négociaient en position de force et elles en étaient pleinement conscientes : “Nous attendons que les patrons auxquels notre travail est indispensable, nous prient de revenir”, écrivaient-elles et le Sous-Préfet de s’inquiéter d’une prolongation de la grève au-delà du deuxième jour : “Je crois devoir vous signaler que la cessation du travail priverait de leurs ressources 5000 petits propriétaires et 15000 travailleurs ruraux”. En l’absence de moyens de stockage, quelques patrons menaçaient, tout de suite, de ne pas prendre livraison du lait qu’ils s’étaient engagés à acheter avec les propriétaires de la campagne.

La chronologie détaillée de l’action met en lumière les divergences patronales et la partie singulière jouée par Société.

Dimanche 26 mai : Conférence de la “Citoyenne Sorgue” (9) à Tournemire (10) au cours de laquelle des cabanières affirmèrent la volonté de créer un syndicat à Roquefort.

Mercredi 29 mai : Roquefort. Dans la soirée se tint une réunion où Sorgue, Mazars et Renaudel (11), “en tournée de propagande”, prenaient la parole. Ce dernier, par télégramme adressé à L’Humanité affirmait que la réunion tenue dans la rue (ou à la Mairie selon le journal L’Express de Toulouse) avait réuni 1200 auditeurs et auditrices. La proposition de créer un syndicat fut accueillie avec un grand enthousiasme. Pendant ¾plusieurs heures les ouvrières, au nombre de 500, “en un défilé ininterrompu vinrent signer à la tribune leur adhésion au syndicat”. Le conseil syndical nommé élaborait un cahier de revendication. La secrétaire du Comité était Rose Blancard. Renaudel déclarait : “L’industrie fromagère permet à quelques hommes de constituer des fortunes millionnaires sur la misère ouvrière et sur la rançon des paysans”.

Le Sous-Préfet considérait que “l’irritation des esprits [due à l’attitude de Société] n’a pas peu contribué à l’éclosion de la grève. Il est probable cependant que celle-ci ne fut pas déclarée dès maintenant sans l’intervention de Mme Sorgue et du propagandiste syndicaliste Renaudel… qui ont en quelque sorte dicté le programme de leurs revendications aux cabanières”.

Jeudi 30 mai : 2h de l’après-midi. Les cabanières envoyèrent une délégation à Société pour exposer leurs revendications. Le Directeur opposa un refus aux conditions qu’elle proposait. La délégation se retira en déclarant que “c’était désormais la grève” et que “le travail allait immédiatement cesser”. Les cabanières de Société se rendirent alors dans les autres caves pour engager leurs camarades à cesser le travail. Cet appel fut entendu. De 400 en milieu d’après-midi, le nombre de grévistes atteint 600 en fin de journée, soit la totalité des cabanières. Elles refusèrent de prendre leur repas à la pension qui leur était affectée et “aux chants de l’Internationale et de la Carmagnole” se rendirent à l’école de Tournemire où elles soupèrent toutes ensemble. Elles dormirent dans les classes et repartirent en cortège à Roquefort dès 4h 30 le lendemain.

Vendredi 31 mai : Une délégation composée par le Bureau du Syndicat exposa le détail des revendications aux patrons. Ils firent alors leurs premières concessions : les salaires seraient relevés à 330Fr/an, le prix de la pension portée à 32,50Fr et ils s’engageaient par écrit à n’inquiéter aucune ouvrière mais ils déclarèrent, catégoriquement, refuser toute nouvelle concession. De plus, les dirigeants de Société “montraient une répugnance à délivrer la somme allouée à la pension directement aux ouvrières”. Refus de la délégation des cabanières.

Fin de matinée, nouvelle entrevue. Maintien des positions divergentes. Les cabanières déclarèrent : “nous descendons déjeuner à Tournemire et attendrons jusqu’à 3h une réponse satisfaisante. Passé ce moment nous nous séparerons et rentrerons chacune chez nous”.

Renaudel engagea alors les fromagères à accepter les concessions patronales pour “se montrer inflexibles quant à la reconnaissance du syndicat”. Les cabanières, à l’unanimité refusèrent la proposition de Renaudel.

En fin d’après-midi, après avoir pris leurs vêtements dans les dortoirs les ouvrières partirent dans leur famille. Avant de se séparer elles remirent une lettre au Maire, petit patron de surcroît, M. Maraval (12).

Samedi 1er juin : Dans la matinée, quelques patrons fromagers, réunis à l’initiative de Maraval délibèrent en l’absence des représentants de Société qui étaient allés rencontrer, à leur demande, le Sous-Préfet, à Saint-Affrique. L’accord avec les ouvrières fut alors réalisé sur une base proche des exigences des cabanières. Le gain annuel était porté de 270 à 350Fr et la somme allouée pour la nourriture porté de 23Fr à 35Fr. Société se trouva, au retour de Saint-Affrique, en face d’un fait accompli. Le Directeur de l’entreprise déclara alors qu’il ferait mieux et qu’il irait jusqu’au bout des concessions réclamées par les grévistes et qu’il portait les salaires à 360Fr/an et le prix de la pension à 40Fr/mois. Le Sous-Préfet nota : “Les ouvrières de Société refusèrent de bénéficier de cette générosité d’un aloi douteux et déclarèrent que leurs camarades des autres maisons s’étant solidarisées avec elles pendant la grève elles voulaient se solidariser à leur tour avec les premières en n’acceptant que les mêmes avantages consentis à celles- ci”.

L’accord fut signé, en fin de journée, par les deux parties ayant négocié. Dans la nuit de samedi à dimanche quatre employeurs, dont Société, paraphèrent le texte. Les caves, Rivemale, Jeanjean, Vernières et Société des propriétaires, employant ensemble 27 cabanières, signèrent le lendemain.

Le contrat d’une durée de deux ans prévoyait, outre les gains financiers, une légère amélioration de la durée quotidienne du travail, le paiement des jours de grève et, de fait, la reconnaissance du syndicat nouvellement créé. Le juge de paix de Saint-Affrique était le garant de l’application de l’accord.

La grève prit donc fin et le travail reprit le lundi 3 juin.

Les leçons de la grève

Si les cabanières avaient montré une unité parfaite, gagnée par la force des arguments et du dialogue (13), les employeurs, eux, affichèrent une totale division qui reflétait les relations qu’ils entretenaient, marquées par l’arrogance et la suffisance que Société accordait à ses suivants. Ces enseignements, de nature économique, peuvent être complétés par des leçons de nature sociale et politique.

La maturité des cabanières : Ce conflit, le premier qu’elles engageaient avec le patronat de Roquefort, révéla une maîtrise de l’action et une finesse dans la négociation qui reçurent les félicitations de la CGT et de L’Humanité (14) mais aussi, à mots couverts, du Sous-Préfet de Saint-Affrique. Lors de la rencontre avec le conseil d’administration de Société qui suivait l’accord conclu avec Maraval elles refusèrent les avantages proposés, par cette entreprise, soit 1/12e des gages annuels, pour faire vivre l’unité qu’elles avaient réalisée et sûrement aussi parce qu’elles étaient conscientes du projet caché du géant de Roquefort. Et, à ce moment, ni Sorgue ni Renaudel n’étaient là pour leur souffler la conduite à tenir. C’est vraisemblablement à l’initiative du groupe des cabanières déterminées, et peut-être de Rose Blancard, que la Citoyenne Sorgue prononça la conférence qui constitua le point de départ du mouvement. Avec subtilité elles dirent dans le courrier remis au Maire que les “libertés” prises par certains feront l’objet d’une publicité qui ne pouvait que gêner les employeurs : “Le Conseil syndical va faire connaître aux familles des filles mineures, la situation qui est faite aux ouvrières de Roquefort. Nous ne négligerons rien, vous pouvez y compter, pour éclairer l’opinion publique”. Cette prise de position subtilement formulée pour la dignité des femmes qui additionnée au droit obtenu de se nourrir “où bon leur semblera” était une étape importante sur le chemin de l’autonomie de la vie privée des ouvrières.

Le jeu de Société : Il est clair que la proposition faite par le directeur de cette entreprise d’aller au-delà de l’accord était une tentative pour reprendre la main mais surtout une manœuvre pour affaiblir les entreprises les plus fragiles (15) et donc de renforcer, à terme, le quasi monopole du groupe. Cette inquiétude, celle de la création d’un “trust à l’américaine” fit l’objet d’un débat lors de la séance du 10 mars 1911 du conseil municipal de Millau : “Il est rappelé que Millau est aussi le mandataire d’intérêts agricoles puisque la commune a une superficie rurale considérable”. Henry Aldebert, considérait qu’il se préparait “un véritable coup de force économique avec la réalisation d’un véritable monopole”. Était en effet en projet la fusion par échange d’actions des trois premières entreprises fromagères : Société qui était à l’origine du projet, Rigal et Société Nouvelle. H Aldebert proposait “pour combattre les conséquences désastreuses du monopole plusieurs remèdes” : la constitution de coopératives, la définition d’un périmètre de collecte du lait et la constitution de syndicats de défense des producteurs de lait. A. Balitrand, Député-Maire s’engageait à présenter au gouvernement et au conseil d’État le vœu d’une délimitation de la zone de collecte. Société, quatre ans après la fin du conflit, continuait donc à affirmer sa volonté de contrôler le Combalou.

Le poids des engagements politiques : Les éléments qui suivent sont empruntés au rapport que le Sous-Préfet fit le 5 juin, donc hors de toute pression, à ses supérieurs. Il écrivait : “Le Directeur de Société est prisonnier de son Conseil d’administration d’où sont absents tout esprit commercial et compétence industrielle, mais qui sous l’inspiration de M. Delbreil (16), l’un des plus gros porteurs d’actions ne semble mu que par des considérations politiques. Depuis la candidature de M. Étienne Fournol (17), le Conseil d’administration a été entièrement remanié et tout ce qui parmi ses membres n’était pas ouvertement dévoué à la politique et à la personne de M. de Castelnau (18) a été éliminé…”. La grève des cabanières ne se plaçait que deux ans après les lois de séparation des églises et de l’État et la proclamation de la laïcité républicaine. Leur combat pour l’émancipation est à considérer à l’aune de ces débats idéologiques entre tradition et modernité.

Épilogue

Par cette grève les cabanières entrèrent dans l’histoire des femmes en lutte pour leur émancipation. Elles furent souvent citées comme référence de la combativité féminine. Mais leur grand mérite par rapport à leurs camarades qui alors bataillaient pour les mêmes valeurs et droits est qu’à la différence de Limoges, d’Aubervilliers ou de Paris il s’agissait du rural profond où nul n’attendait une telle capacité à affirmer cette détermination et cette volonté de s’affranchir du paternalisme patronal.

Michel Delmouly, revue La Main chaude


Sources :

Archives municipales de Millau : comptes rendus des délibérations du conseil municipal. 1911.

Archives départementales de l’Aveyron. Dossier Roquefort. Série M. Année 1907.

Presse régionale : L’Express , Toulouse. L’Éclair, Montpellier.

Presse nationale : L’Humanité, La Voix du Peuple, Le Temps .

Louis Marie-Victoire, Le droit de cuissage , France 1860-1930, Éditions Ouvrières, 1994.


(1) Cabanières. Une autre hypothèse fait remonter la racine de ce mot aux cabanes construites à l’entrée des caves où le fromage, prêt à être expédié, était entreposé.

(2) Par “service” il faut comprendre des revendications d’hygiène (bains, douches…), de restauration et d’hébergement.

(3) L’éventail des âges des cabanières, selon Ivolas et Marre, allait de 18 ans à une trentaine d’années.

(4) En 1906 un des sens du mot “entrepreneur” est encore celui du siècle précédent, celui qu’en faisait Stendhal dans Le Rouge et le Noir : “La mélancolie de Julien, aidée par la médiocre nourriture que fournissait au séminaire l’entrepreneur des dîners à 83 centimes, commençait à influer sur sa santé…”.

(5) La voix du Peuple , organe d’expression de la CGT, dans l’article consacré aux cabanières sous le titre “les fromagères de Roquefort, le 16 juin 1907”, déclarait : “Elles sont esclaves de jour comme de nuit”.

(6) Marie-Victoire Louis, dans Le droit de cuissage en France 1860-1930, publié aux Éditions ouvrières en 1994 notait : “Il n’est pas étonnant que cette situation génère les maladies les plus diverses et notamment la tuberculose”.

(7) Les bénéfices de “Société” étaient répartis comme suit : 80 ?% aux actionnaires, 7 ?% au conseil d’administration et 13 ?% au personnel.

(8) Victor Mazars (Rignac 1884 - Decazeville 1923), militant syndical et socialiste, mineur puis représentant de commerce, secrétaire de la Fédération CGT de l’Aveyron.

(9) Antoinette Cauvin dite Citoyenne Sorgue (1864 – 1924), petite fille du philosophe Antoine Durand, fille du médecin Durand de Gros, rouergats et disciples de Charles Fourier, elle herita du domaine d’Arsac, aux portes de Rodez, où elle s’efforça de mettre en pratique les idées socialistes et libertaires qu’elle popularisait grâce à un grand talent oratoire. Elle participa à d’importants mouvements sociaux à Courrières, Decazeville, Lens, Limoges, Londres, Milan… Ses références étaient Rosa Luxemburg pour le socialisme (voir L’unité des révolutionnaires , mai 1901) et Gustave Hervé pour l’antimilitarisme. Elle batailla rudement contre Jaurès, auquel elle reprochait de soutenir le “socialisme ministériel”, lors des congrès et assises socialistes (1905, 1907, 1908…) où elle représentait l’Aveyron. À Nancy, en 1907, elle déclarait : “Je ne crois pas que la femme s’émancipera par le bulletin de vote. Je crois que la femme qui nous intéresse, la femme prolétaire, ne s’émancipera qu’en menant la lutte syndicale, c’est à dire la lutte économique”. C’était là des idées qui ne pouvaient que convaincre les plus déterminées des cabanières.

(10) Tournemire situé à 2km de Roquefort, le village abrite la gare par laquelle sont expédiés les fromages.

(11) Pierre Narcisse Renaudel (1871 – 1935), vétérinaire, journaliste et député du Var (quatre mandats). Entré jeune dans l’action socialiste il n’exerça pas longtemps la profession de vétérinaire et devint journaliste au journal Le Peuple puis à L’Humanité . Il participa à sa fondation avant d’en assurer la direction après 1914. Il se positionnait dans les premières années du XXe siècle à l’extrème-gauche et déclarait aux amis de Jaurès : “Quelle que soit votre volonté, vous ne réaliserez pas par le Parlement, la société socialiste”. Il évolua ensuite vers un socialisme réformiste, à l’opposé des idées qu’il défendait lorsqu’il vint à Roquefort.

(12) Louis Maraval, Maire de Roquefort de 1906 à 1919.

(13) Le correspondant aveyronnais de L’Express du Midi , “organe quotidien de défense sociale et religieuse”, de Toulouse écrivait, dans l’édition du 2 juin, que l’unanimité avait été gagnée par la contrainte : “400 cabanières se mirent [en recherche] pour faire sortir les non grévistes. Les unes furent traînées par les cheveux, les autres eurent leurs habits déchirés…” . Les meneuses étaient, d’après lui, au nombre de 40. Ces faits cependant ne sont jamais mentionnés dans les documents d’archives consultés.

(14) L’Humanité, le 2 juin 1907 : “Le court mouvement suscité par la misère et l’exploitation toujours de plus en plus grande du capital parmi les ouvrières des fromageries de Roquefort s’est terminé par une victoire complète du prolétariat.

Non seulement les revendications formulées sont acceptées mais une organisation syndicale et socialiste vient couronner ce premier effort d’émancipation”.

(15) La mécanisation en développement rapide chez Société éxigeait des moyens (la force motrice était la vapeur) que les petites caves n’avaient pas. La part du prix de la main d’oeuvre dans la valeur du produit fini était plus faible dans les entreprises où la machine remplaçait la main des ouvrières.

(16) Mme Delbreil, indique le Sous-Préfet, fut condamnée à la prison pour avoir frappé un agent de l’Enregistrement lors des inventaires à Millau.

(17) Étienne Fournol. Élu conseiller général en 1902. Battu par Léonce de Castelnau en 1906. Député de l’Aveyron 1909 à 1914. Parti Républicain.

(18) Léonce de Castelnau. Élu député de l’arrondissement de Saint-Affrique en 1902. Président du groupe parlementaire de l’Action libérale populaire, antidreyfusarde, et arc-boutée sur la défense du catholicisme.


http://www.emancipation.fr/spip.php?article1668
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Re: Luttes des femmes dans l'Histoire et en international

Messagede Lila » 13 Déc 2017, 22:59

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Re: Luttes des femmes dans l'Histoire et en international

Messagede bipbip » 27 Jan 2018, 21:57

Madeleine Pelletier

29 décembre 1939, mort de Madeleine Pelletier, enfermée à l’asile pour « crime d’avortement »

Retour sur une féministe convaincue, méconnue, engagée dès les années 1900 pour l’émancipation des femmes dans tous les domaines : cantonnement des femmes à ce qu’on appellera plus tard le « Care », droit de vote et intégration politique, avortement, etc.

... https://paris-luttes.info/29-decembre-1 ... leine-9285
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Re: Luttes des femmes dans l'Histoire et en international

Messagede Lila » 04 Fév 2018, 22:57

M. Larrère (historienne): "L’histoire neutre ? Une arnaque pour faire passer une histoire de droite"

Détricotteuse, historienne, chroniqueuse, prof : Mathilde Larrère est tout ça à la fois. Elle vient d'ailleurs de co-écrire avec la journaliste Aude Lorriaux, un ouvrage aux Editions du Détour : "Des intrus en politique - Femmes et minorités : dominations et résistances". Elle est l'invitée de la Midinale avec, au menu : Marlène Schiappa, l'égalité, les révolutions et mai 68 !

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Re: Luttes des femmes dans l'Histoire et en international

Messagede bipbip » 13 Fév 2018, 21:21

1971, Oman : des jeunes femmes contre l’impérialisme

« L’heure de la libération a sonné »

Contre l’image stéréotypée d’un golfe Persique immuable et uniforme, un documentaire de 1974 nous plonge dans une guérilla omanaise qui plaçait l’émancipation des femmes au centre de son projet.

L' Heure de la libération a sonné - Bande-Annonce



C’est un film rare qui a été diffusé ce 9 février au cinéma de L’Écran à Saint-Denis. L’Heure de la libération a sonné a été montré en France à la Semaine de la critique du Festival de Cannes en 1974. Sa réalisatrice, Heiny Srour, Libanaise née en 1945 est ainsi restée comme "la première femme arabe à aller à Cannes". Produit grâce à des dons de militants arabes émigrés, le film été tourné sur pellicule 16 mm au Dhofar, dans le sud du sultanat d’Oman, en 1971, alors que la région est bombardée par l’aviation britannique. Une insurrection socialiste et panarabe, soutenue par le Yémen du Sud alors sous orbite soviétique, s’oppose au sultan Saïd Ibn Taymour puis à son fils Qabus, dont l’armée est dirigée par des Britanniques qui ont conservé intérêts et bases militaires dans le pays.

La mémoire du "Front populaire de libération d’Oman et du Golfe arabe" s’est étiolée avec le temps. Et celle du film avec, quoiqu’on peut encore en entendre parler, ça et là. Ainsi le très médiatique Gilles Kepel se souvient, dans Passion arabe, paru en 2013 : "Étudiant, j’avais vibré au documentaire d’une réalisatrice libanaise (...), L’heure de la révolution a sonné, vu au cinéma Champollion, où l’on donnait alors des films militants pour le public soixante-huitard." L’auteur concède ne plus bien se souvenir du récit mais peut encore décrire l’affiche annonçant le film : "une jeune femme à la peau cuivrée, en short kaki, les cheveux courts bouclés, assise en tailleur à même le sol (...) tenant droit un fusil sont la crosse reposait à terre, sourire conquérant aux lèvres." Étonnement, il ne relève pas que la même photographie figure en couverture du roman Warda, de l’égyptien Sonallah Ibrahim, dans sa version arabe et dans sa traduction française (Actes Sud, 2002). Le livre prend la même guérilla comme cadre. Et comme le documentaire, il se concentre sur deux de ses aspects : la jeunesse de ses partisans et la place importante qui occupe les femmes. En octobre 1974, Ignacio Ramonet vantait déjà les vertus didactiques de ce film dans Le Monde diplomatique. Avec le temps, le "souci de didactisme militant" qu’évoquait le journaliste s’apparente surtout à une voix off dont le vocabulaire semble un brin poussiéreux. Mais qu’importe : la caméra de Srour est allée là où personne d’autre ou presque n’allait alors et a enregistré les paroles d’une lutte menée dans une région qui, encore aujourd’hui, est le plus souvent décrite par le truchement de divers spécialistes et de manière simpliste. Wahhabisme, pétrodollars et puissants émirs sont les lignes directrices des analyses occidentales sur la péninsule Arabique, alors que la guerre et la révolution au Yémen sont restés des sujets traités de manière lointaine.

Le film, lui, insiste sur la place des femmes dans l’insurrection : le Front les considère comme doublement opprimées, par l’impérialisme et par une société décrite comme patriarcale. Les rares fois où la caméra cesse de montrer des plans d’ensemble, c’est pour se rapprocher du visage de jeunes femmes - cheveux courts pour éviter les poux -, qui décrivent en langue himyarite leur implication dans un mouvement qui leur permettrait selon elles de s’émanciper du poids de leur tribu. Mona, bergère de quinze ans, mèche rebelle, visage poupon et fusil en bandoulière explique ainsi son combat avec une organisation qui se promet de défaire le vieil ordre tribal, sans pour autant affronter la piété religieuse. « Il nous faut rendre grâce à Dieu, car Il nous a mis sur le chemin de la révolution. », souligne un homme, déjà repris par Ramonet en 1974. En plus de se battre, elles reçoivent une instruction. Srour plante en effet sa caméra dans une étonnante école, faite de quelques tentes et toute entière aux mains d’enfants, d’adolescents et de quelques jeunes adultes, tous en uniformes. Certaines scènes sont étonnantes : dans un paysage quasi-désertique et vallonné, des jeunes montent par eux-mêmes une leçon d’histoire aux accents anti-impérialistes dans une sorte de reconstitution théâtrale où chaque élève incarne une nation. Les jeunes femmes, comme leurs camarades masculins, sont tenues de participer à différents travaux, comme la construction de petits barrages et de systèmes d’irrigation, dans une région habitée par des nomades. Le Front et le documentaire insistent sur le besoin de "développement" du Dhofar. Mais l’expérience révolutionnaire est vite avortée par les efforts de l’impressionnante coalition liguée contre elle. En 1976, la rébellion est défaite. L’exploitation du pétrole explose. Aujourd’hui, le sultan Qabus Ibn Saïd règne toujours. Il est souvent présenté comme un réformateur et un esprit conciliant : les médias occidentaux ont relevé le décret royal qui en 2010, a offert aux Omanaises la possibilité de s’opposer à un mariage arrangé par leur famille ou la neutralité du sultanat dans la guerre au Yémen, lui offrant un rôle de potentiel médiateur.

Le film de Srour, lui, devrait de nouveau être montré dans une version restaurée dans les temps à venir, après une nouvelle sortie annoncée en 2016 mais peu suivie de projections. Il témoigne de la vivacité d’un documentaire militant arabe qui aujourd’hui encore, accompagne différents mouvements d’émancipation.

Jules Crétois


https://lundi.am/1917-Oman-des-jeunes-f ... perialisme
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Re: Luttes des femmes dans l'Histoire et en international

Messagede bipbip » 15 Fév 2018, 22:10

Anti-impérialisme et égalité de genre

Au Dhofar, les femmes se battaient aux côtés des hommes

Non. Sur la photo ce n’est pas une combattante kurde en Syrie. C’est une jeune combattante de la guérilla du Dhofar en 1970. Dans cette région du sud de l’actuel Oman, s’y est développée une lutte pour la libération nationale et régionale contre l’impérialisme et ses clients locaux (sultans, émirs, cheiks, etc.). Au cours de cette lutte populaire, menée essentiellement par des paysans pauvres, la question de la défense de l’égalité de genre était un élément central.

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Le Dhofar était l’une des régions les plus sous-développées de la planète, avec une population composée essentiellement de paysans et de pêcheurs, divisée en tribus dont une grande partie nomades. La pauvreté matérielle mais aussi culturelle y étaient entretenues volontairement par le sultan despotique Saïd bin Taïmour, allié très important de l’impérialisme britannique dans la région (ce qui ne leur a pas empêcher de le renverser quand celui-ci ne leur était plus fonctionnel). Le Dhofar était en effet un territoire occupé par l’Oman.

Dans ce contexte l’oppression qui pesait sur les femmes était particulièrement lourde. Elles étaient opprimées non seulement par les conditions de vie misérables, en tant que paysannes ou travailleuses, mais aussi en tant que femmes. En ce sens, il n’est pas étonnant qu’au moment du déclenchement du mouvement de lutte anti-impérialiste au Dhofar, beaucoup de femmes aient rejoint les zones libérées par la guérilla.

Dans les camps les femmes suivaient des cours d’alphabétisation, de théorie politique (la guérilla du Dhofar était influencée par le maoïsme), ainsi que de langue arabe (la population du Dhofar parlant leur propre langue). Les femmes apprenaient aussi à manier les armes. Dans une société profondément patriarcale et où les femmes subissaient une oppression très forte, ces femmes combattantes rompaient les préjugés sexistes et ont joué un rôle fondamental dans la lutte contre les troupes impérialistes et du sultan.

Dans une interview de 1970 réalisée dans un « Camp Révolutionnaire », une jeune combattante dhofarie de 15 ans, Tufula, déclarait à propos de l’égalité entre les hommes et les femmes : « il n’y a pas de différence entre les hommes et les femmes, et j’ai vu que je peux faire les mêmes choses qu’ils font. Avant la révolution on avait l’habitude d’acheter et de vendre les femmes, de les traiter comme des animaux. Maintenant elles connaissent leurs droits et prennent part à la lutte comme tout le monde » (témoignage tiré de « Arabia Without Sultans » de Fred Halliday).

Peu de temps après son interview, en 1971, Tufula était assassinée lors d’un raid de l’aviation britannique. L’impérialisme britannique était un soutien fondamental du régime du sultan d’Oman, Qabous ibn Saïd. Les britanniques ont ainsi aidé Qabous à mener une lutte contre la politique féministe du mouvement de libération du Dhofar. Ils accusaient les rebelles de mener une politique étrangère au « mode de vie traditionnel » dans la région.

Inévitablement, beaucoup de ces femmes, qui se battaient pour l’égalité de genre et pour le communisme, étaient en même temps musulmanes.

Cependant, la montée des luttes révolutionnaires dans le monde, les révolutions cubaine et vietnamienne, les luttes des travailleurs et de la jeunesse dans les autres pays arabes, mais aussi dans les pays impérialistes, les poussaient vers la gauche, mélangeant parfois une interprétation tout à fait particulière de la religion, parfois contradictoire ; leurs têtes découvertes, leurs genoux découverts, choquaient certaines personnes. La lutte révolutionnaire était clairement en train de bouleverser l’une des régions les plus arriérées en termes des droits des femmes.

Ceux qui aujourd’hui justifient leur politique criminelle d’interventionnisme dans la région sous prétexte de défense de la « démocratie » et des « droits des femmes », se battaient aux côtés des pires réactionnaires de la région précisément contre une lutte qui portait l’égalité de genre comme un axe central.

L’impérialisme cherchait à tout prix à éviter que les airs de révolte qui commençaient à souffler dans le sud de la péninsule arabe gagnent l’ensemble d’une région économiquement et militairement stratégique. De là la violence de la lutte contre-insurrectionnelle de l’impérialisme britannique. Ce n’est pas un hasard si jusqu’aujourd’hui la contre-révolution au Dhofar est présentée comme un exemple d’opération « réussie », la seule contre-révolution que les britanniques aient gagné dans l’après-guerre.

Ainsi, les impérialistes britanniques, mais aussi américains et français, ont contribué grandement à préparer le terrain pour l’évolution réactionnaire d’aujourd’hui dans la région. Parallèlement, on apprécie aujourd’hui l’énorme valeur de ces combattantes contre l’impérialisme et pour l’égalité de genre. Ces histoires « oubliées » servent également à briser les préjugés racistes et islamophobes qui pèsent sur une région. Alors que certains considèrent que les masses du Moyen Orient seraient pratiquement incapables de soutenir et de se battre pour des causes progressistes, l’exemple de ces combattantes démontrent le caractère faux de cette affirmation et que c’est l’impérialisme le principal allié objectif des courants réactionnaires de tout type au Moyen Orient.


http://www.revolutionpermanente.fr/Au-D ... des-hommes
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Re: Luttes des femmes dans l'Histoire et en international

Messagede bipbip » 17 Fév 2018, 23:35

Cause des femmes et mouvement ouvrier : les rendez-vous manqués

C’était il y a une quarantaine d’années : l’histoire des femmes et du genre commençait à sortir du silence. Les historiennes et historiens se sont alors penchés sur les débuts difficiles de l’intégration de la lutte féministe au mouvement ouvrier. Retour sur une idylle contrastée.

Un faux semblant consensuel associe naturellement la conquête des droits des femmes à l’émancipation des travailleurs. En réalité, ce n’est pas si évident. En France, l’intégration de la lutte féministe au mouvement ouvrier n’a pas coulé de source au XIXe siècle et à l’orée du XXe, alors que le statut de la femme était régi par le Code Napoléon qui faisait d’elle une mineure à vie.

Des pionnières plutôt isolées

Les premières revendications sont le fait de femmes isolées. Ainsi de Flora Tristan, figure incontournable du socialisme et du féminisme. En 1843, quatre ans avant Le Manifeste du parti communiste, elle souligne dans sa brochure L’Union ouvrière la nécessité de constituer « l’Union universelle des ouvriers et des ouvrières ». Et insiste de façon inédite sur la condition première à l’émancipation des prolétaires : la libération de la femme, qui est « la prolétaire du prolétaire ». La femme a été « traitée en paria » par « le prêtre, le législateur, le philosophe », écrit celle qui demeura de son vivant une marginale au sein des courants socialistes.

À sa suite, en 1849, une brève tentative d’Association fraternelle des démocrates socialistes des deux sexes pour l’affranchissement des femmes voit le jour, portée par Jeanne Deroin, ouvrière lingère autodidacte devenue institutrice. Avec Pauline Roland et Gustave Lefrançais, celle-ci se trouve à l’origine de la création de l’Association des instituteurs, institutrices et professeurs socialistes, premier secteur qui insiste sur la primauté de l’égalité des sexes. Les deux femmes sont aussi à l’initiative du lancement de l’Union des associations de travailleurs, qui regroupe des centaines de collectifs ouvriers. Expérience proto-syndicale interdite par le pouvoir républicain en 1850 et d’autant plus remarquable qu’elle sera suivie d’une longue éclipse des tentatives d’organisation mixte.

Jeanne Deroin est aussi la première à dénoncer le suffrage universel strictement masculin et à se porter candidate aux élections législatives. Ce qui choque le grand socialiste de l’époque, Pierre-Joseph Proudhon. Sourd aux arguments de l’émancipation des femmes, celui-ci consent juste à ce qu’elles s’organisent entre elles « dans une sorte d’association mutuelle et fraternelle ». Pire, en 1858, il professe avec un ton quasi religieux des conceptions d’une misogynie crasse : « La femme a été donnée à l’homme pour lui servir d’auxiliaire », écrit-il dans De la pornocratie. En réponse, la jeune Juliette Lambert publie un pamphlet en 1858, Idées anti-proudhoniennes sur l’Amour, la Femme et le Mariage. Puis en 1860, la féministe et communiste icarienne Jenny d’Héricourt en remet une couche avec un petit essai, La Femme affranchie, qui dénonce l’état d’infériorité dans lequel est maintenue la femme : « Dans le mariage, la femme est serve ; devant l’instruction nationale, elle est sacrifiée ; devant le travail, elle est infériorisée ; civilement, elle est mineure ; politiquement, elle n’existe pas ; elle n’est l’égale de l’homme que quand il s’agit d’être punie et de payer les impôts. »

Timide prise de conscience masculine

Cependant, une prise de conscience des privilèges mâles s’opère chez certains barbus de la Sociale. Le libertaire Joseph Déjacque, exilé aux USA, ridiculise à son tour le petit père de l’anarchisme : « Tenez, père Proudhon, voulez-vous que je vous le dise : quand vous parlez de femmes, vous me faites l’effet d’un collégien qui en cause bien haut et bien fort, à tort et à travers, et avec impertinence pour se donner des airs de les connaître, et qui, comme ses adolescents auditeurs, n’en sait pas le plus petit mot. » Plus tard, au congrès de l’Association internationale des travailleurs (AIT) à Genève en 1866, Eugène Varlin, qui a mené une grève aux côtés des ouvrières relieuses parisiennes, plaide pour l’égalité : « À travail égal, salaire égal. » Quant à Marx, paraphrasant Fourier (« L’extension des privilèges des femmes est le principe général de tous progrès sociaux »), il écrit : « Quiconque sait un peu d’histoire n’ignore pas que de grands bouleversements sociaux sont impossibles sans le ferment féminin. Le progrès social se mesure exactement à la position sociale du beau sexe. »

Mais dans les années 1860, les préjugés phallocratiques des délégués ouvriers de l’Internationale (et notamment, des proudhoniens français) empêchent d’inscrire dans le programme du mouvement ouvrier l’égalité entre les hommes et femmes – il faut dire que les membres de l’Internationale sont presque exclusivement masculins… Beaucoup considèrent l’entrée des femmes dans le salariat comme « contre-nature » et susceptible de faire jouer la concurrence et de tirer les salaires à la baisse.

Néanmoins, la participation des femmes aux grèves – par exemple, lors du mouvement des ovalistes de Lyon en 1869 – puis à la Commune vient heureusement souligner le rôle essentiel qu’elles jouent dans les luttes sociales et politiques. Grâce à Louise Miche [1], André Léo, Élisabeth Dmitrieff ou Nathalie Le Mel, plus rien ne sera comme avant. Sous la Commune, l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés pose en effet les bases d’un proto-syndicalisme féminin. En 1871, Marx recommande bien tardivement la fondation de sections de femmes dans l’Internationale, sans exclure bien entendu la formation de sections mixtes. L’AIT étant alors sur son déclin, cette proclamation sera suivi de peu d’effets.

En 1874, malgré la répression, la première Chambre syndicale de lingères, brodeuses et couturières est créée en France. En 1879, à Marseille, lors du premier congrès ouvrier autorisé depuis la Semaine sanglante, la suffragette Hubertine Auclert fait enfin adopter le principe de l’égalité des sexes.

Rares grèves féminines

Hélas, la lente syndicalisation des femmes – les syndicats mixtes constituent à peine un dixième des organisations ouvrières en 1893 – contribue à alimenter le sexisme de certains syndicalistes opposés à leur travail. Ceux-ci déplorent en sus leur « passivité » face à l’exploitation économique. Et certains secteurs font carrément barrage à l’organisation des femmes. Fin 1912, Emma Couriau, typographe à Lyon, se voit ainsi refuser son adhésion à la Fédération des travailleurs du livre. L’affaire fait grand bruit dans les milieux syndicaux et révèle la difficulté de changer les mentalités.

À la fin du XIXe, les femmes sont aussi minoritaires dans la grève, constate l’historienne Michelle Perrot, qui note que celle-ci est considérée comme un « acte viril, le trouble de subsistance étant l’affaire des femmes ». Moins de 6 % des grèves sont alors féminines. La femme prolétaire est pourtant exploitée de façon multiple, ce qui la rend encore plus vulnérable. Souvent payée à la tâche, elle perçoit un salaire moitié moins élevé qu’un homme. Et sa journée est double car elle doit accomplir le travail domestique, évidemment non payé. De surcroît, il n’est pas rare pour une jeune ouvrière de subir le « droit de cuissage » de la part des patrons et des petits chefs. Les grèves féminines sont ainsi souvent des « grèves de dignité ». Comme en avril 1905 à Limoges, quand les ouvrières des fabriques de porcelaine cessent le travail pour exiger le départ d’un contremaître harceleur que le journal Le Libertaire décrit comme « abject, autoritaire, prévaricateur ». En novembre de la même année à Douarnenez, les penn sardin (« têtes de sardines », terme breton pour désigner les sardinières) entament une grève qui fera date, tenant tête aux patrons, aux casseurs de grève et aux curés. Enfin, en 1906, la CGT organise une campagne pour la syndicalisation des femmes. Pas du luxe : au fameux Congrès d’Amiens, une seule femme siège parmi les 350 délégués !

Au début du XXe siècle, constatant que le mouvement ouvrier n’a pas accordé grand-chose aux femmes, la tendance réformiste du féminisme se renforce dans une voie plus spécifiquement bourgeoise et puritaine qui désapprouve la contraception et l’avortement. Mais parallèlement, des centaines de militantes de l’ombre continuent inlassablement à conjuguer le combat pour l’émancipation sociale avec la lutte pour l’égalité homme-femme, l’éducation des petites filles et la libération du corps des femmes.


Pour aller plus loin :

• Claire Auzias et Annik Houel, La Grève des ovalistes – Lyon, juin-juillet 1869, Atelier de création libertaire, 2016.
• Marie-Victoire Louis, Le Droit de cuissage. France, 1860-1930, Éditions de l’Atelier, 1984.
• Michelle Perrot, Les Femmes ou les silences de l’histoire, Paris, Flammarion, 1998.
• Le Siècle des féminismes, Éditions de l’Atelier, 2004.
• Clio. Femmes, Genre, Histoire, revue française semestrielle.
• Dictionnaire des féministes. France – XVIIIe-XIXe siècle, sous la direction de Christine Bard, Puf, 2017.

Notes

[1] lNotons que Louise Michel sera parmi les rares à soutenir la lutte des Kanaks et des Algériens. L’anticolonialisme supposé naturel du mouvement ouvrier est, on le sait, partiel et tardif.


http://cqfd-journal.org/Cause-des-femmes-et-mouvement
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Re: Luttes des femmes dans l'Histoire et en international

Messagede Pïérô » 18 Fév 2018, 17:19

M. Larrère (historienne): "L’histoire neutre ? Une arnaque pour faire passer une histoire de droite"

Détricotteuse, historienne, chroniqueuse, prof : Mathilde Larrère est tout ça à la fois. Elle vient d'ailleurs de co-écrire avec la journaliste Aude Lorriaux, un ouvrage aux Editions du Détour : "Des intrus en politique - Femmes et minorités : dominations et résistances". Elle est l'invitée de la Midinale avec, au menu : Marlène Schiappa, l'égalité, les révolutions et mai 68 !

Image------------ Demain Le Grand Soir --------- --------- C’est dans la rue qu'çà s'passe --------
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Re: Luttes des femmes dans l'Histoire et en international

Messagede Lila » 18 Fév 2018, 19:59

Iran 8 mars 1979 - Femmes contre hejab.Women.Iran.8 Mars 1979.

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Re: Luttes des femmes dans l'Histoire et en international

Messagede Lila » 25 Fév 2018, 20:42

Les femmes dans les luttes sociales

L’afflux des femmes sur le marché du travail et leurs revendications spécifiques posent des problèmes nouveaux aux organisations de gauche comme au patronat

Le nombre et l’ampleur des conflits sociaux où les ouvriers étaient des femmes ont retenu l’attention dans les années 70. Les raisons en furent vite trouvées : les femmes étaient victimes de la crise économique et de la restructuration qui frappaient de plein fouet les branches traditionnellement féminisées, comme le textile ou la confection. Et vite on noya la poissonne dans un océan de chiffres qui n’étaient pas forcément dépourvus d’intérêt mais qui masquaient pourtant l’essentiel, à savoir que ces luttes ne se déroulaient pas selon les formes coutumières. La nouveauté n’était guère perceptible dans ce que diffusent habituellement les journaux : nom du délégué syndical (presque toujours un homme), nombre de journées de grèves ou d’occupation, etc. Les sujets de la lutte, même s’il y avait 99 % de femmes, c’était, grammaire oblige, les ouvriers.

Ainsi, à l’usine Lip, en 1973, 84 % des ouvriers spécialisés sont des femmes. Comme femmes et comme O.S., elles remettaient radicalement en question l’organisation capitaliste du travail. Pour une femme exploitée à l’usine, dévorée à la maison, il ne saurait y avoir le travail d’un côté, la famille de l’autre. Pour elle, contrairement à son mari, la vie ne peut se découper en rondelles, tout s’entremêle. La façon d’être d’une femme, sa vie privée, un patron peut encore en décider, comme le montre cet article tiré d’un journal patronal paru assez récemment : « L’employée de salle doit être tirée à quatre épingles. Les exigences d’ordre physique sont les suivantes : bain ou douche quotidien (...) vernis clair de préférence, chevelure coupée court, rouge à lèvres, porter constamment des bas, chaussures à talons larges, mi-haut... » Et quoi encore ?

Une employée n’a pas non plus le droit d’être de mauvaise humeur. Une femme, même surexploitée, doit rester un réconfort pour les yeux...C’est ainsi qu’en janvier 1978 deux opératrices de l’entreprise Vega, à Saint-Ouen, sont mises à pied pour deux jours. Motif : « Ne pas respecter l’ordre qui vous a été donné de saluer le directeur général. »

Ces dernières années, de Cerisay aux Chèques postaux de Paris, des banques à la CIP du Nord, les mêmes questions ont été rendues concrètes, brûlantes, dominées par une exigence : celle d’être entendues, tout simplement. Or, pour être entendues, il faut pouvoir parler. Ce que les femmes, le plus souvent O.S., ont découvert et démontré, c’est qu’elles apportaient aussi comme contribution à la lutte leur besoin élémentaire et essentiel du respect de la parole de chaque individu, à égalité ; une exigence de démocratie à la base. A l’usine Lip, des O.S. et des horlogères ont analysé les blocages auxquels elles s’étaient heurtées, bien plus profonds, bien plus résistants qu’un rejet explicite, qu’un mépris exprimé. Elles expliquent : « J’avais pourtant des tas de choses à dire, mais je m’exprimais à côté de gars qui en deux mots avaient tout dit. (...) Quand ils avaient besoin de nous, ça allait, mais quand il fallait nous écouter, quand on donnait une idée, c’était terminé et nos idées ne figuraient nulle part. »

Au même moment, lors d’une fête de « Politique-Hebdo », le délégué des tanneries d’Annonay en grève, au milieu de travailleuses muettes, expliquait que les problèmes des femmes étaient très bien résolus. Résolus ? Ils n’étaient même pas perçus. Les femmes assuraient en silence, pendant qu’il « dirigeait », les tâches imparties à leur sexe : l’accueil, le secrétariat, la correspondance. Comme à une certaine journée « portes ouvertes » chez Lip, où les ouvrières étaient toutes penchées sur leur binoculaire, pendant que les délégués montraient aux visiteurs le fonctionnement de l’usine. Elles travaillaient en silence, ils parlaient autogestion.

Une attaque différente

Au long de ces longues grèves quelque chose a changé. « On vivait intensément, on vivait une autre société », raconte une ouvrière de chez Lip. Alors, les premiers temps d’euphorie passés, on a vu des ouvrières, lasses de faire deux ménages par jour, exiger un tour pour le balai. Ce qu’on ne supporte plus à l’usine, pourquoi le tolérer chez soi ? La farce, d’une nouvelle vision du monde ébauchée, a ébranlé bien des foyers. Car la grève, pour une ouvrière, a des retentissements beaucoup plus importants que pour un ouvrier : le savant équilibre du temps est brisé. Les maris ne sont pas souvent compréhensifs, surtout quand il faut accepter que leur femme soit de garde de nuit à l’usine occupée. A Lip, ces petits détails ont parfois abouti à des divorces. A Scaplen, une usine de confection bretonne en grève en mai 1976, si la grève a duré cent neuf jours, c’est envers et contre tous. Les pères et les maris des non-grévistes venaient traiter les femmes en grève de « putains ». L’une dit, discrète : « Ça n’était pas toujours facile. »

A la CIP ex-Bailleul, dans le Nord, dès le début du conflit, au printemps 1976, les travailleuses organisent une réunion avec les maris et les pères pour leur expliquer la situation et tenter de résoudre collectivement les problèmes qui risquent de se poser. Cette volonté de poser explicitement les problèmes « privés » est nouvelle et importante. On a vu des groupes de femmes de grévistes se constituer pour soutenir les maris, jamais encore de comités de maris des femmes en grève. Dans l’interminable occupation de l’usine CIP, les femmes ont dû inventer un militantisme différent, tenant compte du fait que les maris n’envisageaient pas de voir changer leurs petites habitudes. Des rythmes différents se sont imposés, qui s’adaptaient au temps des femmes.

Rythme différent, organisation différente aussi. Parce qu’elles se sont débarrassées des chefs, parce qu’elles ont besoin de respirer, d’échapper aux contraintes des relations autoritaires dans la famille, les femmes recherchent un fonctionnement égalitaire, anti-autoritaire, non hiérarchique, qui tienne compte des contraintes que chacune continue à subir et leur permette de les affronter. De l’oppression et des discussions naît une démocratie différente où les mécanismes traditionnels de délégation et de pouvoir sont grippés.

Cet apprentissage se concrétise en mille anecdotes. Ainsi à Eurostil, une usine des environs de Barcelone, la grève a signifié, pour l’une, d’apprendre à conduire un camion, pour l’autre, de parler à un meeting ; une troisième s’étonne : « J’ai eu envie de partir quinze jours en vacances avec les copines. » Et elle l’a fait. Toutes disent : « On ne sera jamais plus pareilles. » Elles se sont découvertes ensemble, elles se sont inventées ensemble.

Comme le montre encore ce reportage à Louvain, publié par le journal Histoires d’Elles, dans une entreprise de nettoyage autogérée, depuis trois ans et qui désormais s’appelle « le Balai libéré », pour ne pas être licenciées, les femmes ont dû inventer une autre façon de travailler. Pas de bureaucrates, mais une rotation des tâches ; pas de structures figées. Les travailleuses disent : « On ne travaille pas moins, mais on se sent libres, tout a changé, on ne pointe plus, on se parle. » Toujours la parole...

Luttes mixtes, où les problèmes posés par les femmes ont fait exploser les routines traditionnelles et mis en question les pratiques les plus avancées ; luttes de femmes où s’élaborent d’autres façons de faire depuis 1973 les grèves révèlent un phénomène profond que seule la myopie d’une société peut occulter : la montée du féminisme dans les usines, à travers les luttes, par les luttes, vers d’autres luttes aussi. Il ne s’agit en aucune manière d’un rattrapage historique des luttes de classe menées par les hommes, car les motivations, les exigences, les besoins des travailleuses, ne sont pas réductibles à ceux des travailleurs. Il s’agit ici d’autre chose : autres forces, autres faiblesses, une attaque différente de la société capitaliste, et peut-être un bouleversement qui s’ébauche dans les affrontements de classes eux-mêmes.

Des syndicats qui bougent enfin

Les conflits de ces dernières années montrent comme à la loupe des transformations qui se produisent aussi dans la vie quotidienne des entreprises : des secrétaires refusent d’être les bonnes de leurs supérieurs ; des ouvrières se mettent en grève pour obtenir le départ d’un chef qui prétend disposer sur elles d’un droit de cuissage ; d’autres s’organisent pour intervenir auprès du mari de l’une d’elles, qui la bat. On pourrait citer des exemples par centaines.

Certes, l’oppression quotidienne dans les entreprises est aussi vieille que le capitalisme ; et probablement en est-il de même pour la résistance à cette oppression. Mais la prise de conscience, par les femmes les plus asservies, de la globalité de leur condition, de leur place collective comme femmes dans la société, voilà qui est nouveau.

Cette révolte s’est développée dans les années 70, et d’abord hors des syndicats, A l’époque, toute la gauche, et les syndicats à l’unisson jugent les femmes du M.L.F. (1) comme des bourgeoises, des « diviseuses » dont les problèmes ne concernent en rien la classe ouvrière. Leurs actions spectaculaires choquent, leurs idées irritent. Pourtant, ce sont ces idées qui vont faire leur chemin, souterrainement, et autant dans les usines que dans les bureaux, chez les femmes au foyer que parmi les lycéennes. La création du M.L.A.C. (2) trouve un écho dans les entreprises où se forment les premiers groupes autonomes de femmes. Puis naissent un peu partout, dans des villes et dans des quartiers où rien apparemment ne se passait, d’autres groupes de femmes.

L’action du M.L.A.C. aboutit à la loi Veil : demi-victoire, demi-échec mais les luttes de femmes ont cessé d’être marginales. Elles ont soulevé d’autres questions taboues : la sexualité, le droit au plaisir, le divorce, le droit à l’emploi et le partage des tâches familiales entre hommes et femmes, le viol et les violences sexuelles. Toutes ces questions ont été entendues par d’autres femmes, et les groupes ne cessent de se multiplier. Confrontées à cette émergence, les confédérations syndicales C.G.T. et C.F.D.T. ont connu une très rapide évolution de leurs positions : la plus spectaculaire est la reconnaissance par la C.G.T., en 1977, du « rôle utile » joué par les « groupes femmes » dans les entreprises (3). Etonnante appréciation pour des structures « extrasyndicales et irresponsables ! »

Jusqu’alors, pour les syndicats, le problème était de faire adhérer et d’organiser les femmes, d’augmenter (sans jamais y parvenir) la proportion de femmes « responsables ». A la C.G.T., dans les années 60, une série de « conférences des femmes salariées » réaffirme et précise la ligne : unir hommes et femmes sur les revendications communes ; pour les femmes, avancer des revendications « spécifiques » telles que la retraite à cinquante-cinq ans ou la protection de la maternité, l’égalité des salaires. Des collectifs féminins sont créés par les structures syndicales pour s’adresser aux femmes. La C.F.D.T., au départ, préconisait le« libre choix entre le travail et la maternité », thème progressivement remplacé, de 1963 à 1975, par ceux du droit au travail, et de la critique des modèles sociaux imposés à chaque sexe. Les revendications « spécifiques » proposées par la C.G.T. pour rallier les femmes sur des bases catégorielles sont rejetées , par la C.F.D.T., car estime-t-elle, elles handicapent les femmes sur le marché du travail et n’attaquent pas les inégalités à la racine.

Encore cette volonté de faire participer les femmes à l’action syndicale était-elle souvent démentie par la réalité. On a vu par exemple, pendant la grève de 1972 aux Nouvelles Galeries de Thionville, le responsable syndical expliquer aux grévistes : « Vous pouvez me faire confiance : , je pourrais être votre père... » Mais, surtout, les années 1973 et 1974 ont montré que le problème n’était pas de trouver des revendications particulières, ou de se mettre à la portée des femmes : ce sont elles qui inventaient une façon propre de mener leurs luttes. On ne pouvait plus attribuer leur faible présence dans les syndicats à leur « arriération ». D’où des révisions déchirantes.

L’objectif des syndicats est bien d’organiser tous les travailleurs, quel que soit leur sexe, mais en tant qu’institutions ils représentent une tradition de lutte modelée par les hommes, des forces d’organisation, des objectifs, des méthodes d’action adaptées aux hommes. La domination d’un sexe sur l’autre s’exerce aussi en leur sein, et la lutte des femmes les heurte de plein fouet. Mais la rapidité et les rythmes saccadés de l’évolution des positions syndicales peuvent s’expliquer par trois facteurs.

Avancer du même pas

D’abord la composition même de la classe ouvrière s’est profondément transformée depuis les années 60 : les femmes salariées sont de plus en plus nombreuses. De moins en moins de femmes cessent de travailler pour élever leurs enfants et le taux d’activité des femmes mariées a crû de 31 % en 1962 à 40 % en 1975. De moins en moins aides familiales ou auxiliaires de leurs maris, de plus en plus salariées, ces 6,2 millions de femmes ne conquièrent pas pour autant l’égalité avec les hommes : elles occupent les emplois déqualifiés de l’industrie, ou forment la plus grande partie des « O.S. en col blanc », employées que leurs conditions de travail ou de salaire rapprochent des ouvrières (4)., Comme en témoignent les petites annonces, malgré la loi, il n’y a presque pas de métiers mixtes. L’entrée des femmes dans une branche traduit la déqualification du travail, et le départ des hommes vers des activités plus qualifiées, mieux payées... et socialement valorisées. Le patronat, après avoir encouragé l’entrée des femmes dans la production, surexploite leur travail. Mieux, il cherche, à l’occasion de la crise économique, à imposer la mobilité de la force de travail : il organise des formes de travail instables (intérim, contrats temporaires) qui facilitent le contrôle de la classe ouvrière et l’adaptation exacte du nombre d’emplois à la conjoncture. Les femmes sont une cible de choix pour ce genre d’innovations : grâce à leur double journée de travail et aux contraintes familiales qui pèsent sur elles, il semble possible d’en faire la main-d’œuvre mobile et inorganisée par excellence (5). Pour les syndicats, surtout depuis le déclenchement de la crise, organiser ces nouvelles couches de la classe ouvrière devient un objectif essentiel tant contre le patronat que dans la concurrence intersyndicale. La deuxième cause de cette ouverture aux problèmes nouveaux du féminisme est à rechercher dans la volonté qu’ont les syndicats de préserver leur monopole d’organisation dans les entreprises. Il leur fallait ou bien se résigner à laisser les groupes de femmes s’organiser hors d’eux ou bien s’adapter. A la crainte de la récupération par l’extrême gauche s’est ajoutée, avec l’Année de la femme, la menace de récupération par la droite. Ainsi peut-on lire dans le Peuple, revue mensuelle de la C.G.T. d’avril 1977 : « Devons-nous laisser à d’autres tant réagir le tôle facile d’apparaître, à qui n’y regarde pas de près,comme les défenseurs des femmes ? » (Rapport à la conférence des femmes salariées). Quant à la C.F.D.T., elle s’interroge plus profondément : « Si la C.F.D.T. et ses syndicats ne sont pas , capables ensemble de réfléchir sur ce qu’ils sont, sur les raisons qui font que les travailleuses sont toujours surexploitées, qu’il y a encore si peu de femmes dans nos structures, il y a risque évident de voir les femmes s’organiser sur d’autres bases. Ce qui entraînerait un clivage structurel de la classe ouvrière autrement plus grave que les actuelles divisions. » (Rapport d’introduction à la conférence « travail des femmes et action syndicale », février 1978.)

La troisième cause, enfin, est la pression, à l’intérieur même des syndicats, de militantes devenues féministes. Fortes de l’existence du mouvement des femmes dans toute la société, des syndiquées contestent leurs organisations et commencent à s’y exprimer collectivement. Elles constatent que les syndicats, comme toutes les institutions de la société actuelle, sont des structures fondamentalement, masculines dans leur composition, leur fonctionnement, et même la conception de leur rôle. Les directions syndicales sont masculines : une femme sur dix à la commission exécutive de la C.F.D.T. ; trois femmes sur seize à la direction confédérale de la C.G.T. Au niveau des fédérations, moins de 10 % de femmes en 1976 dans les secrétariats fédéraux de la C.G.T., alors qu’un syndiqué C.G.T. sur quatre est une femme. De plus, dans les stages de formation syndicale C.G.T,, on trouve en 1976 moins d’une femme pour cinq stagiaires, et une sur dix dans les sessions de formation d’éducateurs. Enfin, la rotation des femmes dans les postes de responsabilité est beaucoup plus rapide que celle des hommes, sauf quand elles ont accédé aux responsabilités les plus élevées. Pour la C.F.D.T., un exemple significatif : pour préparer la conférence nationale des 1er et 2 février 1978, le journal de la C.F.D.T. a organisé une « table ronde » réunissant, autour de Jeannette Laot, trois hommes, dont le responsable de la commission femmes des banques, pour parler... de la place des travailleuses dans la C.F.D.T.

La contestation part de la base, par la création de commissions de femmes, en particulier dans les sections syndicales. Mais elle atteint aussi les directions : ainsi l’évolution d’Antoinette, journal féminin de la C.G.T. (surtout vendu pour ses fiches cuisines et ses modèles de tricot il y a quelques années), a précédé le tournant officiel de la C.G.T. et parle aujourd’hui, par exemple, de droit au plaisir... ce qui n’est certes pas acquis dans tous les syndicats. A la C.F.D.T. aussi, en 1976, Jeannette Laot appelait dans une série de o réunions en province à créer des « commissions femmes » syndicales, quitte à « court-circuiter » les instances trop misogynes. Il est vrai que cela n’a pas dure. Des commissions femmes constituées en marge des structures normales ont été dissoutes. L’accent est mis aujourd’hui sur le danger qu’il y aurait à isoler les femmes entre elles et sur la nécessité qu’ « hommes et femmes avancent du même pas ».



à suivre
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Re: Luttes des femmes dans l'Histoire et en international

Messagede Lila » 25 Fév 2018, 20:46

La suite

Un point de départ

L’un des plus importants points de conflit est le problème de l’autonomie des femmes : rôle des groupes de femmes d’entreprise, reconnus mais à condition qu’ils disparaissent au plus vite pour s’intégrer aux syndicats ; rôle des « commissions femmes » : mixtes ou non, contrôlées ou non (et comment) par les instances syndicales régulières, désignées par elles ou formées par volontariat, ouvertes ou non aux non-syndiquées ; expression collective des femmes dans les structures de direction, souvent ressentie par les hommes comme une pression, sinon une agression. C.G.T. et C.F.D.T. s’accordent à dire qu’il n’y a pas de recettes pour mieux intégrer les femmes à l’action syndicale, et les situations les plus variées se développent. Avec une constante, ces derniers temps : après l’ouverture, les directions veulent reprendre le contrôle. On n’entend plus dire que l’organisation des femmes entre elles divise la classe ouvrière... Mais l’argument est encore là, prêt à servir, suspendu au-dessus de la tête des militantes touchées nouvellement par le féminisme. Pourtant, la dynamique ne fait que commencer. Un nouveau phénomène apparaît : jusqu’à présent, comme le notait Jeannette Laot à la télévision en février 1977, « presque toutes les militantes syndicales découvrent la lutte féministe après ; elles vivent la totalité des rapports de subordination. C’est un tout pour elles, et elles le remettent en cause dans l’action syndicale. Et elles découvrent, à travers cette action syndicale, tout d’un coup, que le mouvement ouvrier ne prend pas en totalité ces rapports de domination ».

Or, aujourd’hui, de plus en plus de femmes découvrent au contraire l’action collective à partir de leur situation de femme et, sur la base de la solidarité créée entre elles, elles lancent des actions revendicatives, et la syndicalisation suit souvent. Le féminisme n’est pas, ici une prise de ; conscience « supplémentaire », plus avancée, pour qui a déjà fait l’Itinéraire habituel. Non seulement il ne « détourne » pas les femmes des « luttes véritables », mais souvent il en devient le moyen, le point de départ pour trouver ensemble leurs propres objectifs de lutte, et leurs propres formes d’action.

Des échanges qui déclenchent la violence

De ces changements, désormais visibles, beaucoup sautent déjà à de hâtives conclusions : les syndicats au raient, entend-on dire, pris en charge les exigences des femmes, les militants auraient fait leur révolution culturelle et banni en eux toute pulsion d’oppresseur,les femmes auraient gagne leur place, l’égalité, avec en prime des médailles pour leur célèbre sens du sacrifice, définitivement.

Tout cela est faux. Presque rien n’a changé. Par contre, que de cris, que de violence, déjà, contre toutes celles qui commençaient à élever la voix : briseuses de famille, diviseuses de la classe ouvrière, elles menacent la société, tes libertés, on n’entend plus qu’elles, qu’on les fasse taire.

Et cela pour une raison fondamentale : il n’est pas question de partager un gâteau, d’ailleurs , assez rance, mais de faire une nouvelle cuisine...

Instinctivement, les privilégiés se défendent quand il faut remettre en jeu les privilèges. Quelques exemples en témoigneront mieux que de longs commentaires.

Le 1er mai 1976, pour la première fois, la C.G.T. et la C.F.D.T. acceptent les groupes de femmes parisiens au sein du cortège syndical. Mais, sur le terrain, retournement de situation : le service d’ordre de la C.G.T. n’est plus d’accord. Des coups sont échangés échange un peu Inégal. Les insultes fusent, révélatrices, celles, toujours les mêmes, qu’entendent les femmes qui luttent : « Putains ! », « Lesbiennes ! », « Mal-baisées ! ». Bavure ? Pas tant que cela. Car, dans les semaines qui suivent, la C.G.T. défend son service d’ordre en accumulant les arguments : les femmes provoquaient, elles étaient armées d’aiguilles à tricoter, leurs mots d’ordre n’avalent rien à voir avec la lutte de classe. Les femmes peuvent défiler ou se manifester à condition que ce soit dans un cadre préétabli où leurs revendications sont définies comme celles d’une catégorie particulière luttant pour elle-même, sans déborder sur les autres. Les syndicats, le 1er mai 1976, avaient admis des mots d’ordre sur les crèches, le chômage, les bas salaires. Sont considérées comme relevant de la lutte de classe les revendications économiques, monnayables, les aspirations à égalité avec les hommes. Par contre, sont rejetées les exigences fondamentales des femmes qui se rebellent contre leur oppression et tous ses rouages. Ainsi la dénonciation du viol était, encore en 1976, considérée comme une préoccupation petite bourgeoise. Et ; celles qui osaient crier : « Pères, maris, juges, médecins, nous ne demandons rien, prenons nos affaires en main », se plaçant sur le terrain du droit à la dignité, de l’autonomie de leurs luttes, se voyaient rejetées, hors lutte des classes, hors l’histoire.

Pas pour longtemps, Au printemps 1977, miracle des temps, toutes ces exigences étaient reconnues en parole par les partis de gauche et les syndicats. « Plus de questions taboues, plus de ronron », peut-on lire alors dans un compte rendu officiel d’une conférence nationale de la C.G.T, ; « sexualité, contraception, avortement. Mais aussi le partage des tâches. La difficulté, quand on est militante, d’oser contrer les ténors. La condescendance, lu paternalisme. Le sexisme, enfin. »

Pas facile de résister trop longtemps à la réalité. Mais les textes sont, hélas, en avance sur les faits (6), à cette époque où, semble-t-il, le bon sens triomphait dans les organisations ouvrières, et où le paternalisme remplaçait apparemment les arguments musclés, d’étranges Incidents se déroulaient dans une imprimerie de la région parisienne. Interviewée dans un hebdomadaire d’extrême gauche, l’Etincelle , la déléguée concernée raconte : « Ils ont dit qu’ils ne discutaient pas avec un trou... A toutes les réunions, il y a une réflexion phallocrate sur les femmes ou plutôt, comme ils disent, sur les « salopes ». Ça vole toujours au niveau de la ceinture (...). Un délégué dit pour plaisanter : « Ma grosse n’est pas là ce soir, tu devrais venir, j’ai un lit, un petit jardin... » Les déléguées, ils ne peuvent les voir autrement que comme des machins à draguer. »

Peut-on alors penser que, si les femmes ne se syndiquent pas, c’est qu’elles n’ont pas de conscience de classe ? Ne se refuseraient-elles pas plutôt à se reconnaître dans la conscience de classe masculine ? Une travailleuse violée par un syndiqué de son entreprise se heurta à un mur d’hostilité quand elle demanda que « quelque chose soit fait ». Pas question d’exclure le violeur de la section C.F.D.T. ; pas question, comme elle le souhaitait, de lancer une agitation dans l’entreprise. Pour les responsables, il s’agissait d’une sale histoire mais, finalement, d’une affaire privée. Pour les travailleuses, cette séparation entre le privé et le social n’avait pas l’ombre d’une justification. Pour elles, ne plus accepter les violences sexuelles, se révolter contre un viol c’est la seule voie de la démocratie et de l’action politique qui, devenue caduque, est à réinventer. D’autre part, la conception traditionnelle de l’ unité entre hommes et femmes n’a pas résisté : aucune unité n’est possible si elle doit reposer sur le silence et la passivité des femmes. Lorsque des travailleuses sont amenées à s’attaquer à voie pour en finir avec la négation de soi, la résignation, le fatalisme. Une question, donc, au cœur de la lutte de classe.

Et puis la peur les divisions.

Il serait donc illusoire d’envisager un développement linéaire, irrésistible, de la révolte et de la prise de conscience féministe des femmes sur-exploitées à l’usine, dans les bureaux, dans les cités. Car aux tentatives de lutte collective, ou cheminement profond de ces idées rebelles qui mènent à ne plus se mépriser soi-même s’opposent bien des obstacles : autodéfense de nombreux travailleurs, volonté de canalisation syndicale, mirages de l’égalité illusoire, légalisée, ou des solutions individuelles. Mais ce sont là en quelque sorte, les obstacles ou les « ennemis de l’intérieur ». Car il y a en même temps, dressé contre les femmes qui relèvent la tête, un patronat qui ne chôme pas. On l’a vu chez Furnon, à Aies et dans la région. Combien de patrons combinent leur haine de classe et leur rage d’hommes dans une furieuse énergie pour faire plier des femmes qui luttent. La besogne leur est souvent facilitée par le peu de soutien que rencontrent les travailleuses, mais aussi par le chantage permanent que constitue la menace du chômage dans tant de régions.

A Rhône-Poulenc-Textile (Lyon), le patronat a voulu réduire l’horaire des seules femmes mariées à un mi-temps, imposant une forme originale de chômage technique. Une grève de toute l’entreprise, hommes et femmes, a bloqué net cette tentative. Mais les patrons tentent aussi des attaques de biais, dont un bon exemple est fourni par une circulaire diffusée en 1977, travail de vulgarisation réalisé par des psychosociologues à l’intention de la maîtrise d’une grande entreprise nationalisée :

• « L’ouvrier s’attache à sa machine, l’ouvrière à son chef. »
• « On arrive difficilement à connaître une femme. »
• « L’ouvrière préfère les traitements de faveur. »
• « L’homme juge avec ton cerveau, la femme, d’après son coeur. En général, elle est très mauvais juge. Elle est très dure avec ses semblables. »
• « Dans une atelier féminin. il y a des clans, s’en servir pour l’intérêt général. »

Recettes psychologiques pour diviser les femmes entre elles, cette réponse à la combativité croissante des femmes incite l’encadrement à s’appuyer sur les éléments intériorisés de l’oppression.

Mais le jour où les femmes en prennent conscience, les contradictions vécues dans l’isolement atteignent leur dimension sociale et politique et se transforment en refus de l’oppression, en comportements collectifs, en solidarité entre femmes. Et c’est toute la pyramide sociale qui bascule alors, car il n’y a pas de réformisme qui tienne en ces matières, et l’augmentation de salaire ne fait pas pour autant rentrer le fleuve dans son lit.

Une autre société

L’émergence d’un nouveau sujet social provoque des bouleversements profonds, met en question des idées et des pratiques qui finissaient par sembler naturelles ; elle oblige à élargir l’analyse classique des contradictions dans une société capitaliste et transforme la dynamique même des conflits qui s’y nouent. L’apparition de cette force sociale nouvelle a soulevé des problèmes qui ne peuvent plus être étouffés.

D’abord, les femmes expriment clairement leur volonté de réintroduire dans la politique le personnel, le vécu, le quotidien. Dans la pratique syndicale, cela met en crise le modèle du militant surhomme, toujours disponible, totalement dévoué et à qui reviennent « naturellement » les responsabilités et le pouvoir de décision pendant que ceux, et surtout celles, qui n’ont pas les moyens de se soustraire aux petites exigences de la vie quotidienne sont réduits aux travaux d’exécution. L’invention d’une pratique différente, reposent sur le travail collectif et sur la prise en considération des problèmes privés, oblige les syndicats à repenser les problèmes de la délégation de pouvoir, de la démocratie active sans plus séparer la vie « publique » des problèmes « privés », ou la psychologie des problèmes sociaux. Au-delà des syndicats, c’est toute la pratique de la démocratie et de l’action politique qui, devenue caduque, est à réinventer.

D’autre part, la conception traditionnelle de I’unité entre hommes et femmes n’a pas résisté : aucune unité n’est possible si elle doit reposer sur le silence et la passivité des femmes. Lorsque des travailleuses sont amenées à s’attaquer à des hommes de leur classe, c’est bien parce que ceux-ci ont accepté de jouer leur rôle social d’oppresseur. Si division il y a, c’est bien du côté des hommes qu’il faut en chercher la responsabilité. Plus largement, la simple juxtaposition de revendications catégorielles au bas d’un programme ne fait plus illusion : c’est l’ordre des priorités, les objectifs généraux eux-mêmes qui doivent être revus d’un point de vue mixte. C’est-à-dire en partant de ce que les femmes ont exprimé de nouveau sur la structure même de la société, sur leur propre vision du monde.

Cette réflexion, qui cherche à fonder l’unité sur la critique explicite des différences sociales et des rapports de domination existant, entre les opprimés eux-mêmes, ne fait que s’amorcer. Elle ne concerne pas seulement les femmes, mais aussi les immigrés, les jeunes, tous ceux qui sont « exclus » par les modèles sociaux dominants.

Enfin, les femmes bousculent les frontières qui séparent la vie productive de la vie privée, isolent la lutte sociale de la politique, excluent de la vie syndicale les exigences d’autonomie individuelle dans la vie affective et sociale. Car il ne peut s’agir pour elles seulement de revendiquer : le droit au travail, l’égalité des salaires entre hommes et femmes sont garantis par la loi... Pour les foire entrer dans la réalité, il faut s’attaquer aux structures mêmes qui reproduisent les Inégalités : la division du travail dans la famille et dans la société, les rôles sociaux obligatoires pour chaque sexe. Les formes traditionnelles ne peuvent contenir une telle problématique.

Le droit à l’emploi ne signifie rien si les conditions sociales ne permettent pas de créer des emplois et de supprimer la deuxième journée de travail gratuit fournie par les femmes seulement, à ce point, il n’est plus question de revendication classique, mais de l’exigence d’une organisation sociale profondément différente.

Ainsi la prise de conscience s’élargit, d’un côté, en lutte sociale et politique contre l’exploitation et la domination de classe mais aussi contre la division du travail entre dirigeants et exécutants et contre la domination des femmes par les hommes. De l’autre, elle s’enracine dans la remise en question des comportements quotidiens, dans la volonté de contrôle collectif sur les conditions de travail, de vie, dans la création d’une solidarité qui brise les cloisonnements de la vie privée et met en question les fondements de toutes les hiérarchies apparemment naturelles.

L’ampleur des questions posées, la résistance inévitable des hommes, même bien intentionnés, laissent penser que le mouvement d’organisation autonome des femmes de la classe ouvrière, d’expression collective et de découverte de leurs propres besoins, ce mouvement ne fait que commencer. Il progressera, sans doute, dans la tension entre l’autonomie et l’expression collective des femmes d’un côté, et de l’autre, les transformations des modes d’organisation et d’action mixtes qui seules rendront possible l’unité entre les femmes et les hommes pour inventer une autre société.

Geneviève Brisac & Thérèse Brisac


(1) M.L.F. : Mouvement de libération des femmes créé en 1971.

(2) M.L.A.C. : Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception, créé en 1973.

(3) Dans Antoinette de juin 1977, rendant compte de la sixième conférence nationale des femmes salariées, on lit : « Que penser du phénomène « groupes-femmes », pourquoi des travailleuses éprouvent-elles le besoin de s’organiser en dehors du syndicat pour discuter de leurs problèmes ?...Des cégétistes même. Parce qu’elles n’arrivent pas à se faire entendre dans l’organisation syndicale et que les commissions féminines ne sont pas toujours à la hauteur. »

(4) Le salaire moyen des femmes dans toutes les branches reste de 30 % inférieur au salaire moyen des hommes malgré la disparité du niveau absolu de ces salaires moyens ; ce qui traduit à la fois la sous-qualification et le sous-paiement des femmes. Il y avait en 1975, 790 330 femmes OS ; ce qui représente une augmentation de 28,5 % depuis 1968. Dans la même période le nombre d’OS masculins a augmenté de 4,9 % en 1975. Quant aux manœuvres, elles étaient 614 370 en 1975, soit 27,7 % de plus qu’en 1968. Si on additionne OS et manœuvres, il y a 100 000 ouvriers français non qualifiés en moins entre 1968 et 1975. Ils ont été remplacés par 127 000 immigrés (hommes et femmes), et par 253 000

(5) Les syndicats ont constaté une égalisation du nombre de conflits menés par des femmes et des hommes (rapports de Christiane Gilles à la conférence CGT de mai 1977, et de Jeannette Laot à la conférence C.F.D.T de février 1978), mais les taux de syndicalisation semblent nettement plus faibles pour les femmes (sur 1,04 million d’adhérents), et à FO., 25 % de femmes ( sur 0,8 million d’adhérents). L’enquête de la CGT publiée sous le titre Femmes à l’usine et au bureau estime le taux global de syndicalisation des femmes à 22 %. Certaines explications traditionnelles invoquées deviennent de moins en moins vraies : le mariage interrompt moins le travail, moins de femmes travaillent dans de petites entreprises à caractère familial alors qu’elles sont de plus en plus nombreuses dans les concentrations d’employés. Mais de nouvelles formes d’instabilité se développent : par exemple en 1976, il y a eu deux cent mille contrats d’intérim de moins de trois mois principalement pour les femmes

(6) Pendant la campagne électorale pour les législatives de mars dernier, on a pu remarquer comment les partis et plus largement les médias, ont fait la part belle aux femmes, qui représentent 54 % de l’électorat. Le soir du 12 mars, on était revenu aux choses sérieuses : pas une femme dans les débats télévisés, plus un mot, oubliées ; Le nombre de femme participant au gouvernement, monté brusquement à six deux mois avant, est ensuite retombé à deux.


https://www.monde-diplomatique.fr/1978/08/BRISAC/34839
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Re: Luttes des femmes dans l'Histoire et en international

Messagede bipbip » 08 Mar 2018, 15:17

A l’origine de la "Journée Internationale des Femmes" : Clara Zetkin

Le 8 mars 1910, lors de la 2e Conférence internationale des femmes socialistes à Copenhague, Clara Zetkin propose la création de la journée internationale des femmes : journée de manifestation annuelle afin de militer pour le droit de vote, l’égalité entre les sexes, et le socialisme.

Biographie

Clara Zetkin est née Clara Eissner, le 5 juillet 1857 à Wiederau, près de Chemnitz, en Saxe. Fille d’un instituteur de village, Clara Eissner se destine elle-même à l’enseignement et étudie à l’école normale féminine de Leipzig. Dès le milieu des années 1870, elle fréquente les mouvements féministes, participant aux discussions des Allgemeinen Deutschen Frauenvereins (Association générale des femmes allemandes) et elle commence à adhérer à la mouvance socialiste. En 1878, elle avait brillamment réussi son examen mais bien qu’elle aimât beaucoup sa profession, elle allait choisir une autre voie en adhérant aux idées socialistes qui se développaient dans l’essor industriel de l’Allemagne de Bismarck.

La même année, Clara Zetkin rompt avec sa famille et adhère au Sozialistischen Arbeiterpartei (SAP), ancêtre du SPD, parti interdit par Bismarck la même année. Elle participe aux réunions socialistes clandestines et y rencontre le révolutionnaire russe Ossip Zetkin, un militant populiste banni de Russie. Ossip Zetkin est arrêté et expulsé d’Allemagne à l’été 1890. Clara Zetkin sera bientôt elle-même expulsée de Saxe vers Zurich, et elle rejoint Ossip en 1882 à Paris, où elles vécurent dans le 13e arrondissement. Elles y vécurent pauvrement et eurent deux enfants : Maxime et Konstantin. Elle est rédactrice à l’organe du parti, Der Sozialdemokrat. Bien que le couple ne soient pas mariés, Clara prend le nom de son compagnon et le gardera jusqu’à sa mort. Ossip fut le secrétaire du premier groupement d’ouvrier.es étranger.es, surtout russes et roumain.es, à Paris. Avec Clara, elles rédigent des correspondances pour la presse socialiste allemande. Elles font la connaissance de Louise Michel, Jules Guesde, Paul Lafargue et sa femme Laura, fille de Marx. Ossip Zetkin décède de tuberculose en 1889.

Théoricienne du féminisme prolétarien

Clara Zetkin est appelée à participer à la préparation au Congrès ouvrier international qui se tiendra à Paris en juillet 1889 et qui donnera naissance à la IIe Internationale. Elle y présentera un rapport sur la situation des travailleuses sous le capitalisme et y prononcera le premier discours de sa vie : Pour la libération de la femme, à une époque où elles n’avaient le droit de vote dans aucun pays. Dans son discours, elle expose qu’« en combattant la main dans la main avec les ouvrier.es socialistes, les femmes se montrent prêtes à prendre part à tous les sacrifices et efforts de la lutte, mais elles sont aussi décidées, à juste titre, à exiger après la victoire tous les droits qui leur reviennent. ». Ses interventions sont déterminantes dans la décision de la IIe Internationale à inviter les socialistes de tous les pays à impliquer les femmes dans la lutte des classes, et un an plus tard, le programme social-démocrate (dit "programme d’Erfurt") qui intégrait la revendication de l’égalité économique, politique et juridique de la femme. Clara s’était affirmée à la fois comme dirigeante politique d’envergure internationale, et comme théoricienne des problèmes féminins. Elle avait 32 ans.

Jusqu’en 1890, tout moyen d’expression était interdit au mouvement socialiste. Seul le groupe parlementaire social-démocrate porté au Reichstag lors des élections ne put être liquidé par Bismarck. Lorsqu’August Bebel et Wilhelm organisèrent la lutte illégale, les femmes jouèrent un grand rôle. Progressivement, elles s’engagèrent en masse dans la lutte des classes, et notamment dans les grandes grèves des années ’80. En 1889, de puissantes grèves générales amenèrent à l’abolition, en janvier 1890, de la loi contre les socialistes. Clara Zetkin pu revenir en Allemagne avec ses deux enfants.

C’est en 1892 que paraît le premier numéro de Die Gleichheit (L’Egalité), premier journal politique féminin, longtemps seul dans son genre en Europe. Clara Zetkin, fixée à Stuttgart, en est la rédactrice en chef et elle l’animera jusqu’en 1917 et en fera un véhicule puissant pour la diffusion de ses idées. Dans Die Gleichheit, Clara Zetkin ne se contenta pas de vastes démonstrations théoriques, elle dénonça aussi au jour le jour la condition de la femme prolétarienne, celle des étameuses de miroirs empoisonnées au mercure, qui accouchaient d’enfants mort-nés, celle des travailleuses d’une filature de jute que leur patron.nes payait si peu qu’elles ne pouvaient se permettre qu’un repas chaud par semaine : “ce n’est pas de la toile que vous débitez, écrit Zetkin aux patron.nes des filatures, c’est de la vie humaine toute chaude…”

Au Congrès de Gotha, en 1896, le SPD adopte la résolution présentée par Clara Zetkin. En août 1907, elle est élue responsable du secrétariat international des femmes, et c’est aussi elle qui fait adopter par le congrès de l’Internationale la résolution selon laquelle “les partis socialistes de tous les pays ont le devoir de lutter énergiquement pour l’instauration du suffrage universel des femmes.”

Elle se mariera en 1899 avec le peintre Friedrich Zundel, avec lequel elle restera mariée jusqu’en 1928, en conservant le nom de Zetkin.
A Paris, elle participe activement à la fondation de la Deuxième Internationale où elle réclame l’égalité complète des droits professionnels et sociaux de la femme ainsi que sa participation active à la lutte des classes.
En août 1907, les 56 déléguées de 14 pays réunies à Stuttgart dans la première Conférence Internationale des femmes socialistes élurent Clara Zetkin à la présidence du secrétariat international des femmes socialistes.

A l’origine de la "Journée Internationale de la Femme" :

Le 8 mars 1910, lors de la 2e Conférence internationale des femmes socialistes à Copenhague, Clara Zetkin propose la création de la journée internationale des femmes, journée de manifestation annuelle afin de militer pour le droit de vote, l’égalité entre les sexes, et le socialisme. Cette initiative est à l’origine de la Journée Internationale des Femmes, manifestation qui se déroule tous les ans le 8 mars. Dès 1911, un million de femmes manifestent en Autriche-Hongrie, au Danemark, en Suisse, en Allemagne, puis les années suivantes en France, aux Pays-Bas, en Russie et en Suède. Le 8 mars 1914, les femmes réclament le droit de vote en Allemagne. La date n’est tout d’abord pas fixe, et ce n’est qu’à partir de 1917, avec la grève des ouvrières de Saint-Pétersbourg, que la tradition du 8 mars se met définitivement en place. Le 8 mars 1921, Lénine décrète le 8 mars Journée des femmes. En 1924, la journée est célébrée en Chine et en 1946 dans les républiques populaires d’Europe de l’Est. Le 8 mars 1977, les Nations Unies officialisent la Journée Internationale de la Femme.

Internationaliste et pacifiste

Dans le parti social-démocrate allemand, Clara Zetkin tient une place particulière par ses analyses et sa pratique marxiste, par la fermeté de ses positions de classe contre le capitalisme et l’impérialisme. Elle vient à se situer, avec cette autre femme extraordinaire que fut son amie Rosa Luxembourg, à l’aile gauche d’un SPD qui est de plus en plus puissant mais qui s’installe dans le réformisme. Les perspectives de guerre accentuent le clivage. Au congrès du SPD de septembre 1907, à Essen, Clara Zetkin s’en prend avec vigueur au chauvinisme d’un Noske. Au Congrès socialiste international de Bâle, en novembre 1912, elle lance aux femmes du monde entier un appel à lutter contre la guerre impérialiste, que cite Aragon dans son magnifique roman Les Cloches de Bâle (l’épilogue a d’ailleurs pour titre Clara).

Clara Zetkin participe à l’aile gauche du SPD, et devient très proche de Rosa Luxemburg. Opposante à la première guerre mondiale, en septembre 1914, elle adresse à plusieurs journaux des pays neutres une lettre condamnant la politique du SPD qui vient d’approuver l’entrée en guerre de l’Allemagne.

Elle fonde clandestinement en décembre 1914 avec Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht, Paul Levi, Ernest Meyer, Leo Jogiches et Franz Mehring le Spartakusbund (Ligue spartakiste) et elle mène de nombreuses actions pacifistes.

En mars 1915, étant passée illégalement par la Hollande, elle assure à Berne la tenue d’une conférence internationale des femmes socialistes où s’affirme l’opposition à la guerre. Ce qui lui vaudra, à son retour en Allemagne, d’être inquiétée, arrêtée, emprisonnée comme l’est depuis l’année précédente Rosa Luxembourg.

Clara Zetkin et Lénine

Clara Zetkin avait rencontré Engels au Congrès ouvrier socialiste international de Zurich en 1893. C’est en 1907 qu’elle rencontra Lénine une première fois, au Congrès de Stuttgart, et elle y était alors plus connue que lui.
L’autorité de Clara Zetkin dans le mouvement ouvrier international était telle qu’à l’automne 1920, Lénine lui demande d’aider à la création d’un puissant mouvement féminin international. Il a avec elle, dans son bureau du Kremlin, plusieurs conversations sur la question féminine qu’elle rapporte dans ses Notes sur mon carnet.

Si elle est pleine d’admiration et d’affection pour Lénine, elle n’hésite pas à le contredire pour défendre son propre point de vue. Ainsi, lorsque Lénine lui reproche la trop grande attention accordée, selon lui, par le KPD aux problèmes du sexe et aux théories de Freud, « j’objectai, raconta-t-elle, que la question sexuelle et celle du mariage sous la domination de la propriété et de l’ordre bourgeois engendraient toutes sortes de problèmes, de conflits et de souffrances pour les femmes de toutes classes et couches sociales. La guerre et ses conséquences, disais-je, avaient, s’agissant justement des rapports sexuels, extraordinairement aggravé les conflits existants et les souffrances des femmes, les avaient rendus perceptibles des problèmes qui, jusqu’ici, leur étaient restés cachés. »

Dirigeante du Komintern

A soixante ans passés, membre de la direction du KPD, Clara Zetkin devient membre du Comité Exécutif de la IIIe Internationale, l’Internationale communiste, le Komintern. Elle le sera de 1921 à 1933 (durant cette période, elle vivra surtout à Moscou). Le Comité Exécutif la charge, en décembre 1920, d’aller saluer le Congrès de Tours d’où va naître le Parti communiste français. Elle y parvient malgré un formidable dispositif policier ayant pour consigne de la refouler. En octobre 1921, pour effectuer la même mission à Milan, il faudra lancer les policiers sur de fausses pistes et la grimer et lui faire porter une perruque. Clara Zetkin dirige également le secrétariat féminin de la III° Internationale et dirige le périodique Die Kommunistische Fraueninternationale.

Elle est proche d’Alexandra Kollontaï au sein de l’Internationale, mais se retrouvera au cours des années 1920 isolée politiquement, en particulier après l’exclusion de Paul Levi. Elle conserve néanmoins toutes ses fonctions et responsabilités.

Dirigeante du Secours Rouge International

C’est le 29 décembre 1922 que la Société des vieux bolcheviks, lors d’une de ses sessions, lance l’idée d’une association russe d’aide et de solidarité internationale aux combattant.es de la Révolution. Très vite, l’idée est reprise par l’Internationale Communiste. Le Secours Rouge International est fondé et a rapidement de nombreuses sections nationales. L’organisation se veut donc la plus large possible mais se dote d’une structure très centralisée : le congrès des associations nationales membres, réuni au moins tous les deux ans, élit un Comité Exécutif siégeant deux fois par an. Julian Marchlewski (un des co-fondateurs, en 1893, avec Rosa Luxembourg du Parti social-démocrate de Pologne) sera le premier président du Comité Central du SRI jusqu’à sa mort, survenue en 1925. A la mort de Julian Marchlewski, c’est Clara Zetkin qui assume la présidence du SRI.

Contre le fascisme

Clara Zetkin fut la première à donner, dans un rapport qu’elle présente au Comité Exécutif du Komintern en 1923, une analyse lucide de la nature du fascisme et de ses bases de masse, à partir de son instauration en Italie et de ses phénomènes avant-coureurs en Allemagne. Cela dix ans avant la définition classique formulée par Georges Dimitrov. Et contre le fascisme, contre la guerre qui continue d’être sa hantise, elle défend au sein du Komintern l’idée du ‘‘front unique’’ bien avant qu’elle ne prévale.

Opérations de la cataracte, pieds gelés et gangrène, sans parler de sa tuberculose ancienne, c’est une vieille dame usée qui, en tant que doyenne du parlement allemand doit en août 1932, selon l’usage, prononcer le discours d’ouverture.

Hitler touche alors au but. Les élections du 31 juillet lui ont donné 38% des voix. A la première séance du nouveau parlement, le 30 août, la masse de ses député.e.s en uniformes brun de S.A., saluent le bras tendu Goering qui va se faire élire président du Reichstag. Clara Zetkin, députée communiste, 75 ans, presque aveugle, monte lentement à la tribune, soutenue par deux personnes. D’une voix d’abord à peine audible, mais qui s’affermit de plus en plus, elle prononce un long appel à combattre l’hitlérisme : « Il s’agit d’abord et avant tout d’abattre le fascisme qui veut réduire à néant par le fer et par le sang les manifestations de classe des travailleur.ses. L’exigence de l’heure, c’est le front unique de tou.tes les travailleur.ses pour faire reculer le fascisme. »

L’exil et la mort

Contrainte de fuir l’Allemagne après l’arrivée des nazis au pouvoir et l’interdiction du KPD, elle arrive à Moscou à bout de force et meurt quelques semaines plus tard le 20 juin 1933, à 75 ans, dans une maison de repos d’Arkhangelskoïe, près de Moscou. La tombe de Clara Zetkin se trouve le long des murs du Kremlin, sur la Place Rouge.


P.-S.
Réédition féminisée d’un document du Secours Rouge Belgique par le Secours Rouge Genève.
Retrouver la brochure intégrale sur les tables de presse du SRG.
www.secoursrouge.org


https://renverse.co/A-l-origine-de-la-J ... etkin-1418
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Re: Luttes des femmes dans l'Histoire et en international

Messagede bipbip » 10 Mar 2018, 20:21

Février 1966 à Herstal : 3000 ouvrières en grève pendant 3 mois pour l’égalité salariale

Ce jeudi c'était le 8 mars, journée Internationale de luttes pour le droit des femmes. Mais connaissez-vous cette histoire du mouvement ouvrier où les femmes furent à l'honneur ?

Le 16 février 1966, trois milles ouvrières de la Fabrique nationale d’armes de guerre à Herstal arrêtent le travail.

Elles réclament une augmentation de 5 francs et l’application du principe « à travail égal, salaire égal ». Cette grève de femmes va durer douze semaines atteignant ainsi une ampleur exceptionnelle dans les annales ouvrières.

Elles réclamaient pour que soit appliqué l’article 119 du Traité de Rome visant à réduire les écarts salariaux entre hommes et femmes.

Leurs conditions de travail étaient déplorables. Les ouvrières étaient ponceuses, colleuses, monteuses d’armes, laveuses, emballeuses, contrôleuses, dégraisseuses. On les appelait les femmes-machines. Leurs tâches étaient extrêmement répétitives et de plus elles n’avaient nullement accès à la formation professionnelle interne à l’entreprise.

Et voilà , le 9 février elles stoppent les machines et partent en grève sans préavis. Elles demandent 5 francs d’augmentation. Une dizaine de jours plus tard, les syndicats reconnaissent la grève, un comité de grève est mis en place pour venir en aide aux grévistes. Bientôt l’usine est paralysée puisque les hommes de la Fabrique Nationale sont mis au chômage.Au départ, la direction propose 0.5 centimes.
Elles se battent et luttent et ne cèdent pas.Pendant ce temps, les négociations se poursuivent pour aboutir vers le 4 mai à un accord. Il prévoit une augmentation horaire immédiate de 2 francs et ensuite une seconde augmentation de 75 centimes au premier janvier 1967.

Lors de l’assemblée générale extraordinaire des grévistes, le 5 mai, le débat est houleux entre les ouvrières et les représentants syndicaux. On en vient finalement au vote par bulletin secret. C’est la reprise du travail qui l’emporte. La déception est grande, pourtant ce mouvement a une réelle portée européenne : des délégations syndicales françaises, italiennes sont venues soutenir le mouvement ; la grève remet en débat la question de l’égalité des rémunérations à la Commission européenne et dans chacun des Etats membres ; elle marque aussi l’entrée plus massive des femmes dans l’action syndicale et oblige la société à s’interroger sur les problèmes posés aux travailleuses et la condition des femmes en général.


http://www.revolutionpermanente.fr/Fevr ... -salariale
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Re: Luttes des femmes dans l'Histoire et en international

Messagede Lila » 18 Mar 2018, 23:47

C'était à la Une ! 1890, le droit à l'avortement

La lecture du jour présente un article signé Séverine. La féministe dénonce l’hypocrisie des mœurs bourgeoises, qui condamnent à la misère les plus pauvres à qui on demande de ne jamais avorter

à écouter : https://www.retronews.fr/actualite/ceta ... ortement-0
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Re: Luttes des femmes dans l'Histoire et en international

Messagede Lila » 18 Mar 2018, 23:59

"Assez rigolé" : il y a 52 ans, ces ouvrières se sont battues pour des salaires égaux

En 1966, 3.000 ouvrières belges, lassées d'être payées moins que leurs collègues masculins, s'arrêtent de travailler. Rue89 a rencontré deux actrices de cette lutte féministe historique.

à lire : https://www.nouvelobs.com/rue89/notre-e ... egaux.html
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