Histoire des anarchistes-individualistes

Histoire des anarchistes-individualistes

Messagede spleenlancien » 09 Nov 2011, 18:30

conférence d'Anne Steiner

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Le 4 octobre dernier, Anne Steiner, sociologue à l’université Paris Ouest Nanterre, donnait une conférence dans le cadre de l’université populaire de Saint-Denis1. Le thème ? L’anarchisme individualiste. Ou plus exactement, l’essor et l’évolution d’une partie du mouvement anarchiste parisien fin XIXe-début XXe siècle. Une période d’effervescence théorique et militante : de nouveaux journaux se créent, les initiatives pratiques se multiplient, et des champs théoriques jusqu’ici délaissés sont investis avec enthousiasme (amour libre, végétarisme, éducation populaire...). Au centre de ce mouvement, quelques figures « flamboyantes », restées accolés à l’imaginaire anarchiste : Rirette Maîtrejean, Victor Serge, Libertad...

Anne Steiner, auteure d’un très bon livre sur le sujet, Les En-dehors, anarchistes individualistes et illégalistes à la Belle Époque (éditions l’Échappée)2, retrace ici l’enthousiasmant essor d’un mouvement qui ne tardera pas à perdre de sa force de frappe, entre répression et avènement de la Première Guerre mondiale, mais dont les fondamentaux restent au cœur de l’idéal anarchiste.
Compte-rendu.

http://article11.info/?Anne-Steiner-Pou ... ation_page
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Histoire des anar-individualistes sous la IIIème république

Messagede Flo » 30 Mai 2012, 01:21

Résumé de : Vivien Bouhey, Les Anarchistes contre la République. Contribution à l’histoire des réseaux sous la Troisième République (1880-1914), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009, 496 p.
(je ne sais pas si certains connaissais déjà le livre qui a l'air plutôt passionnant)

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À la fin du XIXe siècle, l’anarchisme français est en plein essor. Deux décennies après la répression de la Commune et la dissolution de la Première Internationale en 1876, il peut défier l’ordre républicain établi et affirmer son originalité contre les socialistes au sein du mouvement ouvrier. Au début des années 1890, plusieurs attentats à la bombe sont perpétrés en plein Paris par Ravachol puis par le jeune Émile Henry. Des anarchistes dits « individualistes » prônent la « propagande par le fait » pour démasquer les « ambitieux » qui trompent le peuple et la République qui le corrompt. Le vol, la production de fausse monnaie, les déménagements à la cloche de bois sont autant de pratiques « illégalistes » qui visent à détruire la propriété et à éduquer les dominés. Au moment même où le mouvement anarchiste se tourne progressivement vers l’action collective et syndicale, les « individualistes » lui lèguent sa légende héroïque et sacrificielle par des « actes » qui fascinent l’opinion.

L’anarchiste individualiste est-il pour autant seul ? Les historiens de l’anarchisme n’ont cessé de diverger sur cette question. En 1971, Jean Berthoud avait contesté la thèse dominante avancée par Jean Maitron, selon laquelle l’action terroriste anarchiste des années 1890 était résolument personnelle : toute action politique, et tout spécialement terroriste, réclamait en effet, selon Berthoud, un minimum de concertation et la mise en œuvre de réseaux militants pour espérer réussir. Dans l’intention de renouveler l’histoire de l’anarchisme sous la IIIe République, Vivien Bouhey reprend ce débat, dans l’impasse où il avait été laissé, afin d’y mettre un « point final » (p. 16).

La thèse de l’auteur est simple : les anarchistes sont plus et mieux « organisés » qu’ils ne veulent bien le dire. Cette problématique lui permet de rassembler toutes les traces archivistiques des liens, échanges, rencontres, groupes, ligues, comités et syndicats où apparaissent des anarchistes. Si le livre porte sur l’ensemble de l’histoire de la IIIe République jusqu’à la Grande Guerre, c’est en fait sur l’épisode terroriste des années 1890 qu’il concentre son attention et teste son hypothèse. Une telle approche possède un inconvénient majeur : elle condamne l’ouvrage à osciller entre la tentation de l’exhaustivité et la discussion fine d’un problème historique circonscrit. Le livre ne parvient pas à échapper à cette difficulté – et ce, bien qu’il apporte, grâce à une écriture claire et efficace, des éléments utiles à une réflexion plus générale sur la place de l’anarchisme dans le mouvement ouvrier français. L’ampleur des dépouillements effectués dans les dépôts d’archives départementaux l’a contraint semble-t-il à ignorer d’autres gisements, en particulier les très riches fonds de dossiers personnels de police du Centre d’Archives Contemporaines (CAC) de Fontainebleau. La bibliographie, même sous sa forme intégrale proposée en accès libre sur internet, ne comporte aucune référence en langue étrangère, ce qui est paradoxal pour un ouvrage qui entend démontrer l’existence – en fait discutable – de « bases arrières du terrorisme international » anarchiste (p. 54), et même d’un « exécutif anarchiste pour la France (voire pour l’Europe occidentale) » (p. 443).
Un débat historiographique dépassé

Dans les années 1960, l’historien Jean Maitron avait jeté les fondements d’une histoire ouvriériste du mouvement ouvrier. Convaincu de la nécessité de doter les méprisés des cultures officielles d’une histoire et d’une dignité propres, Maitron avait entrepris son grand œuvre, toujours continué : un dictionnaire biographique du mouvement ouvrier. Des origines sociales populaires et des actes de « sacrifice » à la cause prolétarienne étaient les critères d’une biographie militante idéale. Maitron partageait autrement dit avec les militants du mouvement ouvrier une culture aujourd’hui démantelée.

Dans ses travaux, Maitron avait pris position contre l’anarchisme individualiste. L’illégalisme était un « mal » qui rongeait l’anarchisme et le détournait de l’action syndicale. Il portait ainsi un jugement moins scientifique que politique et moral sur une expérience à la fois traumatique et exceptionnelle. L’entrée progressive des anarchistes dans le mouvement syndical avait pour lui une portée militante plus décisive que la fièvre terroriste sans lendemain des années 1890. Un tel jugement, quoique discutable sous cette forme, n’est pas tout à fait faux. Maitron, par ailleurs, avait conscience du fait que conclure que l’anarchisme était « organisé » revenait à accréditer les accusations de « complot » que les services de police se sont toujours efforcés d’établir. Cela, d’ailleurs, n’est pas nouveau. Lorsque l’ouvrier sellier Pierre-Louis Louvel avait poignardé le duc de Berry en 1820, les Chambres réunies en Haute Cour avaient tenté sans succès de démontrer la thèse du complot. L’accusation devait avouer la même impuissance lors du procès d’Émile Henry en 1894.

Jean Berthoud, en 1971, avait critiqué cette interprétation de Maitron, trop conforme aux dires des acteurs eux-mêmes. Il voulait démontrer que les anarchistes s’étaient organisés pour assassiner le président Sadi Carnot, le 24 juin 1894. Cet acte n’était pas, contrairement à ce qu’affirmait Maitron, un « acte pensé, élaboré, exécuté par un seul individu ». Jusqu’au renouvellement historiographique de l’histoire de l’anarchisme engagé dans les années 1990, le débat en était resté là. Fallait-il le rouvrir tel qu’il s’était fermé au début des années 1970 ? Il est en fait profondément tributaire d’une époque désormais révolue, marquée par la toute-puissance du modèle du parti de masse, du militant et du principe de l’organisation.
Une définition imprécise de l’organisation

Tout au long de sa démonstration, Vivien Bouhey recourt à une définition imprécise de l’« organisation », qui est pourtant un instrument heuristique doté d’une histoire complexe. L’auteur rassemble sous ce terme des phénomènes très différents en réalité – aussi bien l’existence de réseaux épistolaires, que les organisations partisanes et syndicales ou les phénomènes de « bandes » et de banditisme. En fait, être un « organisé » à la fin du XIXe siècle, c’est d’abord appartenir à des structures permanentes, dont le caractère public apparaît contradictoire avec leur vocation révolutionnaire. C’est pourquoi l’engagement progressif des anarchistes dans le mouvement syndical est un tournant majeur de leur histoire. Mais l’existence de réseaux épistolaires ou même de relations personnelles entre les anarchistes ne saurait être tenue pour de l’« organisation ». À l’inverse, les « bandes » célèbres de Bonnot ou de Jacob – singulièrement absentes du livre – sont des formes de banditisme social [1] étrangères au militantisme politique organisé. C’est pourquoi d’ailleurs elles révulsaient Maitron.
Qu’est-ce que l’anarchisme ?

Le mouvement ouvrier a largement débattu, dans le dernier tiers du XIXe siècle, de la nécessité et de la forme de son organisation politique. Les anarchistes ont pris une part à la fois active et originale à ce débat, au moment même où le mouvement ouvrier se dote de structures partisanes et syndicales permanentes. Vivien Bouhey montre très bien comment l’anarchisme, issu du socialisme anti-autoritaire, peine d’abord à se distinguer du socialisme dans les années 1880. Ces controverses vont lui permettre de dégager et d’affirmer une part de son originalité. Les anarchistes, au fond, se dressent moins contre toute organisation que contre toute autorité, même s’ils ont conscience que toute organisation secrète de l’autorité.

Il ne s’agit donc pas vraiment de savoir si l’anarchisme est ou non « organisé » : là-dessus, l’auteur apporte suffisamment d’éléments pour conclure qu’il l’est en effet bien plus qu’il n’a pu le prétendre. Mais sa démarche le contraint, malgré lui, à décréter l’impossibilité a priori de la démarche anarchiste : il ne serait pas possible d’échapper à l’organisation. L’anarchisme se serait donc bâti sur un contresens d’une évidence flagrante. En quoi peut-il dès lors consister ? L’identité anarchiste ne tient pas qu’au refus du principe de hiérarchie. Elle découle aussi de la revendication d’un mode de vie « en-dehors », de la confiance dans la toute-puissance de l’intériorité contre la détermination sociale par le « milieu ».
Existe-t-il une Internationale terroriste noire ?

La thèse de Vivien Bouhey se durcit lorsqu’il aborde l’épisode terroriste des années 1890. L’auteur rappelle que la série d’attentats anarchistes parisiens des années 1891-1894 n’est pas un accident dans l’histoire anarchiste. Elle est préparée par le bouillonnement idéologique des décennies précédentes. Il montre aussi comment les « anarchistes individualistes » qui se sacrifient alors pour la « cause » se forment, se préparent, et passent à l’action, aidés, puis cachés par des compagnons. C’est dans cette perspective qu’il affirme l’existence de « bases arrières du terrorisme international » anarchiste en Europe occidentale (p. 213) qui auraient permis aux compagnons de planifier et d’exécuter leurs attentats.

L’hypothèse, cependant, nous semble assez faiblement étayée. L’auteur ne lui consacre vraiment qu’une page, où il n’apporte guère de preuve documentaire de ce qu’il avance. L’étranger – Genève, puis Londres et la Belgique – est plutôt un refuge qu’une base arrière pour les anarchistes poursuivis par la police française. L’argument est plus convaincant lorsque Vivien Bouhey montre comment un groupe d’anarchistes espagnols, soutenus par quelques anarchistes français, tente d’assassiner le roi Alphonse XIII, rue de Rohan à Paris, en 1905, ou comment un « commando » anarchiste opère en Belgique en 1908. Mais, là encore, s’agit-il au fond d’une « organisation » au sens où l’historien du mouvement ouvrier l’entend ? Les « bandes » illégalistes des années 1900 sont organisées sur un mode étranger à l’univers politique ou syndical. C’est leur caractère alternatif qui séduit ceux qui s’y engagent. L’amalgame entre vocabulaires policier et ouvrier, compliqué par l’usage de terminologies marquées par le terrorisme international contemporain, interdit finalement à l’auteur d’opérer les distinctions méthodologiques nécessaires à son analyse.
Les « en-dehors »

Vivien Bouhey montre très bien, il est vrai, qu’au-delà de sa diversité, le mouvement anarchiste est fortement ancré dans la classe ouvrière. Il restitue également de manière convaincante les fluctuations des effectifs et les ruptures générationnelles. Loin de l’image du jeune militant célibataire et déraciné, le compagnon anarchiste est souvent « du coin », doté d’un métier, voire d’une famille – en somme, mieux enraciné que la légende anarchiste ne veut le reconnaître. C’est là un acquis du livre. L’anarchisme est bien, à n’en pas douter, une branche distincte du mouvement ouvrier, doté d’une solide base ouvrière, malgré la présence à sa tête d’intellectuels ou même d’aristocrates, comme le russe Pierre Kropotkine. Cette caractéristique permet de mieux comprendre certaines lignes de force de l’histoire anarchiste avant 1914 – sa proximité problématique avec les frères ennemis socialistes, la séduction du syndicalisme qui s’exerce sur lui, son attitude pendant l’affaire Dreyfus.

Cependant, lorsque l’auteur évoque les trajectoires individuelles des anarchistes passés à l’acte terroriste, les caractéristiques de l’idéal-type anarchiste resurgissent : célibat parfois contraint par le militantisme, marginalité sociale subie et/ou choisie, radicalité individualiste. Le cas de l’anarchiste belge Joseph Pauwels, tué par l’explosion accidentelle de la bombe qu’il portait dans l’église de La Madeleine à Paris, le 15 mars 1894, est très significatif à cet égard : né en 1864, marié en 1886, il s’est séparé de sa femme du fait de ses activités militantes qu’il pousse à l’extrémité de leur logique. Il y aurait ainsi une sorte de tension interne à l’anarchisme – entre sa base ouvrière qui le pousserait à l’organisation revendicative radicale, et une frange de marginaux qui en constituerait le versant individualiste spectaculaire. Sans doute faut-il se garder de prendre au mot les catégories d’« individus douteux » dressées par la police. Le terme « anarchiste » est aussi une étiquette placée sur des formes de déviance sociale violente dont le degré de conscience politique est inégal. L’auteur ne se confronte jamais vraiment aux difficultés évidentes que comporte cette assignation constante d’identité opérée par les services de police français. L’anarchiste offre un personnage idéal à l’esprit public, habitué par le XIXe siècle à penser les déviances sociales et identitaires les moins conformes au travers du schème de l’enquête.

L’effondrement presque complet du mouvement anarchiste en 1914 est constaté, sans être vraiment interprété par Vivien Bouhey. En 1894-1895, le mouvement anarchiste s’était redéployé sous l’effet de la répression. Mais en 1914 ? En quoi le constat d’un « minimum » d’organisation anarchiste permet-il de comprendre l’effondrement anarchiste du début de la guerre ? Faut-il conclure avec l’auteur que le mouvement anarchiste a fait « beaucoup de bruit pour rien » (p. 432) ? Sur l’insoumission ouvrière et la sociologie des insoumis, qui nous fait toujours défaut pour comprendre tout à fait le moment 1914, le livre n’apporte malheureusement que peu d’éléments. Malgré la qualité de certains de ses développements et la clarté de sa démarche, l’ouvrage de Vivien Bouhey laisse bien des interrogations en suspens.

par Romain Ducoulombier [11-05-2009]
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Re: Histoire des anar-individualistes sous la IIIème républi

Messagede Pïérô » 30 Mai 2012, 08:24

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Re: Histoire des anar-individualistes sous la IIIème républi

Messagede Flo » 30 Mai 2012, 10:58

Tiens, oui, j'avais oublié de la mettre. Merci.
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Re: Histoire des anar-individualistes sous la IIIème républi

Messagede Pïérô » 31 Mai 2012, 13:29

Une critique de ce livre par Marianne Enckell, du CIRA de Lausanne

Dans son Histoire du mouvement anarchiste en France, Jean Maitron use d’une formule peu heureuse, quand il écrit que de 1882 à 1894 « il n’existe que des groupes locaux, sans liens entre eux ». Affirmation bien vite démentie par ce qu’il écrit ensuite sur les tournées de conférences ou la diffusion des journaux anarchistes. Mais affirmation prise à la lettre – pour la contester – par Vivien Bouhey, qui croit pouvoir démontrer qu’il aurait existé des comités secrets, un réseau efficace, des chefs et des exécutants disciplinés. Constance Bantman, quant à elle, relève « l’irréalisme » de cette théorie, le mythe récurrent « d’une organisation tentaculaire préparant la révolution depuis Londres » notamment (p. 318). Tous deux ont fait un énorme travail de lecture des périodiques, de dépouillement d’archives et d’analyse des travaux antérieurs sur la période considérée. Ils en tirent toutefois des enseignements bien différents ; pour des questions de méthode, essentiellement.

Bouhey parle de « réseaux » dans son titre, mais il traite surtout d’associations de malfaiteurs, de pôles structurants, de concertation, sans discuter de la notion d’organisation d’un point de vue politique ou sociologique. Ses anarchistes ont peu de chair, rarement un prénom ou une biographie ; leurs relations de groupe, de « clique », voire de complot n’ont guère plus de réalité. Tout serait parti selon l’auteur d’une réunion secrète à Vevey, en septembre 1880, qui aurait prôné l’étude et l’application des « sciences techniques et chimiques ». Il recopie Maitron, qui citait à la légère un « rapport sans date » conservé aux Archives nationales1. Or, il est facile de constater qu’il s’agit là d’une brève synthèse rédigée douze ou quinze ans après les faits : rien d’étonnant si le mouchard mélange une résolution adoptée à Londres en 1881 avec un prétendu programme antérieur d’un an. Les hommes réunis à Vevey étaient en fait surtout des Allemands, partisans de la Freiheit de Johann Most, et même la grande enquête suisse de 1895 sur les menées anarchistes n’y accorde guère d’importance2. Maitron avait fait l’erreur de ne relever que les noms des Français (hormis Kropotkine) qui y auraient participé, et Vivien Bouhey n’a pas pris la peine de vérifier sur pièces ; il aurait constaté que l’auteur du rapport contredit sa thèse, puisqu’il conclut que « l’autonomie de ces groupes est la seule chose qui rende très difficile la surveillance et la découverte des attentats ».

Bouhey cite systématiquement les sources policières sans les vérifier ni les croiser avec aucune autre. « Si l’on synthétise les informations rapportées par les indicateurs londoniens tout au long de l’année 1893, Malato, Malatesta et surtout Marocco paraissent au centre des opérations décidées sur le continent », affirme-t-il péremptoirement (p. 273). Ces « informations » proviennent essentiellement de deux dossiers de la Préfecture de police parisienne (BA/1503 et 1504). Le rapport qui les résume dit textuellement : « Un comité directeur établi à Londres donne le mot d’ordre à la faction : ses principaux membres sont Kropotkine, Malatesta, Malato, Marocco etc. »3 Que penser de ce raccourci ? Le nom de Pierre Kropotkine n’est pas retenu par Bouhey, bien qu’il soit un de ces « hommes de Vevey » qui le fascinent. Les mouvements d’Errico Malatesta à Londres étaient surveillés au jour le jour par des agents de la police italienne, dont les rapports sont connus et documentés par Giampietro Berti ou Carl Lévy dans des travaux solides4, mais il faut lire l’italien ou l’anglais. Charles Malato, qui fut mêlé à certaines actions « illégalistes », a raconté avec franchise ses Joyeusetés de l’exil5. Quand à Alexandre Marocco, Égyptien d’Italie établi à Londres, il est probablement plus receleur qu’anarchiste, utile pour écouler les marchandises volées : on fréquente donc sa boutique. Un an plus tard, son nom est négligemment remplacé dans les rapports de police par celui de Saverio Merlino – bien que ce dernier se trouve alors en prison en Italie. Londres serait ainsi une des « vraies bases arrières du terrorisme international » (Bouhey, p. 213) ?

L’absurdité des allégations policières n’aurait pas été difficile à contrôler. Placide Schouppe se serait évadé de Guyane en même temps que Pini, lequel est repéré à Liverpool en 1898 (Bantman, annexe 2) ? Pauvre Vittorio Pini, qui s’était fait reprendre à Paramaribo déjà, et mourut au bagne en 1903 sans plus jamais parvenir à en sortir… Clément Duval rapporte que pendant qu’Emile Henry « faisait parler la dynamite […] un crâneur idiot se faisait interviewer par des journalistes, se donnant comme étant Pini, sur le compte duquel tombèrent les attentats. Toute la presse parla tellement de Pini que l’administration s’en émut, et le gouverneur de Guyane vint aux Îles pour s’assurer que Pini était bien là et non en France »6. Les soi-disant aveux de Charles Bernard en 1900 (Bouhey, p. 407-408), donnant le Journal du Peuple de Sébastien Faure pour le centre d’une vaste organisation de malfaiteurs, sont si invraisemblables qu’il aurait mieux valu ne pas s’y arrêter. Parmi les nombreux lieux de réunion mentionnés, le débit de vins de Louis Rousseau, rue Saint-Martin à Paris, devient la « salle Rousseau, rue du Faubourg Saint-Martin », voire la salle Jean-Jacques Rousseau. Je pourrais multiplier les exemples.

La propagande par le fait va de pair avec la propagande par l’écrit et la parole. Visites, échanges, tournées de conférences, diffusion des journaux font partie du quotidien militant, hier comme aujourd’hui. Constance Bantman, à la suite de Maitron, qualifie les propagandistes itinérants de trimardeurs, un terme utilisé par la presse de l’époque ; Vivien Bouhey en fait des « gyrovagues » diffusant un « évangile » ; il les cite « au hasard des sources » (p. 50) tout en leur attribuant des « stratégies » (p. 311). Le tableau est peu cohérent : Sébastien Faure est un conférencier quasi professionnel ; Robert Lafon dit Lanoff est chansonnier, il voyage donc par métier ; parmi les personnages cités, certains ont déménagé deux ou trois fois, d’autres ont bien fait des tournées de conférences, mais cela ne suffit guère à en faire des moines errants. On retrouve sans cesse chez Bouhey, qui a été fort mal conseillé et encadré, cette lecture biaisée et ces interprétations abusives des sources. Pour parler de la multiplication des tendances dans la première décennie du xxe siècle, il se réfère aux « contemporains », à « quelques observateurs du mouvement » (p. 394-395) et définit cinq manières individualistes, cinq tendances communistes et des inclassables ; or il se fonde sur quatre rapports réunis dans un unique dossier de la Préfecture de police (BA/1498, 1900 à 1910). C’est bien court pour refléter les avis des contemporains. Pour la dernière période, Bouhey entre enfin en matière sur la question de l’organisation, citant un certain nombre de débats bien connus. Mais il est difficile de comprendre le pourquoi de ces débats, qui semblent rester purement formels, par exemple lorsque est mises sur le même pied la constitution d’un groupe néomalthusien et celle d’un syndicat.

Constance Bantman, qui distingue deux grandes périodes, donne dans sa troisième partie des éléments passionnants de comparaison entre syndicalismes français et britanniques. Les réseaux, pour elle, ce sont les échanges, les visites, les traductions, la solidarité. Les acteurs sont identifiés par de très brèves biographies, résumés exemplaires d’un grand nombre de sources et de travaux. Enfin, par le cadre théorique qu’elle lui donne, son travail est largement contextualisé et mis en perspective, contrairement à celui de son prédécesseur.

N’imputons pas à Vivien Bouhey la préface de son directeur de thèse ni la quatrième de couverture de son ouvrage, elles sont conformes aux lois du genre et du marché. On pourrait même lui passer les graves défectuosités et lacunes de l’index, qui peuvent être le fait de l’éditeur. Il reste que ce livre est tissé d’approximations et d’incohérences. Bien heureusement, l’internationale terroriste anarchiste n’a pas réussi à faire trembler la République sur ses bases.

Marianne Enckell


1 Archives Nationales, F7 12504. Je remercie Anne Steiner pour la transcription du texte.
2 Berne, Feuille fédérale 1885, aisément consultable en ligne, et en français.
3 AN, F7 12504, rapport du préfet de la Seine en réponse à la circulaire du 13 décembre 1893, cité par Constance Bantman, p. 318.
4 Voir notamment G. Berti, Errico Malatesta e il movimento anarchico italiano e internazionale, 1872-1932, Milano, Franco Angeli, 2003 ; C. Levy, « Italian anarchism, 1870-1926 », in : D. Goodway (dir.), For anarchism, history, theory and practice, Londres, Routledge, 1989.
5 Ch. Malato, Les Joyeusetés de l’exil : chronique d’un exilé à la fin du 19e siècle ; Paris, Stock, 1897 (rééd. Acratie, 1985).
6 C. Duval, Moi, Clément Duval, bagnard et anarchiste, Paris, Éditions ouvrières, 1991, p. 184.

http://mouvement-social.univ-paris1.fr/ ... hp?id=1488
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Re: Histoire des anar-individualistes sous la IIIème républi

Messagede Flo » 31 Mai 2012, 18:41

Violent grief quand même, le fondement de la thèse du livre est quasiment en ruine. Pour ma part je ne saurais que dire, ces questions méthodologiques me dépassent un peu même si ça n'en reste pas moins intéressant.
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Re: Histoire des anar-individualistes sous la IIIème républi

Messagede Pïérô » 01 Juin 2012, 00:29

Ben t'as pas lu le bouquin, et n'as posté qu'une critique du livre issu d'un site plutôt centre-gauche, libéral et limite anti-communiste primaire. :hehe:
Alors, moi je veux bien que cela soit interessant, mais je n'ai pas non plus lu le bouquin en question.

Par contre je viens de me fader cette émission, en trois liens, très pompeuse sur le sujet. Les pompeux semblent découvrir que les anars peuvent être organisationnels, voire même pas forcément très "individualistes", avec le vieux fond caricatural et bourgeois de l'approche, et notamment à la fin où le discours bien "républicain" et l'idéolologie bourgeoise s'oppose à ce socialisme (sans compter l'imbécilité de l'abruti de service réac qui nous sort du "Gaétano Manfredonia théoricien de la violence"), cet anarchisme, et des éléments affirmés de l'Histoire qui peuvent faire parfois sursauter un communiste libertaire pas très "individualiste" qui en connait un petit peu sur la question, et notamment pour avoir lu le Maitron, et en même temps participer à apporter des élément historiques interessants pour les néophytes :

Partie 1 : http://www.dailymotion.com/video/xa0ecv ... epubl_news
Partie 2 : http://www.dailymotion.com/video/xa0ff5 ... layrelon-2
Partie 3 : http://www.dailymotion.com/video/xa0gz4 ... layrelon-1
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Re: Histoire des anar-individualistes sous la IIIème républi

Messagede Flo » 01 Juin 2012, 10:07

C'est sûr, je n'aurai peut-être pas posté ce résumé si je connaissais la critique du livre où j'aurai posté les deux. Après ma démarche était sans prétention aucune de faire de la pub pour un bouquin dont les idées n'engagent que l'auteur :).
La vie des idées, site limite anti-communiste primaire ? Il est évident que les coco ne se bousculent pas au portillon là bas. Mais quand même...le fait qu'il y ai par exemple des articles sur l'évasion fiscale, sur les alternatives à la sortie définitives du nucléaire, sur l'école de Francfort (Harmut Rosa y a été recensés), sur la domination du capital (Franck Fischbach) ou la domination des élites (Christian Baudelot), etc. me laissent un peu en douter. Quelque chose t'avais mis sur la piste ? Bien sûr des scientifiques anti-communistes il y en a, peut-être sur ce site aussi, en tout cas à la fac c'est certain. Pour ma part je fais le tri sur ce site (bon d'accord pour le livre de Vivien Bouhey, je savais pas mais je suis pas bon en histoire...) mais franchement y'a des trucs parfois vachement intéressants, qui, même s'ils ne sont pas écrit par des gens d'EG, ont un caractère subversif théorique qui peut être tout à fait utile pour nourrir l'argumentation militante anti-capitaliste et libertaire :D.
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Re: Histoire des anar-individualistes sous la IIIème républi

Messagede Pïérô » 01 Juin 2012, 12:02

J'ai atterri sur wikipédia, comme beaucoup en recherchant des éléments sur le net : http://fr.wikipedia.org/wiki/La_R%C3%A9 ... id%C3%A9es, et un article, qui n'est évidemment pas à prendre comme parole d'évangile, sur Romain Ducoulombier : http://www.le-militant.org/Militant/His ... rrin,_2010).html.
Apparemment il y a eu des échanges un peu vifs entre Marianne Enckell et Vivien Bouhey, dont j'ai trouvé un élément là : http://www.lemouvementsocial.net/2011/0 ... en-bouhey/, mais il faudrait que je prenne le temps de fouiller encore un peu et trouver les échanges dont il est question sur RA forum : http://raforum.info/?lang=en
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Re: Histoire des anar-individualistes sous la IIIème républi

Messagede Pïérô » 03 Juin 2012, 01:17

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Céline Beaudet : histoire des milieux libre au début du XXe

Messagede Flo » 06 Juin 2012, 12:35

Céline Beaudet, Vivre en anarchiste à la belle époque en France, 2006, Ed. libertaires.

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L’expérience des Milieux libres au début du XXe siècle nous rappelle que les mouvement squats ou les communautés ont une filiation dans le mouvement révolutionnaire.

Au début du XXe siècle, plusieurs dizaines d’anarchistes, issus principalement des milieux ouvriers parisiens se lancèrent dans la création de « milieux libres », des lieux de vie en commun, à la ville, en banlieue ou à la campagne tandis que d’autres privilégiaient alors le syndicalisme révolutionnaire ou même la création de partis et la participation au gouvernement. « Vivre en anarchiste », telle fut leur ambition principale qui prit des formes différentes d’un lieu à l’autre.

Le premier milieu libre, fondé à Vaux (Aisne) en 1902, met en avant la nécessité de démontrer la viabilité économique des idées anarchistes : « prouver que des individus groupés sur un fonds commun dans la liberté absolue, en camaraderie, peuvent produire au moins autant qu’ils consomment » [1] et cela « sans le concours de rouages capitalistes existant » [2]. Car outre les écrits appelant à construire un lieu exemplaire ou une cellule initiale de la société future, d’autres considèrent le milieu libre comme un moyen pratique et collectif pour se libérer de l’usine, de l’atelier ou de la tutelle maritale. Une volonté de vivre sa vie également dictée par la nécessité : difficile de trouver un emploi lorsque l’on rechigne à accepter l’autorité ou simplement les conditions de travail. Ce qui explique ce désir de s’associer, mais aussi ici l’apparition d’une théorie de réductions des besoins qui mêle arguments politiques, éthiques ou hygiéniques aux nécessités de la survie quotidienne. Fumer c’est engraisser l’État, aller au cabaret c’est faire le jeu des patrons tandis que le végétarisme ou le végétalisme seraient un mode d’alimentation sain et économique. Fausse monnaie, vols à l’étalage ou cambriolages sont aussi un moyen d’améliorer l’ordinaire. Enfin, se permettre, par des moyens de contraception et d’avortement, d’avoir moins ou pas d’enfants est une façon de mieux choisir la vie que l’on veut mener.

Un milieu ouvert


Toutes ces pratiques, certaines plus largement partagées que d’autres, dans et hors des milieux libres, constituent une base matérielle sur lesquelles se greffent d’autres perspectives : le milieu libre est ouvert aux camarades et au voisinage, notamment pour une causerie, un pique-nique, un bal avec chansonniers. S’y trouvent parfois une école, souvent une bibliothèque et une imprimerie, pour diffuser brochures, journaux, papillons ou affiches. à Aiglemont (Ardennes), le milieu libre sert de base aux luttes ouvrières locales par la recréation de la CGT et la réalisation d’un journal. à Saint-Germain-en-Laye, on s’amuse à effrayer les bourgeois. Et les habitants de la rue de la Barre à Montmartre parviennent à animer tout le quartier, d’après les rapports inquiets des policiers.

C’est ainsi que le milieu libre est de plus en plus conçu comme un lieu où hommes et femmes se regroupent par affinité et accroissent leur capacité de puissance, de nuisance. Le milieu libre « ne constitue pas non plus un moyen infaillible d’amener la révolution. Il permet simplement à des hommes d’intensifier la propagande dont ils sont capables, de la faire avec une liberté d’allures qu’ils n’ont pas dans la Société actuelle et chaque fois qu’une injustice est commise, qu’une révolte les appelle, ils n’ont pas, grâce au milieu libre le souci de ce qu’ils laissent derrière eux. Il en résulte une puissance d’activité et de propagande qu’on ne saurait acquérir dans aucun autre milieu » [3]. Vivre en anarchiste, c’est également amorcer des changements individuels et collectifs en élaborant une « camaraderie effective », premier pas vers une mise en œuvre d’un communisme – qui ne peut être uniquement matériel –, vers une critique de la société capitaliste prenant en compte tous les aspects de la vie et vers une façon de s’organiser rendant possible une lutte quotidienne et permanente.

Ces milieux libres furent peu nombreux et ne résisteront pas aux difficultés matérielles, interpersonnelles, mais également contextuelles. Face à des conflits de travail et des mouvements sociaux récurrents et dynamiques, l’Etat impose alors la paix sociale par l’armée mais aussi, puisque cela ne suffit pas, par une législation s’intéressant aux travailleurs. Ceux qui tentèrent alors coûte que coûte de vivre la vie qu’ils avaient choisi, les Bandits Tragiques, furent éliminés et nombreux furent ceux qui tombèrent avec eux. Enfin, la guerre mit un dernier et puissant coup d’arrêt à toutes ces révoltes. Malgré tout, ces milieux libres, mêlant velléités de vivre et de lutter, réapparaissent régulièrement sous d’autres noms, plus nombreux et n’ont, a fortiori, pas fini d’exister.


http://offensive.samizdat.net/spip.php?article247

Quatrième de couverture

A la fin du XIXe siècle, les anarchistes se lancèrent à l'assaut du Vieux Monde. Poignard, revolver, bombe..., tout était bon pour zigouiller les rois, les patrons, les militaires, les juges, les flics, les curés... L'objectif était de terroriser les puissants et d'insuffler l'esprit de révolte aux petites gens. Ce fut un fiasco total ! Comprenant que la révolution sociale c'était aussi une longue marche d'organisation et d'exemplarité, les anarchistes se retroussèrent alors les manches. La plupart mirent sur pied des Bourses du Travail et construisirent un syndicalisme révolutionnaire (via la CGT) prônant le sabotage (à mauvaise paye, mauvais travail) et la grève générale insurrectionnelle et gestionnaire (les ouvriers s'emparent des usines et les font tourner au profit du peuple). D'autres, parfois les mêmes, afin de démontrer ce qu'il pouvait en être de la société future, enfilèrent le bleu de chauffe d'expériences en tous genres, en espérant en sortir drapés des habits de lumière de l'exemplarité. Et c'est ainsi, qu'au début du XXe siècle, en France, à la Belle Epoque, les anarchistes créèrent des centaines de Milieux Libres. Ici, il s'agissait de communautés de vie. Là, de coopératives ouvrières de production et de consommation. Ailleurs, d'expériences naturistes, végétariennes, d'amour libre... Ailleurs, encore, d'écoles libertaires, d'éducation intégrale (physique, manuelle, intellectuelle), de contraception... Ce livre nous brosse un panorama de cette volonté de changer les choses et la vie, tout de suite, ici et maintenant. Tous ceux et toutes celles qui ne confondent pas la nouvelle jeunesse de la révolte avec l'éternelle révolte de la jeunesse devraient en faire leur miel.
"La société à venir n'a pas d'autre choix que de reprendre et de développer les projets d'autogestion qui ont fondé sur l'autonomie des individus une quête d'harmonie où le bonheur de tous serait solidaire du bonheur de chacun". R. Vaneigem
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Re: Histoire des anarchistes-individualistes

Messagede Pïérô » 24 Déc 2014, 16:37

Mardi 6 novembre à Vierzon (18)

(" Vivre libre"
Café repaire de Vierzon

Anne Steiner, sociologue et historienne, interviendra au café repaire de Vierzon le mardi 6 janvier, à 19 heures, à l'auberge de jeunesse (1 place François Mitterrand). Elle retracera l'histoire des « en-dehors », ces individualistes qui, au début du XXe siècle, refusaient de se soumettre au salariat, expérimentaient des rapports sociaux basés sur l'entraide et la simplicité, vivaient en milieu libre et empruntaient parfois la voie de l'illégalisme (jusqu'au célèbre périple de la « bande à Bonnot »). Pour ces révoltés désireux de sortir du troupeau, il ne pouvait y avoir d'émancipation collective sans émancipation individuelle.
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Re: Histoire des anarchistes-individualistes

Messagede bipbip » 17 Mai 2017, 20:30

Les militantes anarchistes individualistes : des femmes libres à la Belle Époque

Dans les premières années du vingtième siècle, des femmes luttent pour le droit à une sexualité libre, diffusent des conseils et des méthodes pour la limitation volontaire des naissances, réfléchissent à de nouvelles méthodes d’éducation, refusent le mariage et la monogamie, expérimentent la vie en communauté. Militantes anarchistes individualistes, elles ne croient pas que la révolution ou la grève insurrectionnelle puisse être victorieuse dans un avenir proche et refusent la position de génération sacrifiée. Pour elles, l’émancipation individuelle est un préalable à l’émancipation collective et la lutte contre les préjugés est une urgence. C’est pourquoi, elles questionnent toutes les normes, toutes les coutumes, toutes les habitudes, soucieuses de n’obéir qu’à la seule raison. Ces femmes, institutrices, couturières, blanchisseuses, domestiques, ont laissé peu de traces dans l’histoire, et sont pour la plupart aujourd’hui oubliées. Par l’évocation de leurs itinéraires et de leurs écrits, cet article vise à leur rendre un peu de visibilité.

Plan
L’anarchisme individualiste : un courant émancipateur
Le rejet de l’ouvriérisme
Des universités populaires aux causeries populaires
Trajectoires de militants et militantes
Les enfants de la première démocratisation scolaire
L’importance des femmes dans le mouvement
Réfractaires et propagandistes actives : quelques figures
Rirette Maîtrejean : une adolescence rebelle
Anna Mahé et Émilie Lamotte : le combat pour une pédagogie alternative
Jeanne Morand : domestique et anarchiste
Un héritage méconnu

Anne Steiner, « Les militantes anarchistes individualistes : des femmes libres à la Belle Époque », Amnis [En ligne], 8 | 2008, mis en ligne le 01 septembre 2008, consulté le 17 mai 2017. URL : http://amnis.revues.org/1057 ; DOI : 10.4000/amnis.1057

Dans les travaux qui retracent la genèse du mouvement féministe, les figures des femmes anarchistes individualistes du début du xxe siècle ne sont guère citées. Peut-être parce que, étant hostiles au régime parlementaire comme au salariat, elles se sont tenues à l’écart des combats menés par les féministes de la Belle Époque pour l’obtention du droit de vote et pour l’amélioration des conditions de travail des femmes, peut-être aussi parce que, à l’exception des articles publiés dans la presse libertaire et de quelques brochures aujourd’hui oubliées, elles ont laissé peu de traces écrites.

Ces femmes, qui n’ont été ni des réformistes, ni des révolutionnaires, ont essentiellement exprimé leur refus des normes dominantes par des pratiques, telles que l’union libre, souvent plurale, la participation à des expériences de vie communautaire et de pédagogie alternative et, enfin, par la propagande active en faveur de la contraception et de l’avortement, aux côtés des militants néo-malthusiens. En évoquant leurs itinéraires et leurs écrits, nous aimerions rendre un peu de visibilité à ces « en-dehors » qui ont voulu, sans s’en remettre à d’hypothétiques lendemains qui chantent, vivre libres ici et maintenant.

L’anarchisme individualiste : un courant émancipateur

Le rejet de l’ouvriérisme


On peut dater de la fin des années 1890 l’apparition en France d’un courant individualiste au sein du mouvement anarchiste. Opposé aux anarchistes communistes comme aux anarcho-syndicalistes, à ceux qui rêvent d’insurrection comme à ceux qui mettent tous leurs espoirs dans la grève générale, il se caractérise par la primauté accordée à l’émancipation individuelle sur l’émancipation collective. Leur méfiance envers toute tentative révolutionnaire vient en partie de ce qu’ils la croient vouée à l’échec, du moins dans un futur proche, et qu’ils refusent la position de génération sacrifiée :

Les individualistes sont révolutionnaires, mais ne croient pas à la Révolution. Ne pas y croire ne veut pas dire nier qu’elle soit possible. Cela serait absurde. Nous nions qu’elle soit probable avant longtemps ; et nous ajoutons que si un mouvement révolutionnaire se produisait à présent, même victorieux, sa valeur novatrice serait minime […]. La révolution est encore lointaine ; et pensant que les joies de la vie sont dans le Présent, nous croyons peu raisonnable de consacrer nos efforts à ce futur.1

Cette urgence de vivre est constamment réaffirmée au fil des colonnes de l’anarchie, organe des individualistes anarchistes : « La vie, toute la vie est dans le présent. Attendre, c’est la perdre. »2. Mais leur refus d’œuvrer pour la révolution se fonde aussi sur la certitude que celle-ci ne saurait accoucher d’un monde meilleur dans l’état actuel des mentalités :

Nous avons toujours dit que voter ne servait à rien, que faire la révolution ne servait à rien, que se syndiquer ne servait à rien, aussi longtemps que les hommes resteront ce qu’ils sont. Faire la révolution soi-même, se délivrer des préjugés, former des individualités conscientes, voilà le travail de l’anarchie.3

Ils dressent en effet un constat pessimiste de l’état d’aliénation dans lequel se trouvent plongées les masses, de leur faible combativité, de leur trop forte natalité, de leur consommation excessive d’alcool et de tabac.

Leur critique de l’ouvriérisme est féroce. Ils accusent les révolutionnaires et les syndicalistes de rendre un culte au travailleur, un travailleur d’image d’Epinal, sain, vigoureux, et fier. À la classe ouvrière rédemptrice, sujet de l’histoire, ils opposent « le lamentable troupeau »4 dont la résignation confirme la thèse de la servitude volontaire développée par La Boétie. Persuadés que l’oppression ne se maintient que par la complicité des opprimés, ils considèrent que la lutte contre les tyrans intérieurs doit accompagner la lutte contre les tyrans extérieurs :

L’ennemi le plus âpre à combattre est en toi, il est ancré en ton cerveau. Il est un, mais il a divers masques : il est le préjugé Dieu, le préjugé Patrie, le préjugé Famille, le préjugé Propriété. Il s’appelle l’Autorité, la sainte bastille Autorité devant laquelle se plient tous les corps et tous les cerveaux.5

C’est cette volonté d’introduire la rationalité dans tous les aspects de la vie quotidienne qui les conduira à réhabiliter le plaisir, à dénoncer la répression sexuelle et l’institution du mariage, et à faire de l’émancipation des femmes une condition de l’émancipation de tous. Convaincu qu’il ne peut y avoir de régénération sociale sans régénération individuelle préalable, l’anarchiste individualiste est un « éducationniste-réalisateur », suivant la classification proposée par Gaetano Manfredonia6, c’est-à-dire un militant qui, à la différence de l’insurrectionnel ou du syndicaliste, ne croit la révolution ni possible, ni souhaitable si elle n’est pas précédée par une évolution des mentalités.

Des universités populaires aux causeries populaires

Cette conception de la lutte a conduit les anarchistes individualistes à participer à l’expérience des universités populaires née dans le contexte de l’affaire Dreyfus, à l’initiative de Georges Deherme, ouvrier typographe de sensibilité anarchiste et de Gabriel Séailles, professeur de philosophie à la Sorbonne. Pour une cotisation très modique, les adhérents avaient accès à une bibliothèque de prêt, des cours de langues, des consultations juridiques et pouvaient suivre des conférences organisées plusieurs soirs par semaine. Entre 1899 et 1908, deux cent trente universités populaires ont ouvert leurs portes sur l’ensemble du territoire français pour un auditoire de plusieurs dizaines de milliers de personnes. Leurs modalités de fonctionnement variaient quelque peu de l’une à l’autre, mais le principe en était le même : faire venir les intellectuels au peuple et permettre à tous l’accès à la culture. Tous les thèmes, toutes les disciplines y étaient abordés par des conférenciers bénévoles, étudiants, journalistes, professeurs de lycées et de collèges, et plus rarement universitaires, sans grand souci de cohérence. On pouvait y parler un soir de poésie contemporaine ou d’art égyptien et le lendemain d’astronomie ou de téléphonie. Mais les orateurs ne dominaient pas toujours leur sujet et les auditeurs manquaient le plus souvent de la formation de base pouvant leur permettre d’appréhender le contenu des interventions. Ce qui a suscité un certain nombre de réserves aussi bien chez les intellectuels qui craignaient les méfaits d’une vulgarisation maladroite que chez les militants qui redoutaient que la scène des universités populaires ne se transforme en terrain d’entraînement pour de jeunes intellectuels plus ambitieux7 que généreux.

C’est cette crainte qui amena les anarchistes individualistes Libertad et Paraf-Javal à fonder les causeries populaires, plus explicitement libertaires dans leur mode de fonctionnement. Les premiers lieux de conférences et de débats se sont ouverts dans les quartiers de Ménilmontant et de Montmartre, puis en banlieue et même en province. Devant le succès rencontré par ces initiatives, quelques individualistes parisiens décidèrent de fonder un journal pour favoriser la circulation des idées entre les différents groupes et l’échange d’expériences. En avril 1905, sort le premier numéro de l’hebdomadaire l’anarchie. « Cette feuille, affirme l’éditorial, désire être le point de contact entre tous ceux qui, à travers le monde, vivent en anarchiste sous la seule autorité de l’expérience et du libre examen ». Le journal devient rapidement avec un tirage de six mille exemplaires le premier organe individualiste et assure une nouvelle visibilité à ce courant jusqu’ici contraint de s’exprimer dans les colonnes de publications libertaires de sensibilité différente. Il paraît régulièrement de 1905 jusqu’en 1914 et compte de nombreux abonnés en province.

Trajectoires de militants et militantes

Les enfants de la première démocratisation scolaire


Dans leur grande majorité, les militants anarchistes individualistes qui gravitent autour des causeries populaires et qui se reconnaissent dans l’anarchie sont de jeunes ouvriers parisiens, nés en province entre 1880 et 1890, qui ont quitté l’école à l’âge de douze ou treize ans et qui ont vécu douloureusement ce contact précoce avec le monde du travail. Plusieurs d’entre eux se sont syndiqués et ont participé à des conflits sociaux violemment réprimés et voués à l’échec, ce qui a durablement ébranlé leur confiance dans l’action de masse. Arrachés à une école où ils étaient souvent en situation de réussite mais qui ne leur a fourni qu’un savoir élémentaire, ils ne peuvent se reconnaître dans la classe sociale à laquelle ils sont assignés. Ils ont été en effet plus longtemps scolarisés que leurs parents, des ouvriers ou des paysans tout juste alphabétisés, sans se voir offrir la moindre perspective de mobilité sociale. Dans une société où la condition ouvrière ne s’améliore que très lentement, ils se voient privés de toute possibilité de développement personnel. Aussi se retrouvent-ils dans le constat dressé par Victor Kibaltchiche, futur Victor Serge, dans l’anarchie :

Vivre pour l’anarchiste, qu’est-ce que c’est ? C’est travailler librement, aimer librement, pouvoir connaître chaque jour un peu plus des merveilles de la vie… Nous revendiquons toute la vie. Savez-vous ce que l’on nous offre ? Onze, douze ou treize heures de labeur par jour, pour obtenir la pitance quotidienne. Et quel labeur pour quelle pitance ! labeur automatique, sous une direction autoritaire, dans des conditions humiliantes et malpropres. Moyennant quoi la vie nous est permise dans la grisaille des cités pauvres.8

Cette volonté d’échapper à une condition jugée avilissante a conduit certains d’entre eux à l’illégalisme, considéré comme une pratique subversive et un moyen de survie hors du salariat. La fausse monnaie, le vol et l’estampage sont pratiqués par maints compagnons et les condamnations à la prison ou aux travaux forcés en sont souvent le prix. Cette dérive illégaliste atteint son apogée avec une série de hold-up sanglants perpétrés en 1912 dans le sillage de l’affaire Bonnot. L’un des protagonistes de cette épopée tragique, Octave Garnier, fait écho aux paroles de Victor Serge dans ses mémoires retrouvées par la police sur les lieux de son exécution : « C’est parce que je ne voulais pas vivre la vie de la société actuelle et que je ne voulais pas attendre que je sois mort pour vivre que je me suis défendu contre mes oppresseurs par toutes sortes de moyens à ma disposition»9.

Mais qu’ils soient partisans ou adversaires de l’illégalisme, les individualistes, pour vivre en anarchistes ici et maintenant, et non pas dans cent ans comme les y exhortait Libertad, privilégient surtout la voie de l’expérimentation sociale. Ils fondent des collectifs d’habitat et de travail, tentent de restreindre leur consommation en supprimant tous les produits nuisibles ou inutiles, portent des vêtements moins contraignants, pratiquent le nudisme, défendent la liberté sexuelle et se donnent les moyens de n’avoir que les enfants qu’ils désirent. Cette quête d’une vie autre se traduit également par des pratiques telles que les balades dominicales dans des sites champêtres aux alentours de Paris ou les séjours à Chatelaillon, une station balnéaire au sud de La Rochelle où ils se retrouvent chaque été, à l’initiative d’Anna Mahé, cofondatrice de l’anarchie, pour faire de « cette plage de sable magnifique que les bourgeois n’envahiront pas car nous faisons bonne garde un coin de camaraderie, hors des préjugés »10.

L’importance des femmes dans le mouvement

De nombreuses femmes adhèrent au discours individualiste et prennent part au mouvement des causeries. Il est bien difficile d’avancer des chiffres car les anarchistes ne tiennent évidemment pas de registre d’adhérents : ils forment une constellation aux contours mouvants. Mais tous les rapports de police attestent de leur présence aux réunions et s’en étonnent parfois tandis que des clichés pris lors des balades dominicales par les individualistes eux-mêmes nous les montrent nombreuses. Presque toutes sont de jeunes provinciales, d’origine modeste, venues à Paris avant leur vingt ans. Plusieurs d’entre elles ont poursuivi leur scolarité jusqu’au brevet élémentaire et se déclarent institutrices de profession. Mais elles ont rarement mené jusqu’à son terme le fastidieux parcours de suppléances, haché de longs intervalles sans traitement, réservé alors à celles qui ne sont pas passées par l’École normale d’institutrices. Pour vivre, elles ont eu recours aux travaux d’aiguille ou à des emplois de bureau peu qualifiés. Le discours individualiste, qui rompt avec l’ouvriérisme et propose à chacun des perspectives d’émancipation immédiates, séduit ces jeunes femmes que leur excellence scolaire et leurs efforts n’ont pu arracher à une condition misérable. Certaines deviennent des collaboratrices régulières ou occasionnelles de publications anarchistes, font des tournées de conférences à l’invitation de groupes libertaires de province et rédigent des brochures qui connaissent une forte diffusion.

D’autres, moins dotées en capital culturel, ont laissé peu de traces écrites et n’apparaissent qu’à travers les rapports de police et les procès-verbaux d’interpellation ou de perquisition. Elles sont domestiques, blanchisseuses, serveuses, couturières ou tentent d’échapper au salariat en tenant des stands de bonneteries sur les marchés. Immergées dans le milieu, toutes en adoptent les codes, s’engagent dans des relations durables ou éphémères avec des compagnons, parfois avec plusieurs simultanément, en se passant le plus souvent du mariage, et en se protégeant des naissances non désirées. Certaines, comme Anna Mahé, refusant toute immixtion de l’État dans leur vie privée, vont jusqu’à refuser d’inscrire leur enfant à l’état civil. S’efforçant de vivre en anarchistes sans attendre et d’échapper au salariat, elles participent à des expériences de vie communautaires et tentent d’éduquer autrement leurs enfants, envisageant pour cela de fonder des structures éducatives alternatives ouvertes à tous, accomplissant ainsi une vocation d’institutrice hors des modèles laïcs et congréganistes qu’elles réfutent l’un comme l’autre. On les retrouve dans les manifestations et elles participent aux échauffourées qui opposent les individualistes à leurs adversaires politiques ou aux forces de l’ordre. Certaines enfin se retrouvent engagées dans des activités illégalistes comme l’émission de fausse monnaie ou sont impliquées dans des vols et cambriolages.

Réfractaires et propagandistes actives : quelques figures

Rirette Maîtrejean : une adolescence rebelle

Une des figures les plus connues de ce mouvement est celle de Rirette Maîtrejean qui, à la suite de l’affaire Bonnot à laquelle elle fut mêlée, a livré ses souvenirs à un grand quotidien de son temps. Née en Corrèze en 1887, elle fréquente l’école primaire supérieure et se destine à la profession d’institutrice, mais le décès de son père la contraint à renoncer à ses projets. C’est pour échapper au mariage que sa famille prétend alors lui imposer qu’elle s’enfuit à Paris, à l’âge de seize ans. Elle travaille alors comme couturière sans renoncer pour autant à parfaire sa formation intellectuelle. Refusant l’enfermement dans la condition ouvrière, elle fréquente la Sorbonne et les universités populaires où elle fait la connaissance de militants individualistes qui lui font découvrir les causeries animées par Libertad et les siens. C’est le refus des assignations en termes de classe et de genre et l’importance accordée à la subjectivité qui séduit cette déclassée, fille de paysan devenu maçon, institutrice contrainte à travailler de ses mains. Enceinte peu après son arrivée à Paris, elle se marie avec un ouvrier sellier, familier des causeries, et met au monde deux enfants à dix mois d’intervalle. Sa seconde fille n’a pas encore un an lorsqu’elle quitte ce conjoint, avec lequel elle n’a pas d’échanges intellectuels satisfaisants, pour vivre avec un « théoricien » du mouvement, étudiant en médecine, qui tient une rubrique scientifique dans l’anarchie. Elle devient alors à ses côtés une propagandiste active et participe à toutes les manifestations où sont présents les individualistes. Ensemble, ils assurent pendant quelques mois la direction du journal l’anarchie après la mort de Libertad avant de s’engager dans un long voyage qui doit les mener en Italie et en Algérie. De retour à Paris, le couple se sépare et Rirette devient alors la compagne de Victor Kibaltchiche, jeune anarchiste individualiste d’origine russe, déjà connu pour ses articles. Elle se retrouve à nouveau responsable de l’organe individualiste à ses côtés à un moment où les débats autour de l’illégalisme déchirent le mouvement. Inculpée d’association de malfaiteurs à la suite d’une série de hold-up perpétrés par des proches de l’anarchie, dont elle est alors la gérante officielle, elle accomplit une année de détention préventive avant d’être finalement acquittée. Après sa libération, elle s’éloigne du mouvement individualiste dont elle condamne la dérive illégaliste et observe une certaine réserve politique. Devenue correctrice dans les années qui suivent la Première Guerre mondiale, affiliée au syndicat des correcteurs, elle conserve cependant des attaches fortes dans le milieu libertaire.

Anna Mahé et Émilie Lamotte : le combat pour une pédagogie alternative

Née en 1881, en Loire-Atlantique, Anna Mahé fréquente le milieu des causeries dès 1903, peu de temps après son arrivée à Paris. Elle assure avec Libertad la direction de l’anarchie tandis que sa sœur Armandine, institutrice comme elle, se charge de la trésorerie. Elles partagent toutes les deux la vie de Libertad, dont elles ont chacune un enfant. Mais elles s’engagent bientôt dans des relations affectives avec d’autres compagnons qui, comme elles, vivent au 22, rue du Chevalier-de-la-Barre, communauté d’habitat qui est aussi le siège du journal, et qui est surnommé le « Nid rouge » par la police et les journalistes. Anna est l’auteur de nombreux articles parus dans l’anarchie ainsi que dans la presse libertaire régionale et de quelques brochures. Elle écrit en « ortografe simplifiée », estimant que les « préjugés grammaticaux et orthographiques » constituent une source de ralentissement pour l’apprentissage de la langue écrite et sont au service d’une entreprise de « distinction » des classes dominantes. Elle accuse « ces absurdités de la langue » sanctionnées par l’Académie de casser l’élan spontané de l’enfant vers le savoir et d’encombrer inutilement son esprit. Elle estime d’ailleurs trop précoce l’apprentissage de la lecture et de l’écriture ; l’initiation scientifique qui fait davantage appel à l’observation et à l’expérimentation devrait selon elle le précéder car il pourrait être un puissant stimulant pour le développement intellectuel de l’enfant. Anna se réfère aux pédagogues libertaires Madeleine Vernet et Sébastien Faure, qui appliquent des méthodes de pédagogie active dans le cadre des internats11 qu’ils ont créés et animés. Elle a le projet de fonder à Montmartre un externat fonctionnant selon les mêmes principes pour les enfants du quartier, mais la réalisation de ce projet, longtemps différée pour des raisons financières, ne verra jamais le jour. Les rapports de police la décrivent comme une femme de caractère qui possède un fort ascendant sur Libertad, même après la fin de leur liaison. Pourtant, elle ne jouera plus qu’un rôle effacé après la mort de ce dernier et laissera la direction du journal à d’autres militants.

Une autre institutrice, Émilie Lamotte, a marqué ce milieu. Née en 1877, à Paris, ancienne institutrice congréganiste et peintre amateur, elle commence à écrire en 1905 dans Le Libertaire avant de collaborer à l’anarchie. En 1906, elle fonde, avec quelques compagnes et compagnons, unecolonie libertaire dans une ferme de Saint-Germain-en-Laye où elle s’établit avec ses quatre enfants. Dotée d’une imprimerie, d’une bibliothèque et d’une école, cette communauté de travail et d’habitat est un véritable centre de propagande anarchiste. Émilie Lamotte, qui est une conférencière très sollicitée, s’absente régulièrement pour des tournées de propagande à travers la France. Elle y évoque son expérience professionnelle et expose ses critiques à l’encontre de l’école confessionnelle, comme de l’école laïque qui « apprend le respect de la Justice, de l’armée, de la patrie, de la propriété, et l’infériorité de l’étranger»12, une école qui tarit la curiosité native de l’enfant et lui impose une discipline aussi nocive pour le corps que pour l’esprit.

L’éducateur libertaire doit être bien pénétré de ce principe que l’enseignement où l’enfant n’est pas le premier artisan de son éducation est plus dangereux que profitable […]. On doit considérer l’enfant hardiment comme un génie auquel on doit fournir la matière de ses découvertes et les instruments de son expérience.13

Comme Anna Mahé, elle considère que l’enseignement scientifique doit passer avant l’enseignement des subtilités de la langue et condamne « l’affreux système de punitions et de récompenses »14 alors en usage à l’école primaire. Elle encourage les libertaires à organiser dans les quartiers où ils résident des études anarchistes fonctionnant après la classe pour offrir aux enfants du peuple une éducation complémentaire capable de contrebalancer « l’influence pernicieuse » de l’école. Émilie Lamotte mène également une active propagande néo-malthusienne par la parole et par l’écrit, et contribue à diffuser un certain nombre de techniques contraceptives dont elle explique le principe, les avantages et les inconvénients respectifs dans des brochures détaillées, activité qui est alors passible de sanctions pénales. À la fin de l’année 1908, elle quitte la colonie qui se désagrège sous le poids des tensions internes et fait l’expérience de la vie nomade parcourant avec André Lorulot, son compagnon du moment, les routes du Midi dans une roulotte, pour une série de conférences. Elle envisage d’aller jusqu’en Algérie mais, malade, elle meurt en chemin, quelques mois après son départ, le 6 juin 1909, non loin d’Ales, dans le Gard.

Jeanne Morand : domestique et anarchiste

Reste à évoquer la figure de Jeanne Morand, originaire de Saône-et-Loire, qui arrive à Paris en mai 1905, à l’âge de 22 ans, pour se placer comme domestique. Élevée dans un milieu familial perméable aux idées libertaires, lectrice assidue de la presse anarchiste, elle fréquente bientôt les causeries populaires et quitte ses employeurs deux ans après son arrivée à Paris pour s’installer au siège de l’anarchie. Elle est arrêtée à plusieurs reprises pour troubles à l’ordre public, collage d’affiches, participation à des manifestations interdites. Après la mort de Libertad dont elle fut la dernière compagne, elle reprend pour quelques mois la gérance de l’hebdomadaire individualiste aux côtés d’Armandine Mahé. Ses jeunes sœurs, Alice et Marie, qui l’ont rejointe à Paris, évoluent dans les mêmes cercles qu’elle. Dans les années qui précèdent la guerre, Jeanne est nommée secrétaire d’un comité féminin qui se mobilise contre la loi portant la durée du service militaire de deux à trois ans. Elle publie alors un certain nombre d’articles antimilitaristes dans la presse libertaire et prend très souvent la parole dans des meetings. En 1913, elle participe à la création d’un « cours de diction et de comédie » dépendant du « Théâtre du peuple » et prend part également à la fondation d’une coopérative de cinéma libertaire, « le cinéma du peuple », qui produit des œuvres documentaires et de fiction montrant les conditions de vie des ouvriers et l’organisation des luttes. Pendant la guerre, elle se réfugie en Espagne avec son compagnon Jacques Long, déserteur, puis revient en France poursuivre clandestinement la propagande antimilitariste. Elle est condamnée en 1922 à cinq ans de prison et à dix ans d’interdiction de séjour pour appel à la désertion. Au tribunal qui l’accuse d’être une antipatriote, elle répond « qu’empêcher la mort de jeunes Français est un acte plus patriotique que de les y envoyer ». Elle mène deux grèves de la faim pour obtenir le statut de détenue politique et bénéficie d’un large soutien à l’extérieur, au-delà même de la mouvance libertaire. À sa sortie de prison, elle conserve des liens forts avec plusieurs de ses anciens camarades, mais son militantisme est moins offensif : elle est rayée en août 1927 de la liste des anarchistes surveillés par la police. Atteinte de délire paranoïaque, elle connaît dans les années qui suivent une vie errante et misérable.

Un héritage méconnu

Toutes ces femmes ont en commun, à travers la diversité de leurs parcours, d’avoir refusé à la fois le mariage qu’elles assimilaient à une forme de prostitution légale et la condition de dominée et d’exploitée qui s’offrait à elles dans le cadre du salariat. Elles se sont emparées des possibilités d’émancipation immédiate que leur offrait le seul mouvement politique qui accordait à la sphère privée une importance déterminante. Par l’invention de nouveaux modes de vie incluant les expériences communautaires, l’éducation anti-autoritaire des enfants, l’affirmation d’une sexualité libre, elles ont mené une forme exigeante de propagande par le fait.

La Première Guerre mondiale et la révolution russe à laquelle certains individualistes se rallièrent ont accéléré la désagrégation de l’héritage de Libertad déjà affaibli par l’illégalisme et certaines dérives sectaires. Et pourtant, on retrouve dans les aspirations portées par le mouvement qui secoua la jeunesse occidentale à la fin des années soixante la plupart des idéaux que ces femmes ont portés, et on peut entendre le « jouir sans entraves » des libertaires de mai comme un lointain écho du « vivre sa vie » des anarchistes individualistes de la Belle Époque.


Bibliographie

Archives de la préfecture de police


BA 928 : dossier Libertad/ BA1498 : menées anarchistes 1902-1906/ BA 1499 menées anarchistes 1907-1914/ BA 1500 : registre des anarchistes connus et condamnés/ BA 1503 : vols, fausse monnaie, dommages, relations, entente, associations. Tous les dossiers consacrés à l’affaire Bonnot, dossier Victor Serge.

Archives de l’Institut Français d’histoire sociale (IFHS)

fonds Armand ; fonds Vandamme ; fonds Bontemps ; fonds Lamberet.

Travaux universitaires

Dhavernas Marie-Josèphe, Les Anarchistes individualistes devant la société de la Belle Époque, 1895-1914, thèse de doctorat de troisième cycle Paris X, 1981, 302 p.

Manfredonia Gaetano, L’Individualisme anarchiste en France (1880-1914), thèse de doctorat de troisième cycle, Paris : IEP, 1984.

Ouvrages

Armand. E, Sa vie, sa pensée, son œuvre, Paris, La Ruche ouvrière, 1964.

Beaudet, Céline, Les Milieux libres. Vivre en anarchiste à la belle Epoque, Saint-Georges-d’Oléron, Les Editions libertaires, 2006.

Legendre Tony, Expériences de vie communautaire anarchiste en France, Saint-Georges-d’Oléron, Les Editions libertaires, 2006.

Libertad, Albert, Le Culte de la charogne. Anarchisme, un état de révolution permanente (1897-1908), textes présentés par Alain Accardo,Marseille, Agone, « Mémoires sociales », 2006.

MaÎtrejean, Rirette, Souvenirs d’anarchie, Quimperlé, La Digitale, 2005.

Maitron, Jean, Ravachol et les anarchistes, Paris, Gallimard, « Folio histoire », 1992,

Maitron, Jean, Le Mouvement anarchiste en France. Des origines à 1914, t. I, Paris, Éditions François Maspero, 1982.

Maitron, Jean, Le Mouvement anarchiste en France. De 1914 à nos jours, t. II, Paris, Éditions François Maspero, 1982.

Manfredonia, Gaetano, Anarchisme et changement social, Lyon, Atelier de création libertaire, 2007.

Picqueray, May, May la réfractaire. Pour mes quatre-vingt-un ans d’anarchie, Paris, Atelier Marcel Jullian, 1979.

Serge, Victor, Mémoires d’un révolutionnaire et autres écrits politiques, 1908-1947, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 2001.

Serge Victor, Le Rétif, articles paru dans l’anarchie, 1909-1912, Paris, Librairie Monnier, 1989.

Steiner, Anne, Les En-dehors : anarchistes individualistes et illégalistes à la Belle Epoque, Montreuil, L’Echappée, 2008.

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Notes

1 Le Rétif (alias Victor Serge), l’anarchie, 14 décembre 1911.

2 Le Rétif, l’anarchie, n°309, 9 mars 1911.

3 Bénard, l’anarchie, 26 mai 1910.

4 « Quel lamentable troupeau ![…] A mesure que leurs carcasses se décharnent, que leur dos se voûte sur le surtravail quotidien, les fortunes de leurs maîtres se font plus scandaleuses, leur luxe plus insolent. Que leur importe, ils sont contents de leur sort […] L’observation, l’étude, la révolte, ils ne connaissent pas. Le bistrot, le football, voilà qui peut les intéresser », peut-on lire dans Le Combat social (décembre 1907, n°15), publication des ouvriers gantiers de Saint Junin gagnés à l’anarchisme individualiste.

5 Libertad, l’anarchie, 12 juillet 1906, in Le Culte de la charogne, Marseille, Agone, 2006, p. 239.

6 Manfredonia, Gaetano, Anarchisme et changement social, Lyon, Atelier de création libertaire, mai 2007.

7 Cf. le bilan critique dressé par Marcel Martinet, écrivain et militant révolutionnaire, né en 1887, dans son ouvrage Culture prolétarienne, Paris, Agone, 2004, p. 83.

8 Le Rétif, l’anarchie, n°354, 18 janvier 1912.

9 Mémoires d’Octave Garnier, Archives de la préfecture de police, citées par Jean Maîtron in Ravachol et les anarchistes, Paris, Gallimard 1992, collection folio histoire, p. 183.

10 Mahé, Anna, « Les amis libres », l’anarchie, n°118, juillet 1907.

11 Sébastien Faure fonda en 1904, près de Rambouillet, un internat « La Ruche » qui a fonctionné jusqu’en 1917 et Madeleine Vernet dirigea de 1906 à 1922 un orphelinat « l’Avenir social ». Ces deux établissements étaient mixtes et appliquaient les méthodes de pédagogie active prônées par les libertaires et déjà mis en pratique à La « Escuela Moderna » de Barcelone par l’anarchiste Francisco Ferrer, fusillé en octobre 1909.

12 Lamotte, Emilie, L’éducation rationnelle de l’enfance, édition de l’Idée libre, Paris 1912.

13 Ibid

14 Ibid


https://amnis.revues.org/1057#tocto1n1
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Re: Histoire des anarchistes-individualistes

Messagede Pïérô » 08 Juin 2017, 13:45

Limoges, samedi 10 juin 2017

La bande à Bonnot

Soirée animée par Patrick Pécherot, auteur du polar "L'homme à la carabine" qui aborde l'assassinat ordonné par le préfet Louis Lépine à la police, aux gardes républicains et aux Zouaves de Jules Bonnot (le 28 avril 1912, à Choisy-le-Roi) ainsi que le sort tragique de ses amis André Soudy, Raymond Caillemin (dit Raymond la science), Noël Garnier, Eugène Dieudonné, Paul Marius Metge, Valet...

La corrézienne Rirette Maîtrejean et son compagnon Victor Serge les avaient hébergés à Romainville et seront condamnés pour cette bonne action.

à 20h30, Local du Centre International de Recherches sur l’Anarchisme - Limousin (CIRA)
64, avenue de la Révolution, 87000 Limoges
Image------------ Demain Le Grand Soir --------- --------- C’est dans la rue qu'çà s'passe --------
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Re: Histoire des anarchistes-individualistes

Messagede bipbip » 18 Juin 2017, 23:22

L'anarchisme individualiste

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