Victor Serge - Mémoires d'un révolutionnaire"

Victor Serge - Mémoires d'un révolutionnaire"

Messagede kuhing » 01 Mai 2011, 20:24

Quelques vacances m'ont permis de lire à nouveau V. SERGE.

NOTES DE LECTURES : " MEMOIRES D'UN REVOLUTIONNAIRE"

Je n'avais entendu parler de Victor Serge que de loin.
Je le savais lié à la révolution russe, vaguement opposant au régime soviétique officiel, plus ou moins proche du mouvement trotskiste avec un passage dans ses jeunes années par le mouvement anarchiste.
Rien de très précis.
Une de ses citations trouvées par hasard sur internet, pourtant dans le site supposément sérieux des archives marxistes ne m’avait pas incité à faire plus de recherches sur lui. Elle parlait de l’anarchisme comme étant une idéologie pour enfant de douze ans.
J'ai dépassé depuis longtemps chronologiquement l’âge de douze ans et, j'ai acquis modestement la prétention d’une réflexion plus mure malgré mon adhésion à la pensée et au projet anarchiste.
Finalement, je me suis aperçu que cette phrase n’était pas de lui mais de celle d’un bolchevik rencontré lors du grand périple qu’a été sa vie.
Victor Serge l’indique dans ses « mémoires d’un révolutionnaire ».
C’est l’ouvrage cité dans le bulletin « l’anarchiste révolutionnaire » numéro 0 : « les illégalistes, histoire du mouvement anarchiste individualiste » qui m’a fait connaitre plus précisément Victor Koubatchiche, alias Victor Serge, et cela m’a donné l’envie d’en savoir plus sur ce personnage hors du commun.
Né en Belgique de parents russes immigrés parce que anti tsaristes, le jeune Victor rencontre à la fin de son adolescence Raymond Callemin , qui sera le fameux « Raymond la science » de la bande à Bonnot. Tous deux se retrouvent ensuite dans le Paris du début du vingtième siècle où la misère du petit peuple mélée à l’effervescence des idées alimentera l’existence d’une petite communauté d’anarchistes individualistes dont Albert Libertad est l’initiateur.
Victor Serge y trouve là un cadre propice au développement de réflexions nouvelles où liberté individuelle et justice sociale peuvent cohabiter au moins dans la théorie.
La cohésion de ce groupe qui publie « l’anarchie » sera assez vite mise à mal par une personnalité débarquée de province, Jules Bonnot qui ralliera à ses thèses illégalistes une poignée d’autres et les amènera à la mort.
Victor Serge n’adhère pas aux méthodes de Jules Bonnot, de son ami de jeunesse Raymond Callemin et d’Octave Garnier qui ont rejoint « la bande » .
Il écopera pourtant, à cause de son esprit de solidarité avec ses camarades de plusieurs années d’enfermement dans les geôles françaises. Koubatchiche passera près de dix années de sa courte vie dans les différentes prisons des pays où il a séjourné et, toujours pour la même raison : le combat inflexible pour la justice sociale, les droits de l’homme, la liberté d’être et de penser.
Ce passage par Paris et quelques établissements pénitenciers de province, cette irruption spontanée de l’esprit vers l’idéal anarchiste m’a donné la curiosité de connaitre la suite de son parcours.
Comme Victor Serge était, comme il se définit lui-même, avant tout, un révolutionnaire, le bouleversement qui survint avec la prise du palais d’hiver par les bolcheviks en Octobre 1917, l’appela.
Ce fut une réaction compréhensible dans une société où le mouvement anarchiste occidental était très faible, souvent divisé, coupé du peuple , margin et aventuriste.
Quelques théoriciens comme Pierre Kropotkine qui a sans doute le plus compté dans ces années ne suffirent pas à structurer les libertaires qui ne savaient pas toujours trouver leurs marques et une position nette de classe. Le « manifeste des seize » qui dans la tourmente de la première guerre mondiale impérialiste pris position pour « l’union sacrée » en témoigne. Kropotkine le signera.
Victor Serge ne fut pas le seul libertaire a être happé par le tourbillon des « dix jours qui ébranlèrent le monde ».
Depuis la lointaine Amérique, Emma Goldman et Alexander Berkman répondirent aussi à l’appel de ce qui aurait pu devenir une vraie révolution. Dans l’empire russe lui-même, un bon nombre d’anarchistes, et il y en avait des milliers, furent éblouis par ce bouleversement qui annonçait la justice sociale, la fin de l’exploitation et de l’oppression de l’ancien régime. Nestor Makhno, se rendit à pieds de sa lointaine Ukraine pour rencontrer à Moscou celui qui personnifiait désormais la révolution : Vladimir Ilitch Oulianov dit Lénine. Il lui offrit sa grande motivation et toutes ses forces pour construire dans sa région la société nouvelle en coordination avec le pouvoir bolchévique. Les illusions de Makhno sur le commandement du pouvoir central seront de courte durée et il suffira de quelques semaines pour qu’une bonne partie des populations d’Ukraine favorables à la révolution prennent avec lui les armes contre l’armée blanche de Dénikine mais aussi l’armée rouge dirigée par Léon Trotski.
Qu’en est-il de Victor Koubatchiche-Serge à ce moment ?
Il arrive depuis l’Espagne en janvier 1919 à Petrograd, berceau de la révolution, cette ville où en 1905, le premier soviet voyait le jour avec en son sein celui qui ne reniera jamais ses convictions et son engagement anarchiste : M. Voline.
Les années 1919 1920 furent, comme Victor Serge le dit, celles de la détresse et de l’enthousiasme.Très vite , ses convictions et sa notoriété lui permettent d’approcher les chefs bolcheviks confrontés à la gestion de la famine, du typhus, des oppositions internes et des agressions militaires externes.
Déjà, quelques semaines après la prise du pouvoir par le parti du Lénine, Victor Serge peut constater que l’écart est grand entre les dirigeants et le peuple. Les deux sont loin d’être logés à la même enseigne, à tous points de vue.
Zinoviev, président du soviet de Petrograd, au sommet de la pyramide de l’Etat, est « bien rasé » et semble déjà savourer, sur de sa doctrine, son pouvoir de vie et de mort sur des hommes et des femmes qui pourtant, comme lui, ont une bouche, deux oreilles et un nez.
Serge s’aperçut très vite que les chefs bolcheviks, dotés des institutions de l’Etat qu’ils contrôlaient, devenaient « ivres d’autorité » et que les espoirs de la révolution de 1917 avaient déjà pris la forme d’un despotisme sanglant.
Il était cependant encore possible d’émettre prudemment une opinion sans être systématiquement arrêté par la police politique, la Tchéka, et, les intellectuels révolutionnaires anti bolcheviks étaient déjà les plus nombreux.
Koubatchiche voyait et comprenait la situation et l’impasse vers laquelle tout cela menait si rien ne changeait. Pourtant il décida de choisir clairement son camps : il serait « ni contre les bolcheviks, ni neutre, il serait avec eux ».
Est-ce par aveuglement ou par naïveté qu’il ajoutait : « (je le serais) librement sans abdication de pensée ni de sens critique » ?
Cet engagement pris, Victor Serge accepta de s’impliquer dans le fonctionnement des rouages du parti. Il le fit par prudence ou par doutes tout d’abord très modestement en collaborant à l’organe du soviet de Petrograd puis plus à fond en acceptant, à la demande de Zinoviev, de s’occuper de l’organisation des services de la troisième internationale qui venait d’être proclamée en mars 1919.
A partir de là Victor Serge assiste d’encore plus près aux désastres de l’organisation pyramidale bolchevique, aux exactions de la police politique, au pouvoir de grâce sur la vie ou la mort d’un opposant à condition de pouvoir intervenir auprès d’un dirigeant haut placé dans le parti.
C’est de cette façon que Voline put avoir la vie sauve sur demande auprès de Lénine : Il était encore possible à ce moment d’épargner la vie d’un anarchiste.
Koubatchiche-Serge compose avec ses contradictions plusieurs mois. Sans s’impliquer directement dans la terreur rouge et l’élimination des opposants politiques, il garde une fonction dans l’appareil du parti et donc le cautionne même s’il croit encore qu’il est possible de l’infléchir de l’intérieur.
Ainsi le récit de la répression féroce de l’insurrection de Cronstadt est étrangement succinct pour l’anarchiste qu’il a tout de même été et, nous sommes déjà (ou seulement) en mars 1921.
Victor Serge prendra un temps de réaction plutôt long avant de s’engager dans une opposition structurée à la ligne majoritaire du parti de Lénine. Sa contestation restera dans un cadre interne avec « l’opposition ouvrière » qui dès 1923 regroupe quelques cadres dont Léon Trotski avec qui il conservera des relations constantes mais critique jusqu’à une rupture définitive avec lui en 1936.
Il dénonce chez Trotski une attitude dogmatique et autoritaire : « Trotski ne voulut tolérer aucun point de vue différent du sien » écrit-il pour un personnage décrit comme étant doté d’une certaine intelligence mais aveuglé par le culte du parti.
Afin de se démarquer de ce culte de la personnalité, corollaire à toute organisation de type léniniste, il ajoute : « Nous n’étions pas trotskistes car nous n’entendions pas nous subordonner à une personnalité si écouté et si admirée fut-elle et car nous nous rebellions précisément contre le culte du chef »
Oppositionnel, Victor Serge l’a donc été mais en suivant une pente plus douce que les révolutionnaires qui très vite n’ont pas hésité à se dresser frontalement contre les dictatures des dirigeants du parti bolchevik sous couvert de « dictature du prolétariat ».
Ce fut sans doute pour cette raison qu’il a réussi à passer entre les balles de la repression qui a couté la vie à des milliers de révolutionnaires, à des millions de personnes qui ne demandaient qu’à vivre dignement.
L’espoir s’était transformé en cauchemar.
Peut-on, doit-on lui reprocher d’être parvenu à sauver son existence, de n’avoir écopé que de sanctions légères à un moment où une vie humaine ne valait plus rien ?
La question peut se poser mais rester vivant lui a permis de nous transmettre un témoignage de plus mais le sien est extrêmement détaillé sur ces méthodes que certains ont appelé celles du « fascisme rouge »
Victor Serge témoigne par le biais du roman dans son « S’il est minuit dans le siècle » qui décrit les conditions de déportation des opposants au régime soviétique. Mais les « mémoires d’un révolutionnaire » restent un document d’une grande précision qui répertorie tous ceux dont il a croisé le chemin et qui ont péri pour avoir eu le courage de défendre une valeur fondamentale sans laquelle une révolution ne vaut rien : la liberté.
Comme l’avait très vite compris Emma Goldman : “If I can’t dance , it is not my revolution”
Victor Serge n ’épargne pas non plus ceux qui par lâcheté ou aveuglement fanatique ont baissé la tête devant l’adversité et ont accepté l’inacceptable.
Il nous rappelle, puisque la France faisait aussi partie de son histoire, que des hommes comme Marcel Cachin ou Louis Aragon n’ont pas eu une attitude particulièrement glorieuse aux pires moments de ce que l’on a appelé « le stalinisme » et qui n’était rien d’autre que la suite logique du bolchevisme et du marxisme érigé en dogme.
Y a-t-il alors quelque chose à reprocher dans le parcours de Victor Serge- Koubatchiche ?
On peut comprendre qu’il ait répondu à l’appel du bouleversement historique qu’Octobre 1917 pouvait laisser espérer. Bien des révolutionnaires sincères et des anarchistes s’y sont laissés prendre.
On pourrait lui reprocher que son opposition à l’autocratie bolcheviste n’ait pas été plus nette et plus rapide alors qu’il l’avait, de son propre aveu, analysée presque à son arrivée à Petrograd au tout début de 1919. Il faut peut-être admettre la complexité de la situation, l’importance des enjeux, le doute sur la bonne attitude à adopter.
Je peux cependant regretter que l’évolution de la pensée de Victor Serge n’ait pas abouti à une réflexion positive sur la façon dont les choses auraient dû se passer pour que la révolution sociale trouve un aboutissement favorable.
Victor Serge dénonce les méfaits de la bureaucratie bolchevique mais il ne propose aucune autre alternative précise.
Au détour d’un paragraphe de ses mémoires, il évoque ce groupe d’anarchistes russes qui défendent la fédération de communes libres mais il se garde bien de prendre une position claire sur cet objectif.
Malgré son positionnement contre la bureaucratie, il ne franchit pas le pas d’expliquer les racines de sa naissance et de son maintien.
Je ne trouve aucune remise en cause de l’essence même du fonctionnement pyramidal du parti bolchevik ni de l’Etat, outil indispensable qui lui a permis de contrôler les moyens économiques et de coercition pour les utiliser à ses propres fins, confisquant ainsi la révolution en la tuant dans l’œuf.
Victor Serge n’avance pas l’explication naïve de Trotski et de ses disciples qui renvoient la faute de l’échec du bolchevisme à la personnalité manipulatrice qu’un seul homme qui se trouvait malencontreusement au mauvais endroit au mauvais moment, Staline.
Il ne fait aucun doute pourtant, pour moi que si Staline n’avait pas existé, un autre se serait chargé du même travail à commencer à Trotski lui-même parce que selon l’expression de Louise Michel : « Le pouvoir est maudit » et que parti et Etat sont, par excellence, les outils du pouvoir.
Victor Serge dénonce mais il n’ouvre aucune perspective.
Il s’indigne et subit lui-même ce que le léninisme engendre mais il en reste là, il ne propose rien. Si son témoignage est précieux, il n’ouvre aucune voie et alimente une réflexion par la négative.
Koubatchiche était pourtant un esprit avisé et toutes ses épreuves et expériences auraient pu lui permettre d’exprimer ce qu’il ne faut pas faire mais surtout ce qu’il aurait peut-être fallu faire.
kuhing
 

Re: Victor Serge - Mémoires d'un révolutionnaire"

Messagede Pïérô » 09 Mai 2012, 03:11

A titre informatif et élément d'Histoire (et sans que cela soit amené pour contredire ce qui est dit plus haut en une critique entendable et partageable, entièrement ou pour partie)

"Victor Serge, l'insurgé", documentaire.

VICTOR SERGE.

France 5 a diffusé le dimanche 25 mars 2012 un film documentaire consacré à la vie et à l'oeuvre littéraire de Victor Serge (1890-1947). Il est né à Bruxelles dans une famille d'exilés anti-tsaristes. Rédacteur à L'Anarchie, il est emprisonné à la suite du procès de la « Bande à Bonnot ». Il rejoint la Russie à l'annonce de la révolution. Membre de l'opposition de gauche du parti bolchevique, il connaît la prison puis la relégation. Expulsé d'URSS après des années d'interventions de militants et d'écrivains, il revient à Bruxelles en avril 1936.
Réfugié à Marseille en 1940, il rejoint l'année suivante le Mexique. Il est l'auteur de nombreux romans et essais dans lesquels il dénonce le totalitarisme et s'interroge sur le stalinisme. Ce film est réalisé par Carmen Castillo. Née en 1945 à Santiago du Chili, membre du MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire), elle
réussit à quitter le Chili pour la France en 1974. Elle a évoqué le Chili dans ses livres et ses films, notamment Rue Santa Fe (2007).

Victor Serge, l'insurgé réalisé par Carmen Castillo ; avec Carmen Castillo et Régis
Debray ; textes lus par Jacques Bonnaffé. JEM productions, 2011. 532 minutes.


http://www.jemproductions.fr/documentai ... -linsurge/


La Case du siècle

Victor Serge, l'insurgé

Documentaire

« Pourquoi survivre si ce n'est pour ceux qui ne survivent pas ? » Victor Serge
© Jem ProductionsIl fut anarchiste, révolutionnaire, trotskiste, mais aussi exilé, déporté, apatride, et toujours écrivain, fin observateur critique de son époque. Victor Serge revit dans ce film où, par la voix de Jacques Bonnaffé, sa pensée répond aux réflexions de la réalisatrice, exilée chilienne.

« Dans nos bagages, il y avait des armes et des livres. Ceux de Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire et L’An 1 de la révolution russe, nous rendaient lucides, donc forts. » Carmen Castillo a vécu dans la clandestinité sous la dictature de Pinochet. Exilée en France, elle rend aujourd’hui hommage, dans ce documentaire riche en images d’archives, à celui qui fut toute sa vie un dissident.
Victor Serge, de son vrai nom Viktor Lvovitch Kibaltchitch, naît en 1890 en Belgique de parents anarchistes russes et déjà en exil. « Dès avant même de sortir de l’enfance, écrit-il dans Les Hommes dans la prison, il me semble que j’eus très net ce sentiment qui devait me dominer pendant toute la première partie de ma vie, celui de vivre dans un monde sans évasion possible, où il ne restait qu’à se battre pour une évasion impossible. » Celui qui a rejoint très tôt les cercles anarchistes belges, mais surtout français, se retrouve mêlé à l’affaire de la bande à Bonnot, dont il a hébergé quelques membres. Accusé à tort de complicité, il est condamné à cinq ans de prison, ce qui lui vaudra une interdiction de séjour sur le territoire français. En 1919, il est échangé avec d’autres contre des prisonniers russes et débarque en pleine révolution soviétique à Petrograd. Il découvre le froid, la famine, les violences…

Dissident jusqu'au bout

L’Histoire qui s’écrit là, il la racontera en français dans ses multiples ouvrages. En même temps, il se met au service du Parti communiste. Mais ne tarde pas à dénoncer les exactions de Staline : « Une des fins poursuivies par le déchaînement d’insanités des procès de Moscou fut de rendre la discussion impossible. Le totalitarisme n’a pas d’ennemi plus dangereux que le sens critique. Il s’acharne à l’exterminer. » Fervent admirateur de Trotski « pour la lucidité de ses jugements politiques et économiques, la vigueur de son style, sa fermeté », il rallie sa cause et le soutient contre le pouvoir en place malgré les risques, ne cessant de revendiquer sa propre liberté de pensée. Ce qui lui vaut d’être arrêté en 1928, puis déporté en 1933 avec sa femme et son fils aux frontières de l’Oural. Pendant ces années noires, il poursuit inlassablement son travail d’écriture, dernier acte digne et libre.
En France, sa dénonciation du régime scandalise les communistes français. Seul l’écrivain Romain ­Rolland, un de ses rares fidèles, intercède auprès de Staline, qui autorise sa libération. Commence alors pour Victor Serge une longue période d’errance qui s’achève au Mexique, où il meurt dans la pauvreté en 1947. « C’est un homme qui voit clair en tout et qui est abandonné de tous, dit de lui Régis Debray. C’est le dissident de toutes les dissidences. »

Anne-Laure Fournier
http://www.france5.fr/et-vous/France-5- ... nsurge.htm


Victor Serge, l'insurgé - Extrait

Image------------ Demain Le Grand Soir --------- --------- C’est dans la rue qu'çà s'passe --------
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Re: Victor Serge - Mémoires d'un révolutionnaire"

Messagede bipbip » 02 Mar 2013, 15:34

Victor Serge : Carnets (1936-47)

Lire : Victor Serge : Carnets (1936-47)

Issu d’une famille de terroristes anti-tsaristes, anarchiste emprisonné en France et combattant à Barcelone, libertaire honni des anarchistes pour son ralliement au parti bolchevique en pleine révolution russe, militant de l’appareil de la IIIe Internationale emprisonné pour trotskisme par Staline, mis en quarantaine par les sectes trotskistes lorsqu’il soutient qu’aucune IVe Internationale ne peut être créée sans quelques partis nationaux sérieusement implantés, Victor Serge reste jusqu’à son dernier souffle inclassable. Il est resté à la recherche d’une révolution à laquelle il a consacré sa vie puis ses Mémoires ainsi que plusieurs romans portés par un vrai souffle et d’authentiques qualités littéraires. Lui l’ignore probablement mais il est sans nul doute l’un des premiers « communistes libertaires », tentant l’improbable pari de faire vivre le meilleur des traditions marxiste et anarchiste, à chaud, dans le torrent de l’histoire qui se construit. Quand la moindre erreur se paie cash.

Les Carnets, publiés cet hiver, témoignent de la vivacité et de la rigueur morale et intellectuelle du militant au crépuscule de sa vie. Très largement inédits, ils couvrent la période 1936-1947 de son départ en exil au Mexique puis aux États-Unis où il meurt en 1947. Au jour le jour se succèdent des considérations artistiques, des tentatives de prévisions géopolitiques sur la guerre et l’après-guerre, des descriptions touristiques, des réflexions toujours pointues sur l’actualité, des échos de son militantisme dans l’émigration. Et puis à l’occasion de tel ou tel décès, pas toujours naturel, le portrait de dizaines de dirigeants révolutionnaires de toutes nationalités qu’il eut l’occasion de fréquenter. Se dessine un univers plein de militants qui s’affrontent mais où les masses se font rares, laissant les uns et les autres à leurs erreurs ou à leurs crimes.

On peut lire ces épais Carnets comme un blog d’hier ou un dictionnaire en piochant de-ci de-là. Une manière de s’imprégner de la violence des espoirs et désespoirs forgés dans la fournaise des révolutions du court XXe siècle ; une introduction sans les lourdeurs d’un manuel. Pour celles et ceux qui connaissent déjà bien le sujet, on trouve ici mille détails, précisions, personnages, sensations vécues, points de vue personnels qui enrichissent en profondeur la réflexion. Nöel c’est dans un an, achetez le livre sans attendre !

Jean-Yves (AL 93)

• Victor Serge, Carnets (1936-47), Agone, 30 euros.
http://www.alternativelibertaire.org/sp ... rticle5185

Image

http://atheles.org/agone/memoiressocial ... index.html
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Re: Victor Serge - Mémoires d'un révolutionnaire"

Messagede bipbip » 19 Juin 2014, 02:00

Victor Serge (1ere partie)




Victor Serge (2eme partie)

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Re: Victor Serge - Mémoires d'un révolutionnaire"

Messagede bipbip » 13 Jan 2018, 19:07

Victor Serge et la révolution bolchevique

L'histoire de la révolution russe permet de comprendre les difficultés d'un processus d'insurrection. Cette histoire permet également de comprendre les erreurs et les limites d'une expérience historique incontournable.

La révolution d’Octobre 1917 en Russie alimente les débats. Les commémorations de cet événement historique proposent diverses interprétations. Octobre 17 peut être considéré comme un coup d’État bureaucratique. Les staliniens présentent au contraire la prise du Palais d’hiver comme la victoire des masses.

L’analyse de Victor Serge se révèle plus subtile. Il arrive en Russie en 1919. Il s’enthousiasme pour la révolution bolchevique. Mais il rejoint rapidement l’opposition de gauche. Victor Serge critique la dérive bureaucratique de la révolution lié au bolchevisme qui insiste sur le rôle central du parti. Il subit la répression et ne peut plus se consacrer à l’action politique. Il continue la lutte à travers ses écrits. Victor Serge propose son analyse historique dans L’an I de la révolution russe.

... http://www.zones-subversives.com/2017/1 ... que-5.html
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Re: Victor Serge - Mémoires d'un révolutionnaire"

Messagede bipbip » 03 Fév 2018, 16:48

Repenser le socialisme avec Victor Serge

« Autant d’entrailles que de cervelle ; rétif, mauvais caractère, pas accommodant pour un sou. En stratégie de carrière, zéro pointé. Irrécupérable. […] Alors, entre le chichi artiste et l’emmerdance savante, saumâtre entre-deux, un centaure mi-russe mi-français, mi-anar mi-bolcho, mi-esthète mi-activiste, travaille en cachette quarante ans durant, contre vents et marées, page après page, à rendre l’avenir des hommes un peu plus supportable », écrivit Régis Debray à propos de celui, nous parlons bien sûr de Serge, « l’homme double », qui, parmi d’autres, inspire notre revue. Sa biographe de référence, la professeure et journaliste américaine Susan Weissman, nous appelle à nous réapproprier sa mémoire afin de construire le socialisme démocratique de demain (mais nous n’oublions pas, en passant, qu’il y eut derrière le Trotsky exilé et traqué un leader autoritaire et sectaire, prêt à tout pour faire taire les marins de Kronstadt et Voline). Par Susan Weissman

Victor Serge eut un impact considérable sur le développement de la conscience des marxistes révolutionnaires, des libertaires et des anarchistes du monde entier. Il fut le trotskyste le plus connu de son temps, bien que sa relation avec le mouvement trotskyste ait été pour le moins controversée. Lorsque je raconte aux gens que j’écris sur Serge, ils me disent, invariablement, lesquels de ses livres les ont touchés ou influencés le plus — dans le monde anglo-saxon, il s’agit le plus souvent de son roman dialectique ayant trait aux purges, L’affaire Toulaév, ou de ses Mémoires d’un révolutionnaire. En France : S’il est minuit dans le siècle. Quant aux militants trotskystes, ils mentionnent généralement L’An I de la Révolution russe ou De Lénine à Staline, qu’il écrivit en seulement quinze jours, en 1936. En Amérique latine, son travail le plus lu est sa petite brochure Ce que tout révolutionnaire doit savoir sur la répression.

Cela pour dire que Serge renvoie à l’expression concrète et poétique d’une époque. Il était aux côtés des révolutionnaires marxistes qui refusèrent de se rallier à la contre-révolution stalinienne et qui luttèrent afin que leurs idées échappassent aux tentatives exterminatrices de Staline. C’est ce qui rend son travail si puissant. On a appelé Serge le poète, le barde, le journaliste et l’historien de l’Opposition de gauche¹. Il était également sa conscience. À l’instar de ses camarades de l’Opposition, Serge fut mis en marge de l’Histoire parce qu’il rejetait, d’un même élan, le capitalisme et le stalinisme. Sa contribution continue, aujourd’hui encore, de nous séduire puisqu’il n’a jamais compromis son engagement – celui de créer une société qui défend la liberté humaine, renforce la dignité humaine et améliore la condition humaine. Serge a vécu dans la tourmente de la première moitié du XXe siècle mais ses idées demeurent pertinentes pour les débats contemporains qui agitent notre mode post-soviétique et post-Guerre froide.

« Mis en marge de l’Histoire parce qu’il rejetait, d’un même élan, le capitalisme et le stalinisme. »

D’aucuns se demandent sans doute comment le travail de ce révolutionnaire pourrait être de quelque utilité à notre époque. Le XXe siècle a tiré sa révérence, emportant avec lui l’URSS effondrée ; les colossales batailles idéologiques qu’elle suscitait disparurent par la même occasion. De quelles façons, dès lors, les idées et les luttes portées par Serge, que l’on a pu dire dépassées, pourraient-elles résonner à nouveau ? Comment Serge pourrait-il être un homme de notre temps ? Avec la disparition du stalinisme, les vainqueurs de la Guerre froide ont eu le loisir de proclamer qu’« il n’y a aucune alternative » à la démocratie capitaliste de type occidental, alors même que les inégalités se creusent et que les nationalistes religieux usent à l’envi de la terreur. Au regard de l’insécurité et de l’incertitude que charrie notre temps, au regard de l’inégalité et de la grotesque réponse réactionnaire, une nouvelle génération a pris la rue pour réclamer un monde meilleur – et, qui plus est, celle-ci insiste sur le fait que cela est possible.

... https://www.revue-ballast.fr/victor-serge-socialisme/
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Re: Victor Serge - Mémoires d'un révolutionnaire"

Messagede bipbip » 15 Fév 2018, 22:01

Les évasions impossibles de Victor Serge

Claudio Albertani – que nos lecteurs connaissent pour avoir lu son « Toni Negri et la déconcertante trajectoire de l’opéraïsme italien » dans le numéro 13, septembre 2003, de notre bulletin – travaille depuis plusieurs années à une biographie de Victor Serge. La raison nous a semblé suffisante pour lui proposer d’introduire ce numéro, ce qu’il a accepté de bonne grâce. L’étude qu’il nous livre résulte de la fusion de deux textes : « Las evasiones imposibles de Victor Serge », datant de mai 2003 et déjà publié en espagnol, et « De exilio en exilio : Victor Serge en la Ciudad de México (1941-1947) », écrit en février de cette année et inédit à ce jour. Le portrait de Victor Serge qui se dégage de cette étude est, selon nous, fort juste, et il l’est d’autant que Claudio Albertani a pu compter sur le témoignage du peintre Vlady Kibaltchiche, son fils, installé à Cuernavaca (Mexique), et consulter ses archives personnelles. Gageons que le lecteur appréciera cette entrée en matière.

Victor-Napoléon Lvovich Kibaltchiche – alias Victor Serge, Le Rétif, Le Masque, Ralph, Victor Stern, Alexis Berlovski, Sergo, Siegfried, Gottlieb, V. Poderewski et quelques autres pseudonymes – naît en exil, à Bruxelles, le 31 décembre 1890, de parents russes, et meurt, toujours en exil, à Mexico, le 17 novembre 1947.

Une existence à la frontière de deux mondes : l’optimiste et hypocrite Europe d’avant la Grande Guerre et les sombres empires totalitaires de la première moitié du XXe siècle. Une vie de lutte passionnée contre l’un et l’autre. Militant dès l’âge de quinze ans, il connaît la prison à vingt-deux, participe aux révolutions russe, espagnole et allemande, développe ses activités dans quatre autres pays : la Belgique, la France, l’Autriche et le Mexique. Malgré sa grande intelligence et son talent, il ne succombe jamais, comme tant d’autres révolutionnaires, à la tentation de devenir un chef.

Le parcours d’un hérétique

Il commence à gagner sa vie à treize ans et exerce les métiers de dessinateur, photographe ambulant, gazier, typographe, traducteur, correcteur d’imprimerie. Une journée de travail de dix heures et un salaire de misère ne l’empêchent jamais de nourrir son esprit, d’étudier, de cultiver l’amitié. Il est vrai que, peut-être par tradition familiale, Victor dispose d’un bien très rare – encore plus rare de nos jours qu’à cette époque : la conscience sociale. Autodidacte, anarchiste convaincu, il donne sa première conférence à quinze ans. Le thème ? La révolution russe de 1905.

Encore adolescent, il part pour Paris où il se lie avec des anarchistes individualistes qui prônent une guerre à mort contre la société. Partageant leur indignation, mais non leurs méthodes, il est pourtant impliqué dans une tragique affaire où s’illustrent les activistes – romantiques et végétariens – de la bande à Bonnot. Innocent, il refuse de les dénoncer, purgeant ainsi, et uniquement pour cette raison, cinq années d’emprisonnement. Sa première condamnation. Il y en aura d’autres.

Libéré en 1917, il passe juste à temps les Pyrénées pour participer au soulèvement manqué de juillet à Barcelone. Il commence alors à signer ses articles, dans la presse anarcho-syndicaliste, sous le pseudonyme de Victor Serge, qu’il gardera jusqu’à la fin de ses jours.

Quand brille, au lointain, la flamme de la révolution russe, Victor entend l’appel de ses origines et, après de multiples aventures et un séjour prolongé dans un camp de concentration français, arrive à Petrograd au début de 1919. Dans ce « monde mortellement glacé », il se trouve des racines et, en pleine guerre civile, adhère avec enthousiasme, comme d’autres anarchistes de cette époque, à la cause de Lénine.

« Nous sortons du néant, nous entrons dans le domaine de la volonté... Un pays nous attend où la vie recommence à neuf... », écrit-il dans Mémoires d’un révolutionnaire [1]. Ce qui suit relève de l’histoire : Victor Serge participe à la fondation de l’Internationale communiste (Komintern) et devient membre du conseil des commissaires du peuple de la Commune du Nord (Petrograd). Ce faisant, il ne met jamais en veilleuse sa sensibilité libertaire à fleur de peau et sa forte indépendance d’esprit, qualités qui l’inciteront, par la suite, à se livrer à une féroce critique du stalinisme. Combattant, journaliste, traducteur, organisateur des services de presse du Komintern, agent clandestin en Allemagne, membre de l’Opposition de gauche à partir de 1924, Victor Serge vit de l’intérieur l’échec de la révolution en Europe et la dégénérescence progressive du régime soviétique. Sans jamais perdre l’espoir, cependant, d’une transformation sociale radicale.

C’est relativement tard qu’il commence à écrire. « Pas par amour de la “littérature” », précise-t-il, mais parce qu’ « il faut témoigner sur ce temps ; le témoin passe mais il arrive que le témoignage reste » [2]. Le besoin naît en 1928, alors qu’il se remet d’une grave maladie où il a frôlé la mort. L’écriture devient, dès lors, une nouvelle raison de vivre. « Mon activité antérieure, témoigne-t-il, m’apparut tout à coup comme futile et insuffisante. L’impulsion que je reçus alors – plus exactement qui naquit en moi – fut d’une telle vigueur qu’elle s’est maintenue jusqu’à ce jour, dans les circonstances les plus contraires. » [3]

Bien que sa maîtrise du russe soit parfaite, Victor Serge choisit d’écrire en français, sa langue natale. Il est vrai que ses chances d’être édité en URSS sont nulles. Arrêté une première fois en 1928, il connaît une période de profonde solitude, où, s’attendant à chaque instant à recevoir la visite de la police secrète, il écrit sans cesse, affinant ses idées.

En 1933, Serge est envoyé en résidence forcée à Orenburg, antichambre géographique et politique de la Sibérie. À cette époque, presque personne ne sort d’URSS – encore moins de captivité –, mais la campagne qu’organisent ses amis français autour de « l’affaire Victor Serge » et la discrète intervention de Romain Rolland en sa faveur rendent la chose possible [4]. Cas pratiquement unique dans l’histoire du communisme, Serge, son épouse Liouba Alexandrovna Roussakova et ses deux enfants, Vlady et Jeannine, peuvent quitter l’URSS. C’est le l7 avril 1936, quelques mois avant les procès de Moscou, qu’ils débarquent à Bruxelles.

À partir de ce moment, notre auteur n’a plus qu’une obsession : raconter la tragédie de la révolution triomphante qui se dévore elle-même. Plein de sa propre expérience, il explore tous les genres : mémoires, romans, correspondances, essais et études historiques, sans compter des centaines d’articles et un nombre incalculable de pages restées inédites. Quelques mois après son arrivée en Europe occidentale, il publie Destin d’une révolution [5], première étude de l’univers concentrationnaire soviétique.

À travers cinq romans d’une grande force épique, Victor Serge s’attachera à décrire les grands soulèvements révolutionnaires auxquels il fut mêlé, mais aussi les réussites et les échecs de leurs protagonistes : les prisonniers dans la France de la Belle Epoque dans Les Hommes dans la prison, les insurgés de Barcelone en 1917 dans Naissance de notre force, les défenseurs de Petrograd en 1919 dans Ville conquise, les vieux bolcheviques déportés en 1933-1936 dans Il est minuit dans le siècle et le drame de la fidélité au Parti à l’époque des grandes purges dans L’Affaire Toulaev, probablement son chef-d’œuvre [6].

Étrange paradoxe : cet homme, qui fut avant tout un révolutionnaire, vit se briser l’espoir de « transformer la société », s’excusa presque d’oser écrire des romans et finit par laisser une œuvre littéraire admirable qui transcende toutes les frontières et où, comme le dit son fils, le peintre Vlady, « l’éthique se mue en esthétique ». Une œuvre qu’il composa dans l’errance, confronté à d’énormes difficultés matérielles, plusieurs fois dépouillé du peu qu’il possédait, poursuivi par la police et les dictatures, avec pour seul et unique désir l’impérieuse nécessité de redonner vie à des êtres humains uniques et inconnus.


L’envers de l’histoire

Les Mémoires d’un révolutionnaire expriment avec une force particulière l’idée de littérature de témoignage, qui traverse toute l’œuvre de Victor Serge. Au fur et à mesure qu’on pénètre dans ce « monde sans évasion possible où il ne restait qu’à se battre pour une évasion impossible » [7], le lecteur plonge dans le destin impénétrable des héros anonymes et vaincus. Aucune condescendance, cependant. « J’exècre le rôle de victime », écrit Victor Serge. « Il n’y a de pire que l’autre. Une nécessité pareille à une complicité rattache souvent la victime au tourmenteur, le supplicié au bourreau. » [8]

Il en résulte une histoire faite de beaucoup d’histoires ou, si l’on préfère, un roman polyphonique où les acteurs, individuels et collectifs, jouent tour à tour leur rôle, nous renvoyant une image grandiose d’une humanité en mouvement. Et l’une des vertus des Mémoires d’un révolutionnaire tient, précisément, à sa profondeur plastique. Comme dans une fresque monumentale, les grandes étapes du drame révolutionnaire se succèdent, l’une après l’autre, dans un ordre implacable. La fin était-elle implicitement contenue dans le commencement ? Serge pense que non. Le stalinisme a triomphé, mais le dénouement aurait pu être différent. Même le mot « destin », qu’il emploie fréquemment, n’implique aucune nécessité mécanique ; il exprime plutôt la possibilité de revenir à l’histoire, de saisir pour l’avenir l’héritage de ses opportunités perdues.

Quand prit fin la guerre civile, nous dit Victor Serge, on aurait pu chercher la solution des problèmes de la nouvelle société dans la démocratie ouvrière et dans la liberté d’opinion plutôt que dans le monopole du pouvoir, la répression des hérétiques et le parti unique. La création de la Tcheka, insiste-t-il, avec ses méthodes d’inquisition secrète, fut une erreur tragique, comme le fut la répression barbare exercée, en 1921, contre les marins de Cronstadt qui, loin d’être des contre-révolutionnaires, exigeaient la démocratie. Dans tout cela, la responsabilité du Parti bolchevique est énorme, et l’écrire vaudra à Victor Serge une douloureuse, mais nécessaire, rupture avec Léon Trotski [9].

Recherche incessante d’alternatives libertaires et refus de tout pensée close, telle est la grande leçon que l’on peut tirer de la lecture des Mémoires d’un révolutionnaire. Pessimiste de la raison, Victor Serge ne perd pas plus espoir qu’il ne renonce au projet socialiste des origines, dont il fait l’axe central de toute une vie. C’est cette approche qui fait l’originalité de ce livre, si différent, par ailleurs, de tous ceux qui ont traité du communisme. Une récente anthologie sur le totalitarisme, rassemblée par Enzo Traverso [10], inclut, ainsi, deux textes de notre auteur, dont l’un – un fragment d’une lettre de 1933 figurant dans les Mémoires d’un révolutionnaire [11] – constitue probablement la première contribution d’orientation marxiste où l’on emploie le terme totalitarisme dans son sens actuel. De son côté, Adam Hochschild, auteur d’une importante étude sur les survivants des camps de concentration d’URSS, fait des mêmes Mémoires un « classique oublié », une clef indispensable pour comprendre les origines de la terreur soviétique dans les années 1920-1930 [12]. Inventaire des espoirs du siècle passé et évaluation lucide de ses échecs, les Mémoires d’un révolutionnaire se ferment sur un bilan amer, contrasté, et finalement encourageant : « Nous ne sommes vaincus que dans l’immédiat, y écrit Victor Serge. Nous avons apporté dans les luttes un certain maximum de conscience et de volonté, de beaucoup supérieure à nos propres forces... Nous avons tous quantité d’erreurs et de fautes derrière nous parce que la démarche de toute pensée créatrice ne saurait être que vacillante et trébuchante... Cette réserve faite, qui appelle les examens de conscience, nous avons eu étonnamment raison. » [13]


D’exil en exil : le Mexique (1941-1947)

Les Mémoires d’un révolutionnaire s’arrêtent « au seuil du Mexique ». Dernière étape d’une existence d’éternel proscrit, le séjour mexicain de Victor Serge occupe le plus souvent une place marginale dans les essais biographiques qu’on lui consacre. Ici, et pour d’évidentes raisons de proximité psycho-géographiques, on lui accordera l’importance que, d’après nous, il mérite à plusieurs points de vue.

Victor Serge arrive au Mexique le 5 septembre 1941, en compagnie de son fils Vlady, après une pénible expédition faite d’attentes et de détours par Marseille, Casablanca, la Martinique, Ciudad Trujillo (Saint-Domingue), La Havane et Mérida. Pour tout bien, père et fils possèdent deux lourdes malles emplies de manuscrits, d’aquarelles et de dessins, une valise de vêtements et quelques objets de famille sauvés à grand-peine du naufrage. Pour seule pièce d’identité, une pauvre fiche d’immigrants apatrides expédiée le 28 janvier 1941 de Marseille par le consul général du Mexique, Gilberto Bosques, diplomate courageux et bienfaiteur de centaines de réfugiés antifascistes.

Les cheveux gris, de taille moyenne, robuste, Victor Serge paraît alors un peu plus que ses 51 ans. Il émane de son regard une force tranquille, une profonde intégrité, une pointe de lassitude aussi. À l’aéroport Benito Juarez de Mexico, les attend la silhouette familière de l’écrivain Julián Gorkin (Julián Gómez Garcia). Il est accompagné de l’éditeur Bartolomeu Costa Amic et du journaliste Enrique Gironella (Eric Adroher i Pascual). Tous trois sont des membres importants du Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM), parti communiste espagnol dissident dont le secrétaire général, Andres Nin, grand ami de Serge, a été assassiné à Barcelone par des agents soviétiques. Tous trois sont aussi des réfugiés politiques, survivants d’un autre drame : la révolution espagnole.

Dans les mois précédant l’arrivée de Victor et de Vlady, Gorkin, Costa Amic et Gironella ont exercé une pression discrète, mais constante, auprès des autorités mexicaines pour activer la venue de leurs amis. « Sans eux, écrit Victor dans ses Mémoires, j’étais presque irrémissiblement perdu. Destin privilégié, c’est la deuxième fois en six ans que ce miracle rationnel de la solidarité s’accomplit pour moi. Nous nous tenons ainsi, d’un bout à l’autre, peu nombreux, mais sûrs les uns des autres. » [14] Eux et les autres, ces « peu nombreux » qui permirent pourtant à ces « individus sans État ni nation », à ces proscrits de fuir la peste brune, il faut les citer pour le coup : Varian Fry, un Nord-Américain courageux qui, de Marseille, risque sa vie pour sauver des artistes et des intellectuels menacés [15] ; Nancy et Dwight Mac Donald [16], des activistes de la gauche new-yorkaise ; Max Eastman [17], un ancien collaborateur de Léon Trotski ; Frank Tannenbaum, le grand historien de la révolution mexicaine [18].

Épuisés par leur long périple, Victor et Vlady passent leur première nuit mexicaine à l’hôtel Gillow, situé dans le centre-ville, non loin d’Isabel la Catolica et de Cinco de Mayo, et qui existe encore. Nul doute qu’ils savourèrent le plaisir de dormir enfin tranquilles.

Premières impressions de Mexico ? La ville a de quoi étonner le visiteur débarquant d’une Europe de toutes les pénuries. L’ambiance y est frivole et la foule festive ; les automobiles importées des États-Unis y étalent leur luxe ; les cafés y débordent de clients jusque tard dans la nuit ; les clinquantes réclames publicitaires y affichent leur modernisme agressif ; dans les cinémas, Arturo de Cordoba, jeune premier de l’époque, fait salle comble.

Mais Serge comprend vite que le Mexique est un pays excessif, où l’opulence la plus flagrante et la misère la plus extrême coexistent et semblent s’ignorer mutuellement. Les mesures révolutionnaires du président Lázaro Cardenas ont, certes, bénéficié aux ouvriers et aux paysans, mais désormais un autre vent souffle. Élu l’année précédant l’arrivée de Serge, au terme d’un processus électoral contesté, le gouvernement du président Manuel Ávila Camacho a tout du régime de transition. Transition vers quoi ? Rien n’est sûr. Tandis qu’à Mexico, le tout nouveau chef du département du District fédéral, Javier Rojo Gómez, planifie des travaux ambitieux pour la ville, les campagnes s’enfoncent dans la misère. Là-bas, la vie s’écoule comme avant, selon ses rythmes séculaires, faits de lenteur et de violence. Observateur subtil, Serge est frappé par la culture indigène, en étudie sérieusement les racines et comprend que l’avenir du Mexique ne passe pas par l’imitation du pire qu’offre le modèle nord-américain. Pour aller de l’avant, pense-t-il, le pays doit chercher une autre voie. La fréquentation du Mexique lui permettra d’élargir ses horizons intellectuels. Serge y pressent en tout cas l’importance de l’homme « non européen » ; il y exprime aussi des opinions très actuelles sur le pays. Celle-ci, par exemple : « Le Mexique est un pays en deux tons, sans classes moyennes ou insignifiantes ; en haut la société du dollar, en bas la primitivité, souvent la misère, de l’Indien. » [19]

Dès son arrivée au Mexique, les difficultés matérielles pointent. Malgré ses nombreux talents, Serge éprouve les pires difficultés à trouver un emploi correspondant à ses capacités. Supportant avec dignité de travailler pour une misère, il survit en économisant sur tout : les timbres, le papier (pelure, le moins cher) sur lequel il écrit ses manuscrits, les cafés – très populaires parmi les exilés – qu’il ne fréquente jamais, faute d’argent, de temps aussi. Il parvient à louer un petit appartement, rue Pedro Baranda, puis partage celui de Julián Gorkin, rue Victoria, avant de se fixer finalement rue Hermosillo de la Colonia Roma. Mais son principal sujet d’angoisse tient, alors, au sort de ses proches restés en Europe : sa fille Jeannine, âgée d’à peine cinq ans ; son ex-épouse Liouba qui, nerveusement épuisée, se trouve internée dans une clinique psychiatrique du côté d’Aix ; sa nouvelle compagne, enfin, la future archéologue Laurette Séjournée. Il lui faut attendre mars 1942 pour que Jeannine et Laurette puissent, après beaucoup de difficultés, le rejoindre à Mexico [20] et que, sur ce plan-là au moins, il connaisse une certaine quiétude.

En règle générale, pourtant, les temps sont difficiles. Des histoires d’espions nazis atterrissant dans des régions éloignées du Mexique pour attiser clandestinement la propagande belliciste contribuent à amplifier le sentiment que le pays ne pourra pas se soustraire longtemps au conflit mondial. Des titres de presse sur huit colonnes enregistrent jour après jour l’avancée apparemment irrésistible des troupes allemandes en territoire soviétique [21]. Le Mexique fait l’effet d’un chaudron où bouillonnent des idéologies contraires servies, en toute impunité, par des agents de l’Axe, des États-Unis et, plus particulièrement, de l’Union soviétique, dont le dernier fait d’armes est l’assassinat de Trotski. Un Mexique de tous les dangers, en somme.

Assurer la survie de sa famille, certes, mais surtout continuer d’écrire, de porter témoignage, avant que le destin s’en mêle. Ces années mexicaines furent, pour Serge, de grande solitude, mais aussi d’intense créativité. Il écrit « pour le seul tiroir », à la fois conscient de la valeur de son œuvre et convaincu que l’époque n’est pas mûre pour la recevoir, mais il écrit du matin au soir, sans s’accorder le moindre repos, presque frénétiquement, comme tenaillé par une sorte de quête mystique. En cinq ans, sa production atteint des niveaux impressionnants. Qu’on en juge : outre qu’il achève la rédaction des Mémoires d’un révolutionnaire, il rédige Les Années sans pardon, Carnets, les Derniers Temps [22] et Vie et mort de Léon Trotski [23]. À cela, qui n’est pas rien, il faut ajouter une quantité infinie de nouvelles, poèmes, essais, dont certains demeurent inédits, et d’articles, qui lui permettent de toucher quelques subsides et sont publiés dans la presse nord-américaine, grâce à son ami Dwight Mac Donald, et latino-américaine. Serge y aborde des thématiques aussi différentes que le Mexique précolombien [24], l’antisémitisme, la guerre du Pacifique, le Japon, l’Allemagne, le ghetto de Varsovie, tant d’autres encore.

Pourtant, Serge, qui fut d’abord écrivain, n’accorde qu’une importance secondaire à son travail de création littéraire. Pour le moins, il ne le sépare pas de son activité politique au sein d’une « émigration socialiste composite et plutôt défavorisée », cette communauté militante n’ayant, comme il le dit lui-même, « jamais cessé de maintenir [sa] protestation contre tous les despotismes sans exception » ni « consent[i] à dénoncer certains camps de concentration en faisant le silence sur d’autres... » [25]

Avec quelques-uns de ces exilés non conformes – et parmi eux, entre autres, les « poumistes » espagnols Julian Gorkin, Narciso Molins i Fabregas, Sergio Balada, le « psopiste » français Marceau Pivert, le poète Benjamin Péret, l’ex-communiste italien Paul Chevalier (Léo Valiani), l’écrivain polonais Jean Malaquais (Vladimir Malacki) et l’ex-communiste allemand Gustav Regler –, Victor Serge fonde un petit cercle de réflexion, « Socialismo y Libertad », animé du désir de reconstruire, au-delà des anciennes divisions entres socialistes, anarchistes et communistes, un grand mouvement socialiste internationaliste. Le groupe éditera deux revues d’excellente facture : Análisis, et plus encore Mundo – dont Vlady et José Bartoli seront les illustrateurs. Outre des informations sur la résistance antifasciste en Europe, on y trouve des analyses de haut niveau sur la culture mexicaine, l’indigénisme, le cardénisme, la problématique latino-américaine, mais aussi sur la psychologie, le bolchevisme, la question juive, le nationalisme et la question du totalitarisme, abordée sans céder aux sirènes de la propagande pro-américaine et dans une double perspective, européenne et latino-américaine.

Jusqu’à nos jours, l’histoire est demeurée résolument muette sur cette expérience, à bien des égards unique, du groupe « Socialismo y Libertad » [26] et de sa revue, Mundo, qui représenta l’un des rares espaces de débat et d’analyse politiques où, au-delà de tout dogmatisme et sectarisme de chapelle, des socialistes de diverses tendances purent réellement échanger des idées. Inutile de préciser qu’en son temps ce projet éditorial se heurta à la franche hostilité d’une gauche mexicaine largement inféodée aux directives de Moscou et qui s’arrangea pour le déconsidérer et le boycotter. Ainsi, parce qu’ils étaient la conscience inaudible d’une révolution russe ayant accouché du pire, la rencontre de Serge et de ses amis avec le Mexique eut tout du rendez-vous manqué et de l’hypothèse impossible.

Manipulés dans la coulisse par des agents d’influence pro-soviétiques – parmi lesquels Otto Katz, Léo Zuckermann, Paul Merker, Anna Seghers, Ludwig Renn et Vittorio Vidali –, le Parti communiste mexicain et le journal El Popular, dirigé par Vicente Lombardo Toledano, entreprennent une campagne visant à obtenir l’expulsion de Serge et de ses compagnons du Mexique sous l’extravagante accusation d’être des agents du nazisme [27].

« Dans les rues de Mexico, écrit Serge, j’éprouve la sensation singulière de n’être plus hors du droit. N’être plus l’homme traqué, en sursis d’internement ou de disparition... “Méfiez-vous, me dit-on seulement, de certains revolvers” Cela va de soi. J’ai trop vécu pour ne vivre que dans l’immédiat. » [28] La méfiance était bonne conseillère puisque, le 1er avril 1943, il échappe à une tentative d’assassinat quand, aux cris de « Mort à la Cinquième Colonne », une centaine de nervis staliniens armés de poignards, de matraques et de pistolets, assiègent le local du Centre culturel ibéro-mexicain où Serge doit s’exprimer en public.

Si elle n’atteignit pas son principal objectif, la campagne stalinienne de discrédit contribua à isoler politiquement le groupe « Socialismo y Libertad », et Serge du même coup. De fait, il eut ici peu d’amis. Le plus proche d’entre eux fut sans doute le psychanalyste juif autrichien Fritz Fraenckel, qui avait organisé, en Espagne, le service sanitaire des Brigades internationales avant de devenir un adversaire définitif du totalitarisme stalinien [29]. Personnage méconnu, F. Fraenckel exerça une profonde influence sur Serge, le poussant à étudier la relation complexe entre psychologie et socialisme que notre auteur analysera dans un texte portant le même titre publié dans Mundo. Parmi les amis mexicains, il faut citer Octavio Paz, même si la seule personne avec laquelle il entretint des liens de profonde amitié fut certainement Ramón Denegri, vieux magoniste et ex-ambassadeur du Mexique auprès de la République espagnole.

Victor Serge meurt le 17 novembre 1947 dans un taxi, seul, avec, en poche, un poème – Mains – qu’il n’est pas parvenu à remettre à Vlady. Le chauffeur dépose le corps au poste de police le plus proche. Écoutons le témoignage de son ami Julián Gorkin : « Passé minuit, nous trouvâmes le corps. Dans une pièce aux murs gris, nue et misérable, il était étendu sur une vieille table d’opération. Les semelles de ses chaussures, usées jusqu’à la corde, étaient trouées. Il portait une chemise d’ouvrier. Un morceau de sparadrap maintenait sa bouche fermée, cette bouche qu’aucune des tyrannies n’était parvenu à bâillonner. Ce corps aurait pu être celui d’un vagabond recueilli par charité. Mais n’avait-il pas été un éternel errant de la vie et de son idéal ? Son visage portait encore une expression d’ironie amère et de protestation, la dernière de Victor Serge, un homme qui, sa vie durant, avait protesté contre les injustices humaines » [30]. Cause de la mort : attaque cardiaque, selon le rapport médical. Comme Tina Modotti, ex-agent soviétique, morte de la même manière : dans un taxi et d’une attaque cardiaque... Empoisonnement ? Improbable, mais des doutes subsistent. Notons simplement que Serge était effectivement malade du cœur et ajoutons qu’aucune autopsie ne fut pratiquée. Quelques jours après le décès de Serge, Ramón Denegri confie à Vlady : « Il faut que vous sachiez que l’on a tué votre père. » Ainsi, la vérité sur la mort de Victor Serge ne sera jamais sûre.

Claudio ALBERTANI

[Traduit de l’espagnol par Monica Gruszka.]


[1] Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire et autres écrits politiques 1908-1947, Paris, Robert Laffont, collection « Bouquins », 2001, p. 556. Édition présentée par Jil Silberstein et établie et annotée par Jean Rière.

[2] Mémoires d’un révolutionnaire..., op. cit., p. 808.

[3] Victor Serge, Carnets, Arles, Actes Sud, 1985, p. 115.

[4] Sur le sujet, lire « L’affaire Victor Serge et la gauche française », de Jean-Louis Panné, in Communisme, n° 5, 1984, pp. 89 à 104.

[5] Victor Serge, Destin d’une révolution. URSS 1917-1937, Paris, Grasset, 1937, 326 p. Réédition in Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire et autres écrits politiques 1908-1947, op. cit., pp. 315 à 493.

[6] Ces cinq romans furent réunis dans Les Révolutionnaires (cycle romanesque) par Le Seuil, en 1967. Les Hommes dans la prison, Naissance de notre force et Ville conquise ont été réédités par Climats en 2004.

[7] Mémoires d’un révolutionnaire..., op. cit., p. 501.

[8] Victor Serge, Les Années sans pardon, Paris, La Découverte-Poche, 2003, p. 80.

[9] Mémoires d’un révolutionnaire..., op. cit., pp. 792 et suivantes. En 1937, Serge soutint une forte polémique avec Trotski, dont la presse militante de l’époque se fit l’écho. Dans les années qui précédèrent le crime de Coyoacan, les relations entre les deux opposants étaient devenues difficiles, car, en plus de juger prématurée la création de la IVe Internationale, Serge cherchait à expliquer la dégénérescence soviétique par certaines erreurs de la vieille garde bolchevique, chose que Trotski ne pouvait tolérer. L’autre élément de discorde concernait le Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM), parti avec lequel Trotski avait rompu tout lien à la suite de sa participation au Frente popular espagnol.

[10] Enzo Traverso, Le Totalitarisme. Le XXe siècle en débat, Éditions du Seuil, Paris, 2001, pp. 278 à 281.

[11] Mémoires d’un révolutionnaire..., op. cit., p. 733. On y lit : « À l’heure actuelle, nous sommes de plus en plus en présence d’un État totalitaire, castocratique, absolu, grisé de sa puissance, pour lequel l’homme ne compte pas. »

[12] Adam Hochschild, The Unquiet Ghost. Russians Remember Stalin, Penguin Book, 1995, p. 290.

[13] Mémoires d’un révolutionnaire..., op. cit., p. 810.

[14] Mémoires d’un révolutionnaire..., op. cit., p. 813.

[15] Varian Fry (1908-1967) raconta cette histoire dans La Liste noire, Paris Plon, 1999.

[16] Dwight Mac Donald (1906-1982), responsable de la revue Politics, et sa compagne Nancy firent leur possible pour faire venir Victor Serge aux États-Unis. Sans succès.

[17] Max Eastman (1883-1999) dirigea, de 1910 à 1917, l’importante revue new-yorkaise The Masses.

[18] Ancien militant des Industrial Workers of the World (IWW) et sympathisant magoniste, Frank Tannenbaum avait personnellement demandé à son ami le président Lázaro Cardenas l’asile politique pour Serge et sa famille, démarche qui finit par aboutir, après de nombreuses tracasseries bureaucratiques, un an plus tard.

[19] Victor Serge, Lettres à Antoine Borie, originellement publiées dans Témoins n° 21 (Suisse, février 1959), et opportunément rééditées dans ce numéro d’À contretemps.

[20] Malgré tous ses efforts, Serge ne parvint pas, en revanche, à rapatrier Liouba. Celle-ci traîna tragiquement sa folie très longtemps après la mort de Victor Serge, puisqu’elle décéda, à Marseille, en 1984.

[21] Sur cette question, Serge écrivit Hitler contre Staline, seul livre qui fut publié de son vivant au Mexique, en 1942, aux éditions Quetzal, dirigées par Costa Amic.

[22] Victor Serge, Les Derniers Temps, Grasset, « Les Cahiers rouges », Paris, 1998.

[23] Victor Serge, Vie et mort de Léon Trotski, Paris, La Découverte-Poche, 2003. Pour écrire cette première biographie du « Vieux », Victor Serge compta sur la précieuse collaboration de Natalia Sedova, veuve de Trotski. La rupture entre Serge et Trotski n’avait, en effet, affecté en rien, l’amitié réciproque que se vouaient Victor et Natalia. Vlady se souvient encore, par exemple, que son père était ému aux larmes lorsqu’il rencontra Natalia Sedova peu après son arrivée au Mexique.

[24] J’ai retrouvé parmi les textes inédits de Victor Serge conservés par Vlady, un long essai, presque un livre, consacré aux cultures précolombiennes.

[25] « Entretien avec Victor Alba (16 octobre 1947) », in Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire et autres écrits politiques 1908-1947, op. cit., p. 895.

[26] Un autre groupe « Socialismo y Libertad », animé par Julien Coffinet et Luce Fabbri, publia, entre septembre 1943 et juin 1944, à Montevideo, six numéros d’une excellente revue portant même nom. Indépendant du groupe de Mexico, « Socialismo y Libertad » de Montevideo s’inspirait pourtant de principes similaires et maintenait des contacts serrés avec les « Mexicains ». Lire à ce propos « L’exil de Julien Coffinet ou un marxiste hérétique à Montevideo », de Charles Jacquier, in Dissidences, n° 12-13, octobre 2002-janvier 2003, pp. 79 à 83.

[27] Le 13 janvier 1942, El Popular titrait : « Les députés dénoncent les dangereuses activités de la Cinquième Colonne trotskiste. » Les dénoncés sont Victor Serge, Marceau Pivert, Gustav Regler et Julián Gorkin. La calomnie laissa trace dans les registres de l’histoire, puisque, aussi incroyable que cela puisse paraître, j’ai trouvé, dans les Archives générales de l’État, le nom de Victor Serge sur une liste de dangereux étrangers catalogués comme « nazifascistes ».

[28] Mémoires d’un révolutionnaire..., op. cit., p. 813.

[29] On lira un magnifique portrait de Fritz Fraenckel dans les Carnets de Victor Serge, op. cit., pp. 103 à 107.

[30] Julián Gorkin, La muerte en México de Victor Serge, Paris, 1957. Ce texte est disponible, en espagnol, sur http://www.fundanin.org/


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