Les anarchistes dans la Révolution mexicaine

Les anarchistes dans la Révolution mexicaine

Messagede Pïérô » 07 Avr 2011, 14:47

Un dossier bien fait dans Alternative Libertaire de décembre, et consultable en ligne : http://www.alternativelibertaire.org/sp ... rticle3869

édito :

Quand, entre 1917 et 1920, la Révolution russe a soulevé d’enthousiasme le cœur des révolutionnaires de tous pays, on a lu avec avidité les moindres nouvelles publiées dans la presse bourgeoise sur les soviets, la guerre civile, les collectivisations. Les informateurs fiables se faisant rares, on a disséqué les dépêches avec la plus pointilleuse circonspection, tâchant de lire, entre deux lignes de calomnies, les informations utiles à la cause. On s’est disputé sur la nature de la révolution – démocrate ou socialiste ? On a discuté du rôle exact des bolcheviks, des anarchistes, de leur politique d’alliance et de la nécessité d’une phase dictatoriale. On a prétendu se saisir des enseignements de la Révolution russe pour réviser les clivages traditionnels entre anarchisme, socialisme et syndicalisme.

Ces débats, qui agitèrent le mouvement libertaire entre 1917 et 1921, sont relativement bien connus. Ce qui l’est moins, c’est qu’ils avaient eu leur préfiguration en miniature avec la Révolution mexicaine débutée en novembre 1910. Cette guerre civile de plus de dix ans opposa de nombreuses tendances rivales : porfiristes, madéristes, villistes, zapatistes… Parmi elles, les « magonistes », des anarchistes qui n’eurent de cesse d’appeler le prolétariat des champs et des usines à combattre exclusivement pour ses propres intérêts.

Cent ans plus tard, la façon dont les magonistes ont tenté de peser sur le cours des événements invite encore les révolutionnaires à la réflexion.



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Re: Les anarchistes dans la Révolution mexicaine

Messagede Pïérô » 09 Jan 2013, 01:39

Les anarchistes dans la révolution mexicaine

Texte sur la participation et l’influence libertaire dans la révolution mexicaine, en particulier dans le mouvement zapatiste d’alors.

Traduction toute chaude pas le CATS (Collectif Anarchiste de Traduction et Scannérisation) :
http://ablogm.com/cats/


---> Les anarchistes dans la révolution mexicaine, PDF (153,0 Ko, 4 hits) :
http://ablogm.com/cats/download/157/
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extrait du programme et du manifeste des anarchistes mexicai

Messagede indignados » 23 Aoû 2013, 08:46

n

extrait du programme et du manifeste des anarchistes mexicains 1911
3 août 2013,

Abolir le principe de propriété privée signifie l'anéantissement de toutes les institutions politiques, économiques,
sociales, religieuses et morales qui composent le milieu dans lequel s'asphyxient la libre initiative et
la libre association des êtres humains qui se voient obligés, pour ne pas périr, d'établir entre eux une
concurrence acharnée, de laquelle sortent triomphants, non pas les meilleurs, ni les plus dévoués, ni
les mieux dotés dans le physique, dans le moral ou dans l'intellectuel, mais les plus malins, les plus
égoïstes, les moins scrupuleux, les plus durs de coeur, ceux qui mettent leur bien-être personnel au dessus
de n'importe quelle considération de solidarité et de justice humaine.

Sans le principe de propriété privée, le Gouvernement n'a pas de raison d'être, car il est seulement
nécessaire pour tenir en respect les déshérités dans leurs querelles ou dans leurs révoltes contre les
détenteurs de la richesse sociale ; n'aura pas de raison d'être, non plus, l'Église dont l'objet exclusif
est d'étrangler dans l'être humain la révolte innée contre l'oppression et l'exploitation en prêchant la
patience, la résignation et l'humilité, faisant taire les cris des instincts les plus puissants et féconds
avec la pratique de pénitences immorales, cruelles et nocives à la santé des personnes ; et pour que
les pauvres n'aspirent pas aux jouissances de la terre et constituent un danger pour les privilèges des
riches, ils promettent aux humbles, aux plus résignés, aux plus patients, un ciel qui se balance dans
l'infini, plus loin que les étoiles qu'on arrive à voir...

Capital, Autorité, Clergé : voilà la sombre trinité qui fait de cette belle terre un paradis pour ceux
qui sont arrivés à accaparer dans leurs griffes par l'astuce, la violence et le crime, le produit de la
sueur, des larmes, du sang et du sacrifice de milliers de générations de travailleurs, et un enfer pour
ceux qui avec leurs bras et leur intelligence travaillent la terre, conduisent les machines,
construisent les maisons, transportent les produits ; de cette façon, l'humanité se trouve divisée en
deux classes sociales aux intérêts diamétralement opposés : la classe capitaliste et la classe
ouvrière ; la classe qui possède la terre, les machines de production et les moyens de transport des
richesses, et la classe qui ne peut compter qu'avec ses bras et son intelligence pour se procurer la
subsistance.

Entre ces deux classes sociales il ne peut exister aucun lien d'amitié ni de fraternité, parce que la
classe possédante est toujours disposée à perpétuer le système économique, politique et social qui
lui garantit la tranquille jouissance de ses pillages, tandis que la classe ouvrière fait des efforts pour
détruire ce système inique pour instaurer un milieu dans lequel la terre, les maisons, les moyens de
production et les moyens de transport soient d'usage commun.

........................................

Ces premiers actes d'expropriation ont été couronnés par le plus souvent des succès ; mais il ne faut
pas se limiter seulement à prendre possession de la terre et du matériel agricole : il faut que les
travailleurs prennent possession des industries dans lesquelles ils travaillent, obtenant de cette façon
que les terres, les mines, les usines, les ateliers, les fonderies, les voitures, les trains, les bateaux, les
magasins de toutes sortes et les maisons soient ainsi au pouvoir de tous et de chacun des habitants
du Mexique, sans distinction de sexe.

Les habitants de chaque région où un tel acte de suprême justice est réalisé n'ont rien d'autre à faire
que se mettre d'accord pour que tous les produits se trouvant dans les boutiques, magasins, greniers,
etc., soient rassemblés dans un lieu facilement accessible à tous, où hommes et femmes de bonne
volonté feront un minutieux inventaire de tout ce qui a été ramassé, pour calculer la durée de ces
produits, en tenant compte des besoins et du nombre d'habitants qui devront s'en servir, durée qui
devra s'étendre entre le moment de l'expropriation et le moment des premières récoltes, et la remise
en marche des industries.

Tout ce qui sera produit sera envoyé au magasin général de la communauté où tout le monde aura le
droit de prendre tout ce qui lui est nécessaire selon ses besoins, sans autre formalité que de présenter
une carte qui prouve qu'il travaille dans telle ou telle industrie.
Comme l'aspiration de tout être humain est de satisfaire le plus grand nombre de besoins, avec le
moindre effort possible, le moyen le plus adéquat pour obtenir ce résultat est le travail en commun
de la terre et des autres industries. En divisant la terre afin que chaque famille prenne son lopin,
outre le grave danger qu'on encourt de retomber dans le système capitaliste, car il ne manquera pas
d'hommes rusés ou qui ont l'habitude de faire des économies, et qui arriveront à avoir plus que
d'autres et pourront à la longue exploiter leurs semblables ; outre ce grave danger, si une famille
travaille un morceau de terre, il lui faudra travailler autant ou davantage qu'aujourd'hui, sous le
système de la propriété individuelle, pour obtenir le même résultat mesquin qu'on obtient
actuellement ; tandis que si on groupe la terre et on la travaille en commun, les paysans travailleront
moins et produiront davantage. Bien sûr, il y aura assez de terre pour que chaque personne puisse
avoir sa maison et un bon terrain pour en faire usage selon son plaisir.

Ce qui se dit à propos du travail en commun de la terre, on peut le dire du travail en commun à
l'usine, à l'atelier, etc... ; mais chacun, suivant son tempérament, suivant ses goûts, suivant ses
inclinations pourra choisir le genre de travail qui lui convient le mieux, pourvu qu'il produise
suffisamment pour couvrir ses besoins et ne soit pas une charge pour la communauté.
OEuvrant de la manière ainsi décrite, c'est-à-dire, l'organisation de la production suivant
immédiatement l'expropriation, libre alors de patrons et basée sur les besoins des habitants de
chaque région, personne ne manquera de rien malgré le mouvement armé, jusqu'à ce que s'achève
ce mouvement par la disparition du dernier bourgeois et du dernier représentant de l'autorité. Une
fois détruite la loi qui soutient les privilèges, et lorsque tout sera remis aux mains de ceux qui
travaillent, nous nous embrasserons tous fraternellement et célébrerons avec des cris de joie
l'instauration d'un système qui garantira à tout être humain le pain et la liberté.

Ricardo Florès Magon


Dossier Mexique : Décembre 1910 : Une prise d'armes au cri de « Tierra y Libertad »
http://www.alternativelibertaire.org/sp ... rticle3874 La Révolution mexicaine commença comme une insurrection civique contre la dictature. Les insurgés « magonistes », déjà éprouvés par deux tentatives de soulèvement, entreprirent de la transformer en une révolution sociale. Pourquoi échouèrent-ils ? Quelle était leur stratégie ? Quelles furent leurs erreurs ?

Lire également les autres articles du dossier :
Edito : les anarchistes dans la Révolution mexicaine
Chronologie et cartographie de la campagne de Basse-Californie
Controverse en France : la Révolution mexicaine est-elle communiste ?
Le Manifeste anarchiste-communiste du 23 septembre 1911
Le magonisme aujourd'hui : une mémoire à se réapproprier
Ricardo Florès Magón s'adresse aux femmes
Dossier Révolution mexicaine : le manifeste du 23 septembre 1911 - alternative Libertaire publie 8 décembre 2010 par Commission Journal (mensuel)


En ce mois de décembre 1910, les petites révoltes qui depuis un mois secouent le Mexique sont en train de se convertir en révolution. Le vieux général Porfirio Díaz, au pouvoir depuis trente-quatre ans, a été réélu président de la république en juin pour la 7e fois. La fois de trop. L'opposition démocrate, lassée du trucage des urnes, a appelé à prendre les armes et a été entendue. Dans tout le pays, des groupes armés ont surgi, menés soit par des dissidents de longue date, soit par des chefs locaux sans appartenance politique comme Pascual Orozco, Pancho Villa ou Emiliano Zapata.

Mais la révolution sera-t-elle uniquement politique, ou également économique et sociale ? De ce point de vue, deux tendances sont au coude à coude au sein de l'opposition. À droite, il y a le Parti antiréélectionniste de Francisco Madero, un grand bourgeois moderniste qui réclame simplement le départ de Díaz et la démocratisation du pays. À gauche, il y a le Parti libéral mexicain (PLM), dirigé par Ricardo Flores Magón, qui appelle lui à l'expropriation des capitalistes, à la socialisation des terres et des moyens de production.
http://www.youtube.com/watch?feature=pl ... xC5PKfKqgs Historia del anarquista mexicano Ricardo flores Magón


Des anarchistes à la tête du Parti libéral

Biografía de Ricardo Flores Magón - YouTube : http://www.youtube.com/watch?v=WuFSsXsiJUU

Vie de Ricardo Flores Magon - Résistance en terre mexicaine

Revolución Mexicana 1,910 a 1,920 Documental Completo http://www.youtube.com/watch?v=yaRpFj9VEwI

les anarchistes dans la Révolution mexicaine
débat prisoniers politiques - YouTube


Full Episode: Variedades: The Ballad of Ricardo Flores Magón ... : http://www.youtube.com/watch?v=wBF1jMoJXy4



http://l-indigne.skyrock.com/3181405565 ... -1911.html
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Re: Les anarchistes dans la Révolution mexicaine

Messagede bipbip » 01 Oct 2013, 11:04

l’épisode des bataillons ouvrier de Mexico
LES BATAILLONS ROUGES DU MEXIQUE

Le mouvement anarchiste a gardé plus ou moins nettement la mémoire des frères Flores Magón (voir CPCA n° 17), mais l’épisode des bataillons ouvrier de Mexico n’a pas retenu l’attention malgré les problèmes organisationnels qu’il pose.

En 1914, alors que la répression a décimé et isolé les partisans de Flores Magón, il existe la Casa Del Obrero Mundial (maison de l’ouvrier mondial) à Mexico,qui défend clairement des positions anarcho-syndicalistes [la suite montre que pas du tout]. Cette organisation est née en 1912, fondée sur le "syndicalisme révolutionnaire basé sur les livres qui nous arrivèrent d’Es­pagne, avec des auteurs comme Luigi Fabbri, Anselmo Lorenzo, Ricardo Mella, José Prat, et d’autres grands auteurs." (Jacinto Huitrón un des fondateurs de ce mouvement).

Le 18 juillet 1914, Jacinto Huitrón jugeait La situation du pays en réponse à Alexandre Shapiro organisateur d’un congrès anarchiste "La casa del obrero mundial de cette région (groupe nettement anarchiste) s’est occupé du problème de la confédération syndicaliste mais les circonstances politiques du pays ont empêché notre travail, entre autres rai­sons parce que le gouvernement du Général Huerta a fermé notre salle de réunion et notre journal. C’est ainsi que depuis deux mois nous n’avons pas pu agir collectivement et c’est à peine si des camarades sont allé dans les rangs révolutionnaires."

"En 1910, parce qu’il ne pouvait plus sup­porter autant de misère et de vexation, le peuple s’est lancé au combat, sous la direction de Madero. C’est en ce moment là que les partisans de Magón ont fait leur tentative­ socialiste en Basse Californie. Madero triompha, mais non pas la révolution. Elle continua parce que le peuple ne trouva guère d’amélioration. Il est vrai qu’il gagna un peu de liberté politique (en effet on a commencé à parler de socialisme et d’anarchisme au Mexique ; le syndicalisme vint après), mais sur le plan économique,on resta à peu près au même niveau. Ensuite, en 1911, on a l’apparition de la figure d’Emiliano Zapata, révolutionnaire agrarien très désintéressé, mais son mouvement n’est pas non plus anarchiste, ni même socialiste. Le bouleversément, dirigé par Zapata dans le sud, depuis l’assassinat de Madero, avec l’appui d’Orozco, Carranza et Villa au nord, est une révolte économique." "Le paysan pauvre ("péon") veut un lopin de terre et rien d’autre ? Zapata lui-même m’a dit quand je lui ai rendu visite : "je ne com prends pas le socialisme et l’anarchisme. [...] la révolution que nous prônons demande beaucoup de préparation. Que pouvons-nous faire ici où il y a 80 % d’analphabètes ? si l’Europe qui est plus préparée et cultivée, n’a pas pu faire la révolution sociale, comment pouvons-­nous la faire nous, qui savons à peine lire ?"

Il y a, on le constate, une coupure vertigi­neuse avec les conceptions de Flores Magón qui considérait que la révolte amène à la conscience révolutionnaire. Et en Andalousie et dans de nombreuses régions d’Espagne pen­dant la guerre civile 1936-39, des analpha­bètes ont accompli un grand travail autogestionnaire, parce qu’ils avaient une forte conscience anarcho-syndicaliste.

De plus, l’ignorance du socialisme en soi (et encore plus de l’anarchisme) était réelle chez Zapata, mais était-il inconscient ? Je ne le pense pas à partir de ce dialogue, ex­trait de l’unique rencontre entre Villa et Zapata, le 4 Décembre 1914 :

"Villa ... Nous voulons les terres pour le peuple. Dès que nous les répartirons, le Par­ti commencera à les lui enlever... Vous verrez comment le peuple va commander. C’est lui qui commande et il va voir qui sont ses amis.

"Zapata... Le peuple sait que les autres le veulent, ils lui prendront les terres. Il sait qu’il doit se défendre tout seul. Mais il préfère se faire tuer que de céder la ter­re."


(Version en sténo reproduite dans Francisco Villa y la Revolucion, Federico Cervantès, México, 1960).

Pourquoi les Anarcho-syndicalistes de la Casa del Obrero Mundial n’eurent-il pas de contacts sérieux avec les villistes et les zapatistes ? y eut-il de l’anti-ouvriérisme chez les forces paysannes zapatistes et villistes ? Le fait est que la casa del obrero mundial qui avait lancé une école de type Francisco Ferrer à Mexico en Aout 1914, des syndicats et des grèves en septembre et en sctobre ne suivit pas Zapata et Villa. Carranza, l’homme de la bourgeoisie, avait su donner un aspect alléchant à un programme par une loi promettant de tout arranger dans le pays (12 décembre 1914) et surtout une loi de réforme agraire, le 6 Janvier 1915. De plus, il l semble qu’un groupe de la Casa était partisan d’une certaine collaboration.

Les événements se précipitaient et le 17 février 1915, un pacte était signé en­tre le gouvernement Carranza et la Casa del Obrero Mundial en 8 points :

1- Le gouvernement confirme sa résolution sur l’amélioration de "la condition des travailleurs",

2- "Les ouvriers de la Casa del Obrero Mundial, dans le but d’accélerer le triom­phe de la révolution constitutionnaliste (= nom du gouvernement) et d’intensifier leurs idéaux à propos des réformes so­ciales, afin d’éviter autant que possi­ble de répandre inutilement le sang, font connaitre la résolution qu’ils ont prise de collaborer, effectivement et pratiquement, au triomphe de la révolu­tion, en prenant les armes soit pour défendre les villes au pouvoir du gouverne­ment constitutionnaliste, soit pour combattre la réaction."

3- Le gouvernement s’occupera avec attentoin des "justes réclamations des ouvriers dans les conflits qui pourraient surgir entre eux et les patrons dans l’application des contrats de travail."

4- Le gouvernement organisera militaire­ment les ouvriers ou bien leur donnera des moyens de subsistance.

5- La Casa del Obrero Mundial fournira une liste des ouvriers d’accord pour combattre.

6- La Casa del Obrero Mundial fera "une propagande active pour gagner la sympa­thie de tous les ouvriers de la république et des ouvriers du Monde envers la révolution constitutionnaliste".

7- Les ouvriers formeront des comités ré­volutionnaires ou ils le jugeront uti­le.

8 - Tous les ouvriers et ouvrières engagés dans l’armée porteront le nom de rou­ges" .

Le document fut signé par 9 ouvriers dont le cordonnier Celestino Gasca. Ce dernier rapporte ainsi la chose une interview le 30 Octobre 1975 :

"...Nous réunîmes 37.000 ouvriers pour préter notre vie, pour la donner à la révolution dans le mouvement de Carranza...le mot rouges a un rapport très direct avec la doctrine que nous avion alors, qui était anarchiste."

On peut ajouter qu’il y eu une brigade "Acrata" (= anarchisme) composée de médecins et de 42 infirmières en jupe noire et corsage rouge, qui interpréta par exemple ou­tre son travail médical, des hymnes "ou­vriers internationaux" le 6 mars 1915 devant le général Obregón, commandant des troupes de Carranza. La-morale de l’épisode est la répres­sion brutale de la grève générale lancée par la casa, à la suite de la baisse du pouvoir d’achat, en juillet 1916, et du désir des ouvriers d’être payé en partie en or, et non en papier monnaie sans valeur. Carranza prit la décision suivante le 31 juillet 1916 en s’appuyant sur une loi du 25 janvier 1862 de Juárez contre les impérialistes français "Article 1 :tous ceux qui portent atteinte à l’ordre public,comme le prévoit la loi du 25 janvier 1862, seront puni de la peine de mort."

Le 2 août 1916, la grève fut terminée et tous les dirigeants arrêtés, dont l’un con­damné à mort. Finalement, tous furent libérés sans exception. Le 4 août, la Casa Del Obrero Mundial fut définitivement fermée ; depuis février 1916, le gouvernement avait commencé à licencier les ouvriers, sans leur payer l’intégralité de leur solde. Militairement, Carranza et la bourgeoisie sentaient qu’ils avaient gagné la partie. L’anarcho-syndicalisme [plus exactement un syndicalisme anarchiste incapable de distinguer entre de vagues promesses des classes dominantes et la lutte contre les possesseurs de moyens de production] fut alors complètement supplanté par un syndicalisme de collaboration de classe accompagné de mesures sociales du gouverne­men’..

Ce lamentable épisode montre à la fois le potentiel ouvrier qui existait pendant la révolution mexicaine, et le manque de vision de certains anarchistes, et de réflexion alors que d’autres camarades luttaient avec Flores Magón, sans illusions sur les hommes politiques ou des accords de circonstances, circonstantialistes".

I(sraël) Renov [= Frank Mintz]

Sources : Jacinto Huitrón "Orígenes e historia del movimiento obrero en México" Mexico editores Mexicanos Reunidos, 1980, 320p. "Historia Obrera" n°9,n°17 (centro de estu­dios Historicos del Movimiento Obrero Mexi­cano)

CPCA n° 22, octobre-décembre 1983

http://www.fondation-besnard.org/articl ... rticle=475
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Re: Les anarchistes dans la Révolution mexicaine

Messagede bipbip » 18 Sep 2016, 16:41

Ricardo Flores Magon et Emiliano Zapata :

la communauté indienne comme base d'une société future


Alors que le Mexique est agité par la révolte des indiens du Chiapas qui se sont unis sous la banderole de l'EZLN (Ejercito Zapatista de Liberación Nacional), on parle beaucoup de zapatisme sans savoir réellement ce qu'il en est. Par conséquent il nous semble intéressant de revenir sur les origines mêmes de l'idéologie zapatiste, d'en comprendre les nuances et les fondements. On verra que le rôle d'Emiliano Zapata dans la révolution mexicaine doit beaucoup à Ricardo Flores Magón, militant anarchiste du Parti Libéral Mexicain, qui a accordé une importance majeure au système de fonctionnement des communautés indigènes et à leur apport dans son élaboration de projet de société communiste libertaire.

L'insurrection du Chiapas peut être considérée comme une réponse à 70 années d'une dictature qui trouve sa justification dans l'institutionnalisation de la sacro-sainte révolution de 1910.

Afin de calmer les ardeurs d'éventuels opposants au pouvoir établi par la force, en 1917, par le général Carranza, l'état mexicain a fait de cette première révolution de l'ère moderne une institution légale, à laquelle il n'est pas permis de toucher. Par conséquent, on assiste au Mexique à une récupération du mythe révolutionnaire qui sert à authentifier un pouvoir établi par la répression et immuable depuis des décennies.

Cette récupération de la révolution s'applique également à ses acteurs, et en particulier à Ricardo Flores Magón. En effet, dans les années 40 ses cendres ont été déplacées à la «Rotonda» des hommes célèbres de Mexico. Élevé au rang de mythe révolutionnaire et inscrit dans la patrimoine officiel de la révolution, Flores Magón devient la propriété de l'appareil étatique qu'il a pourtant combattu avec acharnement tout au long de sa vie. Il s'agit là d'une manœuvre très pernicieuse du gouvernement mexicain. On voit que d'un processus révolutionnaire, on passe à un processus contre-révolutionnaire, où les dirigeants décident seuls du sort du peuple.

L'état proclame que les mexicains ont combattu dans la révolution pour défendre leurs libertés et que maintenant, ils n'ont pas à se plaindre. Ils sont donc prisonniers de ce système révolutionnaire. Toute tentative visant à destituer la dictature équivaudrait à une trahison de la cause révolutionnaire.

Lorsque l'on étudie de plus près le cas de Ricardo Flores Magón, on s'aperçoit qu'il ne peut en aucun cas être inclus dans ce système "révolutionnaire" décrit par l'histoire officielle, car d'une certaine manière, il a tenté de faire sa révolution, en se fondant sur des idées radicalement anti-étatiques qui trouvent leur origine dans la structure même des communautés indigènes, dans lesquelles il a été élevé.

Flores Magón a vécu à une époque où la tradition communautaire indienne se trouve perturbée par l'entrée du pays dans l'ère capitaliste. Il naît en 1873, à San Antonio Eloxchtitlán, dans l'état d'Oaxaca, d'un père ex-militaire d'origine indienne et d'une mère métisse. Il s'agit d'une zone de parler nahuatl et mazateca où vivent de nombreuses communautés indigènes. De la période pré-coloniale, seul subsiste le calpulli, soit la propriété communale des villages qui appartient aux indiens et qui s'organise autour de l'aide mutuelle. Mais cette structure se heurte alors à la violente pénétration du capitalisme dans la société mexicaine. En effet, loin d'être une dictature de type colonial, le porfirisme, qui domine le Mexique de 1876 à 1910, choisit la voie de l'économie capitaliste en s'alignant sur son voisin américain et créant par là- même de profondes mutations dans la société. Dans un pays fondamentalement rural, Porfirio Díaz impose un développement de type capitaliste dans l'industrie, en favorisant l'apport de capitaux étrangers (38% américains, 29% anglais, 27% français) et dans l'agriculture, ce qui provoque une prolétarisation des campagnes. Par conséquent, on assiste à un phénomène de rupture dans la société, qui entraîne une série de déséquilibres dans le monde rural, où le développement est inégal selon les régions et les classes sociales. Seules les grandes familles et la bourgeoisie naissante tirent profit de ce bouleversement, car les plus pauvres s'enfoncent dans la misère et ne parviennent plus à survivre. Dans ces conditions, les communautés indigènes vont être la cible du dictateur, car leur structure leur permet de s'auto-suffire.

Voyons plutôt sur quel type d'organisation reposent ces communautés. Il faut souligner qu'elles fonctionnent de façon autonome, tout en étant inclues dans le système mexicain, qui les opprime et usurpe leurs terres. Elles parviennent cependant à s'organiser en s'appuyant sur un principe fondamental : l'aide mutuelle. Le «pouvoir» communal dépend de l'Assemblée communautaire et du système de charges. Les décisions se prennent en assemblées et les problèmes relatifs à la communauté y sont discutés. Tous doivent travailler afin d'assurer le fonctionnement matériel de la communauté. Au niveau des familles, le travail communal se fonde sur l'aide mutuelle, organisée à partir des liens de parentés, pour l'agriculture, la construction de maisons...

Ricardo Flores Magón voit dans ces structures l'essence même de l'anarcho-communisme : le fonctionnement en assemblées, les travaux communaux et la jouissance de la terre en commun ne sont donc pas une utopie, car les indiens pratiquent le communisme et l'ont toujours pratiqué. Cette référence à la communauté indigène constitue un moyen de tendre vers une autre forme de société. Flores Magón établit des points communs entre les deux structures. L'un d'eux est la critique du droit de propriété : «le droit de propriété est absurde, car il a son origine dans le crime, la fraude, l'abus de pouvoir. Au début, il n'existait pas de propriété individuelle. Les terres étaient travaillées en commun, les bois donnaient des bûches pour tous les foyers, les récoltes se partageaient entre les membres de la communauté selon leurs besoins.» Il décrit le système communautaire en insistant sur la propriété commune de la terre et le libre accès aux ressources naturelles : «tous avaient droit à la terre, à l'eau pour l'arrosage, aux forêts pour le bois, et aux rondins pour construire les maisons.» Puis il parle du travail en commun : «Chaque famille travaillait la partie de terrain qu'elle jugeait suffisante, et le travail de récolte se faisait en commun, réunissant toute la communauté...»

On a reproché a Flores Magón d'idéaliser les communautés indiennes et d'en avoir une vision utopique. Il nous semble au contraire qu'il s'agit là d'un fait bien réel, puisque ce type d'organisation concernait quatre millions d'indiens à l'époque de Flores Magón et qu'il subsiste encore aujourd'hui.

Ces communautés participent d'un véritable effort collectif d'exister et de résister à l'extermination entreprise par les porfiristes. L'aide mutuelle fonctionne alors comme moyen de résistance face à l'agression du monde capitaliste. Flores Magón, dans ses écrits, tire de la structure de la communauté indigène ce qui peut être utile à la constitution d'une société de type communiste libertaire. Pour lui, la résistance indienne constitue un moyen efficace de perpétuer les traditions d'entraide et de favoriser l'émancipation des indigènes. Cette résistance, comme la révolution, est un passage obligé dans le combat pour le communisme libertaire. Par conséquent, on peut parler du caractère «inné» de l'anarcho-communisme chez les indiens.

Pendant toute son existence, Flores Magón s'est employé à démontrer qu'il était possible de vivre différemment, dans ses articles dans Regeneración, «journal de combat» selon ses propres mots, fondé en 1900, destiné à lutter contre la dictature porfiriste et à ouvrir la voie vers une alternative de société communiste libertaire. C'est pour cette raison qu'il décide, à l'instar des «clubs» libéraux qui apparaissent au début du siècle, de créer avec son frère Enrique et avec des militants courageux tels que Práxedis G. Guerrero, Librado Rivera, le parti libéral Mexicain, premier organe d'opposition à la dictature. Jusqu'en 1906, le PLM reste un parti anti-dictatorial et ne prend pas clairement parti pour l'anarchisme, pour des raisons tactiques et afin de ne pas voir leur tentative tuée dans l'œuf par la répression porfiriste, même si Flores Magón et ses proches œuvrent dans l'ombre au développement des idéaux libertaires. C'est en 1908 que survient la rupture avec l'aile réformiste dominée par Camilo Arriaga. Le PLM affiche désormais sa référence anarchiste, qui est transparente dans le manifeste de 1911 : «(...) il ne faut pas se limiter à prendre seulement possession de la terre et du matériel agricole, il faut aussi prendre résolument possession de toutes les industries et les remettre à ceux qui y travaillent...» Après s'être emparés de l'appareil de production, Flores Magón suggère que «les habitants de chaque région se mettent d'accord pour que les biens se trouvant dans les magasins, les greniers... soient placés dans un lieu d'accès facile où tous les hommes et les femmes de bonnes volonté feront un minutieux inventaire de tout ce que l'on aura récupéré», pour passer ensuite au travail en commun de la terre. Les solutions proposées par le manifeste peuvent prendre effet pendant la révolution et on pourra juger de leur efficacité une fois la société communiste libertaire mise en place.

Malgré la répression acharnée qui s'est abattue sur Flores Magón et les militants du PLM, ces derniers ont tenté de mettre en pratique leurs idéaux. Après des soulèvements frontaliers (les membres du PLM se trouvaient souvent des deux côtés de la frontière mexicano-américaine) de 1910-1911, on assiste à l'expérience majeure des «magonistes» en Basse Californie. Il s'agit d'une tentative peu relatée dans les livres d'histoire officiels, car elle contient de nombreux éléments obscurs mettant en cause les gouvernements américain et mexicain qui avaient unis leurs forces dans la répression.

La Basse Californie est un état isolé du nord-est du Mexique qui appartient en grande partie à des grands propriétaires terriens et à des compagnies américaines (The Colorado River Land possède la moitié du territoire). A l'époque, il y avait très peu de militaires et il semblait possible d'occuper l'état afin d'y constituer une base d'action pour étendre la lutte à tout le Mexique, ainsi que de pratiquer un système économique d'autogestion. Cependant, la tentative insurrectionnelle du PLM se voit contrée par une campagne de discrédit lancée par le gouvernement mexicain et appuyée par les États-Unis. En effet, Porfirio Díaz va accuser Flores Magón de vouloir vendre la Basse Californie aux américains, commettant par là même un acte anti-patriotique. Il faudra attendre 1962 et le Second Congrès d'Histoire mexicaine pour que soit débattu le cas Ricardo Flores Magón et que les accusations proférées par le gouvernement mexicain de l'époque soient démenties.

La tentative de la Basse Californie sera le dernier soulèvement des magonistes. Ensuite, ils seront contraints à fuir sans arrêt la police qui réussit à les emprisonner d'une année sur l'autre. Cependant, il faut souligner que jamais Flores Magón n'abandonnera le combat et qu'il restera fidèle à ses idéaux libertaires jusqu'à sa mort, survenue brutalement dans le pénitencier de Leavenworth, où il est assassiné en 1922.

Même si l'alternative de société communiste libertaire de Flores Magón ne s'est pas concrétisée, on peut dire que d'une certaine manière, elle a trouvé son expression dans l'expérience tentée par Emiliano Zapata à Morelos entre 1914 et 1916. Comme le souligne Lowell Blaisdell, «Zapata ne s'est jamais considéré anarchiste, mais il a popularisé le plan économique de Flores Magón et a lutté pour l'imposer.» De même, le frère de Flores Magón, Enrique, affirme que «le seul groupe proche du nôtre est celui de Zapata». Zapata lisait Regeneración et avait adopté le fameux slogan «Tierra y Libertad» qui terminait les articles de Flores Magón. Nous allons voir que même si on ne peut pas considérer Zapata comme un anarchiste au niveau idéologique (il ne refuse pas le principe de l'État), il apparaît clairement que ses réalisations concrètes sont profondément marquées par la pensée anarchiste.

Les paysans de l'état de Morelos qui s'organisent à l'instigation de Zapata cherchent avant tout à retrouver leur ancienne propriété communale pour ensuite pratiquer le collectivisme sur les bases de l'aide mutuelle, qui constituaient un équilibre économique et social dans le modèle de société pré-hispanique décrit par Flores Magón. De la même façon que les paysans cantonalistes andalous se révoltèrent en 1873 et luttèrent pour une forme de société anarcho-communiste, les zapatistes de Morelos espèrent une ère nouvelle, qui prend des airs d'attente messianiques. Il nous semble important de souligner ici qu'il ne faut pas se méprendre sur le caractère religieux des paysans zapatistes. En effet, le rôle de la religion n'agit qu'au niveau symbolique dans leur comportement, et ils ne défendent pas l'institution cléricale. L'amalgame classique qui consiste à opposer les anarchistes urbains et les paysans religieux est ici dépassé. Plus qu'un cléricalisme aveugle, il s'agit d'une base éthique que les paysans veulent donner à leur lutte. Et cela, Zapata l'a bien compris. C'est pourquoi il combat l'institution religieuse qui a usurpé les terres aux paysans indiens, car il sait que les lois de Réforme promulguées par le président Juárez en 1859 et visant à l'expropriation des biens du clergé n'ont jamais été appliquées.

Par conséquent, Zapata proclame le plan d'Ayala en 1911, dans lequel on retrouve des similitudes avec Flores Magón, même s'il est encore très modéré. Il effectue quelques ajouts en 1914 : expropriation des grands domaines, prise de la terre pour un retour à la vie communautaire et ancestrale. Son discours se radicalise, et il dit du paysan qui a pris les armes qu'il «s'est révolté non pour conquérir d'illusoires droits politiques qui ne donnent pas à manger, mais pour gagner le bout de terre qui lui permettra de lui donner nourriture et liberté, un foyer heureux, et un futur indépendant...»

Zapata veut avant tout une révolution sociale et souhaite une organisation de la société à partir de la base. Dans les villages, les décisions se prennent en assemblées et respectent la pratique de la démocratie directe, niant par là même la référence à l'État ou à toute autre forme d'autorité. Le processus de révolution implique l'existence d'une armée, mais celle-ci se compose de paysans volontaires, qui ne portent pas d'uniformes et n'appartiennent à aucune hiérarchie.

Une commission agraire est créée afin que les villages collaborent entre eux. On répartit alors la terre et on effectue des expropriations, avec l'aide des élèves agronomes de Mexico, qui leur apportent une aide technique. La région de Morelos, qui est spécialisée dans la canne à sucre, remet les usines en marche, mais elles sont cette fois la propriété de tous et plus des entreprises privées. En 1918, se réunit à Mexico une convention zapatiste qui élabore un programme de réformes politiques et sociales. Celui-ci se transforme ensuite en loi : il ratifie le droit à la possession en commun des terres et le rend inaliénable, ordonne l'expropriation de terres pour cause d'utilité publique et propose l'organisation collective des producteurs. Les idéaux de Zapata se résument ainsi :

«(...) encourager les nouvelles industries, des grands centres de production, des usines, appeler à la libre exploitation de la terre et des richesses naturelles...» Les transformations sont effectives à Morelos, et la loi ne change rien aux pratiques communautaires qui continuent naturellement à fonctionner sur des principes d'aide mutuelle, d'autogestion des villages, d'assemblées de démocratie directe... Même si les lois et les programmes sont teintés de réformisme, c'est l'action directe et le principe de lutte qui domine chez Zapata.

L'anti-autoritarisme et l'auto-organisation démontrés par les paysans zapatistes leur permettent de résister pendant un temps aux troupes carrancistes. Une fois encore, les capacités de fonctionnement autonome des communautés indigènes agissent comme un mécanisme de défense face à l'agression extérieure.

Par conséquent, on peut affirmer que s'il existe tant de similitudes entre les idéaux de Flores Magón et les pratiques de Zapata, c'est parce qu'ils se réfèrent tous deux au modèle des communautés indiennes pour organiser la société. Le gouvernement mexicain qui suit l'exemple capitalisme considère ceci comme un retour au passé et à ses formes les plus obscures, qui nient le progrès économique. Mais à quoi sert le progrès s'il n'est destiné qu'à une faible partie du peuple mexicain? La juste répartition du travail et des richesses peut se faire en s'inspirant de ce passé communautaire. Il s'agit d'extraire du passé ce qu'il y a d'essentiel pour organiser la société selon des bases différentes, pour se construire son propre monde et sa propre identité. Et dans ce cas, pas une identité extérieure imposée par les oppresseurs depuis la Conquête, mais une identité qu'ils construisent eux-mêmes et qu'ils ont choisie pour être libre.

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Re: Les anarchistes dans la Révolution mexicaine

Messagede bipbip » 24 Sep 2016, 13:32

Praxedis Gilberto Guerrero

Gilberto G. Guerrero nait dans une famille fortunée, à Leon (Mexique). A 19 ans, il abandonne une carrière militaire pour se consacrer à la propagande anarchiste du Parti Libéral Mexicain. Il participe et organise de nombreux mouvements insurrectionnels au Mexique. Figure de proue du mouvement anarchiste mexicain, propagandiste et révolutionnaire courageux, il sera récupéré par les autorités, qui en feront un « héros national ».

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Re: Les anarchistes dans la Révolution mexicaine

Messagede bipbip » 01 Avr 2017, 17:02

Ricardo Flores Magon

La révolution sociale au Sonora

Seule des zones frontières du Nord, la riche contrée des valeureux indiens Yaquis est toute entière aux mains de ses habitants.

Ces hommes d'exception, modèles de fermeté et d'énergie, n'ont cessé, depuis quatre siècles, d'être en guerre avec tous les pouvoirs qui se sont succédé à Mexico depuis les conquistadores. En dépit des persécutions, des déportations et des massacres, ils ont de tout temps préservé la noblesse de leur race et défendu leur sol avec une intégrité exemplaire. Il y a quelques mois, ils se sont révoltés contre l'autorité. Et ils se sont emparés de la terre, cette terre que convoita jadis l'Espagnol avant le bourgeois mexicain et l'aventurier américain; cette terre riche, baignée par les fleuves Yaqui et Mayo, et dont la vaste étendue pourrait abriter plusieurs millions d'habitants.

Un lutteur libertaire, Juan Montero, se trouve parmis nos camarades yaquis. Le drapeau rouge flotte crânement sur tout leur campement et sur les villages de Bácum, de Pótam, etc. La région entière est désormais sous leur contrôle. Avant de passer à l'offensive, ils ont prévenu par voie d'affiches qu'ils allaient rentrer en possession de leurs champs et de leurs forêts et qu'ils seraient impitoyables avec ceux qui auraient aidé les riches à les dépouiller. Un fort détachement armé a donc été lancé contre eux. Mais les Yaquis, guerriers et stratèges remarquables, eurent rapidement raison des colonnes carrancistes, tuant plusieurs officiers. Ils mirent à feu et à sang les villages où s'étaient repliés les sbires, forçant ces derniers à la fuite.

Notre camarade Montero était de la plupart de ces combats, se distinguant par sa bravoure, de pair avec les camarades yaquis Luis Espinosa et José Gomez.

Nos frères se trouvent maintenant en pleine période de reconstruction sociale. Si, la faim et la désolation règnent dans les zones carrancistes, le pays yaqui respire l'abondance et la liberté. Tous les Yaquis sont à la fois guerriers et producteurs. Les champs coquets qu'ils fécondent, le fusil à l'épaule, pourraient inspirer plus d'un poète révolutionnaire.

Le camarade Montero nous demande de transmettre une invitation fraternelle à Jean Grave, Enrico Malatesta ainsi qu'à tous les intellectuels réticents à l'égard de la révolution mexicaine. Ils sont conviés à se rendre au quartier général de la tribu à Tocoropobampo, où ils seront bien accueillis. Ils auront ainsi l'occasion d'étudier au naturel ce soulèvement généreux. Ils pourront y constater que les peuples simples, mais disposés coûte que coûte à être libres et heureux, n'ont nul besoin de fréquenter les lycées, ni de connaître la signification des mots boycott ou grève générale pour s'emparer par le fer et par le feu de la richesse sociale que quelques bandits ont acca-parées. Ces philosophes y apprendront en outre qu'il vaut mieux organiser les travailleurs à s'armer contre le capital, l'État et le clergé que passer des lustres à déclamer sa révolte entre les quatre murs d'un salon. C'est indubitablement plus risqué mais plus efficace et nettement plus propice à l'émancipation de l'humanité.

Quant aux populations des régions voisines, elles doivent imiter les Yaquis et abolir toute autorité et jusqu'à la dernière parcelle de religion.

Frères Yaquis, nous vous embrassons chaleureusement! C'est ainsi que ce conquiert le pain, la terre et la liberté. Et si quelque puissant vous dépêche un délégué pour vous proposer une alliance, arrachez-lui la tête et renvoyez-la à son maître avec ces mots : " Maintenant viens donc te la faire arracher à ton tour. "


https://fr.theanarchistlibrary.org/libr ... -au-sonora
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Re: Les anarchistes dans la Révolution mexicaine

Messagede bipbip » 09 Avr 2017, 17:41

Ricardo Flores Magon

Je ne veux pas être esclave !

Camarades, Je ne veux pas être esclave ! crie le Mexicain, et, prenant le fusil, il offre au monde entier le spectacle grandiose d'une vraie révolution, d'une transformation sociale qui est en train de secouer les fondations mêmes du noir édifice de l'Autorité et du Clergé.

La présente révolution n'est pas la révolte mesquine de l'ambitieux qui a faim de pouvoir, de richesse et de commandement. Celle-ci est la révolution de ceux d'en bas; celle-ci est le mouvement de l'homme qui dans les ténèbres de la mine sentit une idée jaillir de son crâne et cria: " Ce métal est à moi! "; c'est le mouvement du péon qui, courbé sur le sillon, épuisé par la sueur de son front et les larmes de son infortune, sentit que sa conscience s'illuminait et cria: " Cette terre est à moi, ainsi que les fruits que je lui fais produire! "; c'est le mouvement de l'ouvrier qui, contemplant les toiles, les habits, les maisons, se rend compte que tout a été fait par ses mains et s'exclame ému: "Ceci est à moi! "; c'est le mouvement des prolétaires, c'est la révolution sociale.

C'est la révolution sociale, celle qui ne se fait pas d'en haut vers le bas, mais d'en bas vers en haut; celle qui doit suivre son cours sans chefs et malgré les chefs; c'est la révolution du déshérité qui dresse la tête dans les festins des repus, réclamant le droit de vivre. Ce n'est pas la révolte vulgaire qui finit par le détrônement d'un bandit et la montée au pouvoir d'un autre bandit, mais une lutte de vie ou de mort entre les deux classes sociales: celle des pauvres et celle des riches, celle des affamés contre les satisfaits, celles des prolétaires contre les propriétaires, dont la fin sera, ayons foi en cela, la destruction du système capitaliste et autoritaire par la poussée formidable des courageux qui feront offrande de leur vie sous le drapeau rouge de Terre et Liberté !

Eh bien, cette lutte sublime, cette guerre sainte, qui a pour but de libérer le peuple mexicain du joug capitaliste, a des ennemis puissants qui, à tout prix et par tous les moyens, veulent empêcher son développement. La liberté et le bien-être - justes aspirations des esclaves mexicains - sont choses gênantes pour les requins et les vautours du Capital et de l'Autorité. Ce qui est bon pour l'opprimé est mauvais pour l'oppresseur. L'intérêt de la brebis est diamétralement opposé à celui du loup. Le bien-être et la liberté du Mexicain, de la classe ouvrière, signifie la disgrâce et la mort pour l'exploiteur et le tyran. C'est pour cela que lorsque le Mexicain met vigoureusement la main sur la loi pour détruire, et arrache des mains des riches la terre et les machines, des cris de terreur s'élèvent du camp bourgeois et autoritaire, et on demande que soient noyés dans le sang les généreux efforts d'un peuple qui veut son émancipation.

Le Mexique a été la proie de la rapacité d'aventuriers de tous les pays, qui se sont installés sur sa belle et riche terre, non pas pour faire le bonheur du prolétariat mexicain, comme le prétend continuellement le Gouvernement, mais pour exercer l'exploitation la plus criminelle qui ait existé sur la terre. Le Mexicain a vu passer la terre, les forêts, les mines, tout, de ses mains à celles des étrangers, ceux-ci appuyés par l'Autorité, et maintenant que le peuple fait justice de ses propres mains, désespéré de ne pouvoir la trouver nulle part, maintenant que le peuple a compris que c'est par la force et par lui-même qu'il doit retrouver tout ce que les bourgeois du Mexique et de tous les pays lui ont volé; maintenant qu'il a trouvé la solution au problème de la faim; maintenant que l'horizon de son avenir s'éclaircit et lui promet des jours de bonheur, d'abondance et de liberté, la bourgeoisie internationale et les gouvernements de tous les pays poussent le Gouvernement des Etats-Unis à intervenir dans nos propres affaires, sous le prétexte de garantir la vie et les intérêts des exploiteurs étrangers. Ceci est un crime ! C'est une offense à l'humanité, à la civilisation, au progrès ! On veut que quinze millions de Mexicains souffrent de la faim, des humiliations, de la tyrannie, pour qu'une poignée de voleurs vivent satisfaits et heureux !

Ainsi, le Gouvernement des États-Unis prête main forte à Francisco Madero pour étouffer le mouvement révolutionnaire, en permettant le passage des troupes fédérales par le territoire de ce pays, pour aller battre les forces rebelles, et exercer une persécution scandaleuse sur nous, les révolutionnaires, à qui on applique cette législation barbare qui a pour nom "lois de neutralité ". Eh bien : rien ni personne ne pourra arrêter la marche triomphale du mouvement révolutionnaire. La bourgeoisie veut la paix ? Elle n'a qu'à se convertir en classe ouvrière ! Ils veulent la paix ceux qui la font autoritairement ? Ils n'ont qu'à enlever leurs redingotes et empoigner, comme des hommes, la pelle et la pioche, la charrue et la bêche !

Parce que tant qu'il y aura inégalité, tant que quelques-uns travailleront pour que d'autres consomment, tant qu'existeront les mots bourgeoisie et plèbe, il n y aura pas de paix: il y aura guerre sans trêve, et notre drapeau, le drapeau rouge de la plèbe, continuera à provoquer la mitraille ennemie, soutenu par les braves qui crient: Vive Tierra y Libertad !

Au Mexique, les révolutions politiques sont passées à l'histoire. Les chasseurs de postes ne sont plus de ce temps. Les travailleurs conscients ne veulent plus de parasites. Les Gouvernements sont des parasites, c'est pour cela que nous crions : Mort au Gouvernement! Camarades, saluons notre drapeau.

Ce n'est pas le drapeau d'un seul pays, mais du prolétariat entier. Il contient toutes les douleurs, tous les supplices, toutes les larmes, ainsi que toutes les colères, toutes les protestations, toute la rage des opprimés de la Terre. Et ce drapeau ne renferme pas que des douleurs et des colères; il est le symbole de souriants espoirs pour les humbles et de tout un nouveau monde pour les rebelles. Dans les humbles demeures, le travailleur caresse la tête de ses enfants, rêvant ému que ces créatures vivront une vie meilleure que celle qu'il a vécue; ils ne traîneront plus de chaînes; ils n'auront plus besoin de louer leurs bras au bourgeois voleur, ni de respecter les lois de la classe parasitaire, ni les ordres des fripouilles qui se font appeler Autorité. Ils seront libres sans le patron, sans le curé, sans l'Autorité, l'hydre à trois têtes qui en ce moment, au Mexique, traquée, convulsée par la rage et la terreur, a encore des griffes et des crocs que nous libertaires lui arracherons pour toujours.

Voilà notre tâche frères de chaînes, écraser le monstre par le seul moyen qui nous reste : la violence ! L'expropriation par le fer, par le feu et par la dynamite !

Eh bien: cette lutte sublime, cette guerre sainte, qui a pour but de libérer le peuple mexicain du joug capitaliste, a des ennemis puissants qui, à tout prix et par tous les moyens, veulent empêcher son développement. La liberté et le bien-être - justes aspirations des esclaves mexicains - sont choses gênantes pour les requins et les vautours du Capital et de l'Autorité. Ce qui est bon pour l'opprimé est mauvais pour l'oppresseur. L'intérêt de la brebis est diamétralement opposé à celui du loup. Le bien-être et la liberté du Mexicain, de la classe ouvrière, signifie la disgrâce et la mort pour l'exploiteur et le tyran. C'est pour cela que lorsque le Mexicain met vigoureusement la main sur la loi pour détruire, et arrache des mains des riches la terre et les machines, des cris de terreur s'élèvent du camp bourgeois et autoritaire, et on demande que soient noyés dans le sang les généreux efforts d'un peuple qui veut son émancipation.

Le Mexique a été la proie de la rapacité d'aventuriers de tous les pays, qui se sont installés sur sa belle et riche terre, non pas pour faire le bonheur du prolétariat mexicain, comme le prétend continuellement le Gouvernement, mais pour exercer l'exploitation la plus criminelle qui ait existé sur la terre. Le Mexicain a vu passer la terre, les forêts, les mines, tout, de ses mains à celles des étrangers, ceux-ci appuyés par l'Autorité, et maintenant que le peuple fait justice de ses propres mains, désespéré de ne pouvoir la trouver nulle part, maintenant que le peuple a compris que c'est par la force et par lui-même qu'il doit retrouver tout ce que les bourgeois du Mexique et de tous les pays lui ont volé; maintenant qu'il a trouvé la solution au problème de la faim; maintenant que l'horizon de son avenir s'éclaircit et lui promet des jours de bonheur, d'abondance et de liberté, la bourgeoisie internationale et les gouvernements de tous les pays poussent le Gouvernement des Etats-Unis à intervenir dans nos propres affaires, sous le prétexte de garantir la vie et les intérêts des exploiteurs étrangers.

Ceci est un crime ! C'est une offense à l'humanité, à la civilisation, au progrès !

On veut que quinze millions de Mexicains souffrent de la faim, des humiliations, de la tyrannie, pour qu'une poignée de voleurs vivent satisfaits et heureux !

L'hypocrite bourgeoisie des États-Unis dit que nous, Mexicains, sommes en train de faire une guerre de sauvages. Ils nous appellent sauvages parce que nous sommes résolus à ne pas nous laisser exploiter ni par les Mexicains, ni par les étrangers, et parce que nous ne voulons pas de Présidents, ni blanc ni métis. Nous voulons être libres, et si un monde se met en travers de notre route, nous détruirons ce monde pour en créer un autre. Nous voulons être libres et si toutes les puissances étrangères se jettent sur nous, nous lutterons contre toutes ces puissances comme des tigres, comme des lions. je le répète, c'est une lutte de vie ou de mort. Les deux classes sociales sont face à face: les affamés d'un côté, de l'autre les satisfaits, et la lutte se terminera lorsque l'une des deux classes sera écrasée par l'autre. Déshérités, nous sommes les plus nombreux; nous triompherons !

En avant !

Nos ennemis tremblent; il faut être plus exigeants et plus audacieux; que personne ne se croise les bras : levez-vous tous ! Camarades !

Rien ne pourra parvenir à écarter les Mexicains du combat : ni la duperie du politicien qui promet monts et merveilles "après le triomphe", pour qu'on l'aide à prendre le Pouvoir : ni les menaces des sbires de ce pauvre clown qui s'appelle Francisco Madero, ni l'aide militaire des États-Unis. Cette lutte doit être menée jusqu'à son terme: l'émancipation économique, politique et sociale du peuple mexicain, qui se fera lorsqu'auront disparu de cette belle terre le bourgeois et l'Autorité, et flottera triomphant, le drapeau de Tierra y Libertad. Vive la Révolution Sociale !


https://fr.theanarchistlibrary.org/libr ... re-esclave

Je ne veux pas être tyran !

Je ne lutte pas pour un poste au gouvernement.

J'ai reçu des propositions de beaucoup de madéristes de bonne foi -car il y en a, et en assez grand nombre- pour que j'accepte un poste dans ce qu'on appelle le Gouvernement "provisoire", et le poste que l'on m'offre est celui de vice-président de la République. Avant tout, je dois dire que les gouvernements me répugnent. je suis fermement convaincu qu'il n'y a pas, qu'il n'y aura jamais de bon gouvernement. Tous sont mauvais, qu'ils s'appellent monarchies absolues ou républiques constitutionnelles. Le gouvernement c'est la tyrannie parce qu'il limite la libre initiative des individus et sert seulement à soutenir un état social impropre au développement intégral de l'être humain. Les gouvernements sont les gardiens des intérêts des classes riches et éduquées, et les bourreaux des saints droits du prolétariat. je ne veux donc pas être un tyran. je suis un révolutionnaire et le resterai jusqu'à mon dernier soupir. je veux être toujours aux côtés de mes frères, les pauvres, pour lutter avec eux, et non du côté des riches ni des politiciens, qui sont les exploitants des pauvres. Dans les rangs du peuple travailleur je suis plus utile à l'humanité qu'assis sur un trône, entouré de laquais et de politicards. Si le peuple avait un jour la très mauvaise idée de me demander d'être son gouverneur, je lui dirai: Je ne suis pas né pour être bourreau. Cherchez-en un autre !

Je lutte pour la liberté économique des travailleurs. Mon idéal est que l'homme arrive à posséder tout ce dont il a besoin pour vivre, sans qu'il ait à dépendre d'un quelconque patron, et je crois, comme tous les libéraux de bonne foi, qu'est arrivé le moment où nous, les hommes de bonne volonté, devons faire un pas vers la vraie libération, en arrachant la terre des griffes du riche, Madero inclus, pour la donner à son propriétaire légitime: le peuple travailleur. Dès qu'on aura obtenu cela, le peuple sera libre.

Mais il ne le sera pas s'il fait de Madero le Président de la République, parce que, ni Madero, ni aucun autre gouverneur, n'aura le courage de faire un pas dans ce sens et que s'il le faisait, les riches se soulèveraient et une nouvelle révolution suivrait la présente. Dans cette révolution, celle que nous sommes en train de contempler et celle que nous essayons de fomenter, nous devons enlever la terre aux riches.


https://fr.theanarchistlibrary.org/libr ... etre-tyran
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Re: Les anarchistes dans la Révolution mexicaine

Messagede bipbip » 10 Juin 2017, 17:17

Le 6 juin 1911 : écrasement de la commune libertaire de « Tierra y Libertad » au Mexique

Cette commune s’inscrivit dans les luttes menées par les peuples indigènes au Mexique pour se réapproprier les terres volées par les grands propriétaires, cette commune reprenait le mot d’ordre de Ricardo Florès Magon [1] : « Tierra y Libertad ».

« Il faut, donc, aller droit au but : prendre la terre et les instruments de travail pour qu’ils soient à tous. Et il faut comprendre aussi, qu’aucun gouvernement ne pourra accomplir ce miracle, parce que les gouvernements sont les représentants de la bourgeoisie. Nous devons, nous les déshérités, prendre possession de ce qui nous appartient, au moyen de la force ».
(Regeneracion du 15 avril 1911).

Le 6 juin 1911, Francisco Madero [2] envoie, avec le soutien du gouvernement américain, des troupes dans l’Etat de Basse-Californie pour écraser la commune libertaire de « Tierra y Libertad ». Elle avait débutée quelques mois auparavant.

... https://rebellyon.info/Ecrasement-de-la-commune
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Re: Les anarchistes dans la Révolution mexicaine

Messagede bipbip » 27 Sep 2017, 19:56

Histoire du magonisme et de l’anarchisme au Mexique

Un article, découpé en quatre parties, de Claudio Albertani sur l’histoire de l’anarchisme au Mexique et de certaines de ses principales figures comme Ricardo Flores Magón. (Traduction P.J Cournet)

Histoire du magonisme et de l’anarchisme au Mexique – Part I : Les origines

On nous traite à grand cris de rêveurs, d’utopistes (…) Et pourtant, ce qu’on nomme civilisation qu’est-ce sinon l’œuvre d’utopistes et rêveurs. Visionnaires, poètes, rêveurs, utopistes, tant méprisés des gens « sérieux », tant persécutés par des gouvernements « paternalistes », ici pendus, là fusillés, conduits au bûcher, torturés, enfermés, écartelés à toutes les époques et dans chaque pays, ont pourtant été les initiateurs de tout mouvement progressiste, les oracles qui ont désigné aux masses aveugles l’itinéraire lumineux qui mène aux glorieuses cimes.

Ricardo Flores Magón

Lorsqu’au Mexique on demande à quelqu’un s’il a entendu parler de Ricardo Flores Magón, (Eloxochitlán, Oaxaca, 16 septembre 1873 – pénitencier de Leavenworth, Kansas, 21 novembre 1922) beaucoup répondent par l’affirmative car un grand nombre de rues, places, établissements scolaires, centres culturels et bibliothèques du pays portent son nom.

Quelques-uns le situent comme précurseur de la Révolution Mexicaine, ce qui, on va le voir, n’est qu’une demi-vérité, mais peu savent qu’outre avoir été un anarchiste convaincu, il fut également un grand journaliste, un magnifique agitateur et un brillant penseur. Comment est-ce possible ? Parce que, pour paraphraser Walter Benjamin, l’image du passé a une table des matières cachée qu’une authentique historiographie doit révéler explicitement. Au Mexique, les régimes post-révolutionnaires ont réussi à neutraliser le magonisme en l’incorporant à l’histoire officielle après l’avoir écrasé sur le champ de bataille.

Ricardo Flores Magón et ses frères furent, à l’origine, des journalistes de formation libérale qui ont du affronter la censure et les attaques de la police du dictateur Porfirio Díaz (1876-1911) dans leur tentative de fomenter, par voie de presse, une démocratisation du régime. Ils ont commencé par défendre leur droit à la liberté d’expression et ont fini par condamner l’État et toute forme de domination. Ils ont petit à petit adhéré à l’anarchisme, à partir duquel ils ont élaboré une interprétation originale combinant lutte clandestine contre la dictature de Díaz, résistance indigène, libéralisme anti-impérialiste et communisme libertaire d’inspiration kropotkinienne.

Leur projet de conjuguer la lutte des communautés indigènes du centre et du sud avec la lutte des journaliers du nord en coordination avec les luttes émancipatrices des ouvriers de l’industrie nord-américaine demeure un des plus audacieux et des plus cohérents de l’histoire du Mexique contemporain.

Origines

Surgi dans la seconde moitié du XIXème siècle lorsqu’un émigrant grec, disciple de Spinoza, Fourier et Proudhon, Platino Rhodakanaty, arrive sur cette terre pour y fonder des écoles, des journaux et des sociétés de secours mutuel, l’anarchisme mexicain n’a jamais cessé d’exister sous de multiples formes ni de créer des liens fraternels même s’ils sont souvent souterrains ou clandestins. On sait peu de choses de la vie de Rhodakanaty avant son arrivée au Mexique en 1861. José Valadés et Carlos Illiades rapportent qu’il était d’origine aristocratique, qu’il était né à Athènes vers 1828 mais on ignore la date et le lieu de sa mort car on perd ses traces à partir de 1886. D’après Illades « Ce n’était pas un homme banal. Il a vécu dans cinq pays, parlait sept langues, pratiquait trois ou quatre disciplines, élabora une médecine universelle, avait embrassé trois religions avant de se déclarer ouvertement panthéiste puis révolutionnaire. Il fut une plus remarquables théoricien de la tradition socialiste du Mexique XIXème, réalisant un énorme travail politique et écrivant une œuvre aux sujets de réflexion variés : philosophie rationaliste, sociologie, psychologie et théologie, à contre-courant d’une intelligentsia rétive à la métaphysique et hostile au socialisme »

Il semble avoir adhéré au socialisme dans le contexte des événements de 1848 et suite à la lecture du livre de Proudhon Qu’est ce que la propriété ? Il s’est rendu à Paris pour rencontrer ce dernier. Il n’était pas un utopiste au sens strict, surtout si on entend par là, comme l’affirme perfidement l’historien Gastón García Cantú, « un individu contradictoire et confus ». Il a plutôt combiné l’idée de communauté de Fourier avec la critique de Proudhon contre l’État et la propriété.

Au cours de son séjour parisien, Rhodakanaty a vent d’un décret du président Ignacio Comonfort (1855-1858) qui offre des terres agricoles aux étrangers désirant s’établir en terre mexicaine. Sautant sur l’occasion, il part pour le Mexique, probablement pour y fonder un phalanstère. Il aborde à Veracruz aux derniers jours de février 1861, alors que Comonfort n’est déjà plus président et qu’une guerre civile ravage le pays. Ce qui ne le décourage nullement : grâce à ses connaissances médicales et philosophiques, il obtient un poste de professeur à une des écoles préparatoires de Mexico où il transmet un mélange plaqué de spinozisme sur du christianisme social, opposé au positivisme régnant en maître. N’en restant pas là, il créé un cercle d’études le Club des Étudiants Socialistes, groupe à l’origine de la première organisation anarchiste du pays : La Social (1865), vivier d’activistes, ce qui tend à prouver qu’outre posséder un esprit philosophique, Rhodokanaty avait quelques talents d’agitateur.

Le moment était propice. Depuis le début du XIX ème siècle, les premières organisations ouvrières étaient apparues comme la Société Particulière de Secours Mutuel, fondée à Mexico le 5 juin 1853, par des ouvriers chapeliers qui, loin de s’inspirer de doctrines utopistes, dérivait d’un socialisme que Carlos Rama définit comme « expérimental », critique de l’industrialisation forcée en Europe et favorable à la restauration d’un mode de vie communautaire.

Un autre européen, Victor Considérant, disciple de Fourier, fonde un éphémère phalanstère au Texas, (1855-1857) et dans deux lettres de 1865, reproche durement aux libéraux de ne pas avoir supprimé cette « bestialité » qu’est le péonage[1]Système qui fait du paysan sans terre, le « péon », un serf attaché à une propriété. Cela passe par la dette, transmise en héritage et maintient une partie de la paysannerie en semi-esclavage à la merci des gros propriétaires.. Outre le fait que le destinataire de ces missives n’est personne d’autre que le particulièrement détesté François Achille Bazaine, maréchal commandant les troupes d’occupation françaises au Mexique, les lettres de Considérant manifestent une conscience aiguë de la question sociale. Par ailleurs, les idées de Proudhon avaient été introduites par le libéral Melchor Ocampo qui avait traduit quelques passages de Philosophie de la misère.

Rhodonakaty publie La cartilla socialista (1861), premier journal mexicain se réclamant ouvertement de la doctrine socialiste. Cette publication se fixe comme objectif à long terme l’association universelle des individus et des peuples pour l’accomplissement des destinées terrestres de l’humanité. Peu après, à Chalco, État de Mexico, il fonde l’école du Rayo y de Socialismo, promouvant là-bas un mouvement de récupération des terres. Plus tard, il se rallie aux thèses de Bakounine quant à la guerre sociale : « Cosmopolites par nature, nous sommes citoyens de tous les pays et contemporains de toutes les époques. Les actions les plus belles et héroïques de tous les humains nous appartiennent. C’est là que surgit l’idée de régénération, là que surgissent les plus grands problèmes de la démocratie, là que bouillonne et s’établit la liberté en tout et pour tous, là que nous nous retrouvons immédiatement, la reconnaissant comme notre patrie d’adoption. »

Un de ses disciples, Julio Chávez López devint un remarquable leader agrariste avant d’être fusillé en 1869 par le président Benito Juárez, action que les admirateurs du Bien méritant devraient garder en mémoire. D’autres, tels Francisco Zalacosta, Santiago Villanueva et Hermenegildo Villavicencio ont joué un grand rôle dans la création de sociétés de secours mutuels et dans l’organisation de masses urbaines ou rurales. De plus, ils ont établi des relations avec la Fédération Régionale Espagnole et la Fédération Jurassienne, c’est à dire les branches libertaires de l’Association Internationale des Travailleurs. D’autres encore, Ignacio Fernández Galindo et Luisa Quevedo vont se joindre à la rébellion maya de San Juan Chamula (1868-1870) qu’on peut considérer comme une révolte précurseurs du mouvement zapatiste actuel.

Ce premier cycle de luttes va s’étendre sur une quinzaine d’années, débouchant sur les premières grèves victorieuses de la ville de Mexico, telles celle de l’usine textile Fama Montañesa, en juillet 1868, qui revendiquent de meilleures conditions de travail et la création de coopératives. Néanmoins, sur le long terme, le mouvement s’essouffle et dégénère vers la fin des années 1870, particulièrement à partir de l’installation du régime de Porfirio Díaz (1876-1911). Pourtant dans l’ultime décennie du XIXème siècle, des noyaux de sédition surgissent, principalement animés par des immigrés nord-américains ou espagnols organisés en sociétés secrètes. Vu leur caractère clandestin, ces initiatives ont laissé peu de traces dans l’histoire du pays mais elles ont maintenu vivace les espoirs libertaires.


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Re: Les anarchistes dans la Révolution mexicaine

Messagede bipbip » 27 Sep 2017, 19:59

Suite

Deuxième partie sur les quatre que compte cet article de Claudio Albertani qui retrace l’histoire de l’anarchisme au Mexique et la trajectoire militante de Ricardo Flores Magón. Il est ici question du journal Regeneración, des différentes étapes de son exstence et de son rôle dans la lutte contre la dictature de Porfirio Díaz. (Traduction P.J Cournet)

Histoire du magonisme et de l’anarchisme au Mexique – Part II: Regeneración

Regeneración

Le 7 août 1900, paraît, à Mexico le premier numéro de Regeneración, hebdomadaire qui sera publié successivement dans cette capitale (de 1900 à 1901) et aux États-Unis (San Antonio, Texas, 1904-1905, Saint Louis, Missouri, 1905-1906, Los Angeles, Californie, 1910-1918) et jouera un rôle majeur dans la chute de la dictature de Porfirio Díaz.

Organe du Parti Libéral Mexicain (PLM) à partir de 1905, Regeneración est le principal instrument du mouvement politique et social connu comme « magonisme ». Par des articles, poésies, contes et même œuvres théâtrales, ses rédacteurs diffusent leurs idéaux, sans jamais plier malgré des conditions toujours plus hostiles.

Dans sa première étape, la revue est dirigée collectivement par Jesús Flores Magón (1972-1930) et Ricardo, épaulés par le plus jeune des trois frères, Enrique (1877-1954). Fils de libéraux juaristes[1]Partisans de Benito Juarez, tant dans la guerre civile contre le parti conservateur, que contre l’invasion française imposant l’empereur Maximilien., féroces ennemis de Porfirio Díaz, tous trois étaient nés à San Antonio Eloxochitlán, village indigène de l’état de Oaxaca dans lequel les usages et valeurs communautaires perduraient.

La famille émigre assez vite à Mexico où Jesús, Ricardo et Enrique reçoivent une bonne éducation et rejoignent l’opposition à partir des révoltes étudiantes de 1892 contre une des multiples réélections de Porfirio Díaz. L’année suivante, ils fondent El Demócrata qui aura une brève existence : au quatrième numéro, Jesús est arrêté et Ricardo doit fuir en province alors qu’Enrique est laissé en liberté à cause de son jeune age. Le coup est si dur que les frères Flores Magón ne vont renouer avec leur vocation de journalistes que sept ans plus tard, avec Regeneración.

Dans un premier temps, la revue ne se définit pas encore anarchiste mais Ricardo connaissait déjà les œuvres de Kropotkine, Malatesta, Tolstoï, et Vargas Vila.

Le 30 août 1900, à San Luís Potosí, Juan Sarabia, Camilo Arriaga, Antonio Díaz Soto y Gama et Librado Rivera publient un manifeste dénonçant la renaissance du clergé et l’abandon des principes de la constitution de 1857. Au 5 février suivant, ils organisent le premier congrès du PLM au cours duquel Ricardo, orateur accompli, prononce un discours incendiaire contre le régime. Suite à cet acte, de nombreux clubs libéraux sont fondés et Regeneración devient le journal d’opposition le plus populaire du pays. Ses traits ne sont pas seulement dirigés contre la personne du tyran mais aussi contre la corruption, la politique des « scientifiques[2]Ministres et conseillers responsables de la mise en coupe réglée du Mexique sous le règne de Díaz au prétexte de rationalisation économique et de marche vers le progrès.», la main-mise des investissements étrangers et le terrible sort réservé aux ouvriers et paysans mexicains.

Le 21 mai, Jesús et Ricardo sont détenus et passent presque une année à la prison de Belén, de sinistre réputation. Regeneración cesse de paraître en octobre mais, dès sa libération, Ricardo prend en main El hijo del Ahuizote, journal satirique qui compte dans ses rangs le fabuleux graveur José Guadalupe Posadas. En butte à la censure et à une persécution implacable, les magonistes entament un processus de radicalisation qui les conduira à une douloureuse rupture avec le secteur modéré du PLM (et en premier lieu avec Jesús qui passe assez vite au courant dirigé par Francisco I. Madero) ainsi qu’à l’élaboration d’une pensée originale, synthèse, comme nous l’avons déjà écrit, de trois traditions : le libéralisme anti-colonialiste, l’anarchisme et la lutte des peuples indigènes.

En 1904, suite à une autre période de réclusion, Ricardo et ses camarades se réfugient aux États-Unis. Ils agissent désormais à partir de ce pays sur des principes de conspiration. À San Antonio, Texas, ils republient Regeneración qu’ils envoient clandestinement par milliers d’exemplaires au Mexique, en usant de multiples stratagèmes. Práxedis Guerrero (1882-1910) infatigable activiste, admirateur de l’école rationaliste de Francisco Ferrer y Guardia et éditeur à San Francisco, de la revue anarchiste Alba Roja, les rejoint là-bas. Issu d’une famille aisée de Guanuajuato, Práxedis avait renoncé à une vie confortable pour émigrer aux États-Unis et s’y faire engager comme mineur de fond.

En même temps, les sbires de Díaz persistent à poursuivre les magonistes avec la bénédiction des autorités nord-américaines et la complicité de la sinistre agence de détectives privés Pinkerton. En 1905, réclamant une révolution non seulement politique mais aussi économique et sociale, ils créent à Saint Louis le Comité d’organisation du Parti Libéral Mexicain. Parallèlement, ils se revendiquent anarchistes et maintiennent des liens étroits avec Florencio Bazora, Voltairine de Cleyre, Emma Goldman et Alexander Berkman. Mais pourquoi persistent-ils à se dénommer libéraux ? « Tout se réduit à une simple question tactique » écrit Ricardo à Práxedis Guerrero, « Si nous nous étions appelés anarchistes dès l’origine, personne, à part une poignée de gens, ne nous aurait prêté attention. »

En 1906, le PLM publie un programme imprimé à 750 000 exemplaires qui exhorte ouvriers et paysans à unir leurs forces pour mettre à bas le régime porfiriste. Parmi les 52 points développés, on y remarque l’abolition du recrutement forcé et des chefs politiques locaux, l’égalité de droits pour les femmes, une ébauche de législation du travail (journée de huit heures, interdiction du travail des enfants, création d’un salaire minimum, etc.) l’établissement de l’éducation laïque, obligatoire et gratuite, la réforme agraire et la restitution des terres aux communautés indigènes. En janvier 1906, les militants du PLM montent la société secrète « Union libérale Humanité » dans une mine de cuivre de Cananea (Sonora) propriété d’une compagnie nord-américaine, la Cananea consolidated copper company.

Le premier juin, quelques 2000 travailleurs manifestent pour exiger un salaire juste, équivalent à celui de leurs camarades nord-américains, débouchant sur une bataille rangée entre ouvriers issus des deux nations. Le 2 juin, des rangers d’Arizona pénètrent en territoire mexicain pour attaquer tout gréviste leur opposant une résistance. Le 3 juin, le gouvernement déclare la loi martiale et le mouvement est écrasé, laissant sur le carreau 23 morts et des dizaines de blessés ou de détenus. Malgré cette défaite, la collaboration entre la dictature et les intérêts nord-américains est mise en évidence, ce qui va saper les fondements du régime. Des foyers d’agitation se succèdent à Rio Blanco (Veracruz) en 1907 et à Palomas (Coahuila) en 1908.

En juin 1907, le PLM transfère son siège à Los Angeles où il entame une féconde collaboration avec le syndicat libertaire Industrial Workers of the World (IWW). Arrêtés au mois d’août, Ricardo et Librado vont devoir vivre trois longues années de plus dans une prison extrêmement dure. Sans se décourager, Enrique, Práxedis et les autres militants publient un hebdomadaire, Revolución, (1907-1908) diffusant la propagande magoniste au Mexique et aux États-Unis. À la fin de la décennie, les magonistes ont d’intenses relations avec les indigènes Yaquis, Mayos et Tarahumaras. Plusieurs de leurs écrits se référent directement à la lutte des communautés indigènes.

Ricardo est remis en liberté le 3 août 1910, à la veille de la révolution. Le 3 septembre, Regeneración reparaît augmenté d’une section en anglais et d’une autre en italien. Il est tiré à 27 000 exemplaires. Outre les constantes dénonciations des conditions politiques et sociales régnant au Mexique et une chronique ponctuelle du processus révolutionnaire, Regeneración décrit la situation lamentable des travailleurs mexicains aux États-Unis, devenant ainsi un précurseur du mouvement chicano moderne. À cette époque, La Protesta à Buenos Aires et l’Anarchie de Paris, entre autres publications libertaires, relaient la presse magoniste.

Le PLM recrute ses militants essentiellement par trois procédés : par voie de presse, par la création de clubs et ou sociétés culturelles et par contact direct. Il n’est pas un parti politique au sens traditionnel, comme l’est, par exemple, le parti bolchevique en Russie, mais un réseau au sein duquel chaque groupe est autonome à partir d’un credo commun dont l’axe est l’insurrection armée contre la dictature. Grâce à Regeneración, qui sort par intermittence entre 1900 et 1918, la parole révolutionnaire pénètre au Mexique non seulement par voie de pamphlets politiques mais au travers de contes, de poèmes et de pièces de théâtre qui préfigurent ainsi le filon de l’agit-prop, si utilisée, ces dernières années, par le sous-commandant Marcos.

La figure centrale du PLM est le « délégué » (auquel Ricardo rend hommage dans son conte « l’apôtre ») qui, en lisant à haute voix de Regeneración ou d’autres publications radicales mène un travail éducatif et socialise les idées dans des espaces informels comme le foyer, la cantina ou la sotolería*. Les centaines de clubs libéraux implantés dans tout le pays fomentent des grèves et organisent des rébellions qui contribueront à la chute du régime, poussant la lutte sociale bien au-delà d’un simple changement de gouvernement.

*Cantina : bistrot mexicain. Sotoleria : assommoir populaire où l’on boit du jus de cactus fermenté pulque ou sotol.


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Re: Les anarchistes dans la Révolution mexicaine

Messagede bipbip » 02 Oct 2017, 20:05

Suite

Troisième partie de l’article de Claudio Albertani (lire la partie I et la partie II) qui retrace l’histoire de l’anarchisme au Mexique et la trajectoire militante de Ricardo Flores Magón. Retour sur le déclenchement de la révolution déclenchée fin 1910 et le rôle joué par les guérilleros anarchistes, dont Práxedis G. Guerrero, réunis sous la bannière du PLM et épaulés par quelques wobblies venus des Etats-Unis voisins. (traduction PJ Cournet)

Dans la tempête

La révolution en armes se déclenche le 20 novembre 1910. La veille, Ricardo avait écrit « La révolution va éclater d’un moment à l’autre. Nous, qui depuis tant d’années, avons guetté tous les événements de la vie sociale et politique mexicaine ne pouvons nous y tromper. Les symptômes du formidable cataclysme à venir ne peuvent être objets de doute (…) Il faut faire en sorte que ce mouvement causé par le désespoir ne soit pas un mouvement aveugle. (…) Aucun gouvernement, aussi honnête puisse-t-on l’imaginer, ne pourra décréter l’abolition de la misère. C’est le peuple lui-même, les crève-la-faim, les déshérités, qui doivent abolir la misère en prenant possession, pour commencer, de la terre qui, par droit naturel, ne peut être accaparée par quelques-uns mais est propriété de tout être humain. (…) Et maintenant, au combat ! »

Ce n’étaient là pas des paroles en l’air. Au même moment, Regeneración atteint un tirage de 30 000 exemplaires circulant clandestinement sur l’ensemble du Mexique, ce qui représente un nombre probablement quatre fois plus élevé de lecteurs. Les membres du PLM mènent des actions armées dans tous les États du nord ainsi qu’à Oaxaca, au Yucatan, au Jalisco, à Tlaxcala, Veracruz et Tabasco. C’est le début de la brève et héroïque épopée qu’on appellera « l’autre révolution » pour mieux la différencier de celle impulsée par Francisco I. Madero.

Contrairement à ce qui a été écrit ici et là, même par des auteurs libertaires comme Benjamín Cano Ruiz, les magonistes ne sont pas les précurseurs de la révolution mexicaine mais les protagonistes d’une révolution adverse, voire ennemie du maderisme, ce qui, entre autres choses, explique leur absence criante des commémorations officielles. Si le magonisme a recherché des alliances, il conservera toujours sa propre personnalité sans se laisser absorber par aucune autre tendance. Cohérent avec ses postulats anarchistes, il renonce au militarisme et à la lutte pour le pouvoir. Il n’y a pas eu d’armée « magoniste » : le sujet de la révolution devait être le peuple lui-même, pas un dirigeant politique ou un général. Il ne s’agissait déjà plus de prendre le pouvoir mais de le détruire purement et simplement.

Le 30 décembre 1910, Práxedis G. Guerrero (1882-1910), secrétaire de la Junte organisatrice du PLM, une de ses voix plus pures, tombe à Janos, Chihuahua. « Trente libertaires ont fait mordre la poussière et subir une cruelle déroute à des centaines de sbires de la dictature porfiriste. Mais c’est aussi là qu’a perdu la vie le plus sincère, le plus empli d’abnégation, le plus intelligent des membres du Parti Libéral Mexicain » note Ricardo dans un douloureux hommage posthume. Lorsque, quatre années auparavant il s’était joint aux forces magonistes, Prax, comme le surnommaient affectueusement ses camarades, était déjà familier des théories de Bakounine, Kropotkine, Reclus et Tolstoï et de la pédagogie rationaliste de Francisco Ferrer. Comme Ricardo, c’était un poète et écrivain de talent : « Les ressentez-vous ? Ce sont les vibrations du divin marteau qui frappe du fond de l’abîme. C’est la vie qui jaillit de la noire pyramide, faisant trembler le repère de la mort ou règnent de sinistres vampires. C’est l’élan de la révolution qui avance » peut-on lire dans un de ses poèmes qui a ému et émeut encore des générations d’insoumis. Son texte le plus connu, cosigné avec Enrique Flores Magón à San Antonio, en 1909, affirme que « la révolution mexicaine n’est pas un phénomène purement politique. C’est une affaire sociale qui nous concerne directement. » et il conclue par la devise acrate « pour l’émancipation de l’humanité. »

J’ai déjà signalé que les magonistes avaient des relations fraternelles avec les peuples indigènes, en particulier, sans que ce soit exclusif, avec les Yaquis et les Tarahumaras.

Hilario C. Salas, originaire du village mixtèque de Santiago Chazumba, Oaxaca, prêche la rébellion aux habitants de la sierra de Soteapan, à Veracruz, dans leur propre langue, le popoluca. Au Yucatan, des groupes affiliés au PLM mènent la guerre en terre maya, chez les héritiers des cruzobs* entrés en révolte depuis la moitié du XIX ème siècle. Abelardo Beave parcourt les montagnes de Oaxaca en préparant les Indiens à la révolution qui arrive.

Le 29 janvier 1911, des guérilleros du PLM, menés par José María Leyva et Simon Berthold, renforcés par des wobblies (militants du syndicat IWW) s’emparent de la ville de Mexicali (Basse Californie) y déclarant aussitôt leur intention d’y construire une république socialiste dans laquelle hommes et femmes profiteront du fruit de leur travail. « Le drapeau rouge flotte victorieusement sur Mexicali, arborant la devise Terre et Liberté, sainte aspiration des libertaires mexicains » écrit Ricardo.

Le 15 février, un contingent d’approximativement 500 combattants du PLM dont une centaine de nord-américains, met en déroute les troupes fédérales. Au cœur de cette épopée, on retrouve les légendaires wobblies Joe Hill et Frank Little, Fernando Palomarez, indigène mayo du Sinaloa infatigable organisateur et vétéran de la grève de Cananea, l’indigène canadien et wobbly William Stanley ou Margarita Ortega, femme exceptionnelle, à la fois apôtre, combattante et infirmière. Cet épisode est un des plus intéressant, moins connu et plus calomnié de la révolution mexicaine car la présence de combattants internationaux va être passé à l’histoire comme une « flibusterie ».

« Nous participons à la bataille mondiale pour l’émancipation humaine » écrit Ricardo à Emma Goldman. « Notre cause est la votre. Je suis du côté de la vraie révolution mexicaine, celle qui a pour but la terre et la liberté » répond celle-ci. « Tous au Mexique ! » écrit de son côté le légendaire activiste et poète wobbly Joe Hill. La lutte du PLM ne provoque pas seulement de la sympathie aux États-Unis mais aussi en Amérique latine et en Europe. En Espagne, les publications anarchistes La revista blanca et Tierra y libertad suivent la révolution mexicaine et le mouvement magoniste, à l’instar de La protesta à Buenos Aires ou Tierra à Cuba. Il est vrai que Les temps nouveaux (Paris) et Cronaca Sovversiva (Massachusetts) ont mis en doute l’honorabilité des libertaires mexicains et émis des réserves quant à la nature sociale de la révolution mais le malaise sera vite dissipé grâce à l’intervention de Kropotkine.

Autrement plus nombreux sont les révolutionnaires enthousiasmés par la révolte propagée par les magonistes. Citons en plus d’Emma Goldman, son compagnon Alexander Berkman, John Kenneth Turner, auteur de Mexico barbaro, un des livres les plus explosifs et efficaces jamais écrit contre une dictature, l’Irlandais John Creaghe, éditeur et fondateur du journal anarchiste La Protesta de Buenos Aires qui accourut à Los Angeles déjà septuagénaire, le Péruvien Juan N. Montero, agent de liaison du PLM avec les Yaquis de Sonora et la grande poète et propagandiste nord-américaine Voltairine de Cleyre.

Regeneración a une page en anglais, dirigée par le britannique William C. Owen, journaliste expérimenté et traducteur de Kropotkine ainsi qu’un supplément en italien sous la responsabilité de Michele Caminita, alias « Ludovico », ancien collaborateur de La questione sociale (Patterson, New Jersey).

L’anarchiste espagnol Diego Abad de Santillán écrira « Le nom de Flores Magón nous est devenu familier au mois à partir de 1910 par la presse ouvrière et libertaire d’Europe et d’Amérique et je me souviens à quel point, dans les groupes ouvriers progressistes, s’organisaient des collectes pour contribuer à ce gigantesque combat en y apportant sa modeste obole. » En fait, les relations entre les magonistes et l’anarchisme ibérique remontent à 1905. Lorsque le groupe arrive à Saint Louis, Missouri, il entre en contact avec Florencio Basora, exilé catalan et membre fondateur des IWW. Parmi les correspondants espagnols, on distingue également Pere Esteva, ancien compagnon d’Anselmo Lorenzo et Jaime Vidal qui avait travaillé avec Francisco Ferrer à l’École Moderne de Barcelone.

La projection internationale du magonisme est évidente ne serait-ce que par les nombreux articles de Regeneración reproduits dans la presse libertaire de plusieurs pays. Leur rédaction est assurée par des femmes intrépides comme María Talavera Brousse, Ethel Duffy Turner, ou Elisabeth Trowbridge qui participent parallèlement de dangereuses tâches clandestines dans des conditions d’égalité absolue avec les hommes. Un aspect essentiel de la pratique collective du groupe est la prise de conscience de la problématique du genre et sa tentative de dépasser le machisme propre à la culture mexicaine.

Une autre question centrale est la manière d’entendre la violence et la justice, fort éloignée de la conception léniniste qui a tant de succès en Europe. « Nous allons à la lutte violente sans en faire un idéal, sans rêver à l’exécution de tyrans comme une suprême victoire de la justice. Notre violence n’est pas la justice, elle n’est que la nécessité qui concrétise ce sentiment d’idéalisme insuffisant à affirmer la conquête du progrès par la vie des peuples. » écrit Práxedis. Dans ce même texte, on trouve un écho au Discours sur la servitude volontaire d’Étienne de La Boétie : « Existe-t-il un peuple dominé par un tyran qui ne lui ait pas fourni une part de son pouvoir ? Un malfaiteur de droit commun peut commettre ses méfaits sans la complicité de ses victimes mais un despote ne peut vivre de sa tyrannie sans la coopération de la masse ou d’une bonne partie de celle-ci. La tyrannie est le crime des collectivités inconscientes contre elles-même et on doit l’attaquer comme une maladie sociale par la Révolution en considérant la mort des tyrans comme un incident inévitable de la lutte. Rien de plus qu’un incident, en aucun cas un acte de justice. »

En avril 1911, le PLM appelle à se battre contre « le capital, l’autorité et le clergé » sous le slogan de « Terre et liberté » qu’il a repris des anarchistes espagnols. Le 25 avril, les maderistes signent avec les représentants du gouvernement fédéral les traités de Ciudad Juárez qui stipulent la démission du dictateur et un cessez-le-feu. Un des articles désigne León de la Barra, une des personnalités les plus impopulaires de l’ancien régime, comme président provisoire en attendant la convocation de nouvelles élections. Les libéraux qui avaient déjà rompu avec Madero l’accusent désormais de traîtrise : « Le Parti Libéral Mexicain ne travaille pas à amener qui que ce soit à la présidence de la république. C’est au peuple de nommer ses maîtres s’il en a envie. Le PLM travaille à conquérir la liberté pour le peuple considérant que la liberté économique est la base de toutes libertés. »

Le 26 juin, les troupes fédérales écrasent les insurgés de Basse Californie avec la complicité de Madero. Le 14, Ricardo, Enrique, Librado Rivera et Anselmo L. Figueroa avaient été arrêtés à Los Angeles sous l’accusation de violer les lois de neutralité des États-Unis. Le 23 septembre, les quatre réitèrent leur position anarcho-communiste du fond de la prison : « Il faut donc choisir : ou un nouveau gouvernant, c’est à dire un nouveau joug ou l’expropriation salvatrice et l’abolition de toute imposition religieuse, politique et de tout ordre. » Ils vont passer les trois années suivantes derrière les barreaux.

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Re: Les anarchistes dans la Révolution mexicaine

Messagede bipbip » 07 Oct 2017, 13:27

Suite

Histoire du magonisme et de l’anarchisme au Mexique – Part IV: Le champ et la ville

Le champ et la ville

Avec Práxedis tué et le noyau dirigeant en prison, la révolution libertaire est décapitée. Pourtant, un nouveau foyer surgit dans la ville de Mexico. En 1912, le Grupo Luz, éditeur de la revue éponyme, chez qui on trouve, entre autres, Jacinto Huitrón et les internationaux Eloy Armenta (espagnol) et Juan Francisco Moncaleano (colombien), fonde une école rationaliste inspirée de la pédagogie anarchiste. Ce groupe est à l’origine de la Casa del Obrero, centrale née avec l’objectif de lutter contre l’exploitation des travailleurs et pour la socialisation des moyens de production selon les principes anarcho-syndicalistes. Les débuts sont prometteurs.

Le premier mai 1913, en pleine dictature de Victoriano Huerta, la Casa organise une manifestation offensive pour exiger la journée de huit heures et commémorer les martyrs de Chicago, une première au Mexique. Elle adopte alors le nom de Casa del Obrero Mundial, en hommage à la solidarité internationale. Les mois suivants, quelques-uns de ses membres comme l’anarchiste français Octave Jahn et le magoniste Antonio Díaz Soto y Gama se déplacent au Morelos pour rejoindre l’armée d’Emiliano Zapata. Malheureusement, c’est aussi au début de 1915 que s’accomplit la rupture entre les deux groupes révolutionnaires : une partie de la COM opte pour s’allier aux forces constitutionnalistes de Venustiano Carranza contre la volonté de la majorité. En échange de garanties qui se révéleront finalement mensongères, 67 dirigeants signent un pacte ouvertement contre-révolutionnaire et forment les « bataillons rouges » destinés à combattre les armées paysannes de Pancho Villa et Zapata. Cette alliance sera très brève, les constitutionnalistes se chargeant de la rompre mais elle implique la trahison des principes révolutionnaires et constitue le lamentable précédent d’un syndicalisme régi par le nationalisme et mis sous tutelle de l’État.

Cette même année circule le texte du géographe anarchiste Élysée Reclus, À mon frère paysan, qui fut très certainement fort apprécié des révolutionnaires du Morelos. Et de fait, l’utopie s’était déplacée vers le sud. Il est vrai que Zapata ne s’est jamais déclaré anarchiste mais le mouvement qu’il emmène a de forts points communs avec les idéaux libertaires et le combat zapatiste peut être considéré comme un prolongement du combat magoniste dans d’autres conditions géographiques. Ces paysans qui soi-disant « ne veulent pas changer et firent une révolution pour cette raison »* n’aspirent aucunement à la prise de pouvoir politique mais à la conquête de l’autonomie au bénéfice des communautés paysannes. Ils ne réclament pas, non plus, la nationalisation de la terre mais sa distribution selon le modèle communal ou en petites propriétés. Ce qui signifie qu’ils ne mènent rien d’autre qu’une révolution sociale.

En 1915, alors que les projecteurs de la politique nationale sont braqués sur les campagnes militaires d’Obregón contre Villa, ils démantèlent les haciendas, redistribuent les terres, promulguent des lois du travail et adoptent un programme d’éducation et de santé publique. Un aspect fondamental de leur mouvement est la subordination des autorités militaires aux autorités civiles, élues librement au sein d’assemblées autonomes. On peut lire dans une de leur proclamation « La force, comme le droit réside essentiellement sur la collectivité sociale. En conséquence, le peuple en armes remplace toute armée permanente. »

De passage sur les terres zapatistes, Antonio de P. Araujo, membre du PLM ne peut que constater que « Les terres se retrouvent aux mains des anciens péons qui les travaillent librement. Je ne vois nulle part les visages angoissés des travailleurs journaliers mais l’air satisfait d’hommes et de femmes qui n’ont plus de maîtres. Comme la police a disparue, l’ordre règne. »

À l’instar de l’Ukraine paysanne de Nestor Makhno (1918-1920), comme les collectivités agraires de Catalogne et d’Aragon (1936-1937) la Commune de Morelos est une énorme expérience sociale dans laquelle « Crève la faim et déshérités » ont prouvé qu’ils pouvaient prendre en main la vie publique sans l’intervention de l’État ni l’intromission de politiciens professionnels. Comme celle du PLM, la lutte des zapatistes attire la solidarité de militants internationaux qui accourent au Morelos d’Espagne, de Cuba, des États-Unis ou d’autres recoins du monde.

Les zapatistes ont triomphé mais en fin de compte, leur destinée s’est jouée loin du Morelos, dans les grandes plaines centrales où les victoires retentissantes d’Obregón sur les armées de Pancho Villa changent le cours de la Révolution. En 1916, solidement installé à Mexico, Carranza ordonne une offensive militaire contre les zapatistes. Une fois encore, les paysans opposent une résistance acharnée sans que fléchisse leur révolution. En 1917, Zapata promulgue un « décret général administratif » qui renforce la démocratie directe mais privé du soutien des villistes, c’est presque l’ensemble de la population du Morelos qui tombe sous la coupe des constitutionnalistes. Militairement invincible, Zapata est attiré dans une embuscade et assassiné traîtreusement le 10 avril 1919 dans l’hacienda de Chinameca, celle dont il s’était enfui sept années auparavant. Il n’avait pas atteint sa quarantième année.

Pendant ce temps, les magonistes poursuivent leur œuvre au nord du Rio Bravo. Vers 1918, Librado Rivera, Ricardo et Enrique Flores Magón, leurs familles et un petit groupe de sympathisants nord-américains fondent une communauté à Edendale, Californie. Ils y mettent en pratique quelques-uns de leurs idéaux anarchistes : « ce fut une période de travail ardu mais aussi de paix et d’harmonie », notre Salvador Hernández Padilla.

Même grièvement blessé et diminué, le PLM ne s’est jamais dissout. Le dernier numéro de Regeneración, le 262 de la quatrième série, sort le 16 mars 1918. Il contient un manifeste dirigé aux anarchistes du monde entier et aux travailleurs en général appelant à « l’insurrection de tous les peuples contre les conditions existantes » et conclue que « pour éviter qu’une rébellion inconsciente n’aille pas forger de nouvelles chaînes avec ses propres bras pour aller reproduire l’esclavage du peuple, il est nécessaire que nous, qui ne croyons en aucun gouvernement, qui sommes convaincus que quelle que soit sa forme et quiconque soit à sa tête, il n’est que tyrannie car c’est une institution créée non pour protéger le faible mais renforcer le fort, soyons à la hauteur des circonstances et sans peur allions propager notre idéal anarchiste sacré, le seul humain, le seul juste, le seul authentique. »

Il adresse également un salut à la révolution russe, confirmant ainsi la vocation internationaliste de ses auteurs. Il faut toutefois préciser que la révolution libertaire pour laquelle ils luttent n’a pas grand-chose en commun avec celle qui triomphe à Moscou cette année-là. En 1920, Ricardo accuse les bolcheviques d’avoir assassiné la révolution et mis en place une nouvelle dictature. Dans une lettre à Elen White (pseudonyme de Lily Sarnoff) correspondante nord-américaine, il écrit ses mots prophétiques : « Cette question russe me préoccupe beaucoup. Je crains que les masses russes, après avoir attendu en vain la liberté et le bien-être qui leurs avaient été promis par le dictature de Lénine et Trotski n’aillent retourner au capitalisme. » Dans une autre lettre, il précise « La tyrannie engendre la tyrannie. La soi-disant transition nécessaire entre tyrannie et liberté a démontré n’être en réalité qu’une transition entre une révolution avortée et la normalité. »

Le 21 mars, Ricardo et Librado sont détenus et condamnés à 15 et 20 ans de prison pour sabotage de l’effort de guerre des États-Unis, entrés en première guerre mondiale. Dans un premier temps, ils sont emprisonnés à l’île Mc Neil, dans l’état de Washington. Puis, Ricardo, affaibli par la maladie est transféré à la prison de Leavenworth, Kansas, où il est assassiné le 21 novembre 1922, à la veille d’une remise en liberté. Le rapport officiel indique qu’il est décédé suite à une attaque cardiaque mais son cadavre présente des signes évidents de violence. En représailles, un autre prisonnier, José Martínez, tue le chef des gardiens, tombant lui aussi victime de son action.

Sa mort marque la défaite des anarchistes parallèlement à celle des zapatistes ou d’autres courants radicaux issus de la révolution mexicaine. Néanmoins, les idées ne meurent pas et en 1921 surgit la Confédération Générale du Travail qui reprend à son compte les principes généraux de la COM et de l’anarcho-syndicalisme européen. Elle va animer les principales luttes de l’étape post-révolutionnaire, causant quelques soucis aux gouvernements des généraux Obregón et Calles.

« Je suis un rêveur. Je rêve de beauté et j’aime à partager mes rêves avec mes congénères. Tel est mon crime. » écrit Ricardo depuis sa prison peu de temps avant de mourir.

Ce rêve est toujours vivant dans le cœur des hommes et des femmes luttant pour un Mexique meilleur.


http://www.19h17.info/2017/10/06/histoi ... amp-ville/
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Re: Les anarchistes dans la Révolution mexicaine

Messagede bipbip » 13 Oct 2017, 20:08

Ricardo Flores Magon

Justice populaire

« Du calme ! » rugit le chef vazquiste, alors que les femmes et les enfants cherchaient à forcer les portes des commerces, des magasins et des greniers pour récupérer ce dont ils avaient besoin dans leurs foyers, après la prise de la place. Ils croyaient, innocemment, que la révolution serait nécessairement bénéfique aux pauvres.

« Arrière, bandits ! » cria de nouveau le chef vazquiste, voyant que la foule ne tenait pas compte de son premier avertissement. Elle se démenait encore pour récupérer toutes ces choses bonnes et utiles qui manquaient dans les foyers.

« Halte ! Ou je donne l’ordre de tirer ! hurla le chef vazquiste, fou de rage devant cet attentat contre le droit de propriété.

— Bah ! dit une femme qui portait un enfant à son sein, le chef plaisante ! » Et elle rejoignit les autres qui brisaient joyeusement cadenas et serrures afin de prendre le produit du travail des humbles qui faisait tant défaut dans leurs foyers.

En effet, pour ces braves gens, il était évident que le chef plaisantait. Comment serait-il possible qu’un révolutionnaire se mette à défendre les intérêts de cette bourgeoisie cruelle qui avait maintenu le peuple dans la misère la plus abjecte ? Non, décidément, le chef vazquiste plaisantait. Et ils attaquèrent avec une vigueur renouvelée les fortes portes des magasins jusqu’à ce que les cadenas soient réduits en miettes et les serrures tordues et inutilisables. Les portes s’ouvrirent pour laisser passer une foule joyeuse qui savourait à l’avance la bonne nourriture enfermée dans ces lieux. Une foule qui imaginait l’agréable hiver que tous passeraient sous la douce chaleur des étoffes entreposées.

Ces fourmis sympathiques inondaient les rues. Chacune était chargée autant qu’elle le pouvait ; les enfants riaient, la bouche pleine de confiture. Les femmes étaient radieuses sous le poids de leurs fardeaux. Femmes et enfants se réjouissaient en imaginant l’agréable surprise qui accueillerait les hommes à leur retour de la mine, distante d’une dizaine de kilomètres.

Au milieu de cette agitation, personne n’entendit la voix stridente qui cria « feu ! ». Les terrasses se couvrirent de fumée et une pluie de balles tomba sur la foule, déchiquetant des chairs mûres et des chairs tendres. Ceux qui n’étaient pas blessés s’enfuirent dans toutes les directions, laissant dans les rues femmes et enfants agonisants ou morts. Ils étaient partis à la recherche de la vie et ils se heurtaient à la mort ! Ils avaient cru que la révolution se faisait au service des pauvres et ils voyaient qu’elle soutenait la bourgeoisie !

Quand les mineurs rentrèrent, fourbus mais heureux d’être sortis de la prison de la mine pour étreindre leurs compagnes et baiser le front de leurs enfants, ils apprirent de la bouche des survivants, la triste nouvelle : les vazquistes, au service de cette injustice qu’on appelle Capital, avaient tiré sur des femmes et des enfants pour défendre le droit sacré de propriété.

La nuit, noire, étendait son suaire sur ce camp de la mort. Le silence était à peine interrompu de temps en temps par les cris des sentinelles ou par le lugubre aboiement d’un chien qui pleurait son maître. Des formes noires qui semblaient faire partie de la nuit discutaient de-ci de-là sans faire de bruit, comme si elles se faufilaient. Mais une oreille attentive aurait pu surprendre ces paroles prononcées comme dans un soupir : « La dynamite ! où est la dynamite ? » Et les formes noires s’évanouissaient.

C’étaient les mineurs. Sans s’être concertés, ils avaient eu la même idée : faire sauter à coup de dynamite ces sbires qui avaient pris les armes au nom de la liberté pour raccommoder la chaîne de l’esclavage économique.

Un peu plus tard, le quartier général vazquiste vola en éclats, réduit en miettes et — avec lui — les assassins du peuple. Au lever du jour, on put voir — au milieu des décombres fumants— un drapeau rouge où s’affichaient en lettres blanches ces belles paroles : « Terre et Liberté ».


https://fr.theanarchistlibrary.org/libr ... -populaire
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Re: Les anarchistes dans la Révolution mexicaine

Messagede bipbip » 01 Nov 2017, 19:39

EMILIANO ZAPATA

Zapata, chef de la rébellion des paysans du Sud du Mexique, ne s’est jamais battu pour le pouvoir mais pour l’application sans concession d’une réforme agraire.

Image

L’État de Morelos, comme les autres régions du Mexique, est dominé depuis le XVIème siècle par les grands propriétaires qui harcèlent les villages, leurs avocats qui enlèvent sournoisement les terres, les bois et l’eau à leurs légitimes usagers villageois plus faibles, leurs régisseurs qui battent et escroquent les travailleurs agricoles. Les gouvernements locaux et fédéraux étaient ouvertement au service des intérêts économiques et politiques des planteurs.
En 1906, les dix-sept propriétaires des trente-six principales haciendas de l’État de Morelos possédaient plus de 25% de sa surface totale, la plus grande partie de ses terres cultivables, la presque totalité des bonnes terres.

Longtemps, Zapata resta allié et fidèle à Madero jusqu’à ce que celui-ci accède à la présidence du pays, confiant en sa parole de rendre les terres accaparées par les haciendas aux paysans. Ceux-ci devinrent réellement « zapatistes » avec la répression du gouverneur de l’État. Et Zapata comprit rapidement que la révolution serait politique mais pas sociale. Le 15 décembre 1911, il publie son plan de Ayala qui sera son unique objectif dans toutes les négociations pendant les années suivantes.
Robles, le nouveau commandant militaire de l’État de Morelos, entreprit une « recolonisation » brutale, incendiant les villages rebelles.
Le coup d’état de Huerta et l’assassinat de Madero accélérèrent la diffusion du plan de Ayala au niveau national et l’adhésion des groupes locaux à ses exigences agraires. La coalition révolutionnaire autour de Zapata devint bientôt si impressionnante que même les garnisons fédérales désertaient pour s’y incorporer. Il avait compris que la sécurité des paysans et l’application de ses réformes dépendraient plus de son influence nationale que de la bonne volonté de l’exécutif fédéral. Nous n’entrerons cependant pas ici dans les détails de la longue révolution mexicaine, comme le fait avec infiniment de précision, l’auteur.

L’armée révolutionnaire qui prit naissance dans l’État de Morelos en 1913 et 1914 était simplement la ligue armée des municipalités de l’état. Elle imposa la réforme agraire qui renforça l’autorité des villages et leur contrôle de la propriété agricole. Cette libre association de clans ruraux était un idéal ancien, modèle de la vie des villageois bien avant l’arrivée des Espagnols. Chaque village était libre de garder sa terre sous le régime de la propriété communale et de distribuer les droits de culture aux villageois, ou de partager la propriété entre petits particuliers.
Tandis qu’à Mexico on était au bord de la famine, dans l’État de Morelos le peuple était bien nourri et les prix réel des denrées plus bas qu’en 1910.
Zapata abolit le contrôle fédéral et celui de l’État de Morelos sur les conseils municipaux, et imposa les élections directes y compris pour les décisions les plus importantes de la vie communale, pour empêcher l’établissement de nouveaux despotisme.

L’origine et l’enfance de Zapata sont complètement éludée, l’auteur se concentrant uniquement sur sa « carrière » de leader rebelle. Il décrit avec une extrême précision les jeux d’alliance, les mouvements de troupes pendant ces années de conflits, qu’il serait fastidieux de rapporter. Il en ressort que Zapata fut animé par une motivation principale : la nécessité de la réforme agraire, de rendre aux paysans leurs terres volées par les grands propriétaires. La violence n’était pour lui pas un moyen. Le pouvoir pour lui même ne l’a jamais intéressé, à tel point qu’il l’a refusé en 1914 après être entré victorieux à Mexico. Obsédé par la volonté de rester fidèle à ses principes, il ne trahit aucune promesse, dût cette droiture lui coûter la vie.
Cette intransigeance contribua pour beaucoup à sa légende. Le poids du mythe ne cessa de grandir jusqu’à aujourd’hui où, au Chiapas, on se réclame encore du zapatisme.

EMILIANO ZAPATA
John Womack
Traduit de l’américain par Frédéric Illouz
548 pages – 165 francs
Éditions La Découverte – Paris – Mars 1997
560 pages – 14,90 euros
Éditions La Découverte – Collection poche – Paris – Juin 2008
Publié en 1976 aux Éditions Maspero

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