Emma Goldman, textes inédits traduits en français

Re: Textes inédits d'Emma Goldman traduits en français

Messagede bipbip » 20 Juil 2017, 13:37

Emma Goldman - Une éthique de l’émancipation

LEROY Max

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« Emma Goldman a été victime, tout particulièrement dans le monde francophone, d’une étrange amnésie qui a fait que le mouvement anarchiste, pourtant si enclin à célébrer son histoire et ses héros, semble parfois aisément oublier qu’il a aussi compté de nombreuses héroïnes », écrit Normand Baillargeon à propos de celle que les services secrets nord-américains décrivirent comme l’une des anarchistes les plus dangereuses de son pays d’adoption.

Cette biographie, la première en langue française, retrace l’histoire de cette militante inlassable de l’émancipation, à la fois libertaire et communiste, féministe et nietzschéenne. Née en Lituanie et morte à Toronto, sa vie se lie aux deux siècles qu’elle escorta : des grèves ouvrières états-uniennes à la Première Guerre mondiale, de la ­Russie rouge à la Catalogne, de la montée du fascisme à la lutte contre le nazisme, Goldman fut de tous les fronts – et jamais la prison, l’exil et la mise au ban n’entamèrent sa détermination.

Max Leroy, essayiste, est l’auteur de Dionysos au drapeau noir - Nietzsche et les anarchistes (2014), Citoyen du volcan - épitaphe pour Jean Sénac (2013) et les Orages libertaires - politique de Léo Ferré (2012).


Table des matières

• Dialoguer avec Emma Goldman
• Préface de Normand Baillargeon 5
• Prélude - La furieuse passion de vivre 11
• Premier mouvement - Généalogie d’une insurgée 15◦ I. Aurore 16
◦ II. L’exil 21
◦ III. Au loin le Nouveau Monde 25

• Deuxième mouvement - Une pensée en action 31◦ I. Amours & Anarchies 32
◦ II. L’heure des armes 37
◦ III. Les os croisés de la geôle 42
◦ IV. Aux racines du Vieux Monde 47
◦ V. Des conditions objectives 55
◦ VI. Brutus contre César 60

• Troisième mouvement - L’aube nouvelle 67◦ I. Les lueurs rouges de la Russie 68
◦ II. Sur la route d’un hobo 73
◦ III. La force vive 79
◦ IV. La Grande Guerre 90
◦ V. L’anarchiste la plus dangereuse de l’Amérique 101

• Quatrième mouvement - Le temps des naufrages 111◦ I. S’accrocher à un fil 112
◦ II. À travers toute l’Ukraine 120
◦ III. Les marins de Kronstadt 128
◦ IV. Un cri dans le désert 134
◦ V. De nouvelles valeurs 143
◦ VI. L’Europe sans fard 150
◦ VII. L’Espagne des camarades 164
◦ VIII. Crépuscule 176

• Ouverture - La brèche socialiste libertaire 183
• Notes 191
• Annexes 199
• « Il n’y a pas de communisme en Russie » 200
• « La philosophie de l’athéisme » 214
• « La tragédie de l’émancipation féminine » 221
• « Jalousie : des causes et d’un remède éventuel » 228
• Repères biographiques 236
• Index 240
• Remerciements 245

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Re: Textes inédits d'Emma Goldman traduits en français

Messagede bipbip » 20 Aoû 2017, 15:00

Ébauche biographique

Texte original : Biographical Sketch Hippolyte Havel Introduction à Anarchism and Other Essays de Emma Goldman Décembre 1910

Parmi les hommes et les femmes en vue dans la vie publique américaine, peu nombreux sont celles et ceux dont les noms sont mentionnés aussi souvent que celui de Emma Goldman. Pourtant, la vraie Emma Goldman est presque totalement inconnue. La presse sensationnaliste a associé son nom à tant de portraits tendancieux et de médisances que cela aurait tenu presque du miracle que, en dépit de ce tissu de calomnies, la vérité ne sorte et qu’une meilleure connaissance de cette idéaliste décriée ne voit le jour. Le fait que presque tous les porteurs de nouvelles idées ont dû lutter et souffrir en connaissant des difficultés semblables n’est qu’une piètre consolation. Est-ce de quelque utilité qu’un ancien président de la république rende hommage à la mémoire de John Brown 1 à Osawatomie? Ou que le président d’une autre république inaugure une statue en l’honneur de Pierre Proudhon, et présente sa vie à la nation française comme un modèle enthousiasmant à imiter? A quoi sert tout cela lorsque, en même temps, les John Brown et Proudhon vivants sont descendus en flammes? L’honneur et la gloire d’une Mary Wollstonecraft 2 ou d’une Louise Michel ne sont pas rehaussés parce que les édiles des villes de Londres et de Paris baptisent une rue de leur nom — la génération actuelle devrait se préoccuper de rendre justice à la vie des Mary Wollstonecraft et des Louise Michel. La postérité assigne à des hommes comme Wendel Phillips 3 et Lloyd Garrison 4 une place d’honneur adéquate dans le temple de l’émancipation humaine; mais il est du devoir de leurs contemporains de leur accorder la reconnaissance et le mérite dus de leur vivant.

Le chemin du propagandiste de la justice sociale sont jonchés d’épines. Les puissances des ténèbres et de l’injustice exercent tous leurs pouvoirs dès qu’un rayon de soleil pénètre leur vie morne.Et même ses camarades de lutte – trop souvent, en réalité, ses amis les plus proches – ne montrent que peu de compréhension pour la personnalité du pionnier. La jalousie, qui se transforme parfois en haine, et la vanité obstruent son chemin et remplissent son cœur de tristesse jalousie. Dans de telles conditions, cela demande une volonté inflexible et un formidable enthousiasme pour ne pas perdre toute foi dans la cause. Le porteur d’idées révolutionnaires est pris entre deux feux: d’un côté, les persécutions des pouvoirs en place, qui le tient pour responsable de toutes les actions découlant de la situation sociale; et, de l’autre côté, le manque de compréhension de la part de ses camarades, qui jugent souvent ses activités d’un point de vue étroit. Il arrive donc que l’agitateur est isolé parmi la foule qui l’entoure. Même ses amis les plus intimes ne comprennent pas combien il se sent solitaire et abandonné . C’est la tragédie propre aux personnes en vue.

La brume dont a été si longtemps enveloppé le nom de Emma Goldman commence à se dissiper peu à peu. Son énergie mise pour l’avancement d’une idée aussi impopulaire que l’anarchisme, son sérieux, son courage et ses compétences, rencontrent une compréhension et une admiration croissantes.

La dette de l’évolution intellectuelle américaine envers les exilés révolutionnaires n’a jamais été pleinement reconnue. Les graines qu’ils ont semé, bien que peu comprises à l’époque, a permis une riche moisson. Ils ont toujours brandi la bannière de la liberté, fertilisant ainsi la vitalité sociale du pays. Mais très peu d’entre eux sont parvenus préserver leur éducation et culture européennes, tout en s’assimilant à la vie américaine. Il est difficile, pour l’homme ordinaire, de se forger une mentalité adéquate, qui donnent la force, l’énergie et la persévérance nécessaires pour assimiler la langue étrangère, les us et coutumes du nouveau pays sans pour autant perdre sa propre personnalité. 5

Emma Goldman fait partie des quelques-uns qui, tout en préservant soigneusement leur personnalité, sont devenus des éléments importants de l’environnement social et intellectuel en Amérique. La vie qu’elle mène est riche en couleur, remplie de diversité et de nouveautés. Elle a atteint les plus hauts sommets et a aussi goûté à la lie amère de la vie.

... https://emmaetsasha.wordpress.com/2017/ ... graphique/
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Re: Textes inédits d'Emma Goldman traduits en français

Messagede Pïérô » 09 Mar 2018, 12:20

Rencontre-débat autour du livre d'Emma Goldman

L'agonie de la révolution, mes deux année en Russie 1920-21
(Editions Nuits rouges)

Paris, vendredi 16 mars 2018
à 19h30, Librairie du Monde libertaire - Publico, 145 rue Amelot

Avec Etienne Lesourd qui a traduit de l'anglais ce livre d'Emma Goldman.

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Expulsée des Etats-Unis fin 1919, la militante anarchiste débarque en Russie révolutionnée, où elle espère prendre sa part dans la construction d'une société nouvelle. Petit à petit, son enthousiasme va céder la place au scepticisme, puis à la désillusion devant les signes de corruption du nouveau régime qu'elle découvre tout au long de ses voyages dans le pays et de ses rencontres avec les militants et dirigeants du parti au pouvoir, les anarchistes persécutés et de nombreux anonymes. Certes, Goldman fait la part des destructions, des souffrances et des famines provoquées par les interventions armées des Etats capitalistes et de la résistance acharnée des armées Blanches, mais les conceptions « autoritaires » des bolchéviques ont aussi leur part de responsabilités dans cette involution, pense-t-elle, dont on sait depuis qu'elle préfigurait le totalitarisme stalinien. « On ne soulignera jamais assez que la révolution ne sert à rien si elle n'est pas inspirée par son idéal ultime. Les méthodes doivent être en harmonie avec les objectifs révolutionnaires. Les moyens mis en œuvre pour réaliser la révolution doivent correspondre à ses buts », écrit-elle en conclusion de son récit.

http://www.librairie-publico.info/?p=3041
Image------------ Demain Le Grand Soir --------- --------- C’est dans la rue qu'çà s'passe --------
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Re: Textes inédits d'Emma Goldman traduits en français

Messagede bipbip » 16 Juil 2018, 18:36

Emma Goldman

La révolution sociale
est porteuse d’un changement radical de valeurs

1.

Les critiques socialistes, mais non bolcheviks, de l’échec de la Russie affirment que la révolution a échoué parce que l’industrie n’avait pas atteint un niveau de développement suffisant dans ce pays. Ils se réfèrent à Marx, pour qui la révolution sociale était possible uniquement dans les pays dotés d’un système industriel hautement développé, avec les antagonismes sociaux qui en découlent. Ces critiques en déduisent que la révolution russe ne pouvait être une révolution sociale et que, historiquement, elle était condamnée à passer par une étape constitutionnelle, démocratique, complétée par le développement d’une industrie avant que le pays ne devienne économiquement mûr pour un changement fondamental.

Ce marxisme orthodoxe ignore un facteur plus important, et peut-être même plus essentiel, pour la possibilité et le succès d’une révolution sociale que le facteur industriel. Je veux parler de la conscience des masses à un moment donné. Pourquoi la révolution sociale n’a-t-elle pas éclaté, par exemple, aux États-Unis, en France ou même en Allemagne ? Ces pays ont certainement atteint le niveau de développement industriel fixé par Marx comme le stade culminant. En vérité, le développement industriel et les puissantes contradictions sociales ne sont en aucun cas suffisants pour donner naissance à une nouvelle société ou déclencher une révolution sociale. La conscience sociale et la psychologie nécessaires aux masses manquent dans des pays comme les États-Unis et ceux que je viens de mentionner. C’est pourquoi aucune révolution sociale n’a eu lieu dans ces régions.

De ce point de vue, la Russie possédait un avantage sur les pays plus industrialisés et « civilisés ». Certes elle était moins avancée sur le plan industriel que ses voisins occidentaux mais la conscience des masses russes, inspirée et aiguisée par la révolution de Février, progressait si rapidement qu’en quelques mois le peuple fut prêt à accepter des slogans ultra révolutionnaires comme « Tout le pouvoir aux soviets » et « La terre aux paysans, les usines aux ouvriers ».

Il ne faut pas sous-estimer la signification de ces mots d’ordre. Ils exprimaient, dans une large mesure, la volonté instinctive et semi-consciente du peuple, la nécessité d’une complète réorganisation sociale, économique et industrielle de la Russie. Quel pays, en Europe ou en Amérique, est prêt à mettre en pratique de tels slogans révolutionnaires ? Pourtant, en Russie, au cours des mois de juin et juillet 1917, ces mots d’ordre sont devenus populaires ; ils ont été repris activement, avec enthousiasme, sous la forme de l’action directe, par la majorité de la population paysanne et ouvrière d’un pays de plus de 150 millions d’habitants. Cela prouve l’«aptitude », la préparation du peuple russe pour la révolution sociale.

En ce qui concerne la « maturi-té » économique, au sens marxien du terme, il ne faut pas oublier que la Russie est surtout un pays agraire. Le raisonnement implacable de Marx présuppose la transformation de la population paysanne en une société industrielle, hautement développée, qui fera mûrir les conditions sociales nécessaires à une révolution.

Mais les événements de Russie, en 1917, ont montré que la révolution n’attend pas ce processus d’industrialisation et — plus important encore — qu’on ne peut faire attendre la révolution. Les paysans russes ont commencé à exproprier les propriétaires terriens et les ouvriers se sont emparés des usines sans prendre connaissance des théorèmes marxistes. Cette action du peuple, par la vertu de sa propre logique, a introduit la révolution sociale en Russie, bouleversant tous les calculs marxiens. La psychologie du Slave a prouvé qu’elle était plus solide que toutes les théories social-démocrates.

Cette conscience se fondait sur un désir passionné de liberté, nourri par un siècle d’agitation révolutionnaire parmi toutes les classes de la société. Heureusement, le peuple russe est resté assez sain sur le plan politique : il n’a pas été infecté par la corruption et la confusion créées dans le prolétariat d’autres pays par l’idéologie des libertés « démocratiques » et du « gouvernement au service du peuple ». Les Russes sont demeurés, sur ce plan, un peuple simple et naturel, qui ignore les subtilités de la politique, des combines parlementaires et les arguties juridiques. D’un autre côté, son sens primitif de la justice et du bien était robuste, énergique, il n’a jamais été contaminé par les finasseries destructrices de la pseudo-civilisation. Le peuple russe savait ce qu’il voulait et n’a pas attendu que des « circonstances historiques inévitables » le lui apportent sur un plateau : il a eu recours à l’action directe. Pour lui, la révolution était une réalité, pas une simple théorie digne de discussion.

C’est ainsi que la révolution sociale a éclaté en Russie, en dépit de l’arriération industrielle du pays. Mais faire la révolution n’était pas suffisant. Il fallait aussi qu’elle progresse et s’élargisse, qu’elle aboutisse à une reconstruction économique et sociale. Cette phase de la révolution impliquait que les initiatives personnelles et les efforts collectifs puissent s’exercer librement. Le développement et le succès de la révolution dépendaient du déploiement le plus large du génie créatif du peuple, de la collaboration entre les intellectuels et le prolétariat manuel. L’intérêt commun est le leitmotiv de tous les efforts révolutionnaires, surtout d’un point de vue constructif.

Cet objectif commun et cette solidarité mutuelle ont entraîné la Russie dans une vague puissante, au cours des premiers jours de la révolution russe, en octobre-novembre 1917. Ces forces enthousiastes auraient pu déplacer des montagnes si le souci exclusif de réaliser le bien-être du peuple les avait intelligemment guidées. Il existait un moyen efficace pour cela : les organisations des travailleurs et les coopératives qui couvraient la Russie d’un réseau liant et unissant les villes aux campagnes ; les soviets qui se multipliaient pour répondre aux besoins du peuple russe ; et finalement, l’intelligentsia, dont les traditions, depuis un siècle, avaient servi de façon héroïque la cause de l’émancipation de la Russie.

Mais une telle évolution n’était absolument pas au programme des bolcheviks. Pendant les premiers mois qui ont suivi Octobre, ils ont toléré l’expression des forces populaires, ils ont laissé le peuple développer la révolution au sein d’organisations aux pouvoirs sans cesse plus étendus. Mais dès que le Parti communiste s’est senti suffisamment installé au gouvernement, il a commencé à limiter l’étendue des activités du peuple. Tous les actes des bolcheviks qui ont suivi — leur politique, leurs changements de ligne, leurs compromis et leurs reculs, leurs méthodes de répression et de persécution, leur terreur et la liquidation de tous les autres groupes politiques —, tout cela ne représentait que des moyens au service d’une fin : la concentration du pouvoir de l’État entre les mains du Parti. En fait, les bolcheviks eux-mêmes, en Russie, n’en ont pas fait mystère. Le Parti communiste, affirmaient-ils, incarne l’avant-garde du prolétariat, et la dictature doit rester entre ses mains. Malheureusement pour eux, les bolcheviks n’avaient pas tenu compte de leur hôte, la paysannerie, que ni la razvyortska (la Tcheka), ni les fusillades massives n’ont persuadé de soutenir le régime bolchevik. La paysannerie est devenu le récif sur lequel tous les plans et projets conçus par Lénine sont venus s’échouer. Lénine, habile acrobate, a su opérer malgré une marge de manœuvre extrêmement étroite. La Nep (Nouvelle politique économique) a été introduite juste à temps pour repousser le désastre qui, lentement mais sûrement, allait balayer tout l’édifice communiste.


2.

La Nep a surpris et choqué la plupart des communistes. Ils ont vu dans ce tournant le renversement de tout ce que leur Parti avait proclamé — le rejet du communisme lui-même. Pour protester, certains des plus vieux membres du Parti, des hommes qui avaient affronté le danger et les persécutions sous l’ancien régime, tandis que Lénine et Trotsky vivaient à l’étranger en toute sécurité, ces hommes donc ont quitté le Parti communiste, amers et déçus. Les dirigeants ont alors décidé une sorte de lock-out. Ils ont ordonné que le Parti soit purgé de tous ses éléments « douteux ». Quiconque était soupçonné d’avoir une attitude indépendante et tous ceux qui n’acceptèrent pas la nouvelle politique économique comme l’ultime vérité de la sagesse révolutionnaire furent exclus. Parmi eux se trouvaient des communistes qui, pendant des années, avaient loyalement servi la cause. Certains d’entre eux, blessés au vif par cette procédure brutale et injuste, et bouleversés par l’effondrement de ce qu’ils vénéraient, ont même eu recours au suicide. Mais il fallait que le nouvel Évangile de Lénine puisse se diffuser en douceur, cet Évangile qui désormais prêche — au milieu des ruines provoquées par quatre années de révolution — l’intangibilité de la propriété privée ainsi que l’impitoyable liberté de la concurrence.

Cependant, l’indignation communiste contre la Nep n’exprimait que la confusion mentale des opposants à Lénine. Comment expliquer autrement que des militants, qui ont toujours approuvé les multiples cascades et acrobaties politiques de leur chef, s’indignent soudain devant son dernier saut périlleux qui constitue leur aboutissement logique ? Les communistes dévots ont un grave problème : ils s’accrochent au dogme de l’Immaculée Conception de l’État socialiste, État censé sauver le monde grâce à la révolution. Mais la plupart des dirigeants communistes n’ont jamais partagé de telles illusions. Lénine encore moins que les autres.

Dès mon premier entretien avec lui, j’ai compris que j’avais affaire à un politicien retors : il savait exactement ce qu’il voulait et semblait décidé à ne s’embarrasser d’aucun scrupule pour arriver à ses fins. Après l’avoir entendu parler en diverses occasions et avoir lu ses ouvrages, je crois que Lénine ne s’intéressait guère à la révolution et que le communisme n’était pour lui qu’un objectif très lointain. Par contre, l’État politique centralisé était la divinité de Lénine, au service de laquelle il fallait tout sacrifier. Quelqu’un a déclaré un jour que Lénine était prêt à sacrifier la révolution pour sauver la Russie. Sa politique, cependant, a prouvé qu’il était prêt à sacrifier à la fois la révolution et le pays, ou en tout cas une partie de ce dernier, afin d’appliquer son projet politique dans ce qui restait de la Russie.

Lénine était certainement le politicien le plus souple de l’Histoire. Il pouvait être à la fois un super-révolutionnaire, un homme de compromis et un conservateur. Lorsque, comme une puissante vague, le cri de « Tout le pouvoir aux soviets » se répandit dans toute la Russie, Lénine suivit le courant. Lorsque les paysans s’emparèrent des terres et les ouvriers des usines, non seulement Lénine approuva ces méthodes d’action directe mais il alla plus loin. Il avança le fameux slogan : « Expropriez les expropriateurs » , slogan qui sema la confusion dans les esprits et causa des dommages irréparables à l’idéal révolution-naire.

Jamais avant lui, un révolutionnaire n’avait interprété l’expropriation sociale comme un simple transfert de richesses d’un groupe d’individus à un autre. Cependant, c’est exactement ce que signifiait le slogan de Lénine. Les raids aveugles et irresponsables, l’accumulation des richesses de l’ancienne bourgeoisie entre les mains de la nouvelle bureaucratie soviétique, les chicaneries permanentes contre ceux dont le seul crime était leur ancien statut social, tout cela fut le résultat de l’ « expropriation des expropriateurs [1] ». Toute l’histoire de la Révolution qui s’ensuivit offre un kaléidoscope des compromis de Lénine et de la trahison de ses propres slogans.

Les actes et les méthodes des bolcheviks depuis la révolution d’Octobre peuvent sembler contredire la Nep. Mais en réalité ils font partie des anneaux de la chaîne qui allait forger le gouvernement tout-puissant centralisé et dont le capitalisme d’État était l’expression économique. Lénine avait une vision très claire et une volonté de fer. Il savait comment faire croire à ses camarades, à l’intérieur de la Russie mais aussi à l’extérieur, que son projet aboutirait au véritable socialisme et que ses méthodes étaient révolutionnaires. Lénine méprisait tellement ses partisans qu’il n’a jamais hésité à leur jeter ses quatre vérités au visage. « Seuls des imbéciles peuvent croire qu’il est possible d’instaurer le communisme maintenant en Russie », répondit-il aux bolcheviks qui s’opposaient à la Nep.

De fait, Lénine avait raison. Il n’a jamais essayé de construire un véritable communisme en Russie, à moins de considérer que trente-trois niveaux de salaires, un système différencié de rations alimentaires, des privilèges assurés pour quelques-uns et l’indifférence pour la grande masse soient du communisme.

Au début de la révolution, il fut relativement facile au Parti de s’emparer du pouvoir. Tous les éléments révolutionnaires, enthousiasmés par les promesses ultrarévolutionnaires des bolcheviks, les ont aidés à prendre le pouvoir. Une fois en possession de l’État, les communistes ont entamé leur processus d’élimination. Tous les partis et les groupes politiques qui ont refusé de se soumettre à leur nouvelle dictature ont dû partir. D’abord cela concerna les anarchistes et les socialistes-révolutionnaires de gauche, puis les mencheviks et les autres opposants de droite, et enfin tous ceux qui osaient avoir une opinion personnelle. Toutes les organisations indépendantes ont connu le même sort. Soit elles ont été subordonnées aux besoins du nouvel État, soit elles ont été détruites, comme ce fut le cas des soviets, des syndicats et des coopératives — les trois grands piliers des espoirs révolutionnaires.

Les soviets sont apparus pour la première fois au cours de la révolution de 1905. Ils jouèrent un rôle important durant cette période brève mais significative. Même si la révolution fut écrasée, l’idée des soviets resta enracinée dans l’esprit et le cœur des masses russes. Dès l’aube qui illumina la Russie en février 1917, les soviets réapparurent et fleurirent très rapidement. Pour le peuple, les soviets ne portaient absolument pas atteinte à l’esprit de la révolution. Au contraire, la révolution allait trouver son expression pratique la plus élevée, la plus libre dans les soviets. C’est pourquoi les soviets se répandirent aussi spontanément et aussi rapidement dans toute la Russie. Les bolcheviks comprirent où allaient les sympathies du peuple et se joignirent au mouvement. Mais lorsqu’ils contrôlèrent le gouvernement, les communistes se rendirent compte que les soviets menaçaient la suprématie de l’État.

En même temps, ils ne pouvaient pas les détruire arbitrairement sans miner leur propre prestige à la fois dans le pays et à l’étranger, puisqu’ils apparaissaient comme les promoteurs du système soviétique. Ils commencèrent donc à priver graduellement les soviets de leurs pouvoirs pour finalement les subordonner à leurs propres besoins.

Les syndicats russes furent beaucoup plus faciles à émasculer. Sur le plan numérique et du point de vue de leur fibre révolutionnaire, ils étaient encore dans leur prime enfance. En déclarant que l’adhésion aux syndicats était obligatoire, les organisations syndicales russes acquirent une certaine force numérique, mais leur esprit resta celui d’un tout petit enfant. L’État communiste devint alors la nounou des syndicats. En retour, ces organisations servirent de larbins à l’État. «L’école du communisme », comme le déclara Lénine au cours de la fameuse controverse sur le rôle des syndicats. Il avait tout à fait raison. Mais une école vieillotte où l’esprit de l’enfant est enchaîné et écrasé par ses professeurs. Dans aucun pays du monde, les syndicats ne sont autant soumis à la volonté et aux diktats de l’État que dans la Russie bolchevik.

Le sort des coopératives est bien trop connu pour que je m’étende à leur sujet. Elles constituaient le lien le plus essentiel entre les villes et les campagnes. Elles apportaient à la révolution un moyen populaire et efficace d’échange et de distribution, ainsi qu’une aide d’une valeur incalculable pour reconstruire la Russie. Les bolcheviks les ont transformées en rouages de la machine gouvernementale et elles ont donc perdu à la fois leur utilité et leur efficacité.


3.

Il est désormais clair pourquoi la révolution russe, dirigée par le Parti communiste, a échoué. Le pouvoir politique du Parti, organisé et centralisé dans l’État, a cherché à se maintenir par tous les moyens à sa disposition. Les autorités centrales ont essayé de canaliser de force les activités du peuple dans des formes correspondant aux objectifs du Parti.

Le seul but des bolcheviks était de renforcer l’État et de contrôler toutes les activités économiques, politiques, sociales, et même culturelles. La révolution avait un but totalement différent puisque, par nature, elle incarnait la négation même de l’autorité et de la centralisation. La révolution s’est efforcée d’ouvrir des champs de plus en plus larges à l’expression du prolétariat et multiplier les possibilités d’initiatives individuelles et collectives. Les buts et les tendances de la révolution étaient diamétralement opposés à ceux du parti politique dominant.

Les méthodes de la révolution et de l’État sont elles aussi diamétralement opposées. Les méthodes de la révolution sont inspirées par l’esprit de la révolution lui-même : l’émancipation de toutes les forces oppressives et limitatrices, c’est-à-dire les principes libertaires. Les méthodes de l’État, au contraire — de l’État bolchevik ou de n’importe quel gouvernement — sont fondées sur la coercition, qui progressivement se transforme nécessairement en une violence, une oppression et une terreur systématiques. Telles étaient les deux tendances en présence : l’État bolchevik et la révolution. Il s’agissait d’une lutte à mort. Ayant des objectifs et des méthodes contradictoires, ces deux tendances ne pouvaient pas travailler dans le même sens ; le triomphe de l’État signifiait la défaite de la révolution.

Ce serait une erreur de penser que la révolution a échoué uniquement à cause de la personnalité des bolcheviks. Fondamentalement, la révolution a échoué à cause de l’influence des principes et des méthodes du bolchevisme. L’esprit et les principes autoritaires de l’État ont étouffé les aspirations libertaires et libératrices. Si un autre parti politique avait gouverné la Russie, le résultat aurait, pour l’essentiel, été le même. Ce ne sont pas tant les bolcheviks qui ont tué la révolution russe que leur idéologie. Il s’agissait d’une forme modifiée de marxisme, d’un étatisme fanatique. Seule une telle explication des forces sous-jacentes qui ont écrasé la révolution peut éclairer cet événement qui a ébranlé le monde. La révolution russe reflète, à une petite échelle, la lutte séculaire entre le principe libertaire et le principe autoritaire. En effet, qu’est-ce que le progrès sinon l’acceptation plus générale des principes de la liberté contre ceux de la coercition ? La révolution russe représentait un mouvement libertaire qui fut battu par l’État bolchevik, par la victoire temporaire de l’idée réactionnaire, de l’idée étatiste.

Cette victoire est due à plusieurs causes. J’ai abordé la plupart d’entre elles dans les chapitres précédents de ce livre. Mais la cause principale n’était pas l’arriération industrielle de la Russie, comme l’ont écrit de nombreux auteurs. Cette cause était d’ordre culturel et, si elle procurait au peuple russe certains avantages sur leurs voisins plus sophistiqués, elle avait aussi des inconvénients fatals. La Russie était « culturellement arriérée » dans la mesure où elle n’avait pas été souillée par la corruption politique et parlementaire. D’un autre côté, elle manquait d’expérience face aux jeux politiciens et elle crut naïvement au pouvoir miraculeux du parti qui parlait le plus fort et brandissait le plus de promesses. Cette foi dans le pouvoir de l’État a servi à rendre le peuple russe esclave du Parti communiste, avant même que les grandes masses réalisent qu’on leur avait passé le joug autour du cou.

Le principe libertaire était puissant dans les premiers jours de la révolution, le besoin de la liberté d’expression s’avérait irrépressible. Mais lorsque la première vague d’enthousiasme recula pour laisser la place aux difficultés prosaïques de la vie quotidienne, il fallait de solides convictions pour maintenir en vie la flamme de la liberté. Seule une poignée d’hommes et de femmes, sur le vaste territoire de la Russie, ont maintenu cette flamme allumée : les anarchistes, dont le nombre était réduit et dont les efforts, férocement réprimés sous le tsar, n’ont pas eu le temps de porter fruit. Le peuple russe, qui est dans une certaine mesure anarchiste par instinct, ne connaissait pas assez les véritables principes et méthodes anarchistes pour les mettre en œuvre efficacement. La plupart des anarchistes russes eux-mêmes se trouvaient malheureusement englués dans de tout petits groupes et des combats individuels, plutôt que dans un grand mouvement social et collectif. Un historien impartial admettra certainement un jour que les anarchistes ont joué un rôle très important dans la révolution russe — un rôle beaucoup plus significatif et fécond que leur nombre relativement limité pouvait le faire croire. Cependant l’honnêteté et la sincérité m’obligent à reconnaître que leur travail aurait été d’une valeur pratique infiniment plus grande s’ils avaient été mieux organisés et équipés pour guider les énergies bouillonnantes du peuple afin de réorganiser la vie sociale selon des fondements libertaires.

Mais l’échec des anarchistes pendant la révolution russe, dans le sens que je viens d’indiquer, ne signifie absolument pas la défaite de l’idée libertaire. Au contraire, la révolution russe a clairement prouvé que l’étatisme, le socialisme d’État, dans toutes ses manifestations (économiques, politiques, sociales et éducatives), est entièrement et définitivement voué à l’échec. Jamais dans l’histoire, l’autorité, le gouvernement, l’État n’ont montré à quel point ils étaient en fait statiques, réactionnaires et même contre-révolutionnaires. Ils incarnent l’antithèse même de la révolution.

Comme en témoigne la longue histoire du progrès, seuls l’esprit et la méthode libertaires peuvent faire avancer l’homme dans sa lutte éternelle pour une vie meilleure, plus agréable et plus libre. Appliquée aux grands soulèvements sociaux que sont les révolutions, cette tendance est aussi puissante que dans le processus de l’évolution ordinaire. La méthode autoritaire a échoué au cours de toute l’histoire de l’humanité et maintenant elle a échoué une nouvelle fois pendant la révolution russe. Jusqu’ici l’intelligence humaine n’a pas découvert d’autre principe que le principe libertaire, car l’homme a compris une grande vérité lorsqu’il a saisi que la liberté est la mère de l’ordre et non sa fille. Malgré ce que prétendent toutes les théories et tous les partis politiques, aucune révolution ne peut véritablement et durablement réussir si elle ne s’oppose pas farouchement à la tyrannie et à la centralisation, et si elle ne lutte pas avec détermination pour passer au crible toutes les valeurs économiques, sociales et culturelles. Il ne s’agit pas de substituer un parti à un autre afin qu’il contrôle le gouvernement, ni de camoufler un régime autocratique sous des slogans prolétariens, ni de masquer la dictature d’une nouvelle classe sur une classe plus ancienne, ni de se livrer à des manœuvres quelconques dans les coulisses du théâtre politique, non il s’agit de supprimer complètement tous les principes autoritaires pour servir la révolution.

Dans le domaine économique, cette transformation doit être effectuée par les masses ouvrières : elles ont le choix entre un industrialisme étatiste et l’anarcho-syndicalisme. Dans le premier cas, le développement constructif de la nouvelle structure sociale sera aussi menacé que par l’État politique. Il constituera un poids mort qui pèsera sur la croissance des nouvelles formes de vie sociale. C’est pour cette raison que le syndicalisme seul ne suffit pas, comme ses partisans le savent bien. Ce n’est que lorsque l’esprit libertaire imprègnera les organisations économiques des travailleurs que les multiples énergies créatrices du peuple pourront se manifester librement, et que la révolution pourra être préservée et défendue. Seule la liberté d’initiative et la participation populaire aux affaires de la révolution pourront empêcher les terribles fautes commises en Russie. Par exemple, étant donné que des puits de pétrole se dressaient à une centaine de kilomètres seulement de Petrograd, cette ville n’aurait pas souffert du froid si les organisations économiques des travailleurs de Petrograd avaient pu exercer leur initiative en faveur du bien commun.

Les paysans de l’Ukraine n’auraient pas eu du mal à cultiver leurs terres s’ils avaient eu accès à l’outillage agricole stocké dans les entrepôts de Kharkov et des autres centres industriels qui attendaient les ordres de Moscou pour les distribuer. Ces quelques exemples de l’étatisme et de la centralisation bolcheviks devraient alerter les travailleurs d’Europe et d’Amérique contre les effets destructeurs de l’étatisme.

Seul le pouvoir industriel des masses, qui s’exprime à travers leurs associations libertaires, à travers l’anarcho-syndicalisme, peut organiser efficacement la vie économique et poursuivre la production. D’un autre côté, les coopératives, travaillant en harmonie avec les organisations ouvrières, servent de moyens de distribution et d’échange entre les villes et les campagnes, et en même temps constituent un lien fraternel entre les masses ouvrières et paysannes. Un lien créateur d’entraide et de services mutuels se forme ainsi et ce lien est le rempart le plus solide de la révolution — bien plus efficace que le travail forcé, l’Armée rouge ou la terreur. C’est seulement de cette façon que la révolution peut agir comme un levier qui accélère l’avènement de nouvelles formes de vie sociale et incite les masses à réaliser de plus grandes choses.

Mais les organisations ouvrières libertaires et les coopératives ne sont pas les seuls moyens d’interaction entre les phases complexes de la vie sociale. Il existe aussi les forces culturelles qui, bien qu’elles soient étroitement liées aux activités économiques, jouent leur propre rôle. En Russie, l’État communiste est devenu l’unique arbitre de tous les besoins du corps social. Il en est résulté une stagnation culturelle complète, et la paralysie de tous les efforts créatifs. Si l’on veut éviter une telle débâcle dans le futur, les forces culturelles, tout en restant enracinées dans l’économie, doivent bénéficier d’un champ d’activité indépendant et d’une liberté d’expression totale. Ce n’est pas leur adhésion au parti politique dominant mais leur dévotion à la révolution, leur savoir, leur talent et surtout leurs impulsions créatrices qui permettront de déterminer leur aptitude au travail culturel. En Russie, cela a été rendu impossible, presque dès le début de la révolution d’Octobre, parce que l’on a violemment séparé les masses et l’intelligentsia. Il est vrai que le coupable au départ fut l’intelligentsia, surtout l’intelligentsia technique, qui, en Russie, s’est accrochée avec ténacité aux basques de la bourgeoisie — comme elle le fait dans les autres pays. Incapable de comprendre le sens des événements révolutionnaires, elle s’est efforcée d’endiguer la vague révolutionnaire en pratiquant le sabotage. Mais en Russie, il existait une autre fraction de l’intelligentsia — qui avait un passé révolutionnaire glorieux depuis un siècle. Cette fraction avait gardé sa foi dans le peuple, même si elle n’accepta pas sans réserves la nouvelle dictature. L’erreur fatale des bolcheviks fut de ne faire aucune distinction entre les deux catégories.

Ils combattirent le sabotage en instaurant une terreur aveugle et systématique contre toute la classe de l’intelligentsia et ils lancèrent une campagne de haine encore plus intensive que la persécution de la bourgeoisie elle-même — méthode qui créa un abîme entre l’intelligentsia et le prolétariat et empêcha tout travail constructif.

Lénine fut le premier à se rendre compte de cette faute criminelle. Il souligna qu’il s’agissait d’une grave erreur de faire croire aux ouvriers qu’ils pouvaient construire des industries et s’engager dans un travail culturel sans l’aide et la coopération de l’intelligentsia. Le prolétariat ne possédait ni les connaissances ni la formation pour mener à bien ces tâches et il fallait redonner à l’intelligentsia la direction de la vie industrielle. Mais le fait d’avoir reconnu une erreur n’empêcha pas Lénine et son Parti d’en commettre immédiatement une autre. L’intelligentsia technique fut rappelée à la rescousse, mais d’une façon qui renforça à la fois la désintégration sociale et l’hostilité contre le régime.

Tandis que les ouvriers continuaient à avoir faim, les ingénieurs, les experts industriels et les techniciens reçurent de hauts salaires, des privilèges spéciaux et les meilleures rations. Ils devinrent les chouchous de l’État et les nouveaux surveillants des masses réduites en esclavage. Éduquées durant des années dans l’idée fausse que seuls les muscles comptaient pour assurer le succès de la révolution et que seul le travail manuel était productif, et par des campagnes de haine qui dénonçaient tous les intellectuels comme des contre-révolutionnaires et des spéculateurs, les masses ne purent évidemment pas faire la paix avec ceux qu’on leur avait appris à mépriser et à soupçonner.

Malheureusement la Russie n’est pas le seul pays où prédomine cette attitude hostile du prolétariat contre l’intelligentsia. Partout, les politiciens démagogues jouent sur l’ignorance des masses, ils leur enseignent que l’éducation et la culture sont des préjugés bourgeois, que les ouvriers peuvent s’en passer et qu’ils sont capables de reconstruire seuls la société. La révolution russe a pourtant montré très clairement que le cerveau et le muscle sont indispensables pour régénérer la société. Le travail intellectuel et le travail manuel coopèrent étroitement dans le corps social, comme le cerveau et la main dans le corps humain. L’un ne peut fonctionner sans l’autre.

Il est vrai que la plupart des intellectuels se considèrent comme une classe à part, supérieure aux ouvriers, mais partout les conditions sociales minent rapidement le piédestal de l’intelligentsia. Les intellectuels sont forcés d’admettre qu’eux aussi sont des prolétaires, et qu’ils sont même encore plus dépendants des maîtres de l’économie que les travailleurs manuels.

Contrairement au prolétaire manuel qui travaille avec sa force physique, qui peut ramasser ses outils et parcourir le monde en vue d’améliorer sa situation humiliante, les prolétaires intellectuels sont beaucoup plus solidement enracinés dans leur environnement social spécifique et ne peuvent pas facilement changer de métier ou de façon de vivre. C’est pourquoi il est essentiel de faire comprendre aux ouvriers que les intellectuels sont en train d’être rapidement prolétarisés — ce qui crée un lien entre eux. Si le monde occidental veut profiter des leçons de la Russie, il doit mettre un terme à la flatterie démagogique des masses comme à l’hostilité aveugle contre l’intelligentsia. Cela ne signifie pas, cependant, que les ouvriers doivent remettre leur sort entre les mains des intellectuels. Au contraire, les masses doivent commencer immédiatement à se préparer, à s’équiper pour la grande tâche que la révolution exigera d’eux. Ils devront acquérir le savoir et l’habileté techniques nécessaires pour gérer et diriger les mécanismes complexes des structures industrielles et sociales de leurs pays respectifs. Mais même s’ils déploient toutes leurs capacités, les ouvriers auront besoin de la coopération des spécialistes et des intellectuels. De leur côté, ces derniers doivent aussi comprendre que leurs véritables intérêts sont identiques à ceux des masses. Une fois que les deux forces sociales apprendront à fusionner dans un tout harmonieux, les aspects tragiques de la révolution russe seront en grande partie éliminés. Personne ne sera fusillé parce qu’il « a fait des études ». Le savant, l’ingénieur, le spécialiste, le chercheur, l’enseignant et l’artiste créateur, tout comme le menuisier, le machiniste, et tous les autres travailleurs font intégralement partie de la force collective qui permettra à la révolution de construire le nouvel édifice social. Elle n’emploiera pas la haine, mais l’unité ; pas l’hostilité, mais la camaraderie ; pas le peloton d’exécution, mais la sympathie — telles sont les leçons à tirer du grand échec russe pour l’intelligentsia comme pour les ouvriers. Tous doivent apprendre la valeur de l’entraide mutuelle et de la coopération libertaire. Cependant chacun doit être capable de rester indépendant dans sa sphère particulière et en harmonie avec le meilleur de ce qu’il peut apporter à la société. Ce n’est que de cette façon que le travail productif, et les efforts éducatifs et culturels s’exprimeront dans des formes chaque fois plus nouvelles et plus riches. Telle est pour moi la leçon essentielle, universelle, que m’a apprise la révolution russe.

J’ai essayé d’expliquer pourquoi les principes, les méthodes et les tactiques bolcheviks ont échoué, et pourquoi ces mêmes principes et méthodes échoueront demain dans n’importe quel autre pays, même le plus industrialisé. J’ai également montré que ce n’est pas seulement le bolchevisme qui a échoué, mais le marxisme lui-même. L’expérience de la révolution russe a démontré la faillite de l’Étatisme, du principe autoritaire.

Si je devais résumer toute ma pensée en une seule phrase, je dirais : Par nature, l’État a tendance à concentrer, réduire et contrôler toutes les activités sociales ; au contraire, la révolution a vocation à croître, s’élargir et se diffuser en des cercles de plus en plus larges. En d’autres termes, l’État est institutionnel et statique, tandis que la révolution est fluide, dynamique. Ces deux tendances sont incompatibles et vouées à se détruire mutuellement. L’étatisme a tué la révolution russe et il jouera le même rôle dans les révolutions à venir, à moins que l’idée libertaire ne l’emporte.

Mais je dois aller plus loin. Ce ne sont pas seulement le bolchevisme, le marxisme et l’étatisme qui sont fatals à la révolution ainsi qu’au progrès vital de l’humanité. La principale cause de la défaite de la révolution russe est beaucoup plus profonde. Elle réside dans la conception socialiste de la révolution elle-même.

La conception dominante, la plus répandue, de la révolution — particulièrement chez les socialistes — est que la révolution provoque un violent changement des conditions sociales au cours duquel une classe sociale, la classe ouvrière, devient dominante et triomphe d’une autre classe, la classe capitaliste. Cette conception est centrée sur un changement purement matériel, et donc implique surtout des manœuvres politiques en coulisse et des rafistolages institutionnels. La dictature de la bourgeoisie est remplacée par la « dictature du prolétariat » — ou celle de son « avant-garde », le Parti communiste. Lénine prend la place des Romanoff, le cabinet impérial est rebaptisé Conseil des commissaires du peuple, Trotsky est nommé ministre de la Guerre et un travailleur devient gouverneur militaire général de Moscou. Voilà à quoi se réduit, essentiellement, la conception bolchevik de la révolution, du moins lorsqu’elle est mise en pratique. Et, à quelques détails près, c’est aussi l’idée de la révolution que partagent les autres partis socialistes.

Cette conception est, par nature, fausse et vouée à l’échec. La révolution est certes un processus violent. Mais si elle n’aboutit qu’à une nouvelle dictature, à un simple changement des noms et des personnalités au pouvoir, alors elle n’a aucune utilité. Un résultat aussi limité ne justifie pas tous les combats, les sacrifices, les pertes en vies humaines et les atteintes aux valeurs culturelles provoquées par toutes les révolutions. Si une telle révolution amenait un plus grand bien-être social (ce qui n’a pas été le cas en Russie), elle ne vaudrait pas davantage le terrible prix à payer ; on peut améliorer la société sans avoir recours à une révolution sanglante. Le but de la révolution n’est pas de mettre en place quelques palliatifs ni quelques réformettes.

L’expérience de la révolution russe a puissamment renforcé ma conviction que la grande mission de la révolution, de la RÉVOLUTION SOCIALE, est un changement fondamental des valeurs sociales et humaines. Les valeurs humaines sont encore plus importantes parce qu’elles fondent toutes les valeurs sociales. Nos institutions et nos conditions sociales reposent sur des idées profondément ancrées. Si l’on change ces conditions sans toucher aux idées et valeurs sous-jacentes, il ne s’agira alors que d’une transformation superficielle, qui ne peut être durable ni amener une amélioration réelle. Il s’agit seulement d’un changement de forme, pas de substance, comme la Russie l’a tragiquement montré.

C’est à la fois le grand échec et la grande tragédie de la révolution russe : elle a essayé (sous la direction du parti politique dominant) de ne changer que les institutions et les conditions matérielles en ignorant totalement les valeurs humaines et sociales qu’implique une révolution. Pire encore, dans sa folle passion pour le pouvoir, l’État communiste a même renforcé et développé les idées et conceptions mêmes que la révolution était venu détruire. L’État a soutenu et encouragé les pires comportements antisociaux et systématiquement étouffé l’essor des nouvelles valeurs révolutionnaires. Le sens de la justice et de l’égalité, l’amour de la liberté et de la fraternité humaine — ces piliers d’une régénération authentique de la société — l’État communiste les a combattus au point de les anéantir. Le sentiment instinctif de l’équité a été brocardé comme une manifestation de sentimentalisme et de faiblesse ; la liberté et la dignité humaines sont devenues des superstitions bourgeoises ; le caractère sacré de la vie, qui est la base même de la reconstruction sociale, a été condamné comme a-révolutionnaire, presque contre-révolutionnaire. Cette terrible perversion des valeurs fondamentales portait en elle-même le germe de la destruction. Si l’on y ajoute la conception selon laquelle la révolution ne constituait qu’un moyen de s’emparer du pouvoir politique, il était inévitable que toutes les valeurs révolutionnaires fussent subordonnées aux besoins de l’État socialiste ; pire même, qu’elles fussent exploitées pour accroître la sécurité du nouveau pouvoir gouvernemental. « La raison d’État », camouflée sous le masque des « intérêts de la Révolution et du Peuple », est devenue le seul critère de l’action, et même des sentiments. La violence, l’inévitabilité tragique de soulèvements révolutionnaires, est devenue une coutume établie, une habitude, et a été vantée comme une institution « idéale ». Zinoviev n’a-t-il pas canonisé Dzerjinski, le chef de la sanguinaire Tcheka, en le présentant comme le « saint de la Révolution » ? L’État n’a-t-il pas rendu les plus grands honneurs à Uritsky, le fondateur et le chef sadique de la Tcheka de Petrograd ?

Cette perversion des valeurs éthiques s’est rapidement cristallisée dans le slogan omniprésent du Parti communiste : LA FIN JUSTIFIE TOUS LES MOYENS. Déjà, dans le passé, l’Inquisition et les Jésuites adoptèrent ce slogan et lui subordonnèrent toute moralité. Cette maxime se vengea des Jésuites comme elle s’est vengée de la révolution russe. Ce précepte n’a fait qu’encourager le mensonge, la tromperie, l’hypocrisie, la trahison et le meurtre, public et secret. Ceux qui s’intéressent à la psychologie sociale devraient se demander pourquoi deux mouvements, aussi séparés dans le temps et aux idées aussi différentes que le jésuitisme et le bolchevisme, ont abouti exactement aux mêmes résultats en appliquant ce principe. Le parallèle historique, passé presque inaperçu jusqu’ici, contient une leçon fondamentale pour toutes les révolutions futures et pour l’avenir de l’humanité.

Rien n’est plus faux que de croire que les objectifs et les buts sont une chose, les méthodes et les tactiques une autre. Cette conception menace gravement la régénération sociale. Toute l’expérience de l’humanité nous enseigne que les méthodes et les moyens ne peuvent être séparés du but ultime. Les moyens employés deviennent, à travers les habitudes individuelles et les pratiques sociales, partie intégrante de l’objectif final ; ils l’influencent, le modifient, puis les fins et les moyens finissent par devenir identiques. Dès le premier jour de mon retour en Russie je l’ai senti, d’abord de façon vague, puis de plus en plus clairement et consciemment. Les grands objectifs qui inspiraient la Révolution ont été tellement obscurcis par les méthodes utilisées par le pouvoir politique dominant qu’il est devenu difficile de distinguer entre les moyens temporaires et l’objectif final. Sur le plan psychologique et social, les moyens influencent nécessairement les objectifs et les modifient. Toute l’histoire de l’humanité prouve que, dès que l’on se prive des méthodes inspirées par des concepts éthiques on s’enfonce dans la démoralisation la plus aiguë. Telle est la véritable tragédie de la philosophie bolchevik appliquée à la révolution russe. Espérons que l’on saura en tirer les leçons.

Aucune révolution ne deviendra jamais un facteur de libération si les MOYENS utilisés pour l’approfondir ne sont pas en harmonie, dans leur esprit et leur tendance, avec les OBJECTIFS à accomplir. La révolution représente la négation de l’existant, une protestation violente contre l’inhumanité de l’homme envers l’homme et les milliers d’esclavages qu’elle implique. La révolution détruit les valeurs dominantes sur lesquelles a été construit un système complexe d’injustice et d’oppression, reposant sur l’ignorance et la brutalité. La révolution est le héraut de NOUVELLES VALEURS, car elle débouche sur la transformation des relations fondamentales entre les hommes, ainsi qu’entre les hommes et la société. La révolution ne se contente pas de soigner quelques maux, de poser quelques emplâtres, de changer les formes et les institutions, de redistribuer le bien-être social. Certes, elle fait tout cela, mais elle représente plus, beaucoup plus. Elle est d’abord et avant tout LE VECTEUR d’un changement radical, PORTEUR de valeurs NOUVELLES. Elle ENSEIGNE UNE NOUVELLE ÉTHIQUE qui inspire l’homme en lui inculquant une nouvelle conception de la vie et des relations sociales. La révolution déclenche une régénération mentale et spirituelle.

Son premier précepte éthique est l’identité entre les moyens utilisés et les objectifs recherchés. Le but ultime de tout changement social révolutionnaire est d’établir le caractère sacré de la vie humaine, la dignité de l’homme, le droit de chaque être humain à la liberté et au bien-être. Si tel n’est pas l’objectif essentiel de la révolution, alors les changements sociaux violents n’ont aucune justification. Car des bouleversements sociaux externes peuvent être, et ont été, accomplis dans le cadre du processus normal de l’évolution. La révolution, au contraire, ne signifie pas seulement un changement externe, mais un changement interne, fondamental, essentiel. Ce changement interne des conceptions et des idées, se diffuse dans des couches sociales de plus en plus larges, pour finalement culminer dans un soulèvement violent qu’on appelle une révolution. Un tel apogée peut-elle inverser le changement radical de valeurs, se retourner contre lui, le trahir ? C’est ce qui s’est produit en Russie. La révolution doit accélérer et approfondir le processus dont elle est l’expression cumulative ; sa principale mission est de l’inspirer, de l’emporter vers de plus grandes hauteurs, de lui donner le maximum d’espace pour sa libre expression. Ce n’est que de cette façon que la révolution est fidèle à elle-même.

En pratique, cela signifie que la prétendue «étape transitoire » doit introduire de nouvelles conditions sociales. Elle représente le seuil d’une NOUVELLE VIE, de la nouvelle MAISON DE L’HOMME ET DE L’Humanité. Elle doit être animée par l’esprit de la nouvelle vie, en harmonie avec la construction du nouvel édifice.

Aujourd’hui engendre demain. Le présent projette son ombre très loin dans le futur. Telle est la loi de la vie, qu’il s’agisse de l’individu ou de la société. La révolution qui se débarrasse de ses valeurs éthiques pose les prémices de l’injustice, de la tromperie et de l’oppression dans la société à venir. Les moyens utilisés pour préparer l’avenir deviennent sa pierre angulaire. Il suffit d’observer la tragique condition actuelle de la Russie. Les méthodes de la centralisation étatique ont paralysé l’initiative et l’effort individuels ; la tyrannie de la dictature a effrayé le peuple, l’a plongé dans une soumission servile et a totalement éteint la flamme de la liberté ; la terreur organisée a corrompu et brutalisé les masses, étouffant toutes les aspirations idéalistes ; le meurtre institutionnalisé a déprécié le prix de la vie humaine ; toutes les notions de dignité humaine, de valeur de la vie ont été éliminées ; la coercition a rendu chaque effort plus dur, transformant le travail en une punition ; la vie sociale se réduit désormais à une succession de tromperies mutuelles, les instincts les plus bas et les plus brutaux de l’homme se sont à nouveau réveillés. Triste héritage pour commencer une nouvelle vie fondée sur la liberté et la fraternité.

On ne soulignera jamais assez que la révolution ne sert à rien si elle n’est pas inspirée par son idéal ultime. Les méthodes révolutionnaires doivent être en harmonie avec les objectifs révolutionnaires. Les moyens utilisés pour approfondir la révolution doivent correspondre à ses buts. En d’autres termes, les valeurs éthiques que la révolution infusera dans la nouvelle société doivent être disséminées par les activités révolutionnaires de la « période de transition ». Cette dernière peut faciliter le passage à une vie meilleure mais seulement à condition qu’elle soit construite avec les mêmes matériaux que la nouvelle vie que l’on veut construire. La révolution est le miroir des jours qui suivent ; elle est l’enfant qui annonce l’Homme de demain.

[1] N.d.T.: Cette phrase de Lénine fait allusion à un passage célèbre du Livre I du Capital où Karl Marx décrit la concurrence acharnée que se livrent entre eux les capitalistes. Lénine a repris cette expression à son compte dans un tout autre contexte historique, celui de l’expropriation des capitalistes par les ouvriers — en fait par l’État bolchevik.


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Re: Textes inédits d'Emma Goldman traduits en français

Messagede bipbip » 16 Aoû 2018, 17:34

Vivre ma vie
Une anarchiste au temps des révolutions

Emma Goldman

Traduit de l’anglais par Laure Batier et Jacqueline Reuss

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Née en 1869 dans l’Empire russe, Emma Goldman s’exile aux États-Unis à seize ans. Pauvreté, exploitation et désillusions l’y attendent. Elle plonge alors à corps perdu dans le chaudron politique et intellectuel. Activiste et conférencière anarchiste aussi célèbre que redoutée, elle sillonne au gré des luttes une Amérique en pleine ébullition. Expulsée en 1919 vers la Russie, accueillie chaleureusement par Lénine, elle découvre une réalité qu’elle ne cessera de dénoncer avec courage tout en poursuivant son inlassable combat pour l’émancipation.
Son époustouflante épopée mêle morceaux de bravoure et moments d’intimité, grands affrontements politiques et la vie d’une femme hors du commun, poésie et quotidien, espoir et désenchantement. Ce texte magistral est à la fois une fresque historique qui donne le vertige, tant on y croise toutes les grandes figures révolutionnaires, une œuvre puissante d’une rare sensibilité et l’un des plus beaux chants d’amour à la révolte et à la liberté. Un monument de la littérature anarchiste enfin traduit intégralement en français.
à paraître le Mercredi 21 Novembre 2018

https://www.lechappee.org/collections/h ... vre-ma-vie
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Re: Textes inédits d'Emma Goldman traduits en français

Messagede Lila » 01 Oct 2018, 20:02

Emma Goldman (1869-1940) : vivre la Révolution

Emma Goldman naît dans l'empire russe en 1869. Elle émigre aux Etats-Unis à seize ans et y devient anarchiste et féministe. Emprisonnée, empêchée de parler, déportée en Union Soviétique en 1919, elle se battra toute sa vie pour défendre sa liberté et celle des autres.

Sur les photographies, Emma Goldman ne sourit jamais. Sérieuse, le regard rivé vers l’objectif, elle semble vouloir défier celui qui la regarde : vous qui m’appelez « Emma la rouge », « la reine de l’anarchie », vous qui ne voyez en moi que le scandale et le danger, que dites-vous de cette dame sobrement vêtue, de mes lunettes rondes, de mon chignon relevé ? Ai-je vraiment l’air d’une poseuse de bombes, et ne sont-ce pas plutôt mes idées qui vous font trembler ?


Elle dit un jour cette phrase célébrissime : «Si je ne peux pas danser à la révolution, je n’irais pas à la révolution » Elle est anti puritaine, et refuse les dogmes révolutionnaires. Hélène Hazéra.

Emma Goldman ne se tait jamais. Née dans l’empire russe, à Kaunas, en 1869, émigrée aux Etats-Unis à seize ans, elle y devient anarchiste après l’exécution des « martyrs de Chicago » en 1887. Très tôt, elle est considérée comme la femme la plus dangereuse d’Amérique. Ses positions sur la violence anarchiste, sa défense de la contraception et de l'amour libre, sa condamnation de la guerre et du patriotisme en font l’ennemie des autorités, mais suscitent également de houleux débats chez ses compagnons de lutte.

Emma Goldman ne se rend jamais. Arrêtée, emprisonnée, empêchée de parler, elle continue à donner des conférences, à écrire, à lutter. Privée de sa citoyenneté américaine, elle est déportée en Union Soviétique en 1919. L’espoir qu’elle mettait dans la révolution est bien vite déçu, et elle dénonce l’autoritarisme du régime bolchévique. Pendant les vingt dernières années de sa vie, elle erre, « femme sans pays », sans jamais renoncer à son engagement ; sa dernière grande cause fut celle des anarchistes engagés dans la guerre civile espagnole. Elle est morte en 1940 à Toronto ; sa dépouille repose à Chicago, à côté de celles des martyrs de Haymarket.

Emma Goldman n’était pas une ascète, elle ne voulait pas sacrifier son bonheur à une cause plus grande ; partisane de l’amour libre, amatrice de théâtre, de culture, l’anarchisme était pour elle une manière de vivre la révolution : "Je veux la liberté, écrivait-elle, je veux que chacun ait le droit de s’exprimer et que chacun ait accès aux choses belles et radieuses."

Ce qu’Emma Goldman avait de particulier c’était aussi sa liberté amoureuse – ce qui n’apparaît pas chez d’autres militantes. Une liberté affichée, assumée, qui était en lien avec la liberté qu’elle réclamait pour tout le monde. Une liberté ouverte, donc y compris dans ses relations intimes avec les gens. Hélène Hernandez

Intervenants

Cathy Bernheim
Traductrice, militante féministe

Hélène Hazéra
Productrice de radio, journaliste musicale

Hélène Hernandez
Militante anarchiste

Gaetano Manfredonia
historien et auteur de travaux sur le mouvement ouvrier et libertaire en Italie et en France

Jacqueline Reuss
Traductrice

Nancy Huston
écrivain, essayiste, traductrice

Leopold Tobisch
mélomane.

Emission à écouter : https://www.franceculture.fr/emissions/ ... revolution
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Re: Emma Goldman, textes inédits traduits en français

Messagede Lila » 28 Oct 2018, 21:26

EMMA GOLDMAN L'ANARCHA-FÉMINISTE ET LE SUFFRAGE DES FEMMES

dans la revue OCL Courant alternatif hors-série n°9 - 2e trimestre 2003

Marginale par rapport au mouvement féministe de son époque, qu’elle critique… et figure de proue des féministes radicales dans les années 70, Emma Goldman (1869-1940) a milité activement en faveur de la contraception (" étape de la lutte sociale " à ses yeux), l’" amour libre ", le droit à la libre maternité, l’homosexualité ou l’égalité économique hommes-femmes...

Avec Margaret Sanger, rédactrice du mensuel The Women Rebel en 1914, elle a tenu des conférences sur l’avortement, la vasectomie, la prostitution... et y a gagné (comme en parlant d'antimilitarisme, de grèves et de bien d'autres sujets) des séjours en prison. Elle n’a, dans sa vie privée, jamais eu peur du qu’en-dira-t-on ; s'est toujours élevée contre la morale familiale et le puritanisme – et contre l’ " instinct de propriété du mâle ", y compris chez les révolutionnaires. Elle n'a jamais hésité à parler du sexe, polémiquant avec le penseur anarchiste Kropotkine qui lui reprochait ses " débordements ", ou quittant le congrès international anarchiste de Paris, en 1900, quand on l’empêchait de lire un texte sur ce sujet. Pour avoir travaillé comme ouvrière puis sage-femme, elle connaissait bien les problèmes spécifiques des femmes. Elle a défendu une " morale " anarchiste pour combattre les rapports de pouvoir, et la nécessité de révolutionner toutes les relations sociales y compris les plus intimes. L’amour était pour elle un facteur important dans l’émancipation féminine, parce que l’élan sexuel et amoureux peut s’inscrire dans le champ révolutionnaire ; en effet, les passions féminines étant condamnées dans le système patriarcal comme perturbatrices de l’ordre social, il est nécessaire pour devenir une personne sexuellement libre de lutter contre la morale réactionnaire, mais aussi de vaincre ses inhibitions.
Si E. Goldman n'a pas participé au mouvement féministe en tant que tel, on peut donc néanmoins la qualifier de féministe libertaire, ou d'anarcha-féministe, à la fois par sa façon de vivre et par son combat pour faire avancer certains aspects de la lutte des femmes – qui étaient rejetés par la grande majorité de ses contemporaines féministes. Elle avait peu de rapports, et ils étaient orageux, avec le mouvement suffragiste, alors en plein essor. Elle considérait en effet le droit de vote comme réformiste, et critiquait les suffragistes, très éloignées de la classe ouvrière, et bien trop puritaines. Dans les clubs de femmes qui l'invitaient pour parler de l’émancipation des femmes ou du contrôle des naissances, elle provoquait des réactions houleuses car elle remettait en cause le côté démagogique et les dangers réformistes du suffragisme, et choquait en insistant sur l'importance de la mère dans la reproduction des rôles sociaux de la société patriarcale.

Comme bien d'autres femmes russes engagées dans la lutte antitsariste, et assoiffées de culture et d’éducation, E. Goldman avait une conscience sociale très forte. Elle n'a pas cessé de rappeler aux suffragistes l’importance d’une lutte d’émancipation globale, car si " le droit au vote, aux capacités civiques égales, peut constituer une bonne revendication […] l’émancipation réelle ne commence pas plus à l’urne qu’à la barre, souligne-t-elle dans " La Tragédie de l’émancipation féminine " (paru dans le premier numéro de son journal, Mother Earth, en mai 1906). […] Il est réellement grand temps que les personnes douées d’un jugement sain et clair cessent de parler de “ la corruption dans le domaine politique ” sur un ton de salon bien-pensant. La corruption, en politique, n’a rien à faire avec la morale ou le relâchement moral de diverses personnalités politiques. Son origine est purement matérielle. La politique est le reflet du monde commercial et industriel. […] L’émancipation a fait de la femme l’égale économique de l’homme, c’est-à-dire qu’elle peut choisir sa profession ou son métier [mais] son éducation physique passée et présente " ne lui donne pas la force nécessaire pour concurrencer l’homme, " et les préjugés existants font que les patrons préfèrent toujours employer celui-ci dans certaines professions ". Quant à " la grande masse des ouvrières, quelle indépendance ont-elles gagnée en échangeant l’étroitesse de vues et le manque de liberté du foyer pour l’étroitesse de vues et le manque de liberté de l’usine, de l’atelier de confection, du magasin ou du bureau ? Qu’on y ajoute pour nombre de femmes le souci de retrouver un chez-soi froid, sec, en désordre et inaccueillant, au sortir de leur rude tâche journalière. Glorieuse indépendance en vérité […] ", qui pousse certaines à préférer le mariage à l’usine.

Dans " Le Suffrage des femmes " dont voici un extrait (publié par L’Anarchie n° 428 de juin 1913, trad. E. Green), E. Goldman précise sa pensée sur la question du suffragisme et la nécessité pour les femmes de se libérer (d')elles-mêmes :
" Nous nous vantons, nous nous glorifions de l’état d’avancement des sciences et du progrès. N’est-ce pas étrange alors que nous soyons encore dans l’adoration des fétiches ? Nos fétiches ont une substance et une forme différentes, il est vrai ; leur pouvoir sur l’esprit humain est tout aussi désastreux que celui des dieux d’antan.

Notre fétiche moderne est le suffrage universel. Ceux qui ne le possèdent pas encore combattent et font des révolutions sanglantes pour l’obtenir. Ceux qui jouissent de son règne font de lourds sacrifices à l’autel de sa divinité omnipotente. Malheur aux hérétiques qui osent douter de cette divinité !

La femme, plus encore que l’homme, est adoratrice des fétiches, et quoique ses idoles puissent changer, elle est toujours à genoux, toujours élevant ses mains, toujours aveugle au fait que son Dieu a des pieds d’argile. Ainsi elle est le plus grand soutien de toutes les déités depuis un temps immémorial. Aussi elle a eu à payer le prix que seuls les dieux peuvent exiger : sa liberté, le sang de son cœur, sa vie même.
La maxime générale de Nietzsche : “ Quand vous allez à la femme, prenez le fouet ”, est considérée comme très brutale. Cependant, Nietzsche exprime dans cette phrase l’attitude de la femme envers ses dieux. C’est elle qui recherche le fouet.
La religion, spécialement la religion chrétienne, a condamné la femme à la vie inférieure de l’esclave. Elle a contrecarré sa nature et enchaîné son âme. Malgré cela, cette religion n’a pas de plus grand soutien, pas de plus dévoué partisan que la femme. En vérité, on peut dire avec certitude que la religion aurait depuis longtemps cessé d’être un facteur dans la vie des peuples sans l’appui qu’elle reçoit de la femme. Les plus ardents ouvriers de l’Eglise, les plus infatigables missionnaires dans le monde entier sont femmes, toujours sacrifiant sur l’autel des dieux qui ont enchaîné leur esprit et asservi leur corps.

Ce monstre insatiable, la guerre, dépouille la femme de tout ce qui lui est cher et précieux. Il lui prend ses frères, ses amants et ses fils, et en retour lui donne une vie de désespoir et de solitude ; pourtant, le plus grand défenseur et adorateur de la guerre est la femme. C’est elle qui inculque l’amour de la conquête et du pouvoir à ses enfants ; c’est elle qui murmure les gloires de la guerre aux oreilles de ses petits, et qui calme son bébé au son des trompettes et au bruit des fusils. C’est elle aussi qui couronne le vainqueur au retour du champ de bataille.
Puis il y a le foyer conjugal. Quel terrible fétiche ! Combien cette prison moderne avec des barreaux dorés sape l’énergie vitale de la femme ! Ses aspects brillants l’empêchent de voir le prix qu’elle a à payer comme épouse, mère et ménagère. Pourtant, elle se cramponne avec ténacité au foyer, au pouvoir marital qui la tient en asservissement.

On peut dire que la femme désire le suffrage pour se libérer, parce qu’elle reconnaît le terrible péage qu’elle doit verser à l’Eglise, à l’Etat et au foyer. Ce peut être vrai pour quelques unités, mais la majorité des suffragistes répudie entièrement un tel blasphème. Au contraire, elles affirment toujours que c’est le suffrage des femmes qui fera d’elles de meilleures chrétiennes et femmes d’intérieur, de dévouées citoyennes de l’Etat. Ainsi, le suffrage est seulement un moyen de fortifier l’omnipotence des dieux mêmes que la femme a servis depuis un temps immémorial.
Il ne faut pas s’étonner alors qu’elle soit aussi dévote, aussi zélée, aussi prosternée devant la nouvelle idole : le suffrage des femmes. Comme au bon vieux temps, elle endure persécutions, emprisonnements, tortures et toutes sortes de condamnations avec le sourire aux lèvres.
Comme autrefois, même les plus éclairées espèrent en un miracle de la divinité du xxe siècle : le suffrage. Vie, bonheur, joie, liberté, indépendance, tout cela et davantage doit naître du suffrage. Dans sa dévotion aveugle, la femme ne voit pas ce que les gens éclairés aperçurent il y a cinquante ans. Elle ne se rend pas compte que le suffrage est un mal, qu’il a seulement aidé à asservir les gens, qu’il leur a fermé les yeux, afin qu’ils ne voient pas le subterfuge grâce auquel on obtient leur soumission.

Le désir de la femme pour le suffrage est basé sur le principe qu’elle doit avoir des droits égaux à ceux de l’homme dans toutes les affaires de la société. Personne ne pourrait réfuter cela si le suffrage était un droit. Hélas ! c’est à cause de l’ignorance de l’esprit humain que l’on peut voir un droit dans une imposture. Une partie de la population fait des lois, et l’autre partie est contrainte par la force à obéir. N’est-ce pas là la plus brutale tromperie ? Cependant, la femme pousse des clameurs vers cette ” possibilité dorée ” qui a créé tant de misères dans le monde et dépouillé l’homme de son intégrité, de sa confiance en lui-même et en a fait une proie dans les mains de politiciens sans scrupules.
Libre, le stupide citoyen de la libre Amérique ? Libre de mourir de faim, de rôder sur les grandes routes de ce grand pays. Il possède le suffrage universel. Grâce à ce droit, il a tout juste réussi à forger des chaînes autour de ses membres. La récompense qu’il reçoit consiste en lois appelées sociales qui prohibent le droit de boycottage, de picketing [chasse aux jaunes, aux renards], tous les droits, en un mot, excepté le droit d’être volé des fruits de son labeur. Cependant tous ces résultats désastreux n’ont rien appris à la femme. Même alors, on nous assure que la femme purifiera la politique.

Il est inutile de dire que je ne m’oppose pas au suffrage des femmes pour la raison qu’elles n’en sont pas dignes. Je ne vois pas de raisons physiques, psychiques ou morales interdisant à la femme de voter. Mais cela ne peut pas me convaincre que la femme réussira là où l’homme a échoué. Si elle ne faisait pas les choses plus mal, elle ne pourrait certainement pas les faire mieux. Donc, c’est la doter de pouvoirs surnaturels que d’affirmer qu’elle réussirait à purifier ce qui n’est pas susceptible de purification. Puisque le plus grand malheur de la femme est d’être considérée comme un ange ou comme un diable, son véritable salut repose sur le fait d’être considérée comme un être humain, c’est-à-dire sujet à toutes les folies et erreurs des hommes. Devons-nous alors croire que deux erreurs feront quelque chose de juste ? Pouvons-nous penser que le poison inhérent à la politique sera diminué, si les femmes entrent dans l’arène ? Les plus ardentes suffragistes soutiendraient difficilement telle folie. [...] "

V.


http://1libertaire.free.fr/EmmaGoldmannOCL.html
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Re: Emma Goldman, textes inédits traduits en français

Messagede bipbip » 18 Nov 2018, 19:30

Débat « Vivre ma vie » de Emma Goldman
Une anarchiste au temps des révolutions

Paris, mercredi 21 novembre 2018
à 20h, Quilombo Boutique-Librairie, 23 rue Voltaire, 11e

A l'occasion de la traduction intégrale de l'autobiographie magistrale d'Emma Goldman, grande soirée en compagnie des traductrices Laure Batier et Jacqueline Reuss // dès 20h dans la librairie (23 rue Voltaire Paris XIe, m° Rue des Boulets ou Nation).

Traduit de l'anglais par Laure Batier et Jacqueline Reuss

L'un des plus beaux chants d'amour à la révolte et à la liberté. Un monument de la littérature anarchiste enfin traduit intégralement en français.

Image

Née en 1869 dans l'Empire russe, Emma Goldman s'exile aux États-Unis à seize ans. Pauvreté, exploitation et désillusions l'y attendent. Elle plonge alors à corps perdu dans le chaudron politique et intellectuel. Activiste et conférencière anarchiste aussi célèbre que redoutée, elle sillonne au gré des luttes une Amérique en pleine ébullition. Expulsée en 1919 vers la Russie, accueillie chaleureusement par Lénine, elle découvre une réalité qu'elle ne cessera de dénoncer avec courage tout en poursuivant son inlassable combat pour l'émancipation.
Son époustouflante épopée mêle morceaux de bravoure et moments d'intimité, grands affrontements politiques et la vie d'une femme hors du commun, poésie et quotidien, espoir et désenchantement. Ce texte magistral est à la fois une fresque historique qui donne le vertige, tant on y croise toutes les grandes figures révolutionnaires, une œuvre puissante d'une rare sensibilité et l'un des plus beaux chants d'amour à la révolte et à la liberté. Un monument de la littérature anarchiste enfin traduit intégralement en français.

https://librairie-quilombo.org/vivre-ma-vie
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Re: Emma Goldman, textes inédits traduits en français

Messagede digger » 25 Nov 2018, 10:55

Je continue le travail sur la collecte et la traduction de textes et documents de et sur Emma Goldman. Comparé à ce qui existe aux US, il n'existait pratiquement rien de disponible en ligne en langue française. J'ai réuni les traductions existantes, avec l'autorisation de Yves Coleman et de Libertad notamment, et y ai ajouté mes propres traductions.
A travers Goldman, on traverse plusieurs décennies de l'anarchisme international, et tous ses thèmes majeurs qu'elle abordait avec une étonnante avance sur son temps, pas toujours acceptée et comprise par les mouvements révolutionnaire; notamment anarchiste (droits des femmes, homosexualité, liberté d'expression, milieux alternatifs....)
Il reste, en outre, des milliers de documents plus ou moins bien numérisés à trier. Et donc autant qui reste à faire...
https://emmagoldmananthologie.wordpress.com/
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Re: Emma Goldman, textes inédits traduits en français

Messagede bipbip » 11 Déc 2018, 16:00

Un monument de la littérature anarchiste enfin traduit en français

“Vivre ma vie : une anarchiste au temps des révolutions”, est le titre de cette somme incomparable dans laquelle l'anarchiste Emma Goldman mêle le souvenir de ses actions militantes à son ressenti intime. Traduite pour la première fois en français, cette autobiographie est un ouvrage pionnier de l'histoire mouvementée des luttes sociales.

Il y a des vies dont le récit est indissociable des avancées de la grande histoire. Peu d’entre elles auront autant marqué les luttes sociales que celle d’Emma Goldman, anarchiste et féministe du début du XXe siècle. La traduction intégrale des mémoires de cette immigrée russe qui, arrivée aux États-Unis à l’adolescence, fut une éternelle apatride est un événement sans précédent pour toutes celles et ceux qui souhaitent s’initier à l’histoire du mouvement anarchiste. Mêlant de manière indissociable l'intime et le politique, le récit par Emma Goldman de son parcours, désormais disponible en français aux éditions L’Echappée, est un monument d’histoire populaire.

L’histoire d’un livre

Vivre ma vie : une anarchiste au temps des révolutions est la première traduction intégrale en français de l’autobiographie d’Emma Goldman, publiée initialement en 1931 sous le titre Living my life. Jusqu’alors circulait une version tronquée comportant un tiers du texte original : L’épopée d’une anarchiste, publiée en 1979 et rééditée un temps sous le titre De l’amour et des bombes. Un titre étonnant, plutôt racoleur, qui résumait la vie de la militante aux pôles exclusifs des sentiments et de la violence. Dans le texte comme dans le titre, l'ouvrage n'était pas une traduction mais une adaptation.

Les deux traductrices du livre qui vient de paraître, Laure Batier et Jacqueline Reuss, n'ont modifié dans le texte original que les erreurs historiques. Car réduire la vie d'Emma Goldman au parcours singulier d’une femme serait mensonger. S'il est exceptionnel, c’est aussi car elle traverse une histoire qui l’englobe : celle des luttes sociales aux Etats-Unis, dont peu de documents témoignent en France - à l'exception notable d'Une Histoire populaire des Etats-Unis (éd. Agone), d'Howard Zinn, adapté en documentaire par Daniel Mermet en 2015.

... https://www.lesinrocks.com/2018/12/01/l ... 111148057/



Vivre ma vie
Une anarchiste au temps des révolutions

Emma Goldman

Traduit de l’anglais par Laure Batier et Jacqueline Reuss

Image

Née en 1869 dans l’Empire russe, Emma Goldman s’exile aux États-Unis à 16 ans. Pauvreté, exploitation et désillusions l’y attendent. Elle plonge alors à corps perdu dans le chaudron politique et intellectuel. Activiste et conférencière anarchiste aussi célèbre que redoutée, elle sillonne au gré des luttes une Amérique en pleine ébullition. Expulsée en 1919 vers la Russie, accueillie chaleureusement par Lénine, elle découvre une réalité qu’elle ne cessera de dénoncer avec courage tout en poursuivant son inlassable combat pour l’émancipation.
Son époustouflante épopée mêle morceaux de bravoure et moments d’intimité, grands affron­tements politiques et vie d’une femme hors du commun, poésie et quotidien, espoir et désenchantement. Ce texte magistral est à la fois une fresque historique qui donne le vertige, tant on y croise toutes les grandes figures révolutionnaires, une œuvre puissante d’une rare sensibilité et l’un des plus beaux chants d’amour à la révolte et à la liberté. Un monument de la littérature anarchiste enfin traduit intégralement en français.
28/11/18
« La révolution en dansant »

Belle recension de Vivre ma vie. Une anarchiste au temps des révolutions par Emilien Bernard dans Le Canard enchaîné.

[...] Si ce récit est passionnant, ce n'est pas seulement pour les mille vies qu'Emma Goldman a vécues, mais par sa sensibilité à fleur de peau, éloignée de tout dogmatisme. Toujours, elle s'interroge, se remet en question, évolue au gré[...]
26/11/18
« Bonnes feuilles »

Les bonnes feuilles de Vivre ma vie. Une anarchiste au temps des révolutions sont à découvrir sur le site de Lundimatin.

Quatre-vingt-sept ans après sa parution dans sa version originale en anglais, les éditions L’Echappée publient enfin une traduction intégrale de Living my Life, les mémoires d’Emma Goldmann (1869-1940). Ce retard était d’autant plus[...]

17,5 x 25 cm | 1104 p. | 29,90 euros
isbn 9782373090482


https://www.lechappee.org/collections/h ... vre-ma-vie
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