Emma Goldman, textes inédits traduits en français

Emma Goldman, textes inédits traduits en français

Messagede kuhing » 06 Jan 2011, 10:35

Textes inédits d'Emma Goldman traduits en français

Merci à "Ni patrie ni frontières" qui mène un travail discret mais particulièrement efficace et riche comme en témoigne cette

traduction de textes inédits d'Emma Goldman en français

voir aussi :

Le site de "mondialisme".org qui publie "ni patrie ni frontières"
kuhing
 

Re: Textes inédits d'Emma Goldman traduits en français

Messagede Pïérô » 16 Juin 2011, 14:48

J'ai parcouru avec beaucoup d'intérêt un site que je viens de mettre dans les liens du forum, partie "ressources", et qui ressence des cartes postales : http://cartoliste.ficedl.info/

Emma Goldman à l’Union Square (New York), en 1916, lors d’un meeting pour le contrôle des naissances.

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Re: Textes inédits d'Emma Goldman traduits en français

Messagede Pïérô » 23 Juin 2011, 00:40

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De l’amour et des bombes
Epopée d’une anarchiste

Auteur : Emma Goldman
Éditeur : André Versailles
Juin 2011
Thèmes : Mouvement libertaire

2011 |320 p. |19.90€

En 1889, par une chaude journée d’août, une jeune juive russe émigrée arrive à New York, riche de ses vingt ans, d’une machine à coudre et d’un idéal. En quelques années, l’Amérique ne va pas tarder à découvrir celle que les journaux nommeront " Emma la Rouge ". Attentats, grèves, meetings, procès, emprisonnements se succèdent autour d’elle. Mais dans ce tourbillon où d’autres se noieraient corps et âme, Emma Goldman n’oublie pas de vivre. Elle aime les fêtes, l’art, le raffinement, et ne craint pas de s’exprimer sur des sujets tabous même parmi les gens de gauche : le droit à l’amour et à la libre disposition de son corps, le contrôle des naissances, la prostitution, l’homosexualité, la psychanalyse, la lutte des minorités ethniques, etc. Bref, elle dérange, et pas seulement les pouvoirs en place. Une biographie haute en couleur.

http://www.librairie-quilombo.org/De-l- ... des-bombes
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Interview avec Emma Goldman

Messagede digger » 05 Jan 2013, 17:02

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Texte inédit traduit
Interview avec Emma Goldman publiée dans le St. Louis Post-Dispatch du 24 octobre 1897
The Emma Goldman Papers
Retrouvé surhttp://jwa.org/media/interview-with-goldman-published-in-st-louis-post-dispatch

Qu’a t’il pour la femme dans l’anarchie?


"Qu’est-ce que m’offre l’anarchie –à moi, une femme?"
"Plus à une femme qu’à quiconque—tout ce qu’elle n’a pas—la liberté et l’égalité."

Rapidement, avec gravité, Emma Goldman, la prêtresse [sic] de l’anarchie, exilée de Russie, crainte par la police,et aujourd’hui hôte des anarchistes de St. Louis, a répondu ainsi à ma question.
Je l’ai trouvé au No. 1722 Oregon avenue, une vieille maison de briques de deux étages, le domicile d’un sympathisant—et non d’un membre de sa famille comme il a été dit.
J’ai été reçue par une sympathique et corpulente femme allemande et conduite dans une salle à manger typiquement allemande, propre et bien rangée. Après avoir soigneusement essuyé une chaise pour moi avec son tablier, elle a été donné mon nom à la courageuse petite libre-penseuse. J’étais la bienvenue. J’ai trouvé Emma Goldman en train de siroter son café, l’accompagnant de pain et de confiture, pour son petit déjeuner. Elle était vêtue avec goût d’une jupe cintrée et d’une chemise en percale aux poignets et au col blanc, les pieds dans des chaussons ouverts. Elle ne ressemblait pas à une russe nihiliste qui serait envoyée en Sibérie si elle franchissait à nouveau les frontières de son pays natal.

"Croyez-vous dans le mariage?" ai-je demandé.
"Non," répondit la belle petite anarchiste , aussi vite qu’auparavant. "Je crois que, quand deux personnes s’aiment, aucun juge, pasteur, tribunal ou jury populaire , n’ont quelque chose à y voir . Elles sont les seules à pouvoir déterminer les relations qu’elles souhaitent entretenir l’une avec l’autre. Lorsque cette relation devient ennuyeuse pour les deux, ou pour l’une des deux parties, alors elle doit être terminée aussi simplement qu’elle a commencé."

Miss Goldman fit un petit signe de tête pour souligner ses propos, et il s’agissait d’un beau visage, couronné de cheveux châtains soyeux, avec une frange brossée sur un côté. Ses yeux sont d’un bleu franc, son teint clair et pâle. Son nez, quoi que plutôt grand et de type Teuton [sic], est bien dessiné. Elle est de petite taille, avec un visage d’un bel arrondi. Son type dans l’ensemble est davantage allemand que russe. Son seul défaut physique marquant réside dans ses yeux Elle est si myope qu’avec des lunettes, elle peut à peine distinguer des petits caractères.
"L’alliance devrait être formée," continua t’elle, "pas comme elle l’est maintenant, pour apporter un soutien et un toit à la femme, mais par amour, et que cette situation ne peut naitre que par une révolution interne, en clair, l’anarchie."

Elle disait cela aussi calmement que si elle avait simplement exprimé un fait quotidien banal, mais la lueur dans ses yeux montrait que la "révolution interne" était déjà à l’oeuvre dans son cerveau débordant d’activité .

"Qu’est ce que l’anarchie promet à la femme?"
"Tout—la liberté, l’égalité—tout ce que les femmes n’ont pas pour l’instant."
"La femme n’est elle pas libre?"
"Libre! Elle est l’esclave de son mari et des ses enfants. Elle devrait prendre part aux affaires de la même façon que les hommes.; elle devrait être son égale devant le monde, comme elle l’est en réalité. Elle est aussi capable que lui, mais quand elle travaille, elle est moins payée. Pourquoi? Parce qu’elle porte une jupe et pas un pantalon."
"Mais que deviendrait l’idéal de la vie de famille et de tout ce qui entoure la mère, selon l’idée de l’homme ?"
"L’idéal de la vie de famille, vraiment! La femme, au lieu d’être la reine de la maisonnée, dont on nous parle dans les contes, est la servante, ma maîtresse et l’esclave à la fois du mari et des enfants. Elle perd entièrement son individualité, jusqu’à son nom, qu’elle n’est pas autorisée à garder. Elle est la maîtresse de John Brown ou la maîtresse deTom Jones; elle n’est que cela et rien d’autre. Voilà ce que j’en pense."

Miss Goldman a un accent plaisant. Elle roule les r et intervertit les r et les v, avec une prononciation purement russe. Elle fait beaucoup de grands gestes. Quand elle devient enthousiaste, ses mains, ses pieds et ses épaules contribuent à illustrer ses pensées.

"Que feriez-vous des enfants dans une société anarchiste?"
"On leur attribuerait des logements communs, de grandes écoles en pension, où ils seraient correctement traités et éduqués, et à tout point de vue, traités aussi bien, et dans la plupart des cas, mieux, qu’ils ne pourraient l’être dans leurs propres familles. Très peu de mère savent comment prendre soin correctement de leurs enfants, en réalité. C’est une science que peu ont appris.."
"Mais que deviennent les femmes qui désirent une vie de famille et prendre soin de leurs propres enfants, la femme à la maison?"
"Oh, bien sûr, les femmes qui le désirent pourraient garder leurs enfants à la maison et se confiner exclusivement autant qu’elles le souhaitent à des tâches domestiques. Mais cela offrirait aux femmes qui désirent quelques chose de plus enrichissant la chance d’atteindre le niveau qu’elles souhaitent. Sans pauvres, sans capitalistes et avec des moyens mis en commun, la terre s’octroiera le paradis que les chrétiens cherchent dans un autre monde."

Elle regardait fixement le fond de sa tasse de café vide, comme si elle voyait en imagination l’état idéal déjà incarné.

"Qui s’occupera des enfants?" demandais-je, interrompant sa rêverie.
"Tout le monde," répondit-elle, "a des goûts et des compétences adaptés à des occupation. Je suis une infirmière qualifiée. J’aime soigner les malades. Ainsi en sera t’il avec quelques femmes. Elles voudront prendre soin des enfants et les éduquer."
"Les enfants ne perdront-ils pas l’amour de leurs parents et ne ressentiront-ils pas le manque de leur présence?" La pensée de ces petits chéris affectueux relégués dans une sorte de refuge pour orphelins, me traversa l’esprit.
"Les parents auront les mêmes possibilités de gagner leur confiance et leur affection de la même manière que maintenant. Ils pourront passer avec eux autant de temps qu’ils le souhaiterons ou les avoir avec eux aussi souvent qu’ils le désirerons. Ce serons les enfants de l’amour—sains,avec du caractère—et pas comme maintenant, dans la plupart des cas, nés de la haine et des dissensions familiales."

"Qu’appelez-vous amour?"
"Quand un homme ou une femme trouve certaines qualités chez un(e) autre qu’il/elle admire et a le désire irrépressible de plaire à cette personne, jusqu’au sacrifice de sentiments personnels; lorsqu’il y a ce subtil quelque chose qui les attire mutuellement, que ceux qui aiment reconnaissent, et qu’il ressentent au plus profond des fibres de leur être, alors j’appelle cela l’amour."Elle cessa de parler et son visage rosit.
"Est ce qu’une personne peut aimer plus qu’une personne à la fois?"
"Je ne vois pas pourquoi elle ne le pourrait pas—si elle trouve les mêmes qualités dignes d’amour chez plusieurs personnes. Qu’est-ce qui empêcherait quelqu’un d’aimer la même chose chez plusieurs?
"Si nous cessons d’aimer l’homme ou la femme et trouvons quelqu’un d’autre, comme je l’ai déjà dit, on en parle ensemble et changeons tranquillement de mode de vie. Les affaires privées de la famille n’ont pas besoin alors d’être discutées devant des tribunaux et de devenir une affaire publique. Personne ne peut contrôler les affections,par conséquent les jalousies ne devraient pas exister.
"Des chagrins d’amour? Oh, oui," dit elle,tristement, "mais pas de haine parce qu’il ou elle est fatigué-e de la relation. La race humaine connaitra toujours des chagrins d’amour aussi longtemps que le cœur battra dans sa poitrine.

"Ma religion," répéta t-elle en riant. "J’étais de foi hébraïque quand j’étais petite fille-- vous savez que je suis juive—mais maintenant je suis athée. Personne n’a été capable de prouver de façon satisfaisante à mon goût ni la source d’inspiration de la bible ni l’existence de Dieu. Je ne crois en aucun au-delà excepté l’au-delà que l’on retrouve sous forme de matière physique dans le corps humain . Je pense que cela revit sous une autre forme, et je ne pense pas que quelque chose qui a été créé est perdu - cela continue sous une forme ou sous une autre. Mais l’âme n’existe pas—ce n’est qu’une question de physique."

La jolie Miss Goldman avait fini de parler et ses joues rosirent légèrement lorsque je lui demandai si elle avait l’intention de se marier.
"Non; je ne crois pas au mariage pour les autres, et je ne prêcherai certainement pas une chose pour en pratiquer une autre ."

Elle était assise dans une position confortable, une jambe croisée sur l’autre. Elle est sous tous les aspects une femme féminine, avec un esprit et un courage masculins.[sic]
Elle rit en racontant qu’il y avait cinquante policiers à sa conférence mercredi soir et elle ajoute, "Si une bombe avait été lancée, j’en aurais été sûrement accusée."

St. Louis Post-Dispatch,
No copyright. Ce texte peut être reproduit librement sous quelle que forme que ce soit.
----------------------------------------
Il existe une traduction de ce texte, par Satya découverte après coup, sur le forum Résistance
http://forums.resistance.tk/message.php?t=6910
Je rend à Satya ce qui appartient à Satya pour l’inédit.
Modifié en dernier par digger le 10 Jan 2013, 13:33, modifié 2 fois.
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Prise de paroles devant les jurés

Messagede digger » 11 Jan 2013, 14:59

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Après l’entrée des Etats-Unis dans la première guerre mondiale en avril 1917, le président Wilson a signé une loi sur le service militaire fixant le 4 juin comme date d’inscription des jeunes gens âgés de 21 ans à 31 ans. Emma Goldman et Alexander Berkman ont aidé à organiser la No Conscription League qui encourageait à ne pas aller s’inscrire.
Le 15 juin 1917, Goldman et Berkman sont arrêtés et inculpés de complot pour faire obstruction au service militaire. Jugés coupables, ils sont condamnés à deux ans de prison et le juge recommande leur expulsion à la fin de leur peine.

Source :http://ucblibrary3.berkeley.edu/Goldman/Writings/Speeches/170709.html

Prise de paroles devant les jurés

Emma Goldman New York City le 9 juillet 1917


Messieurs les jurés:

Tout comme mon co-accusé, Alexander Berkman, c’est aussi la première fois de ma vie que je m’adresse à un jury. J’ai eu une fois l’occasion de parler à trois juges.
Le lendemain de notre arrestation, le chef de la police et le bureau du procureur ont annoncé que des "gros poissons" de No-Conscription avaient été attrapés et qu’il n’y aurait plus de fauteurs de troubles et de perturbateurs pour interférer avec les efforts hautement démocratiques du gouvernement d’appeler sous les drapeaux ses jeunes gens pour la boucherie en Europe. Quel dommage que les fidèles serviteurs du gouvernement, incarnées par le chef de la police et le procureur, aient utilisé un filet si léger et faible pour leur grosse prise. Au moment où les pêcheurs ont tiré à terre leur filet lourdement chargé, il s’est rompu et tout le travail ne fut qu’énergie gaspillée.

Les méthodes employées par le Marshal McCarthy et ses tas d’héroïques guerriers furent assez sensationnelles pour satisfaire les célèbres homme du cirque, Barnum & Bailey. Une douzaine, ou plus, de héros, prêts à risquer leur vie pour leur pays, grimpant quatre à quatre deux étages d’escaliers, tout cela pour découvrir les deux dangereux fauteurs de troubles et perturbateurs, Alexander Berkman et Emma Goldman, dans leur bureau respectif, tranquillement en train de travailler, ne brandissant pas un poignard, ni un pistolet, ni une bombe mais tenant à la main un simple stylo! En vérité, cela demande du courage pour attraper de tels gros poissons.

Sûrement, deux agents équipés d’un mandat auraient suffit pour mener à bien l’arrestation des accusés Alexander Berkman et Emma Goldman. Même la police sait que ni l’un ni l’autre n’avons l’habitude de nous enfuir ou de nous cacher sous notre lit. Mais la comédie-farce devait être correctement mise en scène si le Marshal et le procureur voulaient accéder à l’immortalité. D’où l’arrestation sensationnelle; d’où aussi la descente dans les bureaux de The Blast (1), Mother Earth, et de la No-Conscription League.

Dans leur zèle pour sauver la patrie des fauteurs de troubles, le Marshal et ses aides n’ont même pas considéré comme nécessaire de produire un mandat de perquisition. Après tout, qu’importe un simple bout de papier quand on est appelé à faire une descente dans les bureaux d’anarchistes! Quelle importance revêt la sacro-sainte propriété,le droit à la vie privée pour des représentants de l’ordre dans leurs affaire avec des anarchistes! A notre époque d’entrainement militaire pour la guerre, un bureau d’anarchiste est un terrain de camping approprié. Est-ce que les messieurs qui sont venus avec le Marshal McCarthy auraient osé entrer dans les bureaux de Morgan, Rockefeller, ou tout autre de ce genre d’hommes sans mandat de perquisition ? Ils ne nous l’ont jamais montré bien que nous leur ayons demandé. Pourtant, ils transformèrent nos bureaux en champ de bataille, de telle manière que, quand ils en eurent terminé,ils ressemblaient à la Belgique envahie, à cela près que les envahisseurs n’étaient pas des barbares prussiens mais de bons américains patriotes déterminés à faire de New York un endroit sain pour la démocratie.

Le décor ayant été planté de faon adéquate pour la comédie en trois actes, et le premier acte ayant été joué avec succès en enfournant les malfaiteurs dans une voiture follement stylée – qui a brûlé tous les feux rouges et a failli de peu écraser tout le monde sur son chemin –le second acte s’est révélé encore plus ridicule. Cinq mille dollars de caution avait été demandé et un bien immobilier s’est vu refusé, offert par un homme dont la propriété est estimée à trois mille dollars, et après que le procureur ait réfléchi, puis, en fait, promis d’accepter la propriété pour un des accusés, Alexander Berkman, violant ainsi tous les droits garantis même au criminel le plus abominable.

Enfin, le troisième acte, joué par le gouvernement dans ce tribunal la semaine dernière. Il est dommage que l’accusation ne connaisse pas grand chose à la construction dramatique sinon elle se serait dotée d’une meilleure dramaturgie pour suivre le script de la pièce. En fait, le troisième acte est tombé à plat, complètement, et la question se pose, pourquoi une telle tempête dans un verre d’eau? Messieurs du jury, mon camarade et co-accusé étant revenu attentivement et en détail sur les preuves présentées par l’accusation, et ayant démontré leur complète incapacité à prouver les accusations de complot ou tout autre acte manifeste (2) pour mener à bien ce complot, je n’abuserai pas de votre patience en allant sur le même terrain, sinon pour souligner quelques points. Accuser quelqu’un d’avoir comploté pour avoir fait quelque chose pour laquelle ils se sont engagées durant toute leur vie, à savoir leur campagne contre la guerre, le militarisme et la conscription comme contraire aux intérêts supérieurs d l’humanité, est une insulte à l’intelligence humaine.

Et comment l’accusation a t’elle été prouvée? Par le fait que Mother Earth et The Blast étaient imprimés par le même imprimeur et reliés dans le même atelier de reliure. Et par la preuve supplémentaire que le même livreur a distribué les deux publications! Et par le fait encore plus éclairant que le 2 juin, Mother Earth et The Blast furent donnés à un journaliste à sa demande,, et gratis, s’il vous plaît. Messieurs les jurés, vous avez vu ce journaliste témoigner de cet acte manifeste. L’un d’entre vous a t’il l’impression que l’homme était en âge d’être enrôlé et, si non, comment est-il possible que le fait de donner Mother Earth à un journaliste d’information constitue t’il une preuve démontrant l’acte manifeste ?

Il a été rappelé par notre témoin que la revue Mother Earth a été publiée pendant douze ans; qu’elle n’a jamais été saisie et qu’elle a toujours été distribué par la poste U.S. en seconde classe. Il a été démontré en outre que la revue apparaissait le premier ou le deux environ de chaque mois, et qu’elle était vendue ou donnée au bureau à qui en voulait un exemplaire. Où est, alors, l’acte manifeste?
Tout comme l’accusation a complètement échoué à prouver les charges retenues de complot, elle a échoué pareillement à prouver l’acte manifeste à travers le fragile témoignage selon lequel Mother Earth aurait été donné à un journaliste. Il en va de même en ce qui concerne The Blast.

Messieurs les jurés, le procureur a du se renseigner auprès des journalistes des idées générales à travers les nombreuses interviews que nous leur avons accordés. Pourquoi ne les a t’il pas examiné pour savoir si oui ou non, nous avons conseillé aux jeunes gens de ne pas se faire recenser? Cela aurait été une manière plus directe d’aller aux faits. En ce qui concerne le journaliste du Times de New York, il ne fait aucun doute qu’il aurait été trop heureux de satisfaire à la demande du procureur avec l’information demandée. Un homme qui viole tous les principes de la décence et de l’éthique de sa profession de journaliste , en communiquant au procureur un document qui lui a été fourni comme information, aurait été heureux de rendre service à un ami. Pourquoi Mr. Content néglige t’il une telle opportunité en or? Etait-ce parce que le journaliste du Times, comme tous les autres journalistes, aurait du dire au procureur que les deux accusés avaient déclaré dans toutes les occasions sans exception, qu’ils ne demanderaient pas de ne pas se faire recenser ?

Peut-être que le journaliste du Times a refusé d’aller aussi loin qu’un parjure. Les policiers et les détectives ne sont pas si timides en la matière. D’où Mr. Randolph et Mr. Cadell, pour sauver la situation. Imaginez l’emploi de sténographes de dixième rang pour retranscrire les prises de parole de deux dangereux fauteurs de troubles ! Quel manque de perspicacité et d’efficacité de la part du procureur! Mais même ces deux policiers ont échoué à prouver par leurs notes que nous avions conseillé à des personnes de ne pas se faire recenser. Mais puisqu’ils devaient produire quelque chose incriminant des anarchistes, ils ressortirent à propos le vieux truc tout prêt, dont nous sommes toujours affublés, "Nous croyons en la violence et nous utiliserons la violence."

En supposant, messieurs les jurés, que cette phrase a été réellement prononcée lors de la réunion publique du 18 mai, cela ne serait toujours pas suffisant pour justifier l’inculpation avec des accusations de complot et prouver des actes manifestes pour mener à bien ce complot. Et c’est tout ce dont nous sommes accusés. Pas de violence, ni d’anarchisme. J’irai plus loin et dirai que si l’inculpation avait été faite sous l’accusation d’incitation à la violence, vous, messieurs les jurés, devriez toujours rendre un verdict de "Non coupables" puisque la seule croyance en quelque chose, ou même l’annonce que vous concrétiserez cette croyance, ne peut en aucun cas constituer un crime.

Néanmoins, je souhaite dire solennellement qu’une telle expression "Nous croyons en la violence et nous utiliserons la violence." n’a pas été exprimée lors de la réunion publique du 18 mai, ni à l’occasion d’aucune autre réunion. Je n’aurais pas pu employer une telle phrase, parce qu’elle ne se prêtait pas à la situation. Ne serait-ce que parce que je veux que mes conférences et discours soient cohérents et logiques . La phrase que l’on m’attribue n’est ni l’un ni l’autre.

Je vous ai donné ma position au sujet de la violence politique à travers un long essai intitulé "The Psychology of Political Violence." (3)

Mais pour rendre ma position plus simple et plus claire, je voudrais dire que je suis une étudiante sociale. C’est ma mission dans la vie de déterminer les causes de nos maux sociaux et de nos difficultés sociales. En tant qu’étudiante des injustices sociales mon but est de diagnostiquer une injustice. Condamner simplement un homme qui a commis un acte de violence politique dans le but de sauver ma peau serait aussi impardonnable que cela le serait de la part d’un médecin, appelé pour un diagnostic, de condamner le malade parce qu’il a la tuberculose, un cancer ou toute autre maladie. Le médecin honnête, sérieux, sincère ne prescrit pas seulement des médicaments, il essaie de découvrir les causes de la maladie. Et si le patient en a les moyens matériels, le docteur lui dira "Sortez de cet air putride, laissez tomber l’usine, quittez cet endroit où vos poumons sont en train d’âtre infectés." Il ne lui prescrira pas simplement des médicaments. Il lui dira la cause de la maladie. Et c’est précisément ma position en ce qui concerne les actes de violence. C’est ce que j’ai dit sur toutes les estrades . J’ai essayé d’expliquer les causes et les raisons des actes de violence politique.

C’est une violence organisée au sommet qui crée la violence individuelle à la base. C’est l’indignation accumulée envers le mal organisé, le crime organisé, l’injustice organisée qui conduit le coupable politique à agir. Le condamner signifie être aveugle face aux causes qui l’y ont conduit. Je ne peux plus faire cela, ni n’en ai le droit, pas plus que le médecin de condamner un patient pour sa maladie. Vous, moi, et tous les autres qui restons indifférents au crimes de la pauvreté, de la guerre, de la dégradation humaine, sommes responsables pareillement de l’acte commis par le coupable politique. Puis-je alors me permettre de dire, à travers les mots d’un grand professeur: "Que celui qui n’a jamais péché lui lance la première pierre."Cela signifie t’il prêcher la violence ? Vous pourriez aussi bien accuser Jésus de se faire le défenseur de la prostitution parce qu’il a défendu la prostituée Marie-Madeleine.

Messieurs les jurés, la réunion publique du 18 mai fut organisée principalement dans le but de faire connaître la position de l’objecteur de conscience et de souligner les maux de la conscription. Qui est l’objecteur de conscience ? Est-il réellement un tire-au-flanc, un fainéant ou un lâche? Le qualifier ainsi c’est se rendre coupable d’une grande ignorance envers les forces qui poussent des femmes et des hommes à se démarquer du monde entier comme une étoile scintillante seule sur un horizon opaque. L’objecteur de conscience est mu par ce que le Président Wilson dans son discours du 3 février 1917, a appelé "la passion vertueuse pour la justice sur laquelle doit reposer toute guerre, toute structure de la famille, de l’Etat et de l’humanité , comme base ultime de notre existence et de notre liberté". La passion vertueuse pour la justice qui ne peut jamais s’exprimer à travers la tuerie humaine – voilà la force qui meut l’objecteur de conscience. Pauvre, en réalité, le pays qui ne sait pas reconnaître l’importance de ce type nouveau d’humanité comme étant "la base ultime de notre existence et liberté." Il se retrouve exclu de ce qui fait en faveur du caractère et de la qualité de son peuple.

La réunion publique du 18 mai a eu lieu avant que la loi sur la conscription n’entre en vigueur. Le Président l’a signé tard dans la soirée du 18. Quoi qu’il a été dit lors de la réunion, même si j’avais conseillé aux jeunes gens de ne pas se faire recenser, cette réunion ne pourrait pas servir de preuve comme un acte manifeste. Pourquoi, alors, le procureur s’est-il attardé autant, aussi longtemps, avec tant d’efforts sur cette réunion,et si peu sur les autres réunions tenues la veille de l’entrée en vigueur de la loi et celles d’après ? Est-ce parce que le procura savait que nous ne disposions pas de notes sténographiées de cette réunion ? Il le savait parce qu’il a été approché par Mr. Weinberger et un autre ami pour une copie de la retranscription, demande qu’il refusa. Evidemment, le procureur se sentait en sécurité pour utiliser les notes d’un policier et d’un détective, sachant qu’ils se prêteraient à tout ce que leurs supérieurs demanderaient. Je n’aime jamais accuser quelqu’un—je n’irai pas aussi loin que mon co-accusé, Mr. Berkman,en disant que le procureur a trafiqué le document; je ne le sais pas. Mais je sais que le policier Randolph et le détective Cadell l’ont fait, pour la simple raison que je n’ai pas prononcé ces mots. Mais bien que nous n’ayons pas pu produire non propres notes sténographiées, nous avons été capables de prouver à travers des femmes et des hommes dignes de confiance et d’une grande intelligence que les notes de Randolph étaient entièrement fausses. Nous avons aussi prouvé, au-delà du doute raisonnable, et Mr. Content n’a pas osé remettre en cause notre preuve, qu’à la réunion du Hunts' Point Palace, trnu la veille de l’entrée en vigueur de la loi,j’ai expressément déclaré que je ne pouvais dire ni ne dirai aux gens de ne pas se faire recenser. Nous avons ensuite prouvé que cela était ma position définitive, qui a été expliquée dans une déclaration envoyée de Springfield et lue à la réunion publique du 23 mai.

Lorsque nous examinons la déposition entière faite au nom de l’accusation, je maintiens qu’il n’y a pas un seul point pour nourrir l’accusation de complot ou pour prouver les actes manifestes que nous sommes supposés avoir commis. Mais nous avons même été obligés un homme de quatre-vingt ans à la barre des témoins afin d’arrêter, si possible, de s’éterniser sur la question de l’argent allemand. Il est vrai, et je l’apprécie, que Mr. Content a dit qu’il n’en avait pas connaissance. Mais, messieurs les jurés, quelqu’un du bureau du procureur, ou du Marshal, a du déclaré qu’un reçu de banque de 2 400 $ avait été trouvé dans mon bureau et avait raconté aux journaux la fable de l’argent allemand . Comme si nous pouvions toucher de l’argent allemand, ou russe, ou américain venant de la classe dirigeante pour faire avancer nos idées ! Mais, afin de prévenir toute suspicion, toute insinuation, pour être clairs avec vous, nous avons été obligés d’amener un vieil homme ici, pour vous informer qu’il avait été un radical toute sa vie, qu’il était intéressé par nos idées et qu’il était l’homme qui avait versé l’argent pour la cause radicale et pour le travail de Miss Goldman.

Messieurs les jurés, la Cour vous dira, j’en suis sûre, que, quand vous rendrez votre verdict, vous devrez être convaincus au-delà d’un doute raisonnable; que vous ne devez pas supposer que nous sommes coupables avant que nous soyons prouvés coupables; et qu’il est de votre devoir de supposer que nous sommes innocents. Mais en réalité, la charge de la preuve nous a été attribuée. Nous avons du amener des témoins. Si nous en avions eu le temps, nous aurions pu en présenter cinquante de plus, tous confirmant les dires des autres. Certaines de ces personnes n’ont aucune relation avec nous. Certaines autres sont écrivains, poètes ou contribuent à des revues les plus conventionnelles. Est-il envisageable qu’elles prêtent serment pour intervenir en notre faveur sinon pour dire la vérité? J’insiste donc sur le fait, comme l’a fait mon co-accusé Alexander Berkman, que l’accusation a fait une démonstration très peu convaincante pour prouver le complot et un quelconque acte manifeste.

Messieurs les jurés, nous avons été dans la vie publique depuis vingt sept ans. Nous avons été trainés devant les tribunaux, sans arrêt—nous n’avons jamais renié nos convictions. Même la police sait que Emma Goldman et Alexander Berkman ne sont pas des fumistes. Vous avez eu l’occasion, durant ce procès , de vous convaincre que nous ne renions rien. Nous avons assumé avec plaisir et fierté la responsabilité, non seulement de ce que nous avions dit et écrit, mais aussi de ce que d’autres avaient écrit, avec lesquels nous n’étions pas d’accord. Est-il plausible, alors,que nous subissions l’épreuve, les problèmes et les dépenses d’un long procès pour échapper à notre responsabilité maintenant ? Mille fois non! Mais nous refusons d’être jugés sur une accusation falsifiée, ou d’être jugés coupables sur de faux témoignages, tout cela parce que nous sommes anarchistes et que la classe que nous avons combattu ouvertement pendant des années nous hait.

Messieurs, pendant l’examen des talesmen (4), quand nous vous avons demandé si vous auriez des préjugés envers nous dans le cas où il serait prouvé que nous avions propagé des idées et des opinions contraire à celles défendues par la majorité des gens, la Cour vous a donné l’instruction de répondre "si elles sont dans le cadre de la loi." Mais ce que la Cour ne vous a pas dit, c’est que aucune nouvelle idée—pas même la plus humaine et la plus pacifique—n’a jamais été considérée comme "dans le cadre de la loi" par ceux qui détiennent le pouvoir. L’histoire de l’évolution humaine est en même temps l’histoire de chaque nouvelle idée annonçant l’approche d’une aube plus lumineuse, et cette aube plus lumineuse a toujours été considérée comme illégale, en dehors du cadre de la loi.

Messieurs les jurés, la plupart d’entre vous, je le parie, croit aux enseignements de Jésus. N’oubliez pas qu’il a été mis à mort par ceux qui considéraient que ses idées étaient contre la loi. Je parie aussi que vous êtes fiers de votre américanisme. Souvenez-vous que ceux qui ont combattu et versé leur sang pour vos libertés étaient, à leur époque, considérés allant contre les lois, comme de dangereux fauteurs de troubles et perturbateurs. Ils ne prêchaient pas seulement la violence, mais ils mettaient en pratique leurs idées en jetant du thé dans le port de Boston. Ils disaient "La résistance à la tyrannie est l’obéissance à Dieu" Ils ont écrit un document dangereux intitulé la Déclaration d’Indépendance. Un document qui continue à être dangereux jusqu’à nos jours, et pour la diffusion duquel un jeune homme a été condamné à quatre-vingt dix jours de prison par un tribunal de New York, il y a quelques jours de cela. Ils étaient les anarchistes de leur temps—ils n’entrèrent jamais dans le cadre de la loi.

Votre gouvernement est allié avec la République française. Ai-je besoin d’attirer votre attention sur le fait historique que le grand soulèvement en France a été provoqué par des moyens extra-légaux ? Les Danton, Robespierre, Marat, Herbert, oui, même l’homme responsable de la musique révolutionnaire la plus vibrante, la Marseillaise (qui malheureusement a été détournée en un air guerrier) même Camille Desmoulins, n’ont jamais été dans le cadre de la loi. Mais sans ces grands pionniers et rebelles, la France aurait continué à être sous le joug de l’oisif Louis XVI., pour qui tirer des lièvres étaient plus important que le destin du peuple de France.

Ah, messieurs, le jour même où nous passions en procès pour complot et actes manifestes, vos élus municipaux et représentants recevaient en grandes pompes avec musique et festivités la commission russe . Etes-vous conscients du fait que presque la moitié des membres de cette commission ne sont revenus que récemment d’exil? Les idées qu’ils propageaient n’avaient jamais été dans le cadre de la loi. Pendant presque une centaine d’années, entre 1825 et 1917, l’Arbre de la Liberté en Russie a été arrosé par le sang de ses martyrs. Aucun héroïsme plus grand, aucune vie plus noble n’ont été dédiés à l’humanité. Aucun d’entre eux n’a travaillé dans le cadre de la loi. Je pourrais continuer à énumérer presque sans fin les armées de femmes et d’hommes de chaque pays et de chaque époque dont les idées et les idéaux ont racheté le monde parce qu’ils n’agissaient pas dans le cadre de la loi.

Jamais une nouvelle idée ne peut exister dans le cadre de la loi. Peut importe que cette idée se rattache aux changements politiques et sociaux ou à n’importe quel domaine de la pensée ou de l’expression humaines – science, littérature, musique; en fait, tout ce qui est fait en faveur de la liberté, de la joie et de la beauté doit refuser d’exister dans le cadre de la loi. Comment peut-il en être autrement? La loi est stationnaire, fixe, mécanique, "une roue de chariot " qui grince toujours de la même façon, quelle que soit l’époque, le lieu et les conditions, sans jamais prendre en compte les causes et les effets, sans jamais pénétrer la complexité de l’âme humaine.

Le progrès ignore tout de l’immobilisme. Il ne peut pas entré dans un moule prédéfini . Il ne peut pas se soumettre aux sentences, "J’ai décrété," "Je suis le doigt ordonnateur de Dieu.(5)" Le progrès est toujours en constant renouveau, en constant devenir, en constante évolution—jamais il n’est dans le cadre de la loi.

Si c’est un crime, nous sommes des criminels tout comme Jésus, Socrates, Galilée, Bruno, John Brown et de nombreux autres. Nous sommes en bonne compagnie, parmi ceux que Havelock Ellis, le plus grand psychologue vivant, décrit comme les criminels politiques reconnus par le monde civilisé dans son ensemble, excepté les Etats-Unis, comme des des femmes et des hommes qui, par amour profond de l’humanité, par vénération passionnée de la liberté et une dévotion fascinée à un idéal, sont prêts à payer leur foi de leur vie. Nous ne pouvons pas faire autrement si nous voulons être sincères avec nous-mêmes—nous savons que le criminel politique est le précurseur du progrès humain—et celui d’aujourd’hui se doit d’être le héros, le martyr et le saint du nouvel âge.

Mais, le procureur, la presse et la populace naïve disent sur tous les tons que "c’est une doctrine dangereuse et non patriotique en ce moment." C’est certainement vrai. Mais devons-nous être tenus pour responsables pour quelque chose d’immuable et d’inaliénable , tous comme le sont les étoiles dans le ciel de puis la nuit des temps et de toute éternité?

Messieurs les jurés, nous respectons votre patriotisme. Nous ne lui enlèverions pas l’importance qu’il a à vos yeux, même si nous le pouvions. Mais peut-être existe t’il différentes sortes de patriotisme comme il existe différentes formes de liberté? Pour commencer, je ne crois pas que l’amour de son pays doit consister à être aveugle devant ses injustices sociales, à être sourd à ses conflits sociaux, à la négation de ses torts. Je ne crois pas non plus que le pur hasard de la naissance dans un pays précis ou le seul bout de papier d’identité représentent l’amour du pays.

Je connais beaucoup de personnes—je suis l’une d’elles—qui ne sont pas nées ici, qui n’ont pas demandé la naturalisation, et qui, cependant aiment l’Amérique plus passionnément et plus intensément que bien des gens qui sont nés ici et dont le patriotisme se manifeste en tirant, en frappant,en insultant ceux qui ne se lèvent pas pour l’hymne national. Notre patriotisme est est semblable à un homme qui aime une femmes avec les yeux ouverts. Il est enchanté de sa beauté, mais il voit ses défauts. Alors, nous aussi, qui connaissons l’Amérique , aimons sa beauté, ses richesses, ses grandes capacités ; nous aimons ses montagnes, ses canyons, ses forêts, ses chutes du Niagara et ses déserts—et plus que que tout, nous aimons les gens qui ont produits ses richesses, ses artistes qui ont créé sa beauté, ses grands apôtres qui ont rêvé et travailler à sa liberté—mais, avec la même émotion passionnée, nous haïssons sa superficialité, ses paroles hypocrites, sa corruption, sa vénération folle et sans scrupule devant l’autel du Veau d’Or.
Nous disons que si l’Amérique est entrée en guerre pour protéger la démocratie dans le monde, elle doit d’abord protéger la démocratie chez elle. Sinon comment le monde prendrait-il l’Amérique au sérieux, alors que la démocratie y est bafouée quotidiennement, la liberté d’expression supprimée, les assemblées pacifiques dispersées par des gangsters autoritaires et brutaux en uniforme;alors que la presse libre est muselée et les opinions dissidentes réduites au silence. Vraiment, si pauvres comme nous le sommes en terme de démocratie, comment pouvons-nous l’offrir au monde? Nous disons aussi qu’une démocratie conçue comme la servitude militaire des masses, leur esclavage économique et nourrie de leurs larmes et de leur sang, n’est en aucun manière la démocratie. C’est du despotisme—le résultat cumulé d’une chaine d’abus que, d’après ce document dangereux que représente la Déclaration d’Indépendance, le peuple a le droit de renverser.

Le procureur a extrait de notre Manifeste, et a souligné, ce passage, "Résistez à la conscription." Messieurs les jurés, souvenez-vous, s’il vous plaît, que ce n’est pas l’accusation retenue contre nous. Mais en admettant que le Manifeste contienne l’expression, "Résistez à la conscription.", puis-je vous demander si il n’existe qu’une sorte de résistance? Existe t’il seulement la résistance avec le fusil, la baïonnette, la bombe ou l’avion?N’existe t’il pas une autre forme de résistance? Est-ce que les gens ne peuvent pas simplement croiser les bras et déclarer, "Nous ne combattrons pas lorsque nous ne croirons pas à la nécessité de la guerre"? Est-ce que les gens qui croient à l’abrogation de la loi sur la conscription, parce qu’elle est inconstitutionnelle, peuvent exprimer leur opposition oralement et par écrit, dans des réunions publiques et autres moyens ? De quel droit le procureur interprète t’il ce passage précis qui l’arrange? En outre, messieurs les jurés, j’insiste sur le fait que notre inculpation ne repose pas sur la conscription. Nous sommes accusés de complot contre le recensement. Et l’accusation n’a prouvé d’aucune manière que nous sommes coupables de complot ou que nous ayons commis un acte manifeste.

Messieurs les jurés, vous n’avez pas été nommés pour accepter nos opinions, pour les approuver ou les justifier. Vous n’avez pas été nommés non plus pour décider si elles étaient dans le cadre de la loi ou en dehors. Vous avez été nommés pour décider si l’accusation à prouvé que les accusés Emma Goldman et Alexander Berkman ont comploté pour appeler les gens à ne pas se faire recenser. Et si leurs paroles et leurs écrits constituent des actes manifestes.

Quel que soit votre verdict, messieurs, il ne pourra probablement pas affecter la vague montante du mécontentement dans ce pays contre la guerre qui, en dépit de toutes les fanfaronnades, est une guerre pour la conquête et la puissance militaire. Ni il ne pourra affecter l’opposition toujours croissante envers la conscription qui est un joug militaire et industriel placé sur le cou du peuple américain. Enfin, votre verdict n’affectera pas ceux pour qui la vie humaine est sacrée et qui ne participeront pas à la boucherie mondiale. Votre verdict confortera seulement l’opinion mondiale selon laquelle la justice et la liberté sont des forces vivantes dans ce pays, ou, au contraire, une simple ombre du passé. Votre verdict peut, bien sûr, nous affecter temporairement, au sens physique—il ne peut avoir aucun effet sur notre esprit. Car même si nous étions reconnus coupables et que la peine soit d’être collés contre un mur et fusillés, je n’en crierai pas néanmoins avec le grand Luther : "Me voici donc en ce jour. Je ne puis faire autrement.." Et, messieurs, en conclusion, laissez-moi vous dire que mon co-accusé Mr. Berkman, avait raison lorsqu’il disait que les yeux de l’Amérique étaient tournés vers vous. Pas à cause d’une sympathie pour nous ou pour l’anarchisme; mais parce que nous devrons décider tôt ou tard si nous avons raison de dire aux gens que nous allons offrir la démocratie à l’ Europe, alors que nous n’en bénéficions pas ici. Est-ce que la liberté d’expression et de réunion, est-ce que la liberté de critique et d’opinion –qui ne sont pas inclus dans la loi sur l’espionnage—seront détruites? Seront-elles des ombres du passé, du grand passé de l’histoire américaine? Seront-elles foulées aux pieds par n’importe quel détective ou policier, ou de quiconque en décidera? Ou est-ce que la liberté d’expression, de la presse, de réunion resteront-elles l’ héritage du peuple américain?

Messieurs les jurés, quel que soit votre verdict, et en ce qui nous concerne, il ne changera rien. J’ai défendu des idées toute ma vie. Je les ai défendu publiquement depuis vingt sept ans. Rien sur terre ne me ferait en changer, excepté une chose; si vous m’apportiez la preuve que nos idées sont fausses, indéfendables ou manquent de faits historiques établis. Mais jamais je ne changerai d’idées parce que je suis reconnue coupable. Je vais vous rappeler deux grands américains, qui ne vous sont certainement pas inconnus, messieurs les jurés; Ralph Waldo Emerson et Henry David Thoreau. Quand Thoreau a été emprisonné pour avoir refusé de payer ses impôts, il a reçu la visite de Ralph Waldo Emerson qui lui a dit: "David, que fais-tu en prison?" et Thoreau lui a répondu: "Ralph, que fais-tu dehors, quand les honnêtes gens sont en prison pour leurs idéaux?" Messieurs les jurés, je ne souhaite pas vous influencer. Je ne souhaite pas en appeler à vos passions. Je ne souhaite pas vous influencer parce que je suis une femme. Je n’ai pas de telles désirs ni de telles conceptions. Je parie que vous êtes assez sincères et assez braves pour rendre un verdict selon vos convictions, au-delà de l’ombre du doute raisonnable.

Oubliez, s’il vous plaît, que nous sommes anarchistes. Oubliez que l’on affirme que nous avons propagé la violence. Oubliez qu’un article a paru dans Mother Earth alors que je me trouvais à des milliers de kilomètres, il y a trois ans. La bombe a explosé dans l’appartement de l’anarchiste Louise Berger, demie sœur de Charles Berg, au 1626 Lexington Avenue entres les 103ème et 104ème Rue, un vaste quartiers d’immeubles peuplés principalement d’immigrants arrivés récemment. Oubliez tout cela, et ne considérez que l’évidence. Avons-nous été impliqués dans un complot? Ce complot a t’il été prouvé?Avons-nous commis des actes manifestes ? Ces actes ont-ils été prouvés? Nous, accusés, disons que non. Et que, par conséquent, le verdict doit être non coupables .

Mais quelle que soit votre décision, la lutte doit continuer. Nous ne sommes que les atomes d’une lutte humaine incessante vers la lumière qui brille dans l’obscurité—l’Idéal de la libération économique, politique et spirituelle de l’humanité !
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NDT :

1. Journal publié par Alexander Berkman de 1916 à 1917
2. En droit pénal US, l’acte manifeste [overt act] est une preuve à partir de laquelle l’intention criminelle peut être déduite.
3. "The Psychology of Political Violence." Je n’en connais pas de traduction française.
Le texte est apparu dans l’édition de 1917 de Anarchism and Other Essays de Emma Goldman. On peut le lire en anglais ici :
http://womenshistory.about.com/library/etext/bl_eg_an3_psychology_political_violence.htm
4. Un talesman est une personne pré-sélectionnée pour faire partie d’un jury à qui l’accusation et la défense posent des questions afin de s’assurer de sa plus grande objectivité possible. Le cas échéant, il peut être refusé par l’une ou l’autre partie.
5. Ainsi parlait Zarathoustra Richard Strauss
digger
 
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Vision du Feu. Emma Goldman sur la Révolution Espagnole

Messagede digger » 12 Mai 2014, 07:06

Texte inédit traduit

Vision du Feu. Emma Goldman sur la Révolution Espagnole


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David Porter AK Press, 2006 Seconde Edition


Introduction (p 29 à 31)

Goldman s’est rendue en Espagne à trois occasions durant la révolution et la guerre civile, à chaque fois pour une période de deux ou trois mois. Le premier séjour a eu lieu du 17 septembre à mi-décembre 1936, donc en pleine période de grand enthousiasme révolutionnaire et d’initiatives. Néanmoins, comme ses écrits ci-dessous le reflètent, des contradictions au sein de la révolution commençaient déjà à apparaître clairement. Lors de sa seconde visite un an plus tard, (du 16 septembre au 6 novembre 1937), la plupart de ces contradictions avaient explosé au grand jour épuisant la force de la révolution . Au moment de sa dernière visite, (mi-septembre-début novembre 1938), il y avait peu d’espoir de vaincre les fascistes, sans parler de sauver la révolution.

Avant son premier voyage en 1936, Goldman se trouvait dans le sud de la France, essayant désespérément de recoller les morceaux d’une vie en exile assombrie par la mort de son camarade Berkman. Les premières échos de la révolution et de la guerre civile la sortit de ce sentiment grandissant de futilité. En quelques semaines, son sentiment de perte personnelle avait diminué face à l’étendue et au sérieux de la lutte révolutionnaire en Espagne. En dépit de critiques des camarades espagnols au début, vivant aussi près de ce combat et y étant préparée par une vie de militantisme, il était essentiel pour Goldman de les rejoindre. Un ami de longue date du mouvement anarchiste allemand lui en fournit bientôt les moyens. Augustin Souchy, qui aidait à organiser la propagande internationale de la CNT-FAI à Barcelone, l’invita au nom du mouvement espagnol à venir contribuer à leur lutte dès qu’elle le pourrait. Après quelques retards frustrants, elle se mit en route mi-septembre.

Les réactions de Goldman devant la situation espagnole de l’époque constituent le sujet du reste de cet ouvrage. Lors de chaque visite, la plupart de son temps était consacrée à voyager dans différentes zones de l’Espagne républicaine, observant les efforts sociaux constructifs aussi bien que les lignes de front, discutant avec des anarchistes comme avec des non-anarchistes, et comparant ses notes avec celles d’autres observateurs avec qui elle était en contact, avec des faits nouveaux provenant de tout le pays. Elle fut bien entendu bouleversée par les efforts enthousiastes pour la transformation sociale, les tentatives généralisées pour aller directement vers la société nouvelle malgré les énormes tensions et sacrifices de la guerre. Goldman était aussi très consciente des exigences et du coût énorme de celle-ci . En outre, il y avait de constantes attaques envers les efforts anarchistes et la révolution sociale en générale de la part des alliés étatistes de la coalition du front populaire – républicains libéraux, socialistes et communistes. L’énorme hostilité meurtrière envers les anarchistes de la part de beaucoup de leurs "amis" du camp loyaliste, jusqu’aux insurgés fascistes et aux différentes puissances étrangères, augmenta la sympathie et l’enthousiasme de Goldman pour leur cause. Les mesures de compromis des dirigeants du mouvement lui semblaient moins importantes que la puissance du mouvement à la base et les attaques vicieuses de tous côtés.

Lors de chaque visite, elle était profondément émue au point de vouloir rester avec ses camarades espagnols jusqu’à la fin, pour les aider çà n’importe quel titre et quelle qu’en soit l’issue. En acceptant le fait que son âge l’empêchait de combattre physiquement sur le front, elle proposa d’aider la propagande internationale (ce qu’elle fit lors de sa première visite), de servir comme infirmière, cantinière, garde d’enfants, ou de faire un travail d’éducation par rapport à la contraception ou aux nouvelles méthodes d’hygiène. A chaque fois, cependant, sa méconnaissance de la langue et les arguments des espagnols selon qui sa plus grande contribution serait d’aider la propagande hors des frontières la persuadait à regret de mettre fin à son séjour.

Avec une énergie et un enthousiasme renouvelé, Après son premier départ d’Espagne, et durant les mois suivants, Goldman se lança dans une nouvelle série d’activités en Grande Bretagne, allant de l’organisation de groupes de soutien et de collectes de fonds jusqu’à des conférences et rédactions d’ articles. Dans la période qui suivit immédiatement son premier séjour en Espagne, elle fut en général beaucoup moins critique qu’elle ne le sera quelques mois plus tard envers les anarchistes espagnols et le cours de la révolution. Elle pensait qu’il était important d’expliquer en détail pourquoi la direction du mouvement expliquait, en toute bonne foi, les compromis qu’elle faisait. A la fin, néanmoins, elle finissait chaque fois frissonnante dans le froid climat physique, social et psychologique de la Grande Bretagne (et du Canada durant les dernières années de sa vie du début 1939 jusqu’à sa mort) , dans le même relatif isolement politique qu’auparavant. Dans ce contexte, Goldman avait à nouveau tendance à revenir à une attitude plus critique et plus pessimiste sur les perspectives révolutionnaires à court terme .

Comme ses écrits dans la suite de cet ouvrage l’illustrent bien, Emma Goldman essayaient à travers ces moments de toujours préserver une honnêteté et une dignité personnelle, un acharnement à découvrir la vérité politique autant qu’elle le pouvait, et puis vivait avec ses conclusions. Elle n’était certainement pas la dernière à observer ses propres changements, ses humeurs et ses analyses fluctuantes. Ce qui est louable , c’est sa volonté d’informer les autres de ses doutes, que nous devons finalement tous accepter dans notre vie politique ou personnelles, et puis, malgré cela, de continuer comme avant à en tirer un objectif clair et une grande énergie dont elle fit preuve dans sa lutte permanente pour la libération.

Les sept prochains chapitres ( 2 à 8) sont tous construits à partir des écrits de Goldman (par ordre chronologique) sur les principales grandes questions . L’introduction de chaque chapitre résume ses pensées sur le sujet, et les situe dans les contextes à la fois du mouvement anarchiste et de sa propre vie de militante. Une telle disposition a plusieurs avantages. Elle permet une attention séparée et donc plus concentrée sur les dynamiques clés de la révolution espagnole. Elle permet aussi au lecteur de percevoir clairement comme réagissait émotionnellement et intellectuellement Emma Goldman a ces questions, en même temps qu’elles évoluaient au cours du temps, et de comprendre les raisons de ses réponses à partir de sa vie dans le mouvement anarchiste. Nous pouvons ainsi mieux comprendre, en même temps, la vie de Goldman, la révolution espagnole et le mouvement anarchiste historique. Plus spécialement, au-delà de cette perspective historique, cette disposition encourage les lecteurs à appliquer les principes et les enseignements de cette expérience aux efforts contemporains pour le changement social, en Amérique du Nord, en Espagne ou partout ailleurs.

Chapitre II: Le Mouvement Anarchiste Espagnol (p 41 à 47)

Le mouvement anarchiste organisé en Espagne dans les années 1930 était plus grand et plus fort qu’il ne l’avait jamais été à aucune époque. La singularité de cette force, étonnante pour des observateurs étrangers comme Emma Goldman, soulevait de sérieuses questions. Quelle était la nature et la profondeur de ses racines en Espagne ? Qu’est ce que suggérait l’expérience espagnole quant aux possibilités en général pour un mouvement anarchiste sur une grande échelle ? Plus concrètement, comment des organisations telles que la CNT et la FAI espagnoles exploiteront au maximum la liberté personnel et le plein usage des potentiels individuels tout en assurant, en même temps,une coordination et une solidarité efficaces? Les anarchistes insistent sur le fait de créer la société souhaitée dans le processus même de confrontation avec l’ancienne. Les moyens doivent être semblables aux fins. Pour cette raison, les évaluations telles que celle de Emma Goldman de la nature et de l’organisation du mouvement devenaient en réalité également des évaluations de la nouvelle société possible. De toute évidence, de telles questions sont toutes aussi importantes aujourd’hui qu’il y a soixante-dix ans. Elles sont en ce moment discutées dans une grande variété d’initiatives décentralisées, dans des écoles alternatives, des coopératives et des communautés, et jusque dans des mouvements politiques anti-autoritaires, qu’ils soit explicitement anarchistes ou non. […]

Le point de vue de Emma GoIdman sur ces questions, à la fin des années 1930 découlait clairement et logiquement de ses propres déclarations et expériences d’avant cette période. Pour elle, la plus grande force du mouvement anarchiste provenait de la profondeur et de la clarté de la conscience de ses membres plutôt que, en premier lieu ou uniquement, sur la mise en place de structures décentralisées. Selon elle, préserver l’intégrité personnelle dans les modes de vie et les pratiques politiques était en fin de compte plus important que l’approbation de ses camarades dans le mouvement. Elle-même avait maintenu des relations amoureuses indépendantes et s’était tenue à l’écart d’un engagement total dans les organisations du mouvement anarchiste, malgré le fait que de nombreux anarchistes dont elle se sentait proche par ailleurs s’en étaient senti clairement offensés .

D’un autre côté, elle n’insistait en aucune manière sur une autonomie puriste par rapport au mouvement. Elle souhaitait, et était capable, par exemple de justifier de son propre ‘leadership’ personnel et de celui des autres, dans l’organisation et l’action de propagande. (Des anarchistes l’avaient en effet critiqué à l’époque pour être trop sûr d’elle et, par conséquent, de perpétuer la hiérarchie. Elle était aussi à l’aise pour travailler au sein de petits "groupes d’affinité auto-disciplinés, comme l’ont démontré la préparation de la tentative d’assassinat de Henry Clay Frick en I892, la publication régulière de Mother Earth (1906-1917), et la création de la No-Conscription League avant l’entrée des États-Unis dans la première guerre mondiale.

Concernant l’organisation du mouvement, elle considérait donc avec suspicion les deux pôles du spectre anarchiste. Elle était clairement en désaccord avec les anarchistes puristes isolés qui refusaient tout rôle de leadership ou toute solidarité organisationnelle. Mais elle critiquait aussi ceux qui cherchaient à structurer le mouvement anarchiste par une formule s’approchant du "centralisme démocratique". Elle pensait que, inévitablement, de telles structures privilégieraient tôt ou tard le centralisme au détriment de la liberté. Goldman partageait donc une position modérée avec une vaste majorité du mouvement anarchiste historique. Au sein de cette majorité, sa position particulière qui consistait à éviter tout engagement personnel au-delà du niveau du groupe d’affinité était commun à un petit mais significatif nombre d’anarchistes. Elle était parvenue à cette conviction, comme beaucoup d’autres, à la fois à partir du dédain pour les petites chamailleries entre idéologues rivaux et le soupçon que tout groupement politique – même anarchiste – tend à encourager une mentalité insulaire restrictive.

III
Les deux thèmes fondamentaux de ses conceptions organisationnelles apparaissent dans sa description des anarchistes espagnols durant la révolution. D’un côté, Goldman admirait énormément la taille sans précédent du mouvement, sa conscience passionnée et son auto-discipline constructive. Mais ces traits aussi marqués fussent-ils, elles avaient pleinement conscience que des personnes influentes du mouvement – comme tous dirigeants- pourraient être corrompus.

Dans ce contexte précis, "corruption" signifiait une pratique en contradiction avec l’idéal anarchiste traditionnel. Pour contrer le "réalisme politique" qu’elle avait observé avec douleur parmi certains personnages "influents" de la CNT-FAI, Goldman se tournaient désespérément vers les million de membres de la base. En dépit de ce que pouvaient faire les dirigeants à travers leurs mandats officiels, elle espérait que la profonde conscience anarchiste de la base maintiendrait le mouvement dans ses directions idéalistes constructives. En même temps, cependant, Goldman admettait avec répugnance mais honnêtement une autre contradiction : Apparemment, les mêmes sources culturelles caractérisant le grand courage et l’idéalisme des espagnols nourrissaient aussi l’innocence avec laquelle ils traitaient avec leurs "alliés" politiques manipulateurs anti-fascistes, et leur incapacité, dans certains cas, à concrétiser des efforts d’organisation nécessaires. Enfin, elle était conduite à douter même de la profondeur d’une conscience anarchistes claire parmi les millions de membres du mouvement qui en constituaient la base. Comme toujours, Goldman insistait en se confrontant à ce qui lui semblait la vérité, peu importe combien douloureuse était la blessure infligée à son rêve anarchiste chéri depuis si longtemps.

Observations Générales

Six semaines après sa première arrivée en Espagne révolutionnaire (/28/1036), Goldman exprima à sa nièce Stella Ballantine à la fois son appréhension envers le leadership et son immense admiration pour la profondeur, l’enthousiasme et la créativité du mouvement anarchiste espagnol en général.

"Une chose est certaine: La Révolution n’est en sécurité qu’avec le peuple et les paysans en dehors de Barcelone. Car comme nous l’avons toujours dit avec Sasha : les meilleurs perdent leur jugement et leur courage lorsqu’ils sont au pouvoir .. . .
. . . Nos camarades sont humains comme les autres, donc sujets aux idées fausses lorsqu’ils atteignent le pouvoir. Mais ils ne l’exerceront pas longtemps car leur objectif n’est pas l’état mais l’indépendance et le droit du peuple lui-même. Les espagnols sont un peuple à part, et leur anarchiste n’est pas le résultat de lectures. Ils l’ont reçu avec le lait de leur mère. Il est maintenant dans leur sang même. De tels gens n’exercent pas le pouvoir très longtemps. Mais il est triste qu’ils en soient devenus partie prenante. Ils y ont été obligés par la traîtrise de Madrid. Mais ils n’y ont rien gagné. La plupart de nos camarades, notamment dans les provinces, sont déjà résolument opposés au Comité à Barcelone. Chérie, je m’accroche toujours à ma foi dans l’esprit merveilleux de nos camarades et leurs efforts constructifs fantastiques. Mais les dernières semaines m’ont rendue inquiète et mal à l’aise envers la Révolution, la vie et les merveilleux débuts, partout en Espagne depuis le 19 juillet."


Deux semaines après (14/11/36), Goldman détaille plus avant la nature unique et autonome de mouvement en Espagne.

"Les espagnols, bien que faisant partie de l’Europe, sont le plus non-européen des peuples que je connaisse. Ils ne savent rien du monde extérieur, n’ont pas la moindre idée de l’importance de la propagande à l’étranger, et, pire encore, ils n’apprécient pas la moindre suggestion ou immixtion de camarades étrangers. Peut-être que cette auto-suffisance explique leur capacité à s’organiser comme ils l’ont fait ces dernières années. La CNT-FAI est un modèle de discipline interne. Personne ne penserait même refuser d’exécuter une décision de l’organisation. Durruti, le personnage le plus héroïque de la lutte, en est le parfait exemple. Il a été décidé qu’il emmènerait sa colonne à Madrid. Il déteste se plaindre. Il avait à cœur de prendre Saragosse. Mais il est parti pour Madrid, conscient que c’était le front le plus important du moment.Peut-être que si nos espagnols n’étaient pas aussi sûrs d’eux-mêmes, l’anarchisme ne se serait pas autant enraciné ici. Il faut vraiment une résolution franche pour inculquer à un peuple entier nos idées que le plus simple paysan véhicule dans son sang même ."

Encore à sa nièce ( 8/12/36). Goldman remarque des vices de forme tragiques dans le mouvement, produits par les caractéristiques qui en font la grandeur .

"Ils sont si volontaires, nos camarades espagnols, et ils sont si convaincus de pouvoir accomplir des merveilles. La naïveté est le plus bel aspect des anarchistes espagnols. Mais aussi leur défaut. Ils ne peuvent pas comprendre que quiconque voudrait saboter leur travail alors qu’ils sont si désireux d’offrir à tous la liberté la plus complète. Hélas, ils paient déjà lourdement leur foi enfantine. Et qui sait le prix qu’ils devront encore payer . . .
Je suis désolé d’annoncer que personne n’est venu à l’exposition d’art. L’histoire est compliquée et je ne peux pas écrire sur le sujet maintenant. C’est du en partie au manque total de capacité de prise de décision du caractère catalan. Même si ce sont les camarades catalans, et personne d’autre, qui ont sauvé Barcelone du fascisme . Ils sont merveilleux dans l’action révolutionnaire. Mais ils sont sans espoir pour tout ce qui demande un système, de la célérité et de la rapidité. "


Développant le même thème à sa nièce juste après son départ d’Espagne (16/12/36) , Goldman attribue à la fois la force et la faiblesse du mouvement à un manque de leaders solides.

"Malgré de nombreuses déceptions et des désaccords avec certaines décisions de la CNT-FAI, je me sens malheureuse au-delà des mots de devoir quitter l’Espagne. Mon cœur et tous mes intérêts sont ici avec les simples ouvriers et paysans qui sont de pures idéalistes. Je le sais depuis les pré-révolutionnaires russes. C’est leur pureté et leur idéalisme qui est responsable de certaines de leurs erreurs. Mon explication pour ce décalage dans le caractère espagnol est que la révolution en Espagne est absolument et entièrement une révolution prolétarienne sans aucun leadership d’aucune sorte. D’où sa pureté. D’où ses limites."

A son camarade de longue date Harry Kelly, Goldman affirme (29/6/37) que l’im­mense créativité de la révolution espagnole est due au années d’éveil de la conscience et d’organisation parmi les ouvriers et les paysans.

Plus que la révolution russe, la révolution espagnole est notre Révolution . . . .
[Nos camarades] et personnes d’autres ont souffert et souffre des douleurs du travail. Eux et personnes d’autres ont essayé ce qui n’avait jamais été fait auparavant – un formidable travail constructif. Les anarchistes russes, qui étaient-ils sinon une poignée de réfugiés d’autres pays et d’exilés de prison , inorganisés et prêts à se jeter à la gorge les uns des autres ? Il ne faut pas s’étonner si ils n’ont joué qu’un rôle si insignifiant et qu’ils ont permis à Lénine et son groupe de voler le vent avec lequel naviguait la révolution. Les anarchistes espagnols ne sont pas ainsi. Ils avaient perfectionné une remarquable organisation. Malgré toutes les persécution, la prison et la torture,ils ont martelé depuis 25 ans l’importance de l’anarcho-syndicalisme et du communisme libertaire, jusqu’à faire chair avec les ouvriers militants espagnols, et sans de leur sang, en dépit des erreurs et des compromis des dirigeants de la CNT-FAI.


Répondant aux critiques anarchistes en France et ailleurs, Goldman déclare dans un article pour l’Espagne et le monde (7/2/37) que les dirigeants anarchistes ne cherchent pas le pouvoir pour eux-mêmes et ne peuvent donc pas être considérés comme corrompus ou traitres au mouvement. Néanmoins, elles les considèrent comme faisant des fautes de jugement et méritant donc la critique.

"Je peux comprendre parfaitement l’indignation de nos camarades français et ceux dans les autres pays envers les dirigeants de la CNT-FAl. Ils ont montré tout sauf de la clarté et du jugement en traitant avec leurs alliés. Ma seule objection au manifeste publié par les camarades de la F.A.F en France est l’accusation de trahison et de corruption politique contre les camarades dirigeants de la CNT-FAI (1). Les anarchistes sont des êtres humains , tous "trop humains" et, par conséquent, sont susceptibles de trahir leur cause comme d’autres femmes et hommes, pas plus que je ne crois que leur passé révolutionnaire ne leur évite toujours l’incohérence. Ce ne fut pas le cas avec les révolutionnaires bolchéviques autrefois. Il y a une différence, cependant. Lénine et son parti aspirait à la dictature alors que la CNT-FAI a, depuis ses origines, répudié celle-ci et a brandi haut la bannière du communisme libertaire.
Quels que soient les compromis qu’ont fait les dirigeants de la CNT-FAl, et continuent à faire, personne, pas même leurs pires ennemis, ne peut dire qu’ils le font pour une auto glorification personnelle ni parce qu’ils veulent le pouvoir.

Pour ma part, il m’est impossible de croire que n’importe lequel d’entre eux est devenu un traître ou un politicien corrompu en six mois. Je répète que la nature humaine est vulnérable, mais je ne peux pas concevoir que des révolutionnaires, avec le courage,l’héroïsme et le dévouement dont ils ont fait preuve durant toute ces années de lutte dans le mouvement anarchiste, deviendraient si facilement des proies pour l’attrait du pouvoir .

Je ne défend pas l’idée absurde que les anarchistes pouvaient espérer influer sur le cours de la révolution espagnol en entrant au gouvernement. Ou que, en acceptant les conditions paralysantes de Staline, nos camarades pouvaient précipiter le triomphe de la cause anti-fasciste. Je défend encore moins la position molle prise par les dirigeants de la CNT-FAI dans la tragique bataille de 3, 4, 5 , 6 mai. Je considère comme un extraordinaire renversement de la fière position révolutionnaire toujours défendues par la CNT-FAI le fait de tendre l’autre joue, d’appeler à la retraite et de retenir les sentiments refoulés de la base en appelant à la résistance passive (2). Tout ceci ne veut pas dire que nous devrions rester silencieux et ne pas émettre de critiques. Au contraire, nous devons absolument exprimer notre désaccord et demander franchement et honnêtement à ces camarades de s’expliquer. Cependant, je pense que les anarchistes devraient être plus prudents que les autres groupes sociaux avant de jeter l’anathème sur ceux qui ont servi leur cause durant toute leur vie ou avant de les crucifier au premier signe d’incohérence.

Y a t’il quelqu’un parmi nous qui peut prétendre honnêtement être toujours resté fidèle à ses idées ? Par exemple notre bien-aimé camarade Pierre Kropotkine. Par sa déclaration sur la guerre (3), il a violé un principe. Sa défense des alliés, la déclaration que si il était jeune, il demanderait un fusil, était diamétralement opposée à l’anarchisme et à tout ce que notre grand professeur nous avait enseigné au sujet de la guerre, comme conquête capitaliste et pillage. Nous qui sommes opposés au massacre du monde, avons critiqué notre camarade et condamné sa position mais il n’est jamais venu à l’idée de quiconque d’accuser Pierre Kropotkine de trahison ou de corruption. Qu’en est-il de vous ? Nous étions contre la guerre mondiale et certains d’entre nous sont allés en prison pour cette opposition. Néanmoins, nous nous somme ralliés immédiatement au soutien à la guerre anti-fasciste. Nous l’avons fait parce que nous considérons le fascisme comme la plus grande menace dans le monde, une contagion empoisonnée qui désintègre toute vie politique et sociale. Les pays fascistes, tout comme la dictature russe le prouve de manière certaine. On peut encore respirer dans les pays démocratiques, la petite démocratie qu’ils peuvent encore avoir. On peut encore élever la voix contre les abus politiques et l’inégalité sociale. On peut encore bénéficier d’une certaine sécurité pour sa vie. Tout cela est anéanti par le fascisme. Ne se peut-il pas, par conséquent, que les camarades accusés aujourd’hui de trahison et de toutes autres accusations cruelles, aient agi parce qu’ils pensaient et ressentaient que tout devait être fait pour gagner le combat anti-fasciste ? Car il doit être évident pour toute personne réfléchissant un peu que la révolution et tout le reste sera perdu si les fascistes l’emportaient. Nous, qui somme en dehors de l’Espagne, ne sommes pas confrontés à la faim et au danger, devrions essayer au moins de comprendre, sinon d’excuser, les motivations des concessions et des compromis faits par les dirigeants de la CNT-FAI.

Je souhaite déclarer solennellement que je me positionne de la même manière que je me suis toujours positionnée ma vie durant d’anarchiste.Je crois aussi ardemment que jamais que les alliances avec les gouvernements et les partis vont contre les intérêts de l’anarchisme et sont nuisibles. Mais je ne peux pas rester aveugle devant le fait que la vie est plus contraignante que les théories, que des moments peuvent apparaître dans la lutte révolutionnaire qui demandent une volonté surhumaine et un jugement des plus avisés pour choisir la bonne direction. Et comme moi-même, je n’ai pas la sagesse infuse ni ne peut me vanter d’une volonté surhumaine, je ne peux pas dire honnêtement ce que j’aurais fait si je m’étais trouvée dans la position des camarades à la tête de la CNT-FAI. Pour cette simple raison, je ne suis pas prête à accepter les accusations de trahison et de corruption politique contre eux, même si je suis en désaccord avec leurs méthodes."


1. Emma Goldman se réfère à un manifeste très critique envers la CNT-FAI publié par la Fédération Anarchiste Française dans un numéro spécial de Terre Libre, publié, entre autres, par André Prudhommeaux et Voline à Paris et Nimes.
NDT . Lire, par exemple, à ce sujet 1936-1939 : les anarchistes français face aux errements de la Révolution espagnole Alternative Libertaire 7 décembre 2006http://www.alternativelibertaire.org/?1936-1939-les-anarchistes-francais
2. Les tragiques "journées de Mai" de 1937 à Barcelone furent un moment charnière décisif pour la révolution espagnole. A cette époque, les principaux dirigeants de la CNT-FAI (Montseny, Oliver et Vazquez) exhortèrent les milliers de leurs camarades anarchistes qui résistaient avec succès aux forces gouvernementales d’abandonner leur lutte armée dans les rues contre le contrôle grandissant des étatistes (y compris les communistes)
NDT : Lire entre autre sur le sujet Les journées de mai 1937 à Barcelone Josep Rebull Paul Mattick Andreu Nin
3. Lire Kropotkine sur la Présente Guerre et En réponse à Kropotkine


[….] p 49- 50

Durant son séjour de 1937 en Espagne, Goldman ne recueillit que peu d’information ou n’eut que peu de contacts avec l’opposition anarchiste. Son troisième voyage lui fit découvrir des changements drastiques, comme elle l’exprime dans ses remarques à Rudolf Rocker le 11/11/38.

Aussitôt arrivée, elle fut surprise de découvrir que des camarades influents comme Herrera, Santillan, Montseny, et Esgleas étaient totalement opposés aux concessions sans fin du comité national de la CNT. L’année précédente, il les soutenaient pleinement. Cette fois, ils soumirent à Goldman une critique élaborée des erreurs du comité ainsi que de lourdes accusations contre le gouvernement de Negrin et les communistes . Le même dossier fut présenté devant l’assemblée plénière à Barcelone des délégués anarchistes durant ses deux dernières semaines en Espagne.
Bien qu’elle jugeait les divisions profondes, elle dit aussi que les deux côtés se rassemblaient en un ensemble solide face à des potentiels interférences extérieures. Elle considérait cela comme heureux car une fracture publique aurait détruit la CNT et la FAI, un événement qui aurait réjoui leurs ennemis. En même temps, elle avait confiance dans le fait que l’opposition à la FAI finirait par faire pression moralement sur la CNT pour qu’elle adopte une position plus ferme et plus efficace envers le régime de Negrin et les communistes

Malgré ces différends, Goldman restait impressionnée par l’extraordinaire courage et engagement montrés à l’assemblée plénière, au moment où Barcelone elle-même et le quartier général de la CNT étaient sous les bombardements. Elle raconte que seuls quelques délégués quittèrent le lieu de la réunion pour se mettre à l’abri. Les autres continuèrent leur discussion avec la même intensité qu’auparavant, une attitude que Goldman trouve sans précédent partout ailleurs dans le monde.

Avec le rapide effondrement de l’Espagne républicaine début 1939, les divisions et l’amertume parmi les anarchistes espagnols devinrent de plus en plus évidentes, notamment dans les conditions extrêmement difficiles de l’exil en France. A son propre désespoir, Goldman devint personnellement exposée à ces récriminations lors de sa visite fin mars, comme elle le raconte dans une lettre du 31/3/39 à Milly et Rudolf Rocker.

"Mes chers, mes chers, je pense que l’horrible effondrement de cette grande promesse en Espagne n’est rien comparée à la décomposition écœurante parmi les camarades. Non seulement tout le monde est contre tout le monde au point de menacer leurs vies, mais la haine, les jalousies et l’avidité effrénées empestent jusqu’au ciel ."

Les accusations contre le secrétaire national de la CNT Mariano Vazquez et d’autres du comité national furent particulièrement féroces, mais il les retournait pareillement. Alors, lorsque la haine contre le tendances bureaucratiques et réformistes de Vazquez s’amplifia encore, il retourna à son tour des accusations hargneuses, comme suggérer que Santillan était fou et venait d’un milieu de malades mentaux.
Malgré cela, Goldman s’inquiète avant tout du degré de représailles potentielles. Ironiquement, c’est Santillan lui-même qui demande à Goldman de prévenir Vasquez et son proche associé Roca d’un risque d’assassinat. Elle découvre aussi la même menace envers Garcia Oliver.

[...]

Jusqu’aux derniers mois de sa vie, Goldman continue à exprimer la plus haute admiration pour les qualités d’ensemble de ses camarades d’Espagne dans une lettre (18/11/39 ) à Maximiliano Olay,un anarchiste espagnol à New York.

"Oui, je pense que nos camarades espagnols sont merveilleux. Durant toutes les cinquante années de mon activité, je n’ai pas trouvé dans nos rangs un autre groupe de personnes aussi magnifiquement généreux, aussi désireux de donner et d’aider. Les gens se moquent de moi lorsque je leur dit que quand on demande une cigarette à un espagnol, il vous donne tout le paquet et se sent insulté si vous ne le faites pas. De toute ma vie, je n’ai pas rencontré une hospitalité, une camaraderie, une solidarité aussi chaleureuses. Je sais qu’aucun peuple ne peut les battre ."

Individus Particuliers (p 50 à 55)

Les appréciations de Goldman sur des dirigeants anarchistes espagnols particuliers apportent un éclairage supplémentaire à la fois sur la nature du mouvement lui-même et la dynamique particulière de sa politique durant la révolution et la guerre civile. De tous les dirigeants qu’elle a rencontré, elle n’a admiré personne plus que le militant de longue date Buenaventura Durruti, comme elle l’exprime dans une lettre à sa nièce durant sa première visite en Espagne en temps de guerre (17/10/36) .

". . . La CNT-FAI est composé de gens qui, quelles que soient leurs erreurs face aux effrayants dangers qu’ils côtoient, ne se courberont jamais devant aucune autorité rigide. J’ai l’ai ressentie une fois de plus très fortement sur le front d’Aragon où j’ai passé deux jours avec Durruti, un de nos camarades les plus audacieux, même sous l’ancien régime, et aujourd’hui l’âme de la bataille de ce côté de Saragosse. Il est la personnalité la plus impressionnante que j’ai rencontré ici et l’anarchiste le plus ardent. Ses hommes l’adorent et pourtant il n’emploie pas la force ou la discipline de caserne pour leur faire faire à peu près tout et traverser le feu à sa demande. Il m’a dit, "Ce serait un jour triste pour moi et pour l’anarchisme si je devais agir comme un général et conduire ma colonne avec un main de fer. Je ne pense pas que ce moment arrivera un jour. Les hommes sur le front sont mes camarades. Je vis, mange, dors et travaille avec eux et je partage leurs dangers. C’est mieux que la rigidité militaire. " Ce n’étaient pas de simples mots, chérie, j’ai parlé aux hommes et ils ont confirmé chaque mot."

Un mois plus tard, Durruti était mort (1). Goldman exprime la perte que cela représentait pour le mouvement espagnol, la révolution et la lutte anti-fasciste dans son éloge funèbre publiée en Espagne et à l’étranger (24/11/37) .

"Il m’est impossible d’écrire sur notre camarade Buenaventura Durruti en quelques mots ni même dans un long article. La blessure de sa mort cruelle qui a frappé la révolution espagnole, la lutte anti-fasciste et toutes celles et ceux qui connaissaient et aimaient Durruti, est encore trop à vif pour être capable d’avoir suffisamment de détachement pour donner une idée objective de l’importance de ce grand événement du drame du 19 Juillet et de son travail gigantesque jusqu’à sa fin ultime. Non pas que Durruti était la seule personnalité exceptionnelle dans cette courage bataille qui a tué dans l’œuf le fascisme à Barcelone et dans toute la Catalogne. Les grands héros de la bataille sont les masses espagnoles. Ici repose la grandeur de la révolution espagnole. Elle a surgi des entrailles mêmes de la terre d’Espagne. Elle a été totalement imprégnée de l’esprit collectif des masses espagnoles. Il est par conséquent difficile de parler d’une personne d’une manière séparée et distincte de la force qui a balayé l’Espagne le 19 Juillet.

Alors, si malgré cela je considère néanmoins notre camarade Durruti comme l’âme même de la révolution espagnole, c’est parce qu’il était l’Espagne. Il représentait sa force, sa douceur, aussi bien que sa rudesse si peu comprise par les gens extérieurs à l’Espagne. C’est cela qui m’a impressionnée lorsque j’ai rencontré notre camarade mort sur le front que lui et ses vaillants camarades défendaient de leurs mains nues, mais avec un esprit brûlant. Là, j’ai trouvé Buenaventura Durruti à la veille d’une offensive, entouré par un grand nombre de gens venus à lui avec leurs problèmes et leurs besoins. Il offrait à chacun sa compréhension sympathique, des conseil et des avis amicaux. A aucun moment, il n’a élevé la voix ou montré des signes d’impatience ou de dépit. Buenaventura avait la capacité de se mettre à la place des autres et de rencontrer chacun sur leur propre terrain tout en contenant sa propre personnalité. Je crois que c’est cela qui l’a aidé à établir une discipline interne si extraordinaire parmi les braves miliciens qui étaient les pionniers de la lutte anti-fasciste. Et pas seulement la discipline, mais la confiance dans l’homme et une profonde affection pour lui.

Le dernier hommage rendu à Durruti ne peut pas être une indication de la place qu’il occupait dans l’esprit et le cœur des masses. Ce qui s’avère plus significatif pour moi fut de trouve la même admiration, le même amour pour notre camarade un an après sa mort. Il suffisait de mentionner le nom pour voir les visages se transformer et les gens exprimer le sentiment que la balle traîtresse qui avait percé la tête de Durruti avait aussi porté un coup terrible à la Révolution. J’avais la certitude de plus en plus que si Durruti avait vécu, les forces contre-révolutionnaires au sein de l’Espagne anti-fasciste n’auraient pas relevé leurs têtes hideuses et ne seraient pas parvenues à détruire tant des acquis révolutionnaires de la CNT-FAI. Durruti aurait nettoyé l’Espagne anti-fasciste de tous les éléments parasites et réactionnaires qui essaient aujourd’hui de saper la révolution.

J’ai déjà dit que, dans la tempête et les tensions de la Révolution, les masses prennent la plus grande importance. Cependant, nous ne pouvons ignorer le fait que les individus aussi doivent jouer leur rôle. Et rien ne décide plus de l’importance et du sens de ce rôle que la grandeur de la personnalité de ceux qui ouvrent la route et illuminent le chemin qu’emprunte la masse. C’est seulement en ce sens que l’on peut juger correctement Buenaventura Durruti, son amour passionné pour la liberté, l’ardent révolutionnaire, le combattant intrépide qui a tout donné pour la libération de son peuple."


1. Voir aussi de Emma Goldman : "Durruti n’est pas mort !" http://www.mondialisme.org/spip.php?article1674

Une seconde figure marquante parmi les anarchistes était Federica Montseny, que Goldman avait rencontré pour la première fois en Espagne début 1929. Montseny était une personnalité extrêmement énergique et influente au sein de la FAI, comme le dit clairement Goldman dans une lettre à Rudolf Rocker fin septembre 1936.

"J’ai vu et parlé à Federica Montseny. C’est un "Lénine" en jupon. Elle est idolâtrée ici. Elle est certainement très capable et brillante mais j’ai peur qu’il y a quelque chose de la politicienne en elle. C’est elle qui a aidé à faire adopter la création du nouveau conseil qui remplace la Gener­alidad. (1) C’est en réalité la même chose sous un nom différent. Espérons que la CNT n’aura pas à regretter d’être entrée au Conseil. Néanmoins, je suis très heureuse de voir que Federica est une telle intellectuelle et organisatrice. Elle travaille comme un chien, 18 heures par jour."

1. NDA : Le Conseil dont il est fait mention ici est le Comité de la Milice Anti-fasciste. La Generalidad était le gouvernement régional catalan. La participation anarchiste au premier constitua le premier aval public clair à une collaboration après le 19 juillet. Elle fut débattue et approuvée par un petit groupe de dirigeants "influents" de la CNT et de la FAI à Barcelone. Cette décision cruciale ne fut jamais soumise à la base , en violation flagrante des principes anarchistes. Le collaborationnisme et l’élitisme au sein du mouvement se complétèrent et se réenforcèrent mutuellement dans un cercle toujours plus vicieux durant toute l’année 1939.

Mais quelques semaines plus tard, (3/11/36), elle confie à Rocker que ses craintes quant à l’aspect "politicienne" compromettant de Montseny ne soient des plus justifiées.

"Cher Rudolf, j’aurais espéré être plus enthousiaste. Ce n’est pas que je sois timorée. Mais je ne peux absolument pas avoir confiance dans des politiciens, peu importe qu’ils se donnent le nom de CNT-FAI. Et certains d’entre eux ne sont que cela. Federica par exemple. Elle est passée à droite et a une grande influence ici. Elle est devenue ministre de la santé. Quelle grande prouesse ? Tout cela est trop triste."


Dans une lettre à Mark Mratchny, trois mois plus tard (8/2/37), elle juge Montseny moins sévèrement qu’auparavant, tout en restant consciente des contradictions de celle-ci.

"Le discours de Montseny est très éclairant, bien que je l’ai trouvé un peu trop contente d’elle et trop peu critique. Je ne dis pas cela pour la condamner. Quelqu’un qui a passé toute sa vie dans le même milieu doit être encore plus isolée que la plupart des camarades espagnols qui ont vécu en exil. Bien sûr, elle voit tout en rose. Mais néanmoins, elle est parmi les plus capables de nos gens, et certainement parmi les plus courageuses."

Goldman répète ses critique de Montseny à Milly et Rudolf Rocker. Ironiquement, cette lettre est écrite le jour même (4/5/37) où, au beau milieu des affrontements entre les anarchistes et leurs "alliés" étatistes à Barcelone, Montseny elle-même lançait un appel à la radio pour qu’ils posent leurs armes afin de sauver la coalition .

". . . seul le fanatisme aveugle peut nier que Federica Montseny est la plus partisane du compromis parmi tous les camarades. J’espère que tu comprends, cher Rudolf, que je n’ai pas de raisons personnelles pour affirmer que Federica est plus à droite que tout autre membre dirigeant de la CNT-FAI. En plus de cela, elle est aussi dogmatique envers toute expression critique de la part des camarades dans la FAI comme de quiconque d’autre."

Selon Goldman et d’autres, le poste de responsabilités officielles de Montseny avait faussé son jugement. Elle trouve cela désolant mais non surprenant, étant donné ce que les anarchistes ont toujours affirmé au sujets des effets du pouvoir politique. Néanmoins, elle ne doute pas par ailleurs de la sincérité et de l’honnêteté de Montseny , et espère qu’à un moment, elle fera demi-tour.
Dans cette lettre à Max Nettlau cinq jours plus tard (9/5/37), désormais informée pour l’essentiel de la lutte à Barcelone,, Goldman voit l’attaque contre les anarchistes comme une conséquence naturelle des erreurs commises par Montseny, son camarade militant et ministre Juan Garcia Oliver et d’autres, qui avaient commencé à calculer comme des politiciens au lieu de s’en tenir aux principes anarchistes de base.

"Maintenant, alors que je suis de tout cœur avec la lutte des camarades espagnols et que j’ai fait tout mon possible pour plaider leur cause pour laquelle je donnerais joyeusement ma vie, je dois insister sur le fait qu’ils sont vulnérables : ils ont commis de terribles erreurs qui se font déjà ressentir. Je tiens Federica Montseny, Garda Oliver et plusieurs autres camarades dirigeants pour responsables des avancées faites par les communistes et pour le danger qui menace maintenant la Révolution espagnole et la CNT-FAI. Mon tout premier entretien avec ces camarades m’ont démontré qu’ils frisaient le réformisme. Je n’avais jamais rencontré Oliver auparavant, mais j’avais rencontré Federica en 1929. Le changement chez elle, depuis que la révolution l’a placée aux plus hautes charges comme dirigeante, n’est que trop évident. J’ai été renforcée dans cette impression chaque fois que je lui ai parlé des compromis qu’elle et les autres avaient accepté. Il était trop évident pour moi que ces camarades travaillent entre les mains du gouvernement soviétique. Qu’en démontrant leur gratitude à Staline et à son régime (bien que je n’en vois pas le besoin, en plus de tout l’or (1) que reçoit Staline pour les armes envoyées ), des résultats désastreux étains sûrs de s’ensuivre. Entre parenthèses, cela signifie aussi la trahison de nos camarades dans les camps de concentration et les prisons de Russie. Je n’ai jamais vu une aussi grande violation des principes anarchistes que "la fête de l’amour" conjointe entre la CNT-FAI et les satrapes de Moscou à Barcelone (2). C’était un signe pour les dieux de voir Garcia Oliver et le consul russe, rivalisant entre eux dans leur vibrant hommage au gouvernement soviétique, ou les éloges dithyrambiques publiés quotidiennement dans Solidaridad Obrera. Ni le journal , ni Oliver ou Federica n’ont eu un mot pour le peuple russe, sur le fait que la révolution ruse avait été castrée et que les sbires de Staline étaient responsables de la mort de dizaines de milliers de personnes. Ce fut un événement déshonorant – inutile et humiliant! Je n’ai écrit à personne à ce sujet, cher camarade, bien que je me sentais indignée et aurais crié mon mépris au soi disant dirigeants de la CNT-FAI ….

. .. J’ai peur que nous ne serions probablement pas parvenus à aucune compréhension mutuelle. Tu sembles ressentir au sujet de Federica et de la famille Urales ce qu’une mère ressens envers ses "poussins": personne ne doit les toucher, même un tant soit peu. Je les ai admiré moi-même pendant des années; j’admire ses brillants talents oratoires, mais je peux affirmer qu’elle a des pieds d’argile et je ne vois aucune raison pour ne pas l’admettre. Elle a penché terriblement vers la droite et porter un revolver à sa ceinture ne la rend pas plus à gauche. Cependant, je suis certaine que les camarades se rendront bientôt compte que les politiciens, qu’ils/elles portent une jupe ou un pantalon, qu’ils/elles soient anarchistes ou socialistes, doivent être surveillés. Ils s’éloigneront des principes fondamentaux comme ils l’ont toujours fait par le passé."


Sa critique acharnée de Montseny et de Oliver continue dans sa lettre du 14/5/37 à Rudolf Rocker, révélant pour la première fois la connaissance de Goldman de quelques détails cruciaux sur leur rôle durant les journées de mai à Barcelone.

"Depuis que je t’ai écris la semaine dernière, un évènement effrayant est survenu, que la plupart d’entre nous avait prévu, et que j’avais seulement essayé d’expliquer tant bien que mal plutôt que de la condamner dans un premier temps. Le pacte avec la Russie en échange de quelques armes a entrainé ses résultats désastreux. Il a brisé le dos de Montseny et de Oliver et les a transformé en jouets entre les mains de Caballero. Je ne sais pas si tu reçois ou non Combat Syndicaliste. J’écris à Mollie [Steimer] pour qu’elle t’envoie le dernier numéro. Tu verras que la bande meurtrière de Staline a tué Berneri et un autre camarade et qu’ils ont tenté à nouveau de désarmer les camarades de la CNT-FAI. Plus terrible encore selon moi, Oliver et Montseny ont appelé à se retirer et ont dénoncé comme contre-révolutionnaires les militants anarchistes pour qui la révolution signifie encore quelque chose. En d’autres termes, c’est la répétition de la Russie, avec des méthodes identiques à celles de Lénine contre les anarchistes et les syndicalistes révolutionnaires qui refusaient de troquer la révolution contre la paix de Brest-Litovsk."

1 Les cargaisons d’armes de l’Unoin Soviétique à destination du gouvernement républicain commencèrent à arriver à la mi-octobre 1936 contre environ 600 millions de dollars en or prélevés sur le trésor national.
2 L’anniversaire de la révolution Russe en Novembre


NDT : Sur Fédérica Montsény, écouter par exemple "Témoignage d’une militante libertaire de la Révolution espagnole. Entretien avec Fédérica Montsény" (Audio MP3)http://cnt-ait.info/article.php3?id_article=970%20
Sur les critiques envers Federica Montseny et la participation anarchiste lire par exemple "Lettre ouverte à la camarade Federica Montseny" Camillo Berneri, 14 avril 1937 http://bataillesocialiste.wordpress.com/documents-historiques/1937-04-lettre-ouverte-a-la-camarade-federica-montseny-berneri/
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Vision du Feu - 2ème partie

Messagede digger » 12 Mai 2014, 07:40

La Société Nouvelle

Observations Générales (p 69- 73)

Dès avant son départ pour l’Espagne, Goldman écrit avec enthousiasme à Milly et Rudolf Rocker (26/8/36) au sujet du modèle révolutionnaire créatif des anarchistes espagnols.

". . . Je réalise que la défense armée est impérative contre les attaques des forces noires . Mais je suis surtout intéressée par le travail constructif de nos camarades en Catalogne, la socialisation de la terre et l’organisation des industries. Ils ne pourront peut-être pas le faire pendant longtemps. Mais si ils étaient vaincus, ils auront montré le premier exemple de l’histoire de comment des Révolution doivent être faites."

En Espagne depuis à peine quelques jours, (19/9/36), Goldman décrit à sa nièce l’effet revitalisant d’observer en personne cette transformation sociale massive t .

". . . Je ne peux sans doute pas entre dans les détails au sujet de la situation après seulement trois jours passés à Barcelone. Je peux simplement dire que je suis venue de moi-même près de mes braves et héroïques camarades qui se battent sur de si nombreux fronts contre tant d’ennemis. Leurs réalisations les plus impressionnantes jusqu’à maintenant, c’est l’ordre merveilleux qui règne ici, le travail dans les usines et les commerces que j’ai vu, maintenant aux mains des travailleurs et de leurs organisations. Certains endroits que j’ai visité et les maisons réquisitionnées par nos camarades pour leurs différents bureaux, et qui appartenaient auparavant aux milieux d’affaires les plus aisés, sont restés dans le même parfait état comme si il n’y avait pas eu de combats entre la vie et la mort dans les rues de Barcelone. Je pense que c’est la première fois dans l’histoire qu’un tel accent est mis sur l’importance primordiale de faire fonctionner l’appareil économique et la vie sociale comme cela est le cas ici. Et cela par les anarchistes bordéliques si critiqués, qui n’ont soi disant "pas de programme" et dont la philosophie est fondée sur la destruction et les ruines. Peux tu imaginer ce que cela signifie pour moi de voir la tentative pour réaliser les idées mêmes que j’ai défendu si passionnément depuis la révolution russe ? Comme quoi . . . tout ce travail en valait la peine, toute les souffrances et l’amertume de ma lutte vécues pour voir nos camarades à l’œuvre. Je suis trop heureuse pour trouver les mots pour exprimer mon exaltation et mon admiration pour nos camarades espagnols.

Tu comprends, ma très chère, que l’effort prioritaire de la CNT et de la FAI es d’écraser le fascisme. Mais au-delà et surtout, tous leurs efforts tendent à démontrer la possibilité d’un nouvel ordre social fidèle à nos idées. Peu importe ce que peut dire la presse étrangère, des journaux aussi misérables que la Nation, pour minimiser la contribution des camarades à Barcelone et en Catalogne, la CNT et la FAI sont les forces motrices du changement ici. Ils sont aux manettes et ils déclarent fièrement qu’ils visent bien plus que de gagner la bataille contre l’ennemi noir (1) mais qu’ils vont laisser leurs empreintes dans le sol du pays et dans l’esprit et le cœur de sa population. Tu peux dire cela à tout le monde de ma part, ma chérie et ajouter que je veux de tout mon cœur devenir une part, une part active, de toute les manières qui me sont possibles, de cette grandiose bataille pour le triomphe de nos idées."


1. Noir ici est en référence aux chemises noires et par extension aux fascistes

Les racines de la révolution constructives étaient incrustées dans la conscience profonde des ouvriers espagnols. Ce n’était pas une conception imposée d’en haut. Ce fait, basé sur des semaines d’enquête dans l’Espagne républicaine, validait chez Goldman, plus que toute autre chose, la foi de toute une vie dans la viabilité de l’idéal anarchiste (30/11/36 lettre à Roger Baldwin) .

"Une chose que je peux déjà te dire : la Révolution est en sécurité avec les ouvriers et les paysans de Catalogne, d’Aragon et du Levant. Je sais de quoi de parle. J’ai voyagé dans ces régions, j’ai visité les villes et les villages collectivisés et j’ai vu l’état d’esprit de la population. Elle est imprégnée de l’idéal que tant d’entre nous avons défendu toute notre vie. Je suis certaine qu’elle ne sera jamais vaincue. L’aspect le plus impressionnant de la révolution selon moi, est qu’elle n’a pas de leaders, de grands cerveaux. C’est entièrement une révolution de masse, sortie des profondeurs du sol espagnol, les profondeurs des besoins et des aspirations des travailleurs. Personne n’osera plus dire que l’anarchisme n’est pas concret ou que nous n’avons pas de programme . Le travail créatif réalisé ici réfute cette accusation fausse lancée contre nous par toutes sortes de gens. Oui, mon cher, je pense que tout ce que j’ai donné au mouvement anarchiste valait la peine lorsque je vois ses premières réalisations de mes propres yeux. Je vis mes plus grandes heures."

Un an plus tard (11/11/37) , dans une lettre à un camarade non identifié, Goldman exprime son étonnement de voir l’activité constructive et créative continuer de plus bel, malgré les énormes obstacles et le sabotage ouvert dont il est l’objet.

"Nier les maux que j’ai découvert lors de mon second séjour en Espagne serait trahir tout mon passé et desservirait les camarades espagnols. Leurs pertes sont énormes. Et cependant, elles ne pèsent pas dans la balance face à leurs acquis. I Je ne parle pas seulement de leur influence morale. Je parle du travail constructif commencé le 19 juillet, qui, souvent, s’est poursuivi, amélioré et a été tant perfectionné depuis l’année dernière. Pour moi, il est miraculeux qu’une population continue à construire face à la guerre, au manque de nourriture et à un régime politique mortel qui a rempli les prisons, détruit certaines coopératives et qui élimine ses opposants au beau milieu de la nuit, mettant donc en danger la vie de tous ceux qui ne jurent pas que par le régime de Staline-Negrin.

J’espère écrire au sujet de la marche dévastatrice des brigades Lister et Marx sur quelques-unes des coopératives d’Aragon et la dévastations qu’elles ont laissé derrière elles.(1) Pour le moment, je veux seulement dire que ce siège sauvage n’a pas refroidi les ardeurs et l’esprit de nos camarades. Ils brûlent d’un feu qui leur donne force et détermination pour continuer la construction de l’Espagne nouvelle. Il faut voir leur travail et écouter leurs histoires pour prendre conscience que la révolution est loin d’être morte. Et cela suffit pour me jeter avec une énergie renouvelée dans le travail pour la CNT-FAI à l’étranger.
"

1. Une répression "anti-révolutionnaire" menée par les communistes qui provoqua les journées de mai à Barcelone et le remplacement de Caballero par Juan Negrin, fut suivit quelques semaines après, par une attaque contre les coopératives rurales anarchistes en Aragon et le Conseil de Défense de la région (semblable à celui qui existait en Catalogne à la fin juillet 1936). Sur les fondements de son "autonomie excessive" et les tendances "subversives" d’éléments "extrémistes", le gouvernement national décréta la dissolution du Conseil, son remplacement par un gouverneur républicain pro-communiste et l’envoi de la 11ème Division du communiste Enrique Lister pour réprimer les comités de défense locaux et les organisations anarchistes.
La (27ème) Division Marx et la 30ème Division (séparatistes Catalan) suivirent avec les mêmes objectifs de destruction, les trois unités attaquant les nombreuses coopératives de paysans et rendant la terre et les équipements aux anciens propriétaires terriens. Les accusations calomnieuses utilisées pour justifier cette campagne furent symbolisées par l’emprisonnement du président du Conseil, l’anarchiste Joaquin Ascaso, sous l’accusation de contrebande de pierres précieuses. Il fut relâché au bout d’un mois, faute de preuves .
En même temps, les comités directeurs de la CNT-FAI ordonnaient aux trois divisions anarchiste du front d’Aragon de renoncer à une contre-offensive. Malgré toutes ces destructions, l’esprit créatif anarchiste continua à aller de l’avant, obligeant le gouvernement lui-même à reconnaître à nouveau temporairement les coopératives pour permettre les plantations et les récoltes vitales.


Son intervention au congrès de l’A.I.T à Paris en 1937 reprend le même thème.

"Je suis retournée en Espagne avec appréhension à cause de toutes les rumeurs qui m’étaient parvenues après les évènements de mai, sur la destruction des coopératives. Les Brigades Lister et Karl Marx ont traversé l’Aragon et des endroits en Catalogne à la manière d’un cyclone, dévastant tout sur leur passage; Mais il est également vrai que la plupart des coopératives ont continué à fonctionner comme si de rien n’était. En fait, je les ai retrouvées en septembre et octobre 1937 mieux organisées et en meilleur ordre de travail, et que, après tout, c’est le point le plus important que l’on doit garder à l’esprit dans tout jugement sur les erreurs commises par nos camarades en Espagne. Malheureusement, nos camarades critiques ne semblent pas voir ces aspects si importants de la CNT-FAI. C’est pourtant ce qui les différencie de Lénine et de sa bande qui, loin d’essayer même de construire la révolution russe en termes d’efforts constructifs, ont tout détruit pendant la guerre civile et même des années après."

Une année plus tard, dans les derniers mois de la guerre civile (9/12/38), Goldman écrit dans une ébauche d’article que l’activité constructive est encore aussi vigoureuse qu’auparavant parce qu’elle est dans le sang même des travailleurs. Elle précise également qu’une telle activité est perçue comme les premières étapes vers l’anarchisme et non sa complète réalisation.

"J’étais évidemment intéressée de voir jusqu’à quel point la CNT-FAI constituait encore la force morale dans les rangs des paysans et des travailleurs, et quelle était son influence dans la vie industrielle et agricole de l’Espagne. C’était le plus important parce qu’un certain nombre de camarades en dehors d’Espagne sont si facilement susceptibles envers tout rapport peu flatteur qui leur parvient au sujet de la CNT-FAI. Maintenant, il est exact que les industries de guerre et les chemins de fer ont été nationalisés. Il est aussi tristement vrai que Negrin a restitué à leurs anciens propriétaires les centrales électriques collectivisées par la CNT-FAI aussitôt après le 19 juillet 1936.

Mais cependant, j’ai trouvé que les anarchistes espagnols y étaient encore très influents. D’un autre côté, les coopératives dans le transport, l’industrie du bois, le textile et l’habillement, les coopératives laitières et beaucoup d’autres, continuent d’être tenues par les membres de la CNT. Il en est de même pour les coopératives agricoles. En outre, cela ne s’applique pas seulement à la Catalogne, où j’ai pu me rendre à nouveau, mais aussi à la Castille, au Levant et aux région non occupées de l’Andalousie. Je tiens cela non seulement de notre camarade Augustin Souchy, mais aussi de nombreux délégués de ces régions qui ont participé à l’assemblée plénière. Le camarade Souchy a passé plusieurs mois dans ces régions et a collecté une immense quantité d’informations qu’il est en train de rassembler actuellement pour un livre (1).
Autrement dit, quels que soient les coups qu’a reçu la révolution espagnole, et je sais mieux que n’importe quel autre visiteur de l’Espagne combien les blessures sont profondes, je dois néanmoins insister sur le fait que la collectivisation et la socialisation représentent encore la réalisation révolutionnaire la plus aboutie des anarchistes espagnols, et plus précisément, même si Franco prenait le contrôle de toute l’Espagne, ce que personne dans le camp loyaliste ne considère comme possible, la collectivisation continuera. Et cela non seulement à cause de l’influence de la CNT-FAI mais aussi pour la raison que l’idée de collectivisation est profondément enracinée chez les ouvriers et les paysans. On pourrait même dire qu’elle est le souffle même de leur vie.

Ni la marche dévastatrice de Lister à travers les coopératives d’Aragon ou la destruction toute aussi brutale des autres coopératives par la Brigade Karl Marx , ni les ingérences du gouvernement lui-même n’ont réussi à faire se détourner très longtemps les populations de la collectivisation . J’en ai eu de nombreuses preuves l’année dernière et peut-être encore des preuves plus convaincantes encore lors de ma dernière visite . Par manque de place, les quelques exemples que hje donne devront suffire, mais auparavant, je veux souligner les remarques puériles de quelques camarades en Amérique selon lesquelles la collectivisation n’est pas l’anarchisme et que, par conséquent, nos camarades espagnols avaient tourné le dos à leur idéal. Outre le fait que ceux qui expriment ces critiques n’ont jamais été obligés de démontrer en pratique leur anarchisme, ler capacité d’endurance et de courage face au monde entier, il faut souligner que nos camarades espagnols ne prétendent pas que la collectivisation ou la socialisation, c’est l’anarchisme. Ils insistent cependant sur le fait que ces deux formes de reconstruction représentent les premiers pas vers la réalisation du communisme libertaire. Ils n’ont pas seulement raison, mais ils ont aussi prouvé le truisme du principe de Bakounine, selon lequel la révolution n’est pas seulement une puissance de destruction mais aussi la volonté de reconstruction. Seuls des bigots à l’esprit étroits parmi les rangs anarchistes peuvent ignorer le fait que nos camarades ont été les premiers dans l’histoire des révolutions et luttes sociales a avoir commencé à reconstruire la société au milieu du chaos et de la mort, et face à la conspiration des démocraties tout autant que des nations fascistes. Ils ont ainsi montré un glorieux exemple au prolétariat international. Pour cela, et pour de nombreuses autres raisons, les anarchistes espagnols méritent mieux, de la part de leurs propres camarades, qui se posent en Simon Pure (2 )100% Anarchistes. Tout ce que ces gens ont fait, c’est de poignarder dans le dos leurs frères espagnols."


1. Ce livre sera publié en 1957 sous le titre Nacht Uber Spanien. Plusieurs extraits de ce livre apparaissent dans l’ouvrage de Sam Dolgoff The Anarchist Collectives https://libcom.org/library/anarchist-collectives-workers-self-management-spanish-revolution-1936-1939-sam-dolgoff
2. NDT personnage d’une pièce de théâtre A Bold Stroke for a Wife (1718) par Susannah Centlivre


Sa visite à un vignoble et d’une usine d’embouteillage autogérés par les travailleurs lui fournit l’occasion de souligner les attitudes positives plutôt que négatives du prolétariat espagnol
(18/11/36 lettre à sa nièce) .

"Hier, j’ai visité les plus grands vignobles de champagne (1) de ce pays. Ils furent fondés au 16ème siècle et perpétués par une longue lignée familiale jusqu’à la révolution. C’est la plus moderne et la mieux organisée des installations que je n’ai jamais vu.Et, le croiras-tu, tous son personnel, y compris le directeur, est membre de la CNT. L’exploitation est aujourd’hui collectivisée et autogérée par les travailleurs eux-mêmes. Le directeur, un camarade qui m’est tombé dans les bras lorsqu’il a appris mon nom, a été très surpris quand je lui ai demandé si les ouvriers avaient une chance de boire le champagne. "bien sûr," a t’il répondu. "que serait la révolution si elle ne donnait pas aux ouvriers ce dont qu’ils n’ont jamais eu?" Espérons qu’il en sera vraiment ainsi. En même temps, il y a plusieurs millions de bouteilles de champagne qui seront très probablement utilisées comme monnaie d’échange avec le monde extérieur contre des produits dont l’Espagne a besoin. En échange, je suppose, de ce que la Russie envoie ici. Un échange juste n’est pas du vol. Une chose est certaine, les ouvriers en Russie n’auront pas une goutte de champagne. Ici, ils peuvent déjà en profiter. Une variété , pas si mauvaise, ne coûte que trois pesetas la bouteille. Mais ce n’est pas le plus intéressant. Ce qui l’est, c’est plutôt la compréhension et l’évaluation des ouvriers espagnols de la valeur du travail. Je ne peux pas décrire à quel point. Imagine des gens asservis pendant des siècles et frappés de pauvreté laissant tout intact, en parfait ordre de fonctionnement, sans casser la moindre bouteille ou détruit quoi que ce soit. Les amis (allemands) qui étaient avec moi, ont dit "En Allemagne, les ouvriers auraient bu autant qu’ils auraient pu écluser et auraient détruit le reste " ? Je pense que les ouvriers russes, ou beaucoup d’entre eux, auraient fait la même chose. D’une certaine manière, c’est compréhensible de la part de personnes qui n’ont jamais profité d’’une quelconque forme de luxe. Mais cela est révélateur de la qualité des masses espagnoles et de ses volontés constructives. Ils détestent tout simplement détruire quelque chose qui représente du travail. Je l’ai vérifié dans toutes les usines, ateliers et magasins et tous les autres endroits que j’ai visité. Cela me fait espérer que, lorsque le fascisme sera éradiqué, les ouvriers reconstruiront leur pays en moitié moins de temps que cela n’a pris en Russie. Et ce seront les ouvriers eux-mêmes qui le feront, et non un appareil politique. Si seulement le fascisme était exterminé. C’est le hic. Mais ici aussi, on ne peut qu’espérer de toutes les fibres de son corps."

NDT 1. Peut-être le Cava, qui est un vin effervescent d’appellation d’origine contrôlée produit principalement en Catalogne.

Au milieu de sa seconde visite durant la révolution, son rapport à Ethel Mannin (4/10/37) d’une tournée dans l’industrie du bois collectivisée révèle les méthodes d’enquêtes de Goldman et les sentiments libertaires des ouvriers.

"J’ai passé toute la journée à passer en revue l’industrie collectivisée du bois. On peut difficilement vanter ses mérites, à moins d’avoir vu de ses propres yeux comment les ouvriers poursuivent leur tâche en produisant et perfectionnant leurs efforts collectifs, cernés par le danger omniprésent. Et quel optimisme, quelle foi sublime. On s’oublie complètement soi-même et tout ce qui est de nature personnelle parmi la vie de l’esprit collectif des masses. Il n’existe aucun pouvoir pour détruire cela. C’est incrusté dans la texture même des masses espagnoles. Cette prise de conscience renforce mon espoir que, quelles que soient les erreurs et les compromis de la CNT-FAI, la révolution est loin d’être perdue. Il faut ajouter à cela la dignité innée du peuple espagnol et son absolu courage. Sois sûre, ma chère, que je ne me contente pas de la version que je reçois des camarades qui sont à la tête des différents comités dans les coopératives. Je suis trop expérimentée pour ne pas comprendre que, aussi honnêtes et francs que soient les meilleurs d’entre nous, une position de responsable créé une certaine psychologie dont la plupart des aspects diffèrent de celle de l’homme au travail qui effectuent les tâches les plus difficiles. Pour cette raison,j’essaie naturellement d’obtenir la réaction des ouvriers eux-mêmes. Et j’ai été encouragée de voir qu’ils se fichaient éperdument de qui était présent et qu’ils disaient ce qu’ils avaient sur le cœur. Non seulement ils n’ont pas peur mais ils ressentent trop profondément leur condition d’hommes pour cacher leurs réactions devant les changements qui sont survenus ici dans l’appareil d’état. Ils les considèrent avec dédain parce qu’ils savent que l’appareil politique est éphémère et que le pouvoir économique du peuple est l’ultime facteur de décision. Par conséquent, prétendre que venir ici est aussi futile que de voyager en tant que touriste en Russie est pure ignorance de la fierté et de l’indépendance du caractère espagnol. Je suis sûre que les ouvriers avec qui j’ai parlé aujourd’hui et depuis mon retour se sentent plus libres que les ouvriers dans les usines anglaises et américaines . J’ai été spécialement impressionnée par les réponses à mes questions sur ce qu’avaient réellement gagné les ouvriers avec la collectivisation. Le croiras-tu, la réponse a toujours été, en premier, une plus grande liberté. Et seulement en second, de meilleurs salaires et une durée de travail moindre. Durant les deux années que j’ai passé en Russie, je n’ai entendu aucun ouvrier exprimer l’idée d’une plus grande liberté (1). Cela me semble la clé de la nature intrinsèque des ouvriers espagnols, particulièrement de la CNT-FAI. Et c’est pour moi l’espoir de l’évolution future dans ce pays."

1. NDT A ce sujet, la comparaison avec le texte "Sur le départ de Russie" de Mollie Steimer est éloquente.http://racinesetbranches.wordpress.com/introduction-a/mollie-steimer/

Continuellement impressionnée par l’énergie et l’enthousiasme de ses camarades espagnols envers la reconstruction économique, Goldman commente plus avant leur plan à plus long terme pour le développement économique au milieu de la guerre civile, dans une lettre à Abe Bluestein, (25/1/38)

"Penses-y cher Abe, ici nous sommes confrontés à toutes sortes, avec les positions prises par la d’erreurs, des discussions sur des articles que quelqu’un a écrit aux États-Unis au sujet de l’état et bien d’autres choses encore, et cependant, nos camarades en Espagne peuvent organiser un congrès auquel participe 800 délégués, qui débattent non pas de l’État, ni d’aucun équilibrage politique, mais de reconstruction économique – le besoin pour l’Espagne d’une nouvelle économie, de se débarrasser des entreprises qui ont échoué et de mettre en place d’autres usines industrielles qui tiendront leurs promesses. Huit cent délégués assis et discutant tranquillement de la reconstruction économique de l’Espagne au moment où les villes sont bombardées, comptant les morts et les mutilés par centaines, et où la guerre fait rage sur tous les fronts. Donne moi un autre exemple similaire dans toute l’histoire et je pourrai ne plus me sentir aussi déterminée à rester aux côtés de la CNT-FAI."

[...]

Education et Culture (p 85 -86)

Dans le cadre de leur effort général en vue de la révolution sociale, les anarchistes espagnols étaient soucieux d’élargir les opportunités éducatives sur une base libertaire, un thème que Goldman partage ici dans une lettre du 10/10/36 à sa nièce.

"Tu ne le croiras pas ma chère, mais au milieu du danger tout autour de Madrid et sur le front de Saragosse, un millier de délégués sont venus de toute la Catalogne, rassemblés pour discuter des écoles modernes (1). Ils discutent du matin jusque tard dans la nuit. Et que penses-tu que soient leurs arguments ? Rien de moins que la sauvegarde des principes fédéralistes contre tout empiétement de la centralisation, le communisme libertaire contre la dictature. Comment quelqu’un peut-il espérer écraser un tel peuple, dont l’amour de la liberté n’est pas seulement puisé dans les lectures mais coule dans son sang même ? Non, quoi qu’il arrive, la CNT-FAl ne mourra jamais, peu importe les forces criminelles déployées contre elle."


Dans ce passage d’un article qui lui est consacré, (9/12/38), Goldman cite l’importance de l’anarchiste Juan Puig Elias (2) dans le développement du réseau d’éducation libertaire.

"J’espère bientôt trouver le temps d’écrire un portrait de Juan Puig Elias qui est le vrai cerveau du ministère de l’éducation et de la culture. Je l’ai rencontré un court moment en 1936 à un congrès d’enseignants auquel assistaient des délégués venus de toute l’Espagne, où il présentait son plan de La Es­cuela Nueva Unificada qui fut accepté par l’assemblée entière avec enthousiasme et qui s’est concrétisé depuis. Le camarade Puig Elias est vraiment l’un des pédagogues modernes les plus exceptionnels au monde, un homme à la vaste culture et d’une profonde compréhension de la psychologie de l’enfant. Le C.E.N.U (Centre de l’Ecole Nouvelle Unifiée), est passé depuis sous la juridiction de la Generalidad, mais tous les efforts de sa part pour éliminer les principes libertaires fondamentaux établis par son fondateur ont échoué. Le camarade Puig Elias m’a confié à son secrétaire privé, le professeur Mawa, à l’énergie la plus débordante de toute l’Espagne. C’est un homme capable de s’occuper d’une douzaine de tâches par jour et de trouver encore le temps de répondre à toutes les demandes qui lui sont faites avec la plus grande précision et de la manière la plus amicale. Grâce à ce guide de qualité, j’ai appris davantage en quelques jours sur les écoles et les colonies que je ne l’aurais pu en plusieurs semaines."

Dans ce passage d’un article du 1/5/38, Goldman décrit sa participation dans un film réalisé par un collectif autogéré.

"Nous n’avons pas oublié de rendre une visite à nos camarades du Syndicat du Divertissement Public [à Madrid]. Nous avons eu la chance d’arriver juste au moment où il tournait un film intitulé "Castilla se Libera". Les trois scènes que l’on nous montra étaient splendidement réalisées dans tous les domaines, et d’une grande valeur pour montrer au monde extérieur le travail constructif réalisé par la CNT-FAI partout dans l’Espagne anti-fasciste. On nous a promis des copies pour l’Angleterre et les États-Unis ainsi que pour d’autres pays d’Europe.

J’ai connu ma première expérience de vedette de cinéma de toute ma vie dans les studios de Cine Espanola-Americana. Nous sommes arrivés juste au moment où était filmée la scène d’une fête espagnole avec tous les artistes présents dans leurs différents costumes régionaux. Parmi eux, deux étonnamment belles jeunes danseuses espagnoles se trouvaient – qui soutenaient la comparaison avec les argentines et autres grandes danseuses espagnoles, payées des sommes faramineuses sur les scènes américaines. Le directeur (3), lorsqu’il entendit mon nom, se précipita pour m’embrasser et insista pour que je me joigne au groupe d’artistes. Je n’avais jamais été entourée d’une foule plus colorée et intensément fervente de jeunes gens. En plus de cela, ils voulurent que je salue Madrid en quelques mots pour pouvoir l’enregistrer. Ce fut un moment très émouvant , mon regret étant que je ne pouvais pas faire ces salutations en Castilian, mais le Camarade A.S fit de son mieux pour s’en approcher le plus possible dans son espagnol approximatif.

Nous avons appris que les principaux artistes de la coopérative – car c’était une coopérative – touchait le même salaire qu’avant le 19 juillet. Celui des autres salariés avait été augmenté. Pour autant que l’on puisse obtenir des réponses authentiques en présence d’un directeur, les artistes semblaient satisfaits de leur sort. Je ne veux pas suggérer que le directeur était une personne crainte. Il était une personne parmi les autres, la plupart membres de la CNT, qui étaient responsables du travail, de son début à la réalisation complète du film qu’ils étaient en train de tourner."


Goldman fut profondément émue par l’acharnement continu des anarchistes à enrichir la culture populaire au milieu d’un conflit meurtrier, comme elle le décrit dans cette lettre du 15/7/38 à Harry Kelly.

"Le dernier bulletin allemand publie un article sur la célébration par les anarchistes espagnols de la "Semaine Du Livre" . Cela me fait monter les larmes aux yeux. Voici des gens condamnés à mort, avec toutes les issues fermées et leurs propres camarades les poignardant dans le dos, victimes d’une lente malnutrition, et qui pensent encore à la culture et à la valeur de bons livres. C’est tout simplement stupéfiant."

NDT
1. La Escuela Moderna. Mouvement commencé en Espagne par Francisco Ferrer à Barcelone en octobre 1901, et qui comptait plus d’une centaine d’initiatives en 1907
2. Juan Puig Elias (1898-1972) , influencé par Francisco Ferrer a créé la Escuela Natura . Pendant la guerre civile, il est nommé sous-secrétaire au ministère de l’instruction publique. Forcé à l’exil en France, il intègre après la guerre la CNTE où il occupe le poste de secrétaire à la culture et à la propagande . Il part pour le Brésil en 1952.
3. Adolfo Aznar

Quelques liens sur les écoles modernes et l’éducation libertaire :
"ESPAGNE 36 l’école fait sa révolution" N’Autre école n° 13 http://www.cnt-f.org/nautreecole/?ESPAGNE-36-l-ecole-fait-sa
"L’Éducation libertaire" René Loureau http://1libertaire.free.fr/RLourauEducLibertaire.html
La section Education sur RA Forum http://raforum.info/mot.php3?id_mot=126&lang=en


L’aide Sociale d’Urgence (p 86 -91)

L’aide sociale envers un grand nombre de civils dont les vies avaient été gravement perturbées par la guerre était un domaine crucial dans lequel les anarchistes espagnols pouvaient apporter un réseau de soutien alternatif imprégné des principes libertaires. Dans cet article du 10/12/37, Goldman décrit sa visite de l’une de ces initiatives.

"Lorsque je suis retournée en Espagne fin septembre [1937], je m’étais promis de visiter la colonie pour orphelins et autres enfants qui avait été mise sur pieds par Espada Libre et soutenue par nos camarades à travers le monde. Et parmi ceux-ci les efforts énergiques de Spain and the World (1) pour collecter des fonds. Une femmes anglaise, très active à Londres dans l’aide aux réfugiés et son mari espagnol sont venus me voir à Barcelone et se sont portés volontaires pour m’emmener à Gérone, sur leur route pour Figueras, où ils habitent

Je suis arrivée vers 16 heure à la colonie Durruti-Ascaso, située dans un magnifique parc et dans uns maison spacieuse avec une capacité d’hébergement pour 200 enfants. Parmi eux, vingt d’entre eux sont les orphelins dont s’occupe Spain and the World. Ils viennent, comme tous les autres, de Madrid. Les camarades qui gèrent la colonie sont principalement une jeune femme polonaise juive et un français, soutenus par un personnel composé de camarades français et espagnols. Nous sommes arrivés sans nous annoncer. Aucune préparation n’avait pu être prévue à l’avance. Cela m’a donné l’occasion de découvrir la colonie en situation normale dans sa routine quotidienne. La salle à manger n’étant pas assez grande pour recevoir 200 enfants, les plus petits prennent leurs repas en premier , puis c’est le tour de ceux qui ont entre sept et dix ans, et enfin les plus âgés. J’ai été impressionnée et émue de voir la fierté de ces gamins lorsqu’ils montraient leurs mains propres en passant devant la directrice. La salle à manger est claire et aérée, avec des fleurs sur les tables, des rires émanant de tous les coins, rires plus nécessaires pour les victimes du fascisme que pour des enfants de condition normale. Les cartes de menu, illustrées de petites fleurs, en donnait la description pour chaque jour de la semaine.

La nourriture est copieuse et variée. Les dortoirs m’ont aussi surpris par leur espace, leur aération et leur ensoleillement. Les lits, impeccablement propres – en fait, chaque partie de la maison révèle l’efficacité et le dévouement des camarades en charge des enfants.

Tout aussi importantes étaient les aires de jeux où les enfants s’ébattaient pendant leurs heures de loisir et après l’école. Nos camarades avaient espéré organiser les cours dans la colonie à la fois à l’extérieur et à l’intérieur; mais il était devenu désormais obligatoire de s’inscrire dans les écoles du gouvernement. Heureusement, celles-ci n’avaient pas réussi à changer les splendides programmes éducatifs présentés lors de l’assemblée plénière à laquelle j’avais assisté à Barcelone en 1936. La colonie avait néanmoins trois enseignants, l’une d’entre eux étant une camarade passionnément convaincue par les approches et les méthodes nouvelles de l’éducation moderne. L’impression la plus réjouissante fut que les enfants étaient libres, faciles à vivre et ne montraient aucune crainte envers leurs aînés. Une parfaite camaraderie régnait parmi non camarades à la tête de la colonie, les enseignants et les enfants. Il n’y avait aucune frime ou épate. Personne ne leur imposait la nécessité de croire à des histoires. Somme toute, la colonie me faisait souhaiter que toutes les innocentes victimes de Franco puissent bénéficier de soins, d’attention et d’une alimentation semblables.

Les lecteurs de Spain and the World peuvent se demander justement si tous les enfants sont aussi bien nourris et si magnifiquement pris en charge que ceux de la colonie Durruti-Ascaso. C’est malheureusement loin d’être le cas. Mais il faut garder à l’esprit que la Catalogne seule compte deux millions de réfugiés, hommes, femmes et enfants. En plus de sa propre population, il est nécessaire en plus d’envoyer des vivres à Madrid et d’alimenter les milliers de miliciens sur le front d’Aragon ; mais autant qu’il est en leur pouvoir, nos camarades de la CNT-FAI font tout leur possible pour satisfaire aux soins et aux besoins des enfants."


1. Spain and the World était une publication anarchiste fondée par le Dr Galasso et Vernon Richards pour faire concurrence au News Chronicle et au New Statesman qui soutenaient l’Union Soviétique. Après le premier numéro, Spain and the World devint une publication de Freedom Press. La revue prendra brièvement le nom de Revolt!, puis de War Commentary avant de redevenir une publication de Freedom

L’engagement enthousiaste de Goldam envers l’importance d’un tel travail est démontré dans sa lettre du 14/2/38 à un dirigeant anarchiste Pedro Herrera. Elle lui rappelle qu’elle avait été profondément déçue fin 1937 de trouver les lieux d’accueil pour réfugiés dans de si tristes états et de découvrir le peu d’utilisation de l’argent qu’elle avait collecté à cette fin en Grande-Bretagne . Seule, la mise en place d’une organisation d’aide transparente, la SIA (1) la poussa à renouveler ses initiatives pour l’aide aux réfugiés en Grande Bretagne . Mais l’argent devra être consacrée aux projets annoncés.

"Je ne veux pas être comme les autre organisations qui collectent des formidables sommes d’argent et en utilisent la plus grande partie pour leurs dépenses de personnel, les déplacements de leurs propagandistes, etc., n’en laissant qu’un faible pourcentage pour les souffrances de l’Espagne. Je suis sûre que tu ne m’en voudras pas de souligner ce point. On doit avoir une conscience claire pour éveiller l’intérêt des gens, tout particulièrement lorsque l’on attend de l’argent d’eux."


Dans l’article suivant écrit après son dernier séjour en Espagne (9/12/38), Goldman décrit le programme d’aide social d’urgence anarchiste en plein essor, à travers leur organisation autonome Solidarité Internationale Anti-Fasciste et leur présence au ministère de l’éducation. Elle s’attarde avec enthousiasme sur une colonie d’enfants qu’elle a visité dans les Pyrénées.

"Comme représentante de la section londonienne de la SIA, j’étais bien sûr tenue informée des progrès du travail de nos camarades en Espagne mais ce que j’y ai découvert lors de cette visite dépassait de loin mes attentes. Comme notre Bulletin publie un rapport complet sur les initiatives de la SIA, je ne gaspillerai pas de place pour décrire les résultats extraordinaires obtenus en un an par un petit groupe de personnes dévouées. Il suffit de mentionner ici que des sections de la SIA se sont répandues comme une traînée de poudre à travers l’Espagne loyaliste, s’enracinant dans chaque ville, village et hameau. Partout, le long de la route allant de Barcelone jusqu’à Lerida pour ainsi dire, 250 kilomètres plus loin, des banderoles de la SIA sont déployées de sorte que personne ne peut ignorer son existence. Dix-neuf maisons d’enfants et cantines, où des colonies n’ont pas encore été établies, des restaurants populaires, des logements pour étudiants, des magasins d’approvisionnement en cigarettes, en papier à lettres et en savon pour les différents fronts, des centres de soins pour les miliciens blessés, un hôpital et un dispensaire soignant en moyenne
80 patients quotidiennement, une ambulance avec un équipage de jeunes infirmières qui donnent les premiers soins aux victimes des horribles attaques aériennes quotidiennes, et un tas d’autres choses encore, témoignent des magnifiques réalisations de la SIA. D’autres programmes sont en voie de réalisation, grâce surtout au soutien généreux des sections de la SIA aux États-Unis, en France et en Suède.

Sans vouloir sous-estimer les activités des autres organisations et groupes en Espagne, je dois dire que la SIA se fait remarquer comme une véritable ruche. Notre camarade Lucia Sanchez Saornil, (2) une des écrivaines les plus douées d’Espagne et une organisatrice compétente, avec sa secrétaire que tout le monde appelle par son prénom, Christina, ainsi que Baruta, à la tête du Conseil National de la SIA, entourés d’un personnel composé de jeunes gens actifs, doivent se voir attribuer le mérite de cet énorme travail, financé et réalisé par la SIA. En plus de tout cela, il existe un centre d’aide social, présidé par une camarade très efficace qui a organisé la maternité à Barcelone en 1936 et qui a été son guide spirituel jusqu’à ce printemps.

Et puis il y a les colonies fondées par Segundo Blanco et Juan Puig Elias depuis leur entrée au ministère il y a six mois. Elles sont situées à Sitges, un ancien lieu aristocrate de villégiature sur la côte méditerranéenne. Des colonies hébergeant 2 000 enfants ont déjà été créées et il est prévu d’y installer 20 000 enfants de plus . Il n’y a rien de plus juste que les enfants des classes laborieuses qui ont construit ces logements magnifiques et à qui l’on n’avait jamais permis de les approcher, occupent aujourd’hui les logements, anciens lieux de plaisir des grands d’Espagne et de la bourgeoisie. Les enfants peuvent profiter des lits confortables, prendre leurs repas dans des salles à manger ensoleillées sur des tables couvertes de nappes de lin blanc, apprendre dans des vastes salles de classe claires et aérées, et s’ébattre dans les jardins et sur la promenade qui sépare les logement de la plage. C’était en réalité une fête pour les yeux de voir leurs jeunes et sains appétits rassasiés par une nourriture convenable, consistant en une soupe, légumes, salade et désert, parfois aussi de la viande. La maîtresse de maison, à l’esprit maternel, en charge des enfants, me disait avec une grande jubilation, que quelques miliciens du front avaient envoyé un mouton entier et quelques fruits pour les enfants. C’était loin d’être une exception comme je l’ai appris plus tard. Les miliciens espagnols de différentes divisions, loin d’être sur-alimentés, se débrouillaient néanmoins pour contribuer de toutes les manières possibles aux colonies d’enfants réfugiés.

La visite la plus intéressante à des enfants se déroula au cœur des Pyrénées. Mon excellent guide, le professeur Mawa, m’avait parlé d’une colonie qui se trouvait là, mais il n’avait prudemment rien dit au sujet de la montée abrupte pour y parvenir. Il avait probablement pensé que je n’aurais pas autant souhaité la visiter. En forme de confession, je dois avouer que je fus littéralement tirée au sommet d’une montagne de 1200 mètres au-dessus du niveau de la mer, et cela grâce seulement à l’aide du professeur Mawa d’un côté et du jeune fils du camarade Puig Elias de l’autre (3). Une troupe d’enfants chantant à pleins poumons ouvraient la voie. Une autre suivait, avec un cameraman. J’admets que ce fut un exercice éprouvant, mais je n’aurais pas voulu rater cela pour rien au monde.Au sommet de la montagne, nous avons découvert la petite maison d’un paysan et un lopin de terre. Nous fûmes accueillis par une banderole avec inscrit dessus en lettres grasses, le nom de la colonie – MON NOU (Monde Nouveau). Son credo déclare ce qui suit :

Les enfants sont le monde nouveau. Et tous les rêveurs sont des enfants ; ceux qui sont émus par la gentillesse et la beauté ; ceux chez qui palpite dans la poitrine l’amour de la liberté et de la culture et qui se réjouissent du bonheur des autres ; ceux qui sentent battre leur cœur quand ils sont capables de soulager un chagrin ; ceux qui abhorrent la cruauté et gardent en permanence les bras grands ouverts pour la beauté.
Toi qui arrives : Si tu es sincère et que tu as un cœur si grand que ton amour pour un être ne diminue pas tes réserves d’amour et de tendresse envers les autres ; si tu penses que la liberté est le but ultime et que, pour l’atteindre, tu travailles avec enthousiasme pour transmettre le savoir et la culture parmi les petits, entres, s’il te plaît : tu es un enfant.
Toi qui arrives : Si tu as perdu ta foi dans la bonté humaine et ne parviens pas à considérer ton frère comme ton semblable ; si l’égoïsme et l’arrogance ont fermé et endurcit ton cœur ; si l’ingratitude fait partie de ta personnalité, n’entre pas : tu n’es pas un enfant.

Man Nou est en effet, un monde nouveau, non seulement dans son nom mais dans son esprit également. La vie ici est austère et dure, coupée du monde extérieur, mais un nouveau monde est en train de naître péniblement pour ces victimes innocentes de la sauvagerie de Franco, et la mère qui soigne ces jeunes plantes est la compagne de notre camarade Puig Elias. Son nom est Senora Emilia Roca; elle n’est pas seulement la mère , mais aussi la professeur, l’amie et la conseillères des trente enfants sans parents qu’elle a pris sous son aile protectrice.

Issue elle-même d’un milieu paysan, et héritière de la maison ancestrale, Madame Roca l’a transformée en un sanctuaire pour les enfants. Enseignante de profession, elle a abandonné son poste afin de pouvoir se consacrer aux enfants qui avaient le plus besoin d’elle. Sur ces propres fonds et ceux du camarade Puig Elias, elle se débrouille d’une manière ou d’une autre pour nourrir et vêtir ses pupilles. Il est vrai que le gouvernement donne des rations de pain et d’autres provisions,mais en aucun cas suffisantes pour maintenir la santé et la vigueur des trente enfants . . .

Les enfants ont merveilleusement bien oublié leur passé grâce aux soins attentionnés et à la chaude affection de leur nouvelle mère. Ils sont joueurs et folâtres. Ils se baignent dans la piscine qu’elle leur a trouvés, leurs jeunes corps étincelant sous le soleil. Ils donnent en représentation d’adorables danses et chants populaires catalans et espagnols. Le jeune Puig Elias a démontré une grande sensibilité et un grand talent dramatiques dans un poème épique qu’il a récité. Le plus petit bout de chou ici n’aurait rien à lui envier. Elle doit aussi divertir les visiteurs étrangers.

La plus grande hilarité jaillit lorsque le cinéaste commença son travail. La surprises des surprises lorsque nous déballâmes nos petits cadeaux, chocolats, cahiers, peinture. Ce fut une journée inoubliable. A la fin, escortés par un groupe d’enfants les plus âgés, le fils de notre camarade ouvrant fièrement la voie à dos de cheval, nous avons pris congé de l’ange gardienne de Man Nou. La descente se révéla aussi ardue que la montée, mais qui s’en préoccupait? Pas moi, qui avaient été plus que comblée par cette journée lumineuse, cette source d’amour et de générosité, la gaîté des enfants et cette vue ravissante de la montagne."


1. Solidarité Internationale Anti-fasciste, organisation créée en 1937 par des anarchistes espagnols pour apporter une aide directe aux femmes et aux enfants réfugiés de guerre. Comme l’a souligné Goldman, la collecte de fonds pour l’aide à destination de l’Espagne venant des pays occidentaux, y compris des États-Unis, était généralement dominée par les communistes qui attribuaient ensuite l’argent et les approvisionnements aux secteurs où les anarchistes n‘avaient que peu d’influence. Les anarchistes espagnols considéraient également la SIA comme une nouvelle possibilité importante de publicité, en encourageant la solidarité de vastes segments du prolétariat international auparavant inconscient de la révolution sociale en Espagne et du rôle qu’y jouaient les anarchistes. En suivant l’exemple d’organisation des sections en Espagne et à Paris, Goldman accepta la responsabilité d’en créer une branche à Londres durant son voyage de l’automne 1937 en Espagne. Elle lança cette initiative publiquement au début 1938.
NDT : En France, le "Comité pour l’Espagne Libre" fut créé lors du congrès de l’Union Anarchiste en octobre 1937 par Lecoin, Faucier, Odéon et Le Meillour. Il prendra le nom de "Solidarité Internationale Antifasciste" à la demande de la CNT-FAI espagnole et publiera un hebdomadaire du même nom à partir de novembre 1938 .
Voir "Solidarité Internationale Antifasciste Une organisation « proto-humanitaire » dans la guerre d’Espagne. 1937-1939" http://tuisp.online.fr/2008/2008_cionini.pdf

2. NDT Voir Introduction à Lucia Sanchez Saornil http://racinesetbranches.wordpress.com/introduction-a/lucia-sanchez-saornil/
3. NDT Elle a 68 ans à l’époque.
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Vision du Feu - 3ème partie

Messagede digger » 12 Mai 2014, 07:46

Le Rôle des Femmes dans la Révolution Espagnole (p 251 – 260)

Pendant plusieurs années, Goldman a correspondu avec l’anarchiste Max Nettlau sur la question de la libération des femmes. Dans cet extrait d’une lettre du 8/2/35, Goldman situe ses impressions sur les femmes espagnoles (tirées d’un séjour qu’elle a fait en Espagne et de ses expériences américaines) dans le contexte plus large de ces échanges. Cela fournit une introduction concrète pour ses commentaires ultérieurs à la fin des années 1930.

"J’ai reçu ta lettre du 12 janvier. Je suis terriblement désolée de l’avoir blessé. Crois-moi, je n’en avais pas l’intention. Je comprends parfaitement que en faisant référence au "souhait le plus profond" de la femme espagnole d’avoir des nichées d’enfants, tu me taquinais et tu prenais cela sous le ton de plaisanterie. Ceux qui me connaissent plus intimement que toi, cher camarade, savent parfaitement bien que j’apprécie l’humour et que j’en ai un sens considérablement développé moi-même. Comment penses- tu que j’ai survécu à mes combats si cela n’avait pas été le cas? Mais il y a certaines choses qui ne se prêtent pas bien à la plaisanterie. Et l’une d’entre elle est l’idée masculine que les femmes aiment avoir un tas d’enfants. Ne te sens pas blessé à nouveau s’il te plaît lorsque je te dis cela, comme les autres de ton sexe, tu ne connais rien aux femmes. Tu es trop sûr de toi-même. Il faudrait que je parle avec des femmes espagnoles pour creuser la question de la tradition séculaire qui les a enfermé dans une camisole de force sexuelle. Je suis sûre que j’obtiendrai une toute autre image que celle que tu as dépeint d’elles.

Tu m’accuses d’avoir une opinion hâtive et superficielle sur les mères espagnoles après ma courte visite en Espagne. Tu oublies, cher camarade, que j’ai vécu plus de trente cinq ans avec des hommes et des femmes espagnols en Amérique. Il existait un mouvement purement espagnol lorsque que [Pedro] Esteve était en vie. Je connaissais les camarades non seulement à travers les réunions et les manifestations, mais aussi leur vie privée. J’ai assisté leurs femmes pendant leurs accouchements. Et j’avais des relations particulières avec elles et les camarades hommes. Bien avant de me rendre en Espagne, je connaissais les relations entre hommes et femmes espagnols. Tout comme je connaissais les relations entre hommes et femmes italiens Mon séjour en Espagne n’a fait que confirmer ce que j’avais appris pendant de nombreuses années. Et qu’avais-je appris? Que tous les hommes latins traitent encore leurs femmes, ou leurs filles, comme des inférieures, et les considèrent comme de simples machines reproductrices, comme le faisait l’homme des cavernes. Et pas seulement les hommes latins. Mes relations avec le mouvement allemand m’a laissé la même ferme impression. Autrement dit, à l’exception des scandinaves et des anglo-saxons, le plus contemporain, c’est le Vieil Adam avec ses inhibitions envers la femme. Il ressemble à ce que les Gentils sont aux juifs: quand tu grattes un peu la surface, tu découvres un fond d’antisémitisme caché quelque part. Bien sûr, cher camarade, tu appelles cela de "la terrible rigueur et sévérité russe". En plus du fait que tu sois le seul de mes amis qui ait découvert en moi ce trait de caractère, je souhaite dire qu’il n’en est rien. Lorsque quelqu’un pense sincèrement quelque chose, sa façon de l’exprimer semble "rigoureuse et sévère" Et je ressens très intensément la condition féminine. J’ai assisté à trop de tragédies dans les relations entre sexes; j’ai vu trop de corps brisés et de cerveaux mutilés par l’esclavage sexuelle de la femme pour ne pas avoir ce ressenti ou ne pas exprimer mon indignation envers l’attitude de la plupart d’entre vous, gentlemen.

Malgré toute ton assurance, je dois dire que je n’ai pas réussi à rencontrer la femme qui souhaite beaucoup d’enfants. Cela ne veut pas dire que je nie un instant que la plupart des femmes veulent un enfant, bien que cela a aussi a été exagéré de la part des hommes. J’ai connu un certain nombre de femme, féminines au plus haut point, qui ne possédaient pas ces soi disant traits de caractères innés que sont la maternité ou le désir d’enfant. Elles sont sans doute de exceptions. Mais, comme tu le sait, l’exception confirme la règle. Bon, admettons que chaque femme veut devenir mère. Mais à moins qu’elle ne soit profondément ignorante et de nature exagérément passive, elle ne veut que le nombre d’enfant qu’elle a décidé d’avoir, et, j’en suis sûre, la femme espagnole ne fait pas exception. Certaines habitudes et traditions jouent un rôle déterminant en créant des désirs artificiels qui peuvent devenir une seconde nature. L’église, particulièrement l’église catholique, comme tu le sais, a fait tout ce qu’elle pouvait pour lui faire croire qu’elle devait vivre selon le dicton de Dieu de se multiplier. Mais serais-tu intéressé d’apprendre que parmi les femmes qui se présentent aux consultations pour le contrôle des naissance, les catholiques, malgré l’influence que les prêtres ont sur elles, représentent un très grand pourcentage? Tu peux prétendre qu’en Amérique, elles ont déjà été "infestée par l’horreur des horreurs" de vouloir limiter le nombre des naissances. J’aimerais le vérifier, si il était possible de sensibiliser les femmes espagnoles à travers des conférences sur le contrôle des naissances et ses méthodes. Combien d’entre elles confirmeraient ta conception romantique de ce qu’elles veulent ou la mienne de limitation "artificielle" des naissances? J’ai peur, cher camarade, que tu perdrais ton pari.

Ton interprétation du matriarcat selon laquelle la mère doit garder ses fils accrochés à ses jupes, recevoir leurs salaires, et agir en marraine généreuse en leur donnant de l’argent de poche m’a, pour le moins, beaucoup amusée. Pour moi, cela ne fait que révéler la revanche inconsciente de la femme asservie sur le mâle. Mais cela ne démontre pas la moindre liberté que ce soit de la femme ou de l’homme. Entre outre, le matriarcat représente pour moi plus que ce clivage entre la mère et le fils ou le père et la fille. Dans ces conditions, personne n’est libre . . .

Ces considérations mises à part, c’est la perpétuation du conservatisme de la femme qui a été sans aucun doute un élément important dans la réaction en Espagne, l’effondrement complet de toutes les valeurs en Allemagne et le maintien au pouvoir de Mussolini. On nieras-tu le fait que la première chose que firent les femmes après avoir obtenu le droit de vote fut de voter en faveur de la réaction ?(1) Ou le fait que les femmes allemandes ont été ramenées à leur Kirche et Kinder sans grandes protestations de leur part. Ou encore que les femmes italiennes ont été rejetées au moins cinquante ans en arrière dans leur ancienne condition d’objets sexuels ? Je n’aime pas les femmes américaine. Je sais que la majorité d’entre elles sont encore conservatrices et autant sous l’influence de l’église que dans les pays que j’ai mentionné. Mais j’insiste sur le fait qu’il existe en Amérique une importante minorité de femmes, de femmes évoluées, s’il te plaît, qui combattront jusqu’à la dernière goutte de leur sang pour les acquis qu’elles ont obtenu, matériels et intellectuels, et pour leur droit à l’égalité avec les hommes. Mais bon, cher camarade, il semble inutile de discuter de ce sujet entre nous. Nous ne serons jamais d’accord. Mais c’est un commentaire sur comment les petites théories combattent les inhibitions. Toi, un anarchiste, croyant à la liberté suprême de l’individu et qui persiste néanmoins à glorifier la femme comme cuisinière et reproductrice de familles nombreuses. Ne vois-tu pas la contradiction de tes positions? Mais les inhibitions et les traditions masculines sont trop profondément enracinées. J’ai peur qu’elles ne survivent longtemps après que l’anarchisme ait été établi . . . .

Je sais que tu es trop généreux pour garder de la rancune très longtemps. Tu ne dois pas être en colère contre moi pour t’avoir traité d’antédiluvien Je ne pensais pas à mal, mais je ne te laisserai aucun répit sur le moindre point de la question de la femme et de son grand désir d’avoir un tas d’enfants."


1. Elections législatives de novembre 1933, qui marquèrent un recul des républicains.

Dans cette lettre du 24/4/36 à un camarade, Goldman annonce son premier contact avec le groupe "Mujeres Libres" (1) en Espagne.

"Hier, j’ai reçu une lettre de la camarade Mercedes Comaposada de Madrid me demandant un article pour une revue intitulée Femmes Libres [Mujeres Libres]. Je ne suis pas en mesure d’écrire un article en ce moment mais j’ai répondu par une lettre disant combien j’étais heureuse qu’un tel journal soit publié pour émanciper les femmes espagnoles
de leur état de servitude. Sais-tu quelque chose au sujet de cette camarade ?"


Au lieu de son premier séjour dans l’Espagne révolutionnaire (18/11/36) , Goldman informe sa nièce Stella Ballantine du travail nécessaire à faire parmi les femmes et de la difficulté de le réaliser en pleine guerre civile.

"Je sens que mon énergie, au lieu de faiblir, se renforce. Tout particulièrement depuis que je suis arrivée ici et que j’ai vu tout ce qui doit être fait avec les femmes et les enfants en particulier. Tu n’as pas idée de combien tout est primitif dans ce domaine. L’édification des femmes est désespérément nécessaire. Mais nos camarades sont trop absorbées par la victoire dans la guerre antifasciste pour consacrer suffisamment de temps à cette tâche nécessaire. Elles ont commencé, bien sûr. Mais on ne peut pas balayer l’ignorance, les préjugés et les superstitions d’un peuple en quatre mois. Cependant, je serais d’un grand secours , je le sais, et mon aide serait la bienvenue. Mais c’est un problème de langue, en Catalogne, et pas seulement en espagnol mais aussi en catalan. Tu sais combien je me sens paralysée . Il n’y a pas d’autres solutions, je vais devoir partir."

Elle parle à nouveau de ce travail important à réaliser pour l’émancipation des femmes et de leur relative négligence à ce sujet par le passé, dans une lettre au camarade Harry Kelly le 5/12/36 .

"Tu dois garder à l’esprit que la guerre antifasciste et la reconstruction révolutionnaire ne sont pas les seules tâches colossales auxquelles nos camarades espagnols ont à faire face. Il y a aussi l’éducation et l’émancipation de la femme, une nouvelle approche de l’enfant et des questions courantes de santé ordinaire. Tout cela a été tristement négligé par nos camarades. Peut-être sont-ils obligés de concentrer toutes leurs énergies à la lutte économique et qu’ils ne peuvent pas agir dans tous les domaines. Mais cela ne change rien au statut inférieur de la femme et à l’ignorance déprimante envers les méthodes de soin pour la femme et l’enfant. Ce seul domaine est assez vaste pour s’occuper totalement. Et il en existe d’autres. Oui, je reviendrai en Espagne."

1. Voir aussi "Séparées et égales" ? Mujeres Libres et la stratégie anarchiste pour l’émancipation des femmes"
2. Mercedes Comaposada Guillen (1901 – 1994) Fille de l’écrivain et militant socialiste José Comaposada. Membre de la CNT. Collaboratrice à de nombreuses revues et journaux comme Tierra y Libertad . Une des fondatrices du groupe Mujeres Libres à Madrid.


Quelques jours après, la revue "Mujeres Libres" publiait cet important appel de Goldman aux femmes espagnoles.

"Les progrès humains sont très lents. En fait, on dit que pour chaque pas en avant qu’a fait la race humaine, elle a reculé de deux pas en arrière vers l’état de servitude auquel elle essaie d’échapper. Cela a pris des siècles pour que l’être humain abandonne sa position prostrée – sa croyance aveugle dans les superstitions de l’église, dans le droit divin des rois et le pouvoir de la classe des maîtres. Cette trinité vicieuse maintient encore son emprise sur des millions de personnes à travers toute notre planète. Néanmoins, elle ne peut plus gouverner d’une main de fer ni jouir d’une totale obéissance au point d’utiliser la torture et la mort, même si cela est encore le cas dans les pays fascistes. Cependant, le fascisme n’est, historiquement parlant, que passager. Et même sous cette peste noire, le grondement de la tempête qui s’annonce s’approche et se fait entendre toujours plus. L’ Espagne est le Waterloo du fascisme, sur toute la ligne. D’un autre côté, il y a le volume toujours croissant des manifestations actives contre les institutions diaboliques du capitalisme à travers le monde entier. Assez étrangement, l’homme ordinaire, si prêt à combattre héroïquement pour sa propre émancipation, est loin de faire de même en ce qui concerne le sexe opposé.

Les femmes, dans de nombreux pays, ont provoqué une véritable révolution envers leur statut social, politique et éthique. Elles ont tant fait pour cela à travers des siècles de durs combats – après des défaites déchirantes et de tant de moments de découragement, mais pour une victoire en fin de compte.

Malheureusement, cela n’est pas le cas pour les femmes de tous les pays. En Espagne, par exemple, la femme semble encore être considérée comme bien inférieure à l’homme, un simple objet sexuel destiné à sa gratification et la maternité. Cette attitude ne serait pas surprenante si elle ne se trouvait qu’au sein de la bourgeoisie. Mais il est profondément choquant de trouver cette conception antédiluvienne parmi les ouvriers, y compris même parmi nos camarades.

Nulle part ailleurs dans le monde, les idées libertaires n’ont autant pénétré la vie même des travailleurs comme c’est le cas en Espagne. La victoire magnifique de la révolution, née dans les douleurs du combat du 19 juillet, témoigne de l’endurance supérieure des travailleurs espagnols et catalans. On serait endroit de penser que leur amour passionné de la liberté inclut aussi celle des femmes. Loin d’être le cas, la plupart des hommes en Espagne, soit ne semblent pas comprendre le sens réel de la vraie émancipation, ou soit ils le connaissent mais préfèrent garder les femmes dans l’ignorance de sa signification. Le fait est que de nombreux hommes se convainquent que les femmes aiment être maintenues dans une condition inférieure. On dit que les nègres aussi aiment être la possession du maître de la plantation. La vérité est qu’il ne peut y avoir d’émancipation réelle aussi longtemps qu’existe toute forme de domination d’un individu sur un autre ou d’un groupe sur un autre. L’émancipation de la race humaine n’a aucun sens tant qu’un sexe domine l’autre.

Après tout, la famille humaine présuppose les deux sexes. Des deux, la femme est la plus importante parce qu’elle est la porteuse de la race. Et plus son développement sera parfait, plus la race le sera. Ne serait-ce que pour cette raison, cela prouve l’importance de la femme dans la société et les luttes sociales. Mais il existe d’autres raisons.Avant tout, la prise de conscience par la femme qu’elle est est une personnalité de plein droit. Et que ses besoins et aspirations sont toutes autant vitales et importantes que ceux des hommes.

Ceux qui imaginent encore pouvoir garder la femme dans une camisole de force diront sans doute "oui, mais les besoins et aspirations de la femme sont différents parce qu’elle est inférieure". Cela prouve seulement la limite de l’homme et son arrogance. Sinon, il saurait que ces différences mêmes enrichissent la vie personnelle et sociale. En outre, les réalisations extraordinaires des femmes dans toutes les sphères de la société ont fait taire à jamais les propos calomnieux sur son infériorité. Ceux qui se raccrochent encore à cette idée reçue le font parce qu’ils ne détestent rien de plus que de voir leur autorité remise en question. C’est la caractéristique de toute autorité, que ce soit celle du maître sur l’esclave, ou de l’homme sur la femme. Cependant, partout, la femme échappe à sa cage, partout elle avance à grands pas libérés. Partout, elle prend courageusement sa place dans la lutte pour les transformations économiques, sociales et éthiques. Il est peu probable que les femmes espagnoles échappent encore longtemps à ce courant d’émancipation.

Il en est de la femme comme des ouvriers. Ceux qui veulent se libérer doivent frapper en premier. Les ouvriers de Catalogne, ceux de toute l’Espagne ont porté le premier coup. Ils se sont libérés et ils versent leur sang pour sauver leur liberté.

Maintenant, c’est votre tour, femmes catalanes et espagnoles, de frapper pour briser vos chaînes. C’est votre tour de vous lever, avec votre dignité, votre respect de vous-mêmes, d’assumer fièrement et fermement vos droits en tant que femmes, d’individus libres, d’égales dans la société, de camarades dans la lutte contre le fascisme et pour la révolution sociale. C’est seulement lorsque vous vous serez libérés des superstitions de la religion – l’injustice de la double morale, l’obéissance avilissante et dégradante à un passé mort – que vous deviendrez une force importante dans la lutte antifasciste et la défense de la révolution. Alors, et seulement alors, vous serez capables d’aider utilement à la construction d’une société nouvelle où chaque homme, chaque femme et chaque enfant sera réellement libre."


Dans une interview publiée le 8/1/37 au sujet de son retour d’Espagne, Goldman évalue les progrès, encore loin d’être suffisants, des efforts pour l’émancipation des femmes .

"Jusqu’à maintenant, on n’a pratiquement pas donné aux femmes l’occasion de beaucoup contribuer à la révolution. Elles ne sont pas suffisamment conscientes et éduquées. Néanmoins, j’ai constaté des évolutions chez elles depuis ma visite en Espagne en 1929. Elles sont beaucoup plus vigilantes et commencent à montrer de l’intérêt pour la lutte sociale.
Oui, très certainement, la femme trouvera sa place dans la société nouvelle, mais cela demande de faire une énorme quantité de travail pour son émancipation. Une fois celui-ci réalisé, la femme prendra une part égale au travail constructif."


Dans une lettre du 30/3/37 à Jeanne Levey, une anarchiste et amie de Chicago, Goldman commente le rôle de Mujeres Libres dans la lutte des femmes espagnoles.

". . . Nos camarades femmes à Barcelone publient un journal formidable appelé Mujeres Libre. Elles ont commencé une campagne intensive pour améliorer le statut de leur sexe.Jusqu’en 193, elles avaient un retard de cinquante ans par rapport aux femmes des autres pays d’Europe ou des États-Unis, et dieu sait que ces dernières les femmes ne sont pas encore traitées en égales des hommes. Durant la République qui portait si mal son nom, il y eut quelques avancées mais la majeure partie des femmes restent encore effroyablement plongée dans l’ignorance.
Nos merveilleuses camarades ont été les pionnières de beaucoup de grandes réalisations en Espagne et elles le sont aussi dans leurs efforts pour émanciper et éduquer la grande majorité des femmes espagnoles. Le journal a été lancé par un groupe de femmes universitaires depuis deux ans et qui entreprennent maintenant une campagne intensive. Elles m’ont demandé de les mettre en contact avec des organisations de femmes en Angleterre et aux États-Unis , ce que j’essaie bien sûr de faire."


Goldman écrit à Ethel Mannin, qui préparait alors un nouveau livre, le 1/10/37 au sujet de ses contacts avec une des femmes les plus en vue dans le mouvement anarchiste espagnol

"C’est seulement pour te faire savoir que j’ai eu une discussion avec une des femmes anarchistes les plus compétentes qui est réellement une historienne de mouvement révolutionnaire espagnole (1). Elle est dans le mouvement depuis 55 ans, a maintenant 72 ans et a connu la grande révolutionnaire anarchiste [Teresa] Claramunt qui semble avoir été la Louise Michel espagnole. Elle a promis de préparer quelques documents à ton intention pour la semaine prochaine. Je te les enverrai aussitôt. Ils arriveront peut-être trop tard pour que tu les utilises, mais cela te montrera au moins que je n’ai pas oublié ma promesse."

1. Probablement Soledad Gustavo, la mère de Federica Montseny.

Goldman apporte plus de détails concernant l’origine et les activités de Mujeres Libres dans un article pour publication (4/3/38), lors de son second séjour en Espagne révolutionnaire.

"Madrid est le lieu de naissance de Mujeres Libres. C’est là qu’un groupe de femmes universitaires dont notre camarade Mercedes Comaposada, a commencé la publication d’une revue du même nom, consacrée à l’émancipation des femmes espagnoles. Le siège du journal a été ensuite transféré à Barcelone , mais quelques -unes des fondatrices, aidées par un personnel composé de jeunes femmes, continuent leur travail à Madrid.; Et c’est un formidable travail.

Les Mujeres Libres, parmi d’autres tâches, s’occupent de visiter les blessés dans les hôpitaux, d’inspecter les écoles des enfants et de distribuer une somme considérable de documentation parmi la population civile pour lui faire connaître les objectifs et l’importance de la lutte antifasciste. Elles donnent des cours aux enfants et aux adultes qui englobent toutes sortes de sujets, incluant des cours de conduite. Les camarades nous ont dit fièrement que plusieurs d’entre elles avaient passé avec succès l’examen et avaient le permis. Il y a aussi des cours de langues.

Et puis il a le groupe "Prosperidad" qui a 90 adhérentes et qui est affilié avec M.L. Il comprend des déléguées de différentes fédérations locales ; Maria Teresa est parmi les plus actives d’entre elles , et en même temps directrice de l’école, sans compter tous les autres efforts fait pour la prise de conscience et l’émancipation des femmes espagnoles et l’éducation des enfants , particulièrement ceux qui sont devenus orphelins par la grâce chrétienne de Franco. Elles tiennent un rôle important pour élever le niveau intellectuel et physique des femmes espagnoles, maintenues en esclavage depuis tant de siècles, et particulièrement dans leurs soins attentifs aux enfants. On ne pourrait prêter aucune attention plus chaleureuse à ses propres enfants que celle apportée par les camarades de Mujeres Libres aux innocentes victimes de Franco. J’ai été particulièrement émue par des enfants de deux à dix ans, rassemblées dans une salle transformée en cinéma, et qui étaient fascinés par chaque projection de Mickey Mouse, de contes de fées et des sagas de Grimm et d’Anderson."
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Vision du Feu 4ème partie (I)

Messagede digger » 21 Juil 2014, 17:31

Le Sabotage Communiste de la Révolution Espagnole


Ce chapitre est traduit dans son intégralité. Les pointillés font partie de la version originale.Il est reproduit ici en deux ou trois parties, du fait de la limitation du nombre de caractères :marteau: Les notes, volumineuses, citées dans une autre partie et parfois évidentes pour des lecteurs-trices françaises ont été également reproduites dans leur intégralité. Une renumérotation aurait été trop longue. La citation d’ouvrages en langue française auraient pu remplacer plus utilement les sources principalement anglophones de l’auteur. Ce sera l’objet, entre autres,d’une annexe à [i]Vision of Fire sur le site de R&B dans le cours de l’été.[/i]

Le point de vue de Goldman sur la coopération est étroitement lié à sa critique du stalinisme en Espagne. Tout en étant préoccupée par la façon dont les anarchistes nuisaient à leur propre cause, elle décrit ici comment la révolution et la lutte anti-fasciste furent perverties par leurs "alliés" – les communistes particulièrement. Comme dans ses écrits précédents sur l’Union Soviétique, la tonalité est bien sûr angoissée mais également fataliste, étant donné son sentiment qu’une telle destruction est inhérente à la nature même du marxisme-léninisme.

L’aspect manipulateur et destructeur de la politique communiste soviétique (nationalement et internationalement) est aujourd’hui un lieu commun, même parmi les communistes. En fait, ce fut admis au plus haut niveau du pouvoir en Union Soviétique même. 1 Mais un large spectre de points de vue se cache derrière de telles critiques. Ceux explicitement anti-révolutionnaires des conservateurs et libéraux mis à part, cet éventail commence avec ceux qui (comme Khrouchtchev) attribue en premier lieu, ou seulement, les erreurs à Staline. Outre ce point de vue, il y a ceux (comme les différentes branches du trotskisme) qui critique Staline et ses successeurs mais non le mouvement et régime léniniste original. D’autre encore (comprenant les maoïstes, les titistes et différents mouvements communistes indépendants) considèrent la "restauration capitaliste" inhérente à l’approche bureaucratique du développement en Union Soviétique. Ces critiques, bien que souvent détaillées et intéressantes, ne prennent pas en compte le fait que les révolutions sont inévitablement corrompues lorsqu’elles sont organisées et encadrées par un mouvement avant-gardiste autoproclamé structuré hiérarchiquement.

La chute d’un régime oppressif est bien évidemment une évolution non négligeable. Tout comme le sont de nouvelles perspectives sociales, à travers une nourriture suffisante, l’accès aux soins, à l’éducation et aux autres exigences de base pour une existence décente. Mais, comme le suggère le chapitre trois, une organisation sociale hiérarchisée n’est pas la seule façon, ni même la plus humaine et efficace, de les concrétiser.2 En quoi une société est elle réellement progressiste lorsque toute remise en cause de la sagesse d’une élite dirigeante peut être interprétée comme une "menace pour la révolution elle-même," et donc justifier de nouvelles contraintes et une répression ouverte? 3 Malgré leur rhétorique progressiste 4, et sans mettre en doute les bonnes intentions d’un grand nombre de leurs partisans, pour les dirigeants marxistes-léninistes, se voir comme les détenteurs d’une vision scientifique du monde et l’incarnation même de la révolution, les amène inévitablement à modeler les mouvement populaires de libérations originels selon leur propre conception et à restreindre, par conséquent, les voies possibles d’évolution une fois que l’ancien régime est renversé. "Sauver la révolution" devient le "Novlangue" [Newspeak]" y compris pour les mesures anti-révolutionnaires les plus manifestes. La révolution de novembre et ses dérives ont conduit pareillement aux camps de travaux forcés et à la "société de consommation" insipide.

Dans cette optique, la description par Goldman de la trahison stalinienne en Espagne dépeint une logique inhérente des mouvements et régimes avant-gardistes – actuels et futurs, tout autant que dans les années 1930. En 1980, beaucoup de militants de bonne foi cherchaient l’inspiration et une orientation dans les réalisations et les objectifs proclamés en Chine, à Cuba, au Vietnam, en Yougoslavie ou dans une variété d’autres mouvements indépendants "communistes révolutionnaires" ou "nationalistes révolutionnaires" au pouvoir ou non. Ce faisant, en acceptant des élites révolutionnaires, nationalement et internationalement, de tels admirateurs ont exposé leur honnêteté et aspirations radicales légitimes à la même corruption, aux mêmes pratiques contradictoires, au cynisme et à la désillusion, expérimentés en Espagne.5 La prolifération de régimes et mouvements marxistes-léninistes antagonistes dans les années 1980 a été la source de critiques mutuelles salutaires, parfois dans des termes les plus crus. Tout en étant une amélioration bienvenue par rapport à l’atmosphère étouffante du Komintern monolithique des années 1930, elle n’a pas pu cacher la logique contradictoire fondamentale qui leur est propre. Les avant-gardes autoproclamées, par leur nature même, doivent essayer de saboter toute transformation potentielle de la société qui échappe à leur leadership et contrôle. C’est cet enseignement, plus actuel que jamais aujourd’hui, que décrit si clairement Emma Goldman à partir du contexte de la révolution espagnole.

Dans l’Espagne des années 1980,le parti communiste a essayé de démontrer sa respectabilité sociale en coopérant avec la monarchie pour élaborer un nouveau cadre de relations avec les syndicats, en présentant un nouveau programme idéologique réformiste sous le nom de "Eurocommunisme," et en rejetant l’appellation même de léniniste. La transparence de tels efforts, plus le rôle stalinien avéré de certains dirigeants des années 1930,6 ont soulevé, bien sûr, des questions parmi les progressistes d’Espagne et d’ailleurs. Cependant, à la gauche du parti communiste, sont apparus d’autres prétendants potentiellement plus crédibles pour la représentativité révolutionnaire. Ils incluaient divers groupes régionaux séparatistes et marxistes-léninistes, émanant de la vague de la nouvelle gauche des années 1960. Mais le même critère établi par Emma Goldman soixante dix ans plus tôt devrait être appliqué ici pour juger de la sincérité de leur engagement pour une réelle libération. Sous cet angle, une fois de plus en Espagne, seuls les anarchistes et les anti-autoritaires hors-partis ont remis en cause sérieusement la société d’exploitation hiérarchisée.

II

L’autobiographie de Emma Goldman et son livre, My Disillusionment In Russia, décrit bien comment sa vision du parti bolchevique et du régime soviétique a évolué durant les deux années passées dans le pays, en 1920-21. Des essais et des lettres, publiés plus tard dans les année 1920 et 1930 7 traitent également de cette question.

En résumé, Goldman a admiré sans réserve et avec enthousiasme le soulèvement spontané en Russie durant le printemps, l’été et l’automne de 1917. Avec la distance et l’isolement dans une prison fédérale, jusqu’à la fin de 1919, Goldman ne fut pas en mesure de se tenir au courant des manœuvres et des conflits parmi les différents groupes politiques de gauche. 8 Pour elle, le formidable soutien des masses au soulèvement et la promesse des bolcheviques de concrétiser immédiatement de nombreux objectifs révolutionnaires sociaux, politiques et économiques, réclamés depuis longtemps par les anarchistes, interdisait toute attaque ouverte du régime, particulièrement alors que ce dernier était assiégé par les forces réactionnaires. Lorsque Goldman et Berkman furent expulsés des États-Unis vers la Russie, ils continuèrent pendant des mois à interpréter le comportement de toute évidence contradictoire des bolcheviques de la manière la plus bienveillante possible à partir d’une perspective anarchiste. Ensuite, cela en fut trop. En reconstruisant douloureusement un nouveau cadre interprétatif, ils conclurent que ce qui arrivait n’était en aucun cas du à des questions de circonstances (personnalité, pressions exercées par des forces réactionnaires intérieures ou extérieures, etc.) mais était inhérent à la conception bolchevique même de l’avant-gardisme et de la révolution.

La récupération bolchevique d’une explosion sociale populaire immensément vigoureuse se révéla tragique en Russie même. Pour Goldman, ses implications internationales étaient plus désastreuses encore .9 Pendant de longues années encore, l’image de la "révolution" serait associé avec les évènements, la politique et le régime de la Russie – tous interprétés par le monde extérieur au bénéfice des seuls dirigeants soviétiques. Il fallait ajouter à cette attirance magnétique à distance compréhensible pour la révolution, la base de la puissance soviétique en elle-même. Les manœuvres diplomatiques, les voyages commerciaux, un budget non négligeable consacré à la formation de cadres internationaux et à la propagande, et une organisation internationale centralisée basée à Moscou, tout cela représentait des moyens considérables. A travers eux et l’image stimulante de la révolution russe, le régime soviétique fut en mesure d’attirer des millions de partisans à travers le monde dans un mouvement dont la préoccupation principale n’était pas la révolution là où cela était possible mais la protection de l’état soviétique.

Comme Goldman l’affirme ci-dessous, la même ultime motivation qui a conduit, depuis le début, les dirigeants bolcheviques à réprimer la dissidence interne existante ou potentielle, devint également, par la suite, leur ligne de conduite sur le plan international.

III

Dans les premiers mois de la lutte armée contre les insurgés fascistes, les communistes d’Espagne représentaient une force insignifiante. Néanmoins, dès septembre, alors que Emma Goldman se préparait à entrer sur la scène révolutionnaire pour la première fois, elle était déjà suffisamment préoccupée par leurs intrigues manipulatrices pour considérer la rédaction d’un "testament politique" destiné à être rendu public après sa mort.10

Comme les déclarations ci-dessous l’indiquent, très tôt après son arrivée en Espagne, elle s’était rapidement rendue compte que l’influence soviétique se répandrait très vite dans le camp anti-fasciste. On le comprend aisément, il n’y avait que peu de différences pour elle entre les différents instruments du communisme - diplomates soviétiques, agents de la police secrète du NKVD, conseillers militaires soviétiques et le Parti Communiste Espagnol. Sur le fond, dans leurs objectifs et leurs allégeances, il n’y en avait aucune. En outre, les dirigeants socialistes espagnols et républicains eux-mêmes était si alléchés par la flagornerie soviétique, l’aide matérielle, leur compétence supposée pour l’organisation centralisée, et les modérés par les objectifs explicitement anti-révolutionnaires des communistes, qu’ils étaient devenus également depuis des mois des apologistes communistes et des co-conspirateurs ouverts en trahissant les anarchistes et la révolution en général.11 Ils furent, pour cela, dénoncés également par Goldman. Elle dirigea néanmoins principalement sa colère contre les communistes, puisqu’ils avaient la plus grande influence internationale et devenaient de plus en plus l’élément dominant de la politique réactionnaire du gouvernement républicain.

L’ayant déjà vécu en Russie même, Goldman ne fut que peu surprise par les manœuvres meurtrières des communistes contre la révolution sociale. Mais cela n’amoindrissait pas pour autant sa frustration lorsque ses camarades espagnols semblaient minimiser naïvement le sérieux de cette menace. En outre, dans son incessant espoir au cœur de la révolution, Goldman souffrait inévitablement des coups portés à celle-ci. C’était une torture qu’elle n’aurait probablement pas choisi d’endurer, si ce n’était le courage et l’état d’esprit admirables des anarchistes espagnols, un mouvement massif d’une détermination et d’une énergie créatrice sans précédent dans toute sa vie.

Pour des lecteurs contemporains qui ne seraient pas aux faits des luttes contre les élites au cours du processus d’une révolution, ou peu familier avec la nature de la fracture au sein même de la société espagnole, les compte-rendus passionnés de Goldman sont une excellente introduction, à la fois par les faits rapportés et émotionnellement.

Arrivée seulement depuis quelques jours en Espagne, (29/9/36), Goldman écrit à son camarade Alexander Schapiro au sujet des ses craintes envers les "alliés" des anarchistes.

"Nos camarades sont confrontés à une tâche plus colossale que les ouvriers en Russie. L’Espagne est trop proche des pays réactionnaires européens et l’influence socialiste en Europe est trop puissante. Il y a aussi la Russie, liguée avec les forces réactionnaires, trop prête déjà à faire cause commune avec le fascisme, si besoin était, plutôt que de permettre à la CNT-FAI de survivre. Tant d’ennemis et tant de différences. Ce serait un miracle si la révolution espagnol triomphait en dépit de tout cela. Mais qu’elle gagne ou non, elle est le premier exemple de la manière dont une révolution doit être menée.Et je savoure ces débuts."

Deux jours plus tard, (1/10/36), elle redit sa même inquiétude à Rudolf Rocker.

"Il apparaît déjà que, une fois que nos camarades auront réussi à écraser le fascisme, ils auront à vaincre un ennemi plus acharné, un ennemi de toujours.Car les socialistes, et les communistes tout autant, mettent déjà des bâtons dans les roues de la CNT-FAI, ils sont déjà en embuscade pour détruire tout ce que nos camarades ont réalisé. Peut-être que cela s’explique par certains aspects négatifs du combat mené par la CNT-FAI. Je suis parfois déconcertée et attristée par certaines décisions et résolutions qui semblent aller à l’encontre de l’esprit formidable de nos camarades et de leur détermination libertaire. Oh, je souhaiterais que tu sois ici pour m’aider à comprendre comme j’aimerais le faire ce formidable soulèvement et imaginer comment il peut être sauvé des dangers qui le menacent."

Trois mois après(4/1/37), alors sortie d’Espagne et hors de portée de la censure du courrier, Goldman écrit à son ami de toujours, Michael Cohn, au sujet des réels motivations et du danger de l’aide soviétique à la républiques espagnole.

"Tu penses probablement qu’il est insignifiant que Staline a attendu quatre mois avant que d’envoyer quoi que ce soit. Et que depuis qu’il a commencé à envoyer des armes, il n’y a jamais rien eu pour la Catalogne. C’est vrai que c’est arrivé à Madrid. Mais souviens toi qu’il existe de nombreux fronts importants en Catalogne. Mais comme la CNT-FAl est la plus forte ici, Staline préférerait la voir prise par Franco plutôt qu’aux mains de nos camarades."

Même si il était applaudi internationalement pour être venu à la rescousse de l’Espagne républicaine, Staline avait en réalité ses propres motifs cachés. La vaste majorité des hommes qu’il avait envoyé en Espagne étaient armés pour établir une dictature communiste et non pas pour combattre sur les lignes de front. Ayant réussi cela, ils mettraient les anarchistes contre un mur. 12

Même si un tel plan était difficile à mettre en œuvre, chaque action répressive devait être motivée par ce t objectif principal. A Madrid déjà, où ils étaient devenus plus influents, ils avaient fermé le journal de la CNT. Le prétexte à chaud en était la mort d’un important représentant communiste tué pour avoir refusé de montrer ses papiers à un poste de contrôle de la CNT à Madrid. 13 Si une telle réponse drastique anarchiste était stupide et inutile, il faut prendre en compte le climat émotionnel dans lequel elle s’est déroulée. Tout en ayant conscience des plans des communistes, les anarchistes espagnols avaient fait preuve d’une patience étonnante. Mais même avec la plus forte volonté de maintenir le front uni, cette patience n’était pas illimitée.

Concernant le soutien de Staline à l’Espagne en général, si les puissances européennes avaient décidé de persister dans leur refus d’en voyer des "volontaires" extérieurs, la Russie avait décidé de faire cavalier seule, même si elle s’était jointe à la politique de non-intervention de Blum durant les trois premiers mois 14.

Dans une lettre un jour plus tard à deux journaux anarchistes de New York (Freie Arbeiter Stimme et Spanish Revolution), Goldman clarifie la relation des anarchistes espagnols avec le POUM marxiste-léniniste.

"Imagine, j’ai vraiment trouvé une volonté de la part des membres du Independent Labour Party [en Angleterre] de coopérer avec moi en faveur de la CNT-FAI. Donc, Fenner Brockway, le Secrétaire Général,a accepté de prendre la parole lors de notre grande manifestation du 18 janvier. Et lui et d’autres membres se sont montrés enthousiastes pour une exposition conjointe des documents que j’ai rapporté d’Espagne. C’est à coup sûr un événement. Il y a dix ans, lorsque j’avais essayé désespérément de défendre la cause des prisonniers politiques en Russie, pas une seule personne dans les rangs du British Labour n’avait aidé .15 Pas même Fenner Brockway qui est parmi les plus révolutionnaire au sein du I.L.P. Cette fois, lui et d’autres sont prêts à aider. Ce qui signifie que la CNT-FAI n’est pas à négliger. Elle est une importante force, en réalité la principale, en Catalogne. On ne peut pas se permettre de l’ignorer, particulièrement quand ses propres camarades, le POUM en Catalogne, a changé d’avis par rapport aux anarchistes. 16 Il est ironique de constater que ceux-ci doivent défendre les marxistes contre leur propre famille. Parce qu’en fin de compte, les trotskistes et les purs staliniens sont les rejetons d’une même trinité: Marx , Engels et Lénine. Mais les conflits familiaux sont toujours les plus violents et les plus implacables. Staline lui même s’est montré sans pitié lorsqu’il a envoyé à la mort ses anciens camarades.17 Ses satrapes en Espagne feraient de même avec les membres du POUM si ils le pouvaient. Quand à ceux de la CNT-FAI, ils auraient été bien avant eux collés contre un mur. Il y a un dicton allemand qui dit que le Seigneur veille à ce que les arbres ne poussent pas jusqu’au ciel. Heureusement, les camarades de Staline n’ont pas ce pouvoir et si la CNT-FAI peut l’éviter, ils ne l’auront jamais. Elle et le POUM sont par conséquent en sécurité pour l’instant. Ce n’est pas que la CNT-FAI ressente un grand amour pour le POUM. Le I.L.P semble en prendre conscience. D’où la volonté de quelques-uns de ses membres à coopérer avec quelque chose en faveur de la CNT-FAI. Quelle que soit sa motivation, le I.L.P est l’organisation la plus révolutionnaire en Angleterre et peut-être aussi la plus intéressée par la perspective révolutionnaire en Espagne. Je suis donc heureuse d’avoir un soutien quel qu’il soit de la part de certains membres du parti. Ce n’est pas un soutien officiel, dieu merci. Pour le reste, on verra ....
Chers camarades, souvenez-vous que la Catalogne est la plus touchée. Des milliers de dollars et de livres ont été collectés en faveur de l’Espagne anti-fasciste. Mais pas un centime n’est parvenu jusqu’à la Catalogne." 18 Et pourtant, elle nourrit Madrid,et trente mille femmes et enfants venus d’autres régions d’Espagne. Enfin, et non le moindre, la Catalogne est le fer de lance de la révolution, la région d’Espagne qui réalise le travail le plus constructif, au milieu des horreurs de la guerre, du froid et de la faim. Et la CNT-FAI joue dans tout cela le rôle principal. Courage à la CNT-FAI.
"

Le même jour, Goldman explique à un ami et camarade de toujours, Ben Capes, en quoi consiste le réel sabotage du front de Madrid par le régime de Caballero qui a contraint les anarchistes à rejoindre le gouvernement .

"[La CNT-FAI] a accepté quatre ministères qu’on leur a imposé. Contraints par le sabotage criminel de Caballero et de ses camarades . . . . Caballero a saboté la défense de Madrid jusqu’à ce qu’il soit presque trop tard. Sa haine envers la CNT-FAI est peut-être plus forte que celle envers Franco, et il a donc fait tout son possible pour miner l’influence de la C.N.T- FAI 19 Tout cela se saura le temps venu. "

Goldman (9/2/37) écrit son inquiétude à Milly Rocker,au sujet de la dangereuse négligence du gouvernement central concernant la défense de la Catalogne.

"J’ai conscience que la concentration des défenses autour de Madrid est impérative, mais, d’un autre côté, la Catalogne est tout autant en danger, notamment venant de la mer. C’est par conséquent rien de moins qu’un crime que de laisser la Catalogne dépourvue de tout ce dont elle a besoin pour se protéger d’une possible attaque des forces de Franco, des allemands et des italiens. D’ailleurs, ces derniers ont déjà bombardé Port Bou;20 ils ont dévoilé ainsi leurs plans concernant Barcelone. Heureusement nos camarades se sont rendus compte qu’ils ne pouvaient pas continuer indéfiniment à envoyer des armes, des hommes et du ravitaillement à Madrid – non seulement parce qu’ils doivent se préparer à affronter eux-mêmes l’ennemi, mais aussi les forces communistes.
Grâce à la générosité de nos camarades, ils sont devenus de plus en plus puissants et contrôlent désormais Madrid. Ils ont interdit le journal de la CNT-FAI (pas pour longtemps, sois-en sûre), et celui du POUM, ce qui est clairement destiné à montrer ce qu’ils se proposent de faire, même si ils ne sont pas capables de l’appliquer à la CNT-FAI
."

Dans une lettre au New Statesman 21 un mois plus tard (2/3/37), Goldman prend la défense du POUM espagnol contre les accusations communistes de "fascisme ."

"Je ne suis pas marxiste et ne suis pas d’accord avec le POUM. Mais par justice envers ce parti dont les hommes se battent héroïquement sur tous les fronts, je ne peux que souligner qu’il est scandaleux de la part des communistes, de l’accuser de fascisme. C’est le problème avec les communistes. Dans leur croyance jésuitique que ‘la fin justifie les moyens’, ils s’abaisseront à toutes les méthodes possibles, peu importe si elles sont répréhensibles, dans leurs relations avec leurs opposants. C’est une vieille et douloureuse histoire que ceux qui jouent avec les communistes ont encore à apprendre."

Dans une lettre du 1/4/37 à l’anarchiste Boris Yelensky de Chicago, Goldman affirme que l’aide soviétique a été livrée à l’Espagne à la seule condition que soit étouffée toute critique envers les communistes.

"Il est bien sûr stupide de qualifier le POUM de 'trotskiste". Trotski lui même l’a répudié. Il est en fait dans l’opposition au régime de Staline. C’est tout.
C’est pourtant suffisant pour être traqué jusqu’à la tombe par Staline, le Torquemada moderne,22 et ses satrapes à travers le monde . . . .
. . . En ce qui concerne la position malheureuse envers la Russie adoptée par nos camarades, je suis complètement d’accord avec toi pour dire que c’est une chose terrible – pas seulement parce qu’il s’agit en quelque sorte d’une trahison envers nos camarades emprisonnés en Russie, mais parce que cela agit aussi de manière néfaste sur nos camarades espagnols eux-mêmes. Qu’on le considère sous n’importe quel angle, et leur décision a bien sûr été motivée par le danger immédiat du fascisme, le fait que Franco tenait et tient toujours le peuple espagnol à la gorge ne minimise pas cette décision malheureuse prise par nos camarades. Je peux seulement te dire que j’ai protesté. Je ne connaissais pas tous les détails lorsque j’étais en Espagne. J’ai appris depuis que la bande maudite en Russie avait offert son aide aux forces espagnoles anti-fascistes sous forme d’armes et de vivres à la seule condition d’un arrêt complet de toute propagande anti-soviétique.23 Si la CNT-FAI avait été la seule organisation engagée dans la lutte, je ne pense pas que nos camarades aurait fait cette concession, mais tu ne dois pas oublier qu’ils ne sont qu’une fraction de partis alliés dans la lutte anti-fasciste. Si nos camarades avaient refusé et la Russie s’était abstenue d‘envoyer des armes, il est raisonnable alors de penser que Franco contrôlerait aujourd’hui la totalité de l’Espagne - ce qui aurait entraîné l’extermination non seulement de la CNT-FAI, mais aussi de la moitié du peuple espagnol. J’imagine que la CNT-FAI a pensé qu’elle ne pouvait pas assumer une telle responsabilité.
Il va sans dire qu’elle aurait été tenu responsable de la victoire de Franco, mais je ne pense pas que cela a constitué le facteur décisif de sa décision. Ce fut davantage le sentiment que si elle refusait, elle mettrait en péril la vie de millions de personnes et leurs réalisations extraordinaires. Cela dit, je n’excuse pas les concessions; j’essaie seulement d’expliquer les possibles motivations qui ont poussé nos camarades à dédire les nôtres en prison et leurs propres traditions
."

Juste après la confrontation armée entre les anarchistes et leurs "alliés" à Barcelone (9/5/37), Goldman partage avec Max Nettlau son analyse quant aux buts soviétiques en Espagne et leur utilisation du terme "démocratique" pour les atteindre.

"En admettant que les armes russes étaient nécessaires pour sauver la situation des anti-fascistes, était-il nécessaire pour autant d’en faire plus qu’une transaction, pour laquelle l’Espagne paie chèrement en or, et la CNT en perdant la plupart de ses positions et de sa force ? Personne, ayant une vision claire de la situation, ne peut être aveuglé par la motivation du soudain ‘intérêt’ russe après trois mois et demi de lutte anti-fasciste en Espagne. Aujourd’hui, les mêmes personnes qui louaient Staline hier commencent à prendre conscience du motif réel; la seule raison était de prendre possession de Madrid et, si possible, de renforcer les forces armées communistes dans le reste de l’Espagne, en prévision de "l’heureux" moment où les anarchistes seraient exterminés comme en Russie. Pour bien faire, j’aurais du dévoilé cela à l’opinion publique. J’aurais du écrire sur ce sujet. Mon silence, dans une certaine mesure, consent à la trahison de nos camarades en Russie . Je l’admet bien volontiers. Je ne l’ai pas fait parce que je ne voulais pas exposer Federica et les autres dans notre presse à l’étranger. Et tu arrives et m’incendie 24 parce que j’ai osé, s’il vous plaît, expliquer quelques gaffes faites par des membres dirigeants de la CNT-FAI. Je considère cela pour le moins désobligeant . . . .
. . . Ce qui est de la plus haute importance, c’est que nos camarades en Espagne ont ouvert les yeux; qu’ils sont conscients maintenant du danger que représentent partout les marxistes, et qu’ils ont donné l’alerte ouvertement dans leurs journaux et bulletins. Les jésuites du type Staline sont durs à la tâche et préparent toute sortes de pièges pour nos camarades; ils travaillent d’arrache-pied dans tous les pays.En Angleterre, ils font circuler la rumeur que la Catalogne sabote la défense de Madrid. Ils ont même réussi à influencer le [i]Manchester Guardian
, comme tu le verras en lisant la lettre de protestation que je leur ai envoyée et qu’ils ont publié le 24 avril. En fait, leur découverte soudaine de la Démocratie comme belle promise n’est rien d’autre que l’intention délibérée du gouvernement soviétique de détruire la révolution en Espagne et il ne perd pas de temps pour cela. Je ne serais pas surprise si Caballero et les communistes s’apprêtaient à une paix séparée avec Franco, sous réserve que ce dernier leur garantisse de sauvegarder leur misérable peau. Tout cela n’aurait jamais du arriver. Mais c’est arrivé, malheureusement, suite aux concessions de nos camarades de la CNT-FAI.[/i]"

Les événements de mai à Barcelone incitèrent Goldman à rédiger son premier article incendiaire sur le rôle communiste en Espagne publié dans le numéro du 4/6/37 de Spain and the World.

"Les événements de ce mois en Espagne démontre de façon éloquente que la broyeuse politique soviétique ne fait pas seulement son travail criminel en Russie mais également dans d’autres pays.
Les événements de Barcelone des deux dernières semaines ont démontré combien certains camarades de la CNT-FAI ont été naïfs de croire que Staline avait commencé à envoyer des armes pour l’Espagne au nom de la solidarité révolutionnaire, ou qu’il puisse jamais y avoir alliance entre l’eau et le feu. Au-delà du fait que Staline a attendu trois mois et demi, la période la plus critique de la révolution et du combat anti-fasciste, avant de commencer à envoyer des armes, qui aurait du prouver à nos camarades et à toutes celles et ceux qui réfléchissent que l’homme attendait la décision de ses alliés – la France – et qu’il ne se souciait que peu des sacrifices quotidiens de la lutte anti-fasciste en Espagne. Cela aurait du aussi leur démontrer que Staline avait envoyé des armes en échange de l’or et qu’il avait imposé des conditions à la CNT-FAI qui avaient malheureusement largement entravées les deux organisations.Une de ces conditions mentionnait qu’aucune critique ou propagande anti-soviétique ne serait publiée dans la presse anarchiste. L’autre était que les émissaires soviétiques aurait le total contrôle du dispositif de défense de Madrid. Il ne se serait jamais parvenu à ce résultat si Durruti n’avait été lâchement assassiné. Je n’avais pas cru les rumeurs, alors que je me trouvais à Barcelone, selon les quelles il avait été liquidé par un communiste. Mais aux vues des événements des deux dernières semaines, je comprend que cette rumeur comporte plus de vérité que de fiction.25 Durruti était un stratège bien trop astucieux et totalement cohérent avec ses idées et n’aurait jamais accepté aucun marchandage politique avec les communistes. Ceux-ci ne mirent pas longtemps avant que de tirer avantages de ces conditions. Ils ne se renforcèrent pas seulement quantitativement, il en arrivait quelquefois 2 000 par semaine en Espagne, mais un grand nombre d’armes envoyées pour la défense de Madrid allaient au quartier général communiste pour armer leurs hommes. L’étape suivante dictée par Staline était de changer le slogan de la défense de la révolution par la défense de la démocratie, le genre de démocratie que les vieux policiers et la classe moyenne réactionnaires voulaient voir restaurer afin de détruire les réalisations de la CNT-FAI et écraser la révolution. Il ne fait aucun doute que ce "grand rêve" de Staline était partagé par les autres puissances qui étaient en faveur d’un quelconque marché avec Franco afin de rétablir la "paix". Il est difficile d’expliquer autrement l’arrivée en hâte des navires de guerre français et britanniques au moment même où était mis en œuvre ce complot bien préparé, à savoir l’attaque du central téléphonique - le point le plus stratégique de Barcelone . Au même moment, d’ailleurs, des attaques similaires eurent lieu à Tarragone et Lérida, à 250 kilomètres de Barcelone. Naturellement, nos camarades ont défendu leurs positions. On ne pouvait pas attendre autre chose d’eux. Ils avaient pris conscience qu’ils avaient déjà fait plus de concessions qu’ils n’auraient du. Autrement dit, les anarchistes ne furent pas à l’origine de l’attaque. Et faire autre chose que se défendre aurait signifier émasculer la révolution.
Les auteurs du complot ne se contentèrent pas d’une simple attaque au grand jour. Ils perquisitionnèrent l’ appartement d’un éminent anarchiste italien qu’il partageait avec un camarade; ils confisquèrent tous leurs documents et matériel, ils les arrêtèrent et les emmenèrent soi disant au quartier général de la police. Le lendemain, on les retrouva tous les deux abattus dans le dos exactement comme les nombreuses victimes de Mussolini et Hitler. L’un d’eux, Camillo Berneri, était l’un des plus éminents anarchistes italiens. Avant l’arrivée de Mussolini au pouvoir, il était professeur de philosophie à l’université de Florence. Il avait été harcelé par Mussolini alors qu’il était encore en Italie puis poursuivi jusqu’en France où on lui rendit la vie impossible. Berneri se précipita en Espagne dès les tous débuts de la révolution, le 19 juillet et mit ses compétences au service de la CNT-FAI.Il organisa la première colonne italienne. Il combattit sur de nombreux fronts et il était l’âme de tous les italiens à l’arrière. J’ai eu l’occasion de rencontrer et de faire connaissance avec Berneri et j’ai découvert en lui une des personnalités les plus gentille et chaleureuse, en plus d’être brillante. Les communistes, avec les forces fascistes, ont assassiné Berneri parce que, comme Durruti, il était en travers de leur chemin. Il était trop franc, trop cohérent et sa vision était claire. Il avait vu ce qui se préparait et prévenait les camarades.
Il est néanmoins certain que Staline et ses associés ont fait leur calcul sans prendre en compte le fait que les ouvriers espagnols, avec leur passé d’une lutte incessante depuis un siècle pour le communisme libertaire et une base fédéraliste pour une nouvelle société économique et culturelle, ne peuvent être soumis par la dictature et le fascisme comme cela fut le cas dans d’autres pays. Depuis la nuit des temps, les seigneurs féodaux espagnols, l’Église, la Monarchie, ont essayé d’écraser l’esprit rayonnant de la liberté des masses espagnoles. Leur succès fut toujours de courte durée. Car les ouvriers espagnols aiment davantage la liberté que leur propre vie et aucun pouvoir sur terre n’éradiquera cet amour.
Certes, la réaction est de nouveau au premier plan en Espagne, nos camarades lâchement assassinés au cœur de la nuit et la CNT-FAI trahie une fois de plus. Mais personne s’étant rendu en Espagne, ayant côtoyé les masses espagnoles dans les villes et les campagnes, ne peut croire un seul moment que les vieux maîtres de de nouveaux habits seront capables d’imposer durablement leur volonté aux ouvriers.
"

Dans une lettre de juin 1937 à l’avocat américain Arthur Ross,26 Goldman exprime son angoisse persistante devant les succès de la propagande soviétique et le formidable choc suite aux événements de mai.

"Il est terrifiant de voir comment un mythe se perpétue. Même les soi disant intellectuels ne sont pas épargnés par ses effets hypnotiques. Jamais au auparavant, le mythe bolchevique n’a autant démontré ses considérables ramifications dévastatrices que lors de la première semaine de mai à Barcelone. Il y a vingt ans, Lénine et ses camarades tenaient la démocratie, telle que incarnée par Kerensky,27 comme méprisable et condamnable pour être l’institution la plus vile du monde.Ils n’auraient de repos avant que d’avoir exterminé tous ceux qui parlaient au nom de cette démocratie. Aujourd’hui, les partisans de Lénine, avec Staline à la barre, célèbrent la fête de la démocratie et essaient d’exterminer tous ceux qui se sont aperçus qu’elle n’était que la perpétuation bourgeoise de la classe capitaliste.Bien que liés à un Front Uni avec les anarchistes et autres composantes politiques dans le but d’exterminer le fascisme, les communistes à Barcelone ont rejoint une conspiration mûrement réfléchie pour détruire les anarchistes et annihiler leurs réalisations révolutionnaires. Ils sont guidés en cela par la poigne de fer de Staline dont la volonté impériale a choisi la démocratie comme camarade de route. Malgré cela, le monde soit disant radical continue la perpétuation du mythe, clamant sur tous les toits la caractère révolutionnaire de Staline et de son régime, déformant les propos et donnant une fausse image de quiconque qui n’est plus dupe.
Je n’ai pas besoin de te dire quel choc a représenté pour moi les récents événements de Barcelone. En fait, il me plongent dans le même état de dépression que celui provoqué par la mort prématurée de A.B. [Berkman]. A l’époque alors, j’avais senti le sol se dérober sous mes pieds, la vie avait perdu tout son sens.
"

Dans un autre article publié le 2/7/37, Goldman poursuit sur le même thème, voyant un accord de facto entre le fascisme et la dictature "révolutionnaire".

"L’avènement de la dictature et du fascisme a conduit à une effroyable indifférence envers les crimes les plus abominables. Il fut un temps où les abus politiques, dans tous les pays, ont entraîne une riposte immédiate de la part des libéraux et des révolutionnaires. Ce fut le cas, en particulier avec les victimes du tsarisme : plus d’un combattant héroïque en Russie a été sauvé de la mort ou de la déportation par l’action conjointe et les protestations émanant du monde entier. Tout ce merveilleux esprit de solidarité et de camaraderie a disparu depuis que le fascisme et la dictature ont infesté tous les bords. C’est tout juste si une voix indignée s’élève, aussi odieux que soient les crimes commis en leur nom. En réalité, ils sont accepté comme allant de soi et inhérents à la dictature comme rédemptrice de la race humaine.
L’accord stupéfiant entre fascisme et dictature est encore apparu au grand jour au travers de deux crimes récents. A savoir le meurtre de deux anarchistes, le professeur Camillo Berneri et son camarade Barbieri, par la police communiste à Barcelone, et le meurtre tout aussi ignoble du professeur Carlo Rosselli 28 et de son frères par les brutes fascistes. Ils utilisent tous les mêmes méthodes pour éliminer leurs opposants politiques. Ils ne prennent pas seulement leur vie, ils salissent aussi leur mémoire. Ainsi, Staline propage l’histoire infâme que le Russie est devenue un bas-fonds pour les "espions et les traîtres trotskistes" déclarés et les escrocs de tous genres. Mussolini, pour sa part, proclame la conversion des anti-Fascistes à sa cause.29 Il les décrit comme de misérables mauviettes et renégats qui se sont rendus compte de leurs erreurs
."

Un mois plus tard, (10/8/37), Goldman informe Milly Rocker de la répression meurtrière continuelle des anarchistes espagnols.

"Les communistes criminels et la réaction la plus noire sont désormais au pouvoir et nos gens ont perdu toute leurs positions . . . . Cela me brise le cœur d’apprendre quotidiennement l’arrestation de centaines de camarades, l’expulsion des camarades étrangers venus aider et les assassinats au grand jour des nôtres. Il est certain qu’il est dangereux de se rendre en Espagne aujourd’hui."

Pleinement consciente des dangers qu’elle courre lors de son nouveau séjour en Espagne, identifiée comme une détractrice déclarée des communistes, Goldman assure son ami Roger Baldwin qu’elle y est préparé soigneusement (12/9/37).

"Oui, cher Roger, je vais en Espagne. Je m’envole de Marseille ce mercredi…. Je suis bien consciente du danger et des risques qui m’attendent. Mais je dois y aller ….
… Cher Roger, J’entre dans la cage aux fauves. Quoiqu’ils me fassent, je veux que toi et mes autres amis sachent que j’espère mourir comme j’ai vécu. Certes, personne ne peut dire comment il réagira sous la contrainte. Je peux seulement espérer être assez forte pour ne pas "confesser" ou "désavouer", ni ramper dans la poussière de ma vie. J’ai préparé une déclaration envoyée à Stella et d’autres camarades, à rendre publique si il m’arrivait quelques chose.30 . Je le fait parce que je ne veux pas que les mêmes misérables mensonges que ceux répandus sur les malheureuses victimes du régime de Moscou soient proférés contre moi par les communistes espagnols. Je sais qu’ils essaieront de ternir mon intégrité révolutionnaire. Mais ils n’y parviendront pas avec ma dernière déclaration pour dénoncer leurs mensonges.
Ne crois pas que je prend au tragique mon voyage en Espagne. Je veux simplement être prête, et que mes amis le soient aussi. C’est tout.
"

Tout juste revenue de l’atmosphère opprimante de l’Espagne républicaine, (18/11/37), Goldman informe Ethel Mannin de sa ferme intention de dénoncer les méthodes communistes.

"Très chère, j’aurais souhaité que tu sois là et que je puisse te parler de la tragédie en Espagne, de la trahison des communistes et de l’équipe de Negrin. Tout cela est trop accablant pour être écrit dans une lettre, surtout en ce moment où je dois me préparer à une réunion de notre groupe pour faire un compte-rendu sur la situation. J’aurais peut-être le temps de t’écrire plus longuement la semaine prochaine. Pour l’instant, sache seulement que les prisons sont emplis d’hommes et de femmes de la CNT-FAI et du POUM, sans qu’aucune accusation ne soit portée contre eux, sinon les plus ignobles mensonges, que Barcelone est lentement condamnée à la soumission et que la révolution est enchaînée et bâillonnée, même si l’esprit révolutionnaire est toujours vivant. Je ne sais pas ce qui va en sortir. Je sais seulement que je dois gueuler contre la bande criminelle dirigée par Moscou qui ne se contente pas seulement d’étouffer la révolution et de la CNT-FAI. Elle a saboté délibérément et continue de le faire, le front anti-fasciste. Je ne connais pas un autre exemple similaire de trahison. . Judas a seulement trahi le Christ, les communistes ont trahi tout un peuple. Ils n’ont rien fait d’autre que les puissances européennes qui sont restées passives alors que le peuple espagnol était livré au couteau de Franco. Et qu’en est-il du prolétariat international? N’a t’il pas joué un double jeu avec ses protestations de solidarité ouvrière? Tous ont joué le rôle de Judas Iscariote en Espagne. Mais aucun d’eux ne l’a fait de façon si délibérée et si éhontée que les hommes de mains de Staline. Oh ma très chère, ma colère déborde. Je dois, je dois gueuler contre toute cette meute. Je sais que j’aurai les plus grandes difficultés à me faire entendre. Mais j’essaierai autant que faire se peut."

Le lendemain, écrivant aux Rocker, Goldman déplore l’emprisonnement des militants anarchistes et appelle à une réaction efficace quelle qu’elle soit. Les lettres de protestation du Comité Nationale de la CNT au régime de Negrin n’ont eu aucun effet. Les prisons restent pleines de soi disant "trotskistes",31 et de nombreuses victimes sont simplement arrêtées dans la rue et disparaissent. Goldman dénonce aussi le prélèvement d’armes dans les tranchées anarchistes sur le front :

"Le front d’Aragon été saboté de manière criminelle à partir du moment où des armes sont arrivées de Russie. Mais ce que ne savent que très peu de personnes, c’est que, dans les tranchées de Madrid, nos divisions sont obligées de mendier chaque munition.32 Je parle en toute connaissance de cause, j’y suis allée. Nos secteurs comprennent 56 000 membres de la CNT-FAI , et j’ai pu faire la comparaison entre l’homme qui les commande et ce charlatan de Miaja".33

En même temps, elle admire les réalisations des Brigades Internationales, tout en déplorant la publicité qui en est faire dans le monde entier au détriment des anarchistes. En effet, bien que ces derniers avaient démontré un courage extraordinaire sur le front, ils s’étaient vus délibérément refuser l’entrée dans les forces aériennes de la république, contrôlées exclusivement par les communistes. La seule façon dont quelques membres de la CNT furent admis fut en reniant leur appartenance.
Modifié en dernier par digger le 21 Juil 2014, 18:06, modifié 1 fois.
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Vision du Feu 4ème partie (II)

Messagede digger » 21 Juil 2014, 18:05

Cet article détaillé sur la répression politique dans l’Espagne républicaine ; publié dans Spain and the World quelques semaines seulement après son retour en Angleterre (10/12/37), rend enfin publique l’angoisse de Goldman sur cette question.

"Lors de mon premier séjour en Espagne en septembre 1936, rien ne m’a autant surpris que la liberté politique visible partout. Certes, elle ne s’étendait pas aux fascistes, mais, à part ces ennemis déclarés de la révolution et de l’émancipation des travailleurs, tout le monde au sein du front anti-fasciste jouissait d’une liberté politique qui n’avait jamais existé dans aucune soi-disant démocratie européenne. Le parti qui en a fait le meilleur usage était le PSUC, [Parti socialiste unifié de Catalogne], le parti stalinien. Leur radio et leurs hauts-parleurs remplissaient l’air. Ils exhibaient quotidiennement aux yeux de tous leurs défilés en formation militaire et leurs drapeaux flottant au vent. Ils semblaient prendre un malin plaisir à défiler devant les bâtiments du Comité Régional comme si ils voulaient démontrer à la CNT-FAI leur détermination à lui porter le coup fatal lorsqu’ils auraient obtenu les pleins pouvoirs. C’était l’évidence pour tous les délégués étrangers et les camarades venus soutenir la lutte anti-fasciste. Ce ne l’était pas pour nos camarades espagnols. Ils prenaient à la légère les provocations communistes. Ils affirmaient que tout ce cirque n’influerait pas la lutte révolutionnaire, et qu’ils avaient des choses plus importantes à faire que de perdre leur temps pour des exhibitions sans intérêt. Il m’avait semblé alors que les camarades espagnols n’avait que peu de compréhension de la psychologie des masses qui a besoin de drapeaux, de discours, de musique et de manifestations. Alors que la CNT-FAI, à l’époque, était concentrée sur des tâches plus constructives et combattait sur différents fronts, ses alliés communistes préparaient les lendemains qui chantent. Ils ont démontré depuis ce quelles étaient leurs intentions.

Durant mon séjour de trois mois, j’ai visité beaucoup de lieux de propriétés et usines collectivisées, des maternités et des hôpitaux à Barcelone, et, enfin et surtout la prison "Modelo". C’est un endroit qui a hébergé quelques uns des révolutionnaires et anarchistes les plus distingués de Catalogne. Nos camarades héroïques Durruti, Ascaso, Garcia Oliver et tant d’autres, ont été les voisins de cellule de Companys,34 le nouveau président de la Generalitat. J’ai visité cette institution en présence d’un camarade,35 un médecin spécialisé en psychologie criminelle. Le directeur m’a laissé libre accès à tous les secteurs de la prison et le droit de parler avec tous les fascistes sans la présence des gardes. Il y avait des officiers et des prêtres parmi les admirateurs de Franco. Ils m’ont assuré d’une seule voix du traitement juste et humain dont ils bénéficiaient de la part du personnel pénitentiaire, dont la plupart était membre de la CNT-FAI.

J’étais loin de penser à l’éventualité que les fascistes seraient bientôt remplacés par de révolutionnaires et anarchistes. Au contraire, l’apogée de la révolution à l’automne 1936 laissait percevoir l’espoir que la salissure que représente la prison serait effacée lorsque Franco et ses hordes seraient vaincus.

La nouvelle du meurtre odieux du plus doux des anarchistes, Camillo Berneri et de son colocataire, Barbieri, fut suivi par des arrestations, des mutilations et des assassinats de masse. Cela semblait trop démesuré, le changement de la situation politique trop incroyable pour y croire. J’ai décidé de retourner en Espagne pour voir de mes propres yeux jusqu’à quel point la liberté nouvellement acquise du peuple espagnol avait été annihilée par les hommes de mains de Staline.

Je suis arrivée le 16 septembre de cette année. Je me suis rendue directement à Valence et j’ai découvert là que 1 500 membres de la CNT, des camarades de la FAI et des Jeunesses Libertaires, des centaines de membres du POUM et même des Brigades Internationales, emplissaient les prisons. Durant mon court séjour ici, j’ai retourné chaque pierre pour obtenir la permission de rendre visite à quelques-uns d’entre eux, parmi lesquels Gustel Dorster que j’avais connu en Allemagne alors qu’il militait principalement dans le mouvement anarcho-syndicaliste avant que Hitler n’accède au pouvoir. J’avais obtenu l’assurance que l’on me le permettrait, mais au dernier moment, avant mon départ pour Barcelone, on m’informa que les étrangers n’étaient pas admis dans la prison. J’ai découvert plus tard la même situation dans chaque ville et village où je me suis rendue. Des milliers de camarades et de révolutionnaires intègres emplissaient les prisons du régime stalinienne de Negrin-Prieto.

Lorsque je suis revenue à Barcelone, au début octobre, j’ai immédiatement cherché à voir nos camarades à la prison Modelo. Après de nombreuses difficultés, le camarade Augustin Souchy a réussi à obtenir la permission d’avoir un entretien avec quelques camarades allemands. A mon arrivée à la prison, j’ai retrouvé, à ma grande surprise, le même directeur encore en fonction. Il m’a reconnu aussi et m’a, à nouveau , donné libre accès. Je n’ai pas eu à parler avec les camarades à travers les horribles barreaux. J’étais dans la grande salle où ils se rassemblent, entourée de camarades allemands, italiens, bulgares, russes et espagnols, essayant tous de parler en même temps et de me raconter leurs conditions de détention. J’ai découvert que les accusations portées contre eux n’auraient tenu devant aucun tribunal, même sous le capitalisme, et qu’on leur avait préféré celle stupide de "trotskisme."

Ces hommes de toutes les régions du globe qui avaient afflué en Espagne, souvent en faisant la manche en chemin, pour aider la révolution espagnole, rejoindre les rangs des anti-fascistes et risquer leur vie dans la lutte contre Franco, étaient maintenant détenus prisonniers. D’autres avaient été arrêtés en pleine rue et avaient disparu sans laisser de traces. Parmi eux, Rein, le fils du menchevique russe internationalement connu, Abramovich.36 La victime la plus récente était Kurt Landau un ancien membre du Comité Directeur du Parti Communiste Australien, et lors de son arrestation, du Comité Directeur du POUM 37 Toutes les tentatives pour le retrouver avaient été vaines. Suite à la disparition de Andrés Nin 38 du POUM et de nombreux autres, il est raisonnable de penser que Kurt Landau a connu le même sort.

Mais revenons à la prison Modelo. Il est impossible de donner tous les noms parce qu’ils sont trop nombreux à être incarcérés ici. Le plus extraordinaire est un camarade qui, en charge de hautes responsabilités avant les événements de mai, avaient remis des millions de pesetas, trouvés dans des églises et des palaces à la Generalitat. Il est détenu sous l’accusation absurde, d’avoir détourné 100 000 pesetas.

Le camarade Helmut Klaus, un membre de la CNT-FAI. Il a été arrêté le 2 juillet. Aucune accusation n’a été prononcée contre lui à ce jour et il n’a pas comparu devant un juge. Il était membre de la FAUD en Allemagne (une organisation anarcho-syndicaliste). Après avoir été arrêté plusieurs fois, il a émigré en Yougoslavie à l’été 1933. Il en a été expulsé en février 1937 à cause de ses activités anti-fascistes et est venu en Espagne en mars. Il a rejoint le service frontalier de la FAI, dans le bataillon "[i]De la Costa
". Après sa dissolution, en juin, il a été démobilisé et est entré au service de la coopérative agricole de San Andres. A la demande de son groupe, il a entrepris plus tard la réorganisation de la coopérative de confection du Comité des Immigrés. L’accusation de la Tchéka, selon laquelle il aurait désarmé un officier alors qu’il était en service sur la frontière à Figueras est sans aucun fondement.

Le camarade Albert Kille. Il a été arrêté le 7 septembre. On ne lui a donné aucune raison. En Allemagne, il était membre du Parti Communiste. Il a émigré en Autriche en 1933. Après les événements de février, il s’est enfui à Prague puis retourna plus tard en Autriche d’où il fut expulsé et partit pour la France. Là, il rejoignit un groupe d’allemands anarcho-syndicalistes. En août 1936, il arriva en Espagne où il fut immédiatement dirigé vers le front. Il fut blessé une fois. Il a appartenu à la colonne Durruti jusqu’au moment de sa militarisation. En juin, il a été démobilisé.

J’ai aussi visité la section du POUM. Beaucoup de prisonniers sont espagnols mais il y a aussi un grand nombre d’étrangers, italiens, français, russes et allemands. Deux membres du POUM m’ont approchée personnellement. Ils ont peu parlé de leurs souffrances personnelles mais m’ont demandé de délivrer un message pour leur femme à Paris. C’était Nicolas Sundelwitch – le fils du célèbre menchevique qui avait passé la plus grande partie de sa vie en Sibérie. Nicolas Sundelwitch ne m’a certainement pas donné l’impression d’être coupable des accusations sérieuses portée contre lui, notamment d’avoir "communiqué des informations aux fascistes", entre autres. Il faut un esprit communiste pervers pour emprisonner un homme parce qu’il a fuit illégalement la Russie en 1922.

Richard Tietz a été arrêté alors qu’il sortait du Consulat d’Argentine à Barcelone où il s’était rendu après l’arrestation de sa femme. Lorsqu’il a demandé le motif de son arrestation, le commissaire lui a nonchalamment répondu "Je la considère justifiée". C’est évidemment suffisant pour garder Richard Tietz en prison depuis juillet.

Pour autant que les conditions carcérales puissent être humaines, la prison Modelo est certainement supérieure à celles de la Tchéka introduites en Espagne par les staliniens d’après les meilleurs modèles en Union Soviétique. La prison Modelo conserve encore ses privilèges politiques traditionnels tels que le droit des détenus de se rassembler librement, d’organiser leurs comités pour les représenter auprès du directeur, de recevoir des colis,du tabac, etc., en plus des maigres rations de la prison. Ils peuvent aussi écrire et recevoir des lettres. En outre, les prisonniers éditent des petits journaux et bulletins qu’ils peuvent distribuer dans les couloirs où ils s’assemblent. J’en ai vu dans les deux sections que j’ai visité, ainsi que des affiches et photos des héros de chaque partie. Le POUM avait même un joli dessin de Andres Nin et une photo de Rosa Luxembourg,39 alors que la section anarchiste avait Ascaso et Durruti sur les murs.

La cellule de Durruti qu’il a occupé jusqu’à sa libération après les élections de 1936 était des plus intéressantes. Elle a été laissée en l’état depuis qu’il en a été le locataire involontaire. Plusieurs grandes affiches de notre courageux camarade la rendent très vivante. Le plus étrange, cependant, est qu’elle est située dans la section fasciste de la prison. En réponse à ma question sur ce point, le garde m’a répondu que c’était comme "exemple de l’esprit vivant de I’esprit de Durruti qui détruira le fascisme. " Je voulais photographier la cellule mais il fallait l’accord du ministère de la justice. J’ai abandonné l’idée. Je n’ai jamais demandé aucune faveur au ministère de la justice et je demanderai encore moins quoi que ce soit au gouvernement contre-révolutionnaire, la Tchéka espagnole.

Ma visite suivante fut pour la prison des femmes, que j’ai trouvé mieux tenue et plus gaie que celle du Modelo. Seules, six prisonnières politiques s’y trouvaient à ce moment. Parmi elles, Katia Landau, la femme de Kurt Landau,qui avait été arrêtée quelques mois avant lui. Elle ressemblait aux révolutionnaires russes d’antan, entièrement dévouée à ses idées. J’étais déjà au courant de la disparition de son mari et de sa possible mort mais je n’ai pas eu le cœur d’aborder le sujet avec elle. C’était en octobre. En novembre, j’ai été informée par quelques-uns de ses camarades à Paris que Mrs. Landau avait commencé une grève de la faim le 11 novembre. Je viens juste de recevoir un mot selon lequel Katia Landau a été libérée suite à deux grèves de la faim.40

Quelques jours avant mon départ d’Espagne, j’ai été informée par les autorités que l’affreuse vieille Bastille, Montjuich, allait être utilisée à nouveau pour loger des prisonniers politiques. L’infâme Montjuich, dont chaque pierre pourrait raconter l’histoire de l’inhumanité de l’homme envers l’homme, celle des milliers de prisonniers conduits à la mort, rendus fous ou poussés au suicide par les méthodes de tortures les plus barbares. Montjuich, où en 1897, l’Inquisition espagnole avait été réintroduite par Canovas del Castillo, alors premier ministre d’Espagne. Ce fut sous ses ordres que 300 ouvriers, parmi lesquels d’éminents anarchistes, ont été gardé pendant des mois dans des cellules humides et sales, régulièrement torturés et privés d’assistance juridique. Ce fut à Montjuich que Francisco Ferrer 41 fut assassiné par le gouvernement espagnol et l’Église catholique. L’année dernière, j’ai visité cette forteresse terrifiante. Il n’y avait alors aucun prisonnier. Les cellules étaient vides. Nous sommes descendus dans les profondeurs sombres avec des torches éclairant notre chemin. Il me semblait entendre les cris d’agonie des milliers de victimes qui avaient poussé leur dernier souffle dans cet épouvantable trou. Ce fut un soulagement que de retrouver la lumière du jour.

L’histoire ne fait que se répéter, après tout. Montjuich remplit à nouveau son effroyable rôle. La prison est surpeuplée d’ardent révolutionnaires qui ont été parmi les premiers à se précipiter sur les différents fronts. Les miliciens de la colonne Durruti, offrant librement leur force et leur vie, mais pas disposés à être transformés en automates militaires ; des membres des Brigades Internationales venus en Espagne de tous les pays pour combattre le fascisme, seulement pour découvrir les différences flagrantes entre eux, leurs officiers et les commissaires politiques, ainsi que le gaspillage criminelle de vies humaines du à l’ignorance du domaine militaire et au nom des objectifs et de la gloire du parti. Ceux-ci, et d’autres encore, sont de plus en plus emprisonnés dans la forteresse de Montjuich.

Depuis la boucherie mondiale et l’horreur perpétuelle sous les dictatures, rouges et brunes, la sensibilité humaine a été atrophiée; mais il doit bien en exister quelques-uns qui ont encore le sens de la justice. Certes, Anatole France, George Brandes et tant autres grands esprits, dont les protestations ont sauvé vingt-deux victimes de l’état soviétique en 1922, ne sont plus parmi nous. Mais il y a encore les Gide, Silone, Aldous Huxley, Havelock Ellis, John Cowper Powys, Rebecca West, Ethel Mannin et d’autres,42 qui protesteraient certainement si ils avaient connaissance des persécutions politiques systématiques sous le régime communiste de Negrin et Prieto.

Je ne peux rester silencieuse d’aucune façon face à de telles persécutions politiques barbares. Par justice envers les milliers de camarades en prison que j’ai laissé derrière moi, je dois et vais dire ce que je pense.[/i]"

Le discours de Goldman à la mi-décembre 1937 au congrès de l’AIT à Paris inclut cette attaque cinglante contre la stratégie des communistes en Espagne.

"La Russie a plus que prouvé la nature de ce monstre [la dictature]. Au bout de vingt ans, elle se nourrit toujours du sang versé par ses créateurs. Son poids écrasant ne se fait pas sentir uniquement en Russie Depuis que Staline a entrepris l’invasion de l’Espagne, l’avancée de ses hommes de mains ne laisse que mort et ruines derrière elle. La destruction de nombreuses coopératives, l’introduction de la Tchéka et de ses "gentilles" méthodes de traitement des opposants politiques, l’arrestation de milliers de révolutionnaires et le meurtre au grand jour de nombreux autres. C’est cela et plus encore que la dictature de Staline a apporté à l’Espagne lorsqu’il a vendu des armes au peuple espagnol en échange de son or. Inconsciente des ruses jésuitiques de "notre bien-aimé camarade" Staline, la CNT-FAl ne pouvait pas imaginer dans ses rêves les plus fous les objectifs sans scrupule des buts cachés derrière le semblant de solidarité de la vente d’armes…

Ma consolation est que, malgré tous ses efforts criminels, le communisme soviétique ne s’est pas enraciné en Espagne. Je sais de quoi je parle. Lors de mon dernier séjour là-bas, j’ai pu me rendre compte que les communistes avait échoué complètement à gagner la sympathie du peuple : bien au contraire, ils n’ont jamais été autant haï par les ouvriers et les paysans que maintenant.
Il est vrai que les communistes sont au gouvernement et détiennent un réel pouvoir politique – qu’ils utilisent au détriment de la révolution, de la lutte anti-fasciste et contre le prestige de la CNT-FAI. Mais aussi étrange que cela puisse paraître, je n’exagère d’aucune façon lorsque j’affirme que, sur un plan moral, la CNT a gagné de loin. En voici quelques preuves.

Depuis les événements de mai, le tirage du journal de la CNT a pratiquement doublé, alors que les deux journaux communistes ne tirent que 26 000 exemplaires. La CNT seule vend 100 000 numéros en Castille. C’est la même chose pour notre journal, [i]Castilla Libre
. En plus, il y a Frente Libertario, avec un tirage de 100 000 exemplaires.

Le fait qu’il y a peu de participation lorsque les communistes organise une réunion est encore plus significatif. Lorsque la CNT-FAI fait la même chose, les salles sont pleines à craquer. J’ai eu l’occasion de m’en rendre compte par moi-même. Je suis allée à Alicante avec la camarade Federica Montseny et bien que le meeting se soit tenu dans la matinée et qu’il se soit mis à pleuvoir abondamment, la salle n’en était pas moins pleine comme un œuf. Le plus surprenant, c’est que les communistes puissent tout contrôler ; mais c’est une des nombreuses contradiction de la situation en Espagne.[/i]"

A Harry Weinberger, son avocat du temps de son procès lors de sa campagne U.S anti-conscription, Goldman insiste sur le fait que les communistes se vendraient aux fascistes plutôt que de voir les anarchistes gagner en Espagne (4/1/38).

"Si le gouvernement Negrin-Prieto et les communistes n’avaient pas saboté le front d’Aragon, Franco en aurait aurait été repoussé depuis longtemps. Cela peut sembler absurde mais il est vrai que Negrin, Prieto et les communistes préféreraient accepter n’importe quel armistice plutôt que de voir la CNT-FAI victorieuse. C’est la plus immonde trahison que le monde a jamais vu. Alors, tu sais pourquoi je continue à crier même si c’est dans le désert."

Le même jour, Goldman rappelle à son ami et associée Ethel Mannin (membre du ILP) la distinction vitale entre les approches anarchistes et marxistes (y compris du ILP et du POUM espagnol).

"Ne vois-tu pas, très chère, que les marxistes ne peuvent tout simplement pas abandonner l’idée du "politique", comme pouvoir de gouvernement. Il n’admettront pas la différence entre le politique et les forces sociales. C’est le fossé qui sépare les marxistes et les anarchistes et qui ne sera probablement jamais comblé. C’est déjà clairement exprimé dans le Manifeste du POUM reproduit dans le bulletin du ILP.
Tu sais ce que je pense des persécutions envers le POUM, et combien j’ai essayé de l’aider; mais cela ne me fait pas oublier le fait que le POUM est à la remorque de la CNT (et pas de la FAI cependant),parce que la CNT représente une force sociale formidable ce qui n’a jamais été le cas du POUM. L’objectif du POUM lors des événements de mai était en réalité de se servir de la CNT pour prendre le pouvoir. Si il avait réussi et si il avait mis en place la dictature qu’il souhaitait, je suis certaine, puisqu’il a fait la même chose avec la CNT-FAI que Trotski avait fait avec les anarchistes russes et les marins de Kronstadt, il aurait exterminé les anarchistes en Espagne. Dans ses rapports avec nous, le POUM n’est pas différent des autres communistes, même si il est opposé à Staline …
Le problème, c’est que ce que Padmore,43 Conze et les autres entendent par "révolutionnaire", c’est en fait la ligne de leur parti, ce qui est tout à fait différent. J’ai déjà dit que leur signification de "révolutionnaire" c’était la prise du pouvoir. Je sais que ce serait un pouvoir ouvrier, la capture de l’appareil politique. C’est précisément ce que Lénine et les premiers bolcheviques idéalistes entendaient par là. Vois ce qu’il en a sorti. Après tout, les trotskistes et les groupes du ILP sont aussi vulnérables. Ils parlent de "Gouvernement Ouvrier Maintenant" et je suis certaine qu’ils le pensent sincèrement. Les problèmes ne commenceront que lorsqu’ils seront pris dans l’engrenage. Ils ne seront pas capables de maîtriser les événements et deviendront des dictateurs,, exactement comme Lénine, Trotski et les autres. Staline n’est que la forme caricaturale de la dictature
."

Quelques jours après, (10/1/38), Goldman informe le philosophe américain John Dewey 44 que Staline surestime son influence en Espagne.

"L’ironie de toutes les tactiques bolcheviques est que, bien qu’elles soient dictées par Staline, les pauvres diables qui exécutent ses ordres doivent, tôt ou tard, lui rendre des comptes. Ainsi, le consul soviétique Antonov-Ovseenko, qui avait négocié les ventes d’armes à l’Espagne, a été rappelé à Moscou et emprisonné, si il n’est pas déjà fusillé.45 Staline présume de ses forces dans sa mégalomanie qui lui fait penser que le peuple espagnol acceptera aussi servilement ses méthodes que ne l’a fait le peuple russe. En réalité, les communistes avec tous leurs pots-de-vin déprimants n’ont pas pris racines dans le peuple espagnol".

Cet extrait d’un discours public prononcé le 14/1/38 analyse les grandes lignes qui influent sur la politique de Staline envers Espagne.

"Le rôle abjecte de l’homme à la tête de la république socialiste est plus abominable que ce crime [la trahison de l’Espagne par les démocraties occidentales]. Sa trahison du peuple espagnol et de la révolution dépasse de loin le crime des autres pays …. Aucun discours ne peut cacher le fait que Staline a saboté la révolution espagnole.
Pendant les premiers trois mois et demi de la lutte contre le fascisme et de la révolution, la presse soviétique n’a prêté que peu d’attention aux événements d’Espagne qui faisaient vibrer le monde entier. Mais même ses fades récits suffisaient à susciter la sympathie du peuple russe. Il y eut des manifestations de masse et d’abondantes collectes de fonds dans les usines, les mines et les magasins pour venir en aide à la révolution. Pour quelques obscures raisons, tout cela prit fin soudainement. Mais la raison n’était pas difficile à trouver.Staline était trop occupé à liquider la vieille garde bolchevique et à convaincre les ouvriers soviétiques de l’infamie de ces vieux révolutionnaires pour permettre la renaissance de la révolution en Russie, inspirée au peuple par celle d’Espagne.
Lorsque la Russie soviétique s’est enfin décidée à envoyer des armes aux anti-fascistes, ce n’était en aucune manière en raison de la solidarité de classe, mais en raison de l’importance d’une forte présence en Espagne pour sa politique étrangère.46 Et, tout aussi important, pour mettre la main sur l’or avec lequel le gouvernement central de Valence offrait de payer en échange des armes russes.47 . . . On ne peut pas attendre des communistes, jeunes et sincères, mais désespérément aveugles, à travers le monde, qu’ils connaissent toutes les combines acrobatiques tordues des coulisses de la diplomatie mondiale … La machine de propagande stalinienne a travaillé jour et nuit pour faire savoir que son maître avait sauvé les espagnols. Le monde devait néanmoins apprendre qu’en plus des armes, jamais très nombreuses, Staline avait envoyé sa "bénédiction" communiste: les méthodes de son Guépéou et sa Tchéka pour extorquer des confessions
."

Dans cette lettre du 28/4/38 au vieil anarchiste américano-italien Carlo Tresca,48 Goldman compare la politique de Staline en Espagne avec sa trahison des communistes chinois dix ans auparavant.

"La notion que la fin justifie les moyens a conduit Staline à non seulement trahir la révolution et le peuple russe, mais aussi le peuple espagnol et chinois. Tu ne sais probablement pas que pendant des années, des millions de roubles ont été déversés en Chine pour bâtir une formidable armée communiste chinoise. Des dizaines de milliers de jeunes chinois enthousiastes ont perdu la vie, massacrés par Chiang Kaï-chek. 49 Lorsque Staline, pour des raisons de politique étrangère, a décidé de frayer avec les gouvernements impérialistes, l’ordre fut donné à la courageuse armée chinoise de se dissoudre et de se soumettre à l’autorité de l’homme même qui avait couvert le sol chinois du sang des victimes de Staline,50 qui fait la même chose en Espagne. Les historiens dans le futur démontreront le fait que,en envoyant des armes à l’Espagne après la période la plus critique de trois mois et demi, Staline a aussi envoyé ses émissaires pour détruire de fond en comble toutes les magnifiques réalisations de la CNT et de la FAI. Qu’ils n’aient pas réussi comme ils l’espéraient est du au fait qu’ils ne sont jamais parvenus à s’implanter parmi le peuple espagnol, mais ils ont fait assez de dégâts pour rendre plus facile que ne l’aurait été autrement la progression de Franco. Plus que cela, leur pouvoir au sein du gouvernement leur a permis de corrompre les milices, d’avantager leurs camarades, seulement parce qu’ils étaient membres du parti communiste et cela même si ils étaient incompétents comme dirigeants ou officiers. Crois moi, je n’exagère pas quand je dis que c’est entièrement de la faute des communistes si de si nombreuses villes importantes comme Belchite, Teruel et autres ont été perdues face aux hordes italiennes et allemandes de Franco.51 Malheureusement la situation en Espagne est si grave et si désastreuse qu’il est impossible aujourd’hui de clouer les maudits communistes et leur maître Staline au pilori qu’ils méritent. Mais l’histoire a sa manière propre de faire connaître la vérité, même si cela prend du temps."

Dans une autre lettre à John Dewey (3/5/38), président d’une commission internationale chargée l’année précédente d’enquêter sur les accusations de Staline contre Trotski, Goldman met à nouveau en évidence le fait que la dictature soviétique a ses origines avec Lénine et Trotski, et avec Staline plus tard. Les attaques continuels de Trotski sur les marins de Kronstadt ainsi que sur les anarchistes espagnols démontrent que ses objectifs dictatoriaux fondamentaux restent inchangés.

"J’ai été très heureuse de recevoir ta lettre et de lire ce que tu dis sur l’évolution des esprits chez beaucoup de membres de l’intelligentsia aux États-Unis concernant le régime soviétique et les activités du P.C en Amérique. Le problème avec la plupart de ces braves gens, c’est qu’ils se sont émancipés vis à vis d’une superstition pour en épouser une autre. Maintenant, ils font porter toute la responsabilité sur Staline, comme si il ne venait de nulle part, comme si il n’était pas simplement le dispensateur de l’héritage de Lénine, de Trotski et de l’infortuné groupe qui a été sauvagement assassiné ces deux dernières années. Rien ne m’étonne autant que l’affirmation que tout allait bien en Russie du temps où Lénine, Zinoviev et Trotski étaient à la tête de l’état. En réalité, le même processus d’élimination, ou pour reprendre le terme du P.C, de "liquidation," commencé par Lénine et son groupe, s’est mis en place dès le début de l’ascendance des communistes vers le pouvoir. Au début de 1918 déjà, c’est Trotski qui a liquidé le quartier général anarchiste à Moscou à coup de mitrailleuses, et c’est la même année que fut liquidé le soviet des paysans, composé de 500 délégués dont Maria Spiridonova,52 , en livrant beaucoup d’entre eux, Maria y compris, à la Tchéka. Ce fut également sous le régime de Lénine et de Trotski que des milliers de personnes de l’intelligentsia, des ouvriers et des paysans, furent liquidés par le feu et l’épée. 53 Autrement dit, c’est l’idéologie communiste qui a répandu les idées empoisonnées à travers le monde: un, que le parti communiste avait été appelé par l’histoire pour guider "la révolution sociale", et, deux, que la fin justifie les moyens. Ces notions sont à l’origine de tous les maux qui ont suivi la mort de Lénine, Staline y compris.

En ce qui concerne Trotski,je ne sais pas si tu a lu le New International de février, mars et avril, particulièrement celui de ce mois-ci. Si tu l’as lu, tu verras que l’histoire du léopard qui change la couleur de ses taches mais non sa nature s’applique parfaitement à Léon Trotski.Il n’a rien appris et n’a rien oublié. Les habituelles calomnies, mensonges et désinformation bolcheviques ont été ressortis du placard familial pour salir la mémoire des marins de Kronstadt. Plus encore, les vivants comme les morts ne sont pas à l’abri de leurs attaques venimeuses et calomnieuses. La nouvelle bête-noire de Trotski sont les anarchistes espagnols de la CNT et de la FAI. Réfléchis , au moment où ils se battent le dos au mur, où ils ont été trahis par le Front Populaire de Blum, par le gouvernement national 54 et par le régime de Staline, Léon Trotski, qui a mobilisé le monde entier pour sa défense, attaque le peuple héroïque d’Espagne. Cela prouve simplement, plus que toute autre chose, que Trotski est de la même trempe que son ennemi juré, Staline et qu’il ne mérite pas la compassion que lui accorde la plupart des gens face à sa situation actuelle.Oui, le P.C , en Russie et en dehors, à fait tant de torts au mouvement ouvrier et révolutionnaire à travers le monde qu’il faudra peut-être des centaines d’années pour les réparer. Quant aux dégâts en Espagne, ils sont simplement incalculables. Une chose est d’ores et déjà évidente : les satrapes de Staline, à travers leurs méthodes de sabotage des réalisations du peuple espagnol et l’établissement d’un système de favoritisme en faveur des officiers et autres responsables militaires communistes, ont fait du bon travail pour Franco.Je n’exagère pas lorsque je dis que les milliers de vies et les ruisseaux de sang versés par les hordes allemandes et italiennes de Franco doivent être déposés aux pieds de la Russie soviétique. J’ai conscience que la vérité sera établie un jour, mais les vingt dernières années ont démontré que cela prend du temps pour dénoncer les mensonges
."

En faisant mention du contexte britannique dans une lettre du 24/5/38 à Margaret de Silver,la compagne de Carlo Tresca et elle-même une militante de longue date, Goldman explique le succès de l’organisation communiste et de ses partisans à travers les campagnes de propagande. En plus de la discipline rigide de parti, il faut prendre en compte les ressources illimitées et le prestige de l’Union Soviétique. Le résultat en est une obéissance docile qui irait jusqu’à accepter une alliance impensable avec les pires ennemis des communistes.

"Le communiste moyen ressemble au catholique moyen. Tu peux lui présenter des faits un milliers de fois, il croira toujours que son église communiste ne peut pas avoir tort. Je suis certaine que si la Russie décidait de s’allier avec Hitler, ce qui n’est pas à exclure,55 les staliniens le justifieraient et l’approuveraient tout comme ils ont justifié la trahison de la Chine et de l’Espagne."

Dans une lettre du 2/6/38 au camarade Helmut Rudiger, Goldman dénonce les nouvelles promesses de modération "honorable"proposées dans son programme en 13 points par le premier ministre espagnol soutenu par les communistes, Juan Negrin. L’intention cachée de Negrin était sans doute d’apaiser les britanniques. Pour cela, il prévoit clairement le retour de l’église sur le devant de la scène, le rétablissement de la propriété privée et tout ce qui ramène à la situation antérieure. Elle ne parvient pas à imaginer comment les camarades espagnols parviendront à contrer Negrin une fois la guerre finie, après une telle érosion de leur position militaire et politique. 56

Juste après son dernier séjour en Espagne,(11/11/38), Goldman présente à Rudolf Rocker des charges supplémentaires contre les communistes .

"Lorsque je t’aurais dit que des milliers de nos camarades en première ligne sur le front ont été éliminés par les communistes, qu’ils ont mis la main sur l’industrie , éliminé les comités de la CNT 57, et qu’ils ont sapé insidieusement la force de la CNT et de la FAI,tu auras une idée de quelques-uns des agissements des sbires de Staline."

Les armes envoyées par la Russie sont, pour la plupart inefficaces, datant d’avant la première guerre mondiale. 58 Ses experts en industrie d’armement étaient si incompétents qu’ils furent rappelés. Pire, l’infiltration par les communistes de ce secteur d’activité réduisit sa production d’un tiers. En plus de cela, ils envahirent le quartier général du secteur autogéré des transports, détruisant le matériel, forçant le coffre-fort et menaçant les dirigeants et militants anarchistes. Ils appliquèrent une discrimination dans les soins médicaux entre les membres du parti et les autres et occupèrent les plus hautes fonctions dans l’armée, obligeant les anarchistes à se soumettre à leurs diktats.

Malgré tout cela, Goldman estime que les communistes n’ont pas réussi à prendre pieds en Espagne et ne peuvent plus agir aussi ouvertement que l’année précédente. Mais le comité national de la CNT n’avait pas pris encore de position claire vis à vis du rôle destructeur des communistes et du gouvernement de Negrin. D’un autre côté, la FAI s’était prononcée pour une dénonciation franche et publique et avait commencé à revitaliser la base syndicale en vue d’une prochaine confrontation directe.

Dans ce bref extrait d’une lettre à Ben (Capes?) quelques jours plus tard, (15/11/38), Goldman tire de son expérience espagnole l’ enseignement clair que l’état et la liberté économique ne peuvent coexister.

"Tu dis qu’une fois que la liberté économique est obtenue par les masses, l’état en tant qu’instrument d’oppression se dissoudra. Le problème, c’est que la liberté économique ne peut pas être obtenue par les masses tant que l’état n’est pas détruit dans le processus, car l’état ne permettra jamais la liberté économique. Cela s’est démontré des milliers de fois et l’est encore en Espagne. Le gouvernement Negrin, réactionnaire par essence, fait tout son possible pour détruire les acquis économiques révolutionnaires des masses espagnoles . . . "

Un mois après son départ d’Espagne (fin novembre 1938), Goldman rédige cet article détaillé (dont une grande partie fut publiée plus tard) sur le procès tronqué de l’état espagnol contre des dirigeants du POUM en octobre, un prolongement de la répression brutale commencée contre ce parti au début de 1937.

"Peu après que le procureur ait terminé son énonciation des accusations portés contre les prisonniers du POUM, [i]L'Humanité 59 a fait ce commentaire: "Emma Goldman, l’anarchiste célèbre dans le monde entier a qualifié le procès des espions du POUM comme étant le plus équitable auquel elle n’a jamais assisté." Je ne sais pas ce que j’ai fait pour "mériter" d’être citée dans un journal qui n’en sais pas assez de ma position dans le mouvement révolutionnaire pour orthographier correctement mon nom. Je veux néanmoins assurer les lecteurs de Vanguard et tous nos camarades que je n’ai jamais fait mention des hommes du POUM comme étant des espions. Loin de les considérer comme tels, bien avant de revenir à Barcelone et l’ouverture du procès, j’étais convaincue que les accusations portées contre eux par les sbires de Staline en Espagne étaient du même tonneau que les preuves falsifiées constamment utilisées en Russie contre tous ceux dont Staline voulait se débarrasser.Si jamais j’avais douté de l’innocence des membres du POUM poursuivis en justice, le déroulement du procès pendant ces onze jours, les témoins à charge et à décharge, m‘auraient convaincus de la complète inanité des accusations retenues par le procureur. En réalité, je n’ai jamais été le témoin d’une falsification aussi évidente et délibérée des faits et de la vérité que celle appliquée aux accusés .

Je veux citer ici quelques unes des méthodes utilisées pour incriminer Gorkin, Andrade, Bonet, Gironella, Arquer, Escuder et Rebull. Joaquin Roca Mir (en procès pour espionnage, (son cas en encore en délibéré) déclare qu’il est entré dans le service d’espionnage de Dalmau-Riera 6o de Perpignan. Il a fait parvenir toutes les informations militaires à Riera. Un jour, on lui a confié une lettre pour Riera et une valise qui devaient être récupérés le lendemain. Trois heures après, la police est intervenue.Il a déclaré qu’on l’avait gardé pendant quarante-huit heures sans nourriture, qu’il avait été contraint de faire des aveux." Il s’est rétracté dans une déclaration faite devant le juge et dans une lettre rectifiant le faux témoignage , en déclarant qu’il n’avait aucune relation avec le POUM, ajoutant qu’il ne connaissait aucun de ses membres.

Ce témoin a poursuivi en déclarant qu’on avait trouvé dans la valise des documents avec des plans de fabrication de bombes. Sur ceux-ci était écrit "Comité Central du POUM." Il y avait également d’autres documents codés, qui révélaient que des groupes clandestins du POUM préparaient un attentat contre la vie de Prieto. Il a déclaré qu’il ne connaissait pas l’homme qui est venu chercher la valise et la lettre.

Il est clair que, connaissant l’homme suspecté d’être un espion, les agents de Staline ont garni la valise afin d’établir une relation entre les inculpés et les espions fascistes. Cela constitue également la plus grande partie des fausses accusations présentées au tribunal, même si un enfant pourrait se rendre compte de leur caractère grossier.Il y eut d’autres prétendues preuves; mais il n’est pas nécessaire de les détailler puisque les juges eux-mêmes, en prononçant des peines contre cinq d’entre eux et en en relaxant deux, ont rejeté totalement les accusations d’espionnage et de lien avec le fascisme ou la Gestapo.61

Le procureur a fait tout son possible pour faire avouer ce témoin qu’ils avaient reçu le soutien de Hitler et de Mussolini pour leur propagande en faveur du POUM en Espagne et à l’étranger; mais cette tentative échoua complètement aussi. En d’autres termes, l’entière conspiration fabriquée de toutes pièces et la propagande mensongère commencées depuis les événements de mai contre le POUM, comme parti et contre ses membres, ne survécurent pas à la lumière apportée par ce procès.

J’admets que des "preuves" semblables en Russie auraient envoyé à la mort les ennemis de Staline, mais bien que je n’ai aucune illusion sur la tolérance du gouvernement Negrin, je dois dire que l’Espagne n’a pas encore atteint le niveau de dictature brutale de la Russie. Cela n’est peut-être pas tant à mettre à l’actif du gouvernement Negrin qu’à la force morale et quantitative de la CNT-FAI et du syndicat socialiste UGT qui a encore gardé les mains propres face au fléau communiste. Il est encore impossible que de telles crimes odieux, comme ceux mis en scène sous la domination de Staline, se déroulent dans la zone anti-fasciste d’Espagne.

J’ai été dans des tribunaux à maintes reprises durant ma vie. Je m’attendais, par conséquent, à trouver la même sévérité, le même désir de vengeance et le même manque d’impartialité au procès du POUM que ceux que j’avais connu en Amérique par le passé. J’ai donc été extrêmement surprise par le ton employé durant ces onze jours. Bien qu’il s’agisse d’un tribunal militaire, il n’y en avait aucun manifestation, personne en uniforme ou arborant la rigidité militaire envers le public qui pouvait y assister librement, ou envers les accusés. Deux gardes avaient introduit ceux-ci dans la salle et deux autres se tenaient discrètement au fond. Le procureur était de toute évidence communiste ou sympathisant. Il était vindicatif, sévère, faisant l’impossible pour incriminer les accusés. Au terme de son réquisitoire, il ne demanda pas moins que quinze et trente ans d’emprisonnement. Le fait même qu’il n’osât pas demander la peine de mort était en soi la preuve que tout le montage de preuves fabriquées s’était effondré.

J’ai été particulièrement frappée par l’objectivité du juge. A aucun moment il n’a permis au procureur de formuler des faits sans rapports avec la culpabilité ou l’innocence des accusés. Durant leur contre interrogatoire, lorsque le procureur essayait de les harceler ou de les inciter à faire des déclarations hostiles à leur parti ou à leurs idées, le juge intervenait immédiatement. D’un autre côté, il écouta patiemment le plaidoyer de quatre heures de l’avocat de la défense. Il s’agissait d’une analyse magistrale des différents partis politiques qui composaient le front anti-fasciste. Il parla dans des termes les plus élogieux de la CNT-FAI, il démontra clairement que l’idéologie du POUM et celle des accusés excluaient toute possibilité de connexion avec le fascisme ou l’espionnage. Il raconta aussi la terreur imposée aux ouvriers de Barcelone durant les événements de mai par les sbires de Staline et l’assassinat de nos camarades qui s’ensuivit, celui de Camillo Berneri et de Barbieri, tout comme d’un grand nombre d’autres victimes dont nous ne connaissons pas les noms. En d’autres termes, le déroulement du procès de son ensemble durant les onze jours m’a donné l’impression d’être exempt de tout esprit partisan, de manipulation politique et de virulence communiste contre les accusés. Je dois donc reconnaître ce que j’ai déclaré devant le ministre de la justice lorsque l’on ma demandé, ainsi qu’à d’autres correspondants, mes impressions sur le procès: que le tribunal avait été en tous points objectif et que cela avait été le procès le plus équitable auquel j’avais jamais assisté.

Les lecteurs de Vanguard sont en droit de se demande comment il se fait que cinq des accusés du POUM se sont vus infligés respectivement onze et quinze ans de prison. N’est ce pas là un signe d’iniquité? A cela je répondrai que une telle sentence dans tout autre pays serait en effet très sévère. En Espagne, cela n’est pas si grave parce qu’ici rien n’est définitif excepté la détermination du peuple à vaincre le fascisme. Tout changement au sein du gouvernement, ou tout autre événement, entraînera probablement une amnistie politique. Il n’ y a donc pas de raisons de croire que les accusés purgeront l’intégralité de leur peine. Le procès comporte deux volets : Le premier, les juges devaient faire quelque chose pour satisfaire les appétits insatiables des représentants de Staline. Le second, prévenir la disparition de Gorkin et des ses camarades comme cela avait été le cas de Nin parmi d’autres. Je ne suis pas la seule à penser cela et c’est aussi l’impression d’un certain nombre d’autres personnes qui ont assisté à ce procès.

Est-il nécessaire d’insister auprès des lecteurs de Vanguard sur le fait que je ne partage pas l’idéologie du POUM. C’est un parti marxiste et j’ai toujours été, suis encore, totalement opposée au marxisme, mais cela ne m’empêche pas de ressentir du respect pour la mentalité et le courage de Gorkin, Andrade et leurs camarades. Leur comportement devant le tribunal fut magnifique. L’exposé de leurs idées sans équivoque. Il n’y eut ni dérobades ni regrets. En fait, les sept hommes dans le box des accusés ont montré, pour la première fois depuis la la démoralisation de tous les idéalistes en Russie, la manière dont devait se comporter des révolutionnaires face à leurs accusateurs. A la fin, lorsque le procureur a poussé leur patience dans ses derniers retranchements, Gorkin, Andrade, Bonet, Gironella, Arquer, Escuder et Rebull se sont fièrement dressés, le point levé, sûrs d’eux mêmes et défiant leurs ennemis. Ce fut vraiment un moment fort dans le tribunal que les gens sans scrupules qui avaient préparé leur perte n’oublieront pas de sitôt.

Compte tenu du fait que beaucoup de rumeurs ont circulé à l’étranger sur l’indifférence de la CNT pour le sort des accusés du POUM et l’issue de leur procès, il n’est pas inutile de préciser que l’avocat de la défense était membre de la CNT et que le témoignage de Federica Montseny quant à la personnalités des accusés, fut parmi les plus élogieux. Le mieux serait peut-être de citer mes notes sur sa déclaration:

"Elle dit qu’elle connaît quelques-uns des accusés à travers leur travail syndical et leurs écrits, et également aussi comme des militants anti-fascistes sincères. Elle déclare qu’elle a été envoyée par le gouvernement pour servir de médiatrice lors des événements de mai et que lorsque la lumière sera faite sur ces troubles, on en comprendra de nombreux aspects encore obscurs. Que ni le POUM ni la CNT-FAI n’étaient responsables de ces événements .
Elle ajoute que toute cette affaire montre tous les signes d’avoir été montée de manière souterraine et secrète pour renverser le gouvernement Largo Caballero et de se débarrasser ainsi de l’influence du prolétariat en son sein. Cela fait naturellement du tort à la cause ouvrière.
En réponse aux questions du procureur,, elle dit que, dès leur arrivée de Valence, ils ont organisé une réunion à la Generalitat pour calmer les esprits excités et garder le contrôle de la situation, afin que les événements ne se déroulent pas de la manière prévue par les provocateurs. Ils étaient convaincus qu’il s’agissait d’une manœuvre contre les intérêts des masses populaires."

Je ne soulignerai jamais assez que c’est la position déterminée et sans équivoque de la CNT-FAI pour assurer un procès équitable aux membres du POUM et pour leur apporter toute l’aide amicale possible qui a empêché sans aucun doute une sentence plus sévère que celle prononcée; mais comme je l’ai déjà dit, je suis certaine qu’une amnistie sera accordée dans un avenir pas si lointain. Je sais de source sûre que la CNT-FAI y travaille déjà. Mais il est tout aussi vrai que tous les travailleurs à travers le monde devraient protester auprès de Negrin contre les sentences prononcées et pour demander une amnistie.[/i]"

Goldman a écrit quelques brefs commentaires développant le texte ci-dessus dans le manuscrit suivant de décembre 1938.

"J’ai déjà écrit un article pour Vanguard et Freie Arbeiter Stimme. Je n’ai donc pas besoin de me répéter sur ce que j’ai dit sur la fabrication ahurissante de prétendues preuves sur la base desquelles on voulait envoyer à la mort les sept membres du POUM. L’aspect le plus frappant pour moi, c’est leur ressemblance frappante avec le genre de preuves utilisées dans presque tous les procès récents en Russie, toutes aussi crapuleuses et totalement dénuées d’originalités ou de faits concrets.

Il existe néanmoins certains aspects qui nécessitent quelques clarifications que je n’ai pas fourni dans l’article . . . .

La sentence prononcée contre les cinq dirigeants du POUM est horrible, mais je dois insister sur le fait qu’elle aurait été beaucoup plus sévère si le mouvement libertaire uni n’avait pas été derrière les accusés. Déjà en juin 1937, la CNT avait adressé une vigoureuse protestation auprès du président de la république, du président des Cortes et de tous les autres membres du gouvernement concernant les persécutions contre le POUM et ses dirigeants, ainsi qu’un avertissement contre toute tentative d’incriminer ses membres sur la base de faux témoignages. On sut très tôt que l’influence de la CNT- FAI et de la Jeunesse Libertaire serait mobilisé pour la défense des droits des accusés. Ce fut aussi la CNT qui fournit un avocat pour leur défense. Après que l’homme eut été menacé par les fidèles de Staline, il fut obligé de prendre la fuite pour sauver sa vie. Après quoi, ce fut de nouveau la CNT qui engagea un autre avocat, adhérent de l’organisation, parce qu’aucun autre n’osait assurer la défense des accusés. Ce furent nos camarades Santillan et Herrera qui négocièrent avec Vicente Rodriguez Revilla, un jeune avocat d’assises brillant, pour prendre l’affaire en mains. Son plaidoyer devant le tribunal, d’une durée de cinq heures, a impressionné tout le monde, par son analyse documentée et approfondie de la conspiration contre les accusés, des objectifs de leur parti, de la signification des événements de mai et de la place et de l’importance de la CNT-FA I dans la vie des ouvriers et paysans espagnols. Il ne fait aucun doute que sa plaidoirie a sapé l’accusation. Ajouté à cela, comme je l’ai déjà dit, il y a avait le soutien moral de la CNT-FAl qui a complètement brouillé le jeu de la Tchéka espagnole. Ces gens ont poursuivi leurs attaques violentes à travers leur presse, faisant tout leur possible pour influencer le tribunal. Il n’y avait que la presse de la CNT, le journal du soir du même nom, et Solidaridad Obrera, pour rester silencieuse durant le procès puis pour publier un article digne condamnant en des termes sans ambiguïtés la pitoyable campagne de presse menée par les communistes.

Je n’aurais pas écrit tout cela si je n’étais pas tombée dernièrement sur un article attaquant la CNT dans le Independent News publié à Paris par le POUM. Je considère ce déchaînement injustifié, injuste et ingrat. Je ne peux pas imaginer que les hommes qui purgent actuellement leur peine approuveraient de telles tactiques de bas étage, employées uniquement pour discréditer la CNT. Je suis certaine que cet article du Independent News cause un tort irréparable à leurs camarades et au parti alors qu’il ne porte en aucune manière atteinte à la force morale de la CNT-FAI. Je vois que quelques journaux qui se prétendent anarchistes ont relayé l’affirmation selon laquelle la CNT, à cause de la présence de ses membres au gouvernement, comme Segundo Blanco, le ministre de la culture, est responsable des lourdes peines prononcées envers les accusés. Tout ce que je peux dire, c’est que ces anarchistes tirent les marrons du feu pour les 150 variétés de marxistes et leur monde. Ils s’y brûleront seulement les doigts, comme des anarchistes l’ont fait auparavant.

En conclusion, Je veux souligner encore une fois que, loin d’être responsable de la peine infligée aux membres du POUM, le fort soutien que leur a accordé la CNT-FAI a évité en Espagne la répétition des terribles méthodes utilisées en Russie contre les vieux bolcheviques."

Peut après la chute de Barcelone, Goldman écrit à Rudolf Rocker (10/2/39) concernant les récits qu’elle a reçu sur le sabotage de la défense de la ville.

"Tu t’apercevras qu’en réalités, les responsables de la reddition de Barcelone et de l’effondrement de la Catalogne sont les Carabiniers, la police contre-révolutionnaire du gouvernement Negrin. Leur lâche retrait du front de l’Ebre 62 a permis aux forces de Franco de pénétrer en Catalogne et d’en prendre le contrôle. "

D’autres raisons en étaient le manque d’armes et autre matériel, ainsi que la faiblesse du gouvernement Negrin et les manipulations des communistes. Il est néanmoins évident que le Comité National de la CNT est aussi à blâmer pour avoir été trop indulgent et confiant envers ses alliés.

Toutes les organisations en Grande Bretagne qui collectaient alors le soutien financier pour les réfugiés espagnols étaient contrôlées par les communistes. De ce fait, aucune aide n’est jamais parvenue jusqu’aux anarchistes. Goldman trouve cela ignoble puisqu’on ne devrait pas refuser de l’aide aux réfugiés sur la base de leur appartenance politique.

Dans une lettre à un "camarade" pendant les dernières semaines de la guerre civile, (21/3/39), Goldman écrit sa plus sévère attaque contre l’héritage de Karl Marx.

"Je suis certaine que tu ne sais pas ce que Marx a permis de faire à ses partisans durant la Commune de Paris et que tu ne connais pas ses méthodes, ainsi que celles de Engels,pour traiter de toutes les grandes questions de leur époque. Marx a toujours insisté sur la nécessité de "manger à tous les râteliers". En d’autres termes, de contrôler l’issue de tous les soulèvements révolutionnaires à partir de son propre point de vue privilégié – que ce soit d’Angleterre, de Suisse ou d’autres pays éloignés de l’action. Mais même si Marx avait utilisé des moyens plus humains pour traiter les questions révolutionnaires de son époque, le fait même qu’il soit partisan de la dictature, et du pouvoir centralisé de l’état a conduit inévitablement par le passé, et aujourd’hui en Espagne, au désastre. Les marxistes ressemblent à ceux qui entourent le pape, bien pires que le pape lui-même, mais le fait reste que l’apparition des thèses marxistes à travers le monde n’a pas causé moins de torts, je dirai même a causé plus de torts, que l’introduction du christianisme - à tous les niveaux en Espagne, elle a aidé à assassiner le révolution espagnol et la lutte anti-fasciste."

Dans une partie de son dernier discours public à Londres, (24/3/39), Goldman fournit des détails sur la trahison lors de la défense de la Catalogne et sur la démoralisation de la division Lister créée par les communistes, dans la même zone.

"Bien entendu, j’ai voulu savoir comment avait été perdu la Catalogne, le berceau même des idées révolutionnaires et la place forte de la Confédération Nationale du Travail espagnole.J’ai devant moi un document 63 qui montre qu’il y a huit mois, huit mois avant que Barcelone ne soit abandonnée, des membres de la Fédération Anarchiste Ibérique s’étaient rendus auprès du gouvernement Negrin après avoir consulté les plus hauts responsables de l’armée, et l’avait averti, à lui ou les intermédiaires communistes de Negrin, que l’ennemi détruirait la Catalogne si des mesures n’étaient pas prises immédiatement pour réorganiser les moyens de défense. Ils démontrèrent qu’une armée de volontaires, mieux entraînés, mieux équipés pour la guerre qu’elle ne l’était le 19 juillet 1936, pourrait être organisée par la F.A.I, que tous les membres de la Jeunesse et de la Fédération Anarchiste Ibérique s’étaient déjà portés volontaires pour défendre la Catalogne et Barcelone à condition d’être débarrassé du commandement communiste. Ils savaient, par expérience personnelle, que combattre sous commandement communiste signifiait perdre la vie. Qu’a fait Negrin ? Negrin et ses amis communistes ont organisé un banquet et invité quelques-uns de nos camarades à venir discuter en toute camaraderie, du meilleur moyen de défendre la Catalogne et Barcelone.C’était un banquet semblable à celui auquel avait assisté Mr. Chamberlain à l’ambassade russe. Il y avait abondance de plats et du champagne dans un pays où les gens mourraient de faim, où la population civile était sous-alimentée depuis un an, parce que Negrin et ses amis communistes pensaient pouvoir soudoyer les représentants de la FAI. Mais ni Negrin, ni Companys, qui était président de Catalogne, ni les communistes n’ont accepté le plan. L’accepter aurait signifié placer la défense de la Catalogne et de Barcelone entre les mains des anarchistes, et Negrin et les communistes préféraient Franco aux anarchistes. C’est une erreur de dire que la Catalogne s’est rendue et que Barcelone est tombé. Il n’y a pas eu combat. La Catalogne et Barcelone ont été trahis.Par les russes, par Staline, par ses méthodes, par ses purges, par tout ce qu’il a fait en Russie pour détruire les éléments et la flamme révolutionnaires et par tout ce qu’il a fait de semblable en Espagne.

J’ai devant moi une lettre d’un homme, un allemand, un scientifique, un anti-fasciste, qui s’est précipité en Espagne aussitôt après le 19 juillet, et qui a combattu sur tous les fronts. Je l’ai rencontré, je le connais, et je sais que tout ce qu’il dit est totalement fiable. Il décrit le moment où il est arrivé dans la division Lister… il y a trouvé une totale démoralisation et désintégration, parce que ses membres, des ouvriers venus de la base, qui s’étaient portés volontaires ou qui avaient été recrutés, étaient commandés par la terreur, par la terreur et non plus dans l’intérêt de la guerre et ils disaient donc "Ce n’est plus notre guerre. Ce n’est plus notre combat. C’est la guerre de Negrin, celle du gouvernement espagnol. C’est la guerre de Staline. C’est la guerre par laquelle il espère bander les yeux des démocraties afin qu’elles ne viennent pas au secours du gouvernement républicain." Il y a trouvé une décomposition et une démoralisation épouvantables, des pots de vin et la partialité. Voilà, mes amis, la cause de l’effondrement de la Catalogne et de Barcelone.
"
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Vision du Feu 4ème partie (Fin et notes)

Messagede digger » 21 Juil 2014, 18:18

Écrivant à Helmet Rudiger quelques mois après l’effondrement de l’Espagne (4/8/39), Goldman met en avant une lettre qu’elle a reçu d’un ex-membre désillusionné des Brigades Internationales. Il affirme que si les brigadistes morts revenaient, leurs accusations de trahison marqueraient Staline et les communistes "en lettres de feu". Pour elle, il est important de savoir que même ceux qui furent d’ardents partisans arrivèrent à une telle prise de conscience.

Au cours de ses efforts permanents pour rendre publiques les enseignements de l’Espagne et la discrimination continuelle envers les réfugiés anarchistes, Goldman apporte de nouveaux détails dans une réunion publique à Toronto (19/9/39).

"Je me souviens très bien avoir déclaré ici même il y a quelques mois que les armes envoyée par la Russie en Espagne étaient fabriquées en Tchécoslovaquie par l’usine d’armements de Skoda, et qu’elles s’étaient révélées avoir été fabriquées pour la dernière guerre – absolument inadéquates pour aider le peuple espagnol à se défendre contre Franco. Ma déclaration avait été contestée par des communistes dans la salle. J’ai reçu depuis des lettres de quatre membres des Brigades Internationales qui confirme mes accusations, qui disent que, par expérience personnelle, ils peuvent témoigner du fait que les armes étaient totalement inutiles pour le combat ...64

Mais les russes ne sabotèrent pas seulement la lutte anti-fasciste en Espagne .Il y a près de 500 000 réfugiés dans les camps de concentration français. Ils ont été traités pire que des criminel par les autorités mais c’est encore le pouvoir de Staline, à travers ses partisans, qui a pratiqué les discriminations les plus abominables contre les malheureux réfugiés dans ces camps épouvantables. Lorsque je vous aurai dit que les bateaux qui ont emmené les réfugiés au Mexique – 1 800, 2 000, et 5 000 – ont embarqué seulement un petit pourcentage des personnes les plus militantes, vous comprendrez la discrimination, la partialité criminelle des communistes sous les ordres de Staline dans les camps.

Aujourd’hui même, j’ai reçu une lettre du Mexique de l’un des militants espagnols qui me dit que, même au Mexique, le bras long de Staline écrase tout sur son passage , qu’il y existe la même partialité, les mêmes discriminations, et la même différenciation brutale entre les différentes composantes de l’ancien front anti-fasciste d’Espagne.
"

Dans une lettre à son amie londonienne Liza Koldofsky du 18/10/39, Goldman considère le récent pacte Soviéto-Nazi cohérent avec la politique générale de Staline et comme une révélation salutaire pour ceux qui, de l’extérieur, sont encore fascinés par le mythe soviétique.

"Je ne pense pas, ma très cher, que j’ai été prophétique en ce qui concerne la Russie.65 J’ai seulement suivi les actes de Staline depuis qu’il a accédé au pouvoir. J’ai vu ce qu’il avait fait en Russie pour étouffer le moindre souffle de vie. Je savais que personne ne pouvait faire cela chez lui sans penser à utiliser les mêmes méthodes à l’extérieur. En outre, je savais que Staline n’avait qu’une seule ambition qui le consumait : de transformer la Russie révolutionnaire en un puissant empire avec lui régnant au pouvoir. Il était tout simplement inévitable qu’il utilise les moyens les plus ignobles pour réaliser ce rêve. Sous cet angle, et bien d’autres, il n’existe aucune différence entre Hitler et lui. Le pacte, et tout ce qu’a déjà fait , ou fera, Staline ne sont que les maillons de la chaîne qu’il a forgé pour le peuple russe, leurs espoirs et ceux du reste du prolétariat. C’est pour cette raison que je suis heureuse que le masque du menteur soit tombé et que tout le monde puisse voir son visage hideux. Malheureusement, il y a encore des fous et des canailles à travers le monde. Ses lécheurs de bottes aveugles lui trouvent encore des excuses. Mais c’est en vain. La traîtrise noire de Staline ne peut plus être effacée ou oubliée par l’histoire."

Le lendemain, elle écrit à Rudolf Rocker que la politique de Staline, Lénine et des autres bolcheviques, n’est que le miroir des mêmes traits négatifs de Marx à son époque.

"Staline,après tout, gère l’héritage du marxisme. Si j’avais besoin de preuves, une récente biographie de Marx par Carr 66 que je suis en train de lire, convaincrait les plus crédules que le gang de Moscou, de Lénine à Staline, a répété comme un perroquet les enseignements de leur maître. Marx était une créature étroite d’esprit, jaloux, orgueilleux et autoritaire, insensible à tout sentiment (excepté envers sa famille et peut-être Engels) .67

Elle est convaincue que Marx aurait commis les mêmes crimes que Staline si il avait accédé lui-même au pouvoir. Cela est démontré par la nature de ses relations avec Proudhon,68 Bakounine et d’autres qui avaient osé s’opposer à ses vues.

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1. Par Khrouchtchev au XXème Congrès du parti en février 1956.
2. Un exemple frappant en est la dépendance de l’Ouest comme de l’Union Soviétique envers l’arme nucléaire, choisie dans les deux cas par des structures gouvernantes hiérarchisées.
3. La plus grande permissivité envers la critique de la part d’un régime communiste fut la révolution culturelle chinoise à la fin des années 1960. Mais même dans ce cas, la "sagesse de Mao" (la plus haute instance du parti) était intouchable, une sphère sacrée fournissant un levier pour de prochaines purges comme cela fut le cas après sa mort lors de la campagne contre "la Bande des Quatre".
4. Il faut se rappeler que le but ultime du marxisme est en réalité similaire à la vision générale de l’anarcho-communisme .
5. Des exemples de la politique étrangères chinoise dans les années 1980 sont le soutien au Shah d’Iran, aux alliés de l’Afrique du Sud en Angola et au régime fasciste du Chili; de même, la guerre ouverte entre la Chine, le Vietnam et le Cambodge, trois états "socialistes" hiérarchisés au début de 1979.
6. Concernant Santiago Carrillo (1915-2012), le secrétaire général du parti jusqu’en novembre 1982, ses manipulations autoritaires alors qu’il était à la tête des Jeunesses Socialistes Unifiées [Juventud Socialista Unificada, JSU], son aide apportée à la prise de contrôle de Madrid par la Tchéka et sa ligne politique fortement anti-révolutionnaire en Espagne à partir de 1937 (en aidant à justifier la persécution et l’arrestation de tous les éléments de la gauche du parti communiste, entre autres choses) sont bien documentés. Voir, par exemple, les ouvrages par Bolloten, Broué et Témime.[NDT La Révolution et la guerre d'Espagne Pierre Broué, Émile Témime, Les Éditions de Minuit, 1961, rééd. 1996 ]. Felix Morrow, dans son Revolution and Counter-Revolution in Spain, p.168, mentionne que Carrillo avait même recommandé que le parti communiste recrute "des sympathisants fascistes" parmi la jeunesse dans ses efforts oportunistes pour élargir sa base. Fidèle à ses habitudes, Carrillo continue à recourir aux calomnies, mensonges et distorsions dans ses mémoires de cette période (voir Fernando Gomez Pelaez, "Santiago Carrillo or History Falsified," dans Cienfuegos Press Anarchist Review, no. 4, pp. 29-39, une traduction du même article, en espagnol à l’origine, dans Interrogations: International Review of Anarchist Research, no.2 (Mars 1975).
7. Voir Part II-"Communism and the Intellectuals," dans Nowhere at Home de Drinnon et Drinnon ed., ainsi que l’essai de Goldman, "There Is No Communism in Russia," American Mercury. vol. 34, Avril 1935 (reproduit dans Red Emma Speaks Shulman ed.,) .
8. Les difficultés pour obtenir de l’étranger des informations fiables sur les évènements confus de Russie étaient énormes. Même Malatesta, le célèbre vétéran italien et anti·collaborationniste convaincu, refusa de juger définitivement les bolcheviques jusqu’en juillet 1919, malgré de fortes suspicions quant aux orientations autoritaires prises par le régime. Dans une lettre au militant italien Luigi Fabbri, Malatesta exprimait encore la possibilité que "ce qui nous semble aller mal est le de cette situation [la défense de la révolution contre les forces réactionnaires] et que dans les circonstances particulières de la Russie, il n’y avait pas moyen d’agir différemment de ce qui a été fait " (Daniel Guérin ed., Ni dieu ni maitre: anthologie de I’anarchisme, III, 55).
9. Goldman 6/11/24 lettre à Roger Baldwin, NYPL
10. Goldman 26/8/36, lettre à Milly et Rudolf Rocker; Goldman 11/9/36 lettre à Stella Ballantine, NYPL. Un an plus tard, les communistes ayant mené une politique si ouvertement répressive, incluant le meurtre de l’anarchiste italien internationalement connu, Camillo Berneri, en mai, elle prépara un "testament politique" au cas où elle serait assassinée ou torturée pour lui faire faire une fausse ‘confession’. (Goldman 12/9/37 lettre à Roger Baldwin, NYPL, Goldman 12/9/37 lettre à Ethel Mannin, NYPL). Le contenu lui-même (Goldman 10/9/37 lettre à Mollie Steimer. NYPL) apparaît dans les chapitres IX et X.
11. L’exemple le plus flagrant de ce genre de politiciens était sans aucun doute Indalecio Prieto (1883-1962). En tant que dirigeant des socialistes "modérés", il était un ennemi juré de Francisco Largo Caballero et collabora avec les communistes comme premier ministre en mai 1937. Quelques mois plus tard, il fut évincé du pouvoir, nommé comme ministre de la Défense, lorsqu’il fut considéré comme un obstacle excessivement indépendant et facilement remplaçable par les communistes. De telles personnes n’étaient pas moins des "alliés" traîtres avant 1936 que après qu’ils aient été écartés par les communistes durant la guerre civile . Ils étaient simplement moins hardis.
12 A cette date, différentes sources soviétiques – y compris le journal Pravda – avaient exprimé ouvertement leur volonté de traiter les "trotskistes" et les anarchistes peu coopératifs en Espagne de la même façon qu’ils auraient été traités en Union Soviétique – en les exécutant ou en les emprisonnant. En fait, ils ne prirent jamais suffisamment le contrôle en Espagne pour parvenir à leur fin, au moins avec les anarchistes qui étaient trop nombreux pour s’en passer face à Franco. Néanmoins les POUMistas et les anarchistes furent durement persécutés, comme le démontrent les commentaires de Goldman dans ce chapitre. Les arrestations arbitraires, les emprisonnements et les tortures avaient déjà commencé en septembre 1936.
13. L’incident mentionné ici est probablement celui décrit dans Peirats, II, 64. La CNT en la Revolución española, trois volumes, éd. Ruedo ibérico, 1971.
14. Léon Blum (1872-1950), le dirigeant du Parti Socialiste et de son gouvernement du Front Populaire (Juin 1936 – Juin 1937, Mars-Avril 1938) avait proposé aux plus grandes puissances européenne une "politique de non-intervention" envers l’Espagne au début août 1936. Une large majorité de l’électorat du Front populaire était en faveur d’un soutien armé, ou, au moins, du maintien d’un libre transfert d’armes, de vivres et d’équipement vers la république espagnole face à l’aide massive allemand et italien aux fascistes. Mais Blum refusa de soutenir toute action qui risquait de remettre en question l’alliance avec la Grande Bretagne, la clé de voûte de la politique étrangère française à l’époque. La France calquait ses décisions sur celles de Londres et l’Angleterre préférait ne pas s’impliquer dans un engagement à l’étranger, qui risquait d’entraîner des provocations supplémentaires de l’Allemagne et de l’Italie, en soutenant leurs adversaires en Espagne. De plus, une dictature militaire conservatrice apparaissait, de toute évidence, de loin préférable pour les intérêts économiques britanniques à un gouvernement socialiste modéré, sans parler d’une expérience révolutionnaire. Par conséquent, la politique de non-intervention avait une consonance idéale et rationnelle pour le refus français et britannique de permettre une aide quelconque à la république espagnole, y compris officieuse. En même temps, elle permit à l’intervention des allemands et des italiens, faute d’un mécanisme de contrôle, de continuer comme auparavant. En outre, cela permit aussi à l’Union Soviétique de devenir de fait le seule source de soutien pour la république (à l’exception du Mexique) et de lui accorder une position de contrôle.
15. On peut trouver des détails concernant ces efforts, y compris les refus de Harold Laski et de Bertrand Russell, dans LL, II, ch. 55.
16. Ayant adopté le discours traditionnel marxiste-léniniste (et trotskiste) contre l’anarchisme nihiliste et petit-bourgeois en Espagne jusqu’en 1936, le POUM a rapidement changé de ligne au moment de la lutte contre le fascisme et le commencement de la révolution. Bien que souhaitant un gouvernement révolutionnaire, à l’opposé de la position traditionnelle anarchiste anti-statiste, les POUMistas voyaient, en pratique, la CNT-FAI soutenir leur approche. (Bientôt, nombre d’entre eux s’inquiéteront de la faculté inépuisable de la CNT-FAI pour compromettre les bénéfices de la révolution au détriment d’autres éléments au sein de la coalition gouvernementale.) Les POUMistas considéraient la force militaire et quantitative de la CNT-FAI comme essentielles, pour garder l’espoir de maintenir l’élan révolutionnaire, sinon de sauvegarder les avancée obtenues. Et comme le souligne Goldman, le soutien des anarchistes était également essentiel pour la survie des POUMistas face à leurs ennemis jurés, le parti communiste et ses maîtres soviétiques.
17. Elle fait référence ici aux verdicts des procès de Moscou d’août 1936 et janvier 1937 des principaux dirigeant bolcheviques comme Zinoviev, Kamenev, Smirnov, Radek et Sokolnikov. La principale charge retenue contre tous était qu’ils étaient au service de l’ennemi juré de Staline, Léon Trotsky, pour éliminer ce dernier et les autres membres du Politburo. Leur plan supposé était de restaurer le capitalisme et de livrer le pays à l’Allemagne et au Japon fascistes. D’autres procès de dirigeants de premier plan se tinrent en juin 1937 et mars 1938.
18. Tout comme les cargaisons d’armes soviétiques, l’aide financière collectée à l’étranger était dirigé vers Valence et Madrid, où les communistes étaient majoritaires dans le gouvernement et les forces armées, en évitant la Catalogne, sa forte présence anarchiste et ses réalisations révolutionnaires.
19. Face à l’avancée des troupes nationalistes sur Madrid, dont elles considéraient la prise comme parachevant leur victoire, le gouvernement de Caballero fit relativement peu de choses pour mobiliser la population pour défendre la ville jusqu’au dernier moment, début novembre, où la situation était désespérée (et qu’il s’enfuyait lui-même à Valence). Il ne négligea pas seulement d’organiser les mesures de défense nécessaires, telles que la constructions de fortifications. Il ne s’engagea pas activement lui-même pour la révolution sociale, par la collectivisation des terres et de l’industrie capitalistes, ni par la reconnaissance du contrôle ouvrier total. A travers de telles mesures, il aurait suscité un enthousiasme révolutionnaire bien plus grand (et la démoralisation de la paysannerie dans l’armée de Franco en même temps). Au lieu de cela, le gouvernement de Caballero voulait avant tout obtenir le soutien de la Grande Bretagne et de la France en affichant sa respectabilité libérale petite-bourgeoise – une stratégie imposée par les agents soviétiques et leurs partisans dont dépendait Caballero pour l’aide soviétique même. Caballero craignait, de toute évidence, de se reposer sur les capacités révolutionnaires et l’enthousiasme de la classe ouvrière anarchiste et socialiste qui avait des aspirations de loin plus radicales que les siennes. Il craignait également une intervention directe britannique et française contre une société résolument révolutionnaire. Dans tous les cas, dès le début, les anarchistes furent exclus du plus haut niveau de prise de décisions politiques. La collaboration avec le gouvernement à ses propres conditions ou l’alternative d’une instance de décision totalement autonome – cette dernière donnant lieu aux accusations de division du front anti-fasciste – tel était le faux choix devant lequel se trouvait les dirigeants anarchistes.
20. Port Bou est à environ 120 kilomètres de Barcelone, sur la côte méditerranéenne et très proche de la frontière française.
21 Le New Statesman était une revue radicale britannique fondée en 1912 par Sidney et Béatrice Webb. En 1931, Kingsley Martin en est devenu l’éditeur et la revue plus pro-soviétique et anti-fasciste. En 1938, le New Statesman refusa de publier les articles de George Orwell envoyés d’Espagne parce qu’il y critiquait les méthodes soviétiques.
22 Tomas de Torquemada (1420-98) était le prêtre du roi Ferdinand et de la reine Isabella d’Espagne. En 1492, il dirigea le mouvement destiné à expulser les juifs et fonda, l’année suivante , l’ Inquisition espagnole – l’initiative terroriste pour éradiquer les "hérétiques" par le biais de simulacres de procès et la torture.
23 Au bout de quelques mois, même la mobilisation "anti-fasciste" des partis communistes avait commencé à s’affaiblir. Staline cherchait désespérément à paraître respectable aux yeux de la France et de la Grande Bretagne pour obtenir leur soutien dans la lutte contre Hitler, ou, plus tard, pour ouvrir la porte à un accord avec ce dernier, comme ce fut le cas en 1939.
24 Dans une lettre de Nettlau à Goldman du 3/8/37. Il y critique sa référence aux erreurs des dirigeants de la CNT- FAI, dans une lettre du 25/1/37 reproduite dans Spain and the World, le 5 février 1937.
25 Abel Paz, le biographe de Durruti, débat de cela et d’autres hypothèses en détail (part IV dans l’édition française de son livre, Durruti: Le Peuple en armes [Paris: Éditions de la Tête de Feuilles,
1972] .
26 Arthur Ross (1886--1975). avocat de New York, qui avait rencontré Goldman à Paris en 1924 et qui était devenu son représentant légal en Amérique. Il a aidé à négocier, avec Alfred Knopf, la publication de Living My Life et faisait partie du groupe qui a aidé à organiser sa visite en Amérique en 1934.
27 Alexander Kerensky était un dirigeant de l’aile droite du Parti Socialiste Révolutionnaire au moment de la révolution. Il fut ministre dans plusieurs gouvernements provisoires après la révolution de février 1917, puis avait dirigé son propre gouvernement à partir du 21 juillet jusqu’au coup d’état mené par les bolcheviques quelques mois plus tard.
28. Carlo Rosselli (1899-1937) était un intellectuel et journaliste libéral italien anti-fasciste en exil en France depuis son évasion des prisons italiennes en 1929. Il participa très activement, avec Berneri, à organiser les exilés italiens en unité combattante contre les fascistes espagnols à l’automne 1936. Il considérait ces combattants comme le noyau dur d’une future armée qui combattrait Mussolini. Rosselli a été assassiné en juin 1937, en même temps que son frère Nello, par des fascistes français sympathisants du régime mussolinien. Roselli était en France pour se soigner des blessures reçues en Espagne alors qu’il combattait au sein de la colonne italienne "Giustizia and Liberta", composée d’anarchistes et de libéraux et indépendante des Brigades Internationales.
29. Pour jeter la confusion parmi ceux qui l’accusait d’avoir commandité l’assassinat de Rosselli, Mussolini a affirmé que celui-ci s’était récemment converti aux idées fascistes et avait été, par conséquent, exécuté par ses ex-camarades.
30. C’est son "testament politique" Voir note 10 ci-dessus.
31. Voir note 17 ci-dessus.
32. On peut trouver de plus amples détails concernant le sabotage communiste criminel délibéré des unités anarchistes dans le ch.23 de Peirats, Anarchists in the Spanish Revolution et dans les chs. 34-35, vol.III de son La CNT…
33. Le général Jose Miaja (1878- 1958), officier de carrière de l’armée d’orientation républicaine modérée, fut nommé par Caballero pour commander la défense de Madrid en novembre 1936. Largement dépendant des armes et des troupes communistes, Miaja a adhéré au parti pour sa protection personnel, après quelques semaines, et a agi sous ses ordres pour le commandement des opérations militaires sur ce front. Il a été nommé président suite au putsch du colonel Casado à Madrid en mars 1939 contre le gouvernement républicain de Negrin.
34. Luis Company a été emprisonné de 1934 à 1936 pour avoir été à la tête de la rébellion séparatiste catalane contre le gouvernement madrilène de droite.
35. La visite de Goldman et de Hanns-Erich Kaminski est décrite dans le livre de ce dernier Ceux de Barcelone, [Denoël, Paris, 1937 (réédition : Éditions Allia, Paris, 2003]
36. Il s’agit ici de Marc Rein, un correspondant à l’époque d’un journal social-démocrate suédois, arrêté au début d’avril 1937. Rafail A. Abramovich, une figure éminente des exilés mencheviques après la consolidation du pouvoir par les bolcheviques en Russie, écrivant encore et toujours en contact avec les clandestins anti-bolcheviques russes, fut une des cibles principales des purges staliniennes lors des procès des années 1930.
37. Kurt I.andau (1905- 1937?) était devenu un dirigeant de la gauche allemande pro-trotskiste opposée aux communistes, en 1923 et secrétaire de la vague organisation internationale rassemblant cette tendance. En 1931, il avait formé son propre groupe politique avant que de fuir le régime nazi deux ans plus tard. Il était arrivé en Espagne en novembre 1936 pour aider le POUM – bien que apparemment il n’était pas membre du Comité Directeur, comme le suggère ici Goldman . Néanmoins, les agents soviétiques et les communistes en général le décrivaient comme un acteur majeur de la "conspiration internationale trotskiste- fasciste". Il a été enlevé le 23 septembre 1937 et assassiné par la suite par la police stalinienne. Pour plus de détails, voir le récit de sa femme Katia Landau, "I.e Stalinisme: Bourreau de la révolution espagnole, 1937- 1938" Spartacus (Paris), n°40 (Mai 1971).
38. Andrés Nin (1892- 1937) fut d’abord un dirigeant de la CNT qu’il représentait lors du congrès fondateur du Komintern en Russie. Après son adhésion au communisme, il forma avec d’autres le Parti Communiste Espagnol et fut le secrétaire de l’Internationale Syndicale Rouge. A ce poste, il se rangea du côté de Trotski contre Staline et retourna en Espagne en 1931 pour organiser la gauche communiste d’opposition. En 1935, son groupe fusionna avec un autre pour former le POUM, avec Nin comme l’un des deux principaux dirigeants. Arrêté le 16 juin 1937, avec d’autres dirigeants du POUM dans une tentative communiste pour briser le parti en prouvant sa "responsabilité" dans les événements de mai et, pire encore, son rôle comme agent de la Gestapo, Nin fut exécuté le 20 juin 1937. Étant donné ses nombreux contacts à travers le monde et son prestige, sa disparition et le crime stalinien causèrent un scandale international.
39. Luxembourg était une dirigeante socialiste révolutionnaire , co-fondatrice du parti communiste en Allemagne. En a été assassinée en 1919 pour son rôle dans le soulèvement spartakiste de Berlin contre le régime socialiste bourgeois modéré établi à la fin de la première guerre mondiale. Proche de Trotski, par son tempérament et ses idées, elle fut dénoncée après sa mort comme trotskiste par Staline en 1932.
40. On peut trouver la description de son arrestation et de son emprisonnement dans son article cité note 37. En fait, la libération que Goldman mentionne ici n’a duré qu’une semaine. Elle fut arrêtée et emprisonnée de nouveau avant d’être expulsée d’Espagne.
41. voir chapitre I section II.
42. Goldman avait, à ma connaissance, des contacts directs très positifs avec tous ces écrivains européens, à l’exception de Gide et Silone .
43. George Padmore, de Trinidad, était une figure intellectuelle clé du début de la revendication de l’indépendance africaine et de l’unité pan-africaine. Avant d’adhérer au ILP, il était un important dirigeant du Komintern pour les affaires africaines.
44. John Dewey (1859 – 1952). Philosophe américain et éducateur progressiste dont les travaux ont eu quelque influence sur la conception de l’Ecole Moderne de Stelton, New Jersey. Il était un ami de Goldman et avait signé la pétition pour son retour en Amérique au début des années 1930. Il s’est battu également contre la menace d’expulsion de France de Berkman et a présidé la commission d’enquête sur les accusations de Staline envers Trotski.
45. Proche assistant de Trotski et chef de l’assaut contre le Palais d’Hiver de novembre 1917 à St. Saint-Pétersbourg, Vladimir Antonov-Ovseenko faisait partie du premier gouvernement de Lénine. En 1923, il s’est rangé du côté de Trotski contre Staline,puis s’est réconcilié avec ce dernier quelques années plus tard. Ironiquement, bien que sciemment sans aucun doute, Staline a envoyé l’ex-trotskiste à Barcelone comme consul soviétique à l’automne 1936, pour déstabiliser les "trotskistes", les anarchistes et les autres gauchistes hérétiques.Plus tard, il fut rappelé à Moscou et fusillé par ordre de Staline, comme Goldman s’y attendait.
46. Voir le chapitre suivant pour plus de commentaires sur comment l’Union Soviétique justifiait son engagement en Espagne dans une perspective internationale plus large. Fondamentalement, Staline souhaitait préserver le prestige et la puissance soviétique à travers un puissant mouvement communiste international.Néanmoins, il avait aussi conscience de la nécessité de s’allier avec l’occident contre les desseins agressifs nazis. La politique soviétique en Espagne était donc destinée à démontrer la solidarité progressiste internationale "anti-fasciste" et de limiter les ambitions allemandes à l’Europe de l’Ouest. En même temps, elle voulait faire pression sur la république espagnole pour qu’elle adopte une position modérée, comme contre-pouvoir relativement équilibré envers Franco, afin de ne pas effrayer la Grande Bretagne et la France. Cette dernière, avec un peu de chance, y serait attirée dans une alliance anti-fasciste qui la lierait avec la Russie contre l’Allemagne nazie sur une plus vaste échelle. D’autres objectifs étaient, comme le suggère Frank Mintz, d’acquérir une expérience militaire, d’entraîner les officiers de l’armée soviétique et de discréditer tout modèle alternatif de révolution susceptible d’affaiblir le monopole russe dans ce domaine. (L’Autogestion dans l’Espagne révolutionnaire Paris: François Maspéro, 1976) .
47. En octobre 1936, des agents soviétiques se sont arrangés avec Juan Negrin pour envoyer presque les deux tiers du trésor espagnol (environ 600 millions de $) en Union Soviétique pour les mettre "en lieu sûr" et assurer le paiement des livraisons soviétique. Mais ce transfert secret laissait en réalité l’Espagne républicaine sans réel pouvoir de négociation; Staline avait déclaré au Politburo que l’Espagne ne reverrait jamais son or (Bolloten, pp. 164-70.)
48. Carlo Tresca (1879-1943). Anarcho-syndicaliste italiano-américain. Il fut un anti-fasciste en vue qui participa à la commission d’enquête en 1937 qui innocenta Trotski des "crimes" contre Staline et l’Union Soviétique. Il collecta des fonds et des armes à New York pour la CNT. Voir ses biographies par Dorothy Gallagher, All the Right Enemies: The Life and Murder of Carlo Tresca (New Brunswick: Rutgers University Press, 1988) et Nunzio Pernicone, Carlo Tresea: Portrait of A Rebel (New York: Palgrave Macmillan, 2005) .
49. Lors du massacre de Shanghai en 1927, le dirigeant nationaliste Chiang Kaï-chek, militaire lui même formé en Russie deux ans plus tôt, autorisa le meurtre de ses "alliés" communistes ouvriers qui s’étaient révoltés contre l’ennemi commun, en théorie, un seigneur de guerre de droite. Ensuite, Chiang a affirmé qu’il avait éliminé la principale menace contre le mouvement nationaliste dans son ensemble. Ce fut vrai temporairement. De ce point de vue, les communistes chinois dans les villes jouèrent un rôle secondaire, surpassés par les efforts non orthodoxes de Mao Tse-Tung et d’autres, qui organisaient des zones libérés dans les campagnes.
50. Pour lutter contre la belligérance japonaise croissante en Extrême-Orient (y compris des attaques contre la Russie même), et pour garantir les intérêts politiques et économiques de l’occident en Chine (toujours à travers la conception d’une alliance anti-fasciste), Staline ordonna en 1935 au Parti Communiste Chinois, et à son Armée Rouge indépendante, de s’allier avec Chiang Kai-shek, son ennemi dans la guerre civile, dans un second front uni politico-militaire contre les japonais. Néanmoins, la subordination de l’Armée Rouge vis à vis des nationalistes fut beaucoup plus théorique que concrète.
51. Voir note 32 ci-dessus
52. Maria Spiridonova (1884- 1941). Révolutionnaire russe et membre dirigeante du Parti Socialiste Révolutionnaire. A 19 ans, elle avait assassiné le général tsariste Loujenowsky et avait été déportée en Sibérie. Elle fut libérée après le renversement du gouvernement tsariste. Bien que nommée par les bolcheviques présidente de l’assemblée constituante en 1918, elle fut arrêtée en juillet de la même année et déportée en raison de son opposition et de son rôle dans l’assassinat de l’ambassadeur allemand en Russie ? Elle fut arrêtée et déportée à maintes reprises jusqu’à ce que Staline ordonne son exécution en 1941.
53.En plus de Living My Life (Vol. II) et de My Disillusionment… de Goldman , pour plus de détails sur cette répression, voir Maximoff, The Guillotine at Work (Cienfuegos Press, 1979) ; Avrich, The Russian Anarchists; et Voline, The Unknown Revolution.
54. Elle fait référence ici au gouvernement britannique.
55. Comme cela s’est passé en effet en août 1939.
56. Le premier mai 1938, le premier ministre Negrin a publié une liste de 13 points énumérant les objectifs de guerre républicains, visant, par leur caractère modéré, à apaiser le France et la Grande Bretagne afin d’obtenir leur éventuelle médiation en vue d’un cessez-le-feu avec Franco. Le programme encourageait la propriété capitaliste (à travers de grosses sociétés) et promettait essentiellement le retour à la situation de l’Espagne républicaine avant la guerre civile. Ce document creusa en fait un fossé significatif et toujours plus grand entre une FAI critique et une direction cénétiste désireuse de soutenir Negrin jusqu’au bout Le débat suscité par les 13 points est examiné en détail dans La CNT...III, 89-99 de Peirats et, dans une moindre mesure, dans son Anarchists in the Spanish Revolution, pp. 291-94.
57. Concernant la première accusation, voir la note 32 ; la seconde est présentée en détail dans La CNT... de Peirats,, ch.3, Voir aussi en ce qui concerne les interférences communistes et gouvernemental dans le secteur industriel autogéré Leval, Espagne libertaire, pp. 247-49, 367-72, 376 ; Semprun - Maura, Revolution et contre-révolution..., ch.4; et Richards, Lessons..., ch.10.
58. Comme déjà mentionné, le meilleur matériel allait aux unités communistes, alors que les troupes d’orientations politiques différentes recevaient le reliquat, y compris des fusils suisses de 1886 et des fusils et munitions provenant de la guerre russo-japonaise de 1904 (Mintz, p.352; Paz, p, 418) ,
59 Journal du Parti Communiste Français.
60 Un fasciste espagnol .
61 Police secrète de l’Allemagne nazie.
62. Le 23 décembre 1938 (Thomas, The Spanish Civil War, p.570) .
63. Vraisemblablement une lettre de Santillan du 14/3/39 à Goldman (RAD) dans laquelle ces détails sont communiqués,
64. Des compte-rendus sur la trahison de Staline en Espagne étaient déjà apparus le printemps précédent dans The American Mercury, "Escape from Loyalist Spain" (Avril 1939) était une courte description personnel d’un ancien combattant des Brigades Internationales, Bill Ryan. La critique la plus détaillée, très proche des nombreuses analyses de Goldman est "Russia's Role in Spain" (Mai 1939) par Irving Ptlaum, un journaliste de United Press qui se trouvait en Espagne jusqu’à mi-1938. Des révélations importantes, du côté communiste, qui validaient les critiques de Goldman dans ce chapitre ont été émises notamment par le général Walter Krivitsky , I Was Stalin's Agent (London: Hamish Hamilton, 1940) et Jesus Hernandez, Yo, ministro de Stalin en Espana (2nd ed., Madrid: NOS, 1954) , Krivitsky était le chef du renseignement militaire en Europe de l’Ouest avant qu’il ne s’y réfugie à la fin de 1937; Hernandez était un dirigeant en vue du Parti Communiste Espagnol jusqu’à sa rupture avec lui après la seconde guerre mondiale. 178 VISION ON FIRE
65. Elle fait référence ici à ses prédictions antérieures selon lesquelles Staline signera un pacte avec Hitler.
66. E.H Carr, Karl Marx: A Study in Fanaticism (London: J. M. Dent and Sons, Ltd.1934).
67. Concernant le comportement personnel de Marx, voir aussi le livre de Jerrold Seigel, Marx's Fate: The Shape of a Life (Princeton : Princeton University Press. 1978) .
68. Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) fut l’écrivain anarchiste le plus en vue du dix-neuvième siècle en Europe. En plus de ses critiques anti-autoritaires de la société ("La propriété, c’est le vol" une phrase célèbre avec laquelle il commence un des ses livres) il a aussi formulé une vision utopique d’une société mutualiste décentralisée basée sur des communes et coopératives fédérées et l’absence d’état. Ses écrits et ses initiatives personnelles ont inspiré le premier développement significatif d’un mouvement anarchiste en Europe, lui-même responsable de la création de la Première Internationale et, plus tard, de la proéminence de Bakounine. Sur les démêlés de Proudhon avec Marx, voir The Poverty oj Philosophy de Marx , George Woodcock, Pierre­Joseph Proudhon : His Life and Work (New York: Schocken Books,1972) ; Carr, Karl Marx... ; et une étude intéressante par Paul Thomas, Karl Marx and the Anarchists (London: Routledge and Kegan Paul, 1980) .
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Emma Goldman et l’homosexualité - I

Messagede digger » 19 Oct 2014, 10:04

Traduction extraite de Free Comrades:Anarchism and Homosexuality in the United States, 1895-1917 Terence Kissack AK Press 2008 pp 133 - 152
https://libcom.org/files/Kissack%20-%20Free%20Comrades%20-%20Anarchism%20and%20Homosexuality%20in%20the%20United%20States,%201895-1917.pdf

NDT préliminaire
: Cette traduction, comme les autres, n’est pas féminisée et je m’en excuse, surtout pour un tel sujet. Mais cette féminisation orthographique et grammaticale représente un surcroît de travail devant lequel j’abdique lâchement. Elle est présente dans l’intention.

Parmi les anarchistes radicaux sur les questions sexuelles, Emma Goldman était la consommatrice et la distributrice la plus insatiable de sexologie. Elle était une participante enthousiaste à des débats sur le sexe, assistait à des conférences de psychologues, sociologies et autres spécialistes, et se liait d’amitié avec les porte-paroles de cette nouvelle science. Cela ne signifie pas qu’elle était toujours d’accord avec ce qu’elle entendait ou lisait. Elle pouvait être une critique acerbe et écrivit une fois à Ben Reitman, en 1912, que la conférence du Dr. Stanley Hall sur la "Prophylaxie Morale" était "horrible." Hall était le psychologue américain en vue du moment, connu principalement pour son livre Adolescence: Its Psychology and Relations to Physiology, Anthropology, Sex, Crime, Religion and Education. Alors qu’elle appréciait que Hall "avait souligné l’importance du sexe,", lui prêtant "presque autant de crédit que moi", elle avait été déconcertée par le fait que la conférence soit introduite par un pasteur et l’affirmation de Hall, "Nous avons besoin d’éducation sexuelle pour préserver le christianisme, la moralité et la religion."23 Ce lien entre religion, mœurs sexuels et règles était un anathème pour Goldman. Elle respectait les travaux de Hall dans le domaine de la psychologie mais elle "était désolée pour les américains qui acceptaient des trucs enfantins comme des informations qui font autorité."24 Malheureusement pour les américains, la présentation de Hall était représentative de la pensée sexuelle de l’époque parmi les spécialistes du pays. Comme ses camarades, Goldman était plutôt déçu par les sexologues américains et les citait rarement, sinon pour réfuter leurs travaux.

Emma Goldman avait une nette préférence pour les sexologues européens, particulièrement pour Carpenter, Ellis et Magnus Hirschfeld, qu’elle considérait tous comme des critiques sociaux et des dissidents. Elle était particulièrement en accord sur leur vision libérale de l’homosexualité. Elle avait écrit à Ellis qu’elle s’était procurée son livre, Sexual Inversion, en 1899, peu après sa publication, et qu’elle le considérait comme l’un des ses "plus grands trésors". Sexual Inversion (coécrit en réalité par John Addington Symonds, mais dont le nom avait été retiré après sa mort parce que ses héritiers avait refusé qu’il ne soit associé à ce livre), fut un des premiers ouvrages en langue anglaise à traiter des relations entre même sexe. Ellis était plus positif envers les sujets de ses études que beaucoup de ses contemporains. Selon les termes de Vern Bullough, il "veillait à éviter tout langage se rapportant à une pathologie" et essayait de mettre en avant "l’accomplissement des homosexuels".25 Goldman réagissait favorablement à l’approche de Ellis. "J’ai suivi vos travaux," lui écrit-elle, "j’ai lu presque tout ce que j’ai pu trouver et l’ai présenté à tous les gens avec qui j’ai pu être en contact à travers mes conférences."26 Goldman identifiait Ellis et sa famille idéologique comme faisant partie d’un mouvement plus large en faveur de la justice sociale, auquel elle s’identifiait et aidait à promouvoir. En aidant à mieux faire connaître Sexual Inversion, Goldman pensait qu’elle aidait à l’amélioration du statut social et éthique des femmes et des hommes au sujet duquel Ellis écrivait. Elle avait pu être attirée principalement par les travaux de Ellis parce que ceux-ci étaient indirectement liés avec l’anarchisme.

Lorsque Sexual Inversion parut en Angleterre, il fut publié par la même presse que celle utilisée par la Legitimation League, un groupe anarchiste pour la réforme sexuelle, qui plaidait pour l’amour libre et la fin de l’ostracisme social envers les enfants illégitimes et leurs mères. La était présente dans les librairies et publiait un journal intitulé The Adult. La police, convaincue que la ligue avait pour objectif de détruire la moralité anglaise, surveillait les activités du groupe et la publication des travaux de Ellis lui offrit l’occasion de s’y attaquer. En 1898, un policier en civil acheta un exemplaire de Sexual Inversion à George Bedborough, l’éditeur de The Adult qui travaillait à la librairie de la Legitimation League. Selon Ellis, la police espérait "supprimer la Legitimation League et The Adult en les identifiant à mon livre Sexual Inversion, un livre obscène évidemment, selon eux."27 Ellis apprit l’arrestation de Bedborough, accusé de vendre Sexual Inversion – décrit par la police comme " un écrit obscène, pervers, grivois et scandaleux" – par un télégramme envoyé par un anarchiste américain, Lillian Harman, qui avait été élu président de la Legitimation League en 1897. Bien que la League ait été sévèrement affectée par les actions policières, Ellis ne se laissa pas décourager et continua à conduire et publier ses recherches. Cette imbrication complexe entre Ellis et les anarchistes anglais a bien pu incliner Goldman à identifier les vues et les opinions de celui-ci avec les siennes.28

Goldman considérait que le travail de ceux qu’elle identifiait comme sexologues progressistes s’intégrait sans problème aux objectifs plus larges de l’anarchisme. Comme eux, elle pensait que l’étude scientifique de la nature humaine était une étape indispensable dans la marche vers la liberté. Goldman alla jusqu’à qualifier Carpenter et Ellis d’anarchistes. Ce n’était pas une interprétation nouvelle puisque Carpenter avait été associé à l’anarchisme par Lloyd et Tucker auparavant. Carpenter cultivait ses affinité avec les anarchistes en aidant Pierre Kropotkine dans ses recherches pour son livre Fields, Factories and Workshops et en contribuant et collaborant par un article très flatteur à un numéro spécial de Mother Earth, célébrant la vie et l’œuvre de Kropotkine. Ellis, malgré son histoire commune avec la Legitimation League, était moins enclin à s’allier avec les anarchistes. Lorsqu’on lui faisait part de l’opinion qu’avait Goldman de lui, il s’en démarquait. Mais ce refus d’être qualifié d’anarchiste ne la dissuadait pas."Je suis étonnée" écrivait-elle à son ami Joseph Ishill, "par la déclaration de Ellis selon laquelle il n’est pas anarchiste parce qu’il n’appartient à aucune organisation." Goldman louait la "vision philosophique" de Ellis qu’elle considérait "infiniment plus étendue et importante que celle de beaucoup de monde qui s’affiche comme anarchistes."29 Ellis était un anarchiste dans l’esprit, sinon par le nom.

A travers son intérêt pour les travaux des sexologues, Goldman était en contact avec les idées médicales et psychologiques contemporaines sur l’homosexualité. En 1895, elle était à Vienne pour suivre une formation d’infirmière avec un accent particulier sur l’obstétrique et la gynécologie, lorsqu’elle entendit parler d’une conférence sur l’homosexualité. Celle-ci, délivrée par le "professeur Bruhl," eut un impact important sur elle, puisque c’était apparemment la première fois qu’elle entendait traiter de manière scientifique les relations entre même sexe. Dans un premier temps, cependant, Goldman trouva "désorientant" le discours du docteur. Dans sa présentation, Bruhl "parlait d’uranistes, de lesbiennes, et autres sujets étrange." Cela constitua l’initiation de Goldman à la terminologie émergente de la sexologie concernant l’homosexualité, et, au cours des décennies suivantes, elle deviendra tout à fait familière avec ces termes nouveaux. A l’époque, ils étaient novateurs. Les membres de l’auditoire, dont beaucoup exprimaient leur identité sexuelle par une inversion de genre, avaient également fasciné Goldman. Cet auditoire, se souvient-elle, "était étrange" , constitué "d’hommes à l’apparence féminine, avec des manières coquettes et de femmes clairement masculines, avec des voix graves." La conférence de Bruhl initia Goldman au langage médical et psychologique émergent et de plus en plus développé de la différence sexuelle. En observant l’auditoire, elle apprit aussi la sémiotique de l’identification sexuelle que les "uranistes " et les "lesbiennes" s’étaient confectionnés.30

La littérature sur la sexologie a eu un grand impact sur comme Goldman a conceptualisé sa vision politique de l’homosexualité. Elle a assimilé la vision du monde des sexologues, en parlant des homosexuels comme d’une catégorie distincte de l’humanité : une identité qui présentait des manifestations psychologiques, sociales et culturelles. Elle a employé le langage de la sexologie -"homosexuels," "invertis," "types intermédiaires," et "homosexualistes" – dans ses écrits et conférences. L’usage de termes inconsistants reflète le fait que Goldman n’adhérait pas à un cadre dominant ou courant d’idées précis. Lorsqu’elle est venue à la littérature sur la sexualité, elle était une lectrice éclectique. Néanmoins, on ne peut pas sous-estimer l’importance de l’analyse sociale et politique qu’apportait Goldman à chaque question sociale. Les discours qui ont modelé son approche de la sexualité reflétaient à la fois le discours médical et psychologique spécialisé et les courants de pensées politiques plus larges dans lesquels elle évoluait. Elle était attiré par les sexologues dont le travail correspondait le mieux avec ses idées politiques de base. Elle avait l’habitude de penser en termes de groupes opprimés: la classe ouvrière, les femmes, les minorités ethniques. Hutchins Hapgood disait de Goldman qu’elle "percevait toujours quiconque mal vu par la classe moyenne, que cela soit à tort ou à raison, comme des victimes d’un ordre social injuste."31 Goldman, qui ne se sentait jamais aussi vivante que lorsqu’elle défendait les opprimés, était prédisposée à considérer les homosexuels comme un groupe social opprimé. Ils formait un autre groupe de "parias" qui avait besoin d’un champion 32

Comme Tucker, Goldman et ses camarades ont contribué à faire circuler aux États-Unis la littérature sur la sexologie qu’ils admiraient. Les propres écrits et conférences de Goldman sur l’amour et la sexualité faisaient de fréquentes références aux travaux de Edward Carpenter, Havelock Ellis et Magnus Hirschfeld, contribuant à les faire connaître dans ses auditoires. Carpenter, Ellis, et d’autres livres de sexologues étaient vendus lors de ses tournées de conférences et étaient offert en bonus à ceux qui s’abonnaient à Mother Earth. En 1912, par exemple, les abonnés qui envoyaient 5,00$ recevaient Prison Memoirs de Berkman; What is Property de Proudhon ;The Bomb de Frank Harris ; Russian Literature de Kropotkine et de Love's Coming of Age de Edward Carpenter"33 Le livre de Carpenter et les Mémoires de Berkman incluaient tous les deux un contenu substantiel d’érotisme entre même sexe. Ceux qui s’abonnaient à Mother Earth se voyaient donc offrir une bibliothèque relativement riche en littérature traitant de l’homosexualité. En outre, de nombreux numéros de Mother Earth contenaient des publicités qui présentaient à la vente " des ouvrages importants sur la sexualité" et "une littérature sur l’anarchisme et la sexualité". Les lecteurs du numéro de novembre 1915 de Mother Earth pouvaient commander le livre de August Forel The Sexual Question: A Scientific, Psychological, Hygienic and Sociological Study of the Sex Question,, un ouvrage qui, selon la publicité, traitait de "l’homosexualité ... et autres pratiques sexuelles importantes."34 Le journal de Goldman et ses tournées de conférences constituaient des canaux importants pour la dissémination de la littérature sur la sexologie.

En plus de faire de la publicité pour leurs ouvrages, Mother Earth publiaient des articles de sexologues ou écrits par des non-anarchistes radicaux en matière de sexualité. En 1907, le journal contenait un article écrit par le Dr. Helene Stocker intitulé "The Newer Ethics." Stocker était une féministe allemande qui soutenait la réforme de la loi sur le divorce, la libre circulation de l’ information sur la contraception et l’accès légal à l’avortement, et était également membre du Scientific-Humanitarian Committee de Magnus Hirschfeld, le groupe allemand pour les droits des gays. "The Newer Ethics" est une étude de la "question sexuelle" à la lumière des travaux du philosophe Friedrich Nietzsche. Même si Stocker ne traite pas directement de la question de l’homosexualité dans son essai, elle soutenait – de manière remarquablement semblable à Carpenter – qu’en matière d’amour, les gens ne devraient pas "se plier servilement aux coutumes." Selon Stocker, les travaux de Nietzsche "enseignent la beauté et la pureté de l’amour, qui, pendant des centaines d’années, a été stigmatisé comme vicieux par l’imagination malsaine de l’église." Les gens, soutenait Stocker, devaient poursuivre leur passion sans culpabilités. La nouvelle éthique, écrivait-elle "s’attaque à la racine des vieilles et confuses notions, qui assimilent la 'moralité' avec la crainte des normes conventionnelles et la 'vertu' avec l’abstinence de relations sexuelles."35 Même si elle ne se qualifie pas d’anarchiste, les vues qu’elle exprimait dans "The Newer Ethics" étaient en accord avec celles des anarchistes radicaux en matière de sexualité.

Plusieurs des camarades de Goldman partageaient son intérêts pour la sexologie, l’homosexualité et son approche politique. Ben Reitman, son amant durant les années où elle s’est intéressé le plus à ces sujets, a été particulièrement important à cet égard. Selon Candace Falk, "Ben avait toujours été fasciné par et compréhensif envers l’homosexualité."36 Il y fut confronté très jeune. Lorsqu’il avait douze ans, il a commencé à parcourir le réseau ferroviaire, fréquentant des hommes et des garçons qui voyageaient de ville en ville pour chercher du travail. Ce milieu très largement masculin était caractérisé par une culture sexuelle rustique, où les comportements homosexuels n’étaient pas rares.37 Cette expérience précoce de la sous-culture sexuelle des travailleurs saisonniers, clodos et hobos semble avoir marqué Reitman; il a gardé, tout au long de sa vie, un intérêt pour la vie qu’il avait mené dans sa jeunesse. A la fin des années 1930, par exemple, Reitman publia un livre, Sister of the Road: The Autobiography of Box-Car Bertha as Told to Ben Reitman, qui recensaient des "homosexualistes marquées" comme une des catégories de femmes qui prenaient la route.38 Lorsque Reitman devint médecin, il continua à évoluer dans des milieux sociaux où l’homosexualité était courante. Il a vécu à la marge de la société respectable. Son biographe écrit que "des types de la pègre et des sans-bris fréquentaient le cabinet de Ben, tout comme des prostituées, des maquereaux, des accrocs à la drogue et pervers sexuels."39 Étant donné leur intérêt mutuel pour l’homosexualité et la sexologie, il est probable que Reitman partageait ses observations personnelles et son savoir avec Goldman.

Les interventions les plus notables de Goldman concernant les questions homosexuelles étaient ses conférences.Celles-ci étaient un outil clé utilisé à la fois par les anarchistes et les sexologues dans leurs tentatives de propager leurs idées. Goldman était une oratrice convaincante dont la présence sur l’estrade, selon Christine Stansell, était "aux dires de tous, hypnotique."40 Bien qu’elle fut décrite comme une démagogue par la presse populaire, ses qualités d’oratrice résultaient de sa volonté de traiter des sujets controversés – comme la sexualité – de manière dépassionnée. Cela ne signifie pas qu’elle n’était drôle. Lorsqu’elle a donné une conférence sur la "sexualité" au collège de Harry Kemp à Kansas City, "la salle était bondée d’une foule attirée par la curiosité". Ceux qui était venus pour assister à un spectacle furent sans doute déçus, puisqu’elle ne traita pas le sujet de manière sensationnaliste. Selon Kemp, Goldman "commença en partant du principe qu’elle ne parlait pas à des idiots et des crétins,mais à des hommes et des femmes à l’esprit mûr," mais lorsque un des professeurs sauta sur ses pieds pour dénoncer son langage trop cru, elle répondit en se moquant du gardien de la morale scandalisé. Dans un accès de colère, le professeur hurla"Honte à toi, femme, n’as tu pas honte?" Les cris du professeur indigné réveillèrent les étudiants qui, écrit Kemp, "se mirent à hurler avec une joie indescriptible. " Goldman participa à leur hilarité et "rit jusqu’à ce que les larmes lui montent aux yeux." Selon Kemp, "les quatre jours où elle resta [sur le campus], ses conférences étaient pleines à craquer."41

Goldman donna la plupart des ses conférences sur l’homosexualité en 1915 et en 1916. Il n’y a pas de raison claire sur le fait que ces années marquent l’apogée de son intérêt envers cette question, mais il est possible que le radicalisme accru de ces années de guerre créait un contexte dans lequel elle pensait pouvoir parler de sujets controversés. Bien avant que l’Amérique n’entre en guerre en 1917, le climat politique aux États-Unis était envenimé par la conflagration qui consumait l’ Europe. Le pays était déchiré par les débats concernant l’intervention, le pacifisme et la politique de l’empire. Dans cette atmosphère surchauffée, Goldman traitait un large éventail de sujets, incluant l’homosexualité. On pourrait faire une comparaison avec la fin des années 1960 et le début des années 1970, lorsque la guerre du Vietnam, la montée de la Nouvelle Gauche, le virage vers le Black Power et les variantes radicales du féminisme, reliés entre eux de manière complexe, créèrent un contexte politique et culturel dans lequel les gays et lesbiennes se radicalisèrent.42

Ce fut le moment fort de ses conférence sur l’amour entre même sexe, mais elle avait évidemment traité le sujet dans des conférences avant 1915 . En 1901, par exemple, le journal Free Society avait publié un compte-rendu d’une conférence qu’elle avait donné à Chicago concernant l’aspect moral et éthique de l’amour entre même sexe. Lors de celle-ci, Goldman "a soutenu que tout acte auquel prennent part deux individus consentants n’est pas du vice. Ce qui est habituellement condamné hâtivement comme du vice par des individus irréfléchis, comme l’homosexualité, la masturbation, etc., devrait être considéré d’un point de vue scientifiques, et non pas de manière moralisatrice."43 L’ argument de Goldman en 1901 – selon lequel des relations et des comportements consensuels qui ne causent aucun tort à d’autres ne devraient pas être réglementés – constituait le message de base de toutes ses interventions sur le sujet de l’homosexualité. Elle considérait cette analyse – basée sur ses lectures sur la sexologie - comme un point de vue scientifique et non moraliste. Lors de la seconde décennie du vingtième siècle, les conférences de Goldman étaient plus qu’une simple défense de l’homosexualité. Elle commença à parler comme une autorité sur le sujet; Ses conférences étaient des cours d’éducation sexuelles. Ses points de vues sociologiques et psychologiques sur l’homosexualité transparaissaient dans le contenu de ses thèmes et c’était à partir de ceux-ci qu’elle traitait le sujet lors de ses conférences dans les années juste avant la guerre.

Comme les sexologues qu’elle admirait, Goldman tirait la plupart de ses informations sur l’attirance entre même sexe de ses propres observations et analyses sociales. Elle reconnaissait qu’elle avait appris beaucoup de ce qu’elle savait au sujet de l’homosexualité par ses amis et relations. En 1915, elle avait écrit à une amie, l’encourageant à assister à sa conférence sur "le sexe intermédiaire... parce que j’en parle sous un angle totalement différent de celui de Ellis, Forel, Carpenter et autres, et cela principalement à cause de la documentation que j’ai rassemblé durant la dernière demie douzaine d’années à travers mes contacts personnels avec les types intermédiaires, ce qui m’a conduit à collecter une documentation des plus intéressante."44 Les relations personnelles de Goldman avec les "types intermédiaires" – un terme que Carpenter utilisait pour décrire les homosexuels – enrichissaient sa compréhension de la sexualité et pourraient bien lui avoir donné l’élan pour développer ce thème, qui n’était auparavant qu’un sujet parmi de nombreux autres traités lors de ses conférences.

Les conférences de Goldman étaient souvent le moyen de rencontrer des "types intermédiaires" avec lesquels elle se liait d’amitié. En 1914, Goldman rencontra Margaret Anderson qui était venue l’écouter. Le radicalisme sexuel fut l’élément clé de l’attirance de Goldman pour Anderson. Selon cette dernière, Goldman, "dont le nom suffisait, en ces temps-là à provoquer un frisson" était "considérée comme un monstre, une défenseuse de l’amour libre et des bombes."45 Pour Anderson, qui avait elle-même emprunté la voie de la rébellion bohème, une aura de danger entourait Goldman qui participait à sa fascination pour elle. Anderson la présentait à son amante, Harriet Dean, avec qui elle publiait The Little Review, un journal d’art et de culture. Goldman décrivit les deux comme un couple classique de lesbiennes, bien qu’elle n’ait pas utilisé le terme. Selon elle, Dean "était athlétique, d’apparence masculine, réservé et complexée. Margaret, au contraire, était féminine à l’extrême, débordante constamment d’enthousiasme."46Dean et Anderson s’impliquèrent dans le militantisme politique de Goldman et les controverses qu’il suscitait. Les deux femmes aidèrent à organiser les conférences à Chicago, en vendant des places devant les locaux de The Little Review. La famille de Dean, qui vivaient dans cette ville, étaient mortifiés. Ils proposèrent de payer les frais d’imprimerie associés aux conférences de Goldman, si celle-ci acceptait de ne pas parler d’amour libre. L’anarchisme, semble t-il, était un sujet acceptable de conversation, mais l’amour libre dépassait les bornes. La famille Dean semblait ne pas avoir assimilé le fait que l’amour libre et l’anarchisme était, pour beaucoup , la même chose. De manière surprenante, ils n’avaient pas fait d’objection envers l’intention de Goldman de parler sur le sujet du "sexe intermédiaire". Il est possible qu’ils ignoraient la tenue de la conférence ou qu’ils n’avaient pas compris son sujet à partir de son intitulé. Ou peut-être ne percevaient-ils pas la relation entre Dean et Anderson comme étant de nature sexuelle, ou encore, la voyait-il comme une variante du Mariage de Boston* qui était chose courante parmi les femmes actives de l’époque. Il est aussi possible, bien que improbable, étant donné l’horreur avec laquelle ils avaient réagi à l’idée de voir le nom de la famille associé à l’amour libre, qu’ils avaient compris que Dean et Anderson étaient amantes, mais que cela leur était égal. Quoi qu’il en soit, Goldman refusa de modifier le sujet de sa conférence et Dean et Anderson se rangèrent de son côté.

Anderson et Dean étaient attirées par l’anarchisme parce qu’il promettait une liberté psychologique, sociale et sexuelle. "L’anarchisme," proclamait Anderson, "était expression l’ idéale pour mes idées sur la liberté et la justice." En peu de temps, les pages de The Little Review se remplirent déloges sur l’anarchisme et Goldman fut invitée à y contribuer. Elle rendit la pareille, encourageant les lecteurs de Mother Earth, "à s’abonner à la revue de Margaret C. Anderson." Elle considérait Dean et Anderson comme des camarades radicales qui associaient l’art et le militantisme dans une tentative pour créer de nouvelles relations sociales . Elle faisait l’éloge de The Little Review, comme étant "une revue dédiée à l’art, la musique, la poésie, la littérature et le théâtre", qui avait une approche de ces sujets "non pas d’un point de vue de l’art pour l’art mais dans un souci de faire retentir le thème majeur de la rébellion dans la démarche créative."47 La vie sexuelle non conventionnelle de Anderson et Dean faisait partie de leur rébellion. "Avec une forte personnalité," observait Goldman, "elles ont brisé les chaînes de leur milieu classe-moyenne pour se libérer de l’esclavage familial et des traditions bourgeoises."48

Il est impossible de savoir combien d’admirateurs de Goldman étaient gays ou lesbiennes, mais Dean et Anderson n’étaient certainement pas les seules homosexuelles à avoir été attiré par elle. Emma Goldman recevait aussi l’appui d’un homme du New Jersey, nommé Alden Freeman, un homme fortuné qui vivait à East Orange. En 1909, il avait choqué ses voisins en offrant sa propriété à Goldman alors que les autres lieux lui étaient fermés. Goldman donna sa conférence devant un large auditoire enthousiaste. Pour Freeman, c’était un acte d’une profonde résonance personnelle. Selon Will Durant, ami à l’époque à la fois de Freeman et de Goldman, "Freeman ... montrait sa liberté envers la tradition en accueillant une conférence de Goldman sur le théâtre moderne dans la grange de sa propriété." D’après lui, la raison de l’hospitalité surprenante de Freeman était que c’était un "homosexuel, mal à l’aise dans la société hétérosexuelle autour de lui". En tant qu’homosexuel, Freeman se sentait aliéné alors "il sympathisait ... avec des rebelles et les aidait dans leurs projets."49 Il existait une relation étroite, suggère Durant, entre ses sentiments de différence sexuelle et son intérêt et son soutien à l’anarchisme. Après la conférence dans la grange, Freeman soutint financièrement et resta en contact avec elle même après son exil hors des États-Unis.

D’autres semblent avoir pensé comme Freeman. Il existe une histoire fascinante sur l’influence qu’ont eu les conférences de Goldman sur Alberta Lucille Hart. Bien que née femme en 1892, Hart avait choisi de vivre comme un homme. L’anarchisme a joué un rôle dans ce processus spectaculaire de transformation personnelle. Hart a connu des difficultés avec son identité et son entourage. En 1916, "[Hart] avait assisté à de nombreuses conférences de Emma Goldman et devint très intéressé par l’anarchisme."50 Les conférences et des recherches plus approfondies sur l’anarchisme ont donné un élan supplémentaire à sa décision de vivre sa vie comme il l’entendait. Il déménagea plus tard dans une nouvelle ville où il se maria avec une femme et poursuivit une carrière de médecin. C’était à ce genre de décision individuelle que parlaient les idées de Goldman. Sa défense intransigeante du droit de l‘individu avait plu à Hart à un moment crucial de sa vie. Du fait de sa volonté de parler au nom des homosexuels et d’ autres considérés comme déviants, elle semblait attirer spécialement ces hommes et ces femmes dont les désirs ou l’identité sexuels les faisaient se sentir "mal à l’aise" dans la société où ils/elles vivaient.

La relation la plus intéressante entre Goldman et l’une de ses admiratrices est le cas de Almeda Sperry. Les deux femmes se sont rencontrées après une conférence de Goldman sur la prostitution. Une femme de la classe ouvrière, qui vivait dans la ville industrielle de New Kensington, en Pennsylvanie, Sperry avait à la fois des amants masculins et féminins et des opinions politiques aussi non conventionnelles que sa vie sexuelle. Inspirée par Goldman, Sperry se lança dans le mouvement anarchiste. Elle y milita sans relâche pendant de nombreuses années, aidant Goldman dans ses efforts pour propager les idées anarchistes. En 1912, par exemple, elle aida à trouver une salle pour une conférence de Goldman à New Kensington et écrivit à une amie, "Tu devrais venir, Emmy, parce que les gens ont affreusement besoin de toi."51 Sperry distribuait avec enthousiasme de la littérature anarchiste :"Je vais établir une liste de toutes les personnes radicales de cette vallée," écrivit Sperry à Goldman, "et j’ai l’intention de leur rendre visite à tous! Je veux faire de mon endroit le quartier général de la littérature anarchiste dans la Alleghen Valley et je réussirai."52 En même temps que l’intérêt de Sperry pour l’anarchisme grandissait, il en était de même de ses sentiments pour Goldman. Cela se révéla être une source de conflit entre les deux femmes - Sperry voulait une relation plus profonde alors que Goldman résistait. Sperry était aussi enthousiaste dans sa quête de Goldman qu’elle l’avait été dans la distribution de littérature anarchiste. Dans une lettre particulièrement parlante, elle écrivait que Goldman lui était apparue en rêve. L’imagerie en était profondément érotique:

"Tu étais une rose, une grande rose jaune, rose au milieu, mais les pétales étaient rabattus les uns sur les autres, si serrés. Je les ai suppliés de me céder le passage et j’ai porté la rose à mes lèvres pour que mon souffle chaud les persuade de s’ouvrir. Doucement, doucement, ils se sont ouverts, révélant une grande beauté – mais le centre rose virginal de la fleur ne s’est pas ouvert jusqu’à ce que les larmes jaillissent de mes yeux et il s’ouvrit soudainement dévoilant en son centre une goutte de rosée. J’ai bu la rosée et mordu le cœur de la fleur. Les pétales sont tombés sur le sol un à un. Je les ai écrasés avec mon talon et leur odeur m’a suivie lorsque je suis partie."

L’érotisme violent du rêve de Sperry – un mélange de désir et d’hostilité -est caractéristique de ses échanges avec Goldman. Sperry semble fâchée que celle-ci ne partage pas son désir passionné. Cela ne veut pas dire qu’elle était totalement indifférente Sperry – elle l’étreignait et l’embrassait, mais le sens de ses attitudes n’est pas clair. Même si il existe quelques indications pour que, selon le terme de Blanche Wiesen Cook, Goldman aurait pu "faire une expérience" avec Sperry, il est plus probable qu’elle ne donnait pas à ces gestes le même sens qu’elle.53 Comme l’écrit Jonathan Ned Katz, "les lettres montrent que Goldman répondait à l’affection de Sperry, quoique avec moins de passion et de besoin désespéré."54 Le ton des dernières lettres de Sperry – leur caractère baroque, insistant – témoigne d’une grande frustration érotique. Sperry voulait approfondir son contact physique avec Goldman, mais celle-ci résistait. L’imagerie torturée du rêve de Sperry révèle comment elle a vécu le fait que Goldman refuse ses avances.

Malgré l’ambivalence de ses sentiments envers elle, Sperry fascinait Goldman. Elle l’avait présentée à ses amis, y compris à Hutchins Hapgood et Ben Reitman (qui interprétait certainement l’intérêt de Goldman pour Sperry comme étant de nature sexuelle). Celui-ci, dont l’aventurisme sexuel était célèbre, proposa à Sperry de se joindre à lui et à Hapgood pour faire l’amour à trois. Sperry, dégoûtée par la proposition de Reitman refusa. Alice Wexler affirme que Reitman était motivé, au moins en partie, par son attrait pour Hapgood, remarquablement bel homme.55 Qu’il était aussi intéressé pour coucher avec Hapgood que avec Sperry. Goldman niait avoir une attirance sexuelle pour elle, mais elle était clairement enthousiaste envers sa nouvelle amie, la décrivant à Nunia Seldes comme "la femme américaine la plus intéressante que j’ai jamais rencontré." Elle a même considéré publier ses lettres, qu’elle trouvait "merveilleusement intéressantes" et "de grands documents humains." 56 Sperry était tout à fait consciente de la nature sociologique de l’intérêt que lui portait Goldman. Dans une lettre, elle lui écrivait, en utilisant une construction à la troisième personne – qui faisait coïncider le fond et la forme -"Peut-être qu’elle m’étudie seulement -- toutes les facettes de ma personnalité, pour le bien de sa cause – étudiant ce produit étrange de notre civilisation."57 Sperry était très perspicace. Goldman; elle faisait partie de ces "types intermédiaires" qui lui fournissaient "un matériel intéressant" pour ses conférences.58

23. Emma Goldman à Ben Reitman, 13 juillet 1912, Emma Goldman Papers, reel 6.
24. Goldman, Living My Life, p 575.
25. Vern Bullough, Science in the Bedroom: A History of Sex Research (New York: Basic Books,1994), p81 .
26. Emma Goldman à Havelock Ellis, 27 décembre 1924, Emma Goldman Papers, reel 14.
27. Havelock Ellis, My Life, p 300
28. Sur la Legitimation League et Ellis voir Jeffrey Weeks, Sex, Politics and Society: The Regulation of Sexuality Since 1800, seconde édition (London: Longman, 1989), pp 180-181 .
29. Emma Goldman à Joseph Ishill, 23 juillet 1928, Emma Goldman Papers, reel 20.
30. Goldman, Living My Life, p 173.
31. Hapgood, A Victorian in the Modern World, p 466.
32. Bonnie Haaland est d’accord avec l’idée que la sexologie a influencé la formation des opinions de Goldman sur la sexualité, mais elle considère que cette influence a été pernicieuse. Cela a pour conséquence une fausse conscience. "Alors que Goldman pensait manifestement avoir été libérée par les sexologues, comme en témoigne sa volonté de parler ouvertement de sujets sexuels, elle contribuait, en même temps, à la pathologisation de la sexualité par les sexologues, qui classifiaient les comportements sexuels en tant que perversions, inversions, etc." En d’autres termes, Goldman ne faisait que reproduire les déformations des sexologues. (Haaland, Emma Goldman, p 165.)
33. Emma Goldman à Joseph Ishill, 31 décembre 1912, Emma Goldman Papers, reel 6.
34. Voir la publicité, "The Sexual Question by August Forel," Mother Earth, novembre 1915 .
35. Helene Stocker, "The Newer Ethics," Mother Earth, mars 1907, pp 17-23.
36. Falk, Love, Anarchy and Emma Goldman, pp 423-424.
37. Voir Boag, Same-Sex Affairs and Chauncey, Gay New York.
38. Ben Reitman, Sister of the Road: The Autobiography of Box-Car Bertha as Told to Ben Reitman (New York: Sheridan House, 1937), p 283.
39. Roger A. Bruns, The Damndest Radical: The Life and World of Ben Reitman, Chicago 's Celebrated Social Reformer, Hobo King, and Whorehouse Physician (Urbana: University of Illinois Press, 1987), p 16.
40. Christine Stansell, American Moderns: Bohemian New York and the Creation of a New Century (New York: Henry Holt and Company, 2001), p 132.
41. Harry Kemp, Tramping on Life: On Autobiographical Narrative (Garden City, NJ: Garden City Publishing Company, 1922), pp 286-287.
42. Voir Martin Duberman, Stonewall (New York: Dutton, 1993); et Terence Kissack, Freaking Fag Revolutionaries: New York's Gay Liberation Front, 1969-1971 Radical History Review n°62 (1995), pp 104-134.
43. Abe Isaak jr., "Report from Chicago: Emma Goldman" Free Society, 9 juin 1901, p 3.
44. Emma Goldman à Ellen A. Kennan, 6 mai 1915, Emma Goldman Papers, reel 9.
45. Margaret Anderson, My Thirty Years' War: The Autobiography, Beginnings and Battles to 1930 (New York: Covici Friede), p 55.
46. Goldman, Living My Life, p 531 .
* NDT L'expression "mariage de Boston" décrivait aux États-Unis aux XIXe et début du XXe siècle deux femmes qui vivaient ensemble. Leurs relations n’étaient pas obligatoirement sexuelles.
47. Emma Goldman, Mother Earth, octobre 1914, p 253,
48. Goldman, Living My Life, p 531 .
49. Will et Ariel Durant, A Dual Autobiography, p 37.
50. Dr. J. Allen Gilbert, "Homosexuality and Its Treatment," dans Gay/Lesbian Almanac: A New Documentary, ed, Jonathan Ned Katz (New York: Harper and Row, 1983), p 272.
51. Almeda Sperry à Emma Goldman, 1er novembre 1912, Emma Goldman Papers, reel 6.
52. Almeda Sperry à Emma Goldman, 18 octobre 1912, Emma Goldman Papers, reel 6.
53. Cook, "Female Support Networks and Political Activism," p 57. Voir aussi Haaland, Emma Goldman, pp I72-174.
54. Katz, Gay American History, p 523.
55. Wexler, Emma Goldman, p 309, n. 35. Voir aussi Stansell, American Moderns, pp 296-297.
56. Emma Goldman à Nunia Seldes, 4 octobre 1912, Emma Goldman Papers, reel 6.
57. Almeda Sperry à Emma Goldman, 21-22 octobre 1912, Emma Goldman Papers, reel 6.
58. Emma Goldman à Ellen A. Kennan, 6 mai 1915, Emma Goldman Papers, reel 9.
digger
 
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Emma Goldman et l’homosexualité - II

Messagede digger » 19 Oct 2014, 10:22

Goldman délivrait ses conférences au sujet de l’érotisme entre même sexe à un large public.A la différence des médecins et autres spécialistes, elles étaient ouvertes à tous et se tenaient dans des lieux accessibles. De temps en temps, il y avait d’autres conférences publiques sur l’homosexualité, telle que celle donnée par Edith Ellis, la femme de Havelock Ellis, qui s’est rendue à Chicago en 1915, mais elles étaient rares. Des conférenciers comme Ellis ne parlaient généralement que dans des grandes villes et leurs tournées étaient limitées géographiquement. Les conférences de Goldman étaient annoncées dans Mother Earth et la presse non anarchiste, et elle parlait dans des grandes villes comme dans des petites, à travers le pays, à New York; Chicago; St. Louis, Washington D.C.; Portland; Denver; Lincoln, Nebraska; Butte, Montana; San Francisco; San Diego; entre autres. Elle a parlé dans une variété de lieux différents: des locaux syndicaux jusqu’à Carnegie Hall. Elle estimait que entre 50 000 à 75 000 personnes venaient l’écouter par an. Bien que toutes ne venaient pas à des conférences sur l’homosexualité, le nombre de personnes qui l’ont entendu sur ce sujet était largement plus élevé que pour tout autre de ses contemporains. 59

Ses conférences sur l’homosexualité drainaient des foules importantes et réceptives. Une nuit à Chicago en 1915, Goldman a craint le pire lorsque dans la soirée est "survenue une pluie diluvienne", une situation connue pour gâcher une réunion publique. Néanmoins, elle fut heureuse de constater que "qu’un large auditoire avait bravé la tempête" pour l’écouter. 60 La même année, Anna W écrivit un article dans Mother Earth sur l’une des conférences de Goldman au sujet de l’"homo-sexualité" à Washington D.C. Goldman, écrit Anna W, est une "vraie amie des marginaux sociaux" qui "face à une opposition générale énergique au débat sur un sujet depuis longtemps entouré de mystère et considéré obstinément comme tabou par les autres conférenciers ... a délivré un message des plus éclairant sur l’ homo-sexualité." Selon Anna W, "la salle était bondée d’une foule digne, attentive et passionnée." Brûlant de curiosité, l’auditoire demandait des informations à Goldman. "La franchise et la célérité avec lesquelles ils posaient des questions et débattaient étaient la preuve de l’ intérêt réel et profond qu’avait éveillé son traitement du sujet"61 Goldman répondait clairement à la soif de savoir du public sur le sujet.

Goldman était plus percutante que d’autres orateurs dans son exploration de l’aspect social, éthique et culturel du désir entre même sexe. Margaret Anderson, par exemple, pensait que Edith Ellis faisait pâle figure comme oratrice comparée à Goldman, Anderson soutenait que sa présence face au public "ne pesait pas autant que celle de ses contemporains les plus 'destructeurs'." La référence au pouvoir ‘destructeur’ de Goldman est une petite pique à sa réputation imméritée de "poseuse de bombes" et à sa réputation méritée d’oratrice "explosive". Ellis,d’autre part, n’allait pas au fond des choses. Même si elle citait les travaux de Carpenter, elle ne parlait pas "des engagements sociaux de Carpenter au nom des homosexualistes." Au lieu de s’engager dans un débat politique direct, Ellis soulignait seulement que tous les homosexuels ne se trouvaient pas dans un asile d’aliénés; certains occupaient des trônes ou étaient des artistes célèbres. Mais cela n’impressionnait pas Anderson, "Ce n’est pas suffisant", insistait-elle, "de répéter que Shakespeare, Michel-Ange, Alexandre Le Grand, Rosa Bonheur et Sappho étaient des intermédiaires." Ellis, au contraire de Goldman, ne se posait pas la bonne questions : "comment la science du futur va t elle traiter cette question?" Selon Anderson, Ellis sous-estimait son auditoire et "ne parlait pas clairement." Ayant entendu Goldman parler sur le sujet, Anderson regrettait que Ellis n’était pas capable d’égaler sa contemporaine la plus ‘destructrice’. "Je ne peux m’empêcher de comparer [Ellis]," écrivait Anderson, "à une autre femme, dont la conférence sur le même sujet aurait été généreuse, courageuse, belle ... Emma Goldman ne décevait jamais de cette manière."62 Les passions politiques de Goldman et sa croyance dans la "science du futur" l’amenaient à être plus directe et agressive dans son traitement de sujets que d’autres maniaient avec des pincettes.

Il est difficile d’évaluer l’effet que les mots de Goldman avaient sur son auditoire. Combien venaient pour chercher des réponses à leurs propres questions? Les trouvaient-ils? Les exemples de Anderson, Sperry, Hart et Freeman sembleraient indiquer qu’elles trouvaient utiles les conférences de Goldman. Mais qu’en est-il de ceux qui n’avaient peut-être pas beaucoup réfléchi à l’homosexualité avant de l’entendre? Assistaient-ils aux conférences pour la rigolade? Des membres de l’auditoire étaient-ils engagés dans une forme d’encanaillement sexuel? Et quel était sur eux l’effet des conférences? Anna W était convaincue qu’elles avaient un pouvoir de transformation. Elle écrivait, "Je n’hésite pas à dire que toutes les personnes venant à une conférence qui ressentaient du mépris et du dégoût pour les homo-sexualistes et qui soutenaient les autorités, préconisant que ceux qui s’adonnaient à cette forme particulière de sexualité devaient être poursuivis et condamnés, en repartaient avec une compréhension profonde et un sentiment d’ouverture envers cette question, et la conviction qu’en matière de vie personnelle, la liberté devrait régner."63 Il est facile de critiquer l’enthousiasme de Anna W comme étant partisan mais il est tout à fait possible que, pour beaucoup, les conférences de Goldman avaient une grande influence en modelant leurs opinions sur des questions de morale et de tolérance sociale. Pour certains, elles pouvaient être la première fois où ils entendaient un sujet d’une telle importance viscérale pour leur vie exprimé sans référence à Sodome et Gomorrhe, l’asile d’aliénés ou le code civil.

Comme dans le cas de Almeda Sperry et de Margaret Anderson, des membres de l’auditoire venaient rencontrer Goldman après ses conférences. Et elle se montrait disponible. Dans sa biographie, elle a écrit sur les "hommes et les femmes qui avaient l’habitude de venir me voir après mes conférences sur l’homosexualité ... qui me confiaient leurs angoisses et leur solitude." Employant un ton quelque peu dramatique et protecteur, elle notait qu’ils "étaient souvent d’un caractère plus délicat que ceux qui les bannissaient". Ceux-ci venaient chercher une information les concernant; cela expliquait leur présence. "La plupart d’entre eux," selon Goldman, "n’avait acquis une juste compréhension de leur différence qu’après des années de lutte pour réprimer ce qu’ils considéraient comme une maladie et une affliction honteuse." Elle pensait que l’anarchisme avait un message spécifique à délivrer à ceux qui parlaient avec elle de leur mal-être psychologique profond. "L’anarchisme," pensait-elle, "n’était pas qu’une simple théorie pour un futur éloigné; il était une influence vivante pour nous libérer de nos inhibitions,aussi bien intérieures que extérieures."64

Le message de tolérance et de compréhension de Goldman était un contrepoison parfait aux dénonciations acharnées des moralistes. Dans son autobiographie, Goldman se souvient de l’impact qu’a eu l’une de ses conférences sur une de ses auditrices: D’après Goldman, la jeune femme qui parlait avec elle un soir à la fin de sa prise de parole " n’était qu’une parmi d’autres qui cherchaient à la voir." Elle raconta à Goldman l’histoire de ses épreuves: "Elle a confessé que, en vingt-cinq ans d’existence, elle n’a pas connu un seul jour où la proximité d’un homme, même celle de son père et de ses frères, ne l’ai rendu malade. Plus elle essayait de répondre aux invites sexuelles, et plus les hommes la répugnaient. Elle se haïssait elle-même, disait-elle, parce qu’elle était incapable d’aimer son père et ses frères de la même manière qu’elle aimait sa mère. Elle souffrait d’atroces remords mais sa répulsion ne faisait que grandir. A dix-huit ans, elle avait accepté une demande en mariage, dans l’espoir que de longues fiançailles l’aideraient à s’habituer à un homme et la guériraient de sa ‘maladie’ . Cela s’avéra être un désastre épouvantable qui manqua de la conduire à la folie. Elle ne pouvait pas envisager le mariage t n’osait pas se confier à son fiancé ou à ses amis.Elle n’avait jamais rencontré quelqu’un, m’a t-elle dit, qui souffrait d’une affliction semblable, ni jamais lu de livres qui traitaient de ce sujet. Ma conférence l’avait libérée. Je lui avais rendu le respect d’elle-même "65

La vague compréhension de l’homosexualité de la jeune femme est frappante. En tant que membre d’un famille respectable de la classe moyenne, qui protégeait sans doute ses enfants, l’auditrice de Goldman ne connaissait pas d’hommes et de femmes homosexuels.Ni n’avait eu accès à la littérature sur la sexologie, les informations ou les ouvrages de fiction qui traitaient de sa "maladie" La jeune femme n’avait jamais rencontré quelqu’un qui avait ouvertement, mais la médecine dévié des normes de genre et de sexe dans son milieu familial, mais la médecine et la santé mentale – en l’occurence la "maladie" dans son cas - était clairement le schéma à travers lequel elle se percevait. Comment cette jeune femme était elle arrivée à cette perception n’est pas clair puisque elle a dit à Goldman "n’avoir jamais lu de livres traitant du sujets." Même si elle n’avait jamais eu connaissance de textes qui formulaient le désir sexuel en termes de "santé" ou de "maladie", elle avait néanmoins adopté cette conception. L’utilisation d’un discours sociologique par Goldman a pu la libérer, puisqu’il offrait une alternative,d’une manière accessible, pour concevoir son désir autrement que sous un angle négatif.

Goldman ne rencontra pas beaucoup de résistance de la part des autorités en ce qui concerne ses conférences sur l’homosexualité. Il n’existe qu’une tentative connue de la censurer parce qu’elle parlait, en partie du moins, de l’amour entre même sexe. Selon Goldman, sa tournée en 1915 "ne rencontra aucune interférence policière jusqu’à ce que nous arrivions à Portland, Oregon,alors que les sujets que j’abordais était tout sauf inoffensifs : discours contre la guerre, la campagne en faveur de Caplan et Schmidt **, l’amour libre, le contrôle des naissances, et la question la plus taboue dans la société policée, l’homosexualité." 66 La police de Portland arrêta Goldman au moment où elle s’apprêtait à donner une conférence sur le contrôle des naissances, sous prétexte que distribuer une information sur les moyens de contraception était illégal. Ben Reitman, qui avait organisé la tournée, fut aussi arrêté. Le juge, qui avait été saisi de l’affaire, relâcha les prisonniers puisque la conférence avait été empêchée et qu’aucune information n’avait été diffusée. Cette erreur tactique de la part des arbitres de la moralité de Portland a permis au système judiciaire de faire se dépêtrer tous ceux impliqués dans ce qui aurait pu être un procès public des plus délicats.

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Le soir précédant son arrestation, Goldman avait parlé de l’homosexualité et le fait qu’elle s’apprêtait probablement à recommencer était, en partie , responsable de ses ennuis. Même si elle avait été arrêtée avant une conférence sur le contrôle des naissances, le fait qu’elle avait parlé auparavant de l’homosexualité était une bonne raison de la censurer. L’arrestation de Goldman avait été précipitée par les agissements de Josephine DeVore Johnson,la fille d’un pasteur local et la veuve d’un juge. Johnson avait écrit une lettre au maire de Portland, dans laquelle elle mentionnait notamment la conférence de Goldman "Le Sexe Intermédiaire (Une Étude de l’Homosexualité) "comme une atteinte à la moralité publique qui menaçait leur belle cité. Le "plaidoyer" de Goldman, Johnson, "présente un ton nouveau et effrayant qui ne peut se faire entendre dans cette ville sans qu’il soit demandé si cela est permis" Johnson était particulièrement contrariée par le fait que la conférence était ouverte au public. Le Collegiate Socialist Club de Portland en faisait même la promotion et prévoyait de fournir aux "intellectuels" des billets supplémentaires. Elle se désolait que "des jeunes gens assistent aux conférences de Miss Goldman" et que l’on pouvait s’attendre à ce que davantage encore viennent les voir dans l’avenir. La façon dont Johnson dépeignait les conférences suggérait que l’auditoire était un dangereux mélange d’intellectuels, d’anarchistes, de jeunes et de déviants sexuels. On ne devait pas permettre aux "idées épouvantables" de Goldman, plaidait Johnson, de souiller l’ innocence de la jeunesse de Portland. 67 Son insistance pour que le maire agisse pour protéger la ville est une illustration des manières complexes avec lesquelles l’homosexualité était à la fois tue et le sujet de débats et de discussions – dans des lettres, par des actions des autorités et autres – au tournant du siècle.

Ce n’était pas exact, comme l’affirmait Johnson, de dire que Goldman ajoutait un "ton nouveau et effrayant" dans la vie publique de Portland. Son arrestation fut la note finale des scandales locaux les plus célèbres de l’époque sur la question de la sexualité. La question de l’homosexualité avait jaillit en plein jour à Portland trois ans avant la venue de Goldman, lorsque, en novembre 1912, la police perquisitionna la YMCA de la ville et arrêta plus de vingt hommes sur l’accusation d’attentat à la pudeur. Ces hommes en impliquèrent d’autres – une cinquantaine en tout. La panique gagna la ville alors que quelques hommes avaient fui avant d’être arrêtés et que d’autres étaient horrifiés d’apprendre qu’un bastion supposé de la bonne moralité était un antre de perversion. Selon John Gustav-Wrathall, "ce scandale n’impliquait pas seulement la composante traditionnellement de classe moyenne des membres de la YMCA, protestants aux ‘bonnes mœurs ' - mais il attirait aussi l’attention sur le fait qu’il existait un milieu actif au sein de la YMCA, et une sous-culture gay , non seulement à Portland mais dans pratiquement toutes les grandes villes d’Amérique."68 Peter Boag écrit que, en 1912, le scandale de la YMCA de Portland fut "le plus grand scandale de l’époque et de la région concernant l’homosexualité."69 La YMCA participa à la purge de ses membres en collaborant avec la police, expulsant les membres suspects,et organisant une réunion publique pour répondre aux inquiétudes de la communauté. Alors que les représentants de la YMCA cherchait à contenir le scandale, le Portland News "décrivait de manière sarcastique les hommes impliqués dans le scandale comme de ‘charmants garçons charitables aimant les hommes’."70 Tel était le contexte dans lequel Johnson, le maire de Portland et Goldman se battaient pour l’âme de la ville. Sans le scandale de la YMCA, les autorités de Portland n’auraient probablement jamais agi pour faire taire Goldman. Les cicatrices pas encore renfermées du scandale de 1912 , avaient été ravivées par le traitement public par Goldman d’un sujet que Johnson et le maire de la ville voulaient voir retourner dans l’oubli. ***

Mother Earth ne perdit pas de temps pour publier "A Portrait of Portland", un exposé mordant de l’arrestation de Goldman. L’auteur de l’article, George Edwards, ridiculise la fausse pudeur des gardiens de la moralité de la ville sur la question de l’homosexualité. Il rappelle aussi à ses lecteurs que l’indignation dont a fait preuve le maire de Portland était un acte, un étalage de fausse pudeur. "Aucune personne sensée" écrivait Edwards, "n’a été contrariée par les faits qui ont été révélés il y a un an ou deux concernant le taux d’homosexuels dans cette ville. Tout le monde sait que chaque ville comprend un nombre d’homosexuels proportionnel à sa taille et que les endroits naturels où ils se retrouvent sont les Y.M.C.A." L’auteur considère que les lecteurs de Mother Earth font partie de ces "personnes sensées" qui sont familières avec la géographie sexuelle des villes d’Amérique. Et, comme Goldman, Edwards affirme qu’il existe une population distincte – proportionnelle en taille à la population globale – qui peut être identifiée comme homosexuelle. En d’autres termes, les homosexuels vivent dans des villes et occupent un espace social identifiable. C’était, en fait, la grande "découverte" des sexologues, claironnée dans les revues médicales et la littérature psychologique de l’époque. Les lecteurs de Mother Earth et les personnes qui assistaient aux conférences de Goldman ainsi que les autres radicaux sur les question sexuelles, se tenaient au courant de ces évolutions dans les sciences sociales et sexuelles. Le langage employé par Edwards et son analyse révèle combien les termes et les concepts du discours de la sexologie avait imprégné le mouvement anarchiste.

Dans son attaque contre les autorités de Portland, Edwards utilise un langage différencié selon le genre de"pruderie" et de "modernité," codant le dernier comme masculin et le premier comme "féminin". Il expose les différences entre le point de vue moderne, scientifique de Goldman et celui des autorités de Portland, qui" comme les ‘dames’ de l’ancien temps" étaient choquées lorsque quelqu’un mentionnait leurs jambes." Plutôt que de se confronter à la réalité, les "dames de l’ancien temps de Portland ... prétendaient qu’il n’existait pas de telles personnes." Ceux qui étaient venus à la conférence de Goldman dans l’espoir d’entendre des détails salaces sur la YMCA locale avaient été déçus. "La conférence," raconte Edwards, "s’est avérée être parfaitement respectable, bien que demandant un peu plus de concentration envers les faits et la logique que Madame Portland avait l’habitude de consacrer à tout autre discours." 71 Goldman parla d’une voix mesurée d’experte du comportement sexuel humain et non du ton grivois d’une pornographe. Même si les anarchistes étaient souvent dépeints sous les traits de fous lanceurs de bombes dans la presse populaire, ils étaient, en fait, beaucoup plus souvent sur des estrades que sur des barricades. Comme les sexologues qu’ils admiraient, les anarchistes s’intéressant aux questions de sexualité cherchaient à confronter ce qu’ils pensaient à la lumière froide et rationnelle qu’apportait la science sur un sujet que d’autres cherchaient à escamoter. En dépit du fait qu’elle était mue par ses passions politiques, Goldman abordait le sujet de l’homosexualité d’un point de vue dépassionné. Cela ne veut pas dire que ses conférences ne déclenchaient pas des controverses, bien sûr, la réponse de Mrs.Johnson est seulement un exemple de comment un sujet comme l’homosexualité, même abordé de la manière la plus réservée, entraînaient de vives réactions parmi ceux qui estimaient que leurs valeurs morales les plus profondes étaient menacées.

Une des dernières interventions de Goldman sur la sexologie et l’homosexualité eut lieu durant les premières années de son exil. En 1923, elle écrivit à Magnus Hirschfeld pour protester contre un article paru dans son journal, Jahrbuche fur sexuelle Zwischetnstufen. L’article, écrit par le Dr. Karl von Levetzow, affirmait que Louise Michel, une héroïne de la Commune de Paris et une anarchiste célèbre, était homosexuelle. Goldman, tout en déclarant prudemment qu’elle n’avait "aucun préjugé , ou la moindre antipathie envers les homosexuels," démentit formellement l’interprétation de Levetzow concernant la vie de Michel.72 Hirschfeld, au contraire, soutenait l’opinion de Levetzow. "J’ai été choquée," a écrit Goldman à Havelock Ellis, "lorsque j’ai vu les photos de cette femme formidable parmi les autres homosexuels au domicile du Dr. Hirschfeld. Je ne l’ai pas été par pruderie sur le sujet mais parce que je savais que Louise Michel était loin de cette tendance qu’on lui attribuait."73 Goldman s’accrochait à la légende de Michel qui la décrivait comme la "Vierge Rouge". En premier lieu, ce surnom se réfère simplement au fait que Michel ne s’est jamais mariée, mais aussi une histoire de refus et de simplicité imposée, celle d’une femme qui a passé sa vie à combattre au nom des opprimés. Aux yeux de Goldman, Michel était un modèle de dévotion, qui avait renoncé à tous les plaisirs physiques sut l’autel de la révolution. Pour elle, Michel n’était ni lesbienne, ni hétérosexuelle. Elle était une Jeanne d’Arc anarchiste.

Levetzow peignait un portrait tout à fait différent de Michel. Il plaçait le genre et la déviance sexuelle, plutôt que l’engagement politique et l’admirable altruisme, au cœur de sa personnalité. Dans cet essai, Levetzow soutient que Michel était l’exemple typique de "l’inversion sexuelle". "Une personnalité plus virile que la sienne", conclut-il, "ne se retrouve pas, même chez les hommes les plus masculins." Enfant, observe le docteur, Michel se livrait à des jeux de garçon manqué, allant jusqu’à jouer avec des crapauds, des chauve-souris et des grenouilles. Il soulignait l’apparence physique de Michel comme preuve de son lesbianisme. Elle était, pensait -il, d’apparence masculine, avait "des lèvres minces", "des sourcils épais" et une moustache "qui aurait éveillée la jalousie d’un lycéen". Levetzow la considérait peu séduisante - Michel avait des lèvres qui "n’invitaient pas à l’embrasser" – et il interprétait cela comme le signe de la nature sexuelle inversée de Michel.74 En plus des signes somatiques et infantiles d’inversion, Michel avait passé sa vie entière dans les activités politiques masculines. Ses opinion anarchistes, autrement dit, étaient dus à sa nature sexuelle. Seule, une inversée sexuelle pouvait vivre une vie qui allait à l’encontre des impératifs de son sexe biologique.

La désaveu énergique de Goldman des travaux de Levetzow ne doit pas être considéré sous l’angle de la continuation d’un débat déjà engagé sur la sexualité de Michel. Celle-ci avait été accusée (et dans ce contexte ‘accusée’ est le terme exact) d’avoir "des goûts contre nature" bien avant que Levetzow n’écrive son article. L’accusation était peut-être inévitable étant donné sa façon de vivre. Comme l’a soutenu Marie Mullaney, "Les femmes en avance sur leur époque , qui sortaient de leur rôle social conventionnel, étaient cataloguées comme mutantes sexuelles simplement du fait de leur militantisme ou engagement politique publics."75 Des rumeurs au sujet des relations de Michel avec d’autres femmes ont commencé à surgir après son emprisonnement dans les prisons françaises de Nouvelle Calédonie. En prison, elle avait noué d’étroites relations avec une codétenue nommée Nathalie Lemel. Après son retour en France, la suspicion se cristallisa sur son amitié avec une autre camarade, Paule Minck. Ces trois femmes étaient des révolutionnaires, qui menaient des vies non conventionnelles. L’accusation de lesbianisme portée contre elles était directement liée à leur genre et à leur militantisme politique. Michel était tout à fait consciente d’être accusée de déviance sexuelle. Elle a écrit dans ses mémoires "Si une femme est courageuse… ou si elle acquiert quelque savoir précoce, les hommes prétendront qu’elle est seulement un "cas pathologique"."76

Goldman a pu aussi avoir attaqué Levetzow parce qu’elle avait été elle-même confrontée à des commentaires hostiles au sujet de sa sexualité et de son identité sexuelle. A la fin des années 1920, par exemple, elle avait écrit à un ami, en plaisantant sur le fait que puisqu’elle aimait bien la petite amie de Berkman "la prochaine rumeur qui circulera... sera que je suis lesbienne et que j’essaie de l’en éloigner pour me l’approprier! "77 Comme Michel, Goldman était décrite comme ayant une apparence et un comportement masculins. Harry Kemp alla jusqu’à la comparer à Théodore Roosevelt, ce que ni elle, ni le président n’auraient apprécié. Il écrivait que, "[Goldman] me faisait penser à un navire de guerre entrant en action."78 Will Durant la décrivait comme "fortement charpentée et une femme masculine." D’autres hommes se firent l’écho de sa description. Lorsque Durant avait demandé à un groupe d’hommes qui assistait à une des conférences de Goldman,"que pensez-vous d’elle?" , l’un d’entre eux répondit en la qualifiant de "vieille poule". Un autre approuva mais ajouta, "elle ressemble plus à un coq." Ces remarques visaient à la rabaisser et Goldman leur en voulait. Durant concédait que, lui en eut-il parlé directement, "elle m’aurait répondu, à sa manière sarcastique, qu’une femme pouvait avoir d’autres buts dans la vie que de plaire à un homme."79 Dans sa critique de Levetzow, Goldman était à la hauteur de la prédiction de Durant. Elle accusait Levetzow de ne voir "dans les femmes que les charmeuses des homme, les porteuses d’enfants, et de manière plus général, la cuisinière et la laveuse de bouteilles du ménage." La vigueur de sa réponse à l’article de Levetzow, était, d’une certaine manière, celle aux nombreux hommes qui considéraient la bravoure et l’intelligence de Michel et Goldman comme des signes de déviance sexuelle et de genre.

Il est facile de voir dans cette réponse, le signe qu’elle ressentait, selon les termes de Blanche Wiesen Cook,"une profonde ambivalence au sujet du lesbianisme comme style de vie." Peut-être que le zèle de Goldman à attaquer Levetzow est le signe de cette ambivalence, mais cet argument ne doit pas être surestimé et Cook admet que Goldman n’était pas homophobe."80 Il faut considérer l’ensemble de la pensée de Goldman sur le sujet pour parvenir à une conclusion. Tout au long de sa vie, elle a soutenu que, en matière d’amour, tous les désirs, à condition qu’ils soient librement choisis, méritent la tolérance sociale. Elle a exprimé ses vues personnelles dans une lettre à un ami qui faisait part de sa répugnance envers l’homosexualité. "Ce n’est pas être prude" écrit-elle" que de se sentir réservé sur des aspects de tendances sexuelles qui ne nous sont pas familières." Mais cela ne doit pas servir de base à une discrimination. Goldman, ne voyait pour sa part, absolument aucune différence dans la tendance elle-même" et rassurait son ami sur le fait que "l’homosexualité n’avait rien à voir avec la dépravation."81 Les conceptions de la sexualité de Goldman ne trouveraient pas beaucoup grâce dans le contexte actuel de guerres des sexes polarisées; elles ne satisfont pas ceux qui condamnent les différences sexuelles, comme étant un signe de décadence culturelle, ni ceux qui souhaitent célébrer la fierté gay. La position de Goldman sur la place sociale, éthique et culturelle de l’homosexualité était, pour grande partie, un produit du mouvement anarchiste dans lequel elle a joué un rôle si critique.

En formulant ses conceptions sur la sexualité, Goldman – comme d’autres anarchistes sur cette question – puisait dans les travaux de Ellis, Carpenter, Hirschfeld, et différents autres sexologues. Ils ne le firent pas de manière critique. Les anarchistes radicaux en matière de sexualité préféraient les sexologues qu’ils pensaient refléter le mieux leurs propres valeurs et ils ne souhaitaient pas contester les conclusions des hommes et des femmes qu’ils admiraient. Comme nous l’avons vu avec les critiques de Goldman envers Hirschfeld et Levetzow, ces anarchistes ne souhaitaient pas remettre en cause la sexologie mais l’influencer. A travers leurs publications, leurs conférences publiques et leurs relations personnelles, les anarchistes agissaient comme intermédiaires des nouvelles idées concernant la nature humaine et la sexualité. Ils se considéraient comme participants à un débat transatlantique sur la place morale, éthique et sociale de l’homosexualité – des membres à part égale d’un "Institut et d’une Société International de Sexologie" imaginaire. Par leurs travaux, les anarchistes ont contribué au remodelage des représentations politiques et culturelles de l’homosexualité et aux idées sur le rôle que jouait le désir entre même sexe dans l’épanouissement public et privé de la personne.

59. Peter Glassgold, "Introduction: The Life and Death of Motller Earth," dans Anarchy ! an Anthology of Emma Goldman's Mother Earth, ed. Peter Glassgold (Washington DC : Counterpoint, 2001), xxvi.
60. Emma Goldman, "Agitation En Voyage," Mother Earth, juin 1915, p 155.
61. Anna W., "Emma Goldman in Washington," Mother Earth, mai 1916, p 517.
62. Margaret Anderson citée dans Katz, Gay/Lesbian Almanac, pp 363-366.
63. Anna W, "Emma Goldman in Washington," Mother Earth, mai 1916, p 517.
64. Goldman, Living My Life, p 556.
65. loc, cit.
** NDT Matthew Schmidt Militant syndical accusé, avec David Caplan, du dynamitage des locaux du Los Angeles Times le 1er octobre 1910, qui fit une vingtaine de morts. Il s’ensuivit une vague d’attaques virulentes dans la presse et de répression contre la gauche syndicale, qui, en retour déclencha un mouvement de soutien envers Schmidt et Caplan. Schmidt réussit à se cacher. Bien que non anarchiste, il était ami avec Emma Goldman et lui rendit visite en 1914. A cette occasion, il rencontra aussi Donald Vose , qui, à l’insu de Goldman, travaillait pour William J. Burns, un détective privé qui cherchait Schmidt. Celui-ci fut arrêté quelques jours après et Goldman dénonça Vose dans Mother Earth dans un article intitulé "Donald Vose: The Accursed" (Janvier 1916).
https://theanarchistlibrary.org/library/emma-goldman-donald-vose-the-accursed.pdf
66. Ibid., p 555.
67. Josephine DeVore Johnson à William H.Warren, 5 août 1915, Emma Goldman Papers, reel 56.
68. John Donald Gustav-Wrathall, Take the Young Stranger by the Hand: Same-Sex Relations and the YMCA (Chicago: Chicago University Press, 1998) , p 161 .
69. Boag, Same-Sex Affairs, p 3. Boag réalise l’étude la plus exhaustive des scandales et de l’homosexualité dans le nord-ouest au tournant du siècle.
70. Wrathall, Take the Young Stranger by the Hand, p 165.
*** Ce qui apporte une lumière nouvelle au titre YMCA de Village People ...It's fun to stay at the Y. M. C. A/.They have everything for young men to enjoy/You can hang out with all the boys….C'est amusant de rester au Y. M. C. A/.Ils ont tout pour que les jeunes hommes s'amusent/ Tu peux traîner avec tous les garçons :)
71. George Edwards, "A Portrait of Portland," Mother Earth, novembre 1915, pp 312-313.
72. Goldman, The Unjust Treatment of Homosexuals, dans Katz, Gay American History, p 376.
73. Emma Goldman à Havelock Ellis, 27 décembre 1924, Emma Goldman Papers, reel 14.
74. Cité dans Marie Mullaney, "Sexual Politics in the Career and Legend of Louise Michel," Signs (Hiver 1990), pp 310-311 .
75. Ibid., p 300.
76. Ibid.,p 322. Haaland affirme que Goldman et Michel étaient sexuellement attirées l’une par l’autre et qu’elles étaient "amantes" (Goldman, Living My Life, pp 166-168). Voir Haaland, Emma Goldman, p 168. NDT Louise Michel écrit aussi dans ses mémoires : "Peut-être aussi dans ce beau pays de France, la mode d'attribuer à un cas pathologique tout caractère de femme un peu viril est-elle complètement établie; il serait à souhaiter que ces cas pathologiques se manifestassent en grand nombre chez les petits crevés et autres catégories du sexe fort. "
77. Emma Goldman à Emily Holmes Coleman,16 décembre 1928, Emma Goldman Papers, reel 28.
78. Kemp,Tramping Through Life, p 285.
79. Will Durant, Transitions, pp 151-152.
80. Cook, "Female Support Networks and Political Activism," p 56. Voir aussi Mullaney, "Sexual Politics in the Career and Legend of Louise Michel,"pp 312-313; et Haaland, Emma Goldman, pp 164-177.
81. Emma Goldman à Thomas Lavers, 27 janvier 1928, Emma Goldman Papers, reel 19.
**** NDT Traduire des passages d’un livre peut être dangereux en déformant la vision générale de l’auteur-e. Terence Kissack lorsqu’il parle "des anarchistes" et de la question homosexuelle notamment, n’englobe pas l’ensemble du mouvement. Il spécifie " Anarchist sex radicals" – traduit le plus souvent comme "anarchistes radicaux en matière de sexualité". Il existait aussi des anarchistes soit hostiles à l’homosexualité, soit considérant cette question comme secondaire.
Kissack le mentionne ailleurs dans son ouvrage :
"Goldman … se battait continuellement contre ce qu’elle appelait ‘la respectabilité dans nos rangs’. Ses camarades anarchistes italiens et juifs "me condamnaient farouchement", écrit-elle, "parce que je défendais la cause des homosexuels et des lesbiennes comme une partie persécutée de la famille humaine" Elle rejetait leur critique comme découlant d’une vision du monde trop "économique". "Très peu d’entre eux" pensait-elle,"ont approché les complexités de la vie qui motivent les actes humains". Du point de vue de ces critiques parmi les rangs anarchistes, Goldman perdait un précieux temps à parler de sujets d’importance secondaire. Pour eux, la question primordiale était l’injustice économique. Et comme la plupart des anarchistes immigrés étaient des hommes, peu de femmes plaidaient pour l’égalité des genres en amour et dans la vie. Ces détracteurs se méfiaient également de ce qu’ils considéraient comme une publicité négative qu’engendrait de telles déclarations. L’anarchisme, selon eux "était déjà assez incompris et les anarchistes considérés comme suffisamment dépravés ; il était contre-indiqué d’ajouter à ces incompréhensions la défense de pratiques sexuelles perverties" La désapprobation de ses camarades ne découragea pas Goldman, et eut en réalité l’effet inverse "Je me préoccupais autant des censeurs parmi nos rangs", écrit-elle, "que de ceux du camps adverse. En fait, la censure de mes camarades me faisait le même effet que celle des persécutions policières; elle me rendait plus sûre de moi-même, plus déterminée à prendre la défense de toutes les victimes, que le préjudice soit social ou moral"
digger
 
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Ebauche biographique- I

Messagede digger » 09 Nov 2014, 11:12

Ebauche biographique
Hippolyte Havel


Texte original : Biographical Sketch http://theanarchistlibrary.org/library/emma-goldman-anarchism-and-other-essays  Introduction à Anarchism and Other Essays de Emma Goldman Décembre 1910

Parmi les hommes et les femmes en vue dans la vie publique américaine, peu nombreux sont celles et ceux dont les noms sont mentionnés aussi souvent que celui de Emma Goldman. Pourtant, la vraie Emma Goldman est presque totalement inconnue. La presse sensationnaliste a associé son nom à tant de portraits tendancieux et de médisances que cela aurait tenu presque du miracle que, en dépit de ce tissu de calomnies, la vérité ne sorte et qu’une meilleure connaissance de cette idéaliste décriée ne voit le jour. Le fait que presque tous les porteurs de nouvelles idées ont dû lutter et souffrir en connaissant des difficultés semblables n’est qu’une piètre consolation. Est-ce de quelque utilité qu’un ancien président de la république rende hommage à la mémoire de John Brown 1 à Osawatomie? Ou que le président d’une autre république inaugure une statue en l’honneur de Pierre Proudhon, et présente sa vie à la nation française comme un modèle enthousiasmant à imiter? A quoi sert tout cela lorsque, en même temps, les John Brown et Proudhon vivants sont descendus en flammes? L’honneur et la gloire d’une Mary Wollstonecraft 2 ou d’une Louise Michel ne sont pas rehaussés parce que les édiles des villes de Londres et de Paris baptisent une rue de leur nom — la génération actuelle devrait se préoccuper de rendre justice à la vie des Mary Wollstonecraft et des Louise Michel. La postérité assigne à des hommes comme Wendel Phillips 3 et Lloyd Garrison 4 une place d’honneur adéquate dans le temple de l’émancipation humaine; mais il est du devoir de leurs contemporains de leur accorder la reconnaissance et le mérite dus de leur vivant.

Le chemin du propagandiste de la justice sociale sont jonchés d’épines. Les puissances des ténèbres et de l’injustice exercent tous leurs pouvoirs dès qu’un rayon de soleil pénètre leur vie morne.Et même ses camarades de lutte – trop souvent, en réalité, ses amis les plus proches – ne montrent que peu de compréhension pour la personnalité du pionnier. La jalousie, qui se transforme parfois en haine, et la vanité obstruent son chemin et remplissent son cœur de tristesse jalousie. Dans de telles conditions, cela demande une volonté inflexible et un formidable enthousiasme pour ne pas perdre toute foi dans la cause. Le porteur d’idées révolutionnaires est pris entre deux feux: d’un côté, les persécutions des pouvoirs en place, qui le tient pour responsable de toutes les actions découlant de la situation sociale; et, de l’autre côté, le manque de compréhension de la part de ses camarades, qui jugent souvent ses activités d’un point de vue étroit. Il arrive donc que l’agitateur est isolé parmi la foule qui l’entoure. Même ses amis les plus intimes ne comprennent pas combien il se sent solitaire et abandonné . C’est la tragédie propre aux personnes en vue.

La brume dont a été si longtemps enveloppé le nom de Emma Goldman commence à se dissiper peu à peu. Son énergie mise pour l’avancement d’une idée aussi impopulaire que l’anarchisme, son sérieux, son courage et ses compétences, rencontrent une compréhension et une admiration croissantes.

La dette de l’évolution intellectuelle américaine envers les exilés révolutionnaires n’a jamais été pleinement reconnue. Les graines qu’ils ont semé, bien que peu comprises à l’époque, a permis une riche moisson. Ils ont toujours brandi la bannière de la liberté, fertilisant ainsi la vitalité sociale du pays. Mais très peu d’entre eux sont parvenus préserver leur éducation et culture européennes, tout en s’assimilant à la vie américaine. Il est difficile, pour l’homme ordinaire, de se forger une mentalité adéquate, qui donnent la force, l’énergie et la persévérance nécessaires pour assimiler la langue étrangère, les us et coutumes du nouveau pays sans pour autant perdre sa propre personnalité. 5

Emma Goldman fait partie des quelques-uns qui, tout en préservant soigneusement leur personnalité, sont devenus des éléments importants de l’environnement social et intellectuel en Amérique. La vie qu’elle mène est riche en couleur, remplie de diversité et de nouveautés. Elle a atteint les plus hauts sommets et a aussi goûté à la lie amère de la vie.

Emma Goldman est né de parents juifs le 27 juin 1869, dans la province russe de Kovno. Ses parents n’ont certainement jamais rêvé de la situation extraordinaire qu’occuperait un jour leur enfant. Comme tous les parents conservateurs, ils étaient convaincus que leur fille se marierait avec un citoyen respectable, aurait des enfants et qu’ils passeraient leurs vieux jours entourés d’une nuée de petits-enfants. Comme la plupart des parents, ils ne soupçonnaient pas le tempérament étrange, passionné qui s’emparerait de leur enfant et qui prendrait les proportions qui sépare les générations dans une lutte éternelle. Ils vivaient dans un pays et à une époque où l’antagonisme entre parents et enfants était voué à s’exprimer de la manière la plus aiguë à travers une hostilité irréconciliable. Dans cette formidable lutte entre pères et fils — et tout spécialement parents et filles — il n’y avait aucun compromis, aucune capitulation, aucune trêve. L’esprit de liberté, de progrès – un idéalisme qui ne connaissait pas le respect et ne tolérait aucun obstacle — poussait la jeune génération hors du domicile parental et loin du foyer. Le même esprit qui avait animé le précurseur de l’insatisfaction révolutionnaire, Jésus, et qui l’avait coupé de ses traditions originelles.
Le rôle qu’ont joué les juifs — malgré toutes les calomnies antisémites, la race de l’idéalisme transcendantal — dans la lutte entre le Vieux et le Nouveau ne sera probablement jamais estimé avec une complète partialité et clarté. Nous ne faisons que commencer à percevoir l’immense dette que nous avons envers les juifs idéalistes dans les domaines de la sciences, de l’art et de la littérature. Mais nous ne savons que très peu du rôle important qu’ont joué les fils et les filles d’ Israël au sein du mouvement révolutionnaire et, particulièrement, dans notre époque actuelle.

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La famille Goldman en 1882, à  Goldman , St. Petersbourg, 1882. De gauche à droite : Emma, debout; Hélèna, assise avec Morris sur ses genoux; Taube (sa mère) ; Herman; Abraham.
(Emma Goldman Papers, Manuscripts and Archives Section, New York Public Library
)

Les premières années de l’enfance de Emma Goldman se sont déroulées dans une petite ville idyllique de la province germano-russe du Kurland, où sont père était en charge du théâtre gouvernemental. A l’époque, le Kurland était très majoritairement allemand ; même la bureaucratie russe de la province de la Baltique était recrutée principalement parmi les Junkers 6 allemands. Les contes de fée et légendes allemandes, riches en exploits des héroïques chevaliers du Kurland, envoûtaient les imaginations enfantines. Mais cette belle idylle était de courte durée. Bientôt, les ombres sombres de la vie recouvrait l’âme des enfants grandissant. Les graines de la rébellion et la haine permanente de l’oppression ont éclos dans le cœur de Emma Goldman, dès sa tendre enfance. Elle a appris tôt à apprécier la beauté de l’état : elle a vu son père harcelé par les chinovniks chrétiens et doublement persécuté comme petit représentant du gouvernement et juif haï. La brutalité de la conscription obligatoire lui a toujours resté en mémoire: elle a vu les jeunes gens, souvent le seul soutien de familles nombreuses, brutalement emmenés dans les casernes pour y mener la vie misérable de soldats. Elle a entendu les pleurs des pauvres paysannes et a été la témoin de scènes honteuses de la vénalité administrative qui exemptait les riches du service militaire au détriment des pauvres. Elle était choquée par le terrible traitement auquel étaient soumises les femmes domestiques : maltraitées et exploitées par leur barinyas, elles tombaient à la merci des officiers qui les considéraient comme leurs jouets sexuels. Ces femmes, mises enceintes par des gentlemen respectables et renvoyées par les maîtresses de maison, trouvaient souvent refuge au domicile des Goldman. Et la petite fille, le cœur palpitant de sympathie, extrayait quelques pièces de monnaie du tiroir parental pour les glisser en cachette dans les mains des malheureuses femmes . Le trait de caractère le plus frappant de Emma Goldman, sa sympathie avec les moins que rien, se manifestait déjà dans ses jeunes années.

A sept ans, la petite Emma a été envoyée par ses parents chez sa grand-mère à Königsberg, la ville de Emmanuel Kant, dans la Prusse du sud. Excepté à de rares occasions, elle y est restée jusqu’à son treizième anniversaire. Les premières années passées là ne font pas particulièrement partie de ses meilleurs souvenirs. La Grand-mère était en réalité très aimable mais les nombreuses tantes de la famille étaient plus préoccupées par la raison pratique plutôt que pure et l’autoritarisme catégorique était appliqué bien trop fréquemment. La situation changea lorsque ses parents déménagèrent à Königsberg, et la petite Emma fut débarrassée de son rôle de Cendrillon. Elle fréquentait désormais régulièrement l’école publique et bénéficiait aussi des avantages de l’instruction privée, habituelle au sein de la classe moyenne; Les leçons de français et de musique jouèrent un grand rôle dans son éducation. La future interprète de Ibsen et de Shaw était alors une petite Gretchen allemande, tout à fait à l’aise dans ce milieu. Ses prédilections particulière en littérature allaient aux romans sentimentaux de Marlitt; elle était une grande admiratrice de la bonne reine Louise que le vilain Napoléon Bonaparte traita avec un manque total de courtoisie chevaleresque. Quel aurait été son évolution si elle était restée dans ce milieu? Le destin — ou était-ce la nécessité économique ? — en a voulu autrement. Ses parents décidèrent de s’installer à St. Pétersbourg, la capitale du tsar tout-puissant et de s’y lancer dans les affaires. Ce fut là qu’un grand changement intervint dans la vie de la jeune rêveuse.

1882 — où Emma Goldman, alors dans sa treizième année, arriva à St. Pétersbourg — fut une année riche en événements. Une lutte à mort entre l’autocratie et les intellectuels russes déchirait le pays. Alexandre II était tombé l’année précédente. Sophia Perovskaia, Zheliabov, Grinevitzky, Rissakov, Kibalchitch, Michailov, les exécutants héroïques de la sentence de mort du tyran, étaient entrés au Walhalla de l’immortalité. Jessie Helfman, la seule régicide dont le gouvernement avait épargné la vie à contrecœur parce qu’elle était enceinte, avait suivi les innombrables russes vers la Sibérie. C’était la période la plus héroïque de la grande bataille pour l’émancipation, un combat pour la liberté que n’avait pas connu le monde jusqu’alors. Les noms des martyrs nihilistes étaient sur toutes les lèvres et des milliers de gens étaient enthousiastes à l’idée de suivre leur exemple. L’ intelligentsia de Russie était imprégnée d’un sentiment illégaliste : l’esprit révolutionnaire avait pénétré chaque foyer, de la résidence au taudis, s’insinuant chez les militaires, les chinovniks, les ouvriers et les paysans. Cette atmosphère transperça les casemates mêmes du palais royal. Des idées nouvelles fermèrent dans la jeunesse. Les différences entre sexes étaient oubliées. Les femmes et les hommes luttaient côte à côte. La femme russe! Qui lui rendra jamais justice ou la dépeindra convenablement son héroïsme et son esprit de sacrifice, sa loyauté et son dévouement?Tourgueniev la qualifie de sainte, dans son grand poème en prose On the Threshold.

Il était inévitable que la jeune rêveuse de Königsberg soit aspiré par le maelstrom. Rester en dehors du cercle des idées de liberté signifiait une vie végétative, mortelle. On ne doit pas être étonné par la jeunesse. Les jeunes enthousiastes n’étaient pas alors – et, heureusement ne sont pas maintenant – un phénomène rare en Russie. L’étude de la langue russe mit bientôt en contact la jeune Emma Goldman avec des étudiants révolutionnaires et les idées nouvelles. Nekrassov et Tchernishevsky prirent la place de Marlitt. L’admiratrice d’autrefois de la bonne reine Louise devint une supportrice enthousiaste de la liberté, résolue, comme des milliers d’autres, à consacrer sa vie à l’émancipation du peuple.

Le conflit des générations s’était alors installé dans la famille Goldman. Les parents ne pouvaient pas comprendre quel intérêt trouvait leur fille dans les idées nouvelles, qu’ils considéraient eux-mêmes comme des utopies extravagantes. Ils firent tout leur possible pour convaincre la jeune fille de rester à l’écart de ces chimères, avec comme résultat, d’âpres disputes quotidiennes. La jeune idéaliste ne trouva de la compréhension que chez une seule des membres de la famille — sa sœur aînée, Hélène, avec laquelle elle émigrera plus tard en Amérique, et dont l’amour et la sympathie lui seront toujours acquis. Même dans les heures les plus sombres des persécutions futures, Emma Goldman a toujours trouvé un refuge au domicile de sa sœur loyale.

Emma Goldman se décida finalement à acquérir son indépendance. Elle voyait des centaines d’hommes et de femmes v naród, 7 aller vers le peuple. Elle suivit leur exemple. Elle devint ouvrière dans une usine, d’abord employée dans la confection de corsets et plus tard dans une manufacture de gants. Elle avait alors 17 ans et était fière de gagner sa vie. Si elle était restée en Russie, elle aurait, tôt ou tard, partagé le sort des milliers de gens enterrés dans les neiges de Sibérie. Mais un nouveau chapitre de sa vie allait s’ouvrir. Sa sœur Hélène, décida d’émigrer en Amérique, où une autre sœur avait déjà élu domicile. Emma convainquit Hélène de lui permettre de partir avec elle et elles quittèrent la Russie, remplie d’un espoir joyeux à l’idée d’un grand pays libre, une glorieuse république.

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Emma Goldman à 17 ans – Source : International Institute of Social History, Amsterdam


L’Amérique! Quel mot magique. L’aspiration des esclaves, la terre promise des opprimés, le but de tous ceux qui souhaitent le progrès. Là, les idéaux de l’humanité y ont trouvé leur accomplissement: pas de tsar, pas de cosaques, pas de chinovnik. La République! Glorieux synonyme d’égalité, de liberté, de fraternité.

Ainsi pensaient les deux jeunes filles alors qu’elles voyageaient vers New York et Rochester en cette année 1886. Bientôt, bien trop tôt, la désillusion les attendait. Leur conception idéalisée de l’Amérique en avait déjà pris un coup à Castle Garden, 8 et éclata bientôt telle une bulle de savon. Emma Goldman fut la témoin de scènes qui lui rappelèrent celles terribles de son enfance dans le Kurland. Les brutalités et les humiliations dont étaient victimes à bord les futurs citoyens de la grande république, se répétèrent, de manière plus dure et plus brutale à Castle Garden, de la part des fonctionnaires de la démocratie. Et quelle amère désillusion s’ensuivit lorsque la jeune idéaliste commença à se familiariser avec les condition de vie de ce nouveau pays! A la place d’un tsar, elle en découvrit une foule; les cosaques étaient remplacés par les policiers avec leurs lourdes matraques, et à la place des chinovnik russes, il y avait les chefs d’esclaves, bien plus inhumains, dans les usines.

Emma Goldman obtint rapidement un travail dans la société Garson Co. Son salaire était de deux dollars et demi la semaine. A l’époque, les machines n’étaient pas électrifiées et les pauvres couturières devaient actionner leurs machines à coudre avec des pédales, tôt le matin jusqu’à tard dans la soirée. C’était un travail harassant, sans voir la lumière du jour, la besogne de la longue journée s’effectuant dans un silence complet — la coutume russe de conversations amicales pendant le travail n’était pas autorisée dans ce pays libre. Mais l’exploitation des femmes n’était pas seulement économique ; les pauvres ouvrières étaient considérée par leurs contre maîtres et leurs patrons comme des marchandises sexuelles. Si une femme repoussait les avances de ses supérieurs, elle se retrouvait immédiatement à la rue, comme élément indésirable dans l’usine. Il ne manquait jamais de victimes consentantes ; l’offre dépassait toujours la demande.

Les conditions horribles étaient rendues encore plus insupportables par la monotonie effrayante de la vie dans une petite ville américaine. La mentalité puritaine interdit la moindre manifestation de joie; un caractère maussade obscurcit les esprits; aucune inspiration intellectuelle, aucun échange de réflexion entre esprits ouverts ne sont possibles. Emma Goldman suffoquait presque dans cette atmosphère. Elle, plus que tout autre, aspirait à un environnement idéal, à l’amitié et à la compréhension, à la camaraderie d’alter ego. Mentalement, elle vivait encore en Russie. N’étant pas familière avec la langue et la manière de vivre du pays, elle habitait davantage le passé que le présent. Ce fut à cette période qu’elle rencontra un jeune homme qui parlait russe. Elle entretint cette relation avec grand plaisir. C’était au moins une personne avec qui elle pouvait converser, avec qui surmonter la monotonie de son existence étriquée. Peu à peu, l’amitié mûrit et aboutit finalement en un mariage.

Emma Goldman, a dû aussi emprunter la triste route de la vie maritale; elle aussi a dû apprendre à travers l’amère expérience que les statuts légaux impliquent la dépendance et le renoncement de soi, particulièrement pour la femme. Le mariage ne la libéra pas de la monotonie puritaine de la vie américaine. Au contraire, elle fut plutôt aggravée par la perte d’indépendance. Les caractères des deux jeunes gens étaient trop différents. Il s’ensuivit bientôt une séparation et Emma Goldman partit pour New Haven, dans le Connecticut. Là, elle trouva un emploi dans une usine et son mari disparut de sa vie. Deux décennies plus tard, les autorités fédérales devaient lui rappeler son existence de manière inattendue.

Les révolutionnaires actifs dans le mouvement russe des années 1880 n’étaient que peu au courant des idées sociales qui agitaient alors l’Europe de l’ouest et l’Amérique. Leur seule activité consistait à éduquer le peuple, leur objectif final était la destruction de l’autocratie. Le socialisme et l’anarchisme étaient des termes peu connus, même de nom. Emma Goldman, elle-même, ignorait totalement la signification de ces idées.

Elle était arrivée en Amérique dans une période d’intense agitation politique et sociale, comme quatre ans auparavant en Russie. Les ouvriers se révoltaient contre les terribles conditions de travail; le mouvement des Knights of Labor 9 pour la journée de huit heures était à son apogée de travail, et tout le pays résonnait du conflit sanglant entre grévistes et policiers. La lutte culmina avec la grande grève contre la Harvester Company de Chicago 10, le massacre des grévistes et le meurtre judiciaire des dirigeants ouvriers, qui seront à l’origine de l’explosion historique de la bombe de Haymarket. Les anarchistes passèrent le test du baptême du sang. Les apologistes du capitalisme essayèrent vainement de justifier le meurtre de Parsons, Spies, Lingg, Fischer et Engel. Depuis la publication des raisons du gouverneur Altgeld pour la libération des trois autres anarchistes emprisonnés suite à Haymarket, il ne fait plus aucun doute que cinq meurtres légaux ont été commis à Chicago en 1887.

Peu nombreux furent ceux qui saisirent la portée du martyre de Chicago; et moins encore les classes dirigeantes. Avec l’élimination d’un certain nombres de dirigeants ouvriers, elles pensaient endiguer le flux d’une idée présente dans le monde entier. Elles ne s’étaient pas rendus compte que, dans le sang des martyrs, pousseraient de nouvelles graines et que la terrible injustice attirerait de nouveaux convertis à la Cause.

Les deux représentantes les plus en vue de l’idée anarchiste en Amérique, Voltairine de Cleyre et Emma Goldman — l’une américaine de naissance, l’autre russe — ont été converties comme de nombreux autres, aux idées de l’anarchisme par ce meurtre légal. Deux femmes qui ne se connaissaient pas auparavant et qui avaient reçu une éducation totalement différente, avaient été unies en une seule idée par ce meurtre.
Comme la plupart des hommes et des femmes de la classe ouvrière en Amérique, Emma Goldman a avait suivi avec émoi et anxiété le procès de Chicago. Elle non plus ne pouvait pas croire que les dirigeants du prolétariat seraient tués. Le 11 novembre 1887 lui prouva le contraire. Elle prit conscience qu’ on ne pouvait attendre aucune pitié de la classe dirigeante, que entre le tsarisme russe et la ploutocratie américain, il n’y avait aucune différence, sinon le nom. Tout son être se rebellait contre le crime, et elle se jura solennellement de rejoindre les rangs du prolétariat révolutionnaire et de consacrer toute son énergie et ses forces à l’émancipation vis à vis de l’esclavage salarié. Elle commença alors à se familiariser avec la littérature socialiste et anarchiste, avec l’enthousiasme rayonnant si caractéristique de son tempérament. Elle assista à des réunions publiques et fit la connaissance d’ouvriers de tendance socialiste et anarchiste. La célèbre conférencière allemande Johanna Greie fut la première oratrice socialiste qu’entendit Emma Goldman. A New Haven, où elle travaillait dans une usine de confection de corsets, elle rencontra des anarchistes actifs dans le mouvement. Elle lisait le Freiheit, édité par John Most. La tragédie de Haymarket avait accentué ses tendances anarchistes naturelles; la lecture de Freiheit l’a transformé en anarchiste consciente. Par la suite, elle devait apprendre que l’idée de l’anarchisme trouvait sa plus haute expression à travers les meilleurs intellects d’Amérique: théoriquement avec Josiah Warren,11 Stephen Pearl Andrews 12 Lysander Spooner 13 ; philosophiquement avec Emerson, Thoreau et Walt Whitman. 14

Rendue malade par la pression excessive du travail en usine, Emma Goldman retourna à Rochester où elle résida jusqu’en août 1889, époque à laquelle elle s’installa à New York, le lieu de la période la plus importante de sa vie. Elle avait maintenant vingt ans. Son portrait d’alors révèle des traits pâles de souffrance et de grands yeux pleins de compassion. Ses cheveux sont courts, comme habituellement chez les étudiantes russes, et laissent apparaître un large front.

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Emma Goldman en 1900


C’est l’époque héroïque de l’anarchisme militant. Le mouvement s’est développé dans tous les pays. Malgré la terrible répression gouvernementale, de nouveau convertis viennent grossir les rangs.La propagande est presque exclusivement clandestine. Les mesures répressives des autorités conduisent les disciples de la nouvelle philosophie à adopter des méthodes de conspirateurs. Des milliers de victimes tombent entre les mains des autorités et croupissent en prison. Mais rien ne peut endiguer la vague d’enthousiasme, de de sacrifice et de dévouement à la Cause. Les contributions de guides comme Pierre Kropotkine, Louise Michel, Elisée Reclus et d’autres insufflent aux militants une plus grande énergie encore.

La rupture est imminente avec les socialistes qui ont sacrifié l’idée de liberté et adhéré au concept d’état et de politique politicienne. La lutte est âpre, les factions irréconciliables. Elle ne se déroule pas seulement entre socialistes et anarchistes ; elle trouve aussi des échos au sein des groupes anarchistes. Les différends théoriques et les querelles personnelles conduisent à des tensions et des inimitiés acrimonieuses. La législation anti-socialiste en Allemagne et en Autriche a fait traverser la mer à des milliers de socialistes et d’anarchistes pour chercher refuge en Amérique. John Most, qui avait perdu son siège au Reichstag,avait dû finalement s’enfuir de son pays natal et s’était rendu à Londres. Là, s’étant dirigé vers l’anarchisme, il avait rompu totalement avec le Parti Social Démocrate. Plus tard, en Amérique, il avait poursuivi la publication de Freiheit à New York, et était très actif parmi les ouvriers d’origine allemande.

Lorsque Emma Goldman arriva à New York en 1889, elle ne rencontra que peu de difficulté pour rejoindre des anarchistes militants. Des réunions publiques anarchistes se tenaient pratiquement tous les jours. Le premier conférencier qu’elle entendit fut le Dr. H. Solotaroff. Ses relations avec John Most, qui exerçait une extraordinaire influence sur les éléments les plus jeunes, fut d’une grande importance pour son évolution future. Son éloquence passionnée, son énergie infatigable et la répression qu’il avait enduré pour la Cause, tout cela se conjuguait pour enthousiasmer les camarades. Ce fut aussi à cette période qu’elle rencontra Alexandre Berkman, dont l’amitié joua un rôle important tout au long de sa vie. 15 Ses talents d’oratrices ne pouvaient pas rester dans l’obscurité. Le feu de son enthousiasme la poussa vers la scène publique. Encouragée par ses amis, elle commença à participer à des réunions publiques anarchistes comme oratrice en allemand et en Yiddish. Puis, suivit bientôt une courte tournée qui la conduisit jusqu’à Cleveland. Elle se jeta alors dans la propagande des idées anarchistes avec tout le sérieux et la force de son âme. La période passionnée de sa vie commençait. Tout en continuant à travailler dans des usines-bagnes, la jeune oratrice enflammée était une agitatrice très active et participait à différentes luttes ouvrières, notamment la grande grève des horlogers en 1889, conduite par le professeur Garsyde et Joseph Barondess.16

Un an plus tard, Emma Goldman était une déléguée à une conférence anarchiste à New York. Elle fut élue au comité de direction mais s’en retira plus tard suite à des différences d’opinion sur des questions tactiques. Les idées des anarchistes de langue allemande n’avaient pas encore été clarifiées à l’époque. Certains croyaient encore aux méthodes parlementaires, la grande majorité d’entre eux étaient partisans d’un centralisme fort. Ces différences d’approche concernant la tactique conduisirent, en 1891, à une rupture avec John Most. Emma Goldman, Alexandre Berkman, et d’autres camarades, rejoignirent le groupe Autonomy, dans lequel Joseph Peukert, Otto Rinke et Claus Timmermann jouaient un rôle actif. Les âpres querelles qui suivirent cette sécession ne se terminèrent qu’avec la mort de Most en 1906.

Une grande source d’ inspiration pour Emma Goldman s’avéra être les révolutionnaires russes, associés dans le groupe Znamya. Goldenberg, Solotaroff, Zametkin, Miller, Cahan, le poète Edelstadt, Ivan von Schewitsch, mari de Hélène von Racowitza et éditeur de Volkszeitung, ainsi que de nombreux autres exilés russes , dont certains encore en vie, en faisaient partie. Ce fut également à cette époque que Emma Goldman rencontra Robert Reitzel,qui exerça une grande influence sur son évolution. Par son biais, elle fit la connaissance des plus grands écrivains de la littérature moderne et leur amitié dura jusqu’à la mort de Reitzel en 1898.

Le mouvement ouvrier américain n’avait pas été noyé dans le massacre de Chicago; le meurtre des anarchistes avait échoué à amener la paix pour les capitalistes avides de profits. La lutte pour la journée de huit heure continuait. In 1892, se déclencha la grande grève de Pittsburg. La bataille de Homestead, la défaite des Pinkerton 17, l’arrivée de la milice, l’élimination des grévistes et le triomphe complet de la réaction sont des sujets de l’histoire récente.18 Touché au plus profond de son être par ces terribles événements, à la limite de la guerre, Alexandre Berkman décida de sacrifier sa vie à la Cause et offrit un exemple pratique aux esclaves du salariat en Amérique d’une solidarité anarchiste concrète avec le monde ouvrier. Son attentat contre Frick, le Gessler de Pittsburg 19, échoua et le jeune homme de vingt deux ans fut condamné à une mort lente dans un pénitencier. La bourgeoisie, qui, pendant des décennies avait exalté et fait l’éloge du tyrannicide, fut pris d’une terrible rage.La presse capitaliste organisa une campagne systématique de calomnies et de mensonges contre les anarchistes. La police n’épargna aucun effort pour impliquer Emma Goldman dans l’action de Alexandre Berkman. L’agitatrice redoutée devait être réduite au silence par tous les moyens. Elle ne dû qu’au fait de sa présence à New York d’échapper aux mâchoires de la loi. Ce sont les mêmes circonstances, neuf ans plus tard, lors de l’affaire McKinley, qui lui permettront de préserver sa liberté. Il est presque incroyable de voir avec quelle stupidité, bassesse, et infamie les journalistes de l’époque cherchèrent à accabler les anarchistes. Il faut parcourir les archives des journaux pour réaliser l’énormité des accusations et des calomnies. Il serait difficile de décrire les affres traversées par Emma Goldman durant ces jours. Les attaques de la presse capitaliste devaient être accueillies avec une relative sérénité; mais les attaques venant de ses propres rangs étaient bien plus douloureuses et insupportables. L’acte de Berkman fut critiquée sévèrement par Most et quelques-uns de ses partisans parmi les anarchistes allemands et juifs. S’ensuivirent d’implacables accusations et récriminations lors de réunions publiques et privées. Persécutée de tous côtés, à la fois parce qu’elle prenait la défense de Berkman et de son acte et en raison de ses activités révolutionnaires, Emma Goldman fut harcelée jusqu’au point d’être incapable de se procurer un endroit sûr. Trop fière pour trouver cette sécurité dans un déni de son identité 20, elle choisit de passer les nuits dans des parcs publics plutôt que d’exposer ses amis au danger ou aux contrariétés dus à ses visites. La coupe déjà pleine déborda avec la tentative de suicide d’un jeune camarade qui avait partagé les lieux de vie de Emma Goldman, Alexander Berkman, et un ami artiste commun.

De nombreux changement sont survenus depuis. Alexandre Berkman a survécu à l’enfer de Pennsylvanie, et est revenu parmi les rangs anarchistes, son esprit intact, plein de d’enthousiasme pour les idéaux de sa jeunesse 21. Le camarade artiste fait désormais partie des dessinateurs connus de New York. 22 Le candidat au suicide a quitté l’Amérique peut après sa malheureuse tentative pour mourir et a été, par la suite, arrêté et condamné à huit ans de travaux forcés pour avoir introduit de la littérature anarchiste en Allemagne. Lui aussi a résisté à la terreur de la vie en prison et est retourné au mouvement révolutionnaire, gagnant depuis la réputation méritée d’écrivain talentueux en Allemagne. 23

Pour éviter d’avoir à camper indéfiniment dans les parcs, Emma Goldman fut finalement obligée de s’installer dans une maison sur la troisième rue, entièrement occupée par des prostituées. Là, parmi les bannies de notre bonne société chrétienne,elle pouvait au moins louer un coin d’une pièce, trouver le repos et travailler sur sa machine à coudre. Les femmes des rues lui accordaient une finesse de sentiments et une sympathie sincère plus grande que les prêtres de l’église. Mais l’endurance humaine avait été épuisée par trop de souffrances et de privations. Elle fut victime d’un défaillance physique complète et la célèbre agitatrice s’installa à la "République Bohémienne" — un grand immeuble qui tirait son appellation ronflante du fait qu’il était principalement occupé par des anarchistes bohèmes. Là, Emma Goldman trouva des amis prêts à l’aider. Justus Schwab, un des principaux représentants de la période révolutionnaire allemande de l’époque, et le Dr. Solotaroff lui prodiguèrent inlassablement des soins. Elle y rencontra aussi Edward Brady, la nouvelle amitié se transformera par la suite en intimité étroite. Brady avait été un participant actif au mouvement révolutionnaire en Autriche, et, à l’époque de sa relation avec Emma Goldman, venait d’être libéré d’une prison autrichienne après une incarcération de dix ans.

Les médecins diagnostiquèrent une tuberculose et on conseilla à la malade de quitter New York. Elle se rendit à Rochester, dans l’espoir que le milieu familial l’aiderait à retrouver la santé. Quelques années auparavant, ses parents avaient émigré en Amérique et s’étaient installés dans cette ville. L’attachement entre membres d’une famille, et spécialement entre enfants et parents, est un trait dominant chez les juifs. Même si ses parents conservateurs ne pouvaient pas sympathiser avec les aspirations idéalistes de Emma Goldman et n’approuvaient pas son mode de vie, ils avaient reçu leur fille malade à bras ouverts. Le repos et les soins dont elle a bénéficié au domicile parental, et la présence affectueuse de sa sœur bien aimée Hélène, lui furent si bénéfiques que, en un rien de temps, elle fut suffisamment rétablie pour reprendre ses activités énergiques.

Il n’y a aucun répit dans la vie de Emma Goldman. Le travail incessant et la poursuite inlassable de l’objectif fixé constituent l’essence de sa nature. Un temps très précieux avait déjà été gaspillé. Il était impératif qu’elle reprenne ses tâches immédiatement. Le pays était en proie à la crise, et des milliers de chômeurs peuplaient les rues des grands centres industriels. Ils parcouraient le pays, frigorifiés et affamés, dans une vaine recherche de travail et de pain. Les anarchistes organisèrent une propagande énergique à destinations des chômeurs et des grévistes. Une manifestation monstre de travailleurs de l’horlogerie eut lieu à Union Square, New York. Emma Goldman était parmi les orateurs invités. Elle y prononça un discours enflammé, décrivant en termes incendiaires la misère de la vie d’esclaves du salariat, et cita la célèbre maxime du cardinal Manning: “La nécessité ne connaît pas de loi et l’homme affamé a un droit naturel à une part du pain de son voisin.” Elle conclut son exhortation avec ces mots: “Demandez un travail. Si ils ne vous en donnent pas, demandez du pain. Si il ne vous donnent ni travail ni pain, alors prenez le pain.”

Le lendemain, elle partit pour Philadelphie, où elle devait tenir une réunion publique. La presse capitaliste tira à nouveau la sonnette d’alarme. Si on continuait à permettre aux socialistes et aux anarchistes de continuer à faire de l’agitation, les ouvriers risqueraient bientôt de comprendre la manière dont on les privait des joies et des bonheurs de la vie. Une telle éventualité devait être évitée à tout prix. Le chef de la police de New York, Byrnes, émit un mandat d’arrêt contre Emma Goldman. Elle fut détenue par les autorités de Philadelphie et incarcéré plusieurs jours à la prison de Moyamensing, en attendant les documents de son transfert que Byrnes avait confié à l’inspecteur Jacobs. Ce dernier (que Emma Goldman devait rencontrer à nouveau quelques années plus tard dans des circonstances très déplaisantes) lui proposa, lors du voyage de retour, vers New York, de trahir la cause ouvrière. Au nom de son supérieur, Byrnes, il lui offrit une somme rondelette. Que les hommes sont parfois stupides! Quelle pauvreté psychologique pour imaginer la possibilité d’une trahison de la part d’une jeune fille idéaliste russe, qui avait volontairement sacrifié toute considération personnelle pour aider à l’émancipation des ouvriers.

En octobre 1893, Emma Goldman fut jugée par la cour criminelle de New York, accusée d’incitation à l’émeute. Le « jury « raisonnable » ignora le témoignage de douze témoins de la défense au profit d’un seul, celui de l’inspecteur Jacobs. Elle fut reconnue coupable et condamnée à purger un an au pénitencier de Blackwell’s Island. Elle était la première femme depuis la fondation de la république – à l’exception de Mrs. Surratt 24 – à être emprisonnée pour raison politique. La société respectable lui avait apposée depuis longtemps la Lettre Écarlate. 25

Emma Goldman purgea sa peine au pénitencier en tant qu’infirmière à l’hôpital de la prison. Elle y eut l’occasion d’apporter quelques rayons de gentillesse dans les vies sombres des malheureuses, que ses sœurs des rues n’avaient pas dédaigner partager avec elle deux ans plus tôt. Elle y eut également l’occasion d’étudier l’anglais et sa littérature, et de se familiariser avec les grands écrivains américains. Elle découvrit de grands trésors dans Bret Harte 26, Mark Twain,Walt Whitman, Thoreau et Emerson.

Elle quitta Blackwell’s Island en août 1894, une femme de 25 ans, adulte et mûre, transformée intellectuellement. De retour dans l’arène, plus riche d’expériences, purifiée par la souffrance. Elle ne se sentait plus abandonnée et seule. Beaucoup de mains se tendaient pour lui souhaiter la bienvenue. Il y avait à l’époque de nombreuses oasis intellectuelles à New York. Le saloon de Justus Schwab, au numéro cinq de la Première Rue, était le lieu où se réunissaient des anarchistes, des littérateurs et des bohémiens. Elle rencontra beaucoup d’anarchistes américains à cette époque et devint amie avec Voltairine de Cleyre, Wm. C. Owen 27, Miss Van Etton et Dyer D. Lum, ancien directeur de The Alarm et exécutant des dernières volontés des martyrs de Chicago. Elle trouva un des ses plus fidèles amis en la personne de John Swinton 28, le vieux et noble combattant pour la liberté. D’autres centres intellectuels tournaient autour de Solidarity, publié par John Edelman; Liberty, par l’anarchiste individualiste Benjamin R. Tucker; le Rebel de Harry Kelly; Der Sturmvogel, une publication anarchiste en langue allemande dirigée par Claus Timmermann; Der Arme Teufel, dont le génie dirigeant était l’inimitable Robert Reitzel. Par le biais de Arthur Brisbane, aujourd’hui principal lieutenant de William Randolph Hearst, elle apprit à connaître les écrits de Fourier. Brisbane, à l’époque, n’était pas encore submergé par les marécages de la corruption politique. Il avait envoyé une gentille lettre à Emma Goldman lorsqu’elle était à Blackwell’s Island, en même temps qu’une biographie de son père, le disciple américain enthousiaste de Fourier.

NDT

1. John Brown (1800 -1859) Abolitionniste, partisan de l’insurrection armée pour abolir l’esclavage.. En 1856, à Pottawatomie Creek, il tue, avec cinq de ses fils, cinq colons esclavagistes. En 1859, avec une vingtaine d’hommes, il s’empare d’un arsenal pour provoquer une insurrections d’esclaves. Aucun ne le suivra. Il est arrêté, grièvement blessé et est pendu le 2 décembre 1859
2. Mary Wollstonecraft (1759 – 1797) Écrivaine et féministe anglaise, auteure notamment de Memoirs of the Author of A Vindication of the Rights of Woman
3. Wendel Phillips (1811 – 1884 ) Abolitionniste américain et défenseur des amérindiens
4. Lloyd Garrison (1805 – 1879) Journaliste abolitionniste américain.Il fonda le journal The Liberator et la American anti-slavery society
5. Havel est lui-même un exilé tchèque
6. Le junker était un noble, propriétaire terrien en Prusse et en Allemagne orientale
7. v naród – aller vers le peuple. Slogan des Narodniki , un mouvement des classes moyennes russes des années 1860 et 1870 dont une partie s’est lancé dans l’ agitation révolutionnaire contre le tsarisme.
8. Castle Garden était le premier centre de réception des immigrants aux Etats-Unis, entre 1820 et 1892 avant que Ellis Island ne le remplace. Voir le site Castle Garden http://www.castlegarden.org/
9. Noble and Holy Order of the Knights of Labor, une organisation américaine de défense ouvrière 1869 – 1949 Voir, entre autres, Knights of Labor http://www.history.com/topics/knights-of-labor
10. Le 3 mai 1886, les grévistes affrontèrent les briseurs de grève embauchés par la direction de la McCormick Harvesting Machine Company. L’intervention de la police causa deux morts. La manifestation de Haymarket Square eut lieu le lendemain.
11. Josiah Warren (1798-1874) Anarchiste individualiste américain. Fondateur de colonies comme Modern Times et Utopia. Voir, entre autres, The Josiah Warren Project http://www.crispinsartwell.com/josiahwarren.htm
12. Stephen Pearl Andrews (1812 –1886) Linguiste et auteur de plusieurs livres sur le mouvement ouvrier. Militant abolitionniste. C’était un anarchiste individualiste, influencé par Josiah Warren. Il ne remettait pas en cause le principe du salariat mais celui du calcul du salaire de l’ouvrier-e. Auteur de plusieurs ouvrages dont quelques-uns consultables en ligne dont The science of society (1888) https://archive.org/stream/scienceofsociety00andrrich/scienceofsociety00andrrich_djvu.txt
13. Lysander Spooner (1808 – 1887) Anarchiste individualiste américain qui a largement influencé la théorie libertarienne. Mais Spooner s’opposait également au salariat. Voir le site dédié lysanderspooner.org/ http://www.lysanderspooner.org/
Voir également de Ronald Creagh Histoire de l’anarchisme aux États-Unis d’Amérique : les origines, 1826-1886, Claix : Pensée sauvage, 1981 http://cras31.info/IMG/pdf/creagh_-_histoire_de_l-anarchisme_aux_etats_un.pdf
14. Emerson, Thoreau, Whitman Pères du transcendantalisme. Voir, par exemple, What is Transcendentalism? Jone Johnson Lewis, Women’s History Guide, avec de nombreux liens. http://womenshistory.about.com/bltranscend.htm
15. Voir Emma Goldman et Alexandre Berkman http://racinesetbranches.wordpress.com/introduction-a/emma-goldman/emma-goldman-et-alexandre-berkman/
16. Joseph Barondess (1867–1928), né en Ukraine, militant syndicaliste de New York. Il a eu de brefs rapports avec les milieux anarchistes.
17. Agents de sécurité de la Pinkerton National Detective Agency que Frick avait embauché en avril 1892 pour maintenir l’ordre
18. Sur ces évènements, voir par exemple The 1892 battle Of Homestead http://battleofhomestead.org/battle.php
19. Sans doute en référence à Albrecht, ou Hermann, Gessler, un bailli suisse , probablement légendaire, du quatorzième siècle, qui incarne la répression brutale
20. Elle s’y résoudra après l’attentat contre McKinley
21. Havel travestit à nouveau les faits. Berkman, comme on peut s’en douter après 14 années éprouvantes dans les conditions d’incarcération de l’époque, est sorti dépressif. Goldman l’a aidé en lui confiant notamment la direction de Mother Earth et en le convainquant d’écrire ses mémoires de prisons.
22. Modest [Aronstam] Stein
23. La référence m’échappe, mais je la retrouverai
24. Mary Elizabeth Eugenia Jenkins Surratt (1823 – 1865) Impliquée dans l’assassinat du président Abraham Lincoln, le 14 avril 1865, elle sera la première femme condamnée à mort et exécutée par le gouvernement fédéral américain
25. La Lettre Écarlate; Référence à la lettre »A » pour Adultère, tatouée sur les femmes « pécheresse » en Nouvelle Angleterre au dix-septième siècle
26. Francis Brett Hart (1836 – 1902) Poète et écrivain américain qui a beaucoup écrit sur les pionniers et la ruée vers l’or. Quelques-uns de ses écrits sont en ligne sur le site American Literature. http://americanliterature.com/author/bret-harte/bio-books-stories
27. William Charles Owen (1854 -1929) Membre de l’Association Internationale des Travailleurs – AIT. Il collaborera à de nombreux journaux, parmi lesquels Mother Earth, Free Society et Regeneracion. Voir en ligne Anarchism Versus Socialism http://theanarchistlibrary.org/library/william-c-owen-anarchism-versus-socialism
28. John Swinton (1829–1901) Journaliste, éditeur d’une petite revue ouvrière John Swinton’s Paper
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Ebauche biographique- II

Messagede digger » 09 Nov 2014, 11:28

Emma Goldman était devenue, dès sa libération du pénitencier, un élément de la vie publique de New York. Elle était appréciée dans les rangs radicaux pour son dévouement, son idéalisme et son sérieux. Différentes personnes recherchaient son amitié et quelques-unes d’entre elles essayaient de la convaincre de les aider dans la poursuite de leurs objectifs spécifiques. Ainsi le révérend Parkhurst, pendant l’enquête Lexow , fit l’impossible pour la convaincre de se joindre au Comité de Vigilance afin de combattre Tammany Hall 29. Maria Louise, l’âme touchante d’un centre social, servait d’intermédiaire pour Parkhurst. Il n’est pas nécessaire de préciser quelle réponse d’Emma Goldman reçut ce dernier. Pendant la campagne free-silver, Burgess McLuckie, une des personnalités les plus en vue de la grève de Homestead, était venu à New York pour essayer de rallier les radicaux locaux à la cause de l’argent. Il essaya aussi d’y intéresser Emma Goldman, mais il n’eut pas plus de succès que Maria Louise.

En 1894, la lutte des anarchistes en France atteignit son apogée. Nos camarades français répondirent à la terreur blanche des républicains parvenus par la terreur rouge. Les anarchistes du monde entier suivaient avec une anxiété fébrile cette lutte sociale. La propagande par le fait rencontra un écho retentissant dans presque tous les pays. Afin de mieux connaître la situation dans le vieux monde, Emma Goldman partit pour l’Europe, en 1895. Après une tournée de conférences en Angleterre et en Écosse, elle se rendit à Vienne où elle s’inscrit au Allgemeine Krankenhaus pour suivre une formation d’infirmière et de sage-femme et où, en même temps, elle étudiait la situation sociale. Elle saisit aussi l’occasion pour se familiariser avec la littérature moderne européenne: Elle lisait avec grand enthousiasme Hauptmann, Nietzsche, Ibsen, Zola, Thomas Hardy, et de nombreux autres artistes rebelles.

A l’automne 1896, elle revint à New York via Zurich et Paris. Le plan pour la libération de Alexandre Berkman était en cours. La peine barbare de vingt-deux ans avait soulevé une immense indignation parmi les milieux radicaux. On savait que le Pardon Board 30 de Pennsylvanie prendrait en considération les avis de Carnegie et Frick quant à son cas. Il fut par conséquent suggéré que ces Sultans de Pennsylvanie soient contactés — non pas dans le but d’obtenir leur grâce, mais pour leur demander de ne pas essayer d’influencer la Commission. Ernest Crosby offrit de rencontrer Carnegie, à la condition que Alexandre Berkman désavoue son acte. Mais cela était hors de question. Il ne se serait jamais rendu coupable d’un tel désaveu de sa personnalité et de son estime de soi. Ces efforts créèrent des relations amicales entre Emma Goldman et le cercle de Ernest Crosby, Bolton Hall et Leonard Abbott. En 1897, elle entreprit sa première grande tournée de conférences, qui la conduisit jusqu’en Californie. Cette tournée popularisa son nom comme représentante des opprimés, son éloquence résonnant d’une côte à l’autre. En Californie, Emma Goldman établit des liens amicaux avec la famille Isaak et apprit à apprécier leur efforts pour la Cause. Malgré de formidables obstacles, les Isaak publièrent d’abord le Firebrand et, après sa suppression par le service des Postes, la Free Society. Ce fut aussi durant cette tournée que Emma Goldman rencontra le grand et vieux rebelle pour la liberté sexuelle, Moses Harman.

Pendant la guerre hispano-américaine, le chauvinisme était à son apogée. Pour freiner cette dérive dangereuse, et en même temps collecter des fonds pour les révolutionnaires cubains, Emma Goldman s’associa avec des camarades latins parmi lesquels Gori, Esteve, Palaviccini, Merlino, Petruccini et Ferrara. En 1899 suivirent d’autres tournées prolongées d’agitation, aboutissant sur la côte Pacifique. Chaque tournée de propagande était marqué par des accusations et arrestations répétées, bien que sans conséquences finales néfastes.

En novembre de la même année, l’agitatrice infatigable entreprit une seconde tournée de conférences en Angleterre et en Écosse, en terminant son périple par le Congrès Anarchiste International à Paris. C’était l’époque de la guerre des Boers et le chauvinisme battait à nouveau son plein, de la même manière que, deux années auparavant, il avait célébré ses orgies lors de la guerre hispano-américaine. Différentes réunions publiques, tant en Angleterre qu’en Écosse furent perturbés et dispersés par des foules patriotiques. Emma Goldman saisit l’occasion de rencontrer à nouveau différents camarades anglais et des personnalités intéressantes comme Tom Mann et les sœurs Rossetti, les filles talentueuses de Dante Gabriel Rossetti, éditeur alors de la revue anarchiste The Torch. L’un de ses espoirs de toujours se réalisa ici: elle établit des contacts étroits et amicaux avec Pierre Kropotkine, Enrico Malatesta, Nicholas Tchaikovsky, W. Tcherkessov et Louise Michel. Vieux guerriers de la cause de l’humanité, dont les actes ont enthousiasmé des milliers de partisans à travers le monde et dont les vies et l’œuvre ont insufflé à des milliers d’autres un esprit noble idéaliste et de sacrifice. Vieux guerriers, mais toujours jeunes, avec le courage des premiers jours, l’esprit indompté et emplis du ferme espoir du triomphe final de l’Anarchie.

Le gouffre dans le milieu ouvrier international, provoqué par la scission de l’Internationale, ne pouvait plus être comblé. Deux philosophies sociales étaient engagées dans une lutte acharnée. Les congrès internationaux de 1889 à Paris, de 1892 à Zurich, et de 1896 à Londres avaient débouché sur des divergences irréconciliables. La majorité des sociaux-démocrates, désavouant leur passé libertaire et devenus politiciens, réussirent à exclure les délégués révolutionnaires et anarchistes. Ces derniers décidèrent, par conséquent, de tenir des congrès séparés. Le premier eut lieu en 1900, à Paris. Le renégat socialiste Millerand, qui s’était hissé au ministère de l’intérieur, y joua le rôle de Judas. Le congrès des révolutionnaires fut interdit et les délégués dispersés deux jours avant l’ouverture prévue. Mais Millerand n’avait aucun objection envers le congrès social-démocrate qui s’ouvrit par la suite avec toutes les trompettes de l’art publicitaire.

Cependant, le renégat n’atteignit pas son objectif. Un certain nombre de délégués parvinrent à organiser une conférence clandestine au domicile d’un camarade à l’extérieur de Paris, où différents points concernant la tactique et la théorie furent discutés. Emma Goldman prit une part importante dans ces débats , et, à cette occasion, établit des contacts avec de nombreux représentants du mouvement anarchiste européen.

En raison de l’interdiction du congrès, les délégués étaient menacés d’une expulsion de France. Dans le même temps, arrivèrent des mauvaises nouvelles d’Amérique, concernant l’échec de la tentative de libération de Alexandre Berkman, un grand choc pour Emma Goldman. En novembre 1900, elle revint en Amérique pour se consacrer à son métier d’infirmière et, en même temps, pour pour part active à la propagande. Parmi d’autres activités, elle organisa des réunions publiques monstres pour protester contre les terribles sévices du gouvernement espagnol, perpétués contre les prisonniers politiques torturés à Montjuïc.

Dans son métier d’infirmière, Emma Goldman avaient beaucoup d’occasions de rencontrer les personnalités les plus bizarres et originales. Très peu d’entre elles auraient reconnu la « célèbre anarchiste » dans la petite femme blonde vêtue de son uniforme d’infirmière. Peu après son retour d’Europe, elle fit la connaissance d’une patiente, Mrs. Stander, une accro à la morphine, souffrant le martyre. Elle demandait une attention soutenue pour lui permettre de superviser une affaire très importante qu’elle dirigeait, — celle de Mrs. Warren. Son domicile privé était situé dans la Troisième Rue, près de la Troisième Avenue, et le lieu de son affairé était attenant, relié par une entrée séparée. Un soir, l’infirmière, sur le point d’entrer dans la chambre de sa patiente, se retrouva soudainement face à face avec un visiteur masculin, au cou de taureau et à l’apparence brutale. L’homme n’était personne d’autre que Mr. Jacobs, l’inspecteur qui, sept ans auparavant, avait ramené Emma Goldman la prisonnière de Philadelphie et qui avait tenté de la persuader, en chemin vers New York, de trahir la cause des ouvriers. Il est impossible de décrire l’expression de confusion de l’homme, alors qu’il se retrouvait de façon si inattendue en face de Emma Goldman, l’infirmière de sa maîtresse. La brute se transforma soudainement en gentleman, s’employant à excuser son comportement passé honteux. Jacobs était le « protecteur » de Mrs. Stander, et l’intermédiaire entre la maison et la police. Quelques années plus tard, alors inspecteur auprès du procureur de la république, il se rendit coupable d’un parjure, fut condamné et envoyé à Sing Sing pour un an. Il est probablement employé maintenant par une quelconque agence de détectives privés, pilier séduisant d’une société respectable.

En 1901 Pierre Kropotkine fut invité par le Lowell Institute du Massachusetts pour y donner une série de conférences sur la littérature russe. C’était son second séjour en Amérique et, naturellement, ses camarades étaient désireux d’utiliser sa présence au bénéfice du mouvement. Emma Goldman commença une correspondance avec lui et réussit à obtenir son accord pour lui arranger une série de conférence. Elle consacra aussi son énergie pour organiser les tournées d’autres anarchistes en vue, notamment celles de Charles W. Mowbray et de John Turner. De la même manière, elle participait toujours aux activités du mouvement, toujours prête à consacrer son temps, son talent et son énergie à la Cause.

Le 6 septembre 1901, le président McKinley fut abattu par Léon Czolgosz à Buffalo. Aussitôt, une campagne de répression sans précédent a été mise en branle contre Emma Goldman , en tant que anarchiste la plus connue dans le pays. Bien que l’accusation n’était absolument pas fondée, elle fut arrêtée à Chicago, ainsi que d’autres anarchistes en vue, incarcéré pendant plusieurs semaines et soumises à des interrogatoires des plus éprouvants. Une si formidable chasse à l’homme publique. n’avait jamais eu lieu auparavant dans l’histoire de ce pays. Mais les efforts de la police et de la presse pour faire le rapprochement entre Emma Goldman et Czolgosz se révélèrent vains. L’épisode l’avait néanmoins blessée profondément . Elle aurait pu supporté la souffrance physique, les humiliations et la brutalité subies entre les mains de la police. La dépression psychologique était bien pire. Elle fut accablée par la prise de conscience de la stupidité, du manque de compréhension et de la bassesse qui caractérisaient les événements de ces jours terribles. L’incompréhension de la part de la majorité de ces camarades envers Czolgosz la conduisit presque au désespoir. Émue au plus profond de son être, elle publia un article dans lequel elle essayait d’expliquer l’acte sous l’aspect social et individuel.31 Comme cela fut déjà le cas, après l’acte de Berkman, elle était de nouveau incapable de trouver où loger, elle fut ballottée d’un endroit à l’autre comme un véritable animal sauvage. Ces terribles persécutions, et notamment l’attitude de ses camarades, l’empêchèrent de continuer son travail de propagande. Les plaies de l’âme et du corps devaient d’abord se cicatriser. De 1901 à 1903, elle ne remonta pas à la tribune. Elle vécut une vit discrète en tant que “Miss Smith”, exerçant son métier et consacrant ses loisirs à étudier la littérature, particulièrement le théâtre moderne qu’elle considérait comme un des principaux véhicules des idées radicales et des sentiments instructifs.

Il y a pourtant une chose qu’apporta le harcèlement de Emma Goldman. Son nom apparaissait en public de plus en plus fréquemment et avec plus d’insistance que jamais auparavant, le harcèlement malveillant de l’agitatrice tant décriée suscitant une forte sympathie dans de nombreux milieux.32 Des personnes ayant emprunté des différentes voies commencèrent à s’intéresser à ses combats et ses idées. On commençait maintenant à lui manifester une plus grande attention et une meilleure compréhension.

L’arrivée en Amérique de l’anarchiste anglais John Turner 33 incita Emma Goldman à sortir de sa retraite. Elle se lança de nouveau dans les activités publiques, organisant un mouvement dynamique pour la défense de Turner, que les services de l’immigration avaient condamné à être expulsé, suite à la loi sur le renvoi des anarchistes votée après la mort de McKinley. 34

Lorsque Paul Orleneff et Mme. Nazimova arrivèrent à New York pour familiariser le public américain à avec l’art dramatique russe, Emma Goldman devint l’organisatrice du projet. Grâce à beaucoup de patience et de persévérance, elle réussit à rassembler les fonds nécessaires pour présenter les artistes russes aux amateurs de théâtre de New York et Chicago. Même si elle ne fut pas un succès sur le plan financier, l’entreprise se révéla être d’une grande valeur artistique. En tant que manager des artistes russes, Emma Goldman vécut quelques expériences uniques. M. Orleneff ne parlait que le russe et “Miss Smith” était obligée d’intervenir comme son interprète lors de différentes manifestations dans le beau monde. La plupart des dames aristocrates de la Cinquième Avenue n’imaginaient pas le moindre du monde que l’aimable manager, qui discutait de manière si divertissante de philosophie, de théâtre et de littérature lors de leur thé de dix-sept heures, était la « fameuse » Emma Goldman. Si cette dernière écrit un jour son autobiographie,elle aura sans aucun doute ne nombreuses anecdotes intéressantes à raconter concernant ces expériences.

L’hebdomadaire anarchiste Free Society, publié par la famille Isaak, fut obligé d’arrêter en raison de la fureur qui s’était emparée de tout le pays après la mort de McKinley. Pour remplir le vide, Emma Goldman, en coopération avec Max Baginski 34 et d’autres camarade, décida de sortir une publication mensuelle consacré à l’avancement des idées anarchistes dans la vie quotidienne et la littérature. Le premier numéro de Mother Earth 35 apparut en mars 1906, les premières dépenses du périodique étaient en partie couverte par les recettes d’une représentation théâtrale de soutien donnée par Orleneff, Mme Nazimova, et leur troupe en faveur de la revue anarchiste. Depuis 1906 et malgré les formidables obstacles et difficultés, la propagandiste infatigable a réussi à éditer Mother Earth de façon ininterrompue — une réussite rarement égalée dans les annales des publications radicales.

En mai 1906, Alexandre Berkman quitta enfin l’enfer de Pennsylvanie où il avait passé les quatorze meilleures années de sa vie. Personne n’avait cru en ses chances de survie. Sa libération mettait fin à un cauchemar de quatorze ans pour Emma Goldman, et un important chapitre de sa vie se concluait donc.

Le déclenchement de la révolution russe n’avait entraîné nulle part ailleurs une réponse aussi énergique et active que parmi les russes qui vivaient en Amérique. Les héros du mouvement révolutionnaires de Russie, Tchaikovsky, Mme Breshkovskaia, Gershuni, et d’autres venaient dans le pays pour éveiller les sympathies du peuple américain envers la lutte pour la liberté et récolter des aides pour sa poursuite et son soutien. Le succès en était dû en grande partie aux efforts, à l’éloquence et au talent d’organisatrice déployés par Emma Goldman. Cette opportunité lui permit de rendre de grands services à la lutte pour la liberté dans son pays natal. On ne sait pas généralement que ce sont les anarchistes qui contribuent grandement à assurer le succès moral aussi bien que financier de la plupart des entreprises radicales. Ils sont indifférents à la reconnaissance; les besoins de la Cause mobilise toute leur attention, et ils y consacrent leurs énergies et leur compétences. Mais il faut faire remarquer que quelques personnes, honorables par ailleurs, bien que cherchant toujours le soutien et la coopération des anarchistes, veulent toujours monopoliser tout le crédit du travail effectué. Durant les dernières décennies, ce sont principalement les anarchistes qui ont organisé toutes les initiatives révolutionnaires et aidé chaque lute pour la liberté. Mais, de peur de choquer la foule respectable, qui considère les anarchistes comme des suppôts de Satan, et à cause de leur situation sociale dans la société bourgeoise, ces radicaux à la manque feignent de ne pas voir le travail des anarchistes.

En 1907 Emma Goldman participa comme déléguée au second congrès anarchiste à Amsterdam. Elle y fut particulièrement active dans toutes ses procédures et soutint l’organisation de l’Internationale anarchiste. Avec l’autre délégué américain, Max Baginski, elle présenta au congrès un rapport exhaustif sur la situation américaine, terminant sur ces remarques caractéristiques:

“L’accusation selon laquelle l’anarchisme est destructif plutôt que constructif, et que, par conséquent, il est opposé à l’organisation, est un des plus grands mensonges répandu par nos adversaires. Ils confondent nos institutions actuelles avec l’organisation; et donc ils ne comprennent pas comment nous pouvons condamner les premières et privilégier la dernière. Mais le fait est que les deux ne sont pas identiques.
L’État est généralement considéré comme la forme la plus élaborée d’organisation. Mais, en réalité, est-il réellement une organisation? N’est-il pas plutôt une institution arbitraire, sournoisement imposée aux masses?

L’industrie aussi est qualifiée d’organisation; mais rien n’est plus éloigné de la vérité. Elle est la piraterie continuelle du riche envers le pauvre.

On nous demande de croire que l’Armée est une organisation,mais un examen attentif montrera qu’elle n’est rien d’autre qu’instrument cruel au service de la force aveugle.

L’école publique! Les universités et autres institutions d’enseignement, ne sont-ils pas des modèles d’organisation, offrant au peuple de belles opportunités d’apprentissage? Loin de là, l’école, plus que tout autre institution, est une véritable caserne, où l’esprit humain est manipulé et dressé à la soumission envers racontars moraux et sociaux et donc conçue pour perpétuer notre système d’exploitation et d’oppression.
L’organisation, comme nous la concevons, est différente. Elle est basée d’abord sur la liberté. C’est un groupement naturel et volontaire d’énergies pour obtenir des résultats bénéfiques à l’humanité.

C’est l’harmonie d’une croissance organique qui produit une variété de formes et de couleurs, l’ensemble que nous admirons dans une fleur. De manière analogue, l’activité organisée des êtres humains libres, imprégnés de l’esprit de solidarité, résultera de la perfection de l’harmonie sociale, que nous appelons anarchisme. En fait, seul l’anarchisme rend possible l’organisation non autoritaire des intérêts communs, puisqu’il abolit l’antagonisme existant entre les individus et les classes.

Dans les conditions actuelles, l’antagonisme des intérêts sociaux et économiques a pour résultat une guerre incessante entre les entités sociales et crée un obstacle insurmontable à une richesse commune coopérative.

Il existe une conception erronée selon laquelle l’organisation ne permet pas la liberté individuelle; que, au contraire, elle conduit à la désintégration de l’individu. Mais, en réalité, la vraie fonction de l’organisation est d’aider au développement et à la croissance de la personnalité. Tout comme les cellules animales, par coopération mutuelle, expriment leurs pouvoirs latents dans la formation de l’organisme complet, l’individu, à travers un effort coopératif avec d’autres individus, atteint sa plus haute forme de développement.

Une organisation, au vrai sens du terme, ne peut pas résulter de la combinaisons de non-entités. Elle doit être composée d’individualités conscientes, intelligentes. En effet, le total des capacités et des activités d’une organisation est représentée par l’expression des énergies individuelles.

Par conséquent, il s’ensuit logiquement que plus le nombre de personnalités fortes et conscientes est grand dans une organisation, moins grand est le danger de stagnation et plus intense est sa vie.
L’anarchisme offre la possibilité d’une organisation sans discipline, crainte ou punition, et sans la contrainte de la pauvreté: un nouvel organisme social qui mettra fin à la terrible lutte pour les moyens d’existence, — cette lutte sauvage qui détruit les plus belles qualités de l’être humain, et creuse encore davantage l’abîme social. En résumé, l’anarchisme s’efforce d’atteindre une organisation sociale qui instituera le bien-être pour tous.

Le germe d’une telle organisation peut se trouver dans cette forme de syndicalisme qui a abandonné toute centralisation, bureaucratie et discipline et qui prône l’action directe et indépendante de la part de ses membres.”

On peut mesurer le mieux les progrès considérables des idées anarchistes en Amérique par le succès remarquable des trois grandes tournées de Emma Goldman après le congrès d’Amsterdam de 1907. Chaque tournée a ouvert un nouveau territoire, y compris dans des localités qui n’avaient jamais entendu parler de l’anarchisme auparavant. Mais l’aspect le plus gratifiant de ces efforts infatigables est la vente formidable de littérature anarchiste, dont les effets de propagande ne peuvent pas être évaluées. Ce fut pendant l’une de ces tournées qu’un incident peu banal survint, démontrant de manière frappante la puissance de conviction de l’idée anarchiste. A San Francisco, en 1908, la conférence de Emma Goldman attira un soldat de l’armée américaine, William Buwalda. Pour avoir osé assister à une réunion publique anarchiste, la république de la liberté passa Buwalda en cour martiale et l’emprisonna pour un an. Grâce au pouvoir régénérant de la philosophie nouvelle, le gouvernement perdit un soldat mais la cause de la liberté gagna un homme. 36

Une propagandiste de la trempe de Emma Goldman est nécessairement une grosse épine dans le pied de la réaction. Elle est considérée comme un danger pour la perpétuation de l’existence de l’usurpation autoritaire. Il ne faut pas s’étonner, dès lors, si l’ennemi utilise tous les moyens pour la faire taire. Il y a un an, la police fédérale essaya systématiquement d’entraver ses activités à travers le pays. Mais cette tentative échoua de manière la plus piteuse comme toutes celles précédentes. Des protestations énergiques du milieu intellectuel américain réussit à faire échouer ce lâche complot contre la iberté d’expression. Un autre essai pour faire taire Emma Goldman fut tenté par les autorités fédérales à Washington. Afin de la priver de sa citoyenneté, le gouvernement annula la naturalisation de son mari , avec lequel elle s’était marié à 18 ans, et dont les déplacements, si il est encore en vie, ne peuvent pas être localisés depuis les deux dernières décennies. Le grand gouvernement des glorieux États-Unis n’hésitait pas à utiliser les méthodes les plus détestables pour atteindre ses buts. Mais comme sa citoyenneté n’avait jamais été d’une quelconque utilité pour Emma Goldman, elle pouvait en supporter la perte le cœur léger. 37

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Emma Goldman, la trublionne et la liberté d’expression en Amérique
source: Jewish Women’s Archive


Il existe des individus qui possèdent une personnalité tellement forte qu’ils exercent par leur seule force la plus grande influence sur les meilleurs représentants de leur époque. Michel Bakounine était l’un d’eux. Mais Richard Wagner n’a jamais écrit Die Kunst und die Revolution pour lui. Emma Goldman possède une telle personnalité. Elle est un facteur déterminant de la vie sociale et politique en Amérique. Grâce à son éloquence, son énergie et sa remarquable mentalité, elle façonne les esprits et les cœurs de milliers de ses auditeurs.

Les traits dominants de Emma Goldman sont une profonde sympathie et compassion pour l’humanité souffrante et une honnêteté inexorable vis à vis d’elle-même. Personne, ami comme ennemi, ne pourra prétendre décider pour elle ou lui dicter son mode de vie. Elle périrait plutôt que de renoncer à ses convictions, ou à l’indépendance de son corps ou de son esprit. La respectabilité pourrait facilement pardonner le seul enseignement de l’anarchisme théorique; mais Emma Goldman ne prêche pas seulement la nouvelle philosophie ; elle s’entête aussi à la vivre, — et c’est cela le crime suprême, impardonnable. Aurait-elle considéré, comme de nombreux radicaux, son idéal comme un simple objet décoratif intellectuel, aurait-elle fait des concessions face à la société actuelle et fait des compromis avec les vieilles injustices, que même ses opinions les plus radicales lui auraient été pardonnées. Mais elle prenait si au sérieux son radicalisme qu’il a imprégné son sang et sa moelle et qu’elle n’enseigne pas seulement ses convictions mais qu’elle les met aussi en pratiques — ce qui choque même la radicale Mrs. Grundy. Emma Goldman vit sa vie; elle s’associe avec les gérants de pubs – d’où l’ indignation des pharisiens et des sadducéens.

Ce n’est pas un hasard si des écrivains aussi différents que Pietro Gori 38 et William Marion Reedy 39 ont remarqué les mêmes traits de caractère.Dans un contribution à La Questione Sociale, Pietro Gori la mentionne comme “une force morale, une femme qui, avec la vision d’une sybille, prophétise la venue d’un nouveau royaume pour les opprimés; une femme qui, avec une grande logique et sérieux, analyse les maux de la société et dépeint, avec une touche artistique, l’aube naissante de l’humanité, fondée sur l’égalité, la fraternité et la liberté.”

William Reedy voit en Emma Goldman la “fille du rêve, son gospel, une vision qui est celle de tout homme et femme magnanime qui ait jamais vécu.”

Les lâches qui craignent la conséquence de leurs actes ont inventé le terme d’anarchisme philosophique. Emma Goldman est trop sincère, trop méfiante, pour pour chercher la sécurité derrière un tel concept dérisoire. Elle est une anarchiste, pure et simple. Elle représente l’idée anarchiste telle que fondée par Josiah Warren, Proudhon, Bakounine, Kropotkine, Tolstoï. Mais elle comprend aussi les raisons psychologiques que soulèvent des Caserio, Vaillant, Bresci, Berkman ou Czolgosz pour commettre des actes de violence. Pour un soldat de la lutte sociale, c’est une question d’honneur que d’entrer en conflit avec les puissances de l’ombre et de la tyrannie, et Emma Goldman est fière de compter parmi ses amis et camarades des hommes et des femmes qui portent les blessures et les cicatrices reçues dans la bataille.

Pour reprendre les mots de Voltairine de Cleyre, décrivant Emma Goldman après son dernier emprisonnement en 1893: L’esprit qui anime Emma Goldman est le seul qui émancipera les esclaves de l’esclavage, le tyran de sa tyrannie — l’esprit qui veut oser et souffrir.

Hippolyte Havel.
New York, décembre 1910.[/align]

NDT

29. Au début des années 1890, le Révérend Charles Parkhurst a mené une croisade contre le vice à New York City, visant particulièrement Tammany Hall, une organisation proche du Parti Démocrate et la police de la ville, qui autorisaient et bénéficiaient directement de l’argent des salles de jeux et de la prostitution. Une enquête fut confiée au sénateur Clarence Lexow en 1894
30. Commission qui peut réduire ou commuer les peines.
31. The Tragedy at Buffalo http://theanarchistlibrary.org/library/emma-goldman-the-tragedy-at-buffalo
32. Sur le harcèlement de la presse, voir A travers la presse américaine http://racinesetbranches.wordpress.com/introduction-a/emma-goldman/a-travers-la-presse-americaine/
33. John Turner (1865–1934) anarcho-syndicaliste, communiste libertaire britannique. Il est arrêté après une conférence donnée à New York le 23 octobre 1903. Il est condamné à être expulsé et incarcéré à Ellis Island pendant trois mois. Il fait appel de la sentence auprès de la cour et suprême remis en liberté sous caution. Il quittera le pays avant la décision et sera ainsi la première victime du Anarchist Exclusion Act. De retour en Angleterre, il sera directeur de Freedom entre 1930 et 1934.
33. Voir Expulsion https://racinesetbranches.wordpress.com/introduction-a/emma-goldman/expulsion/
34. Max Baginski (1864 – 1943) anarchiste germano-américain, émigré aux Etats-Unis en 1893. Il a d’abord collaboré à Freiheit puis à Mother Earth. Quelques articles en ligne : Anarchism and Anti-Militarism on Trial Mother Earth 2, no. 8 octobre 1907 ,http://wiki.libertarian-labyrinth.org/index.php?title=Anarchism_and_Anti-Militarism_on_Trial The Right To Live Mother Earth, Janvier 1912, http://theanarchistlibrary.org/library/max-baginski-the-right-to-live The Anarchist International,http://theanarchistlibrary.org/library/max-baginski-the-anarchist-internationalWithout Government Mother Earth 1, no. 1 (Mars 1906) http://wiki.libertarian-labyrinth.org/index.php?title=Without_Government
35. Voir Mother Earth http://racinesetbranches.wordpress.com/introduction-a/emma-goldman/mother-earth/
36. Voir A travers la presse américaine http://racinesetbranches.wordpress.com/introduction-a/emma-goldman/a-travers-la-presse-americaine/
37. Ce qui était une erreur puisque cette mesure permettra l’expulsion de Emma Goldman le 21 décembre 1919
38. Pietro Gori,( 1865 – 1911) Anarchiste sicilien. Obligé de s’exiler, il participe en 1901 au congrès constitutif de la Federación Obrera Argentina – FOA, qui deviendra la Federación Obrera Regional Argentina – FORA. Revenue en Italie en 1903, il fonde avec Luigi Fabbri le journal anarchiste Il Pensiero
39. William Marion Reedy (1862–1920) Directeur et propriétaire du journal Reedy’s Mirror.
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