Anarchisme en Chine, PA Kin ...

Anarchisme en Chine, PA Kin ...

Messagede kuhing » 17 Juin 2008, 12:03

PA Kin, anarchiste chinois

En chine aussi, des anarchistes ( tiré de RA Forum )


Né en 1904 dans une famille de propriétaires terriens du Sichuan, province de la Chine de l’ouest, LI Peikan, qui prendra le nom de plume de BA Jin, (alias PA Chin ou PA Kin), a traversé le siècle le plus convulsif de l’histoire chinoise : il aura connu successivement la fin de l’empire mandchou, la première république, le temps des seigneurs de la guerre, le régime nationaliste de CHIANG Kai Shek, la guerre sino-japonaise, la guerre civile et enfin l’avènement en 1949 de la République Populaire, ensanglantée en 1989 par la tragédie de Tian’anmen au cours de laquelle l’Armée du Peuple a tiré sur le Peuple.

Il passe les dix-neuf premières années de sa vie à Chengdu, la capitale du Sichuan, dans la grande résidence familiale abritant les cinquante membres de la famille LI - père, oncles, femmes et concubines, cousins, cousines - et quarante-cinq serviteurs, et régie de façon autocratique et patriarcale par son grand’père. Il avait douze ans à la mort de ses parents et il était très malheureux et esseulé dans ce qu’il appela, dans sa trilogie Torrent - Famille , son roman le plus connu, Printemps et Automne - un royaume despotique.


Partisan très jeune du « Mouvement pour une Nouvelle Culture » rejetant le confucianisme et se prononçant en faveur de la raison et des Lumières, qui se fait jour à partir de 1915 et va culminer avec le « Mouvement du 4 mai 1919 » - succession de grèves et de boycotts, agitation sociale et révolution intellectuelle qui vont changer la face de la Chine moderne, - il s’enthousiasme pour les idées véhiculées de l’Occident.

D’une importance décisive pour lui vont se révéler les articles de l’américaine Emma GOLDMAN sur l’anarchisme, une pièce de théâtre A l’Aube décrivant la vie des terroristes révolutionnaires russes d’avant la Révolution de 1905, et surtout L’Appel à la jeunesse de l’anarchiste russe Pierre KROPOTKINE qu’il évoquera ainsi :


« Je n’imaginais pas qu’il existât un tel livre au monde. C’était ma propre pensée mais exprimée avec une netteté, une précision dont j’étais bien incapable. Ces idées fortes et excitantes, ce style plein de chaleur consumèrent le cœur du jeune homme de quinze ans que j’étais. »
La prochaine étape est donc logiquement le désir de mettre ses idées en pratique et il rejoint alors le groupe anarchiste local « la Société de l’Equité » en 1919, prenant part aux manifestations étudiantes contre les seigneurs de la guerre locaux, distribuant tracts et brochures révolutionnaires. Une profonde amitié liait les membres du groupe et l’amitié va justement jouer un grand rôle dans sa vie et être mise en valeur dans ses romans.

En 1923, après une lutte énergique, sa famille se résout à le laisser étudier à Nankin puis à Shanghai. Très versé dans l’étude des langues étrangères, notamment l’anglais, le français et le russe, il devient un adepte de l’esperanto, cette langue-synthèse alors très en vogue dans les milieux anarchistes.

Son premier travail d’écriture important va être la rédaction d’une brochure intitulée La Tragédie de Chicago, racontant l’histoire de Haymarket, le 3 mai 1886, à la suite de laquelle cinq anarchistes, parmi les figures les plus connues du mouvement ouvrier américain de l’époque, furent condamnés à mort à partir d’accusations forgées de toutes pièces.

Mais les années 1925 et 1926 sont des années de grande effervescence pour le mouvement révolutionnaire chinois qui vont culminer en avril 1927 avec la grève générale de Shanghai, initiée par le parti communiste et qui sera noyée dans le sang par suite d’un retournement d’alliance de CHIANG Kai Shek, chef du parti nationaliste allié jusque-là avec les communistes. Dans le cadre de la double appartenance, MAO Zedong aura même à moment donné été membre du comité central du Kuomintang, nom chinois du parti nationaliste.

Pris en étau, les anarchistes sont marginalisés mais refusent de choisir entre communistes et nationalistes. Et c’est ce moment-là que choisit PA Kin pour partir étudier en France.

Il va donc passer les années 1927 et 1928 à Paris et dans la petite ville de Château-Thierry, sur la Marne, entrecoupées de brefs aller-retours à Londres. Ce séjour en Europe n’avait rien d’extraordinaire alors et d’autres étudiants, qui allaient devenir les nouveaux maîtres de la Chine trente ans plus tard, à l’instar de ZHOU Enlaï et DENG Xiaoping, l’avaient précédé dans le cadre du Mouvement Travail-Etude initié par le groupe anarchiste chinois de Paris à partir de 1916 : il s’agissait de permettre aux étudiants d’aller en France et d’y rester le temps nécessaire pour achever leurs études grâce au travail procuré sur place. Pour plus de détails, je renvoie à mon ouvrage Aux sources de la révolution chinoise : les anarchistes [1].

De son côté, si PA Kin quitte la Chine, c’est « pour aller vers l’Occident à la recherche de la vérité », comme il le rappelle dans une interview au journal Le Monde, dans son édition du 18 mai 1979 lors de sa visite officielle à Paris, cinquante ans plus tard, au moment de la sortie en français aux éditions Flammarion/Eibel de son roman-phare « Famille » :


« C’est pour cela que je suis venu en France à mes propres frais. Au départ, bien sûr, mon but était en principe de faire des études d’économie. Pendant le premier mois de mon séjour, j’ai également étudié le français à l’Alliance Française. Mais tout de suite j’ai appris que ma famille était ruinée. Et comme elle ne pouvait plus m’envoyer d’argent pour payer les frais de mes études, j’ai cessé d’apprendre sérieusement la langue. Ensuite ma santé à continué à s’affaiblir et un médecin m’a conseillé de me reposer. Je suis donc parti à Château-Thierry où, dans un collège, d’autres étudiants chinois apprenaient aussi le français. Mais, là-bas, comme à Paris, j’étais dans une solitude totale. A Paris il me suffisait d’entendre sonner les cloches de Notre-Dame pour ressentir cette solitude. C’est à ce moment-là, et peut être pour exprimer cette solitude, que j’ai pris la plume la première fois pour écrire un roman. Chaque heure de Notre-Dame sonnait si longuement que je ne pouvais pas dormir. Aussi je peux bien dire que c’est en France, à cause de mon voyage en France, que j’ai appris à écrire des romans. »
Malgré cette « solitude », il est en contact avec le mouvement anarchiste. Il poursuit sa correspondance avec Emma GOLDMAN, commencée en 1924, rencontre à Londres le compagnon de cette dernière, Alexandre BERKMAN, l’un des premiers à dénoncer l’imposture de la révolution bolchévique en Russie, et va participer activement à la campagne pour sauver SACCO et VANZETTI, ces deux anarchistes italiens immigrés aux Etats-Unis, condamnés en 1920 à la chaise électrique pour un hold-up meurtrier qu’ils n’avaient pas commis, et finalement exécutés en 1927 malgré une campagne mondiale de mobilisation en leur faveur pourtant sans équivalent. Il va d’ailleurs entretenir une correspondance avec Bartolomeo VANZETTI, écrivant à propos de ce dernier : "‘J’ai un ‘mâitre’. Il m’a enseigné l’amour et la générosité. »

Il continue également sa collaboration avec les revues anarchistes de Shanghai, traduit en chinois l’ouvrage fondamental de Pierre KROPOTKINE, L’Ethique, mais il est maintenant persuadé que la littérature peut être une arme, non seulement pour combattre l’injustice, mais encore et surtout pour vulgariser, mieux que les brochures militantes, son idéal anarchiste.

C’est donc à Paris qu’il écrit son premier roman, « Destruction », traduit par Angel Pino et Isabelle Rabut et publié aux éditions Bleu de Chine en 1995. Dans cet ouvrage , il décrit la vie des révolutionnaires dans le Shanghai des années 20. Amour des opprimés, haine des oppresseurs, droit pour chacun au bonheur, le terrorisme comme méthode de combat révolutionnaire, tels sont les principaux thèmes abordés. Personnellement lui-même se prononce contre l’assassinat politique car il estime qu’ « il n’y a pas d’autre moyen d’arriver à l’anarchisme que par un mouvement de masse organisé ». Mais il se montre compréhensif envers les terroristes et rend la société chinoise, figée, responsable de leurs actes désespérés. Cette première œuvre va connaître un succès phénoménal, notamment auprès de la jeunesse chinoise qui s’identifiera sans peine aux principaux protagonistes. Sa carrière d’écrivain est lancée.

Les vingt-cinq premières années de sa vie auraient pu s’intituler « L’Eveil à l’Occident et à l’anarchisme » ; les vingt suivantes vont consacrer « L’Ecrivain engagé ».

Dès son retour à Shanghai en 1929 il reprend sa collaboration avec la presse militante, tout en publiant rapidement un premier recueil de nouvelles, traduites en français en 1980 sous le titre Vengeance aux éditions Seghers, évoquant la misère des individus en butte à l’injustice sociale, aux malheurs de la guerre et aux tragédies de l’amour. Et c’est en 1931 que paraît son chef d’œuvre, Famille, dont le sujet était d’une brûlante actualité : le combat pour libérer les jeunes et les femmes du vieux système familial, féodal et patriarcal. En peignant une situation largement autobiographique, il savait qu’il se faisait ainsi le porte-parole de ceux qui, comme lui, ont fui « les griffes du démon du despotisme familial » pour éviter d’être « sacrifiés sur l’autel des rites ancestraux » : mariage forcé, pieds bandés, suicide, tel est le lot des victimes de ce système. La rupture et la révolte sont à ses yeux la seule issue possible pour la jeunesse : « Cela m’oblige à prendre la plume pour parler à la place de ceux qui sont morts d’avoir craché leur sang et de ceux qui vont mourir. » Deux autres romans sont suivre, La Nouvelle vie et Brouillard ; mais il est bientôt rattrapé par les évènements politiques.

En 1931, le Japon envahit la Mandchourie et dans la foulée bombarde Shanghai en janvier-février 1932. Le manuscrit de La nouvelle vie brûle dans l’incendie de l’imprimerie. En réponse il écrit Le Rêve sur la mer, violent réquisitoire contre l’envahisseur japonais et ses complices, les membres de la « haute société » chinoise, tout en faisant l’éloge de la résistance offerte par les gens du peuple et les intellectuels révolutionnaires.


Ba Jin à 34 ansEn 1934, il termine sa trilogie Amour : Brouillard, Pluie et Eclair, y adjoignant une nouvelle Tonnerre. Cette trilogie décrit la vie d’intellectuels révolutionnaires et leur travail au sein d’organisations de masse. Dans une succession d’épisodes dramatiques, de dialogues tendus et de monologues intérieurs, il s’attaque à de nombreux problèmes essentiels : but de la vie humaine, convictions politiques, tactique révolutionnaire, amitié, loyauté, amour. Malgré le titre, l’amour ne joue pas le rôle principal dans la vie des personnages. « Plus important est leur foi » dit l’auteur. Comme dans presque tous les romans de PA Kin, Amour a un but didactique : monter aux lecteurs comment vivre et pour cela leur donner un modèle d’émulation. Lui considérait Amour comme son œuvre favorite. Pourtant ce ne fut pas l’avis du public et des critiques pour lesquels la préférence allait à son autre trilogie Le Torrent, incluant outre Famille déjà mentionné, Printemps et Automne.

C’est à cette même période qu’il lui faut prendre position dans le cadre du conflit sino-japonais qui s’envenime. En proie aux tracasseries policières du régime nationaliste, il avait dû s’exiler au Japon en 1934 et ce n’est qu’en juillet 1935 qu’il revient en Chine alors que la déclaration de guerre officielle entre le Japon et la Chine se profile à l’horizon, et que la tension en Chine est à son comble entre les nationalistes de CHIANG Kai Shek au pouvoir et les communistes emmenés par MAO Zedong, qui reprennent de l’ascendant après l’épopée de la Longue Marche.

Dilemme cornélien pour PA Kin : d’un côté il s’affirme nettement comme un adversaire résolu du régime nationaliste, de plus en plus corrompu et fascisant ; de l’autre, c’est le parti communiste qui a pris la tête du mouvement anti-japonais au nom de la « défense de la nation », et a fondé à l’intention des intellectuels révolutionnaires « L’association des écrivains chinois » dont la figure de proue est LU Xun, le plus grand essayiste et romancier moderne chinois, auteur notamment de La véritable histoire de Ah Q, allégorie des défauts du caractère chinois sous l’influence de la morale et des institutions traditionnelles, et confronté à l’assaut des valeurs en provenance de l’Occident. Son refus de rejoindre l’Association en juillet 1935 sera sévèrement critiqué et considéré par les communistes comme une atteinte pour « briser le front uni des écrivains pour la résistance contre le Japon ». Dénoncé comme « naufrageur » - c’était l’époque des naufrageurs hitléro-trotskystes selon la terminologie en vigueur à Moscou -, ce qui le sauva fut la défense vigoureuse de sa liberté d’adhérer ou de ne pas adhérer par LU Xun lui-même.

Une des principales raisons pour lesquelles PA Kin ne voulait pas adhérer, c’est son soutien enthousiaste en faveur de la Révolution Espagnole. L’année 1936 peut en effet être considérée comme l’année du renouveau pour la mise en application des idées anarchistes. Soutenant la position de la CNT-FAI - Confédération Nationale du Travail ; Fédération Anarchiste Ibérique - et la politique de collectivisations en cours notamment en Catalogne et en Aragon, il refuse de se joindre au chœur communiste qui chantait les louanges de la « république », la fameuse étape de transition obligatoire selon les canons marxistes-léninistes classiques.

Mais après la déclaration de guerre officialisée le 7 juillet 1937 à la suite de « L’incident du Pont Marco Polo » près de Pékin, il a fallu se décider et en tant que « guerre contre l’oppression » il fut amené à la soutenir lorsque l’invasion japonaise s’étendit à tout le territoire chinois. Il rejoint « L’association pan-chinoise des artistes et écrivains pour la Résistance contre l’ennemi » et ses romans écrits durant cette période ont pour toile de fond la guerre sino-japonaise et exaltent la résistance à l’ennemi. Comme dans Feu où il décrit la participation de la jeunesse à la bataille pour Shanghai à la fin de l’année 1937 et, après la retraite de l’armée chinoise, la résistance clandestine contre les Japonais.

1945 voit la naissance de sa fille, Hsiao Lin, et son retour à Shanghai où il traduit les œuvres complètes de Kropotkine. 1946 est l’année de Nuit glacée, son meilleur roman avec Famille. L’action se passe pendant les dernières années de la guerre. Les protagonistes, WANG Wen Huan et sa femme, couple venant de dépasser la trentaine, sont complètement absorbés par leurs problèmes personnels et leur lutte pour survivre. Comme nombre d’intellectuels en temps de guerre, ils vivent dans une atmosphère de privation et de maladie. Le ménage n’est guère heureux et la mère de Wen Huan, très possessive, ne fait qu’aggraver la situation. Finalement la femme brise cette spirale qui menace de l’engloutir et quitte son mari malade, lequel meurt peu après la reddition japonaise.

1945/1949, c’est la guerre civile en Chine. Le Kuomintang au pouvoir se fascise de plus en plus et face à la corruption ambiante effrénée, le parti communiste fait figure de monument d’intégrité et d’ascèse, d’autant qu’il est auréolé par sa conduite héroïque pendant la guerre contre les Japonais. Bien que de plus en plus isolé sur la scène chinoise, PA Kin reste en contact avec le mouvement anarchiste international puisqu’en mars 1949, deux mois après la prise de Pékin par les communistes, il continue sous son nom de LI Peikan à correspondre avec la CRIA, la Commission des Relations Internationales Anarchistes, qui a son siège à Paris [2].

La République Populaire est proclamée en octobre 1949 et finalement il va se rapprocher peu à peu du nouveau pouvoir. S’ouvre ainsi la troisième période de sa vie, qui couvre une nouvelle tranche de vingt-cinq années et que l’on pourrait intituler « Le peuple a toujours raison ».

Au début, le nouveau régime pratique la politique de la main tendue, et il se voit confier toutes sortes de responsabilités officielles au sein de « L’Association des Ecrivains Chinois », mais aussi comme député à l’Assemblée Nationale Populaire. Le dramaturge CAO Yu compose d’après Famille une pièce de théâtre qui sera maintes fois représentée et des films seront tournés, notamment d’après Famille, Automne et Nuit glacée.

1956 c’est l’année des « Cent Fleurs » : Que cent fleurs s’épanouissent, que cent écoles rivalisent, s’est écrié le président MAO. PA Kin fait aussitôt part de ses critiques, tout en se gardant bien de remettre en cause l’hégémonie du parti communiste. Mais avec la reprise en main par MAO l’année suivante, c’est la douche froide et il est blâmé pour sa témérité. Il doit faire amende honorable et reconnaître ses fautes dues à ses origines féodales bourgeoises. Il est contraint cette même année 1957 de participer à la campagne de dénonciation de la « clique anti-Parti » composée des écrivains DING Ling, CHEN Dixia et FENG Xuefeng, ternissant ainsi son prestige auprès des jeunes intellectuels critiques.

Il n’en reste pas moins dans le collimateur. Les nouvelles éditions de ses ouvrages ne sont publiées qu’après une révision minutieuse. Il doit faire disparaître de ses intrigues tout ce qui révèle l’identité ou même simplement la sympathie anarchiste de ses personnages : les titres des livres qu’ils lisent, les tableaux accrochés aux murs et les citations d’auteurs anarchistes.

Ce que confirme René ETIEMBLE qui, dans sa préface à Nuit glacée parue aux éditions Gallimard en 1977, rappelle la visite qu’il a rendu à PA Kin à Shanghai le 14 juin 1957 :


D’emblée je lui parle de sa fameuse trilogie Famille, tableau fortement critique de la tribu patriarcale à discipline confucéenne et du film qu’on en tira. Ce film ne lui plaît pas parce qu’on a faussé le sens des caractères et les trucages le déçoivent. Lorsque je lui demande s’il va bientôt nous en donner le quatrième volet , voici la réponse :

‘Depuis la Libération, je n’ai presque plus le loisir de travailler. J’ai traduit les contes d’Oscar Wilde, Herzen, Tolstoï, d’autres encore. A quoi s’ajoutent tant de réunions qui nous dévorent les journées. Si tout va bien, je me propose d’écrire l’an prochain un quatrième tome en effet projeté mais jamais commencé.’

Et Etiemble de poursuivre, revenant à l’année 1977 :


« Il faut croire que tout n’est pas allé pour le mieux car le quatrième tome, que je sache, n’a point paru, et cette conversation est vieille de vingt ans déjà. »
Si la veine romanesque semble définitivement tarie, il profite toutefois d’une nouvelle période de détente en 1962 pour rédiger un discours intitulé « Courage et sens de la responsabilité des écrivains » et qui constitue une protestation véhémente contre les bureaucrates de la littérature ainsi qu’un avertissement donné aux écrivains de dire la vérité et de donner leur vision de la réalité.

Une telle prise de position ne pouvait manquer d’avoir des suites, et dès le début de la Révolution Culturelle, il va être pris à partie par les Gardes Rouges et critiqué pour son passé d’anarchiste et ses tendances bourgeoises.

Dès octobre 1966, sur « Ordre des Quatre » - la fameuse Bande des Quatre composée de CHIANG Ching, la femme de MAO, et ses trois acolytes : WANG Hongwen, YAO Wenyuan et CHIANG Chiunq’ao -, il est brusquement épuré alors qu’il venait de participer, en tant qu’adjoint du chef de la délégation chinoise aux travaux de la « Conférence des écrivains afro-asiatiques » réunie à Pékin en juin-juillet. Jusqu’en janvier 1970, il est astreint à se rendre quotidiennement au bureau de « L’association des écrivains de Shanghai » , mais ce n’est pas pour des exercices intellectuels. « Je faisais de petits travaux manuels, je servais à la cantine, je balayais, je débouchais les égouts, les toilettes » rappelle t-il dans une interview donnée à l’A.F.P. en 1978.

En 1970, il a soixante-six ans. YAO Wenyuan le traite « d’anarchiste et d’ancêtre de l’anarchisme en Chine ». Qualifié de « sommité académique réactionnaire », son chef d’oeuvre Famille est rangé dans la catégorie des « herbes vénéneuses ». Dans la Rue de Nankin, la plus passante de Shanghai, des dazibaos le qualifient, sur toute la hauteur des immeubles de « traître à la nation ». Si toutefois il ne fit pas l’objet de brutalités physiques, il ne lui est pas possible de soigner sa femme ni de la faire hospitaliser et elle meurt du cancer en 1972. Il doit par contre participer à des meetings de critique « face aux masses » et même en direct à la télévision.

Interdit d’écriture, il passe deux ans à la campagne dans une « Ecole du 7 mai », de 1970 à 1972, « à l’écoute des paysans » selon la terminologie officielle. Il raconte :


« Je restais debout, puis on me permettait de m’asseoir. Je me levais quand on me posait des questions. On m’injuriait fréquemment mais je gardais mon calme. Beaucoup d’accusations étaient contraires à la réalité. Quelquefois je refusais d’accepter la critique, et alors on m’accusait de ne pas être honnête. Mais si l’accusation était juste, je l’acceptais. »
Son sort va toutefois ensuite s’améliorer grâce à l’intervention du Premier Ministre ZHOU Enlai et il est transféré au bureau des traductions de « L’association des écrivains de Shanghai », tout en restant interdit de toute activité sociale. Il traduit notamment du russe Terres vierges de Tourgueniev, mais il lui est impossible d’écrire lui-même et il demeure placé sous la surveillance constante d’un véritable inquisiteur : « Un homme de confiance de la Bande des Quatre venait souvent chez moi pour vérifier si je n’écrivais pas d’histoire pour les démasquer. »

En mai 1977, une fois cette Bande des Quatre elle-même épurée à la suite de la mort de MAO en octobre 1976, il sera enfin réhabilité officiellement.

Nous abordons ainsi la quatrième et dernière partie de sa vie : « La sérénité retrouvée ».

PA Kin va redevenir, nolens volens, une figure officielle du régime qui cherche à donner de lui-même à l’étranger une image de marque plus « libérale » afin de faire oublier les exactions sans nom et sans nombre de la Révolution Culturelle. La culture chinoise, mise à mal pendant dix ans, a besoin d’une figure de proue, qui plus est, reconnue comme telle à l’étranger.

En l’espace de six ans, quatre de ses romans : Nuit glacée, Le jardin du repos, Famille, et Printemps, ainsi que quatre recueils de nouvelles, Vengeance, Les secrets de Robespierre, L’automne dans le printemps et La pagode de la longévité vont être traduits et publiés en français.

Mais outre le fait que ces ouvrages sortent en ordre dispersé, sans aucune logique ni cohérence propre - huit livres, sept éditeurs et huit traducteurs différents ! -, l’accent est mis sur PA Kin , écrivain engagé au service de la révolution chinoise version MAO, son anarchisme - à l’exception des préfaces de René ETIEMBLE et de Marie-José LALITTE - étant passé par pertes et profits, d’autant que les traductions ont toutes été effectuées à partir d’éditions chinoises postérieures à 1958, donc réécrites. Les traducteurs eux-mêmes ne s’en cachent pas à l’instar de Madame ALEZAIS et de Monsieur LI Tchou-Houa pour Famille :


« Pour la traduction de cet ouvrage paru en 1931, nous avons suivi la dernière édition publiée à Pékin en 1977, mais nous avons eu parfois recours aux éditions antérieures lorsqu’elles nous semblaient présenter des variations intéressantes. »
Le fonds anarchiste n’a pas dû être pour eux une variation intéressante et l’on comprend mieux lorsqu’ils poursuivent :


« Nous disons notre reconnaissance à Madame Michelle LOI qui a bien voulu relire notre traduction et nous a donné de précieux conseils. »
On peut lui faire confiance à Michelle LOI pour gommer justement le fonds anarchiste, elle qui, pro-chinoise bornée, écrivait en 1974 dans Libération à propos de la sortie du livre de Simon LEYS Ombres chinoises :


« Mais quand on travaille dans et pour « Libé », comment peut-on tenir le crachoir aux agresseurs de tout ce que la vraie gauche, la presque gauche et la gauche de la droite (sic !) comporte d’admirateurs de la Chine, acceptant la responsabilité de mettre sous les yeux du grand public non averti une caricature de la Révolution Culturelle, un des évènements de notre temps les plus riches de sens pour tout le monde ? »
On note également que sur la troisième de couverture du Jardin du repos il est présenté comme « un compagnon de route du mouvement communiste » et que depuis 1948 il avait définitivement abjuré - admirons au passage la connotation religieuse - l’anarchisme.

Seule Marie-José LALITTE, traductrice de Nuit glacée qualifie Emma GOLDMAN de « mère spirituelle » de PA Kin avec ce commentaire en note : « Emma Goldman, 1869-1940, éminente anarchiste américaine. Son nom n’est plus mentionné dans les rééditions des œuvres de PA Kin après 1949. »

C’est toutefois la parution de la traduction française de Famille qui lui permet de revenir cinquante après en France, en mai 1979, à la tête d’une délégation d’écrivains et de critiques chinois. Et il y retourne à nouveau en septembre 1981 à l’occasion du 45° congrès du Pen Club. Le voilà au faîte des honneurs. Président de l’ « Association des Ecrivains Chinois » depuis décembre 1981, il est alors considéré depuis la mort de MAO Dun en mars 1981 comme le plus grand écrivain chinois contemporain vivant et son nom sera prononcé plusieurs fois au cours des années 80 pour l’attribution du Prix Nobel de littérature qui n’a, à ce jour, toujours pas couronné d’écrivain de nationalité chinoise puisque GAO Xingjian, en 2000, l’a reçu en tant que citoyen français.

Toujours est-il qu’après avoir publié entre 1928 et 1948 vingt romans, treize recueils de nouvelles et de contes, cinq écrits de voyages et douze volumes d’essais, il n’a plus écrit depuis la moindre œuvre de fiction, seulement quelques oeuvrettes de circonstance et de commande jusqu’à ce qu’il s’attelle enfin au début des années 80, au sortir de la Révolution Culturelle qui l’a tant éprouvé, à la rédaction de ses Mémoires.

Intitulées Au gré de ma plume, elles ont été publiées en cinq volumes, dont l’un a été traduit en français et publié en 1992 aux éditions « Littérature chinoise ». Dans la préface, il indique :


« Je livre mes pensées et réflexions comme elles me viennent, tout simplement, sans plan décidé à l’avance… J’écris simplement pour exprimer mes sentiments. Lancé par hasard dans la littérature, je me suis formé en écrivant. »
Il apparaît ainsi comme un adepte de la transcription de ce qu’il voit et ressent directement de l’expérience et non de l’imagination :


« La vie est vraiment la source de toute réalisation artistique, et la seule source…Une œuvre littéraire reflète la façon dont l’écrivain comprend la vie. »
Il revient également dans ses Mémoires sur l’origine de son nom de plume. Jeune militant anarchiste dans les années 20 à Chengdu, la capitale du Sichuan, il signait ses articles de son nom de famille , LI Fei kan. Mais lors de la rédaction de son premier roman Destruction, pendant son séjour en France en 1927-28, il pensa utiliser un nom de plume afin de distinguer ses activités de militant politique de celles d’écrivain. Toutefois, bien que les spécialistes de la littérature chinoise, comme MONSTERLEET ou HSIA, ainsi que sa biographe, Olga LANG, estiment que PA (ou BA) est la première syllabe de BAKOUNINE, et KIN la dernière de KROPOTKINE, lui-même s’en est défendu en affirmant que BA était un hommage à son ami BA Enpo, et si KIN faisait effectivement référence à KROPOTKINE, ce n’était pas par volonté politique mais simplement parce qu’à ce moment-là il traduisait son livre majeur L’Ethique et que Kin était un caractère facile à retenir. Angel PINO, le meilleur connaisseur français de l’œuvre de PA KIN abonde dans ce sens avec l’article, qu’il veut « définitif », publié à ce sujet dans le numéro 2 de la revue Etudes Chinoises de l’année 1990, « Ba Jin, sur l’origine d’un nom de plume ». Pour ma part, je n’en serai convaincu que si l’on retrouve un texte publié sur la question par PA KIN lui-même et datant d’avant 1949…


En tout cas cette dernière période de sa vie, que l’on pourrait qualifier de « Sérénité retrouvée », le voit tout de même adresser en 1989 son « Salut aux étudiants du Printemps de 1989 », ce charbon ardent qui a embrasé toute la société civile urbaine avant d’être broyé dans le sang sous les chenilles des chars de la place Tian’anmen. Mais depuis plus de dix ans, alors qu’il aura 100 ans au mois de décembre, il vit reclus sous la « garde » vigilante de sa fille. Son testament politique pourrait être son hommage à SHEN Congwen, décédé en 1988, et qui avait choisi, lui, le silence après l’avènement du régime communiste en 1949 : A la mémoire d’un ami, publié en 1992 aux éditions des « Mille et Une nuits » est un grand texte sur le refus de l’intellectuel face au pouvoir.

Centenaire malgré lui, PA Kin est depuis quelques années réduit à l’état végétatif, anémié par la vieillesse et la maladie. Rivé sur son lit d’hôpital à Shanghai, maintenu sous perfusion, il n’en peut plus de cette vie qui s’étire à n’en plus finir. « La longévité est un châtiment » aurait-il marmonné. Oui, PA Kin réclame l’euthanasie, dernière leçon de courage d’un homme dont la vie se sera confondue avec ce XX° siècle qui aura vu se lever tant d’espoirs pour engendrer autant de désillusions.

Mais ne désespérons pas pour autant de l’avenir ! Les idées anarchistes restent plus que jamais d’actualité. A nous de les mettre en pratique.
kuhing
 


Re: Anarchisme en Chine, PA Kin ...

Messagede bipbip » 03 Juil 2015, 12:56

Les martyrs anarchistes de Changsha

Court texte sur la participation active de deux militants anarchistes à l’émergence du mouvement ouvrier organisé en Chine, dans la région de Changsha, au tout début des années 1920 et sur leur exécution par un seigneur de la guerre lié aux capitalistes locaux.

Les martyrs anarchistes de Changsha, Chine 1922, pdf (38,7 KiB, 79 hits) : http://ablogm.com/cats/2015/06/12/les-m ... -changsha/

http://ablogm.com/cats/2015/06/12/les-m ... -changsha/
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Re: Anarchisme en Chine, PA Kin ...

Messagede Pïérô » 17 Sep 2017, 03:47

Lausanne, mardi 19 septembre 2017

Histoire de l'anarchisme en Chine

à 19h, Centre International de Recherches sur l'Anarchisme
CIRA, Avenue de Beaumont 24, CH-1012 Lausanne, Suisse

A travers trois textes choisis pour l'occasion, la discussion propose de revenir sur l'histoire du mouvement anarchiste en Chine, remettant à la fois en question l'historiographie traditionnelle de l'anarchisme et l'historiographie traditionnelle de la Chine.

http://www.cira.ch/General/actualites
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Re: Anarchisme en Chine, PA Kin ...

Messagede bipbip » 27 Nov 2017, 21:27

Petite histoire de l’anarchisme chinois - partie 1/4

Qui étaient les anarchistes chinois ?
Par Agathe Senna.

Premier épisode d’une petite série consacrée à l’anarchisme chinois. Ces petits articles sont des aperçus historiques, loin d’être exhaustifs, dont l’objectif est d’essayer de sortir des poubelles de l’Histoire un moment politique important. Pour commencer, un premier résumé général et chronologique… Dans les prochains articles, des sujets plus précis seront explorés (He Zhen, paroles d’une anarcho-féministe chinoise ; la pensée politique de Ba Jin ; censures et réécritures). Aussi, c’est important de retenir qu’ici on ne parle que de l’histoire de l’anarchisme dans la première moitié du XXe (où l’on en trouve des traces importantes), et non de l’anarchisme chinois en général, ou de ses influences, après 1949 et aujourd’hui. Ce qui ne veut pas dire que ce mouvement et ses idées « n’existent plus »…

« Ce dont, oui, nous sommes sûrs aujourd’hui, c’est que l’anarchisme n’est pas un mot utopique de notre langage, comme d’aucuns veulent le supposer. Il ne l’est pas parce que dans les premières années de ce siècle, quand le mouvement intellectuel de tendance libertaire acquit sa puissance extraordinaire, l’anarchisme contribua, plus que nul autre, par ses efforts et ses initiatives, à créer un large mouvement d’idées » (CJ Tien) [1].

Vous avez entendu parler de la révolution russe, de Bakounine, d’Emma Goldman, de Sacco et Vanzetti ? Mais avez-vous entendu parler de Li Shizeng, de Liu Shifu, de Huang Lingshuang ?

On vous propose un retour dans le temps, vers ce qui a été un mouvement politique et intellectuel important de l’histoire contemporaine chinoise : le mouvement anarchiste de la première moitiédu XXe siècle.

Mais, d’abord, quel intérêt y a-t-il donc aujourd’hui à parler de l’anarchisme et des anarchistes du XXe siècle chinois ? L’histoire de l’anarchisme, en Chine et ailleurs, est une histoire contestataire, une histoire qui défie l’Histoire traditionnelle et orthodoxe, et à ce titre, elle permet de remettre en question les récits téléologiques et hégémoniques, les récits de ceux qui cherchent à fonder leur légitimité politique dans l’histoire.

Dans le contexte du XXe siècle chinois, l’histoire de l’anarchisme permet d’ouvrir une fenêtre sur des questions et des événements délibérément supprimés, relégués ou transformés dans le « récit national » par l’historiographie marxiste chinoise. C’est avec la mort de Mao en 1976 et le début de remise en question de la Révolution culturelle que s’est ouverte une brèche dans cette historiographie [2], et que les premières recherches sur la question ont vu le jour. Pourquoi cette histoire, alors, dérange-t-elle ?

Historiquement, ce serait là l’origine de l’idéologie de la gauche radicale en Chine : bien avant la naissance du Parti communiste en 1921, et sa montée en puissance. L’anarchisme chinois a formulé un ensemble d’idées critiques, un discours révolutionnaire, un discours de justice sociale : terreau qui permettra aux Communistes, à de nombreux égards, de prendre racine plus tard. L’influence du mouvement est immense. C’est aussi le premier grand mouvement internationalisé en Chine, et les nombreuses correspondances, traductions, et voyages des anarchistes chinois en témoignent. Les anarchistes chinois, à l’instar de Li Shizeng ou de Wu Zhihui, représentent le passage du lettré classique à l’intellectuel, du fait de leur maîtrise de nombreuses langues, de leur insertion dans un réseau et un débat d’idées qui transcendent les frontières nationales, et du fait de la pluralité de leurs influences politiques et culturelles.

Replonger dans ce mouvement permet de redécouvrir les idéaux démocratiques dont celui-ci, parmi les courants socialistes concurrents dans l’histoire révolutionnaire chinoise, a été le fer de lance. La critique virulente de toutes les formes d’autorité et d’oppression –que ce soit le féodalisme, le patriarcat, l’impérialisme ou le capitalisme. Dans le « Manifeste de la Société Anarcho-Communiste » de Shifu (1914), on peut lire que l’objectif est de : « créer une société sans propriétaires fonciers, sans chefs de famille, sans dirigeants, sans police, sans cours de justice, sans loi, sans religion, sans mariage ». Pour cela, explique-t-il, il faut instiller les idées anarchistes dans la société, et organiser le renversement du pouvoir en place.

L’anarchisme remet en question le cloisonnement idéologique dans lequel s’est trouvé plus tard enfermé le socialisme en Chine – le « socialisme » étatique et autoritaire du Parti Unique [3].

Dans les années 20, certains anarchistes, et en particulier les anarcho-communistes, deviennent rapidement des « ennemis » du Parti Communiste, et des critiques visionnaires des méfaits du Marxisme Léninisme, en Chine et ailleurs. Lu Jianbo, en 1927, prône, contre le communisme d’Etat et le communisme doctrinaire, un « rejet de tous les partis politiques », « rejet de la centralisation », « refus de la dictature du prolétariat », l’abolition des structures oppressives à toutes échelles et de la coercition comme outil de maintien de l’ordre.

Un mouvement antiautoritaire

Le mouvement anarchiste chinois naît dans les années 1905-1910. Des années d’effervescence politique et culturelle. Le mouvement anarchiste chinois, comme ailleurs, est divers : anarcho-communisme (Liu Shifu), anarchisme agrarien (Liu Shipei), anarcho-individualisme (Qu Qianzhi), anarcho-féminisme (He Zhen), anarcho-syndicalisme (Wu Kegang)… Ces courants se croisent parfois, s’entrechoquent souvent. Cela explique aussi pourquoi les sources dans lesquelles puisent les anarchistes sont diverses : textes taoïstes ou issus du bouddhisme pour les uns, Kropotkine et Elisée Reclus pour les autres, événements contemporains, littérature… Souvent des influences diverses et croisées, ce qui nous permet ici de rappeler que l’anarchisme chinois n’est en rien une « importation » d’une « pensée politique occidentale », comme on peut l’entendre parfois… L’anarchisme chinois est un mouvement avec ses spécificités, ses événements, ses personnages, ses périodiques.

Si le courant anarchiste se revendique aussi sans doctrine et sans canon, les anarchistes chinois semblent concentrer leur intérêt autour de l’expression d’une éthique individuelle et collective. Ils formulent un rejet commun et construit de l’autorité, du gouvernement et de la famille, dans la lignée du mouvement du 4 mai [4] et du mouvement pour la Nouvelle Culture.

« L’anarchisme est l’idéal et l’idéologie de la classe exploitée », écrit Ba Jin [5]. « L’anarchisme est la négation de l’Etat, négation de l’accaparement individuel des biens de la société, négation de toute autorité », écrit-il dans « Les principes de l’anarchisme » (1929). Dans la lignée de Proudhon et de Kropotkine, il affirme la nécessité de renverser l’Etat et d’abolir la propriété privée. Et à propos de l’Etat, « il se contente de nous massacrer, de nous humilier, de s’allier aux capitalistes pour massacrer les pauvres et nous voler », « tous les gouvernements sont basés sur la terreur » [6].

Pour lui, la révolution en Chine sera forcément liée, soit provoquée par, soit provoquant, « une grande révolution mondiale ». « A mon avis il n’y aura jamais de paix tant qu’un pays qui compte quatre cent millions d’habitants sera opprimé et exploité » [7], écrit-il en 1928.

L’anarchisme devient dans les années 20 un phénomène national et rassemble nombre d’intellectuels et d’étudiants. Des groupes d’entraide entre étudiants et ouvriers voient le jour dans les villes, avec des cours dispensés dans les usines, et des programmes d’étude qui allient travail manuel et intellectuel. Dans les campagnes ont lieu diverses expérimentations, notamment au sud de la province de Fujian, où se forme alors une communauté indépendante basée sur des principes « anarchistes » et « révolutionnaires » [8]. Les anarchistes chinois fondent les premiers syndicats ouvriers, particulièrement autour de Canton, où l’on en compte une quarantaine dans les années 1915. Entre 1905 et 1923, il y aurait eu environ 70 périodiques et journaux anarchistes en langue chinoise, et 92 sociétés anarchistes auraient vu le jour en Chine continentale entre 1919 et 1923 [9].

Le mouvement anarchiste chinois est pluriel. On distingue plusieurs « centres » ou « groupes », notamment ceux de Paris, de Tokyo ou de Canton mais aussi le groupe du Sichuan, le groupe du Hunan, qui gravitent autour de sociétés, publications et manifestes. On distingue également deux grands moments : une première génération, active de 1905 à 1915 environ, c’est-à-dire avant la mort de Liu Shifu et l’interdiction de l’anarchisme en Chine, puis une seconde génération, qui émerge dans les années 1915 avec la mouvance de la Nouvelle Culture et du 4 mai et se délite dans les années 30-40 avec la montée des tensions entre Communistes et Nationalistes.

La première génération d’anarchistes chinois se forme autour de groupes à Paris et à Tokyo. Menée par Wu Zhihui, Li Shizeng et Zhang Jingjiang, autour du journal Xin Shiji (Le Nouveau Siècle) elle œuvre pour la divulgation en chinois des écrits des grandes figures de l’anarchisme. Au même moment naît le groupe de Tokyo, autour de Liu Shipei et de He Zhen, qui publient également un journal,Tianyi bao(Principes naturels) [10]. Alors que les articles du Nouveau siècle sont davantage tournés vers les débats et dissensions théoriques,Principes Naturels s’intéresse plutôt aux conditions de travail, à la condition des femmes et de la paysannerie chinoise. En Chine, Canton constitue la principale place forte de l’anarchisme, et plus précisément de l’anarcho-communisme, avec Liu Shifu et la création de la Xinshe (Société de la conscience) en 1912. Liu Shifu est considéré comme un des « pères » du mouvement anarchiste chinois, membre du Corps des Assassins Chinois, groupe terroriste visant à renverser le pouvoir, et fondateur de plusieurs sociétés secrètes et journaux [11].

Cette génération réfléchit principalement aux réformes de l’éducation et de l’organisation sociale, et effectuent des travaux sur les structures économiques et structures du travail, avec des essais et articles, mais aussi des mises en pratique, comme à Paris, en 1912, la Liufa qingong jianxue hui (La Société Travail-Etude).

La seconde génération naît avec le mouvement du 4 mai. La plupart des anarchistes de cette génération, à l’instar de Ba Jin, furent introduits à l’anarchisme par les textes de Kropotkine ou de Liu Shifu. Parmi ces nouveaux venus, Bi Xiushao, Zhu Qianzhi, Qu Taijun, Zheng Peigang, Huang Lingshuang, entre autres.

Cette deuxième génération se distingue par la généralisation de la réflexion sur les structures oppressives et répressives dela société. Elle s’attaque à toutes les formes d’autorité : « ce que nous voulons dire par « autorité » n’est pas seulement le militarisme de l’Allemagne ou de l’Autriche, ou le « surhomme » de Nietzsche, mais aussi les politiques, la religion, la loi, et le capitalisme, tout qui empêche la réalisation du bonheur et de la liberté dans nos sociétés » écrit Huang Lingshuang [12]. Le syndicalisme est une composante majeure des réflexions de cette seconde génération, les anarchistes organisant avec les ouvriers de grandes grèves, comme celle des usines de textile de Changsha en 1921. Les anarchistes se font aussi connaître via l’organisation de grands rassemblements du Premier Mai.

Dès les années 1920, mais surtout aux abords des années 1930, les controverses entre anarchistes et communistes, et notamment entre anarcho-communistes et marxistes, modèlent le débat et radicalisent les positions. En 1925, après l’incident du 30 mai à Shanghai [13], le Parti Communiste passe de 1000 à 50 000 adhérents, et prend de fait l’ascendant sur la classe ouvrière. Selon Ba Jin, c’est le manque de cohésion et d’organisation du mouvement anarchiste, et le fait que ce ne soit pas un parti constitué dans le jeu des partis politiques, qui, face aux Communistes, mène à son délitement progressif [14].

Malgré la répression et l’interdiction du mouvement anarchiste, ils continuent leurs activités dans les années 30, notamment à Shanghai, Canton et Nanjing ; à Nanjing se créé en 1931 la Ligue Anarchiste Orientale autour d’anarchistes chinois, japonais, coréens et vietnamiens. A la faveur des événements de 1936-1937 en Espagne, les anarchistes chinois se réorganisent sous la bannière du « Coq qui chante dans la nuit », et s’attèlent à propager leurs idées en organisant manifestations de soutien aux travailleurs espagnols et distributions de brochures [15].

Le destin de la seconde génération fut partagé. Il semble qu’en 1949, lorsque le Parti Communiste accéda au pouvoir, certains accueillirent la « libération » communiste avec plus de sympathie que de rejet. Mais beaucoup, une large moitié selon les estimations de Peter Zarrow [16] d’auteurs ou penseurs anarchistes importants auraient fui la Chine après 1949 : Huang Lingshuang, Liang Bingxian, Wei Huilin… Tous finirent leurs jours à Hong Kong, Taïwan, ou aux Etats-Unis. Certains se rangèrent, d’autres, comme Lu Jianbo, se turent. Zhu Qianzhi devint maoïste et Huang Lingshuang se rapprocha du parti.

L’histoire de l’anarchisme en Chine remet donc à la fois en question l’histoire traditionnelle de l’anarchisme – souvent très occidentalo-centrée, autour de l’Italie, la France, l’Espagne – et l’histoire « admise » de la Chine [17]– dont le canon omet bien souvent la mémoire du mouvement anarchiste.

Les anarchistes chinois, de fait, s’insèrent dans le réseau global et transnational d’échanges, de débats et d’idées anarchistes. Etudier ce réseau en décloisonnant l’historiographie et ouvrir la possibilité d’une histoire transnationale semble nécessaire pour mieux comprendre ce qu’a été le mouvement anarchiste au début du XXe siècle [18].Plonger dans l’histoire, creuser, fouiller, pousse alors à s’interroger sur la manière dont on « fait » l’histoire.


[1] Septembre 1964. « CJ Tien » serait le pseudonyme de l’anarchiste chinois Ma Schmu. Extrait traduit par Angel Pino, « Li Peigan et ses traductions de littérature anarchiste », A contretemps numéro 45 (2013).

[2] Trois ouvrages majeurs ont été écrits sur le sujet, publiés en anglais et aux Etats-Unis, non encore traduits en français. Ceux-ci abordent une grande diversité de sujets et proposent des thèses différentes, mais demeurent des références en la matière. Il s’agit de The Chinese Anarchist Movement, largement descriptif, de Robert Scalapino et George Yu, publié en 1961, Anarchism in the Chinese Revolution, d’Arif Dirlik, publié en 1991, qui formule la thèse la plus stimulante et la plus forte, ainsi que Anarchism and Chinese Political Culture, de Peter Zarrow, publié en 1990, qui fournit un nombre impressionnant de détails mais dont les analyses restent assez faibles théoriquement. En Chine, depuis les années 80, un regain d’intérêt a également été porté à l’histoire de l’anarchisme, avec notamment un volume conséquent publié en 1989.

[3] De manière générale, la tension entre le socialisme hégémonique – ici le communisme d’Etat – et l’anarchisme, dans l’historiographie, est récurrente, et s’observe partout où les courants socialistes ou communistes ont tenté de réécrire l’histoire. On pourra se borner au seul exemple de l’ouvrage de Voline,La révolution inconnue, où celui-ci entreprend d’écrire une histoire des soviets et de la révolution russe à contre-courant de l’historiographie traditionnelle marxiste ; il écrit, « même si les socialistes apprenaient les faits et voulaient en tenir compte, il leur faudrait avouer qu’ils n’y furent pour rien et qu’ils surent seulement mettre à profit, beaucoup plus tard, le fait existant ». Cette citation est particulièrement éclairante quant à son écho avec la situation des premiers mouvements ouvriers et syndicats en Chine.

[4] Mouvement du 4 mai 1919 : mouvement, majoritairement étudiant, qui s’oppose aux décisions du traité de Versailles et aux « 21 conditions » posées par le Japon au gouvernement chinois, mouvement anti-impérialiste et dans lequel la littérature socialiste et anarchiste a joué un grand rôle. Grèves, boycotts, meetings, c’est le premier mouvement de masse, et l’avènement d’une jeunesse intellectuelle engagée.

[5] « L’anarchisme et la question pratique » (1927).

[6] « Le syndicalisme révolutionnaire » (1924).

[7] La Chine souterraine (1928). Traduction Angel Pino. Cette remarque est toujours aussi pertinente, au détail près que la population chinoise a légèrement augmenté depuis.

[8] Gandini (1997).

[9] Arif Dirlik,Anarchim in the Chinese Revolution(1991).

[10] Nous reprenons ici la traduction consacrée de ce journal, « principes naturels », bien que la traduction en anglais soit « natural justice ».

[11] Edward Krebs,Shifu, the soul of Chinese anarchism(1998).

[12] Huang Lingshuang (1917).

[13] La police britannique tire sur des milliers d’étudiants et ouvriers rassemblés pour protester contre la répression des grèves et les conditions de travail dans les usines textiles japonaises à Shanghai.

[14] Ces facteurs sont d’ailleurs détaillés et explicités par Ba Jin dans ses articles de 1927, et dans son introduction Du Capitalisme à l’anarchisme.

[15] Un groupe tenta même de rejoindre l’Espagne, mais ne put débarquer à Marseille ; ils repartirent donc vers l’Asie, plus précisément vers le Vietnam où ils fondèrent le premier groupe anarchiste vietnamien.

[16] PeterZarrow,Anarchism and Chinese political culture(1990).

[17] L’historiographie de la Chine étant encore aujourd’hui marquée par la réécriture,et une forme dem émoire sélective, surtout quant au discours sur la « révolution » chinoise.

[18] Batman, Constance ; Berry, David (2010). New perspectives on Anarchism, Labour and Syndicalism : the Individual, the National and the Transnational. Cambridge Scholars Publishing. Une nouvelle tendance dans l’historiographie de la pensée politique, qui cherche à dépasser les conceptions et contextes nationaux, en ouvrant la possibilité d’une « histoire transnationale », qui semble plus pertinente pour comprendre les mouvements et modalités d’organisation de l’anarchisme dans l’histoire. David Barry définit ainsi les traits de cette nouvelle historiographie dans le cas du mouvement anarchiste, qui résume les sujets abordés ci-dessus : « les influences croisées internationales, les connections personnelles, la carte globale du syndicalisme, et le rôle des liens informels via les déplacements, le journalisme ou encore la traduction d’écrits théoriques ». Cet angle cherche à montrer que les écrits, événements et figures anarchistes ne sont jamais cantonnés à un quelconque cadre géographique, et on serait même tenté de dire, historique, notamment lorsqu’au XXe siècle, les références au XIXe sont omniprésentes. Séparer l’histoire locale, nationale et internationale comme des poupées russes n’aurait clairement pas de sens, et serait même faux.


et photos https://lundi.am/Petite-histoire-de-l-a ... partie-1-4
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bipbip
 
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Re: Anarchisme en Chine, PA Kin ...

Messagede bipbip » 13 Jan 2018, 19:23

Petite histoire de l’anarchisme chinois - partie 2/4

Cet article fait suite à la présentation de l’anarchisme chinois que nous avions publiée il y a quelques semaines. Cette semaine, Agathe Senna nous présente He-Yin Zhen (1884 - ca. 1920), essayiste et théoricienne féministe et anarchiste.

He-Yin Zhen : paroles d’une anarcho-féministe

par Agathe Senna.


« En Chine, depuis la nuit des temps et jusqu’à aujourd’hui, c’est un système profondément inégalitaire qui a été instauré, un système de maintien de femmes-esclaves. Depuis les temps les plus reculés, lorsque les hommes posent les yeux sur les femmes, c’est avec le même regard qu’ils contemplent les esclaves et les servantes » [1].

He-Yin Zhen 何殷震 (1884 - ca. 1920), essayiste et théoricienne féministe, est l’auteure de plusieurs textes majeurs, parus entre 1907 et 1908 dans l’organe anarchiste Tianyi 天義, en français Justice Naturelle [2], dont elle est l’éditrice. Si on devait la situer dans le contexte intellectuel de l’époque, on retiendrait qu’elle était membre du groupe anarcho-communiste de Tokyo et membre de la première génération anarchiste chinoise [3], épouse de l’anarchiste Liu Shipei – l’anecdote veut d’ailleurs que ses écrits aient longtemps été attribués à son mari.

Si elle choisit de se faire appeler He-Yin Zhen, c’est en accolant de manière inédite le nom de famille de son père et celui de sa mère, faisant ainsi un pied-de-nez à l’histoire et aux politiques patriarcales qui donnent seule priorité à celui du père et du mari [4]. Cent ans plus tard, ses écrits n’ont rien perdu de leur justesse et de la pertinence de l’appareil critique d’analyse de l’oppression des femmes (nüzi shouzhi女子受制).

Le féminisme radical est une lutte pour l’émancipation totale

He-Yin Zhen dissèque la construction simultanée et conjointe de l’oppression des femmes dans tous les domaines. Culturellement, politiquement, socialement, économiquement, elle part du constat que les femmes sont des esclaves quand les hommes sont maîtres, les femmes chosifiées quand les hommes sont humanisés [5]. C’est ce déséquilibre, cette distinction, qui met son empreinte dans tous les aspects de la vie, qu’elle nomme « nan-nü » 男女, littéralement « homme-femme », ou « masculin-féminin », un dualisme fondamental qui crée artificiellement des catégories et assigne des places.

La lutte pour l’émancipation des femmes n’est en rien, selon elle, une lutte à part entière, distincte d’autres luttes d’émancipation [6]. En effet, cette lutte ne vise pas seulement la fin de leur oppression, mais la fin de toutes les oppressions, c’est-à-dire la justice. Cette lutte n’est donc pas distincte de la lutte révolutionnaire totale, au sens de, dans tous les domaines, sans quoi elle ne viserait qu’à une justice partielle. Notamment, comme elle l’explique dans La révolution économique et la révolution des femmes (décembre 1907), la révolution des femmes doit aller de pair avec une révolution économique, un renversement complet du mode d’organisation du travail, et du système social hiérarchisé et autoritaire.

Dans ses textes, He-Yin Zhen s’adresse directement aux femmes comme lectrices et actrices, en les apostrophant : l’émancipation des femmes, justifie-t-elle, doit se faire par elles-mêmes. Elle appelle les femmes à être actrices de la révolution, car les hommes ne sauraient faire la révolution à leur place [7]. La révolution totale, poursuit-elle, doit être menée par les femmes.

L’émancipation, selon elle, ne saurait non plus emprunter des voies institutionnelles. Elle juge les appels des réformistes de l’époque insuffisants dans la mesure où, appelant dans les discours à des « droits égaux », ils ne se débarrassent jamais de l’oppression mais appellent seulement à en changer la nature. Elle prend l’exemple de la populaire injonction à « l’indépendance économique » des femmes ; pour elle, une femme à qui l’on permet d’être indépendante économiquement, signifie simplement qu’on la fait entrer dans la classe ouvrière, rejoindre ceux qui travaillent pour un salaire moindre. Non seulement celle-ci n’est pas actrice de son émancipation, mais son champ d’action et de liberté ne s’en trouve nullement étendu, sa force de travail est achetée comme celle des hommes de la classe ouvrière [8]. Son féminisme radical se détourne de ces revendications timides.

Aussi, même si des femmes parvenaient à rejoindre le gouvernement et les institutions – ou si, dans une moindre mesure, elles parvenaient à participer en votant dans un régime démocratique et pouvaient y être élues – elles ne feraient que rejoindre l’élite dirigeante et s’allier aux hommes en tant que force répressive. C’est pourquoi, la domination du peuple par un gouvernement et la domination des femmes par les hommes étant intrinsèquement liés, les deux doivent être rejetés d’un bloc, sans chercher à acquérir le privilège de rejoindre l’un des deux groupes. Elle voit donc des limites aux mouvements féministes européens de son époque, notamment les mouvements des suffragettes, qui manquent selon elle de cette analyse socioéconomique radicale qui permettrait de faire toute la lumière sur les rouages patriarcaux du capitalisme moderne.

« Souvenez-vous que l’objectif de la lutte des femmes n’est ni plus ni moins la réalisation de la justice universelle, pour tous. Notre but n’est pas de nous venger auprès des hommes pour tous les maux qu’ils nous ont infligés au cours des ans, ni de les soumettre et les faire obéir à la loi des femmes » [9]. Les femmes ne sauraient prendre la place des dominants, pour quelque objectif que ce soit, explique-t-elle dans le Manifeste féministe [10](juin 1907).

Si la revue s’appelle Justice naturelle, c’est que pour elle, ce sont les droits qui sont dans la nature, et non la distinction « nan-nü ». Comme Li Shizeng, elle considère que l’inégalité est le résultat d’un mécanisme d’oppression construit, qui aboutit à la constitution des femmes comme propriétés privées des hommes.

Mais alors que pour Li Shizeng l’oppression a des racines avant tout culturelles – ce qui coïncide avec sa vision plus large de l’éducation et de la réforme morale comme voie de la révolution (ce qui d’ailleurs l’empêche d’appeler les femmes à se libérer elles-mêmes, puisqu’il faut dans sa logique « réformer l’éducation » et la moderniser pour émanciper les femmes, les hommes demeurant donc dans cette optique les sujets actifs, et les femmes les objets passifs) – He-Yin Zhen analyse l’oppression comme le fruit d’un mécanisme alliant la domination économique à l’objectification des femmes. La famille est alors pour elle en quelque sorte l’unité la moins naturelle, en tant qu’unité économique basée sur la propriété privée et la division interne du travail, et en tant que telle, une révolution économique amenant l’émancipation des femmes amènerait aussi la remise en question de la structure familiale, ainsi que la condamnation sans appel de la polygamie, du concubinage et des arrangements économiques autour du mariage – celui-ci réduisant les femmes aux rangs de « prisonnières et esclaves » [11]. Dans le cadre familial, poursuit-elle, le fardeau d’élever des enfants retient les femmes en arrière et justifie les tentatives masculines de les cantonner au foyer. Les normes et les pratiques, montre-t-elle dans De la revanche des femmes, se renforcent mutuellement.

On peut alors lire l’extrait suivant comme un exemple de la création artificielle de l’inégalité sous le régime de distinction « nan-nü ». « Les femmes ont des devoirs, mais n’ont pas de droits. Se consacrer consciencieusement aux tâches ménagères (…), cette responsabilité en a été confiée aux femmes. Ils craignent également que les femmes interfèrent dans leurs affaires, alors ils ont aboli leurs droits naturels en édifiant la théorie selon laquelle elles n’ont rien à faire en dehors de leur foyer. (…) La conséquence de cette dernière théorie, est que les hommes se mettent en quête de connaissances, en condamnant les femmes à l’ignorance. Le droit des femmes au divorce est également aux mains des hommes. Les maris peuvent divorcer leurs femmes, mais les femmes ne peuvent divorcer leurs maris [12] ».

Ce processus construit de fait la catégorie même de « femme », par le mécanisme des lois, la division et répartition sociale des tâches et qualités, la tradition académique ou historique, ou encore les rites. Si elle utilise elle-même la catégorie de « femme » dans son analyse – avec toute la souplesse induite par la multiplicité des termes chinois employés pour référer à cette catégorie [13] – ce n’est pas sans commenter cette catégorie et son usage, dont la constitution même est la pierre angulaire de son travail. En effet, l’ambiguïté de l’emploi de cette catégorie réside dans le refus de l’auteure d’essentialiser les femmes, et pourtant l’urgence et la nécessité de leur émancipation, une lutte qui nécessite de nommer son objet et sa base. Mais pour He-Yin Zhen, il est clair que cette catégorie est réductrice et factice dans la mesure où les « femmes » ne renvoient à aucune réalité homogène et unifiée ; on ne peut, notamment, effacer les différences de classes parmi les femmes, qui sont autant de différentes réalités vécues et de possibles situationnels. Ainsi, par exemple, explique-t-elle, ceux qui appellent à une réforme par l’éducation – comme, se souvient-on, Jin Tianhe ou Li Shizeng – se heurtent à la réalité d’un accès inégal à l’éducation et au capital intellectuel – dans une lecture moderne, on pourrait penser ici à Bourdieu – qui entretiendrait les inégalités et ne mènerait nullement à l’émancipation des femmes en général – seulement à ce que certains se hissent au-dessus des autres.

Anarcho-communisme, antimilitarisme, et féminisme

Chez He-Yin Zhen, les trois mots ci-dessus sont synonymes, inséparables les uns des autres. D’abord, la liberté des femmes, leur émancipation, passe par la fin de leur assujettissement économique – c’est-à-dire leur impossibilité à survivre et se nourrir (shengji 生計) sans se soumettre et s’humilier. L’inégalité et leur assujettissement économique ne laissent aux femmes que peu d’options, dont la prostitution, le travail industriel, ou la servitude domestique.

Dans Du travail des femmes (juin 1907), elle écrit : si les femmes veulent vivre, elles n’ont donc pour seul choix que la déshumanisation, leur chute au rang de propriété privée. Si elles veulent empêcher leur esclavage, elles n’ont d’alternative, sinon de renverser le capitalisme. L’émancipation des femmes induit donc une remise en question du caractère marchand du travail et des relations sociales, et à plus forte mesure, de la dépendance à l’argent, qui rend inévitable que les choses comme les personnes soient considérés comme des biens et des propriétés. Les violences sexuelles et l’obscénité – dans une lecture moderne, on peut penser à l’hyper-sexualisation des corps féminins – sont, pour elle, les conséquences inévitables de cette transformation des personnes en biens, en choses, que l’on peut se procurer et évaluer par l’argent. « Les femmes en Chine aujourd’hui sont contrôlées par l’argent et par l’usage de la force brute qui découle elle-même du pouvoir de l’argent » (dans La révolution économique et la révolution des femmes, décembre 1907).

Peter Zarrow résume, « la libération des femmes dépend de la libération de tous. Les femmes sont opprimées de manière inédite, dans la mesure où la moitié de l’humanité est marginalité à cause de son sexe – mais les femmes ne sont pas opprimées avec des moyens inédits [14]. L’oppression prend racine dans le système économique injuste, et la solution est à trouver dans le système de partage pensé par l’anarcho-communisme » [15].

A maints endroits, notamment dans de longs passages de La question de la libération des femmes, elle développe son analyse de la domination et l’exploitation sexuelles des femmes, ainsi que la répression conjointe de leur sexualité, double constat qui la mène à réaffirmer que les interdits ne font qu’encourager les transgressions – dans la mesure où ils ne sont qu’un vernis de morale – de même que la chosification sexuelle des femmes ne fait que donner un fondement à la violence.

Dans un texte poignant intitulé, De l’antimilitarisme féministe, elle étend sa critique antiautoritaire à une analyse profonde et illustrée de la guerre et du conflit armé comme outil d’asservissement des peuples, dont les femmes sont les premières victimes.

Enfin, elle aborde aussi les facteurs culturels et « philosophiques » de l’oppression, ceux qui servent à justifier et entériner les décisions arbitraires prises contre les femmes. C’est cette fameuse opposition factice « nan-nü » et tout ce qu’elle induit, qui est dans sa ligne de mire : cette opposition ne sert qu’à étayer l’oppression en fondant des distinctions systématiques menant à l’instruction des catégories « homme » et « femme ». Elle examine avec un regard neuf et érudit les textes anciens, les classiques, notamment les canons confucéens dont elle excelle à percer la misogynie. Ce qu’elle démontre, c’est que l’influence de ces textes ne se limitent pas à la littérature mais qu’ils entretiennent un terreau d’idées, un fond culturel commun qui encourage et permet l’oppression des femmes. Elle s’attaque notamment aux mirages – tristement répandus de par le monde – de la chasteté, omniprésents dans la tradition, remarquant que des notions abstraites comme la « vertu » et la « pureté », suffisent pour justifier l’assassinat des femmes. Elle démasque également la misogynie dans la langue elle-même, remarquant par exemple que dans le caractère chinois « esclave », parmi d’autres, on reconnaît le caractère « femme » [16].

Cet arsenal culturel et conceptuel, toute une tradition académique de misogynie, sont donc mis à plat comme arrière-fond de la domination économique et de la violence systémique envers les femmes.

He-Yin Zhen regrette souvent le manque de sensibilisation des femmes à la question de leur oppression, souvent non conscientes – parce que maintenues comme telles – de leur situation. Or, leur visibilité comme la réussite de leur lutte dépendent de la prise de conscience, qui briserait enfin des centaines d’années de « passivité » face aux faits de la domination. « Comment pouvons-nous tolérer cette oppression, jour après jour, sans penser à résister ? » écrit-elle dans De la revanche des femmes (décembre 1907), un de ses textes majeurs au style à la fois vif et didactique, plongeant dans l’histoire, la géographie, l’actualité politique et la littérature, faisant état de sa connaissance encyclopédique en la matière.

Ainsi la lutte des femmes doit être menée par les femmes, avec les concours des hommes, mais non par eux. Elle résume ainsi l’objectif de cette lutte : « ce que nous voulons dire par égalité des sexes, n’est pas juste que les hommes n’oppressent plus les femmes. Nous voulons qu’aucun homme ne soit plus opprimé par un autre homme, ni une femme par une autre femme. Alors, les femmes doivent renverser l’oppression, forcer les hommes à abandonner leurs privilèges, pour devenir les égaux des femmes, et forger un monde sans l’oppression ni des femmes ni des hommes » [17]. Et c’est là, en dernière instance, la force de la pensée de He-Yin Zhen : non pas faire des femmes les égales des hommes, mais des hommes, les égaux des femmes. En quelque sorte, ne pas faire des femmes les dominants de demain, mais faire descendre de leur pied d’estale tous ceux qui prétendent à la domination.

Contre l’instrumentalisation de la lutte féministe

On l’aura compris, He-Yin Zhen dirige ses écrits contre « l’imposture » des réformistes et des opportunistes des droits des femmes.

Le contexte historique d’émergence de ses idées est celui d’un bouillonnement intellectuel et culturel en Chine, où s’entremêlent et s’élèvent les voix du socialisme montant sous tous ses avatars, radical, libéral, nationaliste, entre autres.

Or, elle développe ses idées d’une part en porte-à-faux avec le féminisme timoré des libéraux avides de réforme, et les discours nationalistes soucieux d’intégrer « le droit des femmes » au programme de « sauvetage » de la Chine « en péril ». Elle s’inscrit d’autre part en porte-à-faux avec ses camarades anarchistes pour lesquels « la question de la femme » est souvent secondaire, ou simplement un tiret parmi la liste des « points » de la révolution [18]. C’est donc cela qui fait la spécificité et la radicalité de ses écrits : son anarchisme la met en quelque sorte en porte-à-faux avec les uns, et son féminisme en porte-à-faux avec les autres.

En tant que féministe anarchiste, elle remarque avec ironie, « les hommes chinois adorent le pouvoir et l’autorité. (…) Leur intention n’est pas de libérer les femmes mais de les traiter comme leur propriété privée. Auparavant, lorsque les rituels traditionnels prévalaient, les hommes essayaient de se démarquer en les confinant au boudoir ; lorsque le vent tourna en faveur de l’européanisation, ils tentèrent de se démarquer en promouvant l’émancipation des femmes. C’est là ce que j’appelle la quête de distinction des hommes au nom de la libération des femmes » [19].

Son objectif est alors de développer « une critique systématique et globale des bases politiques, économiques, morales et idéologiques de la société patriarcale, en réponse aux agendas sociaux des hommes chinois progressistes qui mettent également en avant les droits des femmes » [20] - ajoutant à cet excellent résumé de Lydia Liu, Rebecca Karl et Dorothy Ko, que He-Yin Zhen écrit non seulement en réponse aux hommes progressistes, mais à tous les libéraux et adeptes des voies « institutionnelles » de la libération des femmes, ainsi qu’à tous ceux qui cherchent à instrumentaliser l’émancipation des femmes pour servir leurs propres agendas politiciens.

De la même façon, elle prévient contre le manipulation des idées révolutionnaires et leur instrumentalisation par divers factions cherchant à satisfaire leurs propres intérêts : ainsi dans la première partie de La revanche des femmes, s’insurge-t-elle contre la récupération nationaliste du combat antiautoritaire – plus largement, les gens qui se ruent pour « ramasser les miettes du discours nationaliste ». Elle rappelle que si le gouvernement doit être renversé, ce n’est parce que c’est un pouvoir étranger – en l’occurrence mandchou – et donc injuste, mais simplement parce que c’est un gouvernement, et que par nature, tous les souverains, et tous les gouvernements, imposent leur tyrannie sur le peuple. Elle poursuit, « tous les régimes de despotes doivent être renversés. Même lorsque un Etat despotique décide d’adopter une constitution ou de se transformer en Etat républicain, c’est la responsabilité de chacun d’entre nous de renverser le gouvernement qu’ils essaient d’établir. Pour mettre sur pied un gouvernement républicain, ils auraient recours à l’arsenal de domination politique ; et cet arsenal ne pourra que tomber entre les mains des hommes. Ce ne sera pas très différent du despotisme ».

Elle brise l’opposition factice dressée à son époque par les penseurs chinois aussi bien qu’occidentaux, en dénonçant d’un même élan la situation des femmes en Europe, aux Etats-Unis – où la femme serait prétendument « plus libre » - et en Asie. En effet, dit-elle, le sort des femmes n’y est guère plus enviable : les femmes, de choses et esclaves des hommes, deviennent des « outils de production de richesse ». Le système de production capitaliste ne laisse alors aux femmes que deux solutions : la servitude économique, ou la famine. Ce système, analyse-t-elle, force les personnes dans la misère et même profite de la misère des uns pour l’enrichissement des autres. Il n’y a là rien qui s’apparenterait à la « justice ».

He-Yin Zhen fait figure, à travers ces textes des années 1907-1908, de pionnière du féminisme chinois, et incontestablement une figure importante bien que passablement ignorée du féminisme en général. He-Yin Zhen défie les oppositions faciles, comme celle d’Occident et de non-Occident, de tradition et de modernité, en universalisant et en démasquant dans une variété de lieux, de temps et de domaines, la condition des femmes en tant qu’objectifiées et asservies par un mécanisme opérant de distinction qu’elle nomme « nan-nü ».

« Il n’y a pas de féminisme en Chine. C’est extérieur à leur culture », m’a-t-on un jour assuré. Non seulement cela est faux, mais cela met bien en évidence un défi majeur auquel se heurte aujourd’hui l’histoire du féminisme. Car le féminisme chinois fait face, comme d’autres courants marginalisés, à un double essentialisme : celui qui définit la Chine et « la pensée chinoise » comme une réalité statique et figée, et le féminisme comme modèle unique, « avatar d’une modernité occidentale normative » [21]. Mais partout et aussi longtemps qu’il y aura des oppresseurs, on trouvera toujours ceux et celles qui luttent contre ces oppressions ; ainsi semble-t-il utile de rappeler qu’aucune région du monde, ni aucune époque ou culture, n’a le monopole d’un mouvement d’émancipation. C’est donc dans l’optique de « décoloniser » l’histoire du mouvement féministe que l’on peut se tourner aujourd’hui vers les écrits de He-Yin Zhen.

Si l’on s’est tourné ici davantage vers ses écrits que vers sa biographie, c’est qu’il est nécessaire de réhabiliter He-Yin Zhen non seulement en tant que personnage historique, mais avant tout, théoricienne politique et essayiste féministe d’avant-garde.
• Version chinoise consultée :
Tian yi, heng bao. Wan Shiguo, Liu He (Lydia Liu). Zhongguo renmin daxue chubanshe, 2016.
• Version anglaise consultée (dont on est largement tributaire dans la compréhension et l’interprétation des textes ici, et qui a l’immense mérite d’avoir rendu ces textes accessibles à un public ne maîtrisant ni le mandarin, ni en l’occurrence le chinois classique) :
The Birth of Chinese Feminism : essential texts in transnational theory. Lidia H. Liu, Rebecca E. Karl, Dorothy Ko. Columbia University Press, 2013.
• Une version en langue française de la compilation de ces textes devrait paraître en janvier 2018, aux éditions de l’Asymétrie.


[1] Premières phrases du Travail des femmes (juin 1907). Ce que l’on traduit ici par « maintien de femmes-esclaves », est littéralement l’entrepôt ou conservation (xu) des domestiques ou servantes réduites en servitude (bi).

[2] Tian, signifiant littéralement « ciel », étendu à « nature », et « yi » signifiant « justice, moralité, principes ». Le nom de ce périodique est parfois rendu par le français principes naturels, mais il semble que dans le cadre de cet article, la traduction justice naturelle permet de mieux appréhender sa pensée – pour résumer grossièrement, c’est la justice qui est « naturelle » et l’injustice qui est fabriquée et justifiée par les hommes.

[3] Voir, pour plus de détails sur ce mouvement, les particularités de ce groupe et de la première génération, le premier épisode de la série d’articles, intitulé « qui étaient les anarchistes chinois ».

[4] Voir The Birth of Chinese Feminim, introduction, page 3. Dans le texte chinois, son nom est avancé de manière tout à fait inédite selon une mise en page verticale, avec He et Yin, ses deux noms, partageant une ligne l’un au-dessus de l’autre, suivis de son prénom, Zhen. Elle explique ce choix par l’analyse des structures « patrilinéaires » oppressives dans De la revanche des femmes, écrivant que l’imposition du nom du mari et du père n’est qu’un symbole et outil de la « conquêtes des hommes sur les femmes ».

[5] C’est la formule « 男为主而女为奴,男为人而女为物 », que l’on peut trouver au début du Manifeste des femmes, juin 1907. La structure de l’énoncé chinois permet de mettre en avant clairement le système de distinction, l’inégalité, à l’œuvre, par le système d’opposition binaire et rythmée des termes.

[6] De ce point de vue, le féminisme radical de He-Yin Zhen sanctionne également l’ineptie d’une définition du féminisme comme « doctrine de l’égalité » ; il y a dans ses mots le refus de l’insertion de cette idée d’émancipation dans un système social caractérisé par l’oppression. La fin de l’oppression des femmes doit être synonyme, et entraîner, la fin de toutes les oppressions.

[7] Première partie de La revanche des femmes.

[8] Notons que la première traduction en chinois du Manifeste du Parti Communiste a été publié en mars 1906 dans Justice Naturelle, lu par He-Yin Zhen, et influençant tout un courant de littérature et toute une génération d’anarcho-communistes.

[9] Première partie de La revanche des femmes.

[10] A ce titre, le terme « revanche » dans l’un des titres de ces articles, peut s’avérer trompeur, et ne saurait être trop mis en avant ; en effet, elle n’appelle pas à la vengeance, dans la mesure où cela contredit son appel à ne pas renverser les dominants pour prendre leur place, mais appelle à abolir même ce jeu de domination.

[11] De la revanche des femmes. Elle y dissèque tous les rites et traditions autour du mariage, ainsi que les inégalités qui y sont ancrées, par exemple la différence instaurée entre les hommes et les femmes dans le respect des deuils, ou encore des rites aux ancêtres. Les rites, inscrits dans les grands classiques, codifient la vie sociale et nomment les statuts, relations et obligations.

[12] Cité par Peter Zarrow, He Zhen and Anarcho-Feminism in China, Journal of Asian Studies, 1988, page 11.

[13] Comme lorsque l’on étudie des textes anarchistes du début du siècle, on trouve une prolifération de termes « flottants » qui permettent d’échapper à l’essentialisation et au cloisonnement de concepts statiques, dans la mesure où chaque auteur et chaque contexte joue à redéfinir le mot employé – ce qui par ailleurs complique considérablement la traduction. C’est par exemple le cas du mot « anarchisme », pour lequel on a recensé sur la période 1910-1920, plus de douze termes chinois différents.

[14] Ici, on utilise le terme « inédit » pour traduire l’idée d’« unique ».

[15] Peter Zarrow, ibid, page 8.

[16] En chinois, le caractère « esclave » est 奴 ; or, sur la gauche, on reconnaît le caractère « femme », sous forme de clé, qui s’écrit 女. Dans De la revanche des femmes, elle dresse une liste non-exhaustive des caractères désignant des statuts péjoratifs (servant, esclave, etc.) et exhumant l’humiliation et l’asservissement des femmes en plongeant dans l’étymologie et les textes classiques.

[17] Cité par Peter Zarrow, ibid, page 16.

[18] On peut penser ici à Liu Shifu ou à Bajin. Parmi les anarchistes de la première et seconde génération, la réflexion sur la réforme du mariage et de la famille est omniprésente, mais dans cette optique la question des femmes est alors abordée comme un aspect, un angle, de cette réforme globale.

[19] Extrait de Nuzi Jiefang Wenti, la question de la libération des femmes (1907), cité dans The Birth of Chinese Feminism, introduction, page 2. Cet extrait est particulièrement frappant à la lumière de discours actuels de certains mouvements et personnalités politiques, qui au nom des « droits de la femme » se permettent de parler en lieu et place des personnes concernées, pour servir leur programme nationaliste et xénophobe.

[20] The Birth of Chinese Feminism, introduction, page 3.

[21] Des travaux comme celui de Zahra Ali, sur les féminismes islamiques, sont à cet égard très instructifs et intéressants à mettre en parallèle avec l’histoire du féminisme chinois, au vu de ces préjugés et obstacles normatifs que rencontrent ces mouvements labellisés « non-occidentaux ». Les expressions entre guillemets sont tirées de l’introduction de l’ouvrage Féminismes islamiques, de Zahra Ali (2012).


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Re: Anarchisme en Chine, PA Kin ...

Messagede bipbip » 21 Fév 2018, 19:00

Albert Meltzer

Origines du mouvement anarchiste en Chine

Le mouvement anarchiste chinois apparaît à l’aube du XXème siècle. C’est à l’origine un mouvement purement intellectuel, surtout influent parmi les étudiants, notamment ceux partis à l’étranger. Le mouvement va participer à toutes les secousses de l’histoire troublée de la Chine à cette époque. Il parvient à s’implanter parmi les ouvriers, mais il restera marginal et faible car il n’a aucune influence parmi les paysans, qui forment l’écrasante majorité de la population du pays. A la fin de la deuxième guerre mondiale, le mouvement anarchiste compte d’après ses propres estimations environ 10.000 membres (groupes étudiants, syndicats ouvriers et coopératives). A cette époque déjà il cohabite mal avec les communiste : il refuse de rejoindre le Front Populaire formé et dominé par le PC, et les maoïstes qualifient les syndicats anarchistes de « nids de serpents ». C’est dans cette atmosphère que les communistes prennent le pouvoir en 1949 [1].

Peu après la victoire maoïste, les anarchistes vont rentrer dans la clandestinité, après une brève période de correspondance avec l’étranger. Il y eut même une résistance anarchiste à Tchangsha. Meltzer parle des deux attitudes adoptées à cette époque face au nouveau régime par les anarchistes. Les ouvriers, déjà habitués à la clandestinité du temps de la dictature de Tchang Kai Shek, peuvent continuer dans leur grande majorité leur activité dans les usines sans trop de problèmes d’adaptation. Les intellectuels au contraire sont nombreux à se rallier. Ces anarchistes « mous » (par opposition aux autres qualifiés de « durs ») prennent des postes dans l’enseignement où ils n’ont pas besoin de faire l’éloge du régime, qui quant à lui a trop besoin de personnel à cette époque pour demander autre chose qu’un ralliement de façade. La révolution culturelle par contre va frapper très durement ces anarchistes « mous » [2].

Le plus connu d’entre eux est l’écrivain Pa Kin. Son cas peut d’ailleurs résumer tout leur drame. Écrivain célèbre dès la fin des années vingt, Pa Kin est aussi le plus connu des militants anarchistes chinois. Il traduit Kropotkine , Bakounine , Malatesta et s’occupe dans les années quarante d’une maison d’édition anarchiste. En 1949, avec la victoire maoïste, il cesse son activité militante et plus aucune lettre de lui ne sont publiées dans la presse libertaire internationale alors qu’elles n’étaient pas rares avant cette date. Écrivain célèbre et populaire le régime le gâte : il est élu député du Sichuan au congrès national des Peuples, appartient à plusieurs sociétés littéraires ou artistiques, va à l’étranger représenter la Chine. Ses oeuvres complètes sont éditées, on tire une pièce de théâtre très jouée de « Famille », et des films sont tournés d’après ses romans « Famille », « Automne », « Nuit Glacée » et « Retrouvaille » [3].

Mais il doit quand même payer ces honneurs officiels et faire acte d’allégeance au régime. A partir de ce moment, s’il ne se montre pas être un maoïste très actif, c’est le moins qu’on puisse dire, il ne fait plus aucune référence à l’anarchisme. Dans ses romans, toutes les allusions à des militants anarchistes comme Emma Goldman et Bakounine sont gommées, leurs fins jugées trop pessimistes sont réécrites. Pa Kin n’écrit d’ailleurs plus guère et ses oeuvres de cette époque sont mineures. Victor Garcia parle à son sujet de « suicide littéraire » [4].

Quand la révolution culturelle arrive, tous les intellectuels hauts placés où en vue de l’époque sont emportés dans la tourmente. En août 1966, il est mis à l’écart et il est traité de sommité réactionnaire. Le 26 février 1968, un article du quotidien Wen Hui Bao de Shanghai l’attaque violemment : il y est dénoncé comme un tyran littéraire et comme le plus connu et le plus vieil anarchiste chinois, il est accusé d’avoir attaqué Staline et l’Union Soviétique en 1930 et de viser par là le Parti Communiste chinois [5]. A Nankin apparaissent des dazibao qui le traitent de traître à la patrie. Les gardes rouges envahissent sa maison et détruisent ses objets d’art chinois et sa bibliothèque qui contenait de nombreux livres anarchistes. De 1966 à 1970, il est contraint de faire plusieurs autocritiques par écrit ou à la télévision [6]. Le 20 juin 1968, il est accusé au stade populaire de Shanghai d’être un ennemi de Mao et un traître et il doit faire son autocritique à genoux, filmé par la télévision [7]. Au début de la révolution culturelle il devient balayeur à l’Association des Écrivains, puis il est envoyé dans un camp de rééducation (« l’école des cadres du 7 mai ») en 1970 où il cultive des légumes. En 1973 sa situation s’améliore et il peut faire des traductions d’auteurs russes (Tourgueniev, Herzen). A la chute de la bande des Quatre, il est réhabilité, revient au premier plan et est de nouveau comblé d’honneurs [8]. Mais de nouveau il doit montrer sa soumission au régime : il est dans la ligne du président Mao, mais il a été la victime de la Bande des Quatre, telle est la version de sa période de disgrâce, et le côté anarchiste de ses oeuvres est toujours gommé .Dans un article récent un journaliste soutient même la thèse que Pa Kin n’était pas anarchiste, mais démocrate [9].

La personnalité de Pa Kin et son comportement ont suscité des réactions diverses dans le mouvement anarchiste international. On peut les séparer en deux tendances : la condamnation et l’indulgence. Ceux qui condamnent, comme les anarchistes chinois de Hong Kong de la revue Minus, disent que Pa Kin n’est plus anarchiste et qu’il s’est définitivement rallié au régime communiste comme le montrent ses textes les plus récents. Ceux qui sont indulgents pensent qu’on ne peut rien reprocher à Pa Kin car il faut comprendre ce qu’il a subi. Ils pensent aussi que son ralliement n’est que de façade et qu’au fond il est toujours anarchiste. On trouve parmi ces indulgents le journal anglais Black Flag et Victor Garcia par exemple [10].

Tout le drame des anarchistes « mous » est résumé dans le destin de Pa Kin, qui s’en sortira mieux que les autres parce qu’il est célèbre. Cette révolte téléguidée qu’a été la révolution culturelle va balayer toute l’élite intellectuelle et avec elle de nombreux autres anarchistes « mous ». Un autre cas nous est connu, celui du professeur K.C. Hsiao, militant anarchiste de longue date inactif depuis 1949. A 80 ans, il est obligé de pousser des tombereaux de fumier en guise de rééducation. Il décide de se suicider, et il laisse une lettre pour expliquer son acte. Il y écrit qu’il ne considère pas comme dégradant de transporter du fumier, au contraire pour mépriser le transporteur de fumier, il n’y a qu’à le nommer professeur. Il estime qu’il a transporté suffisamment de fumier dans les salles de classe, que sa vie arrive à son terme et que devant cette tyrannie, il ne lui reste que le suicide [11]. Un autre professeur (à moins que cela ne soit le même ?), Pi Shiou Sho, se suicide aussi pour les mêmes raisons. Avant 1949, il avait traduit EliséeReclus en chinois [12]. D’après Meltzer, les ouvriers des usines intervinrent dans certains cas pour défendre contre les étudiants et pour aider matériellement des intellectuels anarchistes qui ne survivaient parfois que grâce à eux [13].

Sur les anarchistes « durs », aucune information ne parvient en Occident dans les années cinquante et la première moitié des années soixante. Pour établir de nouveau le contact avec le mouvement traditionnel, il faut attendre 1965 et une lettre publiée dans Freedom. Elle est écrite par un vieil anarchiste d’avant 1949 qui décrit brièvement l’état du mouvement. Il distingue deux groupes : celui du ’Drapeau Noir" et celui appelé "Vers les Communes Libres". Le « Drapeau Noir » est surtout composé d’étudiants. Comme en Chine Populaire les étudiants viennent de toutes les régions et de toutes les classes sociales, les idées anarchistes sont ainsi diffusées dans tout le pays, où des groupes anarchistes apparaissent dans de nombreuses provinces. « Vers les Communes Libres » est un groupe qui opère à l’intérieur de l’appareil d’État et du Parti, notamment dans les Jeunesses Communistes. En effet il est impossible de sortir de l’engrenage du Parti sans devenir suspect, et il s’est donc formé une opposition anarchiste sous le nez de la bureaucratie. Il est impossible de calculer la force effective de cette organisation. Puis ce correspondant parle du besoin qui se fait sentir d’avoir une imprimerie et évoque l’idée d’une imprimerie tenue par des anarchistes anglais à Hong Kong mais fonctionnant pour les anarchistes de Chine Populaire. Puis il parle de la difficulté d’avoir des contacts avec l’extérieur, et il cite ceux existant : avec les anarchistes de Corée, avec ceux du Japon (rarement) et c’est tout. Ce texte signé C.S. a été publié en mai 1965 par Freedom et il est donc antérieur aux bouleversements de la révolution culturelle qui débuta en novembre de cette année là [14].

Ce document, s’il ne semble pas être faux, est peut-être largement exagéré. En tout cas il n’est confirmé que par un seul autre texte, de même provenance apparemment. C’est un rapport sur le mouvement anarchiste chinois publié en 1968 dans le bulletin préparatoire au congrès anarchiste international de Carrare. Il est contemporain, lui, de la révolution culturelle. Il parle du « Drapeau Noir des Anarchistes », groupe qui édite des tracts et des brochures et qui est composé de travailleurs et d’intellectuels, surtout des médecins et du mouvement « Vers les Communes Libres » qualifié d’anarcho-syndicaliste et recrutant chez les travailleurs du textile. Ce mouvement a créé des « conseils ouvriers » contre le Parti et la police. Il existe d’autres groupes dans le pays mais ils ne sont pas en relation entre eux car c’est impossible dans les conditions dictatoriales du régime. Enfin on apprend que dans plusieurs villes où la police avait été mise en déroute par les travailleurs un hebdomadaire, « Le Drapeau Noir » a été diffusé. Le bulletin ne publie « pour des raisons de sécurité » que des extraits de ce rapport qui contenait « d’autres informations très importantes » [15].

Ces deux textes sont-ils authentiques ? Rien ne permet de mettre en doute leur véracité : le premier a été écrit par un militant d’avant 1949 qui est venu en Angleterre et qui connaissait la rédaction de Freedom (il parle d’une photo où il est en compagnie du groupe Freedom) et qui a appartenu à un groupe d’étudiants anarchistes qui publia dans les années trente un livre, « Sommaire des principes anarchistes » de Harry J. Jones, en chinois à Shanghai. Tous ces renseignements sont tirés de la lettre. Ils recoupent exactement ce que dit Meltzer de Chen Chang, médecin et anarchiste chinois avec lequel il correspond et qu’il qualifie d’anarchiste « dur ». Il parle aussi à son sujet d’une anecdote (une photo publiée dans la presse chinoise d’une manifestation à Londres où l’on voit plusieurs banderoles anarchistes oubliées par la censure) qui se retrouve dans cette lettre signée C.S. (Chen Shang probablement) [16]. En outre le second texte recoupe très bien le premier. Ce qui fait douter de ces deux textes, c’est l’image qu’ils donnent du mouvement anarchiste chinois : organisé, important, influent, en expansion. Probablement sur la base d’une activité anarchiste réelle, il y a eu exagération par excès d’optimisme et/ou par difficulté de bien s’informer, même sur place. En tout cas aucune source officielle chinoise ne corrobore avec certitude ces renseignements, et quand le régime parle d’anarchistes, ce mot est loin d’avoir dans la grande majorité des cas le sens que nous lui donnons.

Les informations sur le mouvement anarchiste traditionnel vont se faire de plus en plus rares. Le bulletin préparatoire du congrès de Carrare annonce la création d’une fédération anarchiste chinoise en exil avec le camarade Tien Cun Jun comme secrétaire général de cette organisation. Dans la liste des organisations adhérant au congrès anarchiste international du Carrare de septembre 1968, on trouve le Mouvement Anarchiste Chinois (Chine Communiste) et la Fédération Anarchiste Chinoise en exil (Hong Kong), mais aucune des deux n’y sera présente [17]. En 1969 une lettre de Li Cheou Tao de Hong Kong informe qu’il avait envoyé en été 1968 les bulletins préparatoires du congrès et les mandats de délégués aux camarades chinois de l’intérieur. Il n’a pas encore pu vérifier si cela leur était parvenu, et il précise que cela fait longtemps qu’il n’a plus aucune nouvelle d’eux. Il craint d’ailleurs qu’ils aient été victimes d’une vague de répression. Ce sont les dernières informations que l’on possède sur le mouvement de l’intérieur [18]. En 1971, il y a encore sur les listes des organisations avec l’Internationale des Fédérations Anarchistes le Mouvement Anarchiste de Chine Communiste et le mouvement Anarchiste Chinois en exil de Hong Kong, mais en fait les derniers contacts avec l’exil datent de 1969 [19]. En 1977, les anarchistes de la revue Minus publié à Hong Kong écrivent qu’ils ne doivent rien au mouvement anarchiste chinois traditionnel totalement inactif là-bas quand leur groupe se constitue en 1974, mais à leur démarche personnelle, par les textes français et anglais qu’ils ont lus, par des contacts avec des « anarchistes d’outremer » et par leurs discussions avec d’ex-gardes rouges. La cassure est faite, au moins à Hong Kong.

Les lettres parvenues en Occident sur l’activité clandestine des anarchistes chinois n’ont été jusqu’à présent confirmées par aucune source officielle, article de journal, discours, compte rendu de procès faisant allusion aux deux organisations citées. Pourtant le pouvoir officiel emploie bien souvent le mot « anarchiste ». Mais dans la langue de bois bureaucratique il a un sens beaucoup plus large que celui que nous lui donnons. Il recouvre simplement tous les éléments radicaux que le pouvoir désapprouve et combat, et être radical par rapport à un régime aussi réactionnaire que le régime chinois cela ne veut pas dire être anarchiste ou libertaire, loin de là. Le terme est donc une insulte bureaucratique parmi d’autres et son emploi n’a aucune signification réelle : il peut s’appliquer aussi bien à de vrais anarchistes qu’à des gens qui ont des comportements libertaires sans en être conscients ou à des gens qui s’opposent simplement à la bureaucratie, sans qu’on puisse bien souvent distinguer avec certitude devant quel cas on se trouve.

C’est avec la révolution culturelle et les troubles qu’elle va provoquer que le terme est employé à grande échelle. Il faut dire que cette période qui voit de nombreux bureaucrates balayés par des révoltes étudiantes et ouvrières parfois contrôlées, parfois incontrôlées, est propice à l’apparition d’un anarchisme spontané. Les responsables de la propagande ne s’y trompent pas, et ils vont largement employer le terme. Il est amusant de noter que la principale victime de cette intoxication par la propagande sera la presse libertaire internationale qui à la fin des années soixante va bien souvent prendre pour argent comptant les exploits des « anarchistes ». Le bulletin préparatoire du congrès de Carrare par exemple reproduit des extraits d’un article du Figaro, qui lui-même cite Radio-Shanghai qui elle-même reprenait an article du quotidien maoïste local Wen Hui Bao (comme on le voit, les chemins de l’information sont assez tortueux) qui montrent que « L’anarchie gagne du terrain à Shanghai » et que « l’anarchisme menace de détruire le pouvoir et l’autorité du Comité Révolutionnaire de Shanghai ». C’est bien évidemment une condamnation des luttes des ouvriers et des étudiants qui continuent à s’agiter et à s’opposer au nouveau pouvoir maoïste instauré dans la ville depuis un an. Il y avait sûrement des anarchistes à Shanghai comme on le verra plus loin, mais ils étaient beaucoup moins puissants que peut le laisser croire le journal. En tout cas le bulletin commente cet article d’une seule phrase : « ainsi nos camarades chinois ont engagé une lutte à mort contre le totalitarisme maoïste » [20]. Mais cette crédulité dans les affirmations de la propagande disparaît avec la révolution culturelle, et dès 1970 de telles informations sont commentées critiquement.

Avec les désordre généralisés de la révolution culturelle, le mot va donc connaître une grande fortune et il sera très souvent utilisé pour condamner a posteriori les explosions de violence qui échappent au pouvoir central. Ainsi en janvier 1967 à Shanghai, une lutte assez obscure se déroule entre les maoïstes qui veulent prendre le pouvoir et les bureaucrates en place sur fond de grèves ouvrières. Les ouvriers sont organisés dans plusieurs groupes dont un, le « Liansé » (Quatrième Quartier de Liaison), est dit « anarchiste ». Un journaliste français qui interviewe en 1971 un ouvrier de Shanghai sur janvier 1967 (légalement, donc c’est la version officielle des évènements qu’il entend) se voit répondre qu’il appartenait à l’organisation « Liansé » qu’il qualifie aussi d’organisation anarchiste refusant toute autorité. Trois mois après les grèves de janvier elle rassemble la majorité des ouvriers de son usine et elle est assez puissante pour empêcher sa prise de contrôle par l’armée, qui n’interviendra finalement qu’en octobre [21]. A l’issue de cette « tempête de janvier » selon le terme chinois, une campagne de presse s’attaque aux désordres, une phase parmi d’autres du rétablissement de l’ordre, et l’anarchisme y tient une bonne place. Le « Quotidien du Peuple » (Renmin Ribao), équivalent chinois de la Pravda, du 8 mars 1967 dénonce dans un important article le « courant anarchiste » [22]. L’éditorial de ce même journal du 26 avril s’intitule « A bas l’anarchisme » et affirme entre autres choses que « l’anarchisme surgit, dissout les objectifs de notre lutte et détourne son orientation générale ». Il publie le 11 mai un autre article intitulé « L’anachisme est le châtiment des déviationnistes opportunistes ». Les autres journaux reprennent ces condamnations en les amplifiant parfois. Ainsi le « Quotidien de Tsingtao » de ce même 11 mai accuse les anarchistes de s’inspirer de Liu Shiaoqi, ex-second de Mao et principale victime de la révolution culturelle, « dont l’individualisme dégénéré rejoint l’anarchisme réactionnaire » [23]. Après les troubles très violents de Pékin en août 1967, qui culminent avec l’incendie de l’ambassade britannique, Mao les condamne en les mettant sur le compte de « mauvais éléments » et de « l’anarchisme » [24].

Début 1968, comme on l’a vu plus haut, le quotidien Wen Hui Bao de Shanghai accuse encore les anarchistes de mettre en péril le pouvoir officiel de cette ville. Dans un article du 6 février 1968 de ce même journal (peut-être est-ce le même article que le précédent, repris dans le Figaro du 7 février ?) intitulé « De la nature réactionnaire de l’anarchisme », il y a une longue condamnation des anarchistes chinois. « Ils n’écoutent aucune consigne, ils n’obéissent à aucun ordre... Quand des instructions parviennent du Quartier Général du prolétariat, ils les exécutent si ça leur plaît, non si ça leur déplaît. Ils appellent fièrement cette attitude « indépendance de jugement ». Ils font ce qui les amuse et ils ne travaillent que si cela leur convient. Ils ont même trouvé une nouvelle devise « Flâne sans remords ! » » L’auteur de l’article cite aussi un slogan des anarchistes qu’ils emploient souvent et ouvertement : « A bas l’esclavage », et pour eux la discipline est une forme d’esclavage. Le courrier des lecteurs du même numéro donne le témoignage d’une personne dont des collègues de travail sont gagnés par « l’idéologie anarchiste ». « Ils reprochent à leurs camarades qui observent la discipline d’avoir une « attitude d’esclave ». » Dans un journal de Pékin Hsinhua du 25 février 1968, un certain Yen Lihsin appelle à la rescousse les grands maîtres Lénine et Mao dans un article intitulé « L’anarchisme est un chemin politique qui mène à la contre-révolution ». Il s’appuie sur des citations pour critiquer l’anarchisme petit-bourgeois qui refuse la dictature du prolétariat et qu’il faut donc combattre avec une « haine implacable » [25].

Ces références ont été trouvées au hasard des livres parlant de la révolution culturelle. Elles ne sont nullement exhaustives et il y a fort à parier qu’en faisant une recherche systématique parmi les articles disponibles de la presse chinoise concernant cette période, la moisson serait abondante. Et il y a fort à parier aussi que ces « anarchistes » insultés et combattus ne sont bien souvent que des ouvriers ou des gardes rouges qui ne sont plus contrôlés ou manipulés par les diverses factions du régime. En faisant grève, en s’insurgeant, en manifestant, en s’attaquant aux bureaucrates en place, anciens ou nouveaux, sans en avoir l’autorisation, ils mettent en question l’autorité de tout l’appareil et contrecarrent les savantes manoeuvres des différentes factions qui ne tolèrent l’action des « masses » comme ils disent que téléguidée. Les bureaucrates qui traitent d’anarchistes les Chinois qui ont commencé à prendre leurs affaires en mains sans obéir aux ordres d’en haut et en menaçant le système en place ont le même réflexe que les bourgeois du XIXème siècle qui pensaient insulter ainsi leurs ouvriers les plus radicaux. Mais cela ne veut pas dire que ces « anarchistes » reprennent à leur compte les idées libertaires que bien souvent ils doivent ignorer. Le même sort a été réservé aux grévistes polonais de 1970, 1976 et 1980 qui ont été copieusement traités d’anarchistes sans avoir jamais remis l’État en question, en paroles du moins.

Si on ne peut donc pas considérer comme anarchiste toutes les personnes taxées comme telles par le régime, car on les compterait alors par millions, le ton et le contenu de certains articles prouvent qu’il y avait beaucoup d’ouvriers et d’étudiants qui avaient une attitude réellement libertaire. Les longues diatribes contre ceux qui refusent toute autorité et toute discipline venue d’en haut, qui ne semble pas considérer leur travail comme une chose sacrée à accomplir sont très parlantes de ce point de vue. L’article du Wen Hui Bao du 6 février 1968 notamment laisse penser que cette attitude était relativement répandue à cette époque à Shanghai pour mériter une condamnation si violente. Anarchisme spontané ou influence de militants anarchistes « durs » ? Il est difficile de répondre à la question étant donné le peu de documents disponibles sur ce sujet. Si les renseignements parvenus sur les organisations anarchistes traditionnelles sont exacts ou au moins seulement exagérés, ces articles peuvent prouver qu’effectivement les anarchistes ont été actifs pendant la révolution culturelle et s’ils n’ont pas accompli tout ce dont on les accuse et dont on les accable, ils ont obtenu des résultats localement, à Shanghai par exemple. Mais comme les faits relatés dans ces articles et dans les lettres parvenues en Occident ne sont pas fermement établis, ils ne peuvent se confirmer entre eux. Tout au plus peut-on dire qu’il est probable que le mouvement anarchiste traditionnel était toujours actif alors sans qu’on puisse mesurer son influence réelle.

Un autre fait peut aussi soutenir cette hypothèse. Dans une brochure publiée en 1967 par les « rebelles révolutionnaires de la section de philosophie et sciences sociales de l’Académie des Sciences de Pékin » (une organisation de gardes rouges), un texte est consacré à la condamnation de l’anarchisme, à partir de mots d’ordre reprochés aux anarchistes. Voici les plus significatifs : « Nous ne reconnaissons aucune autorité basée sur la confiance », « Toutes les règles et toutes les contraintes doivent être abolies », « A bas tous les « gouvernants », supprimez toutes les barrières », « A bas toute la bureaucratie, à bas, tous les mandarins », « Niez toute forme de pouvoir », « Il faut réaliser l’anarchisme au plus tôt », « Quiconque obéit aux instructions des dirigeants prolétariens a une « mentalité d’esclave » », « A bas tous les chefs », « Mon coeur n’est pas en paix parce que la démocratie est opprimée ». Ils sont effectivement clairement anarchistes. Les autres non cités sont voisins ou plus obscurs car se rapportant à des aspects de la situation d’alors qui nous sont inconnus, comme « Vive la suspicion envers tout » qui semble viser Mao l’incriticable. Enfin certains slogans sont maximalistes comme « Vive le mot d’ordre révolutionnaire : chacun à sa guise » [26]. Ces slogans sont-ils exactement retranscrits, ou ont-ils été déformés par les maoïstes ? Rien ne permet de le savoir. En tout cas, on peut effectivement qualifier de libertaires ceux qui les propageaient, et ils devaient avoir une influence non négligeable puisqu’ils ont mérité cette attaque. Mais là encore un problème insoluble vu le peu de documents se pose : ces anarchistes se rattachent-ils ou non au mouvement traditionnel ? La lettre de 1965 parle du groupe « Drapeau Noir » influent parmi les étudiants, mais rien ne permet de rattacher les deux faits entre eux. En tout cas une chose est certaine : la révolution culturelle a révélé des tendances anarchistes importantes parmi les ouvriers et les étudiants, sans que l’on puisse connaître l’importance respective de l’apparition spontanée et de la propagande clandestine si elle a existé comme on peut le supposer. Le 14 octobre 1972 le « Quotidien du Peuple » dénonce encore les séquelles anarchistes de la révolution culturelle [27].

Après la révolution culturelle les attaques contre l’anarchisme et les anarchistes cessent, ou au moins deviennent beaucoup plus rares. Il faut attendre 1973 pour se retrouver en présence d’une nouvelle affaire, assez importante, où intervient l’anarchisme. En septembre et octobre de cette année-là des procès ont lieu dans plusieurs villes de Chine, mettant en cause plus de 300 ouvriers accusés de « vandalisme grave ». En fait, on leur reproche d’avoir voulu reprendre le contrôle de leurs comités d’usine en élisant librement leurs délégués. Ce mouvement concerne particulièrement l’industrie textile. Aux procès d’octobre à Shanghai, le motif de l’accusation est « déviationnisme anarcho-syndicaliste ». On lit aux ouvriers accusés les textes marxistes-léninistes attaquant l’anarcho-syndicalisme ; le Procureur d’État fait la lecture de Marx dénonçant Bakounine , notamment du passage où Marx dénonce les antinomies entre l’esprit révolutionnaire et la nature russe ce qui déclencha des tonnerres d’applaudissements (les sentiments anti-russes sont à l’honneur en Chine) et de la fameuse « Confession ». L’un des assistants au procès, en entendant les attaques contre Bakounine croit que c’est lui qui avait tenté de s’emparer de l’industrie textile de Shanghai et il s’écrie « la prison est trop douce pour un tel bandit ! Qu’on le pende, qu’on le pende ! » Une brochure sur ces procès a même été diffusée à l’étranger (son titre anglais est « Thus Far ») mais elle a été assez vite retirée de la circulation étant donné les condamnations de l’autogestion ouvrière mal comprises en Occident [28].

La publicité faite autour de ces procès montre qu’il tenait à coeur aux autorités de faire un exemple. A croire que cette tendance à vouloir s’occuper de leurs propres affaires se répandait parmi les ouvriers. En tout cas le chef d’accusation particulier aux ouvriers de Shanghai faisant référence à l’anarcho-syndicalisme a de quoi surprendre. S’il n’est réservé qu’à une seule ville alors que les autres en ont un plutôt banal, c’est qu’à Shanghai les faits ont dû être différents. Les violentes condamnations de Bakounine par Marx et Lénine interposés permettent de croire qu’une influence anarchiste réelle existait parmi parmi les ouvriers du textile. Le rapport parvenu en Occident en 1968 indique que le mouvement « Vers les Communes Libres » recrutait surtout parmi les travailleurs du textile justement, qu’il agissait au niveau des usines et que les anarcho-syndicalistes seraient arrivés à créer des conseils ouvriers contre le parti et la police. Avant 1949, Shanghai était l’un des bastions du mouvement anarchiste. Là encore il n’y a aucune certitude, mais des présomptions assez fortes que des militants anarchistes ont participé aux évènements de Shanghai.

L’épouvantail de l’anarchisme est périodiquement ressorti dans les grandes campagnes de propagande. Ainsi le magazine officiel diffusé à l’étranger China Reconstruct de mars 1978 expose le cas de Fang Yehlin, un ouvrier favorable à la Bande des Quatre et passé en jugement. Le juge le considère comme une victime de la Bande des Quatre qui avait « créé le chaos, violé volontairement la loi et l’ordre révolutionnaire, prêché l’anarchisme et incité les gens à combattre, à commettre des déprédations et à prendre tout ce qu’ils voulaiente. L’histoire se termine bien puisque Fang, assuré du soutien de ses camarades de travail pour l’aider à se racheter, fait son autocritique, « rejette l’ anarchisme prêché par la Bande des Quatre » et obtient une condamnation avec sursis [29]. Comme on le voit, le terme est employé maintenant en dépit de toute vraisemblance. Son caractère d’insulte se renforce de plus en plus. En 1980 la presse chinoise fait une campagne contre le houliganisme et l’anarchisme, assimilés ici comme on le fait couramment dans les Pays de l’Est [30].

La propagande étant omniprésente en Chine, le mot est maintenant compris par la majorité des chinois dans le sens caricatural où l’emploient les bureaucrates. Une preuve flagrante de ce fait se trouve dans l’emploi que fait du mot anarchiste Mu Yi, un membre d’Exploration, la revue la plus radicale du Printemps de Pékin. Il répond à l’épithète d’anarchiste que le pouvoir colle « à ceux qui recherchent la liberté » en faisant une analogie avec le Kuomingtang qui réprimait déjà toute opposition y compris communiste sous prétexte d’ « anarchisme » (c’est lui qui met les guillemets) et en appliquant « l’étiquette d’ « anarchiste » à Mao pour avoir mis en branle et dirigé tous ces mouvements qui ont mis en péril le pays (Mouvement anti-droitiste, Grand Bond en Avant, Révolution Culturelle) ainsi qu’à ses petits camarades Lin Biao et Kang Sheng » [31]. Ces mêmes rédacteurs d’Exploration précisent, dans un texte diffusé après l’arrestation de Wei Jingsheng, l’animateur principal du groupe : « nous ne voulons prendre aucun « isme » comme principe directeur. Nous ne nous agenouillons ni devant le « marxisme-léninisme-pensée Mao Zedong » ni devant l’anarchism[32]. Le mot anarchisme a semble-t-il été profondément dévoyé en Chine par la propagande bureaucratique. En tout cas même l’opposition la plus libertaire comme peut l’être Exploration (on le verra plus loin) n’emploie le terme que dans son sens déformé.

Depuis la révolution culturelle, un nombre assez important de textes d’opposition sont parvenus en Occident. Ce nombre est très inférieur, par exemple, à celui des samizdats soviétiques qui passent presque quotidiennement le rideau de fer et ils n’en ont que plus de valeur. On retrouve des accents libertaires parfois très prononcés dans les textes les plus radicaux. Là aussi on a une confirmation de l’anarchisme spontané qui imprègne tous les mouvements oppositionnels chinois depuis 15 ans, à des degrés divers cependant.

Fin 1967 au Hunan, une nouvelle organisation de gardes rouges apparaît, issue de la fusion d’une vingtaine de ligues particulièrement actives l’été précédent. Le « Shengwulian », abréviation de « Comité d’Union des Révolutionnaires Prolétariens du Hunan », apparaît au travers de ses textes qui nous sont parvenus comme la fraction de la garde rouge la plus extrémiste et la plus clairvoyante quant aux vues de Mao. Le texte le plus violent et le plus dangereux pour le pouvoir en place est le manifeste « Où va la Chine ». Pour le « Shengwulian », la société chinoise actuelle est une société de classe, même après deux ans de révolution culturelle qui aurait soit-disant renversé l’ordre ancien. La classe dominante est la bureaucratie appelée nouvelle bourgeoisie. La seule solution pour en finir avec ce pouvoir pourri est la révolution sociale. Le pouvoir futur sera calqué sur la Commune de Paris. Cette allusion à la Commune est de Mao qui l’a lancé comme mot d’ordre au début de la révolution culturelle. Il s’inspirait soit directement, soit par Lénine interposé, de « La guerre civile en France » de Marx qui est son livre le plus libertaire. Pour le « Shengwulian », cela signifie que l’administration passe aux mains du peuple qui gère lui-même ses propres affaires sans dirigeants. Ses représentants sont librement élus, révocables et n’ont pas de privilèges, comme sous la Commune de Paris. Parlant de la « tempête de janvier » de 1967 à Shanghai, il écrit : « La société découvrit brusquement que sans les bureaucrates non seulement elle n’en continuait pas moins à vivre, mais qu’elle fonctionnait mieux, qu’elle se développait plus vite et plus librement. Les choses ne se passaient pas comme le menaçaient les bureaucrates devant les ouvriers avant a révolution... La société se trouva dans une situation de « dictature des masses » analogue à celle de la Commune de Paris. La Tempête révolutionnaire de janvier montra que la Chine marchait vers une société sans bureaucrates ». Au cours de ce mois de janvier, le pouvoir des bureaucrates s’effondre sous les coups des ouvriers. « Aux mains de qui le pouvoir se trouva alors transféré ? Aux mains du peuple qui, animé d’un enthousiasme sans borne, s’était organisé de lui-même et avait pris le contrôle du pouvoir politique, administratif, financier et culturel dans les municipalités, l’industrie, le commerce, les communication etc. » [33] Si ce n’est peut-être pas ce qui s’est réellement passé à Shanghai, ces passages ont le mérite d’en dire long sur la conception de la société que veulent établir les membres du « Shengwulian ».

Tout le texte est imprégné de la pensée et du langage maoïstes. Mais malgré cela et malgré tout l’apparent respect qu’il voue à Mao, le « Shengwulian » le critique d’une manière détournée mais durement. En fait il reprend toutes les thèses les plus extrémistes de Mao que celui-ci a développé jusqu’en janvier 1967, jusqu’à la Commune de Shanghai. Après cette date, il s’éloigne petit à petit de sa ligne extrémiste pour soutenir le retour à l’ordre. Et le texte critique longuement cette réaction qu’il analyse comme le retour au pouvoir de la classe bureaucratique, en s’appuyant sur les textes de Mao de 1966. Par son extrémisme et ses violentes critiques de l’ordre établi, le « Shengwulian » va attirer une violente riposte des bureaucrates qui ne vont rien négliger pour critiquer ses thèses : les plus hauts dignitaires du régime comme Chou En Lai et la femme de Mao vont participer activement à la campagne contre lui. L’auteur présumé des textes, un lycéen de Changsha nommé Yang Xiguang, est arrêté et emprisonné pour de longues années. Sa personnalité est peu connue. Mais voici ce qu’en dit dans une interview Fang Kuo, l’un de ses amis : « On ne peut pas dire que Yang était un disciple de Marx et de Lénine. Il ne s’ est pas plongé dans le marxisme-léninisme. Après un examen de ses écrits, on sent que ses pensées étaient celles d’un anarchisme spontané. Je ne pense pas qu’il comprenait les conditions réelles de la Commune de Paris. Il était simplement influencé par l’esprit anarchiste qui dominait à l’époque. » [34]

En 1974, un dazibao est affiché à Canton. Oeuvre collective de trois anciens gardes rouges réunis sous le pseudonyme de Li Yi Zhe, il fait partie de la campagne anti-Lin Biao qui se déroule à l’époque. Mais bien qu’il ait été autorisé officiellement, il sera vite retiré et critiqué pour son extrémisme. En fait, sous couvert de critiquer la clique de Lin Biao et la politique qu’il a défendu, c’est une violente attaque de la société chinoise actuelle et de la bureaucratie dominante. Là encore, pour des raisons évidentes, Mao est copieusement cité et adoré. Mais toutes les critiques qu’ils adressent à Lin Biao s’appliquent au second degré à Mao. La critique de la classe bureaucratique est incisive. « L’essence des formes nouvelles de propriété de cette bourgeoisie n’est rien d’autre que, dans le cadre de la propriété socialiste des moyens de production, la transformation de biens publics en biens privés... Il est fréquent que certains dirigeants enflent les faveurs spéciales que le parti et le peuple leur accordent par nécessité ; les transforment en privilèges économiques, politiques et les étendent sans limites à leur parentèle, à leurs amis proches... De serviteurs du peuple, ils deviennent maîtres du peuple. » Li Yi Zhe est aussi un partisan convaincu de la capacité du peuple à prendre ses affaires en mains et surtout que c’est là que réside la solution au problème de la bureaucratie : « Nos cadres ne doivent pas se prendre pour des mandarins ou des seigneurs, mais rester des serviteurs du peuple. Rien n’est plus corrupteur que le pouvoir. Il n’est pas d’occasion plus propice que la promotion d’un individu pour juger s’il oeuvre pour les intérêts de la majorité ou pour ceux d’une petite poignée. Pour conserver l’esprit de serviteur du peuple, la vigilance personnelle est certes nécessaire, mais la surveillance révolutionnaire des masses populaires reste primordiale. » [35] Ce texte est moins dirigé contre l’État que le précédent car il est à l’origine officiel. Les trois auteurs du dazibao auront beaucoup d’ennuis et le plus radical des trois (il se réclame du marxisme révolutionnaire), Li Zhengtian, qui d’après lui a été le principal rédacteur du texte, sera jeté en prison pour plusieurs années. En 1979 peu après sa sortie, il participera activement au « Printemps de Pékin », mouvement d’opposition qui contrairement à son nom a atteint plusieurs régions de la Chine, dont Canton.

En effet fin 1978 à Pékin, puis dans toute la Chine, un vaste mouvement de contestation apparaît, profitant d’une brève période de relative tolérance de la part du pouvoir, et se développe assez rapidement avec la création de nombreuses revues. Le côté le plus spectaculaire de ce mouvement a été l’affichage libre de dazibao au « mur de la démocratie » à Pékin. Les opinions les plus diverses sont représentées dans ces revues et ces affiches : depuis le maoïsme critique jusqu’à l’antimaoïsme et l’antimarxisme les plus virulents. La revue la plus radicale est Exploration. Elle est fondée fin 1978 par un ouvrier électricien, Wei Jingsheng, qui sera aussi son théoricien le plus important et le plus radical. Agé d’une trentaine d’années, ancien garde rouge et très marqué par cette expérience, il se fait connaître en affichant un dazibao qui aura un grand retentissement « La cinquième modernisation, la démocratie ». Sa thèse générale est que pour que la Chine devienne un pays moderne, il lui faut la démocratie A partir de là il développe une analyse de la société chinoise en rejetant le marxisme et en dénonçant les méfaits sanglants de Mao et de sa pensée. Wei Jingsheng lui aussi dénonce la bureaucratie comme une classe parasite responsable de bien des malheurs du peuple chinois, et pour lui aussi la solution réside dans la prise de leurs affaires en mains par les gens eux-mêmes, directement. C’est dans ses textes que l’on trouve les accents les plus libertaires. Les extraits qui suivent sont d’ailleurs parlants. « Qu’est-ce que la démocratie ? La véritable démocratie c’est la remise de tous les pouvoirs à la collectivité des travailleurs... Qu’est-ce qu’une véritable démocratie ? C’est un système qui permet au peuple de choisir à son gré des représentants chargés d’administrer pour lui, en conformité avec ses volontés et ses intérêts. Le peuple doit en plus conserver le pouvoir de démettre et de remplacer à tout moment ces représentants pour empêcher que ceux-ci ne viennent à abuser de leurs fonctions pour se transformer en oppresseurs... Sans un tyran pour vous chevaucher l’échine, craignez-vous donc de vous envoler ? A ceux qui nourrissent ce genre d’appréhensions, laissez-moi seulement dire très respectueusement ceci : nous voulons devenir maître de notre propre destinée, nous n’avons pas besoin de dieux ni d’empereurs, nous n’avons foi en nul sauveur, nous voulons avoir barre sur notre propre destinée... Je suis fermement convaincu de ceci : si elle est mise sous la gestion du peuple lui-même, la production ne pourra que se développer, car les producteurs produirons dans leur propre intérêt ; la vie deviendra belle et bonne car tout sera orienté vers l’amélioration des condition d’existence des travailleurs ; la société sera plus juste car tous les droits et pouvoirs seront détenus de façon démocratique par l’ensemble des travailleurs. » [36]

La société pour laquelle se bat Wei Jingsheng est tout à fait semblable à celle préconisée depuis plus d’un siècle par les anarchistes. Il y a dans son texte de fréquentes allusions aux démocraties occidentales que Wei Jingsheng prend pour modèles. Il ne faut pas croire par là qu’il ne veut qu’une simple démocratie bourgeoise : mal informé sur ce que sont réellement les démocraties de nos pays, il les croit semblables au système qu’il décrit. Wei est beaucoup plus qu’un démocrate, c’est un révolutionnaire. La classe dirigeante chinoise ne s’est pas méprise sur le danger que représentait pour elle Exploration et son animateur. Il est arrêté en avril 1979, et après un procès retentissant à l’automne de cette même année, il est condamné à 15 ans de prison. Son arrestation a marqué le début d’une vaste opération visant à liquider le « Printemps de Pékin ». Exploration a cessé de paraître depuis deux ans maintenant.

Les opposants dont nous venons de parler ont tous un point commun : ils étaient ou ils ont été gardes rouges, et cette expérience les a marqués. On peut se demander dans quelle mesure cet anarchisme spontané qui imprègne leurs textes ne vient pas thèses de Mao les plus radicales, et les plus libertaires, qui lui ont permis de soulever la jeunesse et de la lancer à l’assaut des bureaucrates qui s’opposaient à lui au début de la révolution culturelle. Ses appels à la révolte, ses discours contre la bureaucratie ont peut-être fait leur chemin dans bien des têtes, avec des résultats inattendus. Mais c’est aussi une constante dans tous les pays très autoritaires, les oppositionnels prennent souvent des attitudes très libertaires par opposition au régime qu’ils combattent.

Ce bref panorama de l’anarchisme en Chine depuis 32 ans laisse beaucoup de questions en suspens. Le peu de documents disponibles ne permettent pas de cerner avec certitude quelle a été l’influence du mouvement traditionnel et combien de temps cette influence a survécu (avec une question annexe : est-elle encore une réalité aujourd’hui). J’ai donné mon opinion sur le sujet dans cet article, mais chacun peut s’en faire une en lisant les textes eux-mêmes, et il est fort probable qu’elles seront très diverses. Il faudrait trouver de nouveaux documents s’il en existe pour les années cinquante et le début des années soixante, bien des choses s’éclaireraient probablement. Il faudrait aussi savoir ce que cachent exactement les diverses attaques et procès contre les « anarchistes ». Mais là c’est à Pékin qu’il faut chercher la solution, et pour l’instant c’est totalement impossible. Mais les idées libertaires sont toujours vivantes en Chine, l’opposition de ces dernières années nous l’a montré. C’est d’ailleurs là que se trouve à mon sens le véritable avenir de l’anarchisme en Chine.

[1] « Origins of the anarchist Movement in China », Albert Meltzer, Cienfuegos Press Anarchist Review N°4, 1978

[2] Meltzer, op. cit.

[3] Introduction à « Famille » de Pa Kin, éditions Flammarion 1979

[4] « Il suicido dell’anarchico cinese Pa Kin », Victor Garcia, Volonta de janvier 1969.

[5] Black Flag N°19, avril 1975.

[6] Introduction à « Famille » op.cit

[7] Black Flag N°19, avril 1975.

[8] Introduction à « Famille », op.cit. et La longue marche de Pa Kin, Agora N°3, 1981.

[9] Wen-Hsuesh Ping-lu (La Revue Littéraire) N°2, 1979, article de Li Towen, cité par la revue japonaise Libero International, Osaka, N°6, mars 1980.

[10] Pour avoir une vue de ces deux positions, voir la revue Minus 7 de septembre-octobre 1977 qui présente deux textes récents de Pa Kin pour montrer qu’il n’est plus anarchiste, et la réponse à leur introduction dans Black Flag N°3, février 1978 qui défend Pa Kin.

[11] Meltzer, op.cit.

[12] Bulletin préparatoire du congrès international anarchiste de Carrare, N°8, mars 1968.

[13] Meltzer, op.cit.

[14] « Lettera dalla Cina », L’Adunata dei Refrattari du 26 juin 1965, reprenant exactement, introduction à la lettre comprise, le texte paru dans Freedom du 29 mai 1965 que nous n’avons pu nous procurer.

[15] Bulletin préparatoire du congrès international anarchiste de Carrare, N°8 mars 1968.

[16] Meltzer, op.cit.

[17] Bulletin préparatoire du Congrès de anarchiste international de Carrare, N°10, août 1968.

[18] Bulletin préparatoire du Congrès de Paris pour l’Internationale des Fédérations Anarchistes (IFA), N°3 1969.

[19] Bulletin préparatoire du Congrès de Paris de l’IFA, N°9 1971.

[20] Bulletin préparatoire du congrès anarchiste international de Carrare, N°8 1968

[21] Informations rassemblées à Lyon (IRL) N°4, octobre-novembre 1974.

[22] « Les habits neufs du président Mao », Simon Leys, Bibliothèque Asiatique, Paris 1971.

[23] « Le Parti Communiste chinois au pouvoir », Jacques Guillermaz, Paris 1972.

[24] « Chine Rouge, Page Blanche », Pierre Illiez, Paris 1973.

[25] « Pékin et la nouvelle gauche », Klaus Mehnert, Paris 1971.

[26] Mehnert, op.cit.

[27] Commune Libre, revue de la CNTf, N°1, décembre 1972.

[28] Black Flag 1974 reprenant un article de l’ « anarchist Black Cross Bulletin » N°7 de janvier 1974, Chicago, intitulé « Workers on trial in China ».

[29] Black Flag N°4 vol.5 mai 1978

[30] Black Flag N°4 vol.6 septembre 1980

[31] « Qu’est-ce que la pensée spécifiquement chinoise », Mu YI in « Un bol de nids d’hirondelle ne fait pas le printemps de Pékin », Bibliothèque Asiatique, Paris 1980.

[32] Le Monde Libertaire N°330 novembre 1979

[33] « Où va la Chine ? » in « Révo. Cul. En Chine Pop. », Bibliothèque Asiatique, Paris 1974.

[34] Minus 7 de juin 1977

[35] « Chinois si vous saviez... », Li Yi Zhe, bibliothèque Asiatique, Paris 1976

[36] « La cinquième modernisation : la démocratie », Wei Jingsheng in « Un bol de nids d’hirondelle... » op.cit.


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Messagede bipbip » 24 Fév 2018, 19:01

Liu Shifu

Manifeste de 1914: objectifs et méthodes de l’anarcho- communisme

Qu’est-ce que l’anarcho-communisme ?

1. Tous les principaux éléments de production — terres, mines, usines, outils et machines, etc. — seront repris et rendus en tant que propriété commune de la société; le droit à la propriété privée sera éradiqué, et l’argent aboli.

2. Tous les éléments de production seront mis en commun et ceux qui participent à la production pourront librement s’en servir. (Par exemple, ceux qui pratiqueront l’agriculture pourront librement utiliser les terres et les outils, et n’auront pas besoin de les emprunter à un quelconque seigneur local, ni d’être employés par lui; ceux qui travailleront dans l’industrie pourront librement utiliser les machines des usines pour produire des biens et ne seront employés par quiconque.)

3. Il n’y aura plus de classes, ni capitalistes ni prolétaires. Tout le monde doit se mettre au travail. (Et tous les domaines, l’agriculture, la construction, les communications, l’éducation, la médecine, les soins de l’enfant, et tous les efforts dans lesquels l’être humain sera engagé pour vivre, cela, c’est le travail.) Chacun sachant ce qu’il ou elle peut faire, travaillera librement sans oppression et sans contraintes.

4. Les produits du travail — nourriture, vêtements, logement et tout ce qui est utile — seront tous des possessions communes de la société — chacun pourra en faire un usage libre, et profiter des richesses ensemble.

5. Il n’y aura de gouvernement d’aucune sorte. Centrales ou locales, toutes les organisations gouvernementales et institutions seront abolies.

6. Il n’y aura ni armée, ni police, ni prison.

7. Il n’y aura ni lois, ni règlements.

8. Les associations publiques de toutes sortes seront organisées librement en vue de réformer toutes les branches de travail, et gérer les aspects de la production, pour que le peuple puisse avoir ce qu’il faut (Par exemple, ceux qui ont des compétences dans l’agriculture, peuvent s’unir avec leurs camarades et organiser une société d’agriculture, et ceux qui connaissent le travail dans les mines peuvent former une société de mines). Ces organisations publiques s’étageront du plus simple au plus complexe. Elles seront prises en charge par des travailleurs de chaque domaine, et il n’y aura ni leader ni patron. Ceux qui prendront ces responsabilités seront vus comme des travailleurs comme les autres et ils n’auront pas le pouvoir de diriger les autres. Dans ces associations il n’y aura aussi ni statuts ni régulations qui pourraient enfreindre les libertés.

9. Le système du mariage sera aboli; les hommes et les femmes s’uniront librement. Les enfants seront pris en charge ensemble dans des hôpitaux publics. Les fils et les filles nés recevront éducation et soins dans des garderies publiques.

10. Tous les jeunes iront à l’école et recevront une éducation, de l’âge de six à l’âge de vingt ou vingt-cinq ans. Les hommes comme les femmes devront atteindre le plus haut degré d’apprentissage, selon leurs capacités.

11. L’homme comme la femme se dédieront au travail après avoir terminé leur éducation, de l’âge de vingt jusqu’à quarante-cinq ou cinquante ans. Ensuite, ils prendront leur retraite dans des maisons de retraite publiques. Tous ceux qui seront malades ou auront des problèmes de santé seront examinés et soignés dans un hôpital public.

12. Toutes les religions et croyances seront abolies. Quant à la morale, les gens seront libres, sans obligations ni restrictions, ce qui permettra que la morale naturelle de l’entraide se développe librement.

13. Toute personne travaillera pour deux à quatre heures au plus chaque jour. Pour le reste, les gens seront libres d’étudier la science afin d’aider aux progrès de la société. Ils pourront pour leur loisir pratiquer les arts ou les arts pratiques pour développer leurs capacités physiques et mentales individuelles.

14. Pour les écoles et l’éducation, nous choisirons une langue internationale adaptée afin que les langues de chaque pays soient éliminées au fur à mesure, et le lointain comme le proche, l’est comme l’ouest, n’auront aucune frontière.

Pour atteindre ces objectifs, nous nous proposons d’utiliser les méthodes suivantes.

1. Utiliser journaux, livres, écoles et autres méthodes pour répandre nos idées, pour qu’une majorité comprenne notre promesse et la radicalité de nos principes, ainsi que la beauté de notre organisation sociale dans le futur, et enfin comprendre que le travail est la tâche naturelle de l’homme et l’entraide sa vertu.

2. Durant cette période de diffusion des idées, tous doivent étudier les conditions particulières de temps et d’espace afin d’utiliser deux sortes de méthodes: la résistance, d’abord, comme le refus de payer les taxes et de participer au service militaire, la grève, le boycott, et actions similaires; et deuxièmement, causer des troubles, par l’assassinat, la violence, ou autre. Ces deux méthodes de lutte contre l’autorité, qui sont aussi des méthodes d’extension de nos principes afin de déclencher le raz-de-marée révolutionnaire, le propageant de tous côtés — sont des méthodes pour accélérer et renforcer la propagation de nos idées.

3. La révolution de notre grand peuple est l’aboutissement de cette propagande; les masses déclencheront un incident, renverseront le gouvernement et les capitalistes, et reconstruiront une société digne.

4. La révolution de notre grand peuple est une grande révolution mondiale. Notre parti s’unira dans tous les pays, et non simplement dans un pays à la fois. À présent, c’est la période de diffusion des idées; tous nos camarades devraient appliquer ces méthodes de manière appropriée selon les endroits où ils sont et le pouvoir à leur disposition. Quand viendra l’opportunité, la grande révolution mondiale commencera. Elle démarrera sans doute en Europe, peut-être en France, en Allemagne, en Angleterre, en Espagne, en Italie, en Russie ou dans d’autres pays où ces idées ont déjà fait leur chemin. Un jour l’incident déclencheur aura lieu, peut-être que plusieurs pays se soulèveront ensemble, ou simplement un seul pays; les autres pays entendront la nouvelle et répondront à leur tour. Les syndicats se mettront en grève, et les armées poseront les armes. Les gouvernements de toute l’Europe seront renversés les uns après les autres. En Amérique du Nord et du Sud, ainsi qu’en Asie, notre parti entrera en scène et se soulèvera. La vitesse de notre succès sera inimaginable. En Chine aujourd’hui, il n’y a rien de plus important que de rattraper notre retard, en consacrant nos efforts à la diffusion des idées anarchistes afin d’empêcher la possibilité que si ce jour arrive en Europe, mais qu’en Asie nous n’avons pas préparé suffisamment les conditions, cela retienne en arrière le progrès du monde.

Qu’avons-nous à craindre des gouvernements et des capitalistes assoiffés de sang ? Concernant la situation actuelle en Chine, malgré le fait que la diffusion de nos principes n’est pas aussi large qu’en Europe, si nous et nos camarades en Asie de l’est pouvons nous organiser et mettre ensemble tout notre pouvoir pendant près de vingt ans, mettant tous nos efforts dans la diffusion des idées, j’ose dire que nos idées se répandront dans toute la région. À ce moment-là, la révolution anarchiste en Europe sera encore plus difficile à imaginer. Le moment de cette grande réalisation est quelque chose que nous verrons ensemble; ne pensez pas que c’est impossible ou utopique. Hélas, les nuages de la guerre emplissent le ciel partout en Europe, et des millions de travailleurs se préparent au sacrifice pour les riches et la noblesse. C’est là jusqu’où sont allés les gouvernements et leur véritable esprit est révélé au grand jour. Le jour où les hostilités cesseront sera aussi la jour de la proclamation de la mise à mort du gouvernement et des capitalistes. Nous jurons que les peuples d’Asie de l’est se réveilleront de leurs rêves et s’élèveront avec urgence, et nous sommes confiants dans le fait qu’ils ne s’attarderont pas dans l’obscurité.


https://fr.theanarchistlibrary.org/libr ... communisme
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Messagede bipbip » 03 Mar 2018, 16:07

Ba Jin (Pa Kin) anarchiste

Ba Jin, autour d’une vie

Li Yaotang à l’état civil, et Li Feigan de son nom social, Ba Jin est né à Chengdu, capitale du Sichuan, le 15 novembre 1904, dans une Chine où le mandat céleste de la dynastie impériale des Qing est désormais épuisé et qui est appelée à devenir républicaine sous peu. Il est issu d’une famille mandarinale originaire de Jiaxing (Zhejiang). Sa mère meurt à l’été 1914, et son père s’éteint à son tour trois ans plus tard : « Le premier coup dans ma vie, ce fut la mort de ma mère, puis celle de mon père. J’étais très jeune alors, et j’aurais dû être un enfant abrité et protégé par ses parents. Un coup après un autre, c’était trop dur à supporter. »

Le mouvement du 4 mai 1919 vient de s’achever, et le pays est la proie des Seigneurs de la guerre, quand il s’inscrit dans une école moderne de Chengdu pour y suivre des cours d’anglais (1920-1923). Il dévore fébrilement les publications nouvelles qui fleurissent ça et là, et s’enthousiasme pour les théories anarchistes. Deux textes notamment retiennent son attention, qui ont exercé sur lui un ascendant revendiqué et dont il proposera plus tard une version chinoise de son cru : Aux jeunes gens, de Kropotkine, et Le Grand Soir, de Leopold Kampf. Il embrasse l’idéal, et rejoint les rangs d’un groupe libertaire local. C’est à la revue de ce groupe, La Quinzaine, qu’il confie le premier article qu’on lui connaisse : « Comment édifier une société authentiquement libre et égalitaire » (Banyue, 1921), lequel annonce les quelque treize millions de sinogrammes que Ba Jin aura tracés tout au long de sa carrière. En 1923, il part pour Shanghai avec son frère aîné, Li Yaolin, puis très vite après pour Nankin, où il est admis à l’école annexe de l’université du Sud-Ouest. Son diplôme en poche, en 1925, il s’en retourne à Shanghai. Il n’en continue pas moins de collaborer à la presse libertaire, sous son nom social véritable ou sous des noms d’emprunt, et aussi à des publications littéraires. C’est durant son séjour à Nankin qu’il entre en relation épistolaire avec Emma Goldman, sa « mère spirituelle », ainsi qu’avec Thomas Henry Keell, le directeur de la revue londonienne Freedom (1926).

N’ayant pas réussi à intégrer la prestigieuse université de Pékin, il décide, en 1927, de gagner la France dans le but d’y poursuivre d’improbables études (de sciences économiques, croit-on savoir) et d’y apprendre le français. L’affaire Sacco et Vanzetti touche à son dénouement tragique, et les campagnes en défense des deux ouvriers italiens ne laissent pas d’impressionner le jeune homme. Il prend contact avec leur comité de soutien, et écrit à Vanzetti, qui lui répond de sa prison. Dans le même temps, il traduit Kropotkine – La Conquête du pain (1927 ; version révisée en 1940, sous le titre Le Pain et la Liberté) et L’Éthique, son origine et son développement (1927 ; version revue en 1941) –, se plongeant pour cela dans la lecture de Platon, d’Aristote et des Évangiles. Il multiplie les interventions dans les périodiques libertaires, essentiellement dans L’Égalité (Pingdeng, The Equality, 1927-1929) – revue d’expression chinoise paraissant aux États-Unis, à San Francisco, qu’il anime avec un ouvrier chinois installé là-bas, Liu Zhongshi (Ray Jones) –, et publie deux livres : L’Anarchisme et les questions pratiques (Wuzhengfu zhuyi yu shiji wenti, 1927), avec Shu Huilin et Jun Yi (Woo Yong-hao), et Les Pionniers de la révolution (Geming de xianqu, 1928), ouvrage dans lequel il célèbre l’« intense grandeur des martyrs anarchistes ». Et il correspond avec des figures célèbres de la cause anti-autoritaire : Emma Goldman (1927), Alexander Berkman (1928) ou Max Nettlau (1928). Une habitude qu’il conservera jusqu’en 1950, comme en témoignent ses échanges de courrier avec Agnes Inglis (1948-1950), Rudolf Rocker (1948-1949), Joseph Ishill (1949), Boris Yelinsky (1949) ou la Commission des relations internationales anarchistes (1949), et ses échanges de presse avec diverses publications étrangères dont, apparemment, Le Libertaire en France.

C’est en France qu’il achève Destruction (Miewang), son premier roman, reproduit en 1929, sous forme de feuilleton, dans la revue la plus prestigieuse alors, Le Mensuel du roman (Xiaoshuo yuebao). L’accueil triomphal que les lecteurs, les plus jeunes tout spécialement, réservent à son œuvre le pousse à épouser définitivement la voie des lettres sous le pseudonyme de Ba Jin (le premier caractère a été choisi en hommage à un de ses camarades qui s’est suicidé à Paris ; le second reprend le dernier caractère de la transcription chinoise du patronyme de Kropotkine). Rentré en Chine, en 1928, Ba Jin s’installe à Shanghai et, au cours des années suivantes, il compose certains de ses romans les plus fameux : sa trilogie « L’Amour » – Brouillard (Wu, 1931), Pluie (Yu, 1933) et Éclair (Dian, 1935) –, où il met en scène de jeunes intellectuels révolutionnaires, et surtout Famille (Jia, 1933), inspiré de la vie des siens, qu’on tient couramment pour son chef-d’œuvre, premier volet d’une deuxième trilogie, « Le Torrent », qu’il complétera plus tard.

Pour autant, il n’abandonne pas ses activités militantes. Il s’occupe de publications libertaires – le Mensuel Liberté (Ziyou yuekan, janvier-avril 1929 ; sous le pseudonyme de Marat) ou Avant l’époque (Shidai qian, janvier-juillet 1931) – et d’une revue espérantiste – Lumière verte (Lü guang, Verda Lumo) –, car Ba Jin fut, jusqu’à la fin de sa vie, un partisan convaincu de la langue universelle, qu’il avait découverte à l’âge de 14 ans. Et il publie trois gros ouvrages : Sur l’échafaud (Duantoutai shang, 1929), une galerie de portraits de terroristes russes du XXe siècle, accompagnée d’études sur les martyrs anarchistes de Chicago ou sur la vie de Sofia Perovskaïa, sur l’histoire du nihilisme russe et sur la geste des anarchistes français de la Belle Époque, de textes dédiés aux martyrs de Tokyo ou à l’affaire Sacco et Vanzetti, ainsi que d’une lettre sur « Anarchisme et terrorisme » ; Dix héroïnes russes (Elusosi shi nüjie, 1930), autre galerie de portraits parmi lesquels ceux de Vera Zassoulitch ou de Vera Figner ; et Du capitalisme à l’anarchisme (Cong zibenzhuyi dao annaqizhuyi, 1930), une libre adaptation de The Abc of Anarchism de Berkman (1929).

En novembre 1934, pour échapper au pesant climat social qui règne dans son pays – à différentes reprises, ses écrits ont fait l’objet d’interdictions de la part du gouvernement nationaliste, qui les juge trop subversifs –, Ba Jin quitte la Chine pour le Japon et passe plusieurs mois à Yokohama et à Tokyo, où il est d’ailleurs très brièvement détenu par la police. De retour à Shanghai, il prend en main les éditions Vie et Culture (Wenhua shenghuo chubanshe), mais sans qu’il s’agisse pour lui d’une vocation impérieuse : « J’aimais écrire et traduire, je n’ai été éditeur que lorsque personne d’autre ne voulait faire ce travail ». Il loge sur-le-champ, dans une des collections qu’il dirige là-bas, un de ses livres, une Histoire du mouvement social russe (Eguo shehui yundong shihua, 1935).

La guerre sino-japonaise (1937-1945) le voue, à l’instar de beaucoup d’écrivains, à une errance continuelle. Il se réfugie à Canton, à Guilin, ou encore à Chongqing. À Guiyang, également, où il épouse, en mai 1944, Chen Yunzhen (Xiao Shan, 1921-1972), qui lui donnera deux enfants : une fille, Li Xiaolin, en décembre 1945, et un fils, Li Xiaotang, en juillet 1950. Impliqué dans l’opposition intellectuelle à l’occupant nippon, il est un des dirigeants de l’Association de résistance à l’ennemi des milieux littéraires et artistiques de toute la Chine (mars 1938), et de sa branche de Guilin (novembre 1938), et apporte son concours à l’organe dont elle s’est dotée, Arts et lettres de la guerre de résistance (Kangzhan wenyi). Il déploie parallèlement son énergie à informer ses compatriotes de la situation en Espagne, par le truchement de la revue Feu d’alarme (Fenghuo, septembre 1937-octobre 1938), dont il a la charge avec Mao Dun, et par celui de plaquettes, traduites et éditées par lui à la librairie Pingming, dans une série créée pour l’occasion, la « petite collection de recherches sur la question espagnole » : Rudolf Rocker, La Lutte en Espagne (1937) ; Le Combattant Durruti (1938) ; Augustin Souchy, L’Espagne (1939) et Les Événements de mai à Barcelone (1939) ; Albert Minnig, Journal d’un volontaire international (1939) ; Carlo Rosselli, Journal d’Espagne (1939). Il parachève le tout par les versions chinoises de trois recueils de croquis émanant des services officiels de propagande de la CNT-FAI : Le Sang de l’Espagne (Xibanya de xue, 1938) et La Souffrance de l’Espagne (Xibanya de kunan, 1940), de Castelao ; et L’Aube espagnole (Xibanya de liming, 1938), de Sim. C’est son engagement en faveur de la révolution espagnole, bien plus que le refus qu’il leur a opposé d’adhérer à la Ligue des écrivains de gauche (1930-1936), qui vaut à Ba Jin l’hostilité des communistes, lesquels accusent les anarchistes, ici comme à l’étranger, de vouloir saboter la tactique du « Front uni » (entendre l’alliance conclue entre communistes et nationalistes pour combattre le Japon, ou plus exactement la seconde alliance : le premier « Front uni », formé dans l’intention de débarrasser la Chine des Seigneurs de la guerre, s’était soldé, en 1927, par l’écrasement sanglant, par Tchiang Kaï-shek, de ses partenaires).

Ba Jin ne renonce pas, tant s’en faut, à la création littéraire. Le voilà à la tête de Sélections littéraires (Wencong, mars 1937-janvier 1939), avec Jin Yi – son vieux complice avec lequel il avait lancé l’éphémère Saison littéraire (Wenji yuekan, juin-décembre 1936) –, et qui aligne coup sur coup six romans : les deux derniers volets du « Torrent » – Printemps (Chun, 1938) et Automne (Qiu, 1940) –, les trois tomes du Feu (Huo, 1940, 1941 et 1945) et Le Jardin du repos (Qiyuan, 1944). Et il en met en chantier La Salle commune n° 4 (Disi bingshi, 1946) et Nuit glacée (Hanye, 1947), qui sera sa dernière œuvre de fiction d’importance.

Entre la sortie de Destruction et la « Libération » (1949), Ba Jin n’aura pas chômé. Sa bibliographie, outre les œuvres qui viennent d’être citées, et pour s’en tenir aux seuls ouvrages, comprend encore huit romans – Le Soleil mort (Siqu de taiyang, 1931), Le Rêve en mer (Hai di meng, 1932), L’Automne dans le printemps (Chuntian li de qiutian, 1932), Les Mineurs d’antimoine (Shanding, 1933), Germinal (Mengya, 1933 ; repris sous le titre de Neige [Xue]), Résurrection (Xinsheng, 1933 ; la suite de Destruction), La Pagode de la longévité (Changsheng ta, 1937) et Lina (Lina, 1940) – et une kyrielle de nouvelles, dispersées dans les innombrables revues où Ba Jin a exercé ses talents rédactionnels, et qu’il a réunies au fur et à mesure en recueils : Vengeance (Fuchou ji, 1931), Clarté (Guangming ji, 1932), La Chaise électrique (Dianyi ji, 1933), Le Torchon (Mobu ji, 1933), Le Général (Jiangjun ji, 1934), Le Silence (Chenmo ji, 1934), Dieux, démons, hommes (Shen - gui - ren, 1935), Immersion (Chenluo ji, 1936), Histoire de cheveux (Fa de gushi, 1936). À quoi s’ajoute une quantité non moins impressionnante de sanwen et d’essais – « J’avais beaucoup d’amis, pour lesquels j’ai écrit un grand nombre d’articles, a-t-il expliqué. De plus en plus nombreux aussi étaient les gens qui me demandaient des textes » –, qui ont fourni à leur auteur la matière d’une vingtaine de volumes : Voyage en mer (Haixing, 1932), Mes voyages au fil du pinceau (Lütu suibi, 1934), Gouttelettes (Diandi, 1935), Confessions d’une vie (Sheng zhi chanhui, 1936), Souvenirs (Yi, 1936), Courts billets (Duanjian, 1937), J’accuse (Kongsu, 1937), Le Rêve et l’Ivresse (Meng yu zui, 1938), Lettres d’un voyageur (Lütu tongxun, 1939), Impressions (Ganxiang, 1939), Terre noire (Heitu, 1939), Sans titre (Wuti, 1941), Le Dragon, les tigres, les chiens (Long - hu - gou, 1942), L’Herbe qui ressuscite (Huanhun cao, 1942), Hors du jardin dévasté (Feiyuan wai, 1942), Petites gens, affaires sans importance (Xiaoren, xiaoshi, 1943), Notes de voyage diverses (Lütu zaji, 1946), Souvenances (Huainian, 1947), La Tragédie d’une nuit tranquille (Jingye de beiju, 1948). Il a rédigé enfin, alors qu’il n’avait que 30 ans, le récit de sa vie : Autobiographie de Ba Jin (Ba Jin zizhuan, 1934).

Le traducteur n’a pas été moins laborieux : Leopold Kampf, Vera (1928) ; Bartolomeo Vanzetti, Une vie de prolétaire (1929) ; Stepniak, La Russie souterraine (1929) ; Akita Ujaku, La Danse du squelette (1930) ; Leopold Kampf, Le Grand Soir (1930) ; Alexis Tolstoï, La Mort de Danton (1930) ; Maxime Gorki, Les Contes de la steppe (1931) ; Julio Baghy, Le Printemps dans l’automne (1932) ; Edmondo de Amicis, La Fleur du passé (1933) ; Kropotkine, Autobiographie (1933) ; Alexander Berkman, Mémoires de prison (1935) ; Le Seuil (choix d’œuvres de Jaakoff Prelooker, Leopold Kampf, Stepniak et Tourgueniev, 1939) ; Kropotkine, Aux jeunes gens (1937) ; Herzen, Un drame familial (1940) ; Chants de rebelles (anthologie d’auteurs divers, 1940) ; Theodor Storm, Rosiers tardifs (1943) ; Tourgueniev, Pères et Fils (1943), Terres vierges (1944) et Poèmes en prose (1945) ; Oscar Wilde, Le Prince heureux (recueil de contes et de textes en prose, 1948) ; Vera Figner, Vingt ans en prison (1948) ; Le Rire (anthologie de textes de Dobri Nemirov, A. Kuprin, Bratescu Voinesti et Vasili Eroshenko, 1948) ; Rudolf Rocker, Les Six (1949) ; Tourgueniev, Pounine et Babourine (1949) ; Gorki, Souvenirs sur Tchekhov (1950), Souvenirs sur Tolstoï (1950) et Souvenirs sur Blok (1950) ; Isaac Pavlovsky, Souvenirs sur Tourgueniev (1950) ; Vsevolod Garshin, La Fleur rouge (1950), Un événement inattendu (1951) et Le Crapaud et la Rose (1952), trois recueils de nouvelles.

Lorsque les communistes s’emparent du pouvoir, et bien que le bruit eût couru qu’il s’était enfui à Taiwan, Ba Jin reste sur place et accepte de mettre sa plume à leur service, mais sans jamais être affilié au Parti (sans doute a-t-on estimé qu’il n’était pas taillé dans l’indispensable « étoffe spéciale » dont parlait Lénine). Lui qui, hier, n’avait pas de paroles trop dures pour moquer le régime soviétique, a-t-il voulu croire à la sincérité du programme provisoire de leurs affidés chinois ? Ce n’est pas impossible, comme on serait tenté de l’inférer de ce mot qu’il adresse à Agnes Inglis, le 18 septembre 1950 : « Peut-être aurai-je la chance d’assister à la mise en œuvre de la Réforme agraire, de la distribution des terres aux paysans pauvres. C’est la destruction du féodalisme en Chine. Une grande chose, bien sûr. » À moins qu’il n’ait été séduit par les prévenances dont on entoure celui qui se recommande encore de l’anarchisme. Car, évidemment, nul n’ignore ses convictions politiques. Aux gardes rouges qui le séquestreront pendant la « Révolution culturelle », Ba Jin a raconté ainsi qu’ayant rencontré Mao à Chongqing dans les années 1940, celui-ci lui aurait lancé : « C’est bizarre, on raconte que tu es anarchiste. » Ce à quoi il aurait répondu : « C’est vrai. Et j’ai entendu dire que tu l’avais été aussi autrefois. »

En juillet 1949, alors que les communistes ne se sont pas encore rendu complètement maîtres du pays et que la fondation de la République populaire n’a toujours pas été proclamée, Ba Jin rejoint la Fédération des arts et des lettres de Chine (juillet 1949), dont il sera membre du présidium (octobre 1953), puis un des vice-présidents (août 1960) ; il est accueilli en même temps au comité permanent de l’Association des écrivains de Chine (juillet 1949), et en obtient pareillement une des vice-présidences (octobre 1953). Il occupe des postes analogues dans les branches shanghaïennes de ces deux organismes, ainsi que dans de nombreuses autres institutions nationales de moindre importance. Il est aussi investi de missions internationales : en novembre 1950, il assiste au deuxième Congrès mondial pour la paix qui se tient à Varsovie, et séjourne à Moscou ; en avril 1952 et en août 1953, il se rend en Corée du Nord ; en novembre 1957, il est invité aux cérémonies du 40e anniversaire de la Révolution d’octobre à Moscou ; en octobre 1958, il conduit la délégation chinoise qui participe à la Conférence des écrivains afro-asiatiques de Tachkent, en Ouzbékistan (octobre 1958) ; et il effectue trois voyages officiels au Japon (mars 1961, juillet 1962 et novembre 1963).

Ba Jin est nommé rédacteur en chef du Mensuel des lettres et des arts (Wenyi yuebao), l’organe de la branche shanghaïenne des l’Association des écrivains, dès sa création, en janvier 1953, et le demeure jusqu’à janvier 1957, quand elle passe sous la direction d’un comité éditorial. En juillet 1957, il prend les rênes, avec Jin Yi d’abord, puis seul à compter de novembre 1959, d’une deuxième publication de l’Association des écrivains, Moisson (Shouhuo, Harvest), qui fut l’une des plus influentes de Chine. Dans l’intervalle, en octobre 1959, Le Mensuel des lettres et des arts s’est transformé en Littérature de Shanghai (Shanghai wenxue), et Ba Jin en est derechef le responsable dès novembre 1960. En janvier 1964, Littérature de Shanghai et Moisson fusionnent, et la publication qui en résulte paraîtra sous le nom de Moisson jusqu’en mars 1966, date à laquelle elle s’interrompt : nous sommes à la veille de la « Révolution culturelle ».

Ses fonctions ne sont pas seulement d’ordre culturel. Ba Jin siège à l’Assemblée nationale populaire, en tant que représentant de la province du Sichuan (1954-1958) et comme député de Shanghai (1959-1963 et 1964-1965).

Accaparé par toutes ces tâches administratives, il renonce, à son corps défendant, à son art : « Je n’aimais pas les réunions mais je n’osais pas ne pas y assister ; j’essayais de mon mieux d’en éviter quelques-unes. Je ne participais pas vraiment. Je faisais sans cesse mon examen de conscience ou bien j’en préparais un. J’ai ainsi gâché vingt à trente ans de ma vie. Plus je m’appliquais aux études politiques, moins j’arrivais à écrire. Paradoxalement, le titre d’écrivain me privait du temps nécessaire à l’exercice du métier. » Sauf exception – Histoires de héros (Yingxiong de gushi, 1953), Perle brillante et Favorite de jade (Mingzhu he Yuji, 1957 ; deux contes pour enfants) ou Li Dahai (Li Dahai, 1961), qui sont des œuvres qui relèvent de la fiction –, il se consacre dorénavant exclusivement aux sanwen ou à la littérature de reportage (récits de ses voyages en Pologne, en Corée, en URSS ou au Viêt-nam) : Auschwitz : l’usine nazie à assassiner (Nacui sharen gongchang – Aosiweixin, 1951) ; Jours de fête à Varsovie (Huasha cheng de jieri, 1951) ; Lettres d’encouragements et autres (Weiwen xin ji qita, 1951) ; Vivre parmi les héros (Shenghuo zai yingxiongmen de zhongjian, 1953) ; Nous avons rencontré le maréchal Peng Dehuai (Women huijian le Peng Dehuai silingyuan, 1953) ; Ceux qui sauvegardent la Paix (Baowei heping de renmen, 1954) ; Jours de liesse (Da huanle de rizi, 1957) ; Tout combat sauvant la vie (Yiqie wanjiu shengming de zhandou, 1958) ; Voix nouvelles (Xinsheng ji, 1959) ; Amitiés (Youyi ji, 1959) ; Chant d’acclamation (Zange ji, 1960) ; Un sentiment intarissable (Qingtu bujin de ganqing, 1963) ; Au bord du pont Hiên Luong (Xianliangqiao pan, 1964) ; Voyage à la commune Dazhai (Dazhai xing, 1965).

Arrivent les campagnes de « rectification » (zhengfeng) de 1954 et 1955. Ba Jin est des intellectuels qu’on mobilise contre ceux de leurs collègues qui ne sont pas en odeur de sainteté, par exemple Hu Feng. Il ne s’en risque pas moins, en 1956, durant la période des « Cent fleurs », à publier une dizaine d’essais critiquant la réalité sociale, qui préfigurent d’une certaine façon ses futurs Suixiang lu (Au fil de la plume). Mais il est contraint presque aussitôt, lors du « Mouvement anti-droitiste » de 1957, de faire amende honorable, en coopérant à la dénonciation des écrivains qui se sont compromis plus que lui. Ba Jin trempera ensuite dans toutes les opérations dirigées contre ses collègues : « Maintenant, après tant de “luttes”, tant de “mouvements”, quand je songe aux rôles que j’ai tenus (même si je m’y soumettais sous la contrainte), je suis dégoûté, je me sens couvert de honte, avouera-t-il rétrospectivement. Quand je relis aujourd’hui ces pages que j’ai écrites il y a trente ans, je ne peux pas me pardonner et je ne demande pas aux générations futures de faire ce geste. »

En octobre 1958, c’est à son tour de s’asseoir sur la sellette. Une campagne de critique est engagée à propos des livres qu’il a publiés avant 1949 : il a, en effet, entrepris de les rééditer, délestées de leurs professions de foi anarchistes, sous le titre d’Œuvres de Ba Jin (Ba Jin wenji, quatorze volumes, 1958-1962) ; et avant cela, en avril, il a commis l’imprudence, dans un article, de ne pas fustiger avec suffisamment de vigueur Howard Fast, le romancier américain qui a rompu avec le communisme. Les attaques fusent et se font de plus en plus sévères. De ce jour, et malgré le plaidoyer qu’il présentera, en mai 1962, pour célébrer « Le Courage et le sens de la responsabilité des écrivains » – encore qu’il s’agisse d’un texte qui s’inscrit dans un courant général de détente impulsé par le pouvoir lui-même et non d’un acte de fronde de la part de l’écrivain, mais on ne lui en fera pas moins grief pendant la « Révolution culturelle » –, Ba Jin se le tiendra pour dit et il n’hésitera pas, quand à ses yeux raison oblige, à cacher ses sentiments et à se soumettre docilement aux injonctions des autorités chinoises, jouant le rôle de « perroquet » que celles-ci attendent de lui. Et jusqu’à la fin de la « Révo¬lution culturelle », il persistera dans cette attitude : « La tragédie des intellectuels chinois, constatera-t-il, amer, je n’ai pas pu y échapper. »

1966, début de la « Révolution culturelle » : Ba Jin s’évanouit immédiatement de la scène publique. Le 16 août 1966, un dazibao de la branche shanghaïenne de l’Association des écrivains est placardé qui le dénigre, et il est enfermé dans une « étable ». Le 10 mai 1967, un article du Quotidien du peuple (Renmin ribao) le met en accusation nommément, et le 18 septembre, des gardes rouges l’emmènent à l’université Fudan, où il est séquestré un mois, et soumis à des interrogatoires. En janvier 1968, des scellés sont apposés sur la porte de sa bibliothèque et les chambres situées à l’étage de sa maison lui sont interdites ; le 20 juin, il est traîné au Cirque du peuple de Shanghai pour une « assemblée télévisée de lutte » arrangée par les milieux culturels de la ville ; et en septembre, transféré dans une grande « étable » de la branche locale de l’Association des écrivains. Il ne réintègre son logement qu’en février 1969. De mai 1969 à février 1970, il est envoyé dans le district de Songjiang, puis à Fengxian (près de Shanghai), dans une « École du 7 mai pour cadres », où on l’astreint à des tâches manuelles. Il ne reviendra définitivement de Fengxian que deux ans et demi plus tard pour assister sa femme, qu’on a refusé de soigner parce qu’elle était son épouse et qui est sur le point de mourir. En juillet 1973, le comité municipal shanghaïen du Parti communiste ayant décrété que le cas de Ba Jin relevait de « contradictions au sein du peuple » (et non pas de « contradictions entre le peuple et les ennemis du peuple »), on lui ôte l’« étiquette de contre-révolutionnaire » qui lui avait été collée sur le dos et il est autorisé à reprendre ses travaux de traduction. Il révise sa version de Terres vierges de Tourgueniev, et en septembre 1974, il s’attelle à celle de Passé et pensées de Herzen, dont il parviendra au bout en avril 1977, alors que Mao s’en est allé rejoindre Marx depuis un peu plus de six mois, que la « Bande des quatre » est sous les verrous et que la « Révolution culturelle », qui a duré dix ans, vient de se terminer. C’est précisément à ce moment-là, en 1977, que Ba Jin refait surface. Il a 73 ans.

Le 25 mai, Le Digeste des humanités (Wenhui bao) insère dans ses colonnes « une lettre » de lui, et le 20 octobre une de ses nouvelles est reproduite dans Lettres et arts de Shanghai (Shanghai wenyi), nouvelle formule de Littérature de Shanghai, dont c’est la livraison inaugurale. Ba Jin renoue avec ses fonctions de vice-président à l’Association des écrivains chinois, dont il devient le premier vice-président (novembre 1979), le président intérimaire (avril 1981) – le titulaire, Mao Dun, ayant disparu –, et le président (janvier 1985), poste où il sera confirmé (décembre 1996) et qu’il occupait encore à son décès. Il retrouve sa position de vice-président de la Fédération chinoise des cercles littéraires et artistiques de Chine, à laquelle il est réélu en novembre 1979 et qu’il conservera jusqu’en novembre 1988. On lui offre la présidence du China PEN Centre et de diverses institutions. Et en janvier 1979, quand Lettres et arts de Shanghai reprend le nom de Littérature de Shanghai, et que Moisson renaît de ses cendres, c’est encore à lui qu’échoit la direction des deux revues. Ses traductions inédites de Tourgueniev et de Herzen paraissent respectivement en 1978 et 1979, de même que deux recueils de Travaux récents (Ba Jin jinzuo, 1979 et 1980) ou un recueil d’écrits couvrant les années 1950 à 1979, Lueurs (Juehuo ji, 1979). Surtout, lui qui s’était juré le contraire après les déboires essuyés lors de la sortie de ses Œuvres en quatorze volumes, il consent à l’édition des ses Œuvres choisies (Ba Jin xuanji, dix volumes), en 1982. Elles seront suivies de ses Œuvres complètes (Ba Jin quanji, vingt-six volumes) – compilées entre 1986 et 1994 et réimprimées en 2000 –, et de ses Œuvres traduites complètes (Ba Jin yiwen quanji, dix volumes), rassemblées en 1997, et cette fois, ni les unes ni les autres n’ont été expurgées de ses écrits anarchistes.

Ba Jin récupère également son siège à l’Assemblée populaire nationale, et il est réélu, en février 1978, député de Shanghai. En juin 1983, son mandat expire, et il est nommé vice-président du comité national de la sixième Conférence consultative politique du peuple chinois, et le restera sans discontinuer.

Les voyages officiels reprennent : en France, en avril 1979, avec Gao Xingjian, futur prix Nobel de littérature comme interprète ; à Stockholm, en août 1980, pour le 65e congrès espérantiste international ; à Lyon, en septembre 1981, pour le 45e congrès du PEN Club, puis à Zurich ; et à Tokyo, en mai 1984, pour le 47e congrès du PEN Club.

À l’étranger, il est comblé d’honneurs : en 1982, il reçoit d’Italie le prix Dante pour sa trilogie « Le Torrent » (15 mars), et François Mitterrand, de passage à Shanghai l’année suivante, le décore de la croix de commandeur de la Légion d’honneur (7 mai 1983) ; en 1984, il est fait docteur honoris causa (Honorary Doctoral Degree) de la Chinese University of Hong Kong (18 octobre) et, en 1985, déclaré membre d’honneur de l’American Academy and Institute of Arts and Letters (15 mai) ; en 1990, en URSS, on lui décerne la Médaille du peuple soviétique (5 février), tandis qu’au Japon, on lui attribue le Fukuoka Asian Culture Prize (19 juillet). Ses compatriotes ont à cœur à leur tour de célébrer leur gloire nationale. Ba Jin est définitivement installé dans le panthéon des lettres chinoises, on ne cesse de parler de lui comme d’un candidat potentiel au Nobel. Des colloques lui sont dédiés, des études, des publications spécialisées… En juin 1989, l’Observatoire de Pékin qui a découvert un nouvel astéroïde, le baptise de son nom, et le 25 novembre 2003, le jour même de son 99e anniversaire (le centième, pour les Chinois), le Conseil des affaires d’État, le gouvernement chinois, lui décerne le titre d’« écrivain du peuple ».

Lui qui n’a pas écrit une ligne depuis dix ans se lance, en décembre 1978, dans une série de sanwen, sous le titre générique de Au fil de la plume, cent cinquante en tout, qui seront publiés dans L’Impartial (Dagong bao) de Hong Kong, avant d’être repris en cinq petits volumes, publiés d’abord à Hong Kong, puis à Pékin : Au fil de la plume (Suixiang lu, 1979), Recherches (Tansuo ji, 1981), Paroles vraies (Zhenhua ji, 1982), Au cours de ma maladie (Bingzhong ji, 1984), Sans titre (Wuti ji, 1986). Ba Jin se penche sans complaisance sur son passé. L’ensemble, qui tient des mémoires, du testament intellectuel et de la confession, se présente comme une condamnation en règle de la « Révolution culturelle », mais partant aussi du système qui l’a rendue possible : « J’ai dit la vérité, je peux quitter le monde l’âme en paix. Qu’on tienne ces cinq volumes, par les paroles vraies qu’ils renferment, pour le “musée” où l’on dénonce la “Révolution culturelle”. »

Ba Jin est mort le 17 octobre 2005. Atteint de la maladie de Parkinson, grabataire, il réclamait depuis longtemps, dans ses accès de lucidité, qu’on abrège ses souffrances. Ses cendres ont été dispersées dans la mer de Chine, avec celles de son épouse, qu’il avait conservées jusque-là dans une urne près de son lit.

Angel PINO

[Texte paru pour la première fois dans Le Monde libertaire, Paris, hors série n° 29, 22 décembre 2005-12 janvier 2006, pp. 33-37 ; et repris dans Ba Jin, un écrivain du peuple au pays de Jean de la Fontaine, ouvrage publié à l’occasion de l’hommage rendu en 2009 par la ville de Château-Thierry à Ba Jin, Musée Jean de la Fontaine, Château-Thierry, mai 2009, pp. 12-51.]


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Re: Anarchisme en Chine, PA Kin ...

Messagede bipbip » 03 Mar 2018, 16:11

Ba Jin en 1921 : naissance d’un militant anarchiste

Dans le flot des publications nouvelles qui déferla en Chine à l’issue du mouvement du 4 mai 1919 et fit souffler sur tout le pays le vent de théories inédites importées d’Occident, ce sont les œuvres anarchistes qui devaient résolument séduire l’adolescent Ba Jin. Deux textes en particulier l’ont émerveillé : Aux jeunes gens de Kropotkine et Le Grand Soir de Leopold Kampf, et le prix qu’il continua longtemps à leur attacher était si fort qu’il s’empressa d’en proposer une version en chinois moderne aussitôt qu’il le put. Or à peine s’était-il familiarisé avec la pensée libertaire, qu’il découvrait qu’à Chengdu, sa ville natale, là où il habitait encore, des gens partageaient le même idéal que lui, et mieux, qu’ils s’employaient à le diffuser par le truchement d’une revue à laquelle ils avaient donné le titre de Banyue (La Quinzaine). Il prit immédiatement langue avec eux et, de février 1921 jusqu’à l’automne de cette année-là, il se livra corps et âme à un militantisme effréné qu’il a relaté vingt-cinq ans plus tard, alors que, n’ayant pas encore renoncé à l’anarchisme, il en faisait toujours la propagande, mais désormais par la plume exclusivement. Où l’on verra que la lutte des classes emprunte parfois des voies impénétrables : le fils de bonne famille qu’était Ba Jin s’assurait l’assistance d’un des domestiques de la maison quand il partait coller des affiches…

« Mon mode de vie changea progressivement. Ces jeunes gens et moi, nous devînmes des amis très proches. Je rejoignis cette revue mensuelle dont je devins par la suite un des rédacteurs. En outre, nous préparâmes la fondation d’une organisation ayant pour nom la Société Égalité. C’est de cette façon que je devins ce qu’on appelle un “anarchiste”. Une fois l’organisation mise sur pied, je me plongeai dans le travail : s’occuper de la revue, répondre au courrier, distribuer des tracts et imprimer des livres, voilà ce que nous étions en mesure de faire. Parfois, nous tenions des réunions secrètes, de nuit, dans une rue tranquille. Il n’y venait pas grand monde, mais nous autres nous y allions, sérieux et un rien tendus. Chaque fois, seul ou avec un ami, je faisais délibérément plusieurs détours et je marchais longtemps dans le noir avec comme seul fond sonore les aboiements des chiens et le bruissement des feuilles jusqu’au domicile où la réunion se tenait. Quand je voyais ces visages tendus mais cordiaux, nous nous souriions mutuellement. À ces moments-là, j’avais l’impression que mon cœur allait sauter par ma gorge. J’étais tellement ému que j’avais l’impression d’en avoir oublié qui j’étais. Amitié et foi fleurissaient dans cette pièce mal éclairée.

» Mais ces réunions étaient rares. Il n’y en avait pas plus de deux ou trois par mois. Dans le sillage de ces réunions, il y avait du travail à faire. Nous nous occupâmes de plusieurs revues l’une après l’autre et nous imprimâmes plusieurs brochures. Il fallait copier beaucoup d’adresses, rouler nous-mêmes les journaux ou les brochures, et ensuite, à plusieurs, nous les transportions dans nos bras à la poste pour les expédier. À l’occasion du Premier-Mai, nous imprimâmes un tract que nous chargeâmes quelques personnes de distribuer autour d’elles. Ce jour-là il faisait très beau. Un gros rouleau de tracts sous le bras, je parcourus de long en large les rues et les allées loin de chez moi jusqu’à ce que j’aie tout distribué. Je me promenai un moment avant de me rendre à l’endroit où nous étions convenus de nous retrouver, non sans m’être assuré que je n’étais pas suivi. Chacun rendit compte joyeusement de sa mission. Ce jour fut un vrai jour de fête pour nous. Une autre fois, à l’occasion d’un événement particulier, nous imprimâmes un tract qui attaquait le seigneur de la guerre qui dirigeait la capitale provinciale. Ces tracts devaient être placardés sur les murs de différentes rues. On me donna un gros rouleau de tracts et je rentrai chez moi. Je demandai discrètement à un jeune serviteur de m’accompagner cette nuit-là à un carrefour. Lui portait un bol de colle, et moi le rouleau de tracts sous le bras. Dès que nous voyions un espace libre sur un mur, nous y placardions un tract. Personne ne vint nous déranger. À différentes reprises, après nous être éloignés, nous nous retournâmes et vîmes une ou deux silhouettes sombres arrêtées devant les tracts que nous avions placardés. Je gage qu’il ne devait pas être facile pour eux de les lire mot à mot dans le noir.

» Banyue était une revue qui était publiée au grand jour. Il y avait un nombre important de membres dans l’équipe, issus de milieux différents. Toutefois, nous formions toujours le même petit noyau directeur. Dans la journée, certains d’entre nous allaient à l’école et d’autres au travail. Nous ne pouvions nous retrouver que le soir. Chaque soir, j’empruntais des rues mal éclairées pour gagner le siège de Banyue. C’était un local situé au-dessus d’un magasin. Quand notre petit groupe de quatre ou cinq arrivait, nous commencions par enlever les planches de la porte, nettoyer et ranger l’endroit, répondre au courrier des lecteurs, et nous occuper de choses et d’autres, en attendant que des gens viennent pour emprunter des livres et des revues, parce que nous avions préparé une nouvelle fournée de publications à prêter gracieusement. Notre désir était d’avoir une vie bien remplie, et nous cherchions à nous ensevelir sous les tâches. Notre soif commune de sacrifice nous liait solidement entre nous. En ce temps-là, nous n’attendions que l’occasion de sacrifier tout ce que nous possédions, persuadés qu’après un tel sacrifice un monde nouveau idéal verrait le jour à l’aurore. Un tel rêve relevait évidemment de l’enfantillage, mais c’était un si beau rêve ! » [1]

Au cours de ces quelques mois, Ba Jin écrivit cinq articles, ses tout premiers écrits [2]. Il y endosse la panoplie du parfait prosélyte. Deux de ces textes – « Les IWW et les travailleurs chinois » et « Le patriotisme et la voie du bonheur pour les Chinois » – ont été traduits ici d’après la version retenue dans ses Œuvres complètes, et annotés pour l’occasion.

Banyue, périodique bimensuel comme son nom l’indique, commença de paraître en août 1920, et fut interdit en juillet 1921, non sans avoir subi la censure dans l’intervalle. Il compta vingt-quatre livraisons et ne devint un organe anarchiste qu’à mi-parcours. Ba Jin y confia trois articles, en avril, en mai et en juin 1921 (numéros 17, 20 et 21). Parallèlement, il collabora une fois à l’éphémère Rensheng zazhi (La Voix des hommes), une revue de Chongqing (n° 2, avril 1921), puis à Jingqun (Les Masses en alerte) (n° 1, septembre 1921), publication encore plus fugace que la précédente : Jingqun, basée comme Banyue à Chengdu et qui devait lui succéder, n’alla pas au-delà du numéro inaugural.

[Textes traduits du chinois et annotés par Angel Pino.]


[1] « Wode younian » (Mon enfance), parut initialement dans la revue bimensuelle Zhongliu (Au milieu du courant, vol. 1, n° 1, 5 septembre 1936) avant d’être repris dans le recueil Duanjian (Courts Billets, mars 1937) ; traduit d’après la version qui figure dans les Ba Jin quanji (Œuvres complètes de Ba Jin), Renmin wenxue chubanshe, Pékin, vol. 13, 1990, pp. 10-12.

[2] « Comment fonder une société véritablement libre et égalitaire » [Banyue, n° 17, 1er avril 1921] , « Propos émus en commémoration du Premier Mai » [Rensheng zazhi (La Voix du peuple), n° 2, avril 1921], « Les caractéristiques de l’espéranto » [Banyue, n° 20, mai 1921] , « Les IWW et les travailleurs chinois » [Banyue, n° 21, juin 1921], « Le Patriotisme et la voie du bonheur pour les Chinois » [Jingqun (Les Masses en alerte), n° 1, 1er septembre 1921]. Sur cette période de la vie de Ba Jin, nous renvoyons à notre étude : « Ba Jin, sa première œuvre », Réfractions, n° 3 (« Lectures cosmopolites »), hiver 1998-1999, pp. 127-142.


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