Anarchisme en Chine, PA Kin ...

Anarchisme en Chine, PA Kin ...

Messagede kuhing » 17 Juin 2008, 11:03

PA Kin, anarchiste chinois

En chine aussi, des anarchistes ( tiré de RA Forum )


Né en 1904 dans une famille de propriétaires terriens du Sichuan, province de la Chine de l’ouest, LI Peikan, qui prendra le nom de plume de BA Jin, (alias PA Chin ou PA Kin), a traversé le siècle le plus convulsif de l’histoire chinoise : il aura connu successivement la fin de l’empire mandchou, la première république, le temps des seigneurs de la guerre, le régime nationaliste de CHIANG Kai Shek, la guerre sino-japonaise, la guerre civile et enfin l’avènement en 1949 de la République Populaire, ensanglantée en 1989 par la tragédie de Tian’anmen au cours de laquelle l’Armée du Peuple a tiré sur le Peuple.

Il passe les dix-neuf premières années de sa vie à Chengdu, la capitale du Sichuan, dans la grande résidence familiale abritant les cinquante membres de la famille LI - père, oncles, femmes et concubines, cousins, cousines - et quarante-cinq serviteurs, et régie de façon autocratique et patriarcale par son grand’père. Il avait douze ans à la mort de ses parents et il était très malheureux et esseulé dans ce qu’il appela, dans sa trilogie Torrent - Famille , son roman le plus connu, Printemps et Automne - un royaume despotique.


Partisan très jeune du « Mouvement pour une Nouvelle Culture » rejetant le confucianisme et se prononçant en faveur de la raison et des Lumières, qui se fait jour à partir de 1915 et va culminer avec le « Mouvement du 4 mai 1919 » - succession de grèves et de boycotts, agitation sociale et révolution intellectuelle qui vont changer la face de la Chine moderne, - il s’enthousiasme pour les idées véhiculées de l’Occident.

D’une importance décisive pour lui vont se révéler les articles de l’américaine Emma GOLDMAN sur l’anarchisme, une pièce de théâtre A l’Aube décrivant la vie des terroristes révolutionnaires russes d’avant la Révolution de 1905, et surtout L’Appel à la jeunesse de l’anarchiste russe Pierre KROPOTKINE qu’il évoquera ainsi :


« Je n’imaginais pas qu’il existât un tel livre au monde. C’était ma propre pensée mais exprimée avec une netteté, une précision dont j’étais bien incapable. Ces idées fortes et excitantes, ce style plein de chaleur consumèrent le cœur du jeune homme de quinze ans que j’étais. »
La prochaine étape est donc logiquement le désir de mettre ses idées en pratique et il rejoint alors le groupe anarchiste local « la Société de l’Equité » en 1919, prenant part aux manifestations étudiantes contre les seigneurs de la guerre locaux, distribuant tracts et brochures révolutionnaires. Une profonde amitié liait les membres du groupe et l’amitié va justement jouer un grand rôle dans sa vie et être mise en valeur dans ses romans.

En 1923, après une lutte énergique, sa famille se résout à le laisser étudier à Nankin puis à Shanghai. Très versé dans l’étude des langues étrangères, notamment l’anglais, le français et le russe, il devient un adepte de l’esperanto, cette langue-synthèse alors très en vogue dans les milieux anarchistes.

Son premier travail d’écriture important va être la rédaction d’une brochure intitulée La Tragédie de Chicago, racontant l’histoire de Haymarket, le 3 mai 1886, à la suite de laquelle cinq anarchistes, parmi les figures les plus connues du mouvement ouvrier américain de l’époque, furent condamnés à mort à partir d’accusations forgées de toutes pièces.

Mais les années 1925 et 1926 sont des années de grande effervescence pour le mouvement révolutionnaire chinois qui vont culminer en avril 1927 avec la grève générale de Shanghai, initiée par le parti communiste et qui sera noyée dans le sang par suite d’un retournement d’alliance de CHIANG Kai Shek, chef du parti nationaliste allié jusque-là avec les communistes. Dans le cadre de la double appartenance, MAO Zedong aura même à moment donné été membre du comité central du Kuomintang, nom chinois du parti nationaliste.

Pris en étau, les anarchistes sont marginalisés mais refusent de choisir entre communistes et nationalistes. Et c’est ce moment-là que choisit PA Kin pour partir étudier en France.

Il va donc passer les années 1927 et 1928 à Paris et dans la petite ville de Château-Thierry, sur la Marne, entrecoupées de brefs aller-retours à Londres. Ce séjour en Europe n’avait rien d’extraordinaire alors et d’autres étudiants, qui allaient devenir les nouveaux maîtres de la Chine trente ans plus tard, à l’instar de ZHOU Enlaï et DENG Xiaoping, l’avaient précédé dans le cadre du Mouvement Travail-Etude initié par le groupe anarchiste chinois de Paris à partir de 1916 : il s’agissait de permettre aux étudiants d’aller en France et d’y rester le temps nécessaire pour achever leurs études grâce au travail procuré sur place. Pour plus de détails, je renvoie à mon ouvrage Aux sources de la révolution chinoise : les anarchistes [1].

De son côté, si PA Kin quitte la Chine, c’est « pour aller vers l’Occident à la recherche de la vérité », comme il le rappelle dans une interview au journal Le Monde, dans son édition du 18 mai 1979 lors de sa visite officielle à Paris, cinquante ans plus tard, au moment de la sortie en français aux éditions Flammarion/Eibel de son roman-phare « Famille » :


« C’est pour cela que je suis venu en France à mes propres frais. Au départ, bien sûr, mon but était en principe de faire des études d’économie. Pendant le premier mois de mon séjour, j’ai également étudié le français à l’Alliance Française. Mais tout de suite j’ai appris que ma famille était ruinée. Et comme elle ne pouvait plus m’envoyer d’argent pour payer les frais de mes études, j’ai cessé d’apprendre sérieusement la langue. Ensuite ma santé à continué à s’affaiblir et un médecin m’a conseillé de me reposer. Je suis donc parti à Château-Thierry où, dans un collège, d’autres étudiants chinois apprenaient aussi le français. Mais, là-bas, comme à Paris, j’étais dans une solitude totale. A Paris il me suffisait d’entendre sonner les cloches de Notre-Dame pour ressentir cette solitude. C’est à ce moment-là, et peut être pour exprimer cette solitude, que j’ai pris la plume la première fois pour écrire un roman. Chaque heure de Notre-Dame sonnait si longuement que je ne pouvais pas dormir. Aussi je peux bien dire que c’est en France, à cause de mon voyage en France, que j’ai appris à écrire des romans. »
Malgré cette « solitude », il est en contact avec le mouvement anarchiste. Il poursuit sa correspondance avec Emma GOLDMAN, commencée en 1924, rencontre à Londres le compagnon de cette dernière, Alexandre BERKMAN, l’un des premiers à dénoncer l’imposture de la révolution bolchévique en Russie, et va participer activement à la campagne pour sauver SACCO et VANZETTI, ces deux anarchistes italiens immigrés aux Etats-Unis, condamnés en 1920 à la chaise électrique pour un hold-up meurtrier qu’ils n’avaient pas commis, et finalement exécutés en 1927 malgré une campagne mondiale de mobilisation en leur faveur pourtant sans équivalent. Il va d’ailleurs entretenir une correspondance avec Bartolomeo VANZETTI, écrivant à propos de ce dernier : "‘J’ai un ‘mâitre’. Il m’a enseigné l’amour et la générosité. »

Il continue également sa collaboration avec les revues anarchistes de Shanghai, traduit en chinois l’ouvrage fondamental de Pierre KROPOTKINE, L’Ethique, mais il est maintenant persuadé que la littérature peut être une arme, non seulement pour combattre l’injustice, mais encore et surtout pour vulgariser, mieux que les brochures militantes, son idéal anarchiste.

C’est donc à Paris qu’il écrit son premier roman, « Destruction », traduit par Angel Pino et Isabelle Rabut et publié aux éditions Bleu de Chine en 1995. Dans cet ouvrage , il décrit la vie des révolutionnaires dans le Shanghai des années 20. Amour des opprimés, haine des oppresseurs, droit pour chacun au bonheur, le terrorisme comme méthode de combat révolutionnaire, tels sont les principaux thèmes abordés. Personnellement lui-même se prononce contre l’assassinat politique car il estime qu’ « il n’y a pas d’autre moyen d’arriver à l’anarchisme que par un mouvement de masse organisé ». Mais il se montre compréhensif envers les terroristes et rend la société chinoise, figée, responsable de leurs actes désespérés. Cette première œuvre va connaître un succès phénoménal, notamment auprès de la jeunesse chinoise qui s’identifiera sans peine aux principaux protagonistes. Sa carrière d’écrivain est lancée.

Les vingt-cinq premières années de sa vie auraient pu s’intituler « L’Eveil à l’Occident et à l’anarchisme » ; les vingt suivantes vont consacrer « L’Ecrivain engagé ».

Dès son retour à Shanghai en 1929 il reprend sa collaboration avec la presse militante, tout en publiant rapidement un premier recueil de nouvelles, traduites en français en 1980 sous le titre Vengeance aux éditions Seghers, évoquant la misère des individus en butte à l’injustice sociale, aux malheurs de la guerre et aux tragédies de l’amour. Et c’est en 1931 que paraît son chef d’œuvre, Famille, dont le sujet était d’une brûlante actualité : le combat pour libérer les jeunes et les femmes du vieux système familial, féodal et patriarcal. En peignant une situation largement autobiographique, il savait qu’il se faisait ainsi le porte-parole de ceux qui, comme lui, ont fui « les griffes du démon du despotisme familial » pour éviter d’être « sacrifiés sur l’autel des rites ancestraux » : mariage forcé, pieds bandés, suicide, tel est le lot des victimes de ce système. La rupture et la révolte sont à ses yeux la seule issue possible pour la jeunesse : « Cela m’oblige à prendre la plume pour parler à la place de ceux qui sont morts d’avoir craché leur sang et de ceux qui vont mourir. » Deux autres romans sont suivre, La Nouvelle vie et Brouillard ; mais il est bientôt rattrapé par les évènements politiques.

En 1931, le Japon envahit la Mandchourie et dans la foulée bombarde Shanghai en janvier-février 1932. Le manuscrit de La nouvelle vie brûle dans l’incendie de l’imprimerie. En réponse il écrit Le Rêve sur la mer, violent réquisitoire contre l’envahisseur japonais et ses complices, les membres de la « haute société » chinoise, tout en faisant l’éloge de la résistance offerte par les gens du peuple et les intellectuels révolutionnaires.


Ba Jin à 34 ansEn 1934, il termine sa trilogie Amour : Brouillard, Pluie et Eclair, y adjoignant une nouvelle Tonnerre. Cette trilogie décrit la vie d’intellectuels révolutionnaires et leur travail au sein d’organisations de masse. Dans une succession d’épisodes dramatiques, de dialogues tendus et de monologues intérieurs, il s’attaque à de nombreux problèmes essentiels : but de la vie humaine, convictions politiques, tactique révolutionnaire, amitié, loyauté, amour. Malgré le titre, l’amour ne joue pas le rôle principal dans la vie des personnages. « Plus important est leur foi » dit l’auteur. Comme dans presque tous les romans de PA Kin, Amour a un but didactique : monter aux lecteurs comment vivre et pour cela leur donner un modèle d’émulation. Lui considérait Amour comme son œuvre favorite. Pourtant ce ne fut pas l’avis du public et des critiques pour lesquels la préférence allait à son autre trilogie Le Torrent, incluant outre Famille déjà mentionné, Printemps et Automne.

C’est à cette même période qu’il lui faut prendre position dans le cadre du conflit sino-japonais qui s’envenime. En proie aux tracasseries policières du régime nationaliste, il avait dû s’exiler au Japon en 1934 et ce n’est qu’en juillet 1935 qu’il revient en Chine alors que la déclaration de guerre officielle entre le Japon et la Chine se profile à l’horizon, et que la tension en Chine est à son comble entre les nationalistes de CHIANG Kai Shek au pouvoir et les communistes emmenés par MAO Zedong, qui reprennent de l’ascendant après l’épopée de la Longue Marche.

Dilemme cornélien pour PA Kin : d’un côté il s’affirme nettement comme un adversaire résolu du régime nationaliste, de plus en plus corrompu et fascisant ; de l’autre, c’est le parti communiste qui a pris la tête du mouvement anti-japonais au nom de la « défense de la nation », et a fondé à l’intention des intellectuels révolutionnaires « L’association des écrivains chinois » dont la figure de proue est LU Xun, le plus grand essayiste et romancier moderne chinois, auteur notamment de La véritable histoire de Ah Q, allégorie des défauts du caractère chinois sous l’influence de la morale et des institutions traditionnelles, et confronté à l’assaut des valeurs en provenance de l’Occident. Son refus de rejoindre l’Association en juillet 1935 sera sévèrement critiqué et considéré par les communistes comme une atteinte pour « briser le front uni des écrivains pour la résistance contre le Japon ». Dénoncé comme « naufrageur » - c’était l’époque des naufrageurs hitléro-trotskystes selon la terminologie en vigueur à Moscou -, ce qui le sauva fut la défense vigoureuse de sa liberté d’adhérer ou de ne pas adhérer par LU Xun lui-même.

Une des principales raisons pour lesquelles PA Kin ne voulait pas adhérer, c’est son soutien enthousiaste en faveur de la Révolution Espagnole. L’année 1936 peut en effet être considérée comme l’année du renouveau pour la mise en application des idées anarchistes. Soutenant la position de la CNT-FAI - Confédération Nationale du Travail ; Fédération Anarchiste Ibérique - et la politique de collectivisations en cours notamment en Catalogne et en Aragon, il refuse de se joindre au chœur communiste qui chantait les louanges de la « république », la fameuse étape de transition obligatoire selon les canons marxistes-léninistes classiques.

Mais après la déclaration de guerre officialisée le 7 juillet 1937 à la suite de « L’incident du Pont Marco Polo » près de Pékin, il a fallu se décider et en tant que « guerre contre l’oppression » il fut amené à la soutenir lorsque l’invasion japonaise s’étendit à tout le territoire chinois. Il rejoint « L’association pan-chinoise des artistes et écrivains pour la Résistance contre l’ennemi » et ses romans écrits durant cette période ont pour toile de fond la guerre sino-japonaise et exaltent la résistance à l’ennemi. Comme dans Feu où il décrit la participation de la jeunesse à la bataille pour Shanghai à la fin de l’année 1937 et, après la retraite de l’armée chinoise, la résistance clandestine contre les Japonais.

1945 voit la naissance de sa fille, Hsiao Lin, et son retour à Shanghai où il traduit les œuvres complètes de Kropotkine. 1946 est l’année de Nuit glacée, son meilleur roman avec Famille. L’action se passe pendant les dernières années de la guerre. Les protagonistes, WANG Wen Huan et sa femme, couple venant de dépasser la trentaine, sont complètement absorbés par leurs problèmes personnels et leur lutte pour survivre. Comme nombre d’intellectuels en temps de guerre, ils vivent dans une atmosphère de privation et de maladie. Le ménage n’est guère heureux et la mère de Wen Huan, très possessive, ne fait qu’aggraver la situation. Finalement la femme brise cette spirale qui menace de l’engloutir et quitte son mari malade, lequel meurt peu après la reddition japonaise.

1945/1949, c’est la guerre civile en Chine. Le Kuomintang au pouvoir se fascise de plus en plus et face à la corruption ambiante effrénée, le parti communiste fait figure de monument d’intégrité et d’ascèse, d’autant qu’il est auréolé par sa conduite héroïque pendant la guerre contre les Japonais. Bien que de plus en plus isolé sur la scène chinoise, PA Kin reste en contact avec le mouvement anarchiste international puisqu’en mars 1949, deux mois après la prise de Pékin par les communistes, il continue sous son nom de LI Peikan à correspondre avec la CRIA, la Commission des Relations Internationales Anarchistes, qui a son siège à Paris [2].

La République Populaire est proclamée en octobre 1949 et finalement il va se rapprocher peu à peu du nouveau pouvoir. S’ouvre ainsi la troisième période de sa vie, qui couvre une nouvelle tranche de vingt-cinq années et que l’on pourrait intituler « Le peuple a toujours raison ».

Au début, le nouveau régime pratique la politique de la main tendue, et il se voit confier toutes sortes de responsabilités officielles au sein de « L’Association des Ecrivains Chinois », mais aussi comme député à l’Assemblée Nationale Populaire. Le dramaturge CAO Yu compose d’après Famille une pièce de théâtre qui sera maintes fois représentée et des films seront tournés, notamment d’après Famille, Automne et Nuit glacée.

1956 c’est l’année des « Cent Fleurs » : Que cent fleurs s’épanouissent, que cent écoles rivalisent, s’est écrié le président MAO. PA Kin fait aussitôt part de ses critiques, tout en se gardant bien de remettre en cause l’hégémonie du parti communiste. Mais avec la reprise en main par MAO l’année suivante, c’est la douche froide et il est blâmé pour sa témérité. Il doit faire amende honorable et reconnaître ses fautes dues à ses origines féodales bourgeoises. Il est contraint cette même année 1957 de participer à la campagne de dénonciation de la « clique anti-Parti » composée des écrivains DING Ling, CHEN Dixia et FENG Xuefeng, ternissant ainsi son prestige auprès des jeunes intellectuels critiques.

Il n’en reste pas moins dans le collimateur. Les nouvelles éditions de ses ouvrages ne sont publiées qu’après une révision minutieuse. Il doit faire disparaître de ses intrigues tout ce qui révèle l’identité ou même simplement la sympathie anarchiste de ses personnages : les titres des livres qu’ils lisent, les tableaux accrochés aux murs et les citations d’auteurs anarchistes.

Ce que confirme René ETIEMBLE qui, dans sa préface à Nuit glacée parue aux éditions Gallimard en 1977, rappelle la visite qu’il a rendu à PA Kin à Shanghai le 14 juin 1957 :


D’emblée je lui parle de sa fameuse trilogie Famille, tableau fortement critique de la tribu patriarcale à discipline confucéenne et du film qu’on en tira. Ce film ne lui plaît pas parce qu’on a faussé le sens des caractères et les trucages le déçoivent. Lorsque je lui demande s’il va bientôt nous en donner le quatrième volet , voici la réponse :

‘Depuis la Libération, je n’ai presque plus le loisir de travailler. J’ai traduit les contes d’Oscar Wilde, Herzen, Tolstoï, d’autres encore. A quoi s’ajoutent tant de réunions qui nous dévorent les journées. Si tout va bien, je me propose d’écrire l’an prochain un quatrième tome en effet projeté mais jamais commencé.’

Et Etiemble de poursuivre, revenant à l’année 1977 :


« Il faut croire que tout n’est pas allé pour le mieux car le quatrième tome, que je sache, n’a point paru, et cette conversation est vieille de vingt ans déjà. »
Si la veine romanesque semble définitivement tarie, il profite toutefois d’une nouvelle période de détente en 1962 pour rédiger un discours intitulé « Courage et sens de la responsabilité des écrivains » et qui constitue une protestation véhémente contre les bureaucrates de la littérature ainsi qu’un avertissement donné aux écrivains de dire la vérité et de donner leur vision de la réalité.

Une telle prise de position ne pouvait manquer d’avoir des suites, et dès le début de la Révolution Culturelle, il va être pris à partie par les Gardes Rouges et critiqué pour son passé d’anarchiste et ses tendances bourgeoises.

Dès octobre 1966, sur « Ordre des Quatre » - la fameuse Bande des Quatre composée de CHIANG Ching, la femme de MAO, et ses trois acolytes : WANG Hongwen, YAO Wenyuan et CHIANG Chiunq’ao -, il est brusquement épuré alors qu’il venait de participer, en tant qu’adjoint du chef de la délégation chinoise aux travaux de la « Conférence des écrivains afro-asiatiques » réunie à Pékin en juin-juillet. Jusqu’en janvier 1970, il est astreint à se rendre quotidiennement au bureau de « L’association des écrivains de Shanghai » , mais ce n’est pas pour des exercices intellectuels. « Je faisais de petits travaux manuels, je servais à la cantine, je balayais, je débouchais les égouts, les toilettes » rappelle t-il dans une interview donnée à l’A.F.P. en 1978.

En 1970, il a soixante-six ans. YAO Wenyuan le traite « d’anarchiste et d’ancêtre de l’anarchisme en Chine ». Qualifié de « sommité académique réactionnaire », son chef d’oeuvre Famille est rangé dans la catégorie des « herbes vénéneuses ». Dans la Rue de Nankin, la plus passante de Shanghai, des dazibaos le qualifient, sur toute la hauteur des immeubles de « traître à la nation ». Si toutefois il ne fit pas l’objet de brutalités physiques, il ne lui est pas possible de soigner sa femme ni de la faire hospitaliser et elle meurt du cancer en 1972. Il doit par contre participer à des meetings de critique « face aux masses » et même en direct à la télévision.

Interdit d’écriture, il passe deux ans à la campagne dans une « Ecole du 7 mai », de 1970 à 1972, « à l’écoute des paysans » selon la terminologie officielle. Il raconte :


« Je restais debout, puis on me permettait de m’asseoir. Je me levais quand on me posait des questions. On m’injuriait fréquemment mais je gardais mon calme. Beaucoup d’accusations étaient contraires à la réalité. Quelquefois je refusais d’accepter la critique, et alors on m’accusait de ne pas être honnête. Mais si l’accusation était juste, je l’acceptais. »
Son sort va toutefois ensuite s’améliorer grâce à l’intervention du Premier Ministre ZHOU Enlai et il est transféré au bureau des traductions de « L’association des écrivains de Shanghai », tout en restant interdit de toute activité sociale. Il traduit notamment du russe Terres vierges de Tourgueniev, mais il lui est impossible d’écrire lui-même et il demeure placé sous la surveillance constante d’un véritable inquisiteur : « Un homme de confiance de la Bande des Quatre venait souvent chez moi pour vérifier si je n’écrivais pas d’histoire pour les démasquer. »

En mai 1977, une fois cette Bande des Quatre elle-même épurée à la suite de la mort de MAO en octobre 1976, il sera enfin réhabilité officiellement.

Nous abordons ainsi la quatrième et dernière partie de sa vie : « La sérénité retrouvée ».

PA Kin va redevenir, nolens volens, une figure officielle du régime qui cherche à donner de lui-même à l’étranger une image de marque plus « libérale » afin de faire oublier les exactions sans nom et sans nombre de la Révolution Culturelle. La culture chinoise, mise à mal pendant dix ans, a besoin d’une figure de proue, qui plus est, reconnue comme telle à l’étranger.

En l’espace de six ans, quatre de ses romans : Nuit glacée, Le jardin du repos, Famille, et Printemps, ainsi que quatre recueils de nouvelles, Vengeance, Les secrets de Robespierre, L’automne dans le printemps et La pagode de la longévité vont être traduits et publiés en français.

Mais outre le fait que ces ouvrages sortent en ordre dispersé, sans aucune logique ni cohérence propre - huit livres, sept éditeurs et huit traducteurs différents ! -, l’accent est mis sur PA Kin , écrivain engagé au service de la révolution chinoise version MAO, son anarchisme - à l’exception des préfaces de René ETIEMBLE et de Marie-José LALITTE - étant passé par pertes et profits, d’autant que les traductions ont toutes été effectuées à partir d’éditions chinoises postérieures à 1958, donc réécrites. Les traducteurs eux-mêmes ne s’en cachent pas à l’instar de Madame ALEZAIS et de Monsieur LI Tchou-Houa pour Famille :


« Pour la traduction de cet ouvrage paru en 1931, nous avons suivi la dernière édition publiée à Pékin en 1977, mais nous avons eu parfois recours aux éditions antérieures lorsqu’elles nous semblaient présenter des variations intéressantes. »
Le fonds anarchiste n’a pas dû être pour eux une variation intéressante et l’on comprend mieux lorsqu’ils poursuivent :


« Nous disons notre reconnaissance à Madame Michelle LOI qui a bien voulu relire notre traduction et nous a donné de précieux conseils. »
On peut lui faire confiance à Michelle LOI pour gommer justement le fonds anarchiste, elle qui, pro-chinoise bornée, écrivait en 1974 dans Libération à propos de la sortie du livre de Simon LEYS Ombres chinoises :


« Mais quand on travaille dans et pour « Libé », comment peut-on tenir le crachoir aux agresseurs de tout ce que la vraie gauche, la presque gauche et la gauche de la droite (sic !) comporte d’admirateurs de la Chine, acceptant la responsabilité de mettre sous les yeux du grand public non averti une caricature de la Révolution Culturelle, un des évènements de notre temps les plus riches de sens pour tout le monde ? »
On note également que sur la troisième de couverture du Jardin du repos il est présenté comme « un compagnon de route du mouvement communiste » et que depuis 1948 il avait définitivement abjuré - admirons au passage la connotation religieuse - l’anarchisme.

Seule Marie-José LALITTE, traductrice de Nuit glacée qualifie Emma GOLDMAN de « mère spirituelle » de PA Kin avec ce commentaire en note : « Emma Goldman, 1869-1940, éminente anarchiste américaine. Son nom n’est plus mentionné dans les rééditions des œuvres de PA Kin après 1949. »

C’est toutefois la parution de la traduction française de Famille qui lui permet de revenir cinquante après en France, en mai 1979, à la tête d’une délégation d’écrivains et de critiques chinois. Et il y retourne à nouveau en septembre 1981 à l’occasion du 45° congrès du Pen Club. Le voilà au faîte des honneurs. Président de l’ « Association des Ecrivains Chinois » depuis décembre 1981, il est alors considéré depuis la mort de MAO Dun en mars 1981 comme le plus grand écrivain chinois contemporain vivant et son nom sera prononcé plusieurs fois au cours des années 80 pour l’attribution du Prix Nobel de littérature qui n’a, à ce jour, toujours pas couronné d’écrivain de nationalité chinoise puisque GAO Xingjian, en 2000, l’a reçu en tant que citoyen français.

Toujours est-il qu’après avoir publié entre 1928 et 1948 vingt romans, treize recueils de nouvelles et de contes, cinq écrits de voyages et douze volumes d’essais, il n’a plus écrit depuis la moindre œuvre de fiction, seulement quelques oeuvrettes de circonstance et de commande jusqu’à ce qu’il s’attelle enfin au début des années 80, au sortir de la Révolution Culturelle qui l’a tant éprouvé, à la rédaction de ses Mémoires.

Intitulées Au gré de ma plume, elles ont été publiées en cinq volumes, dont l’un a été traduit en français et publié en 1992 aux éditions « Littérature chinoise ». Dans la préface, il indique :


« Je livre mes pensées et réflexions comme elles me viennent, tout simplement, sans plan décidé à l’avance… J’écris simplement pour exprimer mes sentiments. Lancé par hasard dans la littérature, je me suis formé en écrivant. »
Il apparaît ainsi comme un adepte de la transcription de ce qu’il voit et ressent directement de l’expérience et non de l’imagination :


« La vie est vraiment la source de toute réalisation artistique, et la seule source…Une œuvre littéraire reflète la façon dont l’écrivain comprend la vie. »
Il revient également dans ses Mémoires sur l’origine de son nom de plume. Jeune militant anarchiste dans les années 20 à Chengdu, la capitale du Sichuan, il signait ses articles de son nom de famille , LI Fei kan. Mais lors de la rédaction de son premier roman Destruction, pendant son séjour en France en 1927-28, il pensa utiliser un nom de plume afin de distinguer ses activités de militant politique de celles d’écrivain. Toutefois, bien que les spécialistes de la littérature chinoise, comme MONSTERLEET ou HSIA, ainsi que sa biographe, Olga LANG, estiment que PA (ou BA) est la première syllabe de BAKOUNINE, et KIN la dernière de KROPOTKINE, lui-même s’en est défendu en affirmant que BA était un hommage à son ami BA Enpo, et si KIN faisait effectivement référence à KROPOTKINE, ce n’était pas par volonté politique mais simplement parce qu’à ce moment-là il traduisait son livre majeur L’Ethique et que Kin était un caractère facile à retenir. Angel PINO, le meilleur connaisseur français de l’œuvre de PA KIN abonde dans ce sens avec l’article, qu’il veut « définitif », publié à ce sujet dans le numéro 2 de la revue Etudes Chinoises de l’année 1990, « Ba Jin, sur l’origine d’un nom de plume ». Pour ma part, je n’en serai convaincu que si l’on retrouve un texte publié sur la question par PA KIN lui-même et datant d’avant 1949…


En tout cas cette dernière période de sa vie, que l’on pourrait qualifier de « Sérénité retrouvée », le voit tout de même adresser en 1989 son « Salut aux étudiants du Printemps de 1989 », ce charbon ardent qui a embrasé toute la société civile urbaine avant d’être broyé dans le sang sous les chenilles des chars de la place Tian’anmen. Mais depuis plus de dix ans, alors qu’il aura 100 ans au mois de décembre, il vit reclus sous la « garde » vigilante de sa fille. Son testament politique pourrait être son hommage à SHEN Congwen, décédé en 1988, et qui avait choisi, lui, le silence après l’avènement du régime communiste en 1949 : A la mémoire d’un ami, publié en 1992 aux éditions des « Mille et Une nuits » est un grand texte sur le refus de l’intellectuel face au pouvoir.

Centenaire malgré lui, PA Kin est depuis quelques années réduit à l’état végétatif, anémié par la vieillesse et la maladie. Rivé sur son lit d’hôpital à Shanghai, maintenu sous perfusion, il n’en peut plus de cette vie qui s’étire à n’en plus finir. « La longévité est un châtiment » aurait-il marmonné. Oui, PA Kin réclame l’euthanasie, dernière leçon de courage d’un homme dont la vie se sera confondue avec ce XX° siècle qui aura vu se lever tant d’espoirs pour engendrer autant de désillusions.

Mais ne désespérons pas pour autant de l’avenir ! Les idées anarchistes restent plus que jamais d’actualité. A nous de les mettre en pratique.
kuhing
 


Re: Anarchisme en Chine, PA Kin ...

Messagede bipbip » 03 Juil 2015, 11:56

Les martyrs anarchistes de Changsha

Court texte sur la participation active de deux militants anarchistes à l’émergence du mouvement ouvrier organisé en Chine, dans la région de Changsha, au tout début des années 1920 et sur leur exécution par un seigneur de la guerre lié aux capitalistes locaux.

Les martyrs anarchistes de Changsha, Chine 1922, pdf (38,7 KiB, 79 hits) : http://ablogm.com/cats/2015/06/12/les-m ... -changsha/

http://ablogm.com/cats/2015/06/12/les-m ... -changsha/
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Re: Anarchisme en Chine, PA Kin ...

Messagede Pïérô » 17 Sep 2017, 02:47

Lausanne, mardi 19 septembre 2017

Histoire de l'anarchisme en Chine

à 19h, Centre International de Recherches sur l'Anarchisme
CIRA, Avenue de Beaumont 24, CH-1012 Lausanne, Suisse

A travers trois textes choisis pour l'occasion, la discussion propose de revenir sur l'histoire du mouvement anarchiste en Chine, remettant à la fois en question l'historiographie traditionnelle de l'anarchisme et l'historiographie traditionnelle de la Chine.

http://www.cira.ch/General/actualites
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Re: Anarchisme en Chine, PA Kin ...

Messagede bipbip » 27 Nov 2017, 20:27

Petite histoire de l’anarchisme chinois - partie 1/4

Qui étaient les anarchistes chinois ?
Par Agathe Senna.

Premier épisode d’une petite série consacrée à l’anarchisme chinois. Ces petits articles sont des aperçus historiques, loin d’être exhaustifs, dont l’objectif est d’essayer de sortir des poubelles de l’Histoire un moment politique important. Pour commencer, un premier résumé général et chronologique… Dans les prochains articles, des sujets plus précis seront explorés (He Zhen, paroles d’une anarcho-féministe chinoise ; la pensée politique de Ba Jin ; censures et réécritures). Aussi, c’est important de retenir qu’ici on ne parle que de l’histoire de l’anarchisme dans la première moitié du XXe (où l’on en trouve des traces importantes), et non de l’anarchisme chinois en général, ou de ses influences, après 1949 et aujourd’hui. Ce qui ne veut pas dire que ce mouvement et ses idées « n’existent plus »…

« Ce dont, oui, nous sommes sûrs aujourd’hui, c’est que l’anarchisme n’est pas un mot utopique de notre langage, comme d’aucuns veulent le supposer. Il ne l’est pas parce que dans les premières années de ce siècle, quand le mouvement intellectuel de tendance libertaire acquit sa puissance extraordinaire, l’anarchisme contribua, plus que nul autre, par ses efforts et ses initiatives, à créer un large mouvement d’idées » (CJ Tien) [1].

Vous avez entendu parler de la révolution russe, de Bakounine, d’Emma Goldman, de Sacco et Vanzetti ? Mais avez-vous entendu parler de Li Shizeng, de Liu Shifu, de Huang Lingshuang ?

On vous propose un retour dans le temps, vers ce qui a été un mouvement politique et intellectuel important de l’histoire contemporaine chinoise : le mouvement anarchiste de la première moitiédu XXe siècle.

Mais, d’abord, quel intérêt y a-t-il donc aujourd’hui à parler de l’anarchisme et des anarchistes du XXe siècle chinois ? L’histoire de l’anarchisme, en Chine et ailleurs, est une histoire contestataire, une histoire qui défie l’Histoire traditionnelle et orthodoxe, et à ce titre, elle permet de remettre en question les récits téléologiques et hégémoniques, les récits de ceux qui cherchent à fonder leur légitimité politique dans l’histoire.

Dans le contexte du XXe siècle chinois, l’histoire de l’anarchisme permet d’ouvrir une fenêtre sur des questions et des événements délibérément supprimés, relégués ou transformés dans le « récit national » par l’historiographie marxiste chinoise. C’est avec la mort de Mao en 1976 et le début de remise en question de la Révolution culturelle que s’est ouverte une brèche dans cette historiographie [2], et que les premières recherches sur la question ont vu le jour. Pourquoi cette histoire, alors, dérange-t-elle ?

Historiquement, ce serait là l’origine de l’idéologie de la gauche radicale en Chine : bien avant la naissance du Parti communiste en 1921, et sa montée en puissance. L’anarchisme chinois a formulé un ensemble d’idées critiques, un discours révolutionnaire, un discours de justice sociale : terreau qui permettra aux Communistes, à de nombreux égards, de prendre racine plus tard. L’influence du mouvement est immense. C’est aussi le premier grand mouvement internationalisé en Chine, et les nombreuses correspondances, traductions, et voyages des anarchistes chinois en témoignent. Les anarchistes chinois, à l’instar de Li Shizeng ou de Wu Zhihui, représentent le passage du lettré classique à l’intellectuel, du fait de leur maîtrise de nombreuses langues, de leur insertion dans un réseau et un débat d’idées qui transcendent les frontières nationales, et du fait de la pluralité de leurs influences politiques et culturelles.

Replonger dans ce mouvement permet de redécouvrir les idéaux démocratiques dont celui-ci, parmi les courants socialistes concurrents dans l’histoire révolutionnaire chinoise, a été le fer de lance. La critique virulente de toutes les formes d’autorité et d’oppression –que ce soit le féodalisme, le patriarcat, l’impérialisme ou le capitalisme. Dans le « Manifeste de la Société Anarcho-Communiste » de Shifu (1914), on peut lire que l’objectif est de : « créer une société sans propriétaires fonciers, sans chefs de famille, sans dirigeants, sans police, sans cours de justice, sans loi, sans religion, sans mariage ». Pour cela, explique-t-il, il faut instiller les idées anarchistes dans la société, et organiser le renversement du pouvoir en place.

L’anarchisme remet en question le cloisonnement idéologique dans lequel s’est trouvé plus tard enfermé le socialisme en Chine – le « socialisme » étatique et autoritaire du Parti Unique [3].

Dans les années 20, certains anarchistes, et en particulier les anarcho-communistes, deviennent rapidement des « ennemis » du Parti Communiste, et des critiques visionnaires des méfaits du Marxisme Léninisme, en Chine et ailleurs. Lu Jianbo, en 1927, prône, contre le communisme d’Etat et le communisme doctrinaire, un « rejet de tous les partis politiques », « rejet de la centralisation », « refus de la dictature du prolétariat », l’abolition des structures oppressives à toutes échelles et de la coercition comme outil de maintien de l’ordre.

Un mouvement antiautoritaire

Le mouvement anarchiste chinois naît dans les années 1905-1910. Des années d’effervescence politique et culturelle. Le mouvement anarchiste chinois, comme ailleurs, est divers : anarcho-communisme (Liu Shifu), anarchisme agrarien (Liu Shipei), anarcho-individualisme (Qu Qianzhi), anarcho-féminisme (He Zhen), anarcho-syndicalisme (Wu Kegang)… Ces courants se croisent parfois, s’entrechoquent souvent. Cela explique aussi pourquoi les sources dans lesquelles puisent les anarchistes sont diverses : textes taoïstes ou issus du bouddhisme pour les uns, Kropotkine et Elisée Reclus pour les autres, événements contemporains, littérature… Souvent des influences diverses et croisées, ce qui nous permet ici de rappeler que l’anarchisme chinois n’est en rien une « importation » d’une « pensée politique occidentale », comme on peut l’entendre parfois… L’anarchisme chinois est un mouvement avec ses spécificités, ses événements, ses personnages, ses périodiques.

Si le courant anarchiste se revendique aussi sans doctrine et sans canon, les anarchistes chinois semblent concentrer leur intérêt autour de l’expression d’une éthique individuelle et collective. Ils formulent un rejet commun et construit de l’autorité, du gouvernement et de la famille, dans la lignée du mouvement du 4 mai [4] et du mouvement pour la Nouvelle Culture.

« L’anarchisme est l’idéal et l’idéologie de la classe exploitée », écrit Ba Jin [5]. « L’anarchisme est la négation de l’Etat, négation de l’accaparement individuel des biens de la société, négation de toute autorité », écrit-il dans « Les principes de l’anarchisme » (1929). Dans la lignée de Proudhon et de Kropotkine, il affirme la nécessité de renverser l’Etat et d’abolir la propriété privée. Et à propos de l’Etat, « il se contente de nous massacrer, de nous humilier, de s’allier aux capitalistes pour massacrer les pauvres et nous voler », « tous les gouvernements sont basés sur la terreur » [6].

Pour lui, la révolution en Chine sera forcément liée, soit provoquée par, soit provoquant, « une grande révolution mondiale ». « A mon avis il n’y aura jamais de paix tant qu’un pays qui compte quatre cent millions d’habitants sera opprimé et exploité » [7], écrit-il en 1928.

L’anarchisme devient dans les années 20 un phénomène national et rassemble nombre d’intellectuels et d’étudiants. Des groupes d’entraide entre étudiants et ouvriers voient le jour dans les villes, avec des cours dispensés dans les usines, et des programmes d’étude qui allient travail manuel et intellectuel. Dans les campagnes ont lieu diverses expérimentations, notamment au sud de la province de Fujian, où se forme alors une communauté indépendante basée sur des principes « anarchistes » et « révolutionnaires » [8]. Les anarchistes chinois fondent les premiers syndicats ouvriers, particulièrement autour de Canton, où l’on en compte une quarantaine dans les années 1915. Entre 1905 et 1923, il y aurait eu environ 70 périodiques et journaux anarchistes en langue chinoise, et 92 sociétés anarchistes auraient vu le jour en Chine continentale entre 1919 et 1923 [9].

Le mouvement anarchiste chinois est pluriel. On distingue plusieurs « centres » ou « groupes », notamment ceux de Paris, de Tokyo ou de Canton mais aussi le groupe du Sichuan, le groupe du Hunan, qui gravitent autour de sociétés, publications et manifestes. On distingue également deux grands moments : une première génération, active de 1905 à 1915 environ, c’est-à-dire avant la mort de Liu Shifu et l’interdiction de l’anarchisme en Chine, puis une seconde génération, qui émerge dans les années 1915 avec la mouvance de la Nouvelle Culture et du 4 mai et se délite dans les années 30-40 avec la montée des tensions entre Communistes et Nationalistes.

La première génération d’anarchistes chinois se forme autour de groupes à Paris et à Tokyo. Menée par Wu Zhihui, Li Shizeng et Zhang Jingjiang, autour du journal Xin Shiji (Le Nouveau Siècle) elle œuvre pour la divulgation en chinois des écrits des grandes figures de l’anarchisme. Au même moment naît le groupe de Tokyo, autour de Liu Shipei et de He Zhen, qui publient également un journal,Tianyi bao(Principes naturels) [10]. Alors que les articles du Nouveau siècle sont davantage tournés vers les débats et dissensions théoriques,Principes Naturels s’intéresse plutôt aux conditions de travail, à la condition des femmes et de la paysannerie chinoise. En Chine, Canton constitue la principale place forte de l’anarchisme, et plus précisément de l’anarcho-communisme, avec Liu Shifu et la création de la Xinshe (Société de la conscience) en 1912. Liu Shifu est considéré comme un des « pères » du mouvement anarchiste chinois, membre du Corps des Assassins Chinois, groupe terroriste visant à renverser le pouvoir, et fondateur de plusieurs sociétés secrètes et journaux [11].

Cette génération réfléchit principalement aux réformes de l’éducation et de l’organisation sociale, et effectuent des travaux sur les structures économiques et structures du travail, avec des essais et articles, mais aussi des mises en pratique, comme à Paris, en 1912, la Liufa qingong jianxue hui (La Société Travail-Etude).

La seconde génération naît avec le mouvement du 4 mai. La plupart des anarchistes de cette génération, à l’instar de Ba Jin, furent introduits à l’anarchisme par les textes de Kropotkine ou de Liu Shifu. Parmi ces nouveaux venus, Bi Xiushao, Zhu Qianzhi, Qu Taijun, Zheng Peigang, Huang Lingshuang, entre autres.

Cette deuxième génération se distingue par la généralisation de la réflexion sur les structures oppressives et répressives dela société. Elle s’attaque à toutes les formes d’autorité : « ce que nous voulons dire par « autorité » n’est pas seulement le militarisme de l’Allemagne ou de l’Autriche, ou le « surhomme » de Nietzsche, mais aussi les politiques, la religion, la loi, et le capitalisme, tout qui empêche la réalisation du bonheur et de la liberté dans nos sociétés » écrit Huang Lingshuang [12]. Le syndicalisme est une composante majeure des réflexions de cette seconde génération, les anarchistes organisant avec les ouvriers de grandes grèves, comme celle des usines de textile de Changsha en 1921. Les anarchistes se font aussi connaître via l’organisation de grands rassemblements du Premier Mai.

Dès les années 1920, mais surtout aux abords des années 1930, les controverses entre anarchistes et communistes, et notamment entre anarcho-communistes et marxistes, modèlent le débat et radicalisent les positions. En 1925, après l’incident du 30 mai à Shanghai [13], le Parti Communiste passe de 1000 à 50 000 adhérents, et prend de fait l’ascendant sur la classe ouvrière. Selon Ba Jin, c’est le manque de cohésion et d’organisation du mouvement anarchiste, et le fait que ce ne soit pas un parti constitué dans le jeu des partis politiques, qui, face aux Communistes, mène à son délitement progressif [14].

Malgré la répression et l’interdiction du mouvement anarchiste, ils continuent leurs activités dans les années 30, notamment à Shanghai, Canton et Nanjing ; à Nanjing se créé en 1931 la Ligue Anarchiste Orientale autour d’anarchistes chinois, japonais, coréens et vietnamiens. A la faveur des événements de 1936-1937 en Espagne, les anarchistes chinois se réorganisent sous la bannière du « Coq qui chante dans la nuit », et s’attèlent à propager leurs idées en organisant manifestations de soutien aux travailleurs espagnols et distributions de brochures [15].

Le destin de la seconde génération fut partagé. Il semble qu’en 1949, lorsque le Parti Communiste accéda au pouvoir, certains accueillirent la « libération » communiste avec plus de sympathie que de rejet. Mais beaucoup, une large moitié selon les estimations de Peter Zarrow [16] d’auteurs ou penseurs anarchistes importants auraient fui la Chine après 1949 : Huang Lingshuang, Liang Bingxian, Wei Huilin… Tous finirent leurs jours à Hong Kong, Taïwan, ou aux Etats-Unis. Certains se rangèrent, d’autres, comme Lu Jianbo, se turent. Zhu Qianzhi devint maoïste et Huang Lingshuang se rapprocha du parti.

L’histoire de l’anarchisme en Chine remet donc à la fois en question l’histoire traditionnelle de l’anarchisme – souvent très occidentalo-centrée, autour de l’Italie, la France, l’Espagne – et l’histoire « admise » de la Chine [17]– dont le canon omet bien souvent la mémoire du mouvement anarchiste.

Les anarchistes chinois, de fait, s’insèrent dans le réseau global et transnational d’échanges, de débats et d’idées anarchistes. Etudier ce réseau en décloisonnant l’historiographie et ouvrir la possibilité d’une histoire transnationale semble nécessaire pour mieux comprendre ce qu’a été le mouvement anarchiste au début du XXe siècle [18].Plonger dans l’histoire, creuser, fouiller, pousse alors à s’interroger sur la manière dont on « fait » l’histoire.


[1] Septembre 1964. « CJ Tien » serait le pseudonyme de l’anarchiste chinois Ma Schmu. Extrait traduit par Angel Pino, « Li Peigan et ses traductions de littérature anarchiste », A contretemps numéro 45 (2013).

[2] Trois ouvrages majeurs ont été écrits sur le sujet, publiés en anglais et aux Etats-Unis, non encore traduits en français. Ceux-ci abordent une grande diversité de sujets et proposent des thèses différentes, mais demeurent des références en la matière. Il s’agit de The Chinese Anarchist Movement, largement descriptif, de Robert Scalapino et George Yu, publié en 1961, Anarchism in the Chinese Revolution, d’Arif Dirlik, publié en 1991, qui formule la thèse la plus stimulante et la plus forte, ainsi que Anarchism and Chinese Political Culture, de Peter Zarrow, publié en 1990, qui fournit un nombre impressionnant de détails mais dont les analyses restent assez faibles théoriquement. En Chine, depuis les années 80, un regain d’intérêt a également été porté à l’histoire de l’anarchisme, avec notamment un volume conséquent publié en 1989.

[3] De manière générale, la tension entre le socialisme hégémonique – ici le communisme d’Etat – et l’anarchisme, dans l’historiographie, est récurrente, et s’observe partout où les courants socialistes ou communistes ont tenté de réécrire l’histoire. On pourra se borner au seul exemple de l’ouvrage de Voline,La révolution inconnue, où celui-ci entreprend d’écrire une histoire des soviets et de la révolution russe à contre-courant de l’historiographie traditionnelle marxiste ; il écrit, « même si les socialistes apprenaient les faits et voulaient en tenir compte, il leur faudrait avouer qu’ils n’y furent pour rien et qu’ils surent seulement mettre à profit, beaucoup plus tard, le fait existant ». Cette citation est particulièrement éclairante quant à son écho avec la situation des premiers mouvements ouvriers et syndicats en Chine.

[4] Mouvement du 4 mai 1919 : mouvement, majoritairement étudiant, qui s’oppose aux décisions du traité de Versailles et aux « 21 conditions » posées par le Japon au gouvernement chinois, mouvement anti-impérialiste et dans lequel la littérature socialiste et anarchiste a joué un grand rôle. Grèves, boycotts, meetings, c’est le premier mouvement de masse, et l’avènement d’une jeunesse intellectuelle engagée.

[5] « L’anarchisme et la question pratique » (1927).

[6] « Le syndicalisme révolutionnaire » (1924).

[7] La Chine souterraine (1928). Traduction Angel Pino. Cette remarque est toujours aussi pertinente, au détail près que la population chinoise a légèrement augmenté depuis.

[8] Gandini (1997).

[9] Arif Dirlik,Anarchim in the Chinese Revolution(1991).

[10] Nous reprenons ici la traduction consacrée de ce journal, « principes naturels », bien que la traduction en anglais soit « natural justice ».

[11] Edward Krebs,Shifu, the soul of Chinese anarchism(1998).

[12] Huang Lingshuang (1917).

[13] La police britannique tire sur des milliers d’étudiants et ouvriers rassemblés pour protester contre la répression des grèves et les conditions de travail dans les usines textiles japonaises à Shanghai.

[14] Ces facteurs sont d’ailleurs détaillés et explicités par Ba Jin dans ses articles de 1927, et dans son introduction Du Capitalisme à l’anarchisme.

[15] Un groupe tenta même de rejoindre l’Espagne, mais ne put débarquer à Marseille ; ils repartirent donc vers l’Asie, plus précisément vers le Vietnam où ils fondèrent le premier groupe anarchiste vietnamien.

[16] PeterZarrow,Anarchism and Chinese political culture(1990).

[17] L’historiographie de la Chine étant encore aujourd’hui marquée par la réécriture,et une forme dem émoire sélective, surtout quant au discours sur la « révolution » chinoise.

[18] Batman, Constance ; Berry, David (2010). New perspectives on Anarchism, Labour and Syndicalism : the Individual, the National and the Transnational. Cambridge Scholars Publishing. Une nouvelle tendance dans l’historiographie de la pensée politique, qui cherche à dépasser les conceptions et contextes nationaux, en ouvrant la possibilité d’une « histoire transnationale », qui semble plus pertinente pour comprendre les mouvements et modalités d’organisation de l’anarchisme dans l’histoire. David Barry définit ainsi les traits de cette nouvelle historiographie dans le cas du mouvement anarchiste, qui résume les sujets abordés ci-dessus : « les influences croisées internationales, les connections personnelles, la carte globale du syndicalisme, et le rôle des liens informels via les déplacements, le journalisme ou encore la traduction d’écrits théoriques ». Cet angle cherche à montrer que les écrits, événements et figures anarchistes ne sont jamais cantonnés à un quelconque cadre géographique, et on serait même tenté de dire, historique, notamment lorsqu’au XXe siècle, les références au XIXe sont omniprésentes. Séparer l’histoire locale, nationale et internationale comme des poupées russes n’aurait clairement pas de sens, et serait même faux.


et photos https://lundi.am/Petite-histoire-de-l-a ... partie-1-4
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bipbip
 
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Re: Anarchisme en Chine, PA Kin ...

Messagede bipbip » 13 Jan 2018, 18:23

Petite histoire de l’anarchisme chinois - partie 2/4

Cet article fait suite à la présentation de l’anarchisme chinois que nous avions publiée il y a quelques semaines. Cette semaine, Agathe Senna nous présente He-Yin Zhen (1884 - ca. 1920), essayiste et théoricienne féministe et anarchiste.

He-Yin Zhen : paroles d’une anarcho-féministe

par Agathe Senna.


« En Chine, depuis la nuit des temps et jusqu’à aujourd’hui, c’est un système profondément inégalitaire qui a été instauré, un système de maintien de femmes-esclaves. Depuis les temps les plus reculés, lorsque les hommes posent les yeux sur les femmes, c’est avec le même regard qu’ils contemplent les esclaves et les servantes » [1].

He-Yin Zhen 何殷震 (1884 - ca. 1920), essayiste et théoricienne féministe, est l’auteure de plusieurs textes majeurs, parus entre 1907 et 1908 dans l’organe anarchiste Tianyi 天義, en français Justice Naturelle [2], dont elle est l’éditrice. Si on devait la situer dans le contexte intellectuel de l’époque, on retiendrait qu’elle était membre du groupe anarcho-communiste de Tokyo et membre de la première génération anarchiste chinoise [3], épouse de l’anarchiste Liu Shipei – l’anecdote veut d’ailleurs que ses écrits aient longtemps été attribués à son mari.

Si elle choisit de se faire appeler He-Yin Zhen, c’est en accolant de manière inédite le nom de famille de son père et celui de sa mère, faisant ainsi un pied-de-nez à l’histoire et aux politiques patriarcales qui donnent seule priorité à celui du père et du mari [4]. Cent ans plus tard, ses écrits n’ont rien perdu de leur justesse et de la pertinence de l’appareil critique d’analyse de l’oppression des femmes (nüzi shouzhi女子受制).

Le féminisme radical est une lutte pour l’émancipation totale

He-Yin Zhen dissèque la construction simultanée et conjointe de l’oppression des femmes dans tous les domaines. Culturellement, politiquement, socialement, économiquement, elle part du constat que les femmes sont des esclaves quand les hommes sont maîtres, les femmes chosifiées quand les hommes sont humanisés [5]. C’est ce déséquilibre, cette distinction, qui met son empreinte dans tous les aspects de la vie, qu’elle nomme « nan-nü » 男女, littéralement « homme-femme », ou « masculin-féminin », un dualisme fondamental qui crée artificiellement des catégories et assigne des places.

La lutte pour l’émancipation des femmes n’est en rien, selon elle, une lutte à part entière, distincte d’autres luttes d’émancipation [6]. En effet, cette lutte ne vise pas seulement la fin de leur oppression, mais la fin de toutes les oppressions, c’est-à-dire la justice. Cette lutte n’est donc pas distincte de la lutte révolutionnaire totale, au sens de, dans tous les domaines, sans quoi elle ne viserait qu’à une justice partielle. Notamment, comme elle l’explique dans La révolution économique et la révolution des femmes (décembre 1907), la révolution des femmes doit aller de pair avec une révolution économique, un renversement complet du mode d’organisation du travail, et du système social hiérarchisé et autoritaire.

Dans ses textes, He-Yin Zhen s’adresse directement aux femmes comme lectrices et actrices, en les apostrophant : l’émancipation des femmes, justifie-t-elle, doit se faire par elles-mêmes. Elle appelle les femmes à être actrices de la révolution, car les hommes ne sauraient faire la révolution à leur place [7]. La révolution totale, poursuit-elle, doit être menée par les femmes.

L’émancipation, selon elle, ne saurait non plus emprunter des voies institutionnelles. Elle juge les appels des réformistes de l’époque insuffisants dans la mesure où, appelant dans les discours à des « droits égaux », ils ne se débarrassent jamais de l’oppression mais appellent seulement à en changer la nature. Elle prend l’exemple de la populaire injonction à « l’indépendance économique » des femmes ; pour elle, une femme à qui l’on permet d’être indépendante économiquement, signifie simplement qu’on la fait entrer dans la classe ouvrière, rejoindre ceux qui travaillent pour un salaire moindre. Non seulement celle-ci n’est pas actrice de son émancipation, mais son champ d’action et de liberté ne s’en trouve nullement étendu, sa force de travail est achetée comme celle des hommes de la classe ouvrière [8]. Son féminisme radical se détourne de ces revendications timides.

Aussi, même si des femmes parvenaient à rejoindre le gouvernement et les institutions – ou si, dans une moindre mesure, elles parvenaient à participer en votant dans un régime démocratique et pouvaient y être élues – elles ne feraient que rejoindre l’élite dirigeante et s’allier aux hommes en tant que force répressive. C’est pourquoi, la domination du peuple par un gouvernement et la domination des femmes par les hommes étant intrinsèquement liés, les deux doivent être rejetés d’un bloc, sans chercher à acquérir le privilège de rejoindre l’un des deux groupes. Elle voit donc des limites aux mouvements féministes européens de son époque, notamment les mouvements des suffragettes, qui manquent selon elle de cette analyse socioéconomique radicale qui permettrait de faire toute la lumière sur les rouages patriarcaux du capitalisme moderne.

« Souvenez-vous que l’objectif de la lutte des femmes n’est ni plus ni moins la réalisation de la justice universelle, pour tous. Notre but n’est pas de nous venger auprès des hommes pour tous les maux qu’ils nous ont infligés au cours des ans, ni de les soumettre et les faire obéir à la loi des femmes » [9]. Les femmes ne sauraient prendre la place des dominants, pour quelque objectif que ce soit, explique-t-elle dans le Manifeste féministe [10](juin 1907).

Si la revue s’appelle Justice naturelle, c’est que pour elle, ce sont les droits qui sont dans la nature, et non la distinction « nan-nü ». Comme Li Shizeng, elle considère que l’inégalité est le résultat d’un mécanisme d’oppression construit, qui aboutit à la constitution des femmes comme propriétés privées des hommes.

Mais alors que pour Li Shizeng l’oppression a des racines avant tout culturelles – ce qui coïncide avec sa vision plus large de l’éducation et de la réforme morale comme voie de la révolution (ce qui d’ailleurs l’empêche d’appeler les femmes à se libérer elles-mêmes, puisqu’il faut dans sa logique « réformer l’éducation » et la moderniser pour émanciper les femmes, les hommes demeurant donc dans cette optique les sujets actifs, et les femmes les objets passifs) – He-Yin Zhen analyse l’oppression comme le fruit d’un mécanisme alliant la domination économique à l’objectification des femmes. La famille est alors pour elle en quelque sorte l’unité la moins naturelle, en tant qu’unité économique basée sur la propriété privée et la division interne du travail, et en tant que telle, une révolution économique amenant l’émancipation des femmes amènerait aussi la remise en question de la structure familiale, ainsi que la condamnation sans appel de la polygamie, du concubinage et des arrangements économiques autour du mariage – celui-ci réduisant les femmes aux rangs de « prisonnières et esclaves » [11]. Dans le cadre familial, poursuit-elle, le fardeau d’élever des enfants retient les femmes en arrière et justifie les tentatives masculines de les cantonner au foyer. Les normes et les pratiques, montre-t-elle dans De la revanche des femmes, se renforcent mutuellement.

On peut alors lire l’extrait suivant comme un exemple de la création artificielle de l’inégalité sous le régime de distinction « nan-nü ». « Les femmes ont des devoirs, mais n’ont pas de droits. Se consacrer consciencieusement aux tâches ménagères (…), cette responsabilité en a été confiée aux femmes. Ils craignent également que les femmes interfèrent dans leurs affaires, alors ils ont aboli leurs droits naturels en édifiant la théorie selon laquelle elles n’ont rien à faire en dehors de leur foyer. (…) La conséquence de cette dernière théorie, est que les hommes se mettent en quête de connaissances, en condamnant les femmes à l’ignorance. Le droit des femmes au divorce est également aux mains des hommes. Les maris peuvent divorcer leurs femmes, mais les femmes ne peuvent divorcer leurs maris [12] ».

Ce processus construit de fait la catégorie même de « femme », par le mécanisme des lois, la division et répartition sociale des tâches et qualités, la tradition académique ou historique, ou encore les rites. Si elle utilise elle-même la catégorie de « femme » dans son analyse – avec toute la souplesse induite par la multiplicité des termes chinois employés pour référer à cette catégorie [13] – ce n’est pas sans commenter cette catégorie et son usage, dont la constitution même est la pierre angulaire de son travail. En effet, l’ambiguïté de l’emploi de cette catégorie réside dans le refus de l’auteure d’essentialiser les femmes, et pourtant l’urgence et la nécessité de leur émancipation, une lutte qui nécessite de nommer son objet et sa base. Mais pour He-Yin Zhen, il est clair que cette catégorie est réductrice et factice dans la mesure où les « femmes » ne renvoient à aucune réalité homogène et unifiée ; on ne peut, notamment, effacer les différences de classes parmi les femmes, qui sont autant de différentes réalités vécues et de possibles situationnels. Ainsi, par exemple, explique-t-elle, ceux qui appellent à une réforme par l’éducation – comme, se souvient-on, Jin Tianhe ou Li Shizeng – se heurtent à la réalité d’un accès inégal à l’éducation et au capital intellectuel – dans une lecture moderne, on pourrait penser ici à Bourdieu – qui entretiendrait les inégalités et ne mènerait nullement à l’émancipation des femmes en général – seulement à ce que certains se hissent au-dessus des autres.

Anarcho-communisme, antimilitarisme, et féminisme

Chez He-Yin Zhen, les trois mots ci-dessus sont synonymes, inséparables les uns des autres. D’abord, la liberté des femmes, leur émancipation, passe par la fin de leur assujettissement économique – c’est-à-dire leur impossibilité à survivre et se nourrir (shengji 生計) sans se soumettre et s’humilier. L’inégalité et leur assujettissement économique ne laissent aux femmes que peu d’options, dont la prostitution, le travail industriel, ou la servitude domestique.

Dans Du travail des femmes (juin 1907), elle écrit : si les femmes veulent vivre, elles n’ont donc pour seul choix que la déshumanisation, leur chute au rang de propriété privée. Si elles veulent empêcher leur esclavage, elles n’ont d’alternative, sinon de renverser le capitalisme. L’émancipation des femmes induit donc une remise en question du caractère marchand du travail et des relations sociales, et à plus forte mesure, de la dépendance à l’argent, qui rend inévitable que les choses comme les personnes soient considérés comme des biens et des propriétés. Les violences sexuelles et l’obscénité – dans une lecture moderne, on peut penser à l’hyper-sexualisation des corps féminins – sont, pour elle, les conséquences inévitables de cette transformation des personnes en biens, en choses, que l’on peut se procurer et évaluer par l’argent. « Les femmes en Chine aujourd’hui sont contrôlées par l’argent et par l’usage de la force brute qui découle elle-même du pouvoir de l’argent » (dans La révolution économique et la révolution des femmes, décembre 1907).

Peter Zarrow résume, « la libération des femmes dépend de la libération de tous. Les femmes sont opprimées de manière inédite, dans la mesure où la moitié de l’humanité est marginalité à cause de son sexe – mais les femmes ne sont pas opprimées avec des moyens inédits [14]. L’oppression prend racine dans le système économique injuste, et la solution est à trouver dans le système de partage pensé par l’anarcho-communisme » [15].

A maints endroits, notamment dans de longs passages de La question de la libération des femmes, elle développe son analyse de la domination et l’exploitation sexuelles des femmes, ainsi que la répression conjointe de leur sexualité, double constat qui la mène à réaffirmer que les interdits ne font qu’encourager les transgressions – dans la mesure où ils ne sont qu’un vernis de morale – de même que la chosification sexuelle des femmes ne fait que donner un fondement à la violence.

Dans un texte poignant intitulé, De l’antimilitarisme féministe, elle étend sa critique antiautoritaire à une analyse profonde et illustrée de la guerre et du conflit armé comme outil d’asservissement des peuples, dont les femmes sont les premières victimes.

Enfin, elle aborde aussi les facteurs culturels et « philosophiques » de l’oppression, ceux qui servent à justifier et entériner les décisions arbitraires prises contre les femmes. C’est cette fameuse opposition factice « nan-nü » et tout ce qu’elle induit, qui est dans sa ligne de mire : cette opposition ne sert qu’à étayer l’oppression en fondant des distinctions systématiques menant à l’instruction des catégories « homme » et « femme ». Elle examine avec un regard neuf et érudit les textes anciens, les classiques, notamment les canons confucéens dont elle excelle à percer la misogynie. Ce qu’elle démontre, c’est que l’influence de ces textes ne se limitent pas à la littérature mais qu’ils entretiennent un terreau d’idées, un fond culturel commun qui encourage et permet l’oppression des femmes. Elle s’attaque notamment aux mirages – tristement répandus de par le monde – de la chasteté, omniprésents dans la tradition, remarquant que des notions abstraites comme la « vertu » et la « pureté », suffisent pour justifier l’assassinat des femmes. Elle démasque également la misogynie dans la langue elle-même, remarquant par exemple que dans le caractère chinois « esclave », parmi d’autres, on reconnaît le caractère « femme » [16].

Cet arsenal culturel et conceptuel, toute une tradition académique de misogynie, sont donc mis à plat comme arrière-fond de la domination économique et de la violence systémique envers les femmes.

He-Yin Zhen regrette souvent le manque de sensibilisation des femmes à la question de leur oppression, souvent non conscientes – parce que maintenues comme telles – de leur situation. Or, leur visibilité comme la réussite de leur lutte dépendent de la prise de conscience, qui briserait enfin des centaines d’années de « passivité » face aux faits de la domination. « Comment pouvons-nous tolérer cette oppression, jour après jour, sans penser à résister ? » écrit-elle dans De la revanche des femmes (décembre 1907), un de ses textes majeurs au style à la fois vif et didactique, plongeant dans l’histoire, la géographie, l’actualité politique et la littérature, faisant état de sa connaissance encyclopédique en la matière.

Ainsi la lutte des femmes doit être menée par les femmes, avec les concours des hommes, mais non par eux. Elle résume ainsi l’objectif de cette lutte : « ce que nous voulons dire par égalité des sexes, n’est pas juste que les hommes n’oppressent plus les femmes. Nous voulons qu’aucun homme ne soit plus opprimé par un autre homme, ni une femme par une autre femme. Alors, les femmes doivent renverser l’oppression, forcer les hommes à abandonner leurs privilèges, pour devenir les égaux des femmes, et forger un monde sans l’oppression ni des femmes ni des hommes » [17]. Et c’est là, en dernière instance, la force de la pensée de He-Yin Zhen : non pas faire des femmes les égales des hommes, mais des hommes, les égaux des femmes. En quelque sorte, ne pas faire des femmes les dominants de demain, mais faire descendre de leur pied d’estale tous ceux qui prétendent à la domination.

Contre l’instrumentalisation de la lutte féministe

On l’aura compris, He-Yin Zhen dirige ses écrits contre « l’imposture » des réformistes et des opportunistes des droits des femmes.

Le contexte historique d’émergence de ses idées est celui d’un bouillonnement intellectuel et culturel en Chine, où s’entremêlent et s’élèvent les voix du socialisme montant sous tous ses avatars, radical, libéral, nationaliste, entre autres.

Or, elle développe ses idées d’une part en porte-à-faux avec le féminisme timoré des libéraux avides de réforme, et les discours nationalistes soucieux d’intégrer « le droit des femmes » au programme de « sauvetage » de la Chine « en péril ». Elle s’inscrit d’autre part en porte-à-faux avec ses camarades anarchistes pour lesquels « la question de la femme » est souvent secondaire, ou simplement un tiret parmi la liste des « points » de la révolution [18]. C’est donc cela qui fait la spécificité et la radicalité de ses écrits : son anarchisme la met en quelque sorte en porte-à-faux avec les uns, et son féminisme en porte-à-faux avec les autres.

En tant que féministe anarchiste, elle remarque avec ironie, « les hommes chinois adorent le pouvoir et l’autorité. (…) Leur intention n’est pas de libérer les femmes mais de les traiter comme leur propriété privée. Auparavant, lorsque les rituels traditionnels prévalaient, les hommes essayaient de se démarquer en les confinant au boudoir ; lorsque le vent tourna en faveur de l’européanisation, ils tentèrent de se démarquer en promouvant l’émancipation des femmes. C’est là ce que j’appelle la quête de distinction des hommes au nom de la libération des femmes » [19].

Son objectif est alors de développer « une critique systématique et globale des bases politiques, économiques, morales et idéologiques de la société patriarcale, en réponse aux agendas sociaux des hommes chinois progressistes qui mettent également en avant les droits des femmes » [20] - ajoutant à cet excellent résumé de Lydia Liu, Rebecca Karl et Dorothy Ko, que He-Yin Zhen écrit non seulement en réponse aux hommes progressistes, mais à tous les libéraux et adeptes des voies « institutionnelles » de la libération des femmes, ainsi qu’à tous ceux qui cherchent à instrumentaliser l’émancipation des femmes pour servir leurs propres agendas politiciens.

De la même façon, elle prévient contre le manipulation des idées révolutionnaires et leur instrumentalisation par divers factions cherchant à satisfaire leurs propres intérêts : ainsi dans la première partie de La revanche des femmes, s’insurge-t-elle contre la récupération nationaliste du combat antiautoritaire – plus largement, les gens qui se ruent pour « ramasser les miettes du discours nationaliste ». Elle rappelle que si le gouvernement doit être renversé, ce n’est parce que c’est un pouvoir étranger – en l’occurrence mandchou – et donc injuste, mais simplement parce que c’est un gouvernement, et que par nature, tous les souverains, et tous les gouvernements, imposent leur tyrannie sur le peuple. Elle poursuit, « tous les régimes de despotes doivent être renversés. Même lorsque un Etat despotique décide d’adopter une constitution ou de se transformer en Etat républicain, c’est la responsabilité de chacun d’entre nous de renverser le gouvernement qu’ils essaient d’établir. Pour mettre sur pied un gouvernement républicain, ils auraient recours à l’arsenal de domination politique ; et cet arsenal ne pourra que tomber entre les mains des hommes. Ce ne sera pas très différent du despotisme ».

Elle brise l’opposition factice dressée à son époque par les penseurs chinois aussi bien qu’occidentaux, en dénonçant d’un même élan la situation des femmes en Europe, aux Etats-Unis – où la femme serait prétendument « plus libre » - et en Asie. En effet, dit-elle, le sort des femmes n’y est guère plus enviable : les femmes, de choses et esclaves des hommes, deviennent des « outils de production de richesse ». Le système de production capitaliste ne laisse alors aux femmes que deux solutions : la servitude économique, ou la famine. Ce système, analyse-t-elle, force les personnes dans la misère et même profite de la misère des uns pour l’enrichissement des autres. Il n’y a là rien qui s’apparenterait à la « justice ».

He-Yin Zhen fait figure, à travers ces textes des années 1907-1908, de pionnière du féminisme chinois, et incontestablement une figure importante bien que passablement ignorée du féminisme en général. He-Yin Zhen défie les oppositions faciles, comme celle d’Occident et de non-Occident, de tradition et de modernité, en universalisant et en démasquant dans une variété de lieux, de temps et de domaines, la condition des femmes en tant qu’objectifiées et asservies par un mécanisme opérant de distinction qu’elle nomme « nan-nü ».

« Il n’y a pas de féminisme en Chine. C’est extérieur à leur culture », m’a-t-on un jour assuré. Non seulement cela est faux, mais cela met bien en évidence un défi majeur auquel se heurte aujourd’hui l’histoire du féminisme. Car le féminisme chinois fait face, comme d’autres courants marginalisés, à un double essentialisme : celui qui définit la Chine et « la pensée chinoise » comme une réalité statique et figée, et le féminisme comme modèle unique, « avatar d’une modernité occidentale normative » [21]. Mais partout et aussi longtemps qu’il y aura des oppresseurs, on trouvera toujours ceux et celles qui luttent contre ces oppressions ; ainsi semble-t-il utile de rappeler qu’aucune région du monde, ni aucune époque ou culture, n’a le monopole d’un mouvement d’émancipation. C’est donc dans l’optique de « décoloniser » l’histoire du mouvement féministe que l’on peut se tourner aujourd’hui vers les écrits de He-Yin Zhen.

Si l’on s’est tourné ici davantage vers ses écrits que vers sa biographie, c’est qu’il est nécessaire de réhabiliter He-Yin Zhen non seulement en tant que personnage historique, mais avant tout, théoricienne politique et essayiste féministe d’avant-garde.
• Version chinoise consultée :
Tian yi, heng bao. Wan Shiguo, Liu He (Lydia Liu). Zhongguo renmin daxue chubanshe, 2016.
• Version anglaise consultée (dont on est largement tributaire dans la compréhension et l’interprétation des textes ici, et qui a l’immense mérite d’avoir rendu ces textes accessibles à un public ne maîtrisant ni le mandarin, ni en l’occurrence le chinois classique) :
The Birth of Chinese Feminism : essential texts in transnational theory. Lidia H. Liu, Rebecca E. Karl, Dorothy Ko. Columbia University Press, 2013.
• Une version en langue française de la compilation de ces textes devrait paraître en janvier 2018, aux éditions de l’Asymétrie.


[1] Premières phrases du Travail des femmes (juin 1907). Ce que l’on traduit ici par « maintien de femmes-esclaves », est littéralement l’entrepôt ou conservation (xu) des domestiques ou servantes réduites en servitude (bi).

[2] Tian, signifiant littéralement « ciel », étendu à « nature », et « yi » signifiant « justice, moralité, principes ». Le nom de ce périodique est parfois rendu par le français principes naturels, mais il semble que dans le cadre de cet article, la traduction justice naturelle permet de mieux appréhender sa pensée – pour résumer grossièrement, c’est la justice qui est « naturelle » et l’injustice qui est fabriquée et justifiée par les hommes.

[3] Voir, pour plus de détails sur ce mouvement, les particularités de ce groupe et de la première génération, le premier épisode de la série d’articles, intitulé « qui étaient les anarchistes chinois ».

[4] Voir The Birth of Chinese Feminim, introduction, page 3. Dans le texte chinois, son nom est avancé de manière tout à fait inédite selon une mise en page verticale, avec He et Yin, ses deux noms, partageant une ligne l’un au-dessus de l’autre, suivis de son prénom, Zhen. Elle explique ce choix par l’analyse des structures « patrilinéaires » oppressives dans De la revanche des femmes, écrivant que l’imposition du nom du mari et du père n’est qu’un symbole et outil de la « conquêtes des hommes sur les femmes ».

[5] C’est la formule « 男为主而女为奴,男为人而女为物 », que l’on peut trouver au début du Manifeste des femmes, juin 1907. La structure de l’énoncé chinois permet de mettre en avant clairement le système de distinction, l’inégalité, à l’œuvre, par le système d’opposition binaire et rythmée des termes.

[6] De ce point de vue, le féminisme radical de He-Yin Zhen sanctionne également l’ineptie d’une définition du féminisme comme « doctrine de l’égalité » ; il y a dans ses mots le refus de l’insertion de cette idée d’émancipation dans un système social caractérisé par l’oppression. La fin de l’oppression des femmes doit être synonyme, et entraîner, la fin de toutes les oppressions.

[7] Première partie de La revanche des femmes.

[8] Notons que la première traduction en chinois du Manifeste du Parti Communiste a été publié en mars 1906 dans Justice Naturelle, lu par He-Yin Zhen, et influençant tout un courant de littérature et toute une génération d’anarcho-communistes.

[9] Première partie de La revanche des femmes.

[10] A ce titre, le terme « revanche » dans l’un des titres de ces articles, peut s’avérer trompeur, et ne saurait être trop mis en avant ; en effet, elle n’appelle pas à la vengeance, dans la mesure où cela contredit son appel à ne pas renverser les dominants pour prendre leur place, mais appelle à abolir même ce jeu de domination.

[11] De la revanche des femmes. Elle y dissèque tous les rites et traditions autour du mariage, ainsi que les inégalités qui y sont ancrées, par exemple la différence instaurée entre les hommes et les femmes dans le respect des deuils, ou encore des rites aux ancêtres. Les rites, inscrits dans les grands classiques, codifient la vie sociale et nomment les statuts, relations et obligations.

[12] Cité par Peter Zarrow, He Zhen and Anarcho-Feminism in China, Journal of Asian Studies, 1988, page 11.

[13] Comme lorsque l’on étudie des textes anarchistes du début du siècle, on trouve une prolifération de termes « flottants » qui permettent d’échapper à l’essentialisation et au cloisonnement de concepts statiques, dans la mesure où chaque auteur et chaque contexte joue à redéfinir le mot employé – ce qui par ailleurs complique considérablement la traduction. C’est par exemple le cas du mot « anarchisme », pour lequel on a recensé sur la période 1910-1920, plus de douze termes chinois différents.

[14] Ici, on utilise le terme « inédit » pour traduire l’idée d’« unique ».

[15] Peter Zarrow, ibid, page 8.

[16] En chinois, le caractère « esclave » est 奴 ; or, sur la gauche, on reconnaît le caractère « femme », sous forme de clé, qui s’écrit 女. Dans De la revanche des femmes, elle dresse une liste non-exhaustive des caractères désignant des statuts péjoratifs (servant, esclave, etc.) et exhumant l’humiliation et l’asservissement des femmes en plongeant dans l’étymologie et les textes classiques.

[17] Cité par Peter Zarrow, ibid, page 16.

[18] On peut penser ici à Liu Shifu ou à Bajin. Parmi les anarchistes de la première et seconde génération, la réflexion sur la réforme du mariage et de la famille est omniprésente, mais dans cette optique la question des femmes est alors abordée comme un aspect, un angle, de cette réforme globale.

[19] Extrait de Nuzi Jiefang Wenti, la question de la libération des femmes (1907), cité dans The Birth of Chinese Feminism, introduction, page 2. Cet extrait est particulièrement frappant à la lumière de discours actuels de certains mouvements et personnalités politiques, qui au nom des « droits de la femme » se permettent de parler en lieu et place des personnes concernées, pour servir leur programme nationaliste et xénophobe.

[20] The Birth of Chinese Feminism, introduction, page 3.

[21] Des travaux comme celui de Zahra Ali, sur les féminismes islamiques, sont à cet égard très instructifs et intéressants à mettre en parallèle avec l’histoire du féminisme chinois, au vu de ces préjugés et obstacles normatifs que rencontrent ces mouvements labellisés « non-occidentaux ». Les expressions entre guillemets sont tirées de l’introduction de l’ouvrage Féminismes islamiques, de Zahra Ali (2012).


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