Russie : Le mouvement anarchiste de 1905 et 1917 à nos jours

Re: Russie : Le mouvement anarchiste de 1905 et 1917 à nos j

Messagede bipbip » 15 Oct 2017, 14:12

Le "mirage du soviétisme" et la crise de l'anarchisme

partie sur une période tragique pour l'anarchisme. Les "soviet", c'est à dire les conseils ont fédérés une force révolutionnaire en russie qui va devoir faire face à la 1er guerre mondiale. Les bolcheviks profitent de ces évènement pour prendre le pouvoir. Les anarchistes les soutiennent partiellement, s'en méfie, et y sont finalement hostile après la révolte des marins de Kronstadt. Ce blanquisme à la sauce tartare décimera les rangs des anarchistes russes

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Messagede bipbip » 20 Oct 2017, 17:16

Tournée AL 1917-2017 : Les anarchistes, leur rôle, leurs choix

Dans plusieurs villes de France et de Belgique, on va débattre autour du dossier spécial d’Alternative libertaire sur 1917.

La Révolution russe – événement d’envergure planétaire dont on fête le centenaire cette année – ne se limite pas à un affrontement binaire entre tsaristes et bolcheviks.

Des forces politiques ont agi, à l’époque, pour proposer un autre modèle qu’une monarchie cruelle d’un côté, une dictature cynique de l’autre.

Le mouvement anarchiste s’est battu pour une démocratie fondée sur les soviets libres, et non inféodés au Parti communiste ; un socialisme fondé sur l’autogestion, et non sur l’étatisation totale de la vie économique.

En première ligne, mais minoritaires en 1917, les anarchistes et anarcho-syndicalistes s’efforcèrent de rattraper leur retard et de créer la surprise.

Nous raconterons comment.

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Tous les rendez-vous locaux auxquels participe AL :

À Montreuil (93), le vendredi 20 octobre, à 20 heures, à la Maison ouverte, 17, rue Hoche, avec la participation amicale du collectif Les Enfants de la nasse.

À Montpellier (34), le vendredi 27 octobre, à 19h30, au Barricade, 14, rue Aristide-Ollivier.

Au Mans (72), le mardi 31 octobre, à 20 heures, salle 1 de la rotonde de la Maison des associations, 4, rue d’Arcole. Avec Frank Mintz et Guillaume Davranche.

À Fougères (35), le mercredi 1er novembre, à 20 heures, au local autogéré Les Oiseaux de la tempête, 14, rue de la Pinterie.

À Rennes (35), le jeudi 2 novembre, à 20 heures, au bar Le Panama, 28, rue Bigot-de-Préameneu.

À Nantes (44), le vendredi 3 novembre, à 20 heures, salle de la mairie de Doulon, 35, bd Louis-Millet.

À Angers (49), le samedi 4 novembre, à 18h30, à la librairie Les Nuits bleues, 21, rue Maillé.

À Lyon (69), le vendredi 10 novembre, à 20h30, lieu à préciser.

À Rouen (76), le samedi 25 novembre, à 14h30, à la Halle aux Toiles, place de la Basse-Vieille-Tour, débat sur la Révolution russe coorganisé par AL et la FA.

À Orléans (45), en décembre (date à préciser), au cinéma des Carmes, 7, rue des Carmes.

http://www.alternativelibertaire.org/?T ... eurs-choix
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Re: Russie : Le mouvement anarchiste de 1905 et 1917 à nos j

Messagede bipbip » 28 Oct 2017, 15:48

L’anarchisme en Russie : une implantation profonde

Extrait de Octobre 1917, le Thermidor de la révolution russe, René Berthier, Editions CNT–Région parisienne. 2003.

Lorsque la révolution éclate, le mouvement ouvrier russe n’est pratiquement pas organisé. Les syndicats sont interdits, les militants traqués par la police. Les ouvriers qui travaillent dans l’industrie, très concentrée, n’ont pas de tradition et commencent à peine la lente élaboration vers une pratique et une théorie autonomes, qui ne peuvent être que le résultat de dizaines d’années de luttes et d’expérience. Les anarchistes russes furent les seuls à militer pour la révolution sociale avant octobre 1917, alors que les partis d’obédience marxiste, bolcheviks compris, entendaient se limiter à l’instauration d’une république démocratique bourgeoise.

« En 1917, les anarchistes furent, comme dans la révolution précédente, les seuls défenseurs de la révolution sociale. Ils se tenaient constamment et obstinément sur la voie de la vraie révolution sociale, malgré leur faiblesse et leur manque de préparation au point de vue organisation. En été 1917, ils aidaient invariablement, par la parole et par l’action, les mouvements agraires des paysans qui enlevaient les terres aux seigneurs. Invariablement, ils étaient avec les ouvriers lorsque, longtemps avant le “coup d’octobre”, ceux-ci s’emparaient, en différents endroits de la Russie, des entreprises industrielles et s’efforçaient d’y organiser la production sur les bases de l’autonomie ouvrière [1] . »

Il faut garder à l’esprit que le caractère « prolétarien » du mouvement révolutionnaire russe dans son ensemble doit être relativisé. A l’époque où en Europe occidentale, et en France en particulier, ainsi qu’aux Etats-Unis, entre 1890 et 1910, s’élabore dans le mouvement ouvrier industriel une doctrine et une pratique qui sera qualifiée d’anarcho-syndicalisme, cela fait peu de temps que les serfs ont été émancipés en Russie (1861). La classe ouvrière russe a fait son apparition dans les centres urbains, mais, à l’aube de la révolution, les ouvriers ne sont qu’environ trois millions.

[1] Répression de l’anarchisme en Russie soviétique, p. 31, éditions de la Librairie sociale, 1923.

doc PDF : http://monde-nouveau.net/IMG/pdf/Extrai ... Russie.pdf

http://monde-nouveau.net/spip.php?article302
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Re: Russie : Le mouvement anarchiste de 1905 et 1917 à nos j

Messagede bipbip » 07 Nov 2017, 22:21

Lyon vendredi 10 novembre 2017

Présentation-débat : "La Révolution russe, du côté des anarchistes

Dans le cadre du festival Novembre Libertaire Lyon 2017 : Présentation-débat autour du dossier spécial d’Alternative Libertaire

La Révolution russe – événement d’envergure planétaire dont on fête le centenaire cette année – ne se limite pas à un affrontement binaire entre tsaristes et bolcheviks.
Des forces politiques ont agi, à l’époque, pour proposer un autre modèle qu’une monarchie cruelle d’un côté, une dictature cynique de l’autre.
Le mouvement anarchiste s’est battu pour une démocratie fondée sur les soviets libres, et non inféodés au Parti communiste ; un socialisme fondé sur l’autogestion, et non sur l’étatisation totale de la vie économique.
En première ligne, mais minoritaires en 1917, les anarchistes et anarcho-syndicalistes s’efforcèrent de rattrapper leur retard et de créer la surprise. Nous vous raconterons comment.

Dans le cadre du festival Novembre Libertaire Lyon 2017 ,RDV le vendredi 10 novembre à 19h30 à la Librairie La Gryffe, 5 rue Sébastien Gryphe Lyon 7e. (intervention de Guillaume Davranche, auteur de Trop jeunes pour mourir)
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Re: Russie : Le mouvement anarchiste de 1905 et 1917 à nos j

Messagede bipbip » 10 Nov 2017, 22:29

1917-2017 : Le rôle des anarchistes pendant la révolution russe

« La révolution russe de 1917 a vu un énorme développement de l’anarchisme dans ce pays et de nombreuses expériences des idées anarchistes. Cependant, dans la culture populaire, la révolution russe n’est pas considérée comme un mouvement de masse faite par des gens ordinaires qui luttent pour la liberté, mais comme le moyen par lequel Lénine a imposé sa dictature à la Russie. La vérité est radicalement différente. La Révolution russe était un mouvement de masse dans lequel existaient de nombreux courants d’idées et dans lesquels des millions de travailleurs (ouvriers dans les villages et les villes ainsi que les paysans) ont essayé de transformer leur monde en un endroit meilleur. Malheureusement, ces espoirs et ces rêves ont été écrasés sous la dictature du parti bolchevik – d’abord sous Lénine, puis sous Staline. »* Pour en savoir plus sur le rôle des anarchistes et des communistes libertaires pendant la Révolution russe, une trentaine de personnes se sont réunies au Barricade le 27 octobre dernier à l’initiative d’Alternative Libertaire 34. Extraits.

Cet article ne parle ni de la révolte de Kronstadt, ni de la Makhnovtchina, mais s’axe sur la période 1905-1917.

1905 : la répression tsariste l’emporte sur l’agitation révolutionnaire

Pour la Russie, les prémices de la guerre mondiale et de la révolution de 1917, c’est quand l’armée tsariste tente d’annexer la Corée en 1905 et qu’elle se heurte à l’armée japonaise, qui lui inflige une défaite cinglante. Cette défaite s’accompagne aussi d’une augmentation des prix et d’une déstabilisation politique générale qui débouche sur la révolution de 1905. Les ouvriers, les paysans et les soldats acquis aux idées progressistes se rassemblent au sein de soviets. A Saint-Pétersbourg, le soviet ouvrier est rejoint par les socialistes-révolutionnaires, les bolcheviks et les mencheviks. Les bolcheviks et les mencheviks sont les factions du parti ouvrier social-démocrate de Russie, fondée en 1903. Les bolcheviks ne croient pas à l’action parlementaire et ne veulent pas d’alliance avec la bourgeoisie, à la différence des mencheviks. A cette époque, les anarchistes sont sur une ligne insurrectionniste et sont très peu nombreux : on compte à peine un anarchiste pour dix bolcheviks. Au final, la répression tsariste l’emporte sur l’agitation révolutionnaire. Les bolcheviks passent dans la clandestinité et les anarchistes sont gangrenés par l’infiltration policière. La grève générale d’octobre 1905 débouche sur quelques réformes démocratiques, mais qui sont très vite réduites à néant. La situation est explosive : le pouvoir est à la fois très autoritaire, mais aussi complètement illégitime ; il ne survit que par la force. Et le problème de la force brute, c’est qu’à partir du moment où elle rencontre de la force brute plus puissante en face, elle est vouée à s’effondrer, et c’est ce qui va se passer.

Février 1917 : les ouvriers et les paysans refusent de servir de chairs à canon

Neuf ans après la Révolution du 1905, la première guerre mondiale éclate. C’est une boucherie sans nom. Ce n’est pas une guerre menée aux noms de valeurs et de la démocratie comme on peut parfois le lire dans les livres d’Histoire, mais un conflit entre différentes puissances impérialistes qui veulent conquérir de nouveaux marchés, dans le cadre d’une économie qui ne crée pas assez de débouchés. Il y a d’un côté la Russie, qui est une dictature sanglante, avec la France et l’Angleterre, qui sont plus ou moins des démocraties parlementaires, sauf en ce qui concerne leurs vastes empires coloniaux, et trois puissances pays se battent contre l’Allemagne, l’Empire austro-hongrois et l’Empire ottoman, qui sont tous des autocraties coloniales. La guerre pousse à d’énormes pénuries, des millions de gens meurent sur le front et au bout d’un moment, dans la plupart des pays, le moral des troupes faiblit. Les paysans et les ouvriers ne souhaitent plus mourir pour des généraux qui sont des bourgeois et des aristocrates planqués. Ils ne veulent plus être sacrifiés pour des objectifs de guerre dont ils ne tireront aucun bénéfice. En Russie, ce refus de faire la guerre commence à se matérialiser en février 1917 avec des grèves ouvrières, des manifestations, des émeutes et bien sûr, une répression sanglante. En une semaine, Saint-Pétersbourg – la capitale de la Russie à l’époque – se retrouve à feu et à sang. Les manifestants s’arment en pillant les postes de police. Des centaines de milliers de soldats sont mobilisés pour mater la rébellion, mais beaucoup ne sont plus fidèles au régime. C’est à partir de ce moment-là qu’on peut parle de la révolution de février. Le 2 mars 1917, le tsar Nicolas II abdique parce qu’il n’arrive plus à tenir Saint-Pétersbourg.

Après l’abdication du tsar, un double-pouvoir se met en place

Dès lors, un double pouvoir se met en place : d’un côté, il y a un gouvernement parlementaire qui regroupe des partis « bourgeois » et des partis ouvriers « traîtres », et qu’on peut résumer comme étant le pouvoir de l’État, et de l’autre côté, il y a une auto-organisation populaire qui se met en place, avec des comités d’usine et des communautés de soldats, et qu’on peut résumer comme étant le pouvoir des Comités ou le pouvoir des Soviets. Et dans un contexte d’effondrement de l’État russe, qui ne parvient pas à mener la guerre ni à assurer les approvisionnements de base, le pouvoir des Soviets s’imposent comme un véritable contre-pouvoir populaire face au nouveau gouvernement provisoire. Le Soviet de Petrograd regroupe 3000 délégués d’usine et commence à s’organiser pour répartir les terres, encore détenues par les aristocrates, les contres-révolutionnaires, les forces de l’ancien régime, c’est-à-dire le parti des Blancs.

Différentes forces politiques s’affrontent après l’abdication du tsar : il y a les Cadets – les constitutionnels-démocrates – qui ont pour but de faire de la Russie une république parlementaire capitaliste comme la France ou l’Angleterre ; les socialistes-révolutionnaires de droite, qui veulent un partage des terres minimaliste ; les socialistes-révolutionnaires de gauche, qui eux sont plutôt maximalistes, et enfin, il y a la sociale-démocratie, qui est une antenne du mouvement ouvrier international – et qui est divisée en deux tendances : les mencheviks – la social-démocratie classique – qui veut sauvegarder l’État et le capitalisme, mais avec un partage plus favorable aux travailleurs et aux paysans, et les bolcheviks, qui ont plus ou moins les mêmes revendications, mais qui sont plus durs, plus autoritaires et plus violents. La Fédération anarcho-communiste commence aussi à se développer, à Saint-Pétersbourg, à Moscou, et dans une dizaine d’autres villes. La particularité de cette fédération, c’est de viser uniquement les tsars, les grands patrons, à la différence du mouvement anarchiste des années 1905 qui s’en prenait à n’importe quel bourgeois, quel que soit son importance. Les anarchistes se méfiaient des soviets, qu’ils considèrent comme trop compromis avec le gouvernement provisoire, notamment car beaucoup d’élus des soviets voulaient tisser des alliances avec les bourgeois.

Le gouvernement provisoire refuse d’en finir avec la guerre

À partir du mois d’avril, les Soviets constatent que le gouvernement provisoire ne remet pas en cause le capitalisme et surtout, qu’il veut honorer les accords diplomatiques pris avec l’Angleterre et la France, ce qui signifie continuer la guerre, et donc mener toujours plus de soldats et de paysans au massacre. Lénine rentre en Russie en avril et propage les « thèses d’avril », selon lesquelles il faut donner tout le pouvoir aux Soviets, contrairement aux revendications initiales sociales-démocrates. A partir de ce moment-là, la fédération anarchiste se rapproche de la base bolchevik pour essayer de déborder l’état-major du parti bolchevik. Les anarchistes se servent notamment des comités d’usine pour piller les châteaux des nobles et pour réaliser des expropriations, et c’est sur cette base-là que se créé l’union de propagande anarcho-syndicaliste, notamment sous l’initiative d’anciens exilés libertaires russes qui étaient partis en France, et qui ont ont pris de l’expérience en discutant avec les fondateurs de la CGT en France. Le slogan « Pillons les pillards » et la volonté de lutter contre le gouvernement provisoire unit les bolcheviks et les anarchistes, et ça donne la tentative révolutionnaire de juillet.

« Union » des bolcheviks et des anarchistes contre le gouvernement provisoire

50 000 révolutionnaires – des ouvriers, des marins, des paysans – déferlent sur Saint-Pétersbourg, mais comme ils n’ont pas de stratégie et qu’ils ne bénéficient pas d’appuis matériels des soviets, ils ne s’attaquent pas au gouvernement provisoire, qui en profite pour mener la répression contre les éléments les plus « radicaux ». Le parti bolchevik est interdit et les anarchistes sont traqués. Dans ce contexte, les Blancs rentrent dans la danse et tentent un coup d’État en août, avec le général des armées Kornilov à la tête de l’opération, qui a été nommé à ce poste en juillet par le gouvernement provisoire. Il tente de marcher sur Saint-Pétersbourg avec la garde cosaque, mais ses troupes étaient transportées en train, et les cheminots, qui étaient syndiquées, arrêtent le train en rase-campagne. Les révolutionnaire parviennent à convaincre les cosaques d’arrêter le coup d’État et l’opération Kornilov se termine. A partir de ce moment-là, les révolutionnaires prennent conscience de leurs faiblesses. Les bolcheviks et les anarchistes travaillent de concert et s’entraînent ouvertement à l’insurrection. En août et septembre 1917, le gouvernement provisoire bourgeois – dirigé par un socialiste-révolutionnaire de droite – fait appel aux ouvriers et aux paysans pour se défendre face aux Blancs. Pour le parti bolchevik, c’est un aveu de faiblesse, et se pose alors la question de l’insurrection. Dans la nuit du 24 au 25 octobre, l’état-major bolchevik, après s’être concerté avec les gardes rouges et les groupes d’autodéfense des usines, lance l’ordre de la révolution qui aura lieu du 25 au 26 octobre avec la fameuse prise du Palais d’Hiver. A ce moment-là, Trotski déclare : « Les sociaux-démocrates passent dans les poubelles de l’Histoire », mais lui même ne va pas tarder à les rejoindre.

Après la révolution d’octobre, les bolcheviks en finissent avec les soviets et les anarchistes

Après la révolution d’octobre, des tensions voient rapidement le jour entre les bolcheviks et les anarchistes. Premièrement, les bolcheviks nationalisent les usines alors que les anarchistes voulaient leur socialisation, avec des usines contrôles par des comités d’ouvriers qui se regroupent ensuite au sein d’une plus grande fédération, comme l’avait pensé le théoricien anarchiste Bakounine. Deuxièmement, les bolcheviks mettent en place une armée hiérarchisée pour lutter contre les contre-révolutionnaires, alors que les anarchistes sont pour une armée basée sur le volontariat et contrôlée par des comités de soldats. Troisièmement, les bolcheviks interdisent les expropriations sauvages au profit de réquisitions légales, alors que les anarchistes continuent de mener des expropriations sauvages. Finalement, les leaders anarchistes sont arrêtés, leurs journaux sont interdits, et leurs locaux sont fermés. Les anarchistes réagissent de trois manières différentes : une petite minorité passe dans la clandestinité et la lutte armée, une autre partie rejoint le parti bolchevik et participe aux institutions tout en critiquant ses excès, et une autre partie critique activement le parti bolchevik, se place en opposition au régime, et finit très vite en prison. Et le mouvement anarchiste russe se termine.

De la révolution à la mise en place d’un capitalisme d’État

Les bolcheviks sont persuadés que les masses sont naturellement sociales-démocrates, et donc peu enclines à faire la révolution, et qu’il faut donc une avant-garde du prolétariat bien organisée, et que c’est le rôle du parti bolchevik que d’éduquer et de diriger les masses. Les bolcheviks veulent sincèrement en finir avec le capitalisme, mais pour eux la question de diriger les masses est tout de même prioritaire. Et dans le contexte d’une guerre civile qui se poursuit contre les Blancs, contre les nostalgiques du pouvoir tsariste, soutenus par les puissances impérialistes, les bolcheviks mettent de côté les principes communistes et préfèrent s’appuyer sur l’État plutôt que sur les Soviets, parce que « c’est plus efficace ». Par exemple, les bolcheviks étaient contre la peine de mort, mais après que les Blancs se soient servis d’otages, les bolcheviks décident de faire la même chose, encore une fois par souci « d’efficacité », mais ça pose de graves problèmes en terme de libertés publiques.

La lutte contre les Blancs mène à la création en décembre 1917 d’une commission répressive, la Tchéka, qui acquiert des pouvoirs démesurés et qui peut faire disparaître n’importe quel opposant au régime. La Tchéka devient ensuite la GPU, l’OGPU, le NKVD, puis le KGB. Le parti communiste devient le seul parti autorisé au sein des Soviets, qui perdent progressivement de leurs pouvoirs. Dans les usines, on passe de l’autogestion des ouvriers à la nomination de directeurs d’usines par l’État, sous prétexte de relancer la production. Même les syndicats sont dirigés par le parti. Lénine instaure le communisme de guerre, en avouant s’inspirer de l’économie de guerre allemande, qui mènera au nazisme, avec une planification du haut vers le bas et une gestion sous contrôle de l’État. Par souci « d’efficacité », les bolcheviks changent la nature de la révolution et au final, les catégories du capital sont maintenus. Lénine théorise le centralisme démocratique : tout est contrôlé par le comité central, qui applique lui-même les décisions du bureau, qui est dominé par un chef, à savoir Lénine, puis Staline, beaucoup plus autoritaire que son prédécesseur. L’inadéquation entre la fin, faire la révolution, et les moyens, renforcer l’État, débouche sur la création d’un capitalisme d’État, où le salaire, l’exploitation et la domination étatique sont conservés. Ce ne sont plus les capitalistes qui réalisent l’exploitation, mais l’État. Et ce capitalisme d’État ne s’effondrera qu’en 1990.

Pour les anarchistes, 1917 prouve que l’État ne doit pas être conquis mais détruit

Pourquoi est-ce important de parler de cette Révolution ? Parce que c’est la première révolution ouvrière organisée par la base après la Commune de Paris, qui n’avait duré que deux mois et qui ne concernait qu’une ville, et parce qu’elle provoque une vague révolutionnaire. La Hongrie devient une République soviétique en 1918 et la révolution spartakiste, qui sera un échec, éclate en Allemagne en 1919. La révolution russe va séparer durablement le mouvement ouvrier avec d’une part ceux qui veulent un compris entre le capital et le travail – les sociaux-démocrates – qui finiront par capituler, et d’une autre part ceux qui suivent l’URSS. Quant aux anarchistes, cette période est importante pour eux car elle a fait émerger le communisme libertaire telle qu’on le connaît aujourd’hui, qui s’est structuré autour du plateformisme, c’est-à-dire une volonté de s’organiser un peu plus formellement, dans des organisations moins horizontales, notamment pour en finir le spontanéisme qui n’a pas fait ses preuves pendant la révolution. La méthode insurrectionniste et la méthode syndicaliste sont différentes stratégies auxquelles tous les militants se retrouvent encore confrontés aujourd’hui. Pour les anarchistes, les communistes libertaires, le fait que la révolution russe ait débouché sur un capitalisme d’État prouve qu’il faut détruire l’État et en finir avec le mythe selon lequel il faudrait s’en emparer « temporairement » pour mieux le détruire par la suite. « Le pouvoir ne doit pas être conquis, il doit être détruit » résume ainsi Michel Bakounine.

http://www.lepoing.net/1907-1917-le-rol ... ion-russe/
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Re: Russie : Le mouvement anarchiste de 1905 et 1917 à nos j

Messagede bipbip » 25 Nov 2017, 11:32

Rouen samedi 25 novembre 2017

1917-2017 : Les anarchistes, leur rôle, leurs choix

à 14h30, à la Halle aux Toiles, place de la Basse-Vieille-Tour, débat sur la Révolution russe coorganisé par AL et la FA.

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Re: Russie : Le mouvement anarchiste de 1905 et 1917 à nos j

Messagede bipbip » 08 Déc 2017, 21:26

Leçons d’Octobre

Extrait de Octobre 1917, le Thermidor de la révolution russe, René Berthier, Editions CNT–Région parisienne. 2003.

La révolution russe provoqua un traumatisme dans le mouvement libertaire international dont, pensons-nous, il ne s’est pas encore remis. Le soutien que certains anarchistes russes avaient apporté aux bolcheviks était fondé à l’origine sur le rejet, par ces derniers, de l’héritage parlementariste de la social-démocratie. Il leur avait tout d’abord semblé que c’étaient les bolcheviks qui s’étaient ralliés à leurs positions. Bien que ces illusions furent de courte durée, les libertaires russes continuèrent de soutenir le régime contre les menaces de rétablissement de l’ordre antérieur.
Il y a cependant un contraste curieux entre la rapidité et la pertinence avec laquelle les anarchistes analysèrent la nature du régime – les résolutions du mouvement anarcho-syndicaliste en font foi – et l’absence de réaction organisée et cohérente du mouvement en Russie, alors même que pendant ce temps les libertaires ukrainiens développaient à la fois une lutte armée et des réalisations constructives au niveau de l’organisation économique. Les choses se passent comme si, au sein de l’anarchisme russe, il n’y ait pas eu de relais avec les combats des anarchistes ukrainiens. « Que l’on imagine ce qu’une organisation du type de l’Alliance bakouninienne aurait pu réaliser, dit Alexandre Skirda : adopter un point de vue général, le faire connaître, définir une ligne de conduite pratique et la mettre en œuvre. »

doc PDF : http://monde-nouveau.net/IMG/pdf/Lecons_d_octobre.pdf
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Re: Russie : Le mouvement anarchiste de 1905 et 1917 à nos j

Messagede bipbip » 10 Déc 2017, 23:13

Apéro-débat d'Alternative libertaire

1917-2017 : les anarchistes, leur rôle, leurs choix

mercredi 13 décembre 2017 à Paris
à 19h30, Bar « Court Circuit », 51 avenue Gambetta, Paris 20e

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https://paris.demosphere.eu/rv/58585

La Révolution russe - événement d'envergure planétaire dont on fête le centenaire cette année - ne se limite pas à un affrontement binaire entre tsaristes et bolcheviks. Des forces politiques ont agi, à l'époque, pour proposer un autre modèle qu'une monarchie cruelle d'un côté, une dictature cynique de l'autre.

Le mouvement anarchiste s'est battu pour une démocratie fondée sur les soviets libres, et non inféodés au Parti communiste ; un socialisme fondé sur l'autogestion, et non sur l'étatisation totale de la vie économique.

En première ligne, mais minoritaires en 1917, les anarchistes et anarcho-syndicalistes s'efforcèrent de rattraper leur retard et de créer la surprise. Nous raconterons comment.

http://alternativelibertaire.org/?Tourn ... eurs-choix
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Re: Russie : Le mouvement anarchiste de 1905 et 1917 à nos j

Messagede bipbip » 23 Déc 2017, 21:59

1918, Moscou : conférence des anarcho-syndicalistes russes

La Révolution russe a débuté il y a quelques mois, les premières divergences apparaissent avec le pouvoir bolchevique. Les anarcho-syndicalistes russes se réunissent à Moscou du 25 août au 1er septembre.

Sur le moment présent

Considérant que notre révolution est une révolution sociale qui doit provoquer l’embrasement mondial d’un affrontement décisif des classes ; et prenant en considération qu’elle se trouve actuellement sous la triple menace contre-révolutionnaire de la bourgeoisie étrangère, de la contre-révolution intérieure et du parti actuellement dominant, devenu contre-révolutionnaire après la conclusion de la paix de Brest-Litovsk et de la trahison du prolétariat et de la paysannerie de Pologne, de Lituanie, d’Ukraine, de Finlande et autres.
La première conférence pan-russe des anarcho-syndicalistes estime indispensable et de toute urgence d’organiser ses forces pour la lutte contre les ennemis de la révolution et de la classe ouvrière, afin de poursuivre et approfondir la révolution commencée.
Dans ce but, la Conférence des anarcho-syndicalistes recommande aux camarades, en ce moment donné, de tendre à réaliser et d’imprégner la conscience des classes laborieuses de la nécessité de la lutte pour :
1) La suppression du capitalisme d’État et de tout pouvoir.
2) La révolution communaliste, sur le plan politique, par l’union des soviets libres sur la base du fédéralisme ; la révolution syndicaliste, sur le plan économique, par une même union des organisations indépendantes des ouvriers et des paysans sur une base de production.
3) La création de soviets libres de délégués (les ouvriers et paysans) et la suppression de l’institution des commissaires du peuple, en tant qu’organisation hostile aux intérêts de la classe ouvrière.
4) La suppression de l’armée, en tant qu’institution, et l’armement général des ouvriers et paysans, en montrant l’absurdité de la « patrie socialiste », car il n’y a que le monde entier qui puisse être tel.
5) Le combat contre la réaction blanche, comme par exemple les Tchécoslovaques et autres mercenaires de l’impérialisme mondial, sans oublier que le parti anciennement archirévolutionnaire des bolcheviks est devenu le parti de la stagnation et de la réaction.
6) Le transfert de la question du ravitaillement entre les mains des organisations paysannes et prolétaires, l’arrêt des réquisitions forcées et des mesures policières à la campagne ; de telles mesures provoquent l’hostilité des paysans envers les ouvriers, affaiblissent le front révolutionnaire et font le jeu de la contre-révolution.

Sur les soviets

Prenant en considération :
1) Le rôle des soviets dans la lutte contre la contre-révolution.
2) Le mécontentement des ouvriers vis-à-vis de la tactique des bolcheviques à l’égard des soviets et des autres organisations ouvrières, qui ne fait que croître.
3) La dictature des bolcheviks sur les soviets et les organisations ouvrières qui pousse les ouvriers à droite, vers l’Assemblée constituante.
4) Que pour sortir la révolution de l’impasse, il faut une grande énergie et une pleine responsabilité de la part des travailleurs et qu’il est pour cela nécessaire de restaurer les soviets en tant qu’organisation purement de classe. Que les travailleurs doivent avoir des soviets une compréhension plus claire et déterminée, afin de mener un combat victorieux.
Nous, anarcho-syndicalistes, déclarons :
1) Nous sommes pour les soviets qui tendent à la destruction des formes centralistes actuelles.
2) Nous avons lutté et lutterons pour les soviets, en tant que forme politique transitoire, car nous considérons que la fédération des villes et des communes libres apparaît comme la forme politique transitoire de la société, devant inévitablement mener à la suppression totale de l’État et au triomphe définitif du communisme.
3) Nous sommes pour les soviets, mais sommes catégoriquement contre le Soviet des commissaires du peuple, en tant qu’organe ne découlant pas de l’œuvre des soviets, mais au contraire ne faisant que la gêner.
4) Nous sommes pour les soviets réellement représentatifs, organisés sur des bases collégiales, sous réserve d’une délégation directe des ouvriers et paysans d’une usine donnée, d’une fabrique, d’un village, etc., et non de politiciens bavards y entrant sur des listes de parti et qui transforment les soviets en salons de bavardages démagogiques.
5) Nous sommes pour la fédération des soviets, où les soviets locaux autonomes s’unissent sur le plan du district et de la région ; et aussi pour que périodiquement des congrès généraux pan-russes s’assemblent et s’organisent en commissions conçues sur le modèle du soviet.
6) Nous sommes pour les soviets libres ne prenant de mesures qu’après consultation des électeurs locaux qui se tiennent à l’écart des comités centraux de tous les partis possibles, s’il est encore possible d’y mener un travail libre et créateur.
Sur les comités d’usine et de fabrique et les syndicats
1) Il est indispensable de procéder à une transformation radicale et immédiate de l’économie du pays, la bourgeoisie impérialiste l’ayant acculée, par la guerre et le pillage, à une situation désespérée ; il faut abolir le système capitaliste d’État et le remplacer par un système socialiste basé sur des principes communistes libertaires.
2) Les organisations ouvrières doivent jouer le rôle le plus actif dans cette œuvre, chacune sur son terrain défini par la vie (sans permettre en cela aucune intervention de l’État ou d’organisations étatiques).
3) Les syndicats, ainsi que l’a montré la révolution actuelle, ne peuvent être l’axe du mouvement ouvrier, du fait qu’ils ne correspondent pas à la situation politique et économique changeante actuelle, ni par leur forme ni par leur nature. À présent, une nouvelle forme d’organisation ouvrière correspond pleinement aux nouvelles formes révolutionnaires de la vie économique et politique, tant par ses structures que par sa nature. Cette nouvelle forme d’organisation est le produit de la grande révolution laborieuse : les comités d’usine et de fabrique. Dorénavant, le centre de gravité des aspirations ouvrières doit se transporter dans cette forme d’organisation.
4) Les syndicats, dans leur sens habituel, sont des organisations mortes. Désormais, ils apparaissent comme une section du comité d’usine et de fabrique, menant un travail complètement autonome dans les secteurs suivants : éducatif et culturel (seulement là où les organisations prolétariennes culturo-éducatives n’ont pas pris corps) ; de solidarité ; dans les cas d’aide individuelle, où le comité d’usine, la bourse du travail et la coopérative ouvrière de consommation n’ont pas à intervenir.
5) Le comité d’usine et de fabrique est la forme organisationnelle de combat de tout le mouvement ouvrier, considérablement plus achevée que les soviets de délégués des ouvriers, paysans et soldats, du fait qu’il apparaît comme l’organisation autogérée de production à la base et parce qu’il se trouve sous le constant et vigilant contrôle des ouvriers. C’est sur lui que la Révolution fait reposer l’organisation de la vie économique à partir des principes communistes. Là, où il n’est pas possible de créer des comités d’usine et de fabrique, les syndicats remplissent leurs fonctions.
6) Le comité d’usine et de fabrique est notre organisation future, jeune et dynamique, pleine de vie et d’énergie ; les syndicats notre organisation ancienne, vieille et usée. Le comité d’usine et de fabrique est l’une des formes les plus achevées d’organisation ouvrière, dans les limites de l’ordre étatique et capitaliste actuel en train de crouler, ainsi que le premier organe social de base dans la future société communiste libertaire.
Toutes les autres formes d’organisation ouvrière doivent s’effacer devant lui, car elles ne peuvent être que ses ramifications.
Avec l’aide des comités d’usine et de fabrique et de leurs unions, réalisées fédérativement, la classe ouvrière anéantira aussi bien l’esclavage économique actuel, que son nouvel aspect, le capitalisme d’État, qui se fait appeler « socialisme ».


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Re: Russie : Le mouvement anarchiste de 1905 et 1917 à nos j

Messagede bipbip » 26 Déc 2017, 17:20

Les anarchistes dans la révolution russe

Les anarchistes dans la révolution russe.

La révolution russe de 1917 a vu un énorme développement de l'anarchisme dans ce pays et de nombreuses expériences des idées anarchistes. Cependant, dans la culture populaire, la révolution russe n'est pas considérée comme un mouvement de masse faite par des gens ordinaires qui luttent pour la liberté, mais comme le moyen par lequel Lénine a imposé sa dictature à la Russie. La vérité est radicalement différente. La Révolution russe était un mouvement de masse dans lequel existaient de nombreux courants d'idées et dans lesquels des millions de travailleurs (ouvriers dans les villages et les villes ainsi que les paysans) ont essayé de transformer leur monde en un endroit meilleur. Malheureusement, ces espoirs et ces rêves ont été écrasés sous la dictature du parti bolchevik - d'abord sous Lénine, puis sous Staline.

La révolution russe, comme la plupart de l'histoire, est un bon exemple de la maxime «l'histoire est écrite par les vainqueurs». La plupart des histoires capitalistes de la période entre 1917 et 1921 ignorent ce que l'anarchiste Voline appelait «la révolution inconnue» - la révolution lancée d'en bas par les actions des gens ordinaires. Les léninistes, au mieux, louent cette activité autonome des travailleurs tant qu'elle coïncide avec leur propre ligne de parti mais la condamne radicalement (et l'attribue avec les motifs les plus bas) dès qu'elle s'éloigne de cette ligne. Ainsi, les récits léninistes louent les ouvriers quand ils avancent devant les bolcheviks (comme au printemps et à l'été de 1917), mais les condamneront quand ils s'opposeront à la politique bolchévique une fois que les bolcheviks seront au pouvoir. Au pire, les récits léninistes décrivent le mouvement et les luttes des masses comme pas plus qu'une toile de fond pour les activités du parti d'avant-garde.

Pour les anarchistes, cependant, la révolution russe est considérée comme un exemple classique d'une révolution sociale dans laquelle l'auto-activité des travailleurs a joué un rôle clé. Dans leurs soviets, comités d'usine et autres organisations de classe, les masses russes essayaient de transformer la société d'un régime étatique hiérarchisé en un modèle fondé sur la liberté, l'égalité et la solidarité. Ainsi, les premiers mois de la Révolution semblent confirmer la prédiction de Bakounine selon laquelle "l'organisation sociale future doit se faire uniquement du bas vers le haut, par les associations libres ou les fédérations de travailleurs, d'abord dans leurs syndicats, puis dans les communes, Nations et enfin dans une grande fédération, internationale et universelle." [Michel Bakounine: Écrits choisis, p. 206] Les soviets et les comités d'usine ont exprimé concrètement les idées de Bakounine et les anarchistes ont joué un rôle important dans la lutte.

Le renversement initial du tsar provient de l'action directe des masses. En février 1917, avec les femmes de Pétrograd éclatèrent les émeutes du pain. Le 18 février, les ouvriers des Usines Putilov à Pétrograd se mirent en grève. Le 22 février, la grève s'était étendue à d'autres usines. Deux jours plus tard, 200 000 travailleurs étaient en grève et le 25 février, la grève était quasi générale. Le même jour a également vu les premiers affrontements sanglants entre les manifestants et l'armée. Le tournant est venu le 27, quand quelques troupes sont allées vers les masses révolutionnaires, en balayant le long d'autres unités. Cela a laissé le gouvernement sans ses moyens de coercition, le Tsar a abdiqué et un gouvernement provisoire a été formé.

Ce mouvement a été si spontané que tous les partis politiques ont été laissés pour compte. Les bolcheviks, avec «l'organisation des bolcheviks de Pétrograd, s'opposaient à l'appel de la grève précisément à la veille de la révolution destinée à renverser le tsar. Heureusement, les ouvriers ignorèrent les «directives» bolchéviques et se mirent en grève. Si les ouvriers avaient suivi ses directives, il est douteux que la révolution ait eu lieu quand elle l'a fait." [Murray Bookchin, Anarchisme de la post-rareté, p. 123]

La révolution a continué dans cette dynamique d'action directe d'en bas jusqu'à ce que le nouvel État «socialiste» soit assez puissant pour le stopper.

Pour la gauche, la fin du tsarisme a été le point culminant d'années d'efforts des socialistes et des anarchistes partout. Il représentait l'aile progressiste de la pensée humaine qui surmontait l'oppression traditionnelle, et comme tel a été dûment salué par les gauchistes du monde entier. Cependant, en Russie, les choses progressaient. Dans les lieux de travail, dans les rues et sur les terres, de plus en plus de gens sont convaincus que l'abolition de la féodalité sur le plan politique ne suffit pas. Le renversement du tsar ne faisait guère de différence si l'exploitation féodale existait toujours dans l'économie, alors les ouvriers commencèrent à s'emparer de leurs lieux de travail et les paysans leurs terres. Partout en Russie, les gens ordinaires ont commencé à construire leurs propres organisations, syndicats, coopératives, comités d'usine et conseils (ou «soviets» en russe). Ces organisations étaient initialement organisées de manière anarchiste, avec des délégués révocables et fédérées les uns avec les autres.

Inutile de dire que tous les partis et organisations politiques ont joué un rôle dans ce processus. Les deux ailes des social-démocrates marxistes étaient actives (les mencheviks et les bolcheviks), tout comme les socialistes-révolutionnaires (un parti paysan populiste) et les anarchistes. Les anarchistes ont participé à ce mouvement, encourageant toutes les tendances à l'autogestion et demandant le renversement du gouvernement provisoire. Ils ont soutenu qu'il était nécessaire de transformer la révolution d'une forme purement politique en économique / sociale. Jusqu'au retour de Lénine de l'exil, ils étaient la seule tendance politique qui pensait de cette façon.

Lénine a convaincu son parti d'adopter le slogan «Tout le pouvoir aux Soviets» et de faire avancer la révolution. Cela signifiait une rupture brutale avec les positions marxistes antérieures, conduisant un ex-bolchevik menchévik à faire remarquer que Lénine avait "fait lui-même un candidat pour un trône européen qui a été vacant depuis trente ans - le trône de Bakounine!" [Cité par Alexander Rabinowitch, Prélude à la Révolution, p. 40] Les bolcheviks se tournent désormais à gagner le soutien de la masse, défendent l'action directe et soutiennent les actions radicales des masses, les politiques anciennement associées à l'anarchisme ( «les bolcheviks ont lancé ... des slogans jusque là particulièrement et avec insistance exprimés par Les anarchistes. »[Voline, La révolution inconnue, p.210]). Bientôt, ils gagnaient de plus en plus de votes lors des élections du soviet et de l'usine. Comme le soutient Alexandre Berkman, les «slogans anarchistes proclamés par les bolcheviks n'ont pas manqué d'apporter des résultats: les masses se sont appuyées sur leur drapeau». [Qu'est-ce que l'anarchisme ?, p. 120]

Les anarchistes ont également été influents à cette époque. Les anarchistes étaient particulièrement actifs dans le mouvement pour l'autogestion des travailleurs de la production qui existait autour des comités d'usine (voir M. Brinton, The Bolsheviks and Workers Control pour plus de détails). Ils plaidaient pour que les travailleurs et les paysans expropriassent la classe propriétaire, abolissent toutes les formes de gouvernement et réorganisent la société de bas en haut en utilisant leurs propres organisations de classe - les soviets, les comités d'usine, les coopératives et ainsi de suite. Ils pourraient également influencer la direction de la lutte. Comme le remarque Alexander Rabinowitch (dans son étude du soulèvement de juillet 1917) :

"Au niveau de la base, en particulier dans la garnison de Pétrograd et à la base navale de Kronstadt, il y avait en fait très peu de distinction entre bolchevik et anarchiste ... Les communistes anarchistes et les bolcheviks se disputaient le soutien des mêmes éléments non éduqués, déprimés et insatisfaits de la population, et le fait est qu'au cours de l'été 1917, les communistes anarchistes, avec le soutien dont ils jouissaient dans quelques importantes usines et régiments, possédaient une capacité indéniable à influencer le cours des choses. En effet, l'appel anarchiste était assez grand dans certaines usines et unités militaires pour influencer les actions des bolcheviks eux-mêmes." [Op. Cit., P. 64]

En effet, un bolchevik de premier plan a déclaré en juin 1917 (en réponse à une montée de l'influence anarchiste), «en nous isolant des anarchistes, nous risquons de nous isoler des masses». [Cité par Alexander Rabinowitch, op. Cit., P. 102]

Les anarchistes ont fonctionnés aux côtés des bolcheviks pendant la Révolution d'Octobre qui a renversé le gouvernement provisoire. Mais les choses ont changé une fois que les socialistes autoritaires du parti bolchevik se sont emparés du pouvoir. Alors que les anarchistes et les bolcheviks utilisaient plusieurs des mêmes slogans, il y avait des différences importantes entre les deux. Comme le disait Voline: «Les slogans étaient sincères et concrets dans les lèvres et les plumes des anarchistes, car ils correspondaient à leurs principes et appelaient à une action tout à fait conforme à de tels principes ... Mais, avec les bolcheviks, les mêmes slogans signifiaient des solutions pratiques totalement différentes de celles des libertaires et ne s'accordaient pas avec les idées que les slogans semblaient exprimer." [La révolution inconnue, p. 210]

Prenons, par exemple, le slogan «Tout le pouvoir aux Soviets». Pour les anarchistes, cela signifie - des organes pour que la classe ouvrière puisse organiser directement la société, sur la base de délégués mandatés et révocables. Pour les bolcheviks, ce slogan était simplement le moyen de former un gouvernement bolchevik au-dessus des soviets. La différence est importante, "pour les anarchistes déclarés, si le « pouvoir » appartenait réellement aux soviets, il ne pouvait appartenir au parti bolchevik et, s'il appartenait à ce parti, comme le pensaient les bolcheviks, il ne pouvait appartenir aux Soviéts." [Voline, Op. Cit., P. 213] Réduire les soviets à exécuter simplement les décrets du gouvernement central (bolchevique) et faire en sorte que leur Congrès pan-Russe puisse rappeler le gouvernement (c'est-à-dire ceux qui ont le pouvoir réél) n'équivaut pas à «tout le pouvoir».

De même, le terme «contrôle ouvrier de la production». Avant la Révolution d'Octobre, Lénine considérait le «contrôle ouvrier» uniquement en termes de «contrôle universel des ouvriers sur les capitalistes». [Les bolcheviks maintiendront-ils le pouvoir ?, p. 52]. Il ne le voyait pas en termes de gestion par les travailleurs de la production elle-même (c'est-à-dire l'abolition du travail salarié) via des fédérations de comités d'usine. Les anarchistes et les comités d'usine des ouvriers l'ont fait. Comme le souligne S.A. Smith, Lénine a utilisé «le terme« contrôle des travailleurs »dans un sens très différent de celui des comités d'usine. En fait, les «propositions» de Lénine [étaient] totalement étatistes et centralistes, alors que la pratique des comités d'usine était essentiellement locale et autonome ». [Pétrograd rouge, p. 154] Pour les anarchistes, «si les organisations ouvrières étaient capables d'exercer un contrôle effectif sur leurs patrons, elles étaient également en mesure de garantir toute la production. Dans ce cas, l'industrie privée pourrait être éliminée rapidement mais progressivement et remplacée par des industries collectives. En conséquence, les anarchistes ont rejeté le slogan vague et nébuleux du «contrôle de la production». Ils préconisaient l'expropriation - progressive, mais immédiate - de l'industrie privée par les organisations de production collective." [Voline, Op. Cit., P. 221]

Une fois au pouvoir, les bolcheviks ont systématiquement détournés le sens populaire du contrôle ouvrier et l'ont remplacé par leur propre conception étatiste. «À trois reprises, rappelle un historien, dans les premiers mois du pouvoir soviétique, les dirigeants du comité [d'usine] ont cherché à mettre en place leur modèle. Pouvoirs de contrôle dans les organes de l'Etat qui étaient subordonnés aux autorités centrales, et formés par eux. " [Thomas F. Remington, Construire le socialisme dans la Russie bolchevique, p. 38] Ce processus a finalement conduit Lenine à défendre et à introduire «une gestion d'un homme» armée du pouvoir «dictatorial» (avec le gestionnaire nommé par l'État au-dessus) en avril 1918. Ce processus est documenté dans "Les Bolsheviks Et le contrôle ouvrier" de Maurice Brinton , qui indique également les liens clairs entre la pratique bolchevique et l'idéologie bolchevique, ainsi que la façon dont les deux diffèrent de l'activité et des idées populaires.

D'où les commentaires de l'anarchiste russe Pierre Archinov :

Une autre particularité non moins importante est que la révolution de 1917 a deux significations - celle des masses ouvrières qui ont participé à la révolution sociale l'ont donné, et avec eux les communistes anarchistes, et celle qui a été donné Par le parti politique [marxiste-communiste] qui a capturé le pouvoir de cette aspiration à la révolution sociale, et qui a trahi et étouffé tout développement ultérieur. Il existe un énorme fossé entre ces deux interprétations d'octobre. Le mois d'octobre des ouvriers et des paysans est la suppression du pouvoir des classes parasites au nom de l'égalité et de l'autogestion. L'Octobre bolchevique est la conquête du pouvoir par le parti de l'intelligentsia révolutionnaire, l'installation de son «socialisme d'Etat» et de ses méthodes «socialistes» de gouvernement des masses."[The Two Octobers]

Au début, les anarchistes avaient soutenu les bolcheviks, puisque les dirigeants bolcheviks cachaient leur idéologie Étatique derrière le soutien aux soviets (comme l'historien socialiste Samuel Farber l'a noté, les anarchistes avaient été en réalité un partenaire inconnu des bolcheviks lors de la Révolution d'Octobre. "[Avant le stalinisme, page 126]). Cependant, cet appui a rapidement «disparu» car les bolcheviks ont montré qu'ils n'avaient en fait pas cherché le vrai socialisme, mais qu'ils se sont plutôt procurés le pouvoir pour eux-mêmes et non pour la propriété collective des terres et des ressources productives, Les bolchéviks, comme on l'a noté, ont systématiquement miné le contrôle / autogestion du mouvement ouvrier en faveur de formes capitalistes de gestion des lieux de travail basées sur la «gestion d'un seul homme» armée de «pouvoirs dictatoriaux».

En ce qui concerne les soviets, les bolcheviks ont systématiquement sapés et limités l'indépendance et la démocratie dont ils [ndt : soviets] disposaient. En réponse aux «grosses pertes bolcheviques aux élections soviétiques» au printemps et à l'été 1918, «les forces armées bolcheviques renversaient généralement les résultats de ces élections provinciales». En outre, "le gouvernement a continuellement repoussé les nouvelles élections générales au Soviet de Petrograd, dont le terme avait pris fin en mars 1918. Apparemment, le gouvernement craignait que les partis de l'opposition fassent des progrès." [Samuel Farber, op. Cit., P. 24 et p. 22] Aux élections de Pétrograd, les bolcheviks «perdirent la majorité absolue dans le soviet dont ils avaient joui auparavant», mais restèrent le plus grand parti. Cependant, les résultats des élections soviétiques de Pétrograd n'étaient pas pertinents car «la victoire bolchevique était assurée par la représentation numériquement significative maintenant donnée aux syndicats, aux soviets de district, aux comités d'usine, aux conférences des travailleurs du district et aux unités navales et de l'Armée rouge, dans lesquelles les bolcheviks avaient une force écrasante". [Alexander Rabinowitch, «L'évolution des soviets locaux à Pétrograd», pp. 20-37, Slavic Review, vol. 36, N ° 1, p36f]. En d'autres termes, les bolcheviks avaient sapé la nature démocratique du soviet en l'écrasant par leurs propres délégués. Face au rejet dans les soviets, les bolcheviks ont montré que pour eux «le pouvoir soviétique» égalait le pouvoir du parti. Pour rester au pouvoir, les bolcheviks devaient détruire les soviets, ce qu'ils faisaient. Le système soviétique restait «soviétique» uniquement de nom. En effet, à partir de 1919, Lénine, Trotsky et d'autres grands bolcheviks admettaient qu'ils avaient créé une dictature du parti et, en outre, qu'une telle dictature était indispensable à toute révolution (Trotsky soutenait la dictature du parti même après la montée du stalinisme).

De plus, l'Armée rouge n'était plus une organisation démocratique. En mars 1918, Trotsky avait supprimé l'élection des officiers et des comités de soldats :

«Le principe de l'élection est politiquement inutile et techniquement inexpérimenté, et il a été, en pratique, aboli par décret». [Travail, Discipline, Ordre]

Comme Maurice Brinton le résume :

"Trotsky, nommé Commissaire des Affaires Militaires après Brest-Litovsk, avait rapidement réorganisé l'Armée Rouge. La peine de mort pour désobéissance sous le feu avait été rétabli. Ainsi, plus graduellement, ils ont eu des formes de salut, des adresses spéciales, des locaux d'habitation séparés et des Privilèges pour les officiers. Les formes démocratiques d'organisation, y compris l'élection des officiers, ont été rapidement supprimées." [«Les bolcheviks et le contrôle ouvrier», Pour la puissance ouvrière, p. 336-7]

Samuel Farber note que «il n'y a aucune preuve indiquant que Lénine ou l'un des principaux dirigeants bolcheviks ont déploré la perte du contrôle ouvrier ou de la démocratie dans les soviets, ou du moins se sont référés à ces pertes comme une retraite, Le remplacement du communisme de guerre par la NEP en 1921." [Avant le stalinisme, p. 44]

Ainsi, après la Révolution d'Octobre, les anarchistes ont commencé à dénoncer le régime bolchevique et à appeler à une "Troisième Révolution" qui libérerait enfin les masses de tous les patrons (capitalistes ou socialistes). Ils ont exposé la différence fondamentale entre la rhétorique du bolchevisme (exprimée, par exemple, dans l'État et la Révolution de Lénine) et sa réalité. Le bolchevisme au pouvoir avait prouvé la prédiction de Bakounine que la «dictature du prolétariat» deviendrait la «dictature sur le prolétariat» par les dirigeants du Parti communiste.

L'influence des anarchistes a commencé à se développer. Comme l'a noté Jacques Sadoul (un officier français) au début de 1918 :

«Le mouvement anarchiste est le plus actif, le plus militant des groupes d'opposition et probablement le plus populaire... Les bolcheviks sont anxieux». [Cité par Daniel Guerin, Anarchism, pp. 95-6]

En avril 1918, les bolcheviks commencèrent la suppression physique de leurs rivaux anarchistes. Le 12 avril 1918, la Cheka (la police secrète formée par Lénine en décembre 1917) attaqua les centres anarchistes de Moscou. Ceux d'autres villes ont été attaqués peu de temps après. En plus de réprimer leurs adversaires les plus audacieux de gauche, les bolcheviks limitaient la liberté des masses qu'ils prétendaient protéger. Les soviets démocratiques, la liberté d'expression, les partis et groupes politiques de l'opposition, l'autogestion sur le lieu de travail et sur la terre - tous ont été détruits au nom du «socialisme». Tout cela est arrivé, nous devons le souligner, avant le début de la guerre civile à la fin de mai 1918, que la plupart des partisans du léninisme blâment pour justifier l'autoritarisme des bolcheviks. Pendant la guerre civile, ce processus s'est accéléré, les bolcheviks ayant systématiquement réprimé l'opposition de tous côtés - y compris les grèves et les protestations de la classe même qui, disait-on, exerçait sa «dictature» alors qu'ils étaient au pouvoir!

Il est important de souligner que ce processus avait commencé bien avant le début de la guerre civile, confirmant la théorie anarchiste selon laquelle un «Etat ouvrier» est une contradiction dans les termes. Pour les anarchistes, la substitution bolchévique du pouvoir du parti au pouvoir ouvrier (et le conflit entre les deux) n'a pas été une surprise. L'Etat est la délégation du pouvoir - en tant que tel, cela signifie que l'idée d'un «Etat ouvrier» exprimant «le pouvoir ouvrier» est une impossibilité logique. Si les travailleurs gérent la société alors le pouvoir repose entre leurs mains. Si un état existe, alors le pouvoir repose entre les mains de la poignée de personnes au sommet, pas entre les mains de tous. L'Etat a été conçu pour la règle de la minorité. Aucun État ne peut être un organe de l'autogestion de la classe ouvrière (c'est-à-dire la majorité) en raison de sa nature, de sa structure et de sa conception de base. Pour cette raison, les anarchistes ont plaidé pour une fédération de bas en haut des conseils ouvriers en tant qu'agent de la révolution et les moyens de gérer la société après que le capitalisme et l'État aient été abolis.

Comme nous le voyons dans la section H, la dégénérescence des bolcheviks d'un parti populaire ouvrier en dictateurs sur la classe ouvrière ne s'est pas produite par hasard. Une combinaison d'idées politiques et de réalités du pouvoir d'État (et des rapports sociaux qu'il engendre) ne pouvait qu'être la cause d'une telle dégénérescence. Les idées politiques du bolchevisme, avec son avant-gardisme, la peur de la spontanéité et l'identification du pouvoir du parti avec le pouvoir de la classe ouvrière signifiaient inévitablement que le parti se heurterait à ceux qu'il prétendait représenter. Après tout, si le parti est l'avant-garde alors, automatiquement, tout le monde est un élément "arriéré". Cela signifiait que si la classe ouvrière résistait aux politiques bolchevikes ou les rejetait aux élections soviétiques, alors la classe ouvrière était «vacillante» et était influencée par des éléments «petit-bourgeois» et «arriérés». L'avant-gardisme engendre l'élitisme et, lorsqu'il est combiné avec le pouvoir d'Etat, c'est la dictature.

Le pouvoir d'Etat, comme l'ont toujours souligné les anarchistes, signifie la délégation du pouvoir entre les mains de quelques-uns. Cela produit automatiquement une division de classe dans la société - ceux avec le pouvoir et ceux sans. Ainsi, une fois au pouvoir, les bolcheviks étaient isolés de la classe ouvrière. La Révolution russe a confirmé l'argument de Malatesta selon lequel un «gouvernement, un groupe de personnes chargées de faire des lois et habilitées à utiliser le pouvoir collectif pour obliger chaque individu à les obéir, est déjà une classe privilégiée et coupée du peuple. Un organisme constitué, il cherchera instinctivement à étendre ses pouvoirs, à dépasser le contrôle public, à imposer ses propres politiques et à donner la priorité à ses intérêts particuliers. Ayant été placé dans une position privilégiée, le gouvernement est déjà en désaccord avec les personnes dont il dispose de la force." [Anarchie, p. 34] Un État hautement centralisé comme ce que les bolcheviks ont construits réduirait la responsabilité à un minimum tout en accélérant l'isolement des dirigeants des gouvernés. Les masses n'étaient plus une source d'inspiration et de pouvoir, mais plutôt un groupe étranger dont le manque de «discipline» (c'est-à-dire la capacité de suivre les ordres) mettait la révolution en danger. Comme l'a dit un anarchiste russe:

«Le prolétariat est peu à peu enserfed par l'état.Les gens sont transformés en serviteurs sur lesquels a surgi une nouvelle classe d'administrateurs - une nouvelle classe née principalement formé le ventre de la soi-disant intelligentsia ... Nous ne Dire que le parti bolchévik s'est engagé à créer un nouveau système de classes, mais nous disons que même les meilleures intentions et les aspirations doivent inévitablement être brisées contre les maux inhérents à tout système de pouvoir centralisé. La division entre les administrateurs et les travailleurs s'écoule logiquement de la centralisation et ne peut en être autrement." [Les Anarchistes dans la Révolution russe, pp. 123-4]

Pour cette raison, les anarchistes, tout en reconnaissant qu'il y a un développement inégal des idées politiques au sein de la classe ouvrière, rejettent l'idée que les «révolutionnaires» devraient prendre le pouvoir au nom des travailleurs. Ce n'est que lorsque les gens qui travaillent dirigent la société elle-même qu'une révolution réussira. Pour les anarchistes, cela signifiait que «l'émancipation effective ne peut être obtenue que par l'action directe, étendue et indépendante [...] des ouvriers eux-mêmes, groupés ... dans leurs propres organisations de classe ... sur la base d'une pratique concrète De l'action et de l'autonomie, aidés mais non gouvernés, par des révolutionnaires travaillant au milieu de la société, et non au-dessus de la masse et des secteurs professionnels, techniques de défense et autres ». [Voline, Op. Cit., P. 197] En substituant le pouvoir du parti au pouvoir ouvrier, la Révolution russe avait fait son premier pas fatal. Il n'est pas étonnant que la prédiction suivante (de novembre 1917) faite par les anarchistes en Russie se réalise :

«Une fois leur pouvoir consolidé et« légalisé », les bolcheviks qui sont ... des hommes d'action centraliste et autoritaire vont commencer à réorganiser la vie du pays et du peuple par des méthodes gouvernementales et dictatoriales imposées par le centre, ils ... dicteront la volonté du parti à toute la Russie, et commanderont toute la nation. Vos Soviétiques et vos autres organisations locales deviendront peu à peu, simplement des organes exécutifs de la volonté du gouvernement central. Le sain et constructif travail fait par les masses laborieuses, au lieu d'une unification libre de fond, nous verrons l'installation d'un appareil autoritaire et Etatiste qui agira d'en haut et se mettra à effacer tout ce qui se trouvera sur son chemin avec une main de fer." [Cité par Voline, op. Cit., P. 235]

Le soi-disant «Etat ouvrier» ne pouvait pas être participatif ni donner le pouvoir aux travailleurs (comme les marxistes le prétendaient) simplement parce que les structures étatiques ne sont pas conçues pour cela. Créés comme des instruments de domination minoritaire, ils ne peuvent pas être transformés en (ou «nouvellement» créés en) un moyen de libération pour les classes ouvrières. Comme le dit Kropotkine, les anarchistes «maintiennent que l'organisation d'État, ayant été la force à laquelle les minorités ont eu recours pour établir et organiser leur pouvoir sur les masses, ne peut pas être la force qui servira à détruire ces privilèges». [Anarchisme, p. 170] Selon les termes d'un pamphlet anarchiste écrit en 1918:

«Le bolchevisme, de jour en jour et pas à pas, prouve que le pouvoir d'État possède des caractéristiques inaliénables, qu'il peut changer son étiquette, sa« théorie »et ses serviteurs, mais en substance, il ne reste que puissance et despotisme sous de nouvelles formes." [Cité par Paul Avrich, «Les anarchistes dans la révolution russe», p. 341-350, Russian Review, vol. 26, fascicule no. 4, p. 347]

Pour les initiés, la Révolution était morte quelques mois après que les Bolcheviks aient pris le pouvoir. Pour le monde extérieur, les bolcheviks et l'URSS sont venus représenter le «socialisme» alors qu'ils détruisaient systématiquement les bases du socialisme réel. En transformant les soviets en organes d'Etat, en substituant le pouvoir du parti au pouvoir soviétique, en sapant les comités d'usine, en éliminant la démocratie dans les forces armées et les lieux de travail, en réprimant l'opposition politique et les protestations ouvrières, les bolcheviks ont effectivement marginalisé la classe ouvrière de sa propre révolution. L'idéologie et la pratique bolchevique étaient elles-mêmes des facteurs importants et parfois décisifs dans la dégénérescence de la révolution et la montée ultime du stalinisme.

Comme l'avaient prédit les anarchistes depuis des décennies auparavant, en l'espace de quelques mois et avant le début de la guerre civile, l'État ouvrier bolchevik était devenu, comme tout État, un pouvoir étranger à la classe ouvrière et un instrument d'une minorité (Dans ce cas, la loi du parti). La guerre civile a accéléré ce processus et bientôt la dictature du parti a été introduite (en fait, les principaux bolcheviks ont commencé à soutenir qu'il était essentiel dans toute révolution). Les bolcheviks ont mis à bas les éléments socialistes libertaires dans leur pays, avec l'écrasement de l'insurrection à Kronstadt et le mouvement makhnoviste en Ukraine étant les derniers clous dans le cercueil du socialisme et la subjugation des soviets.

Le soulèvement de Cronstadt de février 1921 fut pour les anarchistes d'une immense importance (voir l'annexe «Qu'était-ce que la rébellion de Kronstadt?» Pour une discussion complète de ce soulèvement). Le soulèvement a commencé lorsque les marins de Kronstadt ont soutenu les ouvriers grévistes de Pétrograd en février 1921. Ils ont posé une résolution de 15 points dont le premier point était un appel à la démocratie soviétique. Les bolcheviks calomnient les rebelles de Kronstadt comme des contre-révolutionnaires et écrasent la révolte. Pour les anarchistes, cela était significatif car la répression ne pouvait se justifier en raison de la guerre civile (qui avait pris fin quelques mois auparavant) et parce que c'était un soulèvement majeur des gens ordinaires pour le socialisme réel. Comme le dit Voline:

«Kronstadt a été la première tentative entièrement indépendante du peuple pour se libérer de tous les jougs et pour mener à bien la Révolution sociale: cette tentative a été faite directement ... par les masses ouvrières elles-mêmes, sans bergers politiques, sans dirigeants ou tuteurs. Premier pas vers la troisième révolution sociale ". [Voline, Op. Cit., Pp. 537-8]

En Ukraine, les idées anarchistes ont été appliquées avec le plus de succès. Dans les zones sous la protection du mouvement makhnoviste, les gens de la classe ouvrière organisent leur propre vie directement, en fonction de leurs propres idées et besoins - une véritable autodétermination sociale. Sous la direction de Nestor Makhno, paysan autodidacte, le mouvement a non seulement lutté contre les dictatures rouges et blanches, mais a également résisté aux nationalistes ukrainiens. En opposition à l'appel à «l'autodétermination nationale», c'est-à-dire à un nouvel État ukrainien, Makhno a plutôt appelé à l'autodétermination de la classe ouvrière en Ukraine et à travers le monde. Makhno a inspiré ses compatriotes paysans et ouvriers à se battre pour la vraie liberté:

«Conquérir ou mourir - tel est le dilemme auquel sont confrontés les paysans et ouvriers ukrainiens à ce moment historique ... Mais nous ne vaincrons pas pour répéter les erreurs des dernières années, l'erreur de mettre notre sort entre les mains de nouveaux maîtres, nous vaincrons pour prendre nos destins en mains, conduire nos vies selon notre propre volonté et notre propre conception de la vérité". [Cité par Peter Arshinov, Histoire du mouvement makhnoviste, p. 58]

Pour ce faire, les makhnovistes ont refusé de créer des gouvernements dans les villages et villes qu'ils ont libérées, en demandant instamment la création de soviets libres afin que les travailleurs puissent se gouverner eux-mêmes. Prenant l'exemple d'Aleksandrovsk, une fois libérés, les makhnovistes «invitaient aussitôt la population active à participer à une conférence générale ... on proposait aux ouvriers d'organiser la vie de la ville et le fonctionnement des usines avec leurs propres forces armées et leurs propres organisations ... La première conférence a été suivie d'une seconde. Les problèmes d'organisation de la vie selon les principes de l'autogestion des travailleurs ont été examinés et discutés avec animation par les masses ouvrières, avec le plus grand enthousiasme ... Les cheminots ont fait le premier pas ... Ils ont formé un comité chargé d'organiser le réseau ferroviaire de la région ... A partir de ce moment, le prolétariat d'Aleksandrovsk a commencé à se tourner systématiquement vers le problème de la création d'organes d'autogestion." [Op. Cit., P. 149]

Les makhnovistes soutenaient que «la liberté des ouvriers et des paysans est la leur et non soumise à aucune restriction. Il appartient aux travailleurs et aux paysans eux-mêmes d'agir, de s'organiser, de s'entendre entre eux dans tous les aspects de leur vie, comme ils le jugent bon et le désirent ... Les makhnovistes ne peuvent faire que donner de l'aide et des conseils ... En aucun cas, ils ne peuvent ni ne veulent gouverner." [Peter Arshinov, cité par Guérin, op. Cit., P. 99]

A Alexandrovsk, les bolcheviks proposaient aux makhnovistes des sphères d'action - leur Revkom (Comité révolutionnaire) gérerait les affaires politiques et les makhnovistes les affaires militaires. Makhno leur a conseillé «d'aller prendre un commerce honnête au lieu de chercher à imposer leur volonté aux ouvriers». [Peter Arshinov dans The Anarchist Reader, p. 141]

Ils organisaient aussi des communes agricoles libres qui «[étaient] bien peu nombreuses et n'incluaient qu'une minorité de la population ... Mais ce qui était le plus précieux, c'était que ces communes fussent formées par les pauvres paysans eux-mêmes. Ils n'exerçaient aucune pression sur les paysans, se bornant à propager l'idée de communes libres ». [Arshinov, Histoire du mouvement makhnoviste, p. 87]. Makhno a joué un rôle important en abolissant les possessions de la noblesse terrienne. Les soviets locaux et leurs congrès régionaux ont égalisé l'utilisation de la terre entre tous les secteurs de la communauté paysanne. [Op. Cit., Pp. 53-4]

De plus, les makhnovistes ont pris le temps et l'énergie nécessaire pour impliquer toute la population dans le débat sur le développement de la révolution, les activités de l'armée et la politique sociale. Ils ont organisé de nombreuses conférences de délégués ouvriers, soldats et paysans pour discuter des questions politiques et sociales ainsi que des soviets, des syndicats et des communes libres. Ils ont organisé un congrès régional des paysans et des ouvriers quand ils ont libéré Aleksandrovsk. Lorsque les makhnovistes tentèrent de convoquer le troisième congrès régional des paysans, des ouvriers et des insurgés en avril 1919 et un congrès extraordinaire de plusieurs régions en juin 1919, les bolcheviks les ont considérés comme des contre-révolutionnaires, tentant de les interdire et déclarèrant leurs organisateurs et leurs délégués hors la loi.

Les makhnovistes ont répondu en organisant les conférences quoiqu'il en soit et en demandant: " Peut il exister des lois faites par quelques personnes qui se disent révolutionnaires, qui leur permettrait de rendre hors la loi tout un peuple plus révolutionnaire qu'eux ?" Et "quels intérêts la révolution doivent-ils défendre: ceux du Parti ou ceux du peuple qui mettent la révolution en mouvement avec leur sang?" Makhno lui-même déclarait qu'il "considérait comme un droit inviolable des travailleurs et des paysans, un droit gagné par la révolution, d'appeler des conférences pour leur propre compte, pour discuter de leurs affaires". [Op. Cit., P. 103 et p. 129]

En outre, les makhnovistes "appliquaient pleinement les principes révolutionnaires de la liberté d'expression, de pensée, de presse et d'association politique. Dans toutes les villes occupées par les makhnovistes, ils ont commencé par lever toutes les interdictions et abroger toutes les restrictions Imposées à la presse et aux organisations politiques par l'une ou l'autre puissance". En effet, la "seule restriction que les makhnovistes jugeaient nécessaire d'imposer aux bolcheviks, aux socialistes-révolutionnaires de gauche et aux autres statisticiens était une interdiction de former ces "comités révolutionnaires" qui cherchaient à imposer une dictature sur le peuple". [Op. Cit., P. 153 et p. 154]

Les makhnovistes ont rejeté la corruption bolchevique des soviets et ont plutôt proposé "le système soviétique des travailleurs complètement libre et indépendant sans autorités ni de leurs lois arbitraires". Leurs proclamations disent que "les ouvriers eux-mêmes doivent choisir librement leurs propres soviets, qui accomplissent la volonté et les désirs des ouvriers eux-mêmes, c'est-à-dire ADMINISTRATIF, ne gouvernant pas les soviets". Sur le plan économique, le capitalisme serait aboli avec l'État - la terre et les ateliers «doivent appartenir aux ouvriers eux-mêmes, à ceux qui y travaillent, c'est-à-dire qu'ils doivent être socialisés». [Op. Cit., P. 271 et p. 273]

L'armée elle-même, contrairement à l'armée rouge, était fondamentalement démocratique (bien que, bien entendu, l'horreur de la guerre civile ait entraîné quelques déviations par rapport à l'idéal - par rapport au régime imposé à l'Armée rouge Par Trotsky, les makhnovistes étaient un mouvement beaucoup plus démocratique).

L'expérience anarchiste de l'autogestion en Ukraine a pris fin de façon sanglante quand les bolcheviks se sont retournés contre les makhnovistes (leurs anciens alliés contre les «Blancs», ou pro-tsaristes) quand ils n'étaient plus nécessaires. Ce mouvement de grande importance est discuté en détail dans l'annexe «Pourquoi le mouvement makhnoviste montre-t-il qu'il y a une alternative au bolchevisme? De notre FAQ. Cependant, il faut souligner ici la seule leçon évidente du mouvement makhnoviste, à savoir que les politiques dictatoriales poursuivies par les bolcheviks ne leur étaient pas imposées par des circonstances objectives. Au contraire, les idées politiques du bolchevisme ont une influence évidente dans les décisions prises. Après tout, les makhnovistes ont été actifs dans la même guerre civile et n'ont pas poursuivi les mêmes politiques de pouvoir du parti que les bolcheviks. Ils ont plutôt encouragé la liberté de la classe ouvrière, la démocratie et le pouvoir dans des circonstances extrêmement difficiles (et face à une forte opposition bolchevique à ces politiques). La sagesse reçue à gauche est qu'il n'y avait pas d'alternative ouverte aux bolcheviks. Sauf que l'expérience des makhnovistes la réfute. Ce que les masses du peuple, aussi bien que ceux au pouvoir, font et pensent politiquement est une partie du processus déterminant le résultat de l'histoire comme sont les obstacles objectifs qui limitent les choix disponibles. De toute évidence, les idées importent et, en tant que telles, les makhnovistes montrent qu'il y avait (et qu'il existe) une alternative pratique au bolchévisme - l'anarchisme.

La dernière marche anarchiste à Moscou jusqu'en 1987 a eu lieu aux funérailles de Kropotkine en 1921, quand plus de 10 000 personnes marchèrent derrière son cercueil. Ils portaient des drapeaux noirs qui disaient: «Là où règne l'autorité, il n'y a pas de liberté» et «La libération de la classe ouvrière est la tâche des ouvriers eux-mêmes». Alors que la procession passait devant la prison de Butyrki, les détenus chantaient des chants anarchistes et secouaient les barres de leurs cellules.

L'opposition anarchiste au sein du régime bolchevique en Russie commença en 1918. C'était le premier groupe de gauche à être réprimé par le nouveau régime «révolutionnaire». A l'extérieur de la Russie, les anarchistes continuaient à soutenir les bolcheviks jusqu'à ce que des sources anarchistes en viennent à parler de la nature répressive du régime bolchevik (jusque-là, beaucoup avaient dénigré les rapports négatifs comme provenant de sources pro-capitalistes). Une fois ces rapports fiables arrivés, les anarchistes à travers le monde ont rejeté le bolchevisme et son système de pouvoir et de répression du parti. L'expérience du bolchevisme confirmait la prédiction de Bakounine que le marxisme signifiait «le gouvernement hautement despotique des masses par une nouvelle et très petite aristocratie d'érudits réels ou prétendus: les gens ne seront pas éduqués, ils seront libérés des soucis du gouvernement et inclus entiérement dans le troupeau gouverné." [Etatisme et anarchie, p. 178-9]

À partir de 1921 environ, les anarchistes hors de la Russie ont commencé à décrire l'URSS comme du «capitalisme d'état» pour indiquer que bien que les patrons individuels aient pu être éliminés, la bureaucratie d'état soviétique a joué le même rôle que les patrons individuels en europe Occidentale (Les anarchistes de russie l'ont définis comme ça depuis 1918). Pour les anarchistes, «la révolution russe ... tente d'atteindre [...] l'égalité économique ... cet effort a été fait en Russie sous une dictature du parti fortement centralisée ... cet effort pour construire une république communiste sur la base d'un communisme d'Etat fortement centralisé, sous la loi de fer d'une dictature de parti, va finir par échouer. Nous apprenons en Russie à savoir comment ne pas introduire le communisme". [Kropotkin's Revolutionary Pamphlets, p. 254]

Cela voulait dire ce que Berkman appelait «Le mythe bolchevique», l'idée que la révolution russe était un succès et devait être copiée par des révolutionnaires dans d'autres pays: «Il est impératif de démasquer la grande illusion, qui autrement pourrait conduire les ouvriers occidentaux à la Même abîme que leurs frères [et soeurs] en Russie. Il incombe à ceux qui ont vu en vrai le mythe d'exposer sa vraie nature." [«L'anti-climax», Le mythe bolchevique, p. 342] De plus, les anarchistes estimaient que leur devoir révolutionnaire était non seulement de présenter et d'apprendre des faits de la révolution, mais aussi de manifester sa solidarité avec ceux qui étaient soumis à la dictature bolchevique. Comme Emma Goldman l'a soutenu, elle n'était pas «venu en Russie en espérant trouver l'anarchisme réalisé». Un tel idéalisme lui était étranger (bien que cela n'ait pas empêché les Léninistes de dire le contraire). Au contraire, elle s'attendait à voir «les débuts des changements sociaux pour lesquels la Révolution avait été combattue». Elle savait que les révolutions étaient difficiles, impliquant «destruction» et «violence». Que la Russie n'était pas parfaite n'était pas la source de son opposition vocale au bolchevisme. C'est plutôt le fait que «le peuple russe a été enfermé à clef» de sa propre révolution par l'État bolchevik qui a utilisé «l'épée et l'arme pour garder le peuple en dehors». En tant que révolutionnaire, elle a refusé "de s'associer à la classe des maîtres, qui en Russie s'appelle le Parti communiste". [Mon désenchantement en Russie, p. Xlvii et p. Xliv]

Pour plus d'informations sur la révolution russe et le rôle joué par les anarchistes, voir l'annexe sur "La révolution russe" de la FAQ. En plus de couvrir le soulèvement de Kronstadt et les makhnovistes, il explique pourquoi la révolution a échoué, le rôle de l'idéologie bolchevique a joué dans cet échec et s'il y avait des alternatives au bolchevisme.

Les livres suivants sont également recommandés: La Revolution Inconnue by Voline; La guillotine au travail par G.P. Maximov; Le mythe bolchévik et la tragédie russe, tous deux d'Alexandre Berkman; Les bolcheviks et le contrôle ouvrier par M. Brinton; L'insurrection de Kronstadt par Ida Mett; L'histoire du mouvement makhnoviste par Peter Arshinov; Ma désillusion en Russie et Vivre ma vie par Emma Goldman; Nestor Makhno Le Cosaque de l'Anarchie: La lutte pour les soviets libres en Ukraine 1917-1921 par Alexandre Skirda.

Beaucoup de ces livres ont été écrits par des anarchistes actifs pendant la révolution, beaucoup emprisonnés par les bolcheviks et déportés vers l'Ouest en raison de la pression internationale exercée par les délégués anarcho-syndicalistes à Moscou que les bolcheviks essayaient de gagner au léninisme. La plupart de ces délégués restèrent fidèles à leur politique libertaire et convainquirent leurs syndicats de rejeter le bolchevisme et de rompre avec Moscou. Au début des années 1920, toutes les confédérations syndicales anarcho-syndicalistes s'étaient associées aux anarchistes pour rejeter le «socialisme» en Russie comme du capitalisme d'Etat et une dictature du parti.


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Re: Russie : Le mouvement anarchiste de 1905 et 1917 à nos j

Messagede bipbip » 01 Jan 2018, 18:47

« Les Anarchistes russes, les soviets et la révolution de 1917 »

Lire : Skirda, « Les Anarchistes russes, les soviets et la révolution de 1917 »

« Un peuple sans mémoire n’a pas d’avenir, a pu dire Georges Orwell avec tant d’autres, et encore moins de présent valable pourrait-on ajouter », annonce l’historien Alexandre Skirda en introduction de son ouvrage consacré aux anarchistes russes pendant la révolution de 1917.

Le mouvement anarchiste russe connaît son apogée en 1917 avec l’existence de 255 formations dans 180 localités différentes. Les anarcho-syndicalistes, dont le nombre est évalué à 5 000 adhérentes et adhérents en Ukraine s’inspirent des méthodes de la CGT française : action directe, sabotage, grève générale, etc.

La révolution de 1917 va voir le nombre d’anarchistes s’accroître encore : la fédération anarchiste de Moscou compte 60 groupes affiliés tandis que la fédération anarchiste-communiste de Petrograd atteindra le nombre de 18 000 membres en octobre. A cette époque le mouvement s’organise en partie autour de la figure de Kropotkine, qui revient d’exil en juin 1917. Ce militant mythique se voit alors proposer le poste de ministre de l’Education par le gouvernement Kerensky. Il refuse. Après Octobre, sa critique du régime bolchevik est sans appel. En 1920, quelques mois avant de mourir, il écrit dans sa Lettre au travailleurs d’Europe occidentale : « Je dois vous avouer franchement que, à mon avis, cette tentative d’édifier une république communiste sur la base d’un communisme d’Etat fortement centralisé, sous la loi de la dictature d’un parti, est en train d’aboutir à un fiasco. Nous apprenons à connaître en Russie, comment le communisme ne doit pas être introduit. »

Pour concurrencer la Garde rouge bolchevik, les anarchistes mettent en place une Garde noire qui compte rapidement 2 000 membres, répartis en une cinquantaine de détachements, avec un état-major commun. Lorsque celle-ci demande des armes au « gouvernement », Lénine et son entourage vont décider qu’il est temps de les réprimer. En effet, leur influence augmentant au fur à mesure que la « dictature du prolétariat » montre son vrai visage – celui de la dictature d’une avant-garde mettant en place un capitalisme d’Etat. Le pouvoir se décide alors à les liquider.

Prenant prétexte d’une occupation d’immeubles organisée par la Garde noire pour s’opposer aux nationalisations et à la fin de l’autogestion ouvrière, la Tcheka attaque et déloge les « anarcho-bandits » dans la nuit du 12 au 13 avril 1918 : de source officielle, l’attaque fait 30 morts et dans la foulée, 600 anarchistes sont arrêtés. La période qui suit verra la plupart des anarchistes « liquidés » ou réintégrés s’ils acceptent de se taire – c’est le cas de Kropotkine refusant de critiquer ouvertement les bolcheviks par peur d’alimenter la réaction – ou de participer au pouvoir. Ces derniers, que l’auteur appelle les « anarcho-bolcheviks » seront nombreux et contribueront à mettre fin au mouvement anarchiste en Russie.

Anciens chefs de la Makhnovchtchina qui mena la guerre contre les armées rouge et blanche en Ukrainees, les anarchistes Piotr Archinov et Nestor Makhno, une fois en exil en France, tenteront de tirer le bilan de l’échec du mouvement anarchiste russe dans la revue Diélo Trouda.

Pour eux, cet échec fut causé moins par la répression léniniste que par un manque de cohérence dans les idées et une absence de cohésion dans la pratique. Ce bilan prendra par la suite la forme d’un « projet » pour l’anarchisme connu sous le nom de Plate-forme des communistes libertaires qui fera date dans le mouvement anarchiste puisque ses répercussions se ressentent encore aujourd’hui.

Un ouvrage intéressant donc, composé pour moitié de documents d’époque.

Mathieu (AL Paris-Sud)

- Alexandre Skirda, Les Anarchistes russes, les soviets et la révolution de 1917, éd. de Paris-Max Chaleil, 2000, 350 pages, 13,50 euros


http://www.alternativelibertaire.org/?L ... tes-russes
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Re: Russie : Le mouvement anarchiste de 1905 et 1917 à nos j

Messagede bipbip » 13 Jan 2018, 18:43

Maria Grigorevna
L’Épopée d’une anarchistes à travers l’Ukraine (1902-1919)

MARIA NIKIFOROVA, LA RÉVOLUTION SANS ATTENDRE

Maria Grigorevna Nikiforova est née en 1885 dans la ville ukrainienne d’Alexandrovsk. Employée comme laveuse de bouteilles dans une distillerie de vodka, elle rejoint le groupe local d’anarchistes-communistes qui, au contraire des différentes tendances du marxisme et du populisme, ne pensaient pas nécessaire d’en passer par une quelconque transition bourgeoise pour atteindre la révolution. Les paysans et les ouvriers pouvaient se libérer immédiatement de leurs chaînes par une révolution sociale violente. Ils se battaient pour l’établissement direct de fédérations de communes libres au moyen d’insurrections armées.
Les anarchistes-communistes considéraient que les structures syndicales portaient en elles « le germe de la séduction politique » avec leur réformisme revendicatif et préféraient œuvrer en faveur d’un vaste mouvement d’expropriation. Ils prônaient ouvertement l’utilisation généralisée de la « terreur économique » (exécutions de patrons et de propriétaires terriens, expropriations, incendies de domaines et de propriétés…). De 1906 à 1908, le ministère de l’Intérieur recensa 26 268 attentats anarchistes, 6091 fonctionnaires et particuliers tués, plus de 5 millions de roubles (13 millions de francs) volés à main armés dans les caisse de l’État. De nombreux groupes, dont celui de Maria Nikiforova, s’orientèrent vers la « terreur sans motif » (bezmotivnyi) et pratiquèrent des attaques non plus seulement dirigées vers des dirigeants politiques ou économiques, mais contre la propriété et la bourgeoisie en tant que telles, afin de briser l’illusion d’un intérêt commun entre exploités et exploiteurs.
À partir de 1905, le gouvernement répliqua par une répression féroce, massacrant en un peu plus d’un an 15 000 révolutionnaires et en incarcérant 70 000 autres. Maria Nikiforova fut arrêtée, jugée pour diverses actions et condamnée à mort en 1908, sentence commuée en une peine de vingt ans de travaux forcés en raison de son jeune âge.
Elle participa a une émeute dans la prison sibérienne où elle avait été déportée en 1910 puis s’échappa. Elle gagna le Japon, les États-Unis, le Canada, Londres vers 1912, l’Allemagne, la Suisse, Paris, Barcelone où elle participa au braquage d’une banque.

La Première Guerre mondiale scinda la plupart des groupes révolutionnaires russes en deux, les partisans de la Triple-Entente et les internationalistes qui refusaient de choisir parmi les intérêts capitalistes des différents États. En 1917, celle qui était désormais connue sous le surnom de Maroussia et qui avait suivie une formation militaire, déserta le front de Salonique pour rejoindre Petrograd où elle se lança immédiatement dans la lutte contre le gouvernement Kerenski avec comme mot d’ordre « Tout le pouvoir aux soviets ! ». La Fédération des groupes anarchistes de Petrograd comptait 18 000 membres en octobre 1917 et préconisait une révolution sociale. Maroussia participa bien sûr à l’insurrection des « Journées de juillet », se rendant à Krondstadt pour donner une série de discours devant 8 à 10 000 marins et ouvriers. On la suit ensuite en Ukraine. Au début 1918, avec Makhno, elle œuvre aux désarmements des 18 unités cosaques envoyées par les partisans de l'ancien régime pour créer un front contre-révolutionnaire. À ce moment-là, elle prend en charge le commandement militaire et acquiert une dimension dépassant celle d’une figure locale énergique. Elle équipe alors la « Druzhina du combat libre », wagons blindés remplis de calèches munies de mitrailleuses qui allaient sillonner l’Ukraine.

Après la signature du traité de Brest-Litovsk auquel s’opposèrent les anarchistes, les bolcheviks pour asseoir leur pouvoir, entamèrent une campagne de propagande contre leurs anciens alliés et multiplièrent les arrestations. Maria Nikiforova passa, au printemps 1918, devant un « tribunal révolutionnaire d’honneur » mais fut acquittée. Mais le 25 janvier 1919, elle fut reconnue coupable de « discréditer le pouvoir soviétique par ses faits et gestes ». Début juin, Makhno fut déclaré hors-la-loi. Maroussia s’opposa à lui, préférant constituer des réseaux armés clandestins plutôt que d’essayer de préserver une certaine capacité militaire. Des groupes d’anarchistes underground multiplièrent les attentats, allant jusqu’à s’en prendre, le 25 septembre 1919, à un congrès du parti regroupant 150 personnes, en tuant 22, et blessant 55, détruisant le siège du parti communiste. La répression qui suivit les empêcha de faire sauter le Kremlin un mois plus tard.
Le 11 août 1919, Maroussia fut reconnue en compagnie de son mari dans les rues de Sébastopol, arrêtée, jugée le 16 septembre, condamnée à mort et exécutée.

Ce récit étoffe l’histoire des Révolutions russes que l’on voit trop souvent résumée à l’ascension des bolcheviks et la mise en place de leur régime totalitaire. Au-delà de cette destinée, c’est la complexité des luttes de l’époque qui est exposée.



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MARIA NIKIFOROVA, LA RÉVOLUTION SANS ATTENDRE
L’Épopée d’une anarchistes à travers l’Ukraine (1902-1919)
Mila Cotlenko
Suivi de MAKHNO ET LA QUESTION DE L’ORGANISATION
Alfredo M. Bonanno
148 pages – 6 euros
Mutines Séditions – Collection « Le Fil noir de l’histoire » – Paris – Septembre 2014
http://mutineseditions.free.fr

https://bibliothequefahrenheit.blogspot ... .html#more
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Re: Russie : Le mouvement anarchiste de 1905 et 1917 à nos j

Messagede bipbip » 16 Jan 2018, 00:40

Alternative Libertaire Gard organisera jeudi 18 janvier à 19h à Nîmes
(Café "Chez Mémé ", rue Clérisseau (Quartier Gambetta)),

un débat sur le rôle des libertaires pendant la Révolution russe de 1917.

Plus qu'un débat commémoratif sur cet épisode révolutionnaire, un tel débat permettra d'aborder des questions stratégiques qui, hier comme aujourd'hui, nous intéressent tous et toutes nous militant-e-s qui aspirons à changer le monde.

Le flyer : https://gard.demosphere.eu/files/docs/f ... lename.pdf

https://gard.demosphere.eu/rv/4364
http://www.alternativelibertaire.org/?T ... eurs-choix
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Re: Russie : Le mouvement anarchiste de 1905 et 1917 à nos j

Messagede bipbip » 18 Jan 2018, 22:18

L’anarchisme en URSS

Cet article a été fait à partir de documents sur l’anarchisme en URSS parus essentiellement en France : articles de journaux, livres de dissidents, interview, etc... Il ne repose pas sur une documentation soigneusement rassemblée et exhaustive, mais sur une série d’informations rassemblées presque par hasard, et que j’ai jugé suffisante pour écrire cet article. Ce ne sont d’ailleurs que des notes car il s’agit plus de quelques cas particuliers et de quelques anecdotes publiées ensembles que d’une étude complète utilisant toutes les sources disponibles. De toute façon il manque pour écrire une vraie histoire de l’anarchisme soviétique les documents précieux qui doivent se trouver dans les archives de la Tcheka, du GPU, du NKVD et du KGB, et qu’on ne peut malheureusement pas consulter librement. Cet article incomplet et bâtard a pour but de montrer la continuité des idées anarchistes en URSS de l’écrasement de la Révolution à nos jours, et de fournir à ceux qui s’intéressent à ce sujet une base de départ pour d’éventuelles recherches. En effet de nombreuses informations sont à confirmer, à compléter ou à découvrir.

De 1921 à 1937

L’écrasement définitif des anarchistes russes est communément daté de 1921. Cette année-là, le mouvement makhnoviste est définitivement écrasé par l’armée rouge, et la Commune de Cronstadt, dernier sursaut de l’esprit de 1917, est noyée dans le sang par Trotsky et consort. Les ouvrages traitant de l’anarchisme en Russie s’arrêtent bien souvent à cette date. Mais l’activité des révolutionnaires anarchistes continuera encore longtemps, bien que très faible et bien qu’elle soit un combat d’arrière garde (elle se déroulera bien souvent dans les camps et les prisons).

L’activité en liberté

Après 1921, toute propagande anarchiste est sévèrement réprimée mis à part quelques exceptions tolérées par le régime pour se donner une image « libérale » : les librairies et les éditions « Golos Trouda » de Moscou et Petrograd, la « Croix Noire » et le musée Kropotkine . Mais il y a encore quelques tentatives d’activité clandestine qui seront rapidement découvertes par la Tcheka. Les dernières traces de groupes clandestins ne dépassent pas 1925. Quelques-uns ont agi en 1922 et en 1923 à Petrograd et Moscou. En 1924 un autre groupe anarchiste assez actif existe encore à Petrograd parmi les ouvriers, mais il doit cesser son activité quand son existence est découverte. Des groupes ont existé dans plusieurs villes d’Ukraine et des tracts ont été distribués ; il y a aussi une propagande clandestine menée parmi les paysans. En 1924, le « Groupe d’anarchistes du sud de la Russie » fait parvenir des nouvelles à leurs compagnons exilés. C’est sa seule activité connue. Dès 1925, la propagande clandestine est le fait d’individus et non de groupes. Cette très faible propagande semble avoir eu des résultats. La bague de grèves qui secoue Moscou et Petrograd en Aout et Septembre 1923 est due en grande partie aux mencheviks, mais dans plusieurs cas aux anarchistes [1].

Les institutions anarchistes officielles ont encore une petite activité légale. Les éditions « Golos Trouda » publient les œuvres complètes de Bakounine et un livre d’A. Borovoï sur l’anarchisme en Russie. Le musée Kropotkine ouvre ses portes en 1921 à Moscou. Une organisation, la « Croix Noire », qui a pour but d’aider les anarchistes emprisonnés est tolérée elle aussi. Mais si elles sont maintenues, c’est que le régime y trouve son intérêt. Elles n’existent qu’à Leningrad et Moscou, vitrines de l’URSS vers l’étranger. En province rien n’est possible, la littérature anarchiste tolérée à Moscou y est interdite. La Tcheka puis le GPU y trouvent aussi leur compte, en repérant plus facilement les sympathisants anarchistes. Il y a en permanence des indicateurs à la « Croix Noire », et tous les visiteurs du musée Kropotkine sont photographiés à leur insu. Mais ces institutions légales vont peu à peu, avec l’affermissement du pouvoir de Staline, devenir inutiles. La « Croix noire » est dissoute en 1925 et ses principaux animateurs sont emprisonnés. Les librairies de Moscou et Leningrad sont fermées en 1929, au cours d’une vague d’arrestation qui frappe les milieux anarchistes. Le musée Kropotkine ferme en 1938, à la mort de sa veuve [2]

Si l’activité légale et les groupes clandestins disparaissent,il y a toujours des actes individuels. Quand les communistes exploitent l’affaire Sacco et Vanzetti pour leur propagande anti-américaine, certains anarchistes russes dénoncent cette manoeuvre d’un régime qui défend deux anarchistes pour mieux en interner des milliers d’autres dans ses camps et ses prisons. L’anarchiste Warchavski est emprisonné car il possède des brochures éditées clandestinement à l’occasion de l’exécution des deux martyrs et qui dénonçaient l’exploitation de leur affaire par le régime soviétique. Nicolas Beliaief, anarchiste déporté au Turkestan se retrouve en Sibérie pour avoir protesté parce qu’un camp d’aviation militaire de la région avait été baptisé de leurs noms. Il a dû y avoir de nombreuses autres actions individuelles, comme celle d’Ivan Kologriv, un docker anarchiste condamné en 1930 pour agitation antimilitariste [3]

L’activité dans les prisons et dans les camps.

Du fait du système répressif mis en place par les communistes, la plus grande partie des anarchistes actifs s’est retrouvée en prison, en déportation ou en relégation. Et là ils ont continué à lutter. Ils vont participer, avec les courants socialistes de la Révolution, socialistes révolutionnaires et sociaux-démocrates, à la lutte pour conserver les avantages du statut de prisonnier politique hérité du tsarisme : pas de travail forcé, correspondance libre, circulation libre dans le camp à toute heure du jour et de la nuit.

A partir de 1921, les prisonniers politiques sont internés sur les îles Solovki, dans la mer Blanche, où se trouve un ancien couvent. En décembre 1923, alors que l’archipel est coupé du reste du monde par l’hiver, quelques avantages sont supprimés : limitation de la correspondance et d’autres petites choses et surtout interdiction de sortir des bâtiments après 6 heures du soir. En guise de protestation, des volontaires socialistes révolutionnaires et anarchistes doivent sortit dès le premier jour après 6h. Mais avant même l’heure du couvre-feu, les soldats tirent sur les prisonniers qaui se trouvent dehors. Il y a 6 morts et plusieurs blessés. Mais après cet « incident », le régime politique est maintenu. Fin 1924, de nouvelles menaces pèsent sur le statut politique. Toutes les fractions politiques s’entendent de nouveau pour demander l’évacuation de l’archipel avant l’arret de la navigation sinon une grève de la faim collective aura lieu. Moscou repousse l’ultimatum et la grève commence. Toutes les personnes valides la font. Des médecins choisis parmi les détenus surveillent chaque gréviste de la faim. Mais les autorités qui sont indifférentes à cette grève se contentent d’attendre. Après 15 jours, des dissensions se font sentir du fait du nombre important de participants et des courants politiques divers. Un vote secret se prononce pour l’arrêt de la grève. Ce n’est pas une victoire, mais ce n’est pas une défaite : le régime politique est maintenu.

Au printemps 1925, les Solovski sont évacuées. En fait, c’est une manœuvre des autorités pour briser la résistance. Les anciens (prisonniers élus par chaque fraction et chargé de parlementer avec les autorités) sont internés à l’isolateur de Verkhné-Ouralsk. Les attaques contre leurs « libertés » se font plus précises : la circulation entre les cellules est interdites, les anciens sont réélus mais ils ne peuvent plus entrer en contact avec les autres cellules. La lutte continue, mais le cloisonnement ne la favorise pas. Vers 1928, une autre grève de la faim a lieu. Mais l’atmosphère n’est plus la même que pour la précédente, et après un passage à tabac des grévistes par les gardiens, le mouvement s’arrête.

La dernière grève de la faim collective des prisonniers politiques des Solovski aura lieu début janvier 1937 à l’isolateur de Iaroslav. Les derniers rescapés présentent leurs revendications de toujours :élection d’anciens, libre circulation entre les cellules etc. Après 15 jours de grève, ils sont nourris artificiellement. Ils obtiennent quelques avantages qui leur seront repris en quelques mois. C’est la dernière manifestation collective des anarchistes, des socialistes révolutionnaires et des autres socialistes emprisonnés après la révolution. Les purges staliniennes décimeront ces vétérans [4].

La solidarité est très forte à cette époque entre les anarchistes, mais aussi entre tous les prisonniers politiques socialistes en général. Cette longue lutte menée collectivement pendant près de 15 ans en est une preuve. Mais il y a d’autres cas d’entraide : par exemple à Tchimkent, jusqu’au début des années 30, les relégués socialistes révolutionnaires, sociaux démocrates et anarchistes alimentent une caisse secrète d’entraide pour leurs camarades de Nord. En effet, si on trouve facilement du travail à Tchimkent même si on est relégué, ce n’est pas le cas dans le nord sibérien où de nombreux relégués n’ont aucun moyen de subsistance [5].

Les purges Staliniennes

En 1937-1938, Staline va exterminer tous ceux qui ont participé à la Révolution, bolchéviks ou autres. Des milliers de personnes sont fusillées, des millions disparaissent dans les camps en Sibérie. Les anarchistes rescapés de la Révolution sont durement touchés par cette vague d’arrestation. Des hommes connus comme Iartchouk et Archinof sont fusillés, des milliers d’autres inconnus, qui avaient été anarchistes avant ou pendant la Révolution, sont tués ou déportés dans les camps. Ces purges marquent l’extermination de la « vieille garde » anarchiste [6].

Le souvenir de quelques anarchistes persécutés à cette époque nous est parvenu. Le tailleur juif Aïzenberg par exemple : anarchiste individualiste et disciple de Kropotkine , il est arrêté à Kharkov en 1937. Il résiste aux coups et aux tortures employés pour lui faire avouer qu’il appartient à une organisation et pour qu’il dénonce ses membres. Il répond qu’il est anarchiste individualiste, et donc il ne reconnaît aucune organisation. Pendant 31 jours et 31 nuits il subit un interrogatoire interrompu seulement 2 fois par jour pour manger. Il a 55 ans et il ne cède pas. Ses tortionnaires se lasseront les premiers : il est envoyé dans un asile d’aliénés de Moscou [7]. En 1937 aussi, l’anarchiste Dimitri Venediktov relégué à Tobolsk est arrêté pour « propagation de bruits au sujet des emprunts » (c’étaient des emprunts d’Etat obligatoires) et « mécontentement à l’égard du pouvoir soviétique ». Il est condamné à mort et exécuté [8]. Le but des purges était entre autre chose de liquider tous ceux qui de près ou de loin ont eu un rapport avec les courants politiques qui ont participé à la Révolution. Staline voulait faire disparaître tous ceux qui ont cru que la Révolution pouvait amener la liberté.

Des Purges à la Déstalinisation.

Les purges marquent l’élimination physique de nombreux anarchistes issus de la Révolution. Ceux qui n’ont pas été fusillés sont dans les camps, et les rares qui restent en liberté n’osent plus rien faire. Pourtant l’anarchisme n’est pas mort en URSS. Dès 1937, il y a des jeunes qui s’étaient sentis anarchistes après l’anéantissement du mouvement [9]. Dans les camps staliniens ; seuls endroits où une activité anarchiste est perceptible, il y a donc maintenant, à côté des anarchistes russes, des anarchistes soviétiques.

En 1947, dans les camps de la Sibérie du nord, il y a de nombreux soldats qui, faits prisonniers par les allemands et libérés par la victoire russe, ont été déportés sur l’ordre de Staline. C’est dans ce milieu qu'apparaît le « Mouvement Démocratique de la Russie du nord ». Soutenu par des marxistes non staliniens et par les anarchistes (dont l’un des slogans est « pour les soviets, contre le parti »), ce mouvement organise une révolte. Elle éclate dans le camp de Jeleznodorojny, et elle touchera plus ou moins les camps de Promyshleny, Severny, Gornieki, Vorkhoute. Victorieuse au début, cette révolte sera finalement écrasée par l’armée, et ceux qui y ont participé seront impitoyablement pourchassés [10].

Les anarchistes participeront aussi aux révoltes qui secouent les camps en 1953-54, après la mort de Staline et l’exécution de Beria. Ces camps, dominés par les droits communs, sont repris en main peu à peu par les politiques à partir de 1949. A la mort de Staline, quand une fraction du Kremlin avec Krouchtchev joue la carte de la déstalinisation pour affermir son pouvoir, la situation est favorable à l’éclosion de révoltes dans les camps. A Norilsk, un camp situé dans l’extrême nord sibérien, des makhnovistes, 30 ans après l’écrasement de leur mouvement, participent activement à la révolte [11].

Le souvenir de Makhno n’est en effet pas mort dans les camps à cette époque. Mais la propagande soviétique qui l’assimile à un bandit a atteint ses objectifs. Pour certains, Makno n’était que le chef d’une troupe de bandits [12. Soljenitsine lui, cite les makhnovistes comme un des nombreux courants qui traverse le monde de la pègre internée dans les camps dans les années 47-52 [13].

La participation des anarchistes dans les révoltes des camps des années 1953-54 représente la dernière apparition connue d’anarchistes ayant participé à la Révolution. Ce qui serait intéressant de savoir, c’est si le terme makhnovistes ne recouvre que d’anciens membres de l’armée insurrectionnelle d’Ukraine, ou s’il comprend aussi d’autres anarchistes non makhnovistes et/ou nés après la révolution, du fait de leurs convictions communes.

Du XXème Congrès à 1979

Après le « rapport Khrouchtchev » s’ouvre en URSS une brève période d’une relative libéralisation, période qui voit l’éclosion d’un mouvement contestataire dont la dissidence actuelle est issue en ligne directe. Après plus de 30 ans de dictature absolue et étouffante de Staline, il y a une grande circulation des idées. « En 1957, en pleine période de déstalinisation, notre groupe, comme beaucoup d’autres, pensait que le pouvoir, face à cette sorte de printemps de Prague, n’oserait pas intervenir. Il n’y avait pas à l’époque de remise en cause du communisme, mais plutôt une attirance vers une démocratisation à la yougoslave. Nous étions des gens de tendance communiste-libertaire ne remettant en cause que l’aveuglement de l’Etat totalitaire et prônions une plus grande autonomie de l’individu dans notre société. Certains d’entre nous remettaient en cause l’Etat et se réclamaient de l’Anarchie. Il y avait aussi dans tous ces groupes des gens qui se réclamaient d’un nationalisme dur » [14]. c’est un émigré juif d’origine ouvrière qui parle. A l’époque, il est étudiant à Leningrad et co-fondateur en 1957 d’un groupe de discussions et de réflexions. Ainsi, malgré la répression staliniennes, l’anarchisme n’a pu être étouffé et il réapparaît hors des camps.

Mais Khrouchtchev ne peut pas tolérer longtemps une telle situation, et dès que son pouvoir est plus stable la répression va s’abattre sur tous ceux qui ne pensent pas dans la ligne. Un dissident russe exilé interné entre 1957 et 1965 dans les camps de concentration y a rencontré plusieurs anarchistes lors de sa détention. C’était des anarchistes de la nouvelle génération : « Ils avaient lu les livres de Kropotkine , et parfois de Bakounine (qu’il est très difficile de trouver dans les bibliothèques en URSS), ils étaient de même familiarisés avec les idées de Proudhon et avec la pensée occidentale contemporaine ». ainsi malgré l’étouffoir idéologique du régime soviétique, les idées parviennent tout de même à circuler. Il cite aussi l’exemple d’un camarade, E., qui après avoir passé une dizaine d’année dans les camps, à été libéré en 1971. Il a de nouveau été arrêté et condamné en 1974 pour « propagande anti-soviétique », ’accusation traditionnelle. E. se déclare défenseur des droits de l’homme car se déclarer anarchiste ouvertement en URSS est très dangereux [15].

Ce dissident a aussi rencontré des anarchistes hors des camps. En 1967, le camarade qui avait fondé le groupe de réflexion de Leningrad est arrêté pour avoir aidé Galanskof, un des dissidents les plus en vue de l’époque ; à écouler des devises étrangères. Il y a aussi le cas d’un docker anarchiste arrêté pour « propagande anti-soviétique » parmi ses collègues de travail. E. Kouznetsov a fait en 1971 une étude sur les détenus du camp de concentration où il se trouvait à l’époque. Il donne une série de chiffres très intéressants. Ainsi sur 90 prisonniers il y a 19 nationalistes démocrates, 7 démocrates internationalistes, 6 monarchistes et un anarchiste ; les autres n’ont pas d’opinion politique [16].

Enfin très récemment, il y a eu l’affaire de l’« opposition de gauche » de Leningrad. C’est une sorte d’organisation clandestine de gauche qui tentait de se créer, et il y avait un courant anarchiste.

L’Opposition de Gauche

En 1978 apparaît à Leningrad un groupe d’étudiants, l’« opposition de gauche ». Il est créé par des étudiants qui en 1976 avaient été liés à une affaire de distribution de tracts contre le parti à l’occasion du congrès du PCUS. A l’issu de cette affaire un étudiant, Andrei Reznikov, est condamné à deux ans de camp. Son ami Alexandre Skobov crée en juin 1978 une communauté à Leningrad qui est un point de rendez-vous pour la jeunesse marginale et pour les sympathisants du groupe. Le groupe édite aussi une revue qui aura 3 numéros durant l’été 78, et qui à côté de textes e grands classiques publie des articles actuels théoriques ou sur la dissidence. Un des projets de l’« opposition de gauche » est de rassembler dans une conférence des groupes de gauche de Leningrad, de Moscou, des pays baltes, d’Ukraine, du Caucase pour confronter les idées et au besoin s’organiser. La conférence prévue pour septembre est repoussée à cause de l’attitude d’un groupe « marxiste orthodoxe ». La répression qui va s’abattre sur le groupe empêchera finalement la tenue de cette conférence. Des délégués sont refoulés et le moscovite Bessov sera interné quelques temps. En août, la communauté est perquisitionnée et saccagée, ses habitués sont suivis. Début octobre ; le KGB interroge Skobov, à partir du 10 de nombreuses perquisitions ont lieu chez les gens proches de la communauté, qui sont aussi interrogés. Le 14 octobre Skobov est arrêté, le 31 c’est au tour de Tsourkov, un autre membre actif du groupe et vétéran de 1976. Pour protester contre ces arrestations, plus de 200 étudiants manifestent sur la place N.D. de Kazan de Leningrad le 5 décembre. Reznikov est attaqué dans la rue par des « inconnus », et il est plusieurs fois détenu quelques jours. Le 6 avril 79, Arkady Tsourkov est condamné à 5 ans de travail et 2 ans d’exil intérieur. Le 16 avril Skobov est condamné à l’internement psychiatrique de durée indéterminée. Alexis Khavine ; qui a refusé de déposer contre son ami Skobov, est accusé de trafic de drogue et il est condamné à 6 ans de camp en août. Cette répression systématique a anéanti l’« opposition de gauche » et la communauté de Skobov [17].

Le but du groupe était de confronter dans un débat les idées de gauche et de créer si besoin était une organisation. Sa revue, « Perspektivy », publie des auteurs de courants très différents : Kropotkine , Bakounine , trotsky, Marcuse, Cohn-Bendit pour donner des bases, il y a des textes pour et contre le coulèvement de Cronstadt, des textes repris d’autres samizdats, et le n°3 est composé d’articles programmatiques devant servir de base aux discussions lors de la Conférence. La revue contient aussi un reportage sur la manifestation du 4 juillet 1978 à Leningrad qui a réunis spontanément 15000 jeunes. Elle était très influente dans le milieu étudiant de Leningrad, et elle était diffusé dans d’autres régions d’URSS. Les idées exprimées dans le n°3 peuvent être qualifiées d’« ultra-gauches ». Il faut lutter contre le type d’Etat soviétique et non contre l’Etat en général. La classe ouvrière est en voie d’intégration et la seule classe révolutionnaire est celle des intellectuels et des étudiants. La preuve est faites que l’agriculture privée est supérieur à l’agriculture collectivisée. Pour certains, une fraction de la bureaucratie va jouer la carte de la démocratisation pour se maintenir, et la tache la plus importante est de renforcer l’opposition. Pour d’autres, il n’y aura pas de démocratisation, et il faudra utiliser la violence et l’illégalité : fabrication de fausse monnaie, éventuellement prises d’otages, lutte armée en s’inspirant des « anarchistes d’Allemagne Fédérale, particulièrement du groupe Baader-Meinhoff », etc... Enfin plusieurs propositions concrètes sont données comme programme : cela va de « liberté et autonomie des associations et organisations » à « pour les questions nationales, le droit à l’autodétermination devrait être appliqué » en passant par « liquidation de l’armée de conscription et son remplacement par une armée volontaire ». Toutes les autres propositions sont du même genre et peuvent être qualifiées de « réformistes » [18].

Mais à côté de ce courant représenté par ces textes, il y avait une influence anarchiste non négligeable. La publication dans la revue de Kropotkine et Bakounine en est une preuve. Dans la bibliothèque de la communauté, qui était celle de Skobov, la presse dissidente, Totsky, Marx jeune et Kropotkine voisinaient. Skobov lui-même considéré comme l’un des théoricien du groupe, « se définissait lui-même comme anarcho-socialiste, partisan du jeune Marx. Son programme comportait le pluralisme dans l’économie ; une émocratie complète en politique et idéologie ; le pacifisme » [19]. Il appartenait avec Tsourkov à la tendance non-violente du groupe qu’il voulait maintenir toujours ouvert : « l’autre aile du mouvement à laquelle appartient Arkady Tsourkov et Alexandre Skobov (qui sont ceux que j’ai le mieux connus personnellement) semble s’en tenir aux méthodes non violentes quelle que soit la politique adoptée par le gouvernement. Son souci est de maintenir la caractère ouvert du mouvement et d’éviter sa cristallisation prématurée et son compagnon naturel, le sectarisme. »« [20] Skobov n’est pas le seul à être influencé par les idées anarchistes. Aisin par exemple Alexis Khavine, son ami, avait été condamné en 1977 pour avoir diffusé des œuvres de Kropotkine alors qu’il était encore lycéen [21].

L’Anarchisme et les Autres

Il n’est pas besoin de faire de longues phrases pour donner la position du pouvoir soviétique vis à vis des anarchistes : ce sont des irresponsables et des bandits. Mais par contre il est intéressant de voir l’image de l’anarchisme que se font les dissidents. En général, et pour des raisons évidentes, l’anarchisme est mal connu, surtout au niveau de son histoire. Voilà ce que répondait Pliouchtch en 1976 lors d’une conférence de presse « A la question « le massacre anti-ouvrier de Kronstadt est-il resté dans les mémoires , », Pliouchtch répondit « il ne reste plus rien dans la mémoire des ouvriers, l’histoire est entièrement falsifiée ». Ainsi pour Makhno « ceux qui m’en ont parlé m’en ont dit du mal, mais ici je me rend compte qu’il a été calomnié par la presse russe. Non seulement il ne faisait pas de pogroms, mais il fusillait ceux qui en faisaient ». quand aux anarchistes espagnols internés en 1939 au camp de Karaganda, il ne connait pas de détails, mais fut au courant de l’affaire ». [22] Au point de vue des idées, si certains dissidents les connaissent apparemment correctement, d’autres, intentionnellement ou non, les déforment. Par exemple dans l’ouvrage collectif « Des voix sous les décombres », deux articles citent l’un Bakounine , l’autre Kropotkine . Pour Igor Chafarevitch, l’unique but de Bakounine était de détruire, il n’avait pas d’idéaux positifs. Par contre Malik Agoursky cite sans les déformer les conceptions de Kropotkine sur l’association travail intellectuel-travail manuel dans les communautés de la société future [23]. Il est à noter d’ailleurs que même parmi ceux qui sont influencés par l’anarchisme en union Soviétique, la pensée de Kropotkine leur est beaucoup plus familière que celle de Bakounine . Peut-être est-ce dû en partie au fait que Kropotkine , contrairement à Bakounine est connu aussi comme scientifique en URSS. Ainsi en 1976 le « Bulletin de la société de Moscou sur la nature expérimentale » a publié plusieurs articles sur Kropotkine et son activité scientifique où il n’y a pas d’attaques gratuites contre l’anarchisme [24]. Enfin l’image traditionnelle de l’anarchiste n’a pas l’air très différente de celle répandue en France. D’après Vadim Netchaev, Skobov a « l’allure à se faire mettre la main au collet et fouiller la sacoche par des flics eu quête de bombes d’anarchistes » parce qu’il porte la barbe et une capote de soldat. [25]

Ainsi malgré plus de 60 ans de dictature, le régime soviétique n’a pu étouffer totalement l’anarchisme. Ceux qui se réclament de la pensée libertaire à l’heure actuelle ont peu de points communs avec les anarchistes de 1917. La situation économique et politique a foncièrement changé, et leur nombre et leur influence sont infiniment moins importants. Mais il y a une continuité entre ces générations malgré la répression violente dès 1918, malgré le stalinisme et ses purges, malgré la difficile circulation des idées. La pensée anarchiste n’est pas encore morte en URSS.

NOTES

[1] « La situation actuelle en Russie », le Groupe d’anarchistes du sud de a Russie, Revue Anarchiste 1924. « Le mouvement anarchiste russe », J. W., Revue Anarchiste 1925

[2] « La situation actuelle en Russie »... « Les anarchistes russes » Paul Avrich..

[3] Le Libertaire, numéro spécial sur les anarchistes emprisonnés en Russie, février 1931.

[4] « L’archipel du Goulag » Alexandre Soljenitsine tome I. Le Libertaire numéro spécial.

[5] « L’archipel du goulag » tome III.

[6] « Les anarchistes russes » Paul Avrich.

[7] « L’accusé » A. Weissberg.

[8] « L’archipel du Goulag » tome III

[9] « L’archipel du goulag » tome I

[10] Dissenso Est-Oveste, janvier 1979

[11] « L’incrvable anarchisme » L.M. Vega

[12] « Le Blatnoï » M. Diomine

[13] « L’archipel du Goulag » tome III

[14] « Marginalité et débordements quotidiens en URSS », Matin d’un Blues N°2 (fin 78, début 79)

[15] « Les anarchistes en URSS », lettre d’un émigré au CIRA, Front Libertaire N°102, janvier 1979

[16] « Marginalité et débordements quotidiens en URSS »... « Journal d’un condamné à mort » E. Kouznetsov

[17] « Les tracts subversifs et la communauté de Skobov », « Leningrad : la « grande Maison » entreprend de détruire les communautés » et « La plate forme de l’opposition de gauche » de Vadim Netchaev, libération des 4, 5 et 10 avril 1979.

[18] « The leftist opposition » de Vadim Netchaev, Labour Focus on Eastern Europe, 1979, n°3. Les deux articles de Netchaev sont assez semblables sur le déroulement des événements mais ils se complètent au niveau des informations sur le programme du mouvement.

[19] « Les tracts subversifs... »

[20] La plate-forme de l’opposition de gauche »...

[21] Labour Focus on eastern Europe, 1979 n°5

[22] « L’URSS en 1976 vue par Pliouchtch », le Monde Libertaire juillet-août 76

[23] « passé et avenir du socialisme » I. Chafarevitch et « Les systèmes socio-économiques actuels » M. Agoursky, « des voix sous les décombres », collectif

[24] « Sur le centenaire de la publication d’études sur la période glacière, de Pierre Kropotkine » M. Zemliak, anarchives n°1 déc. 79

[25] « Les tracts subversifs... »


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