Mouvement ouvrier

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Messagede abel chemoul » 19 Oct 2009, 17:15

le parti dans l'histoire du mouvement ouvrier

Série de conférences de Daniel Bensaïd à l'université d'été du NPA 2008 sur le parti dans l'histoire du mouvement ouvrier, sur l'évolution de la notion, de la perception de l'organisation par le mouvement ouvrier, etc... ça parle très peu des libertaires et les deux premières parties sont très orientées sur Marx/Engel (qui sont des libertaires inavoués si on écoute Bensaïd :confus: ) .

http://www.dailymotion.com/video/x9uagt ... nsaid_news

http://www.dailymotion.com/video/x9uaoh ... nsaid_news

http://www.dailymotion.com/video/x9uawg ... nsaid_news

http://www.dailymotion.com/video/x9ub4b ... nsaid_news
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abel chemoul
 
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L'Ordre des Chevaliers du Travail

Messagede Pti'Mat » 03 Mai 2017, 09:01

Texte réalisé à partir de l’ouvrage de Maurice Dommanget : "La chevalerie française du travail (1893-1911)".
http://syndicaliste.phpnet.org/spip.php?article568

Fondé en 1868 aux Etats-Unis, The Noble and Holy Order of the Knights of Labor (le noble et saint ordre des chevaliers du travail) est une organisation secrète de défense ouvrière, pré-syndicale, qui existe d’abord outre-Atlantique. L’Ordre s’inspire du modèle de société secrète maçonnique (très prégnant aux Etats-Unis à cette époque) et de la tradition des loges opératives, sorte de combinaison d’anciennes corporations et de syndicats compagnonniques, qui, au Moyen-Âge en particulier, avaient servi de cadre d’organisation à diverses professions, comme celles du bâtiment. Il opère de manière secrète jusqu’en 1878, puis connaît un développement important jusqu’en 1886 avec plus de 700 000 adhérents. Cette phase de développement est liée à l’activité syndicale et anticapitaliste de l’Ordre basée sur une démarche philanthropique (création de coopératives, de sociétés de bienfaisance et de secours mutuels pour les ouvriers) et une stratégie non plus corporatiste et discriminante comme le faisait l’American Federation of Labor, mais interprofessionnelle, sans tenir compte de la qualification, du sexe et de l’ethnie (à part pour les indigènes amérindiens et les asiatiques qui ne sont pas admis dans l’Ordre). L’Ordre des Chevaliers du Travail américain , comme le canadien qui a suivi le même développement, décline les années suivantes, notamment suite aux événements de Haymarket en 1886, jusqu’à n’être plus qu’un groupe d’intellectuels réformistes, victime de la répression patronale et de conflits internes (notamment entre la base et la direction de l’Ordre). La base militante des Assemblées Locales de l’Ordre, formée à ce nouveau syndicalisme et ayant acquis l’expérience de plus de dix ans de conflits de classe intenses, va contribuer à créer et grossir les rangs des Industrial Workers of the World (IWW) en 1905, ce syndicalisme révolutionnaire américain fondé sur les mêmes bases que la toute jeune CGT française.

La première implantation européenne de l’Ordre des Chevaliers du Travail intervient en Belgique en 1880. Nous allons cependant nous pencher sur le cas français car il serait trop long d’aborder en détail l’Ordre à son échelle internationale.
Le cas français est intéressant car c’est là que la Chevalerie du Travail affirme une identité typique, caractéristique de la tradition révolutionnaire dans ce pays. Cette tradition de société secrète puise ses sources dans la Révolution française et plus précisément dans la Conjuration des Egaux de Babeuf (1796-1797). Gracchus Babeuf prévoyait de renverser le Directoire, accaparé par la bourgeoisie, et d’instaurer le communisme par une République Égalitaire pour le peuple et par le peuple. Babeuf est d’ailleurs reconnu comme étant le père des idées socialistes, communistes et anarchistes. La Conjuration des Égaux mène évidemment une existence clandestine mais a aussi la particularité d’avoir des rites initiatiques, un langage codé et symbolique, et ses membres sont intronisés « chevaliers de l’Ordre des Egaux ». Cet ésotérisme avec certains rituels et certaines pratiques initiatiques se retrouvera un siècle plus tard dans les assemblées secrètes de l’Ordre des Chevaliers du Travail Français.


Regard général sur la Chevalerie du Travail Française (CTF)

La CTF se rattache, dès sa naissance, à la tradition républicaine, socialiste et révolutionnaire française. La ligne politique de la CTF s’approfondit et s’affine au fil du contexte, des événements et surtout au fil de l’influence de ses différents secrétaires généraux. Ainsi, en 1893, au tout début de l’Ordre, sous l’égide du secrétaire général Beaugendre et du Grand Maître Chauvière, tous deux blanquistes, la condition d’adhésion est d’être « républicain ». Il est à noter qu’à l’inverse d’aujourd’hui, « républicain » couvrait bien d’avantage une optique révolutionnaire et socialiste. Le Socialisme était alors considéré par beaucoup de courants comme la phase ultime du républicanisme. En effet, pendant près d’un siècle (1790-1870) l’instabilité politique marque la France : le régime du pays passe par trois républiques, deux empires et deux monarchies, chacune de ces courtes périodes s’achevant à cause de révoltes populaires, de coups d’état et/ou de guerres. Être républicain à la fin du XIXème siècle c’est avant tout avoir en tête que l’instauration de la République passe par une Révolution. C’est choisir le progrès social et le gouvernement du peuple. Dans le mouvement ouvrier, cette adoration pour la République va décliner après 1848 et notamment avec l’épisode de la Commune de Paris en 1871. Car, une fois la troisième République stabilisée, c’est elle, aux mains de la grande bourgeoisie, qui va assurer une véritable guerre de classes contre le prolétariat et ses organisations.
Avec le deuxième secrétaire de l’Ordre, l’allemaniste et leader syndicaliste Eugène Guérard, puis le troisième, le syndicaliste révolutionnaire Fernand Pelloutier, leader de la Fédération des Bourses du Travail, on note déjà le basculement de l’Ordre vers d’avantage d’identité socialiste, révolutionnaire et syndicaliste. Selon l’historien syndicaliste Maurice Dommanget, qui a étudié en détail la Chevalerie du Travail (La Chevalerie du Travail française 1893-1911, contribution à l’histoire du socialisme et du mouvement ouvrier), l’existence et l’action de cette dernière auraient préfiguré et même favorisé l’unité syndicale (1895 et 1902) et l’unité socialiste (1905). En effet, à l’image des différents secrétaires généraux qui se sont succédés au sein de l’Ordre, et en regardant la composition des différentes sections locales dites « chantiers », on retrouve tous les courants issus de la Première Internationale et plus spécifiquement ceux issus de la Commune de Paris : blanquisme, guesdisme, allemanisme, possibilisme, syndicalisme révolutionnaire et anarchisme. La ligne politique de l’Ordre entre 1893 et 1905, ce qui correspond à sa période d’apogée, montre la prédominance de l’allemanisme puis du syndicalisme révolutionnaire en son sein. On note quelques traits caractéristiques de ces deux courants très proches, qui vont définir la direction et l’identité de la CTF :
- Méfiance vis à vis du parlementarisme. Les membres détenteurs d’un mandat politique sont d’ailleurs interdits de maîtrise (par exemple, un membre élu maire d’une commune ou député ne peut prétendre au grade de Maître de l’Ordre).
- Privilégier l’action directe et le sabotage comme moyens de déstabiliser le système capitaliste bourgeois et de préparer les travailleurs à l’affrontement de classe.
- Détruire le système capitaliste par la grève générale et destituer le pouvoir de la bourgeoisie par l’insurrection populaire et la discipline ouvrière du travail.
- Nécessité de défendre l’indépendance et l’autonomie des travailleurs en accordant la priorité au syndicalisme.

Nous pouvons donc d’ores et déjà voir que la ligne des Chevaliers du Travail, est celle, en grande partie, que la future CGT adoptera jusqu’en 1914. En 1896, l’Ordre compte 1 500 membres, ce qui atteste d’une discrétion certaine, liée d’une part à la tradition de société secrète révolutionnaire ; mais aussi aux terribles répressions passées dont le mouvement ouvrier peine encore à se remettre à ce moment-là. Plusieurs conditions doivent être remplies pour devenir Chevalier : être présenté par un répondant (le recrutement se fait donc uniquement par cooptation), avoir 18 ans ou plus (ou seulement 16 ans si un parent l’est déjà), subir une enquête relative aux opinions et engagements politiques ou associatifs et prêter le serment suivant : « Je promets sur mon honneur que jamais je ne révélerai à qui que ce soit aucun des signes ou des travaux secrets de notre ordre qui peuvent m’être, maintenant ou plus tard, donnés ou confiés, aucun acte, fait, aucun objet ou projet conçus, excepté si j’y suis autorisé par mes fonctions ou par une commission spéciale accordée par l’Ordre ». Le nouveau Chevalier est accueilli par un discours de réception et son intronisation se fait avec un rituel mêlant ésotérisme, usage d’outils ouvriers (comme le marteau) et d’armes (comme l’épée et la lance).
La Chevalerie du Travail française est essentiellement présente à Paris, dans la Seine et la Seine et Oise. Mais elle est aussi présente dans de nombreuses autres villes, au travers de ses « chantiers » : Angers, Rennes, Le Mans, Nantes, Alès, Décazeville, Figeac, Amiens, Toulouse, Lyon, et... Limoges.


Les Chevaliers du Travail et le congrès constitutif de la CGT à Limoges

Attester de la présence de Chevaliers du Travail à Limoges n’est pas chose facile, même si, dans la « Rome du Socialisme », on pouvait espérer la présence de cette particularité qu’est la CTF. Cet élément de l’histoire locale s’est totalement évaporé des mémoires et des sources, ce qui atteste encore une fois d’une discrétion certaine, mais aussi peut-être d’un manque d’activité en tant qu’organisation, nous y reviendrons. Il ne revient qu’à Maurice Dommanget d’avoir pu retracer l’existence du chantier limougeaud de la CTF à partir de ses recherches nationales sur l’Ordre et d’archives de la police.
C’est autour d’un petit groupe local de militants allemanistes, eux-mêmes regroupés dans L’Avant-Garde (créée suite à une conférence de Jean Allemane en 1883), que le chantier de Limoges est fondé le vendredi 20 septembre 1895. La première réunion de l’Ordre se déroule une semaine plus tard, le 27 septembre à 9h chez « le vétéran », un militant allemaniste du nom de Tabaton-Thuillière qui tient une auberge au 11 place des Carmes. Ce dernier est d’ailleurs convoqué pour participer au congrès national de l’Ordre en février 1896. Dans le chantier, aux côtés des membres de L’Avant-Garde on peut estimer l’appartenance très probable d’Emile Noël le futur secrétaire de la Libre Pensée, partisan de la grève générale, et de Jacques Tillet qui fut secrétaire de la Fédération de la céramique. Mais le chantier de Limoges est surtout dirigé par un militant du nom de Boudaud, domicilié au 5 rue Palvézy. Il s’agit de Léonard-Etienne Boudaud, une figure locale, dont le Populaire du Centre ne consacrera que quelques misérables lignes à son décès en 1926.

Arrêtons-nous un peu sur son parcours. A 17 ans Boudaud représente les idées libertaires proudhoniennes de la section limougeaude de l’Internationale lors du congrès de Bâle en 1869. Tout porte à croire que Boudaud, fit ensuite parti de la Société Populaire Républicaine créée le 4 septembre 1870 et dont beaucoup d’éléments prirent part à la Commune de Limoges en 1871. La petite coïncidence, c’est que cette même Société était domiciliée 3 rue Palvézy avec un « Boudeaud » inscrit parmi ses membres. Ouvrier porcelainier (couleur de moule), Boudaud tombe en quelque sorte dans la marmite quand il était petit puisque le milieu des ouvriers en porcelaine est un formidable terreau, notamment à Limoges, pour développer la fibre de la révolte et de la solidarité. Il devient le camarade de combat de Gérald Malinvaud, cet autre leader ouvrier qui représenta les Limousins aux congrès ouvriers de Paris en 1876 et de Lyon en 1878. Boudaud partage avec Malinvaud non seulement la même année de naissance, mais aussi l’implication très jeune dans le mouvement ouvrier et dans le même courant. Notons que c’est Malinvaud qui préside la conférence de Jean Allemane à Limoges en 1883. En 1881 Boudaud est élu conseiller municipal sur une liste radicale et fait parti les années suivantes des premiers adhérents de la Coopérative L’Union, jusqu’à en devenir un de ses administrateurs durant la guerre de 1914-1918. D’abord proche du Parti Ouvrier Français de Jules Guesde il est sensible à la scission « possibiliste » puis rejoint le Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire de Jean Allemane à qui il restera fidèle sans pour autant être sectaire envers les autres tendances, comme peuvent en témoigner ses états de services dans les élections municipales. Spectateur constant dans les réunions prolétariennes et se mettant petit à petit en marge du terrain électoral et de la Fédération Socialiste de Haute-Vienne, ce sera dans une quasi-indifférence que disparut, en octobre 1926, l’ancien chef local de l’Ordre des Chevaliers du Travail.

1895, date de la création du chantier CTF de Limoges, s’inscrit dans le prolongement de 1894, année où L’Avant-Garde (qui est, on peut le dire, la vitrine politique des Chevaliers du Travail limougeauds) est représentée au congrès allemaniste de Dijon, ce qui prouve donc une existence et une activité politique certaine. Cette création de chantier local coïncide avec la période où la Chevalerie au niveau national est à son apogée grâce à son secrétaire général Eugène Guérard et où il en est de même pour l’allemanisme. 1895 s’inscrit aussi dans la dynamique qui va mener à la reconnaissance officielle de la Bourse du travail de Limoges en 1896 qui va regrouper 30 syndicats et plus de 1450 cotisants. Mais 1895 c’est surtout la date de création de la CGT à Limoges même ! Tenu du 23 au 28 septembre 1895, le congrès de Limoges réunit 75 délégués de 28 fédérations professionnelles, 18 bourses du travail et 126 syndicats. Il y a d’ailleurs là un fait troublant : la date de création du chantier limougeaud des Chevaliers du Travail (20 septembre 1895), précède seulement de trois jours l’ouverture du Congrès national corporatif se réunissant à Limoges et qui va donner naissance à la CGT. Il y a certainement un lien entre ces deux événements, mais il est à l’heure actuelle impossible de l’expliciter, faute de sources.

Maurice Dommanget rapporte dans son livre qu’à la veille du congrès, le 22 septembre, des délégués ouvriers pour le congrès se réunissent chez le Chevalier Tabaton-Thuillière (l’aubergiste allemaniste de la place des Carmes), là où se réunit également le chantier limougeaud. Compte-tenu de la scission guesdiste un an auparavant lors du congrès de la Fédération Nationale des Syndicats à Nantes, le congrès de 1895 à Limoges réunit par la force des choses presque exclusivement des blanquistes, des possibilistes et des syndicalistes révolutionnaires (allemanistes et quelques libertaires). Le septième point à l’ordre du congrès de Limoges concerne d’ailleurs le « compte-rendu des travaux et le renouvellement du comité d’organisation de la grève générale ». Le poids des tendances révolutionnaires est donc bien confirmé. Et nul doute que certains délégués pour ce congrès (notamment quelques-uns qui assureront des mandats dans la nouvelle CGT) sont membres de l’Ordre. C’est le cas, par exemple, de l’allemaniste Lhermite, secrétaire de la Bourse du travail de Paris et gérant du journal du syndicat des cheminots : il représente le syndicat des chemins de fer au congrès et se charge d’établir le plan général qui servira de base à la structure que la CGT va adopter. On peut citer également Henri Girard, partisan de la grève générale qui sera membre de la Commission provisoire gérant la confédération (et qui se révélera aussi, plus tard, être un indicateur de la police) ; l’ouvrier mécanicien Braun représentant de la Fédération de la Métallurgie ou encore Coignard représentant la Fédération syndicale ouvrière de Tours. L’ancien communard et leader du POSR en personne, Jean Allemane, représente au congrès le syndicat des brossiers en peinture et le syndicat des cartouchiers de la Seine. On peut aussi parler de la conférence faite dans un théâtre de Limoges le 28 septembre au soir au bénéfice des ouvriers grévistes de la ville, organisée par Chauvière, un autre Chevalier du Travail, qui fut Grand Maître de l’Ordre à sa création. L’hypothèse la plus plausible c’est que l’Ordre des Chevaliers du Travail ait poussé à la création d’une section à Limoges avant le congrès corporatif afin que les locaux y jouent un rôle. Mais c’est une création bien trop tardive. Qui pourrait assurer la fonction de liaison ? On pense à Colombe, le secrétaire du Conseil National Ouvrier, assurant un mandat important dans l’Ordre, chef du chantier de Nantes et délégué de la Fédération des Bourses au congrès corporatif de Limoges. Mis à part cette réunion de délégués au congrès la veille de celui-ci chez un Chevalier limougeaud, pas de traces de nos Chevaliers locaux au congrès-même. Pas de trace de Boudaud. Et c’est sans compter que les têtes marquantes de la Chevalerie ne sont pas là. Pas d’Eugène Guérard, ni de Fernand Pelloutier. C’était évidemment trop demander, les jeux étaient faits avant la création du chantier local.

Aux vues de ces éléments, on est donc en droit d’affirmer que ni localement, ni nationalement, la CTF n’a joué un rôle appréciable dans la tenue du Congrès constitutif de la CGT à Limoges, malgré la présence et le concours de certains membres et responsables de l’Ordre. La Chevalerie du Travail ne semble donc pas faire office de tendance ou de fraction dans les organisations ouvrières, ou alors si elle le souhaite, elle n’y parvient pas par manque de rigueur collective. Ce serait donc davantage un réseau de contacts influents agissant dans l’ombre qu’une organisation révolutionnaire clandestine. Mais est-ce réellement seulement cela ? Pour que des figures syndicalistes comme Fernand Pelloutier ou Eugène Guérard s’y intéressent et s’y impliquent au point d’obtenir le secrétariat général de l’Ordre, n’y a-t-il pas une utilité et un rôle plus profond ?

Chevalerie du Travail et syndicalisme : des liens étroits

Nous l’avons dit, la CTF est une société secrète dont l’activité semble se résumer plus à l’influence individuelle de ses membres dans des organisations ouvrières qu’à une réelle influence collective en tant qu’organisation. Cependant, le théâtre des opérations semble davantage se porter sur l’activité corporative et le syndicalisme que sur de la politique partisane. Pour cerner le lien entre syndicalisme et Chevalerie, il faut tout d’abord mesurer l’envergure et le poids des deux secrétaires généraux qui marquent l’apogée de l’Ordre entre 1894 et 1899. Il s’agit d’Eugène Guérard et de Fernand Pelloutier, déjà évoqués dans ce texte, et dont nous allons un peu plus détailler le parcours.

Eugène Guérard s’investit au même moment dans l’activité syndicale, avec la Chambre Syndicale des ouvriers et employés des chemins de fer, et dans la politique, avec le Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire (POSR) de Jean Allemane, en 1890. Un an après, on le remarque déjà comme secrétaire de séance lors du dixième congrès du parti. Rappelons que le POSR a la particularité d’être le seul parti socialiste à vouloir subordonner l’action politique à l’action syndicale. C’est en quelque sorte un Parti syndicaliste.
En juillet 1891, le syndicat des cheminots subit l’échec cuisant d’une grève. Cet échec est d’autant plus remarquable que le syndicat est alors dirigé par des employés de bureaux qui considèrent le syndicat comme n’étant qu’un outil d’accompagnement et d’équilibre dans l’entreprise. Les effectifs syndiqués sont à la baisse, tout comme le moral. Eugène Guérard, employé à la Compagnie Nord, publie une brochure chez Allemane intitulée Les chemins de fer devant l’opinion publique. Il y dévoile son programme revendicatif basé notamment sur la retraite ouvrière, l’extension des droits à tous les employés quelque soit le réseau ou la compagnie, la réglementation des congés ; et son plan d’action, basé sur la réappropriation des secteurs d’activités par les syndicats qui seront la base de la socialisation. Quelques mois plus tard, en octobre 1891, le syndicat organise son deuxième congrès. L’échec de la grève avait stimulé l’ardeur de quelques militants. L’ancien bureau, accusé en plus de détournement de l’argent des cotisations, est défait. Le nouveau Conseil d’’Administration du syndicat est choisi parmi les syndiqués les plus honnêtes et combatifs, qui s’avéreront être pour la plupart allemanistes, et Eugène Guérard est nommé secrétaire général du syndicat. Le Congrès adopte la structure de « syndicat unique » des chemins de fer plutôt qu’un syndicat divisé selon les différents réseaux et compagnies. C’est là un tournant décisif : Guérard apporte dans le syndicat les notions de lutte des classes et de grève générale anticapitaliste. En l’espace d’un an, grâce à l’action de Guérard, du Conseil d’Administration et des trois Commissions qui organisent les affaires internes, le syndicat des cheminots est remis d’aplomb et devient l’une des organisations ouvrières les plus dynamiques et puissantes de France. Entre 1892 et 1895 le syndicat passe de 4.000 à 20.000 syndiqués, avec une grande majorité de manœuvres et d’ouvriers qualifiés. Au-delà de son syndicat, Eugène Guérard propose la création d’une Fédération des transports lors du cinquième congrès de la Fédération des Syndicats en 1892 à Marseille, et pousse les militants de son syndicats à assurer constamment une solidarité interprofessionnelle avec les autres corporations. C’est ainsi que l’on retrouve le syndicat des cheminots représenté dans presque tous les meetings, toutes les réunions, tous les congrès et toutes les luttes de l’époque. Au sixième congrès national des syndicats en septembre 1894 à Nantes, c’est le Chevalier du Travail Lhermite (déjà évoqué dans la partie sur Limoges et la constitution de la CGT), ami de Guérard, qui représente le syndicat des chemins de fer et qui apporte deux mandats du syndicat : l’un appelant à la préparation des syndicats à la grève générale ; l’autre réclamant l’unité ouvrière, avec tous les courants socialistes que cela comprend, au travers du syndicat (puisque les partis politiques défendant les travailleurs sont divisés et divisent de fait les travailleurs).

Cet état d’esprit révolutionnaire chez les syndicalistes cheminots a bien été lancé par Eugène Guérard et ses camarades allemanistes ayant pris les commandes du syndicat. Il n’y a aucune trace d’une telle idée du syndicalisme chez les cheminots avant l’arrivée de Guérard. C’est au plein cœur de son activité et de ses victoires, à 36 ans, qu’il devient secrétaire général de l’Ordre des Chevaliers du Travail en 1894. D’un certain point de vue, le syndicat des cheminots est une émanation publique des Chevaliers du Travail. Il est dirigé par ces derniers et a acquis sa puissance par leur implication. La ligne de l’Ordre, approuvée dans le secret de ses réunions, est appliquée publiquement dans le syndicat. Pour s’en convaincre, on peut se reporter au deuxième point figurant sur la carte de membre de la CTF pour l’année 1895-1896 : « la mission des Chevaliers du Travail étant de chercher à augmenter sans cesse l’indépendance des salariés et, par contre, à diminuer celle des exploiteurs, il leur est recommandé de faire partie d’un ou plusieurs groupements socialistes, tels que les syndicats, les coopératives, les cercles d’études, etc, et de chercher à y exercer des fonctions afin d’y faire pénétrer les principes de l’Ordre ». Eugène Guérard a attiré vers l’Ordre et recruté systématiquement un grand nombre de ses camarades du parti comme de son syndicat.
Comme le rapporte Dommanget dans son livre, nous savons peu de choses au final des positions occupées par Guérard dans les chantiers de l’Ordre, mais un tel homme ne se dédouble pas. Par ses écrits, par ses interventions publiques, ses actions et ses implications militantes, nous pouvons cerner le personnage au temps où il assume simultanément ses responsabilités dans la Chevalerie et au syndicat des chemins de fer tout en étant au POSR. C’est Guérard qui, en 1896 au congrès CGT de Tours, fit valider la phrase « la CGT se tiendra en dehors de toutes écoles politiques », préfigurant la position de la Charte d’Amiens 10 ans plus tard, considérant que les travailleurs ne devaient être représentés et ne s’émanciper que par eux-mêmes, c’est-à-dire par le syndicat. Toujours au congrès de Tours, il fait valider l’adhésion à la CGT des syndicats isolés dont les fédérations professionnelles refusaient encore d’adhérer à la confédération. On comprend alors comment Guérard monte les échelons de la CGT jusqu’à devenir secrétaire confédéral en avril 1901... c’est lui, en grande partie, qui la structure et pousse à former les rouages qui permettront à la Confédération d’avoir la puissance et la vitalité que l’on connaît par la suite. Nous ne savons pas si à cette date Guérard est toujours formellement à la CTF. Mais, de toute façon, qu’il en ait ou non la carte en main, étant donné les positions et les hautes responsabilités qu’il a assumé dans l’Ordre, on peut avancer qu’avec lui c’est un peu la Chevalerie du Travail qui tient le secrétariat confédéral CGT à parti de 1901.

Le 25 juin 1898, lors de son Conseil Central, l’Ordre est en perte de vitesse et décide de centrer son recrutement et son influence sur les Bourses du Travail. Celles-ci sont, en premier lieu, l’expression d’un regroupement interprofessionnel sur une base géographique (c’est l’ancêtre de nos Unions Locales de syndicats), mais sont aussi connues comme étant des centres d’agitation et de sociabilité ouvrière remarquables. Les allemanistes traversent une crise interne (dont ils ne se relèveront pas) sur la question des indemnités des élus. La CTF, liée en grande partie au POSR, décline donc avec lui. Il faut redynamiser l’Ordre. C’est alors assez naturel que, le 16 juillet, Fernand Pelloutier, de formation anarchiste et figure emblématique de la Fédération des Bourses du Travail, succède à son ami Guérard et devient Secrétaire Général de la CTF. Atteint très jeune de tuberculose, son état de santé s’était pourtant dégradé en 1895. Il se dégage alors des groupements libertaires pour se consacrer exclusivement à la Fédération des Bourses du Travail et y engager ses dernières forces. Il est à souligner que, pendant qu’il quitte la plupart de ses engagements secondaires, il adhère pourtant à la Chevalerie du Travail, pendant l’été 1895. Les Chevaliers du Travail doivent alors occuper une place toute particulière pour lui, d’autant qu’en pleine économie de ses forces, conscient qu’il n’en a plus pour très longtemps, il accepte en 1898 de devenir secrétaire général de l’Ordre, s’engageant à « faire marcher rondement la Chevalerie et à la réorganiser ». Sa nomination au poste de commande de l’Ordre marque inévitablement la victoire et la consolidation des éléments ouvriers et révolutionnaires dans celui-ci. Le fait que Pelloutier concentre ses efforts sur la Fédération des Bourses du Travail et sur l’Ordre des Chevaliers du Travail indique qu’il les considère comme complémentaires. Pour celui qui sera considéré par l’historien et juriste Maxime Leroy comme « le plus grand nom de l’histoire des syndicats », c’est là une œuvre très sérieuse : l’étroite association entre le travail révolutionnaire, parfois clandestin, et le travail public, l’organisation de masse. Pelloutier meurt le 13 mars 1901 à 33 ans. Son impact et sa présence étaient tels que son absence subite signe le déclin des Bourses du Travail qui n’ont un second souffle qu’en étant absorbées par la jeune CGT au Congrès de Montpellier 1902. La perte de vitesse de la Fédération des Bourses du Travail, succédant à la crise des allemanistes, va laisser la place aux sectes politiques qui vont introduire dans l’Ordre leurs guerres partisanes extérieures. L’Ordre, qui s’était basé notamment sur le syndicalisme pour maintenir une ligne interne unitaire entre courants, commence sa lente chute.

Parmi les autres éléments qui font le lien entre Chevaliers du Travail et syndicalisme français, des éléments en lien avec le secrétariat de Guérard et Pelloutier, on peut noter qu’en signature du Manifeste de la CTF pour le 1er Mai 1896, figure « Vive la grève générale ! ». Le manifeste appelle à redonner un caractère syndicaliste et révolutionnaire au 1er Mai, devenu pour beaucoup une parade grotesque, une pitrerie festive qui dénature l’origine tragique de l’événement. On peut également citer, en 1898, le positionnement individuel de Chevaliers lors de l’affaire Dreyfus. L’Ordre n’a pas de position officielle affirmée. Mais ses militants les plus importants vont dans le sens du communiqué de la CGT, début février, appelant les travailleurs à ne pas « prendre parti dans le conflit entre les juifs et les chrétiens », et s’engageant ouvertement avec les allemanistes et les anarchistes de Sébastien Faure en faveur de la justice et contre l’antisémitisme.
Prenons trois exemples, encore plus parlant, du lien entre syndicalisme et Chevalerie du Travail. Deux concernent successivemen le mouvement contre la loi Trarieux et les grèves de Carmaux en 1895, et l’autre le Congrès Socialiste de Londres en 1896.

Le 26 janvier 1895, Trarieux, ministre de la Justice du gouvernement Ribot, avait déposé un projet de loi interdisant le droit de coalition aux employés des compagnies de chemins de fer, aux ouvriers et employés des arsenaux et exploitations de l’État. Le 14 mars, Eugène Guérard entreprend une forte mobilisation tant sur le plan syndical que dans la Chevalerie. En tant que secrétaire général du puissant syndicat des cheminots, il commence l’agitation avec les délégués syndicaux autour du projet, rejoint par le groupe parlementaire de défense des cheminots avec Jean Jaurès en tête. S’en suit le ralliement des grandes fédérations corporatives, de la Fédération des Bourses du Travail avec Fernand Pelloutier à sa tête et du Conseil National Ouvrier mené par Colombe. Bref, une multitude d’organisations dirigées par des Chevaliers du Travail. Il faut y ajouter le relais de l’information par des journaux comme la Revue Socialiste, dont des membres de l’Ordre sont au secrétariat de rédaction (Adrien Veber, ex-secrétaire général de la CTF). La mobilisation s’étend à la population par des meetings, avec toujours Eugène Guérard et le syndicat des chemins de fer en tête des initiatives. Le point culminant atteint le 24 avril avec 10 000 manifestants permet la victoire contre le projet de loi. On peut donc affirmer sans exagérer que cette mobilisation unitaire des organisations ouvrières résulte en grande partie de l’action et de l’appartenance commune de ses leaders au réseau qu’est l’Ordre des Chevaliers du Travail.
Le lendemain de la manifestation, le 25 avril, la CTF marque le coup en organisant une grande fête rue Cadet, à Paris. Le jour-même, la presse signale une effervescence sérieuse parmi les ouvriers verriers de Carmaux, qui va déboucher sur des grèves historiques. L’élan de solidarité nationale qui s’était manifesté lors du mouvement contre le projet Trarieux se renouvelle et s’amplifie en août 1895. Les Chevaliers du Travail mobilisent leurs chantiers à travers la France, tout membre de l’Ordre doit rentrer dans le conflit et/ou soutenir la lutte par quelques moyens que ce soient. A Paris, un grand meeting en faveur des grévistes est organisé Salle des Mille-Colonnes par dix groupements syndicaux et socialistes. Parmi eux figure publiquement le chantier du 14ème arrondissement : ainsi, le Chevalier du Travail Saint-Clair est secrétaire au bureau du meeting. Aristide Briand, ami de Fernand Pelloutier à ce moment-là, avait rejoint l’Ordre. Il s’investit également à fond. Il s’illustre comme orateur au meeting de l’Union des terrassiers de la Seine, avec Pergay du Syndicat des cochers et Beausoleil, secrétaire du Comité provisoire de la CGT naissante. Ce seront également les Chevaliers Guérard, Pelloutier, Hamon et De la Salle qui se dépenseront pour contribuer à faire vivre la Verrerie Ouvrière, la coopérative autogérée mise sur pied pour pallier au licenciement des ouvriers s’étant mis en grève. Eugène Guérard est nommé secrétaire du Comité d’action de la Verrerie, et l’on retrouve sa signature sur les tickets de souscription. Des Chevaliers du Travail animent des comités et font des réunions un peu partout en faveur des grévistes et de la Verrerie Ouvrière. Début 1896, Augustin Hamon, l’une des grandes figures de l’Ordre, édite au profit du Comité d’Action de la Verrerie une brochure intitulée Patrie et Internationalisme. Par ces deux exemples, on peut donc constater une implication collective, diverse et sans faille de la Chevalerie lors de mouvements sociaux historiques.

Le Congrès Socialiste International de Londres (du 27 juillet au 1er août 1896) voit la participation officielle des Chevaliers du Travail avec les mandatés Eugène Guérard et Aristide Briand. L’Ordre sort de l’ombre à certains moments. Ce congrès est connu notamment pour ses débats autour de la place du syndicalisme et de son indépendance vis-à-vis des partis politiques socialistes. Ce sont aussi les Chevaliers du Travail français qui, appuyés par les délégués corporatifs, poussent à évoquer la question de la Grève Générale à ce Congrès. En ce qui concerne la section française du Congrès, on peut affirmer que ce sont les votes des Chevaliers du Travail français, avec leurs mandats, qui ont fait pencher la balance d’une façon décisive en faveur de l’indépendance et de l’autonomie des syndicats. Nous l’avons dit, les organisations comptant en nombre des Chevaliers du Travail en France étaient le Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire, la Fédération des Bourses du Travail, la Confédération Générale du Travail, le Comité de la Grève Générale, des Fédérations professionnelles telle la Fédération du Bâtiment et des groupes anarchistes. Autant dire que c’est le milieu qui donnera naissance au syndicalisme révolutionnaire, courant hégémonique et majoritaire dans la CGT jusqu’en 1914, plaçant le syndicat comme outil primordial dans l’émancipation des travailleurs : de groupement de résistance, le syndicat sera base de réorganisation sociale. Alors que la plupart des délégués au congrès avaient des mandats d’organisations politiques social-démocrates, les Chevaliers du Travail se font remarquer par leurs mandats syndicaux et leur représentativité ouvrière. Par exemple Guérard, en plus d’être mandaté officiel de la Chevalerie, porte aussi les mandats de la Chambre Syndicale des cochers de la Seine, de la Fédération des ouvriers mouleurs de France, de l’Union Syndicale des ouvriers menuisiers de la Seine, de la Verrerie Ouvrière d’Albi, de la Confédération Générale du Travail et du Syndicat national des travailleurs des chemins de fer. Sur 750 délégués, 129 sont français et au moins 10 sont membres de l’Ordre. Deux Chevaliers seront parmi les neuf membres de la commission française au congrès chargée de vérifier les mandats et pouvoirs, et Guérard sera élu unanimement comme délégué français appelé à siéger au bureau de la séance plénière. Sur les 24 membres des huit commissions du congrès, on retrouve cinq Chevaliers. Ces quelques Chevaliers du Travail français ont donc une place non négligeable dans l’organisation et la gestion du congrès, mais ont en plus une large influence. En effet, ils représentent près de 30 organisations ouvrières au congrès : syndicats, unions et fédérations syndicales, bourses du travail, coopératives, sections de groupements socialistes, etc. La rupture entre socialisme parlementaire et syndicalisme s’engage. Le Congrès, de par sa forte représentation anglo-saxonne (social-démocrate) vote l’exclusion des anarchistes et des syndicalistes révolutionnaires, dits « indépendants », du mouvement socialiste. Au sein même de la CTF, Rouanet, Lafargue et Sanial, s’alignent sur la social-démocratie contre l’avis majoritaire de leurs frères Chevaliers, et contre la ligne unitaire de l’Ordre. Les divisions politiques extérieures à l’Ordre commencent à être importées dans celui-ci, ce qui va annoncer le déclin de la Chevalerie. Mais au-delà de la conclusion du Congrès, nous voyons encore une fois l’action et le positionnement éminemment syndicaliste de la CTF.

Conclusion

A l’inverse de la Chevalerie du Travail américaine, la CTF a toujours eu des effectifs modestes, et, quinze ans à peine après sa création, elle était déjà moribonde. L’Ordre sera officiellement dissout en 1910 et disparaît réellement en 1911. On peut aussi noter que, bien qu’en avance par rapport au réformisme et à l’idéalisme américain, la CTF était aussi en retard sur certains aspects car elle était strictement masculine… Il y a très peu d’archives et de sources sur les Chevaliers du travail français mis à part l’étude de Maurice Dommanget, mais ce qu’il y a de sûr c’est qu’ils ne deviennent pas une organisation syndicale comme aux Etats-Unis, puisqu’ici la tradition d’un mouvement corporatif fort et ancien diminue l’impact et l’influence que pourrait avoir l’Ordre en tant qu’organisation de masse. On peut le voir au moment de la création de la CGT à Limoges, l’Ordre est soit dépassé par les événements, soit conscient de son inutilité, en tant qu’organisation secrète, dans l’affaire. Cependant, les Chevaliers du Travail sont bien à l’origine et la tête d’une multitude de syndicats, de bourses du travail, de sociétés de secours mutuels et de bienfaisance, de coopératives, de sections socialistes. Ses membres sont influents et ont un impact conséquent dans le mouvement ouvrier. En fait, l’Ordre est en retard par rapport au contexte : bien que la terrible répression contre la Première Internationale et la Commune ait obligé pendant un temps le mouvement ouvrier à se replier, à être sur la défensive et à agir dans l’ombre, il devint vite inutile de se maintenir dans la clandestinité, et même contradictoire de se dire anticapitaliste, socialiste, révolutionnaire et surtout syndicaliste, tout en étant invisible et inaccessible pour les masses. On peut affirmer par contre que la Chevalerie du Travail fut la seule organisation à avoir eu l’objectif d’unifier les différentes écoles socialistes à un moment où la division régnait. C’est la CGT qui accomplira finalement cette tâche pendant un temps, via la Charte d’Amiens.

Les Chevaliers du Travail donnent la possibilité de se retrouver au sein d’un groupe soudé avec une identité et des réflexions propres. Dans les chantiers de l’Ordre, on étudie, on réfléchit et on débat des moyens pour mettre à bas la société bourgeoise, comme le chantier visant à l’étude de plans pour effectuer des sabotages sur les voies ferrées au sein du syndicat des cheminots ou encore à se servir des égouts des villes à des fins révolutionnaires…
Si les membres de l’Ordre des Chevaliers du Travail ont fortement contribué à l’émergence du syndicalisme, du mutualisme et du progrès social pour le prolétariat, l’organisation en elle-même était condamnée à n’être que spectatrice des mouvements qu’elle avait contribué à créer et à animer, car ceux-ci n’étaient pas secrets et se développaient. A cause du contexte français de l’époque, l’Ordre était réduit à n’être qu’un réseau de contacts influents, initiateurs en grande partie, mais ensuite seulement observateurs, du syndicalisme moderne qu’incarne la CGT en 1902.
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Re: Mouvement ouvrier

Messagede bipbip » 05 Juin 2017, 15:38

GUILLAUME James

Karl Marx pangermaniste et l'Association internationale des travailleurs de 1864 à 1870 (rééd.)

avec un avant-propos et quelques éléments biographiques, Anti.mythes, Brochure numérique gratuite, n° 6, s.l., 55 p.

à télécharger : http://www.antimythes.fr/editions/b5_lo ... l_1906.pdf
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Re: Mouvement ouvrier

Messagede bipbip » 11 Juin 2017, 14:41

LEHNING, Arthur. "La Naissance de l’Association internationale des travailleurs de Berlin : du syndicalisme révolutionnaire à l’anarchosyndicalisme"

Je poste en trois parties avec les notes à cause du nombre de caractères limité

Avant la Première Guerre mondiale, le syndicalisme révolutionnaire était largement assimilé à celui de la CGT française, considérée en quelque sorte comme un modèle pour plusieurs organisations d’autres pays qui, toutes, approuvaient l’attitude neutre ou négative à l’égard des partis politiques et, par conséquent, de la Deuxième Internationale, fondée en 1889. Cependant, quand la question de l’organisation internationale du syndicalisme révo­lutionnaire lui-même se posa, d’importantes divergences tactiques apparurent entre la CGT et la plupart des syndicalistes étrangers.

Sous l’influence idéologique de l’anarchisme et des efforts directs des anarchistes, de Pelloutier en particulier, le syndicalisme français exercera, de 1892 à 1895, un ascendant anti-autoritaire et autonome, antiparlementaire, antimilitariste, antipatriotique. Ce que voulait Pelloutier, c’était soustraire le mouvement ouvrier à l’influence et à l’accaparement des partis politiques. D’après Pouget, le rédacteur de la Voix du peuple, cette influence idéologique anarchiste empêcha la conquête des syndicats par les guesdistes. Mais quand, en 1909, Jouhaux devint un des principaux leaders de la CGT, la lutte des tendances s’y installa.

La CGT était affiliée au Secrétariat de Berlin. Créé en 1903 pour faciliter et coordonner les contacts internationaux entre syndicats réformistes, ledit Secrétariat n’était rien d’autre qu’un simple bureau d’information, dont le bureau central de l’Allgemeine Deutsche Gewerkschafts Bund, sous la direction de Carl Legien, assurait les fonctions. Aux conférences internationales n’assistaient que les dirigeants des syndicats associés, qui n’y discutaient que de questions techniques en écartant tout problème théorique qui eût risqué de les entraîner sur le terrain politique, réservé aux seuls partis sociaux-­démocrates.

Ni la CGT ni le Nationaal Arbeids Secretariaat (NAS) (la première centrale syndicale en Hollande, de tendance syndicaliste, qui avait été fondée en 1893 et dont Christiaan Cornelissen [1] était le principal animateur), n’avaient la moindre influence au Secrétariat.

Aux conférences, Legien, le secrétaire permanent et influent dans l’organisation des syndicats allemands, refusait de mettre à l’ordre du jour les questions que proposait la CGT, notamment l’antimilitarisme et la grève générale. C’est pourquoi les Français s’abstinrent de se faire représenter aux conférences de 1905 et 1907.

À la conférence de 1909, la CGT proposa d’organiser un véritable congrès, qui aurait pour objet d’examiner les questions générales de la lutte syndicale. Sa proposition fut rejetée. Malgré ce nouvel échec, elle continua d’adhérer au bureau de Berlin.

Lorsque, en février 1913, le NAS - soutenu par l’Industrial Syndicalist Education League d’Angleterre - proposa de convoquer un congrès international pour jeter les bases d’une Internationale révolutionnaire syndicaliste, la CGT s’y déclara tout à fait opposée. Précisant les raisons de cette attitude négative, Pierre Monatte résuma clairement sous quelle perspective la CGT considérerait la question :

« Pour nous, en France, préoccupés de réaliser l’Internationale syndicale tenant de réels congrès internationaux de syndicats, une Internationale où nous savons fort bien que nous serons en minorité, mais qui sera la véritable Internationale ouvrière - ne croyez-vous pas que nous avons quelque raison de nous demander si notre participation à un congrès syndicaliste et à un secrétariat syndicaliste ne nous fera pas tourner le dos au grand but que nous nous sommes fixé ? » [2].

Pour les autres organisations syndicalistes, la question se posait évidemment de toute autre façon. Les tendances qui, en France, se heurtaient dans la seule CGT, se cristallisaient, en Hollande ou en Allemagne, dans des organisations distinctes et nettement opposées les unes aux autres. En 1913, un courant syndicaliste « révisionniste », pour qui la CGT était essentiellement un instrument de lutte dans le cadre de la société existante, s’était déjà fermement implanté dans la Confédération et l’exemple des puissants syndicats allemands contribuait à le renforcer ; et si des syndicalistes révolutionnaires tels que Monatte s’insurgeaient contre une Internationale syndicaliste, c’était aussi parce qu’ils craignaient que sa fondation n’entraînât une scission dans la CGT, mettant ainsi en danger l’unité de la classe ouvrière française.

C’est donc sans la CGT que se réunirent à Londres, du 27 septembre au 2 octobre 1913, les syndicalistes révolutionnaires.

Parmi les centrales syndicales les plus importantes, on comptait l’Unione Sindacale Italiana, représentée par Alceste De Ambris, l’organisation de loin la plus forte parmi les participants [3] ; le Sveriges Arbetares Central-organisation, en la personne d’Albert Jensen ; le NAS hollandais et la Freie Vereinigung Deutscher Gewerkschaften, dont Fritz Kater était le délégué. En tout, 38 délégués représentant 65 fédérations ou centrales syndicales d’Argentine, d’Autriche, de Belgique, du Brésil, de Cuba, d’Angleterre, d’Allemagne, de Hollande, d’Italie, de Pologne, d’Espagne et de Suède.

Outre l’absence de la CGT - mais quatre organisations locales françaises (la Seine, Tourcoing-Roubaix, Lille, Vichy), elles aussi opposées à la fondation d’une nouvelle Internationale, se firent représenter à Londres -, signalons l’abstention des Industrial Workers of the World (IWW). La préparation défectueuse du congrès y fut sans doute pour beaucoup, mais les Américains tenaient aussi à la fiction d’être eux-mêmes une Internationale.

La plupart des délégués présentèrent des rapports, par écrit ou oralement, sur l’état du mouvement syndicaliste dans leurs pays respectifs. Le congrès, qui ne se déroula pas sans incident, n’atteignit pas entièrement son but. On adopta pourtant une sorte de déclaration de principes conçue en ces termes :

Le Congrès, reconnaissant que la classe ouvrière de chaque pays souffre de l’esclavage du système capitaliste et étatiste, se déclare pour la lutte des classes, pour la solidarité internationale et pour l’organisation indépendante des classes ouvrières, basée sur l’association libre.

Cette organisation a pour but le développement matériel et intellectuel immédiat des classes ouvrières et, dans l’avenir, l’abolition de ce système.

Le Congrès déclare que la lutte des classes est une conséquence inévitable de la propriété privée des moyens de production et de distribution, et préconise la socialisation de cette propriété et le développement des syndicats en organisations productrices, aptes à se charger de la direction de la production et de la distribution. Reconnaissant que les syndicats internationaux n’atteindront ce but que lorsqu’ils cesseront d’être divisés par les différences politiques et religieuses, déclare que la lutte est d’un caractère économique tel qu’elle exclut toute action exercée par des corporations gouvernantes ou par les membres de ces corporations et dépend entièrement de l’action directe des travailleurs organisés. En conséquence, 1e Congrès fait appel aux travailleurs de tous les pays afin de s’organiser en unions industrielles indépendantes et de s’unir sur la base de la solidarité internationale en vue d’obtenir leur émancipation et de s’affranchir de la domination capitaliste et étatiste. [4]

Ce texte, dont Alfred Rosmer disait qu’il « n’est pas d’une clarté éblouissante », contient néanmoins trois éléments qui rentrent dans la déclaration de principes de l’Association internationale des travailleurs, à savoir :

La destruction, non seulement du capitalisme, mais aussi de l’État ; le transfert aux organisations économiques de l’administration de la production et de la distribution ; l’action directe, qui exclut toute action politique. [5]

Le Congrès de Londres fut la première tentative pour donner une forme organisée au syndicalisme révolutionnaire international, bien que les résultats en eussent été limités. Les Allemands, qui proposaient la fondation d’une Internationale syndicaliste, furent mis en minorité malgré le soutien du NAS. Tenant compte également de la position de la CGT, ils considéraient que le moment était mal choisi pour pousser à la création d’une organisation dont les forces seraient réduites, et ils se contentèrent de la fondation d’un bureau d’information, dont le siège serait en Hollande. Si le congrès n’a peut-être pas donné tous les résultats qu’on en attendait, du moins rejeta-t-il ce qui découlait de l’attitude cégétiste, à savoir que les minorités syndicalistes hors de France devraient, en principe, essayer de noyauter le mouvement réformiste dans leur pays.

Le congrès décida de publier un Bulletin international du mouvement syndicaliste, dont le premier numéro parut en avril 1914. Son principal rédacteur fut Cornelissen, un des participants les plus connus qui avait aussi rédigé le bulletin publié par le Congrès anarchiste international de 1907, lors d’une réunion spéciale des syndicalistes révolutionnaires. Un nouveau congrès syndicaliste était prévu pour 1915, à Amsterdam.

Il va sans dire que la guerre non seulement empêcha ledit congrès de se réunir, mais rompit toutes les relations qu’avait pu établir le bureau hollandais. Le NAS s’efforça vainement de renouer les liens internationaux ; ce n’est qu’au début de 1919 que des représentants syndicalistes de Norvège, de Suède et du Danemark, s’étant mis d’accord sur la nécessité de convoquer un nouveau congrès international, prièrent le NAS de l’organiser en juillet ou août de cette même année. Mais toutes sortes de difficultés firent que ce congrès échoua et se réduisit pour ainsi dire à un échange de vues entre Hollandais et Allemands.

Ces derniers vont alors créer, fin décembre 1919, la Freie Arbeiter Union Deutschlands (FAUD), dont Rudolf Rocker sera le porte-parole le plus écouté. Le congrès constituant réclama, une fois de plus, la fondation d’une Internationale syndicaliste et se déclara en même temps solidaire de la République soviétique de Russie. Mais ces deux positions ne tarderont pas à devenir incompatibles.

On m’excusera de ne pas retracer ici en détail l’activité des différentes organisations syndicalistes pendant la Première Guerre mondiale et la période révolutionnaire qui en découla, bien que cela eût apporté maintes précisions à mon rapport ; je dois me limiter au développement des relations internationales de ces organisations syndicalistes. Jetons toutefois un coup d’œil sur la situation à laquelle étaient confrontés les syndicalistes révolutionnaires au début de 1920. La révolution était tenue en échec dans plusieurs pays d’Europe, mais rien ne paraissait encore tranché. En Russie, le nouveau pouvoir restait debout depuis plus de deux ans. Les organisations syndicales avaient connu un afflux considérable d’adhérents et formaient dans certains pays des organisations de masse qui englobaient une grande partie du prolétariat révolutionnaire. D’autre part, un regroupement des forces s’annonçait en France, l’ancienne CGT était sur le point d’éclater ; ailleurs, une dissemblance très nette entre communistes et syndicalistes se dessinait, parfois même au sein des syndicats révolutionnaires.

Ce processus, né d’une approche divergente des problèmes concrets soulevés par les conditions particulières de chaque pays, fut accéléré, dès mars 1919, par la fondation de l’Internationale communiste. Dans sa Plate-forme, celle-ci déclarait vouloir :

réaliser un bloc avec ces éléments du mouvement ouvrier révolutionnaire qui, bien qu’ils n’aient pas appartenu auparavant au parti socialiste, se placent maintenant en tout et pour tout sur le terrain de la dictature prolétarienne sous sa forme soviétiste, c’est-à-dire avec les éléments du syndicalisme. [6]

Ce désir fut encore accentué lorsque, en juillet, les syndicats réformistes fondèrent la Fédération syndicale internationale, dite l’Internationale d’Amsterdam ou bien l’Internationale jaune.

À ce moment, les syndicalistes n’étaient pas opposés, en principe, aux propositions de Moscou. La Russie révolutionnaire avait toutes leurs sympathies. Qu’on se représente ce qu’était en 1919 1a situation en Russie. Bien que le parti bolchevique fût au pouvoir, la phase révolutionnaire n’avait pas atteint son terme. Menacé au nord par l’intervention des Alliés, à l’est par Koltchak, dans le sud par Denikine et Wrangel, le gouvernement soviétique laissait une certaine liberté aux organisations révolutionnaires non bolcheviques, aux socialistes-révolutionnaires de gauche, aux maximalistes, aux syndicalistes, aux anarchistes. Le cordon sanitaire contre le nouveau régime faisait que la situation en Russie était mal connue, et la révolution, aux prises avec la contre-révolution, trouvait des défenseurs parmi les révolutionnaires du monde entier.

De même que la FAUD, la Confederacion Nacional del Trabajo (CNT) exprimait, en décembre 1919, au Congrès de la Comedia, son point de vue de la façon suivante :

Premièrement : Que la CNT d’Espagne se déclare le ferme défenseur des principes de la Première Internationale soutenus par Bakounine. Deuxièmement : Déclare qu’elle adhère provisoirement à l’Internationale communiste à cause de son caractère révolutionnaire, en attendant que la CNT d’Espagne organise et convoque le Congrès ouvrier universel qui discutera et fixera les principes selon lesquels devra être gouvernée la véritable Internationale des travailleurs. [7]

Donnant suite à l’invitation russe, plusieurs délégués syndicalistes assistèrent au IIe Congrès du Komintern, qui se déroula du 19 juillet au 7 août 1920. Mais pour les « gauchistes » qui se trouvaient parmi eux, le Congrès commença sous des auspices peu favorables : peu avant, Lénine avait publié son fameux pamphlet sur la « maladie infantile » ; et la veille de l’ouverture du Congrès, les délégués de la gauche communiste allemande (dont Otto Rühle) repartirent pour Berlin, complètement déçus par les entretiens qu’ils avaient eus avec les dirigeants bolcheviques. Les syndicalistes allemands avaient un observateur en la personne d’Augustin Souchy, qui faisait en Russie un voyage d’études. Des délégués espagnols, seul Angel Pestana parvint à atteindre Moscou ; le délégué de l’USI, Armando Borghi, n’arriva qu’après la clôture.

Quant aux résolutions adoptées par le Congrès, on sait qu’elles étaient peu faites pour plaire aux syndicalistes révolutionnaires. Celle sur le rôle du parti communiste dans la révolution prolétarienne disait notamment :

L’Internationale communiste répudie de la façon la plus catégorique l’opinion suivant laquelle le prolétariat peut accomplir sa révolution sans avoir [un] parti politique. [...]

La propagande de certains syndicalistes révolutionnaires et des adhérents du mouvement industrialiste du monde entier (IWW) contre la nécessité d’un parti politique se suffisant à lui-même n’a aidé et n’aide, à parler objectivement, que la bourgeoisie et les « social-démocrates » contre­-révolutionnaires. Dans leur propagande contre un parti communiste qu’ils voudraient remplacer par des syndicats ou par des unions ouvrières de formes peu définies et trop vastes, les syndicalistes et les industrialistes ont des points de contact avec des opportunistes avérés. [...] Le syndicalisme révolutionnaire et l’industrialisme ne marquent qu’un pas fait en avant que par rapport à l’ancienne idéologie inerte et contre-­révolutionnaire, c’est-à-dire au communisme, le syndicalisme et l’indus­trialisme marquent un pas en arrière.

Après avoir constaté que l’apparition des soviets « ne diminue nullement le rôle dirigeant du parti communiste » et que l’opinion contraire « est profondément erronée et réactionnaire », la résolution poursuivait :

Le parti communiste n’est pas seulement nécessaire à la classe ouvrière avant et pendant la conquête du pouvoir, mais encore après celle-ci. L’histoire du parti communiste russe, qui détient depuis trois ans le pouvoir, montre que le rôle du parti communiste, loin de diminuer depuis la conquête du pouvoir, s’est considérablement accru.

Cette prise de position semblait fermer le Komintern aux organisations syndicalistes révolutionnaires, mais la porte leur était de nouveau ouverte, toutefois sous des conditions précises, par l’article 14 des statuts votés au Congrès. On y lit :

Les syndicats qui se placent sur 1e terrain du communisme et qui forment des groupes internationaux, sous le contrôle du Comité exécutif de l’Internationale communiste, constituent une section syndicale de l’Inter nationale communiste. Les syndicats communistes envoient leurs représentants au Congrès mondial de l’Internationale communiste par l’intermédiaire du parti communiste de leur pays. La section syndicale de l’Internationale communiste délègue un de ses membres auprès du Comité exécutif de l’Inter­nationale communiste, où il a voix délibérative. Le Comité exécutif a le droit de déléguer, auprès de la section syndicale de l’Internationale communiste, un représentant qui a voix délibérative. [8]

Ce paragraphe mérite d’être commenté, car sa portée est double. D’une part, il marque une étape dans la lutte du Parti communiste russe pour se soumettre entièrement les syndicats qui essayaient, en Russie, de défendre ce qui restait de leur autonomie. C’est de ces syndicats qu’émana, fin 1919, la proposition de créer une Internationale syndicaliste rouge, mais pour les auteurs de cette proposition, il s’agissait d’une organisation existant à côté du Komintern. Or les dirigeants du Parti n’étaient nullement disposés à tolérer cette déviation aux principes centralistes ; et au IIIe Congrès des syndicats russes (avril 1920), où ceux-ci annoncèrent leur adhésion au Komintern, Zinoviev insista sur la subordination de la future Internationale syndicale à l’Internationale communiste.

D’autre part, l’article 14 des statuts était un défi manifeste aux organisations syndicalistes qui avaient eu, avant l’ouverture du Congrès, toute une série d’entretiens avec Alexandre Lozovsky et autres dirigeants russes, d’où sortit, le 15 juillet 1920, le Conseil provisoire de l’Internationale syndicaliste rouge. Au cours de ces entretiens, des divergences profondes s’étaient manifestées au sujet de la « dictature du prolétariat », du noyautage des syndicats réformistes préconisé par les bolcheviques, ainsi que des rapports entre le Komintern et l’ISR. Sur ce dernier point, il était clair que les délégués syndicalistes révolutionnaires avaient émis de profondes objections contre tout rôle dirigeant de l’Internationale communiste. L’adoption des statuts les mit dans l’obligation de reconsidérer leur attitude vis-à-vis d’un groupement international auquel ils étaient, en principe, favorables.

Dans ce but, la FAUD et le NAS convoquèrent une conférence syndicaliste internationale, qui eut lieu à Berlin, du 16 au 21 décembre 1920. Y prirent part des délégués des IWW, de quatre organisations argentines, du Comité syndicaliste révolutionnaire (la minorité de la CGT), de la FAUD (qui représentait aussi un groupe tchèque), des shop stewards anglais, de la SAC et du NAS. Par suite des arrestations, la CNT et l’USI ne purent se faire représenter. Quant aux fédérations norvégienne et danoise, elles envoyèrent des témoignages de sympathie. Enfin, un observateur des syndicats russes était présent ; son rôle se borna toutefois à émettre des doutes sur la raison même de la conférence, étant donné que le Congrès constituant de l’ISR, prévu pour mai 1921, devait discuter et décider de tout.

Les Hollandais présentèrent des thèses pour préciser le caractère qu’il fallait donner, selon eux, à la nouvelle Internationale. Ils insistaient pour que l’organisation révolutionnaire de la production et de la distribution fût prise en charge par les syndicats, et rejetaient l’ingérence des partis politiques ; c’était pour faire inclure ces points dans les statuts que la participation au Congrès de Moscou leur paraissait recommandable. De leur côté, les Français, instruits par Monatte [9], étaient opposés à tout ce qui pouvait affaiblir, selon leur point de vue, l’unité révolutionnaire : ils demandaient donc l’adhésion des syndicalistes au Profintern.

La minorité syndicaliste révolutionnaire française - déclarent-ils -, organisée au sein de la CGT réformiste, comprend des anarchistes ­syndicalistes, des syndicalistes-révolutionnaires et des syndicalistes socialistes communistes. Nous estimons que ces mêmes éléments peuvent entrer dans la composition de l’Internationale syndicale de Moscou, à laquelle la minorité révolutionnaire syndicaliste française a déjà donné son adhésion [...] Il s’agit pour l’instant de constituer une internationale syndicale capable d’action révolutionnaire et d’écarter toutes les questions secondaires de doctrine, sur lesquelles nous pouvons a priori n’être pas d’accord. [10]

Les Allemands ayant rappelé la résolution londonienne de 1913, une commission fut nommée (composée du délégué des IWW et d’un membre de la FAUD et du NAS) pour rédiger un projet de déclaration finale. Après ample discussion - la délégation française n’étant plus présente - la déclaration suivante fut adoptée à l’unanimité :

1. L’Internationale révolutionnaire du Travail se place sans aucune réserve sur le point de vue de la lutte de classe révolutionnaire et du pouvoir de la classe ouvrière.

2. L’internationale révolutionnaire du Travail tend à la destruction et au rejet du régime économique, politique et spirituel du système capitaliste et de l’État. Elle tend à la fondation d’une société communiste libre.

3. La Conférence constate que la classe ouvrière est seulement en état de détruire l’esclavage économique, politique et spirituel du capitalisme par l’application la plus sévère de ses moyens de pouvoir économiques qui trouvent leur expression dans l’action directe révolutionnaire de la classe ouvrière pour atteindre ce but.

4. L’Internationale révolutionnaire du Travail se place ensuite sur le point de vue que la construction et l’organisation de la production et de la distribution est la tâche de l’organisation économique dans chaque pays.

5. L’Internationale révolutionnaire du Travail est entièrement indé­pendante de chaque parti politique. Au cas où l’Internationale révolutionnaire du Travail se déciderait à une action, et que des partis politiques ou autres organisations se déclareraient d’accord avec celle-ci - ou en sens inverse -, alors l’exécution de cette action peut se faire en commun avec ces partis et organisations.

6. La Conférence fait appel urgent à toutes les organisations syndicalistes ­révolutionnaires et industrielles pour prendre part au congrès convoqué le 1er mai 1921 à Moscou par le Conseil provisoire de l’Internationale rouge du Travail, afin de fonder une Internationale révolutionnaire du Travail unifiée de tous les travailleurs révolutionnaires du monde. [11]

Un bureau d’information syndicaliste international fut chargé de se concerter, au sujet de cette résolution, avec les organisations intéressées non représentées à la Conférence, et de se mettre en rapport avec le Conseil provisoire de l’ISR. Ce bureau comprenait Rocker, l’Anglais jack Tanner (qui était à Moscou lors du IIe Congrès du Komintern) et B. Lansink fils, le Hollandais qui assumait les fonctions de secrétaire.

Ainsi, lorsque s’ouvrit le Ier Congrès du Profintern, presque toutes les organisations syndicalistes révolutionnaires y étaient représentées, à l’exception de la Confederaçâo General do Trabalho du Portugal et de la FAUD qui, toutes deux, bien que favorables à la création d’une Internationale syndicaliste, n’acceptaient pas celle qui allait être fondée à Moscou, sans garanties réelles quant à son indépendance. Le délégué de l’USI n’arriva pas à temps à Moscou pour participer au Congrès : comme en 1920, ce fut la Confederazione Generale del Lavoro qui représenta le syndicalisme italien. On sait comment celle-ci fut condamnée au Congrès constitutif de 1’ISR pour avoir gardé ses liens avec l’Internationale d’Amsterdam.


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bipbip
 
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Re: Mouvement ouvrier

Messagede bipbip » 11 Juin 2017, 14:44

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Le Congrès se tint du 3 au 19 juillet 1921. On l’avait reporté de mai en juillet pour le synchroniser avec le IIIe Congrès du Komintern, qui s’ouvrit le 22 juin. Là, devant le sensible déclin de la révolution européenne, Trotsky souligna une fois de plus la nécessité d’une direction révolutionnaire, c’est-à-dire du rôle dirigeant des partis communistes. Il fallait s’emparer des masses, comme le souligna Radek, et cela impliquait plus que jamais le noyautage des syndicats réformistes. Zinoviev, de son côté, consacra une grande partie de son rapport sur la question syndicale aux syndicalistes, chez lesquels il distinguait trois courants : le réformiste en faillite, à la Jouhaux ; les syndicalistes allemands et suédois qu’il critiqua âprement ; et la tendance représentée par la minorité syndicaliste révolutionnaire française. Ces derniers éléments étaient invités à rejeter la neutralité en matière politique qui les condamnait à être, dans la lutte décisive, « objectivement un facteur contre-­révolutionnaire ». Leur place était, par contre, dans l’Internationale syndicale rouge.

Quant à celle-ci, elle devrait, pour des raisons tactiques, jouir temporairement d’une certaine indépendance vis-à-vis du Komintern, lequel, en attendant que les deux organisations aient fusionné, garderait néanmoins la direction politique. Zinoviev prononça son discours le jour même où s’ouvrit le Congrès du Profintern. Avant de parler de ses résultats, il est bon d’ouvrir une parenthèse pour expliquer le contexte dans lequel se déroulèrent les débats.

Déjà lors du IIe Congrès de l’Internationale communiste, des anarchosyndicalistes russes avaient eu des entretiens avec quelques délégués étrangers, Souchy, Pestana, Borghi et Lepetit notamment, pour les mettre au courant des persécutions dont étaient victimes les mouvements anarchiste et syndicaliste. La répression s’étant encore accrue après le départ des délégués, les dirigeants anarchosyndicalistes Grigorij Maximov, Efim Iarchuk et Sergei Markus essayèrent de faire parvenir, par l’intermédiaire de Rosmer, une protestation au Komintern. Pendant les pourparlers, en novembre 1920, plusieurs membres de l’organisation anarchiste Nabat furent arrêtés et emprisonnés à Moscou ; parmi eux, Voline et Marc Mratchnyi.

Quelques jours après qu’eut éclaté l’insurrection de Kronstadt, lorsque le Xe Congrès du Parti communiste russe entreprit de liquider les derniers vestiges d’opposition en son sein (8 mars 1921), ils furent rejoints en prison par Maximov et Iarchuk eux-mêmes.

Quand s’ouvrit le Congrès constituant du Profintern, les prisonniers décidèrent de faire la grève de la faim. Pour les soutenir, Alexandre Berkman, Emma Goldman et Alexandre Schapiro réunirent un certain nombre de délégués syndicalistes pour que ceux-ci en fassent état aux séances du Congrès. C’est alors qu’eurent lieu, dans les coulisses, de longs entretiens, auxquels furent mêlés Dzerjinsky et Lénine, et qui aboutirent à un compromis : le 12 juillet, Trotsky signait un document qui faisait libérer et expulser les anarchistes, en échange de quoi le sort du mouvement libertaire ne serait pas soulevé dans les discussions du Congrès [12].

Mais paradoxalement, c’est Boukharine qui, peu avant la clôture du Congrès, remit la question sur le tapis : sans doute pour atténuer les impressions des délégués syndicalistes européens. Il tenta de faire une distinction entre l’anarchisme russe, de caractère criminel, et celui des pays d’Occident. Ce n’est que difficilement que le délégué français Sirolle put faire enregistrer une réfutation de cette calomnie. L’incident rendu public mit en relief la nature curieuse d’une politique qui cherchait à s’assurer la coopération des syndicalistes à l’étranger, tout en les arrêtant chez elle.

Entre-temps, Rosmer - avec Tom Mann, le plus en vue des syndi­calistes convertis au bolchevisme - avait essayé de convaincre les syndicalistes révolutionnaires présents que l’étroite connexion entre le Komintern et le Profintern ne saurait être interprétée dans le sens d’une soumission de celui-ci à celui-là. Il n’y réussit guère, mais une majorité du Congrès vota les statuts de l’ISR où il était dit :

Art. XI. [La liaison avec l’Internationale communiste.] Pour établir des liens solides entre l’ISR et la III, Internationale communiste, le Conseil central : 1. Envoie au Comité exécutif de la IIIe Internationale trois représentants avec voix délibérative. 2. Organise des séances communes avec le Comité exécutif de la IIIP Internationale pour la discussion des questions les plus importantes du mouvement ouvrier international et pour l’organisation d’actions communes. 3. Quand la situation l’exige, il lance des proclamations d’accord avec l’Internationale communiste. [13]

On notera que ce texte représentait un pas en arrière des dirigeants russes : il n’y est pas question de la direction politique ou idéologique du Komintern. Ce recul fut imposé par des syndicalistes qui, partisans du nouveau groupement, visaient à rendre possible l’adhésion de leurs organisations respectives en éliminant les doutes qui persistaient chez elles. C’était le cas, en premier lieu, de quelques Français, qui se heurtaient à des tendances opposées au sein du Comité syndicaliste révolutionnaire.

Les délégués hollandais - tous d’anciens anarchistes fort impressionnés par la Révolution russe - se trouvaient dans une situation semblable au sein du NAS, où des tendances procommunistes et syndicalistes commençaient à se dissocier. Les délégués espagnols (dont Andrés Nin, le futur secrétaire du Profintern) essayèrent eux aussi d’obtenir le maximum d’indépendance pour convaincre la majorité de la CNT - en vain, comme on sait, car celle-ci allait considérer leur mandats (obtenus à une conférence non représentative) comme sans valeur et désavouer l’adhésion qu’ils avaient donnée au Profintern.

Or les concessions somme toute formelles qui sortirent des débats, ne suffirent pas à résorber l’opposition. Dans son compte-rendu très critique, George Williams, le délégué des IWW, a raconté comment les syndicalistes révolutionnaires allèrent jusqu’à tenir des conférences à part, pendant les dernières séances du Congrès et dans les jours qui suivirent, afin d’envisager la formation d’une opposition cohérente dans l’ISR [14]. Ce n’était là que le début d’un processus au cours duquel beaucoup de ces délégués se séparèrent du Profintern et condamnèrent sa tactique.

Nous nous sommes abstenus d’analyser ici les débats sur le programme de l’ISR. Ils n’ajoutèrent à peu près rien de nouveau aux points de vue exprimés auparavant par les protagonistes, lors du IIe Congrès du Komintern, et, d’ailleurs, l’écrasante majorité des Russes excluait toute surprise. De plus, la connexion Komintern­-Profintern résumait en vérité tout le problème, car le rôle dirigeant dévolu à l’Internationale communiste impliquerait, nul n’en doutait, l’adoption de sa ligne politique. Finalement, l’adhésion au Profintern cessait d’être une question qui concernait simplement l’organisation internationale du syndicalisme : elle devenait de plus en plus une question qui déterminait l’attitude à adopter envers le régime russe.

Dès le début, les critiques anarchistes du bolchevisme n’avaient pas manqué, notamment celles de Domela Nieuwenhuis en Hollande et de Rocker en Allemagne. En juillet 1919, Malatesta écrivait :

Lénine, Trotsky et leurs camarades sont sûrement des révolutionnaires sincères, tels qu’on les voit définir la révolution, et ils ne trahiront pas, mais ils préparent les cadres gouvernementaux qui serviront à ceux qui viendront ensuite pour profiter de la révolution et pour l’assassiner. Eux, ils seront les premières victimes de leurs méthodes et je crains qu’avec eux s’écroulera aussi la révolution. L’histoire se répète ; mutatis mutandis, c’est la dictature de Robespierre qui amena Robespierre à la guillotine et prépara la voie à Napoléon. [15]

Mais c’est surtout en 1921 que les anarchistes et anarcho­syndicalistes russes exilés ou réfugiés peuvent se faire entendre hors de Russie. Ce sont eux désormais qui, soutenus surtout par Rocker et la FAUD, vont contribuer d’une manière décisive à la prise de conscience des syndicalistes révolutionnaires et à la fondation de l’Internationale de Berlin. En octobre 1921, la FAUD tint son XIIIe Congrès, à Düsseldorf, et saisit l’occasion pour organiser une conférence avec les délégués étrangers qui étaient présents. Ceux-ci constatèrent que l’ISR ne représentait pas l’Internationale syndicaliste telle qu’ils l’envisageaient, et ils demandèrent la convocation d’un nouveau Congrès syndicaliste international, sur la base de la déclaration berlinoise de décembre 1920 (moins, naturellement, le dernier paragraphe). Ceux qui participaient à la conférence venaient d’orga­nisations d’Allemagne, de Suède, de Tchécoslovaquie, de Hollande et des États-Unis. En ce qui concerne les délégués de ces deux derniers pays, il est peu probable qu’ils possédaient des mandats leur conférant le droit de prendre une telle décision. Rappelons donc brièvement ce qui se passait dans les différents mouvements.

Parmi les organisations présentes à Moscou, en été 1921, les IWW la Federacion Regional Obrera Agentina, la Federacion Regional Obrera de Uruguay, les syndicalistes des pays scandinaves, l’USI et la CNT décideront tour à tour de ne pas adhérer à l’ISR. Comme nous l’avons déjà dit, la FAUD et la CGT portugaise avaient renoncé à se faire représenter. C’est uniquement en France et en Hollande que la situation reste complexe. Partout ailleurs, les syndicalistes révolu­tionnaires ont massivement rejeté le Profintern. Il s’agit maintenant de les rassembler.

Vu leur situation particulière, les Français et les Hollandais ne joueront qu’un rôle très restreint dans l’entreprise d’unification. En France, la scission de la CGT devient inévitable dès la fin de l’année 1921. En juin 1922, au Congrès de Saint-Étienne, se constitue la CGT-Unitaire, formée d’une majorité pro-communiste et d’une minorité syndicaliste révolutionnaire de tendance anarchosyndicaliste. Dès le début, l’unité de la nouvelle CGT est précaire ; pour la préserver, le IIe Congrès du Profintern se verra obligé de proclamer ouvertement son indépendance vis-à-vis du Komintern ; c’est seulement dans ces conditions que la CGTU pourra, au Congrès de Bourges, en novembre 1923, adhérer à l’ISR. Dans les années suivantes, les syndicalistes révolutionnaires vont quitter peu à peu la CGTU, mais ce n’est qu’en novembre 1926 que, sous l’égide de l’AIT de Berlin, ils décideront de fonder une organisation à part, la troisième CGT, la CGT syndicaliste révolutionnaire.

En Hollande, après le Congrès constituant du Profintern, le NAS est de plus en plus divisé. Un référendum parmi ses membres refuse, au milieu de 1922, l’affiliation à l’ISR, mais les décisions susmentionnées du IIe Congrès du Profintern rouvrent la question, et la majorité du Comité hollandais décide de ne participer au Congrès constituant de l’AIT que pour essayer d’empêcher la fondation de celle-ci, en faisant appel à l’unité du mouvement syndicaliste. En 1923, le Congrès du NAS et un nouveau référendum confirment cette tendance : le Profintern l’emporte, et c’est alors que la minorité se sépare pour créer, en juin, le Nederlands Syndicalistisch Vak­verbond, qui adhère à l’AIT de Berlin. Le NAS, pour sa part, ne s’affilie finalement à l’ISR qu’en décembre 1925, pour la quitter de nouveau en 1927, lorsque les divergences entre ses dirigeants et le Parti communiste hollandais aboutirent à la rupture.

Le Congrès syndicaliste international, décidé en octobre 1921, ne fut tout d’abord qu’une conférence, qui se tint à Berlin, du 16 au 18 juin 1922. Des délégués de la CGTU, de la FAUD, de la SAC et des syndicalistes norvégiens, de l’USI, de la Minorité syndicaliste ­révolutionnaire russe (représentée par Mratchnyi et Schapiro) et de la CNT y participèrent. Les Espagnols n’arrivèrent que le dernier jour. Un observateur de l’Union des marins, du NAS, était présent, tandis que les IWW, la CGT portugaise et les syndicalistes danois avaient envoyé des messages. Un observateur des syndicats russes était également là.

Celui-ci arriva juste au moment où la conférence discutait une résolution qui condamnait sévèrement le gouvernement russe pour ses persécutions contre les anarchistes et syndicalistes révolutionnaires, et blâmait le Komintern et l’ISR de rester muets en face de cette répression. L’arrivée du délégué bolchevique arracha à Mratchnyi les paroles suivantes :

Ces messieurs qui se présentent ici à titre de délégués des syndicats rouges de Russie - et s’ils sont rouges, c’est du sang des ouvriers et paysans qu’ils continuent à répandre pour conserver leur pouvoir -, nous les considérons comme représentants du gouvernement russe, de la Tcheka - de celle qui persécute et arrête les ouvriers révolutionnaires, de ceux-mêmes qui nous ont arrêtés et expulsés. [16]

La rupture des délégués présents avec Moscou était donc aussi évidente que nette et la délégation russe s’empressa de quitter la conférence.

Les principales tâches que la conférence se donna comprenaient la discussion des principes et de la tactique du syndicalisme révolu­tionnaire, et la définition de l’attitude à adopter à l’égard de l’ISR. Sur le premier point, elle adopta une motion de Rocker, composée de dix paragraphes où celui-ci précisait le caractère du syndicalisme révolutionnaire. C’est ce texte qui deviendra, six mois plus tard, la déclaration des principes de l’Association Internationale des Travailleurs. Rocker y définit, en le résumant, le syndicalisme révolutionnaire :

Le syndicalisme révolutionnaire, se basant sur la lutte des classes, tend à l’union de tous les travailleurs manuels et intellectuels dans des organisations économiques de combat luttant pour leur affranchissement du joug du salariat et de l’oppression de l’État. Son but consiste en la réorganisation de la vie sociale sur la base du communisme libre, au moyen de l’action révolutionnaire de la classe ouvrière elle-même. Il considère que seules les organisations économiques du prolétariat sont capables de réaliser ce but, et s’adresse, par conséquent, aux ouvriers en leur qualité de producteurs et de créateurs des richesses sociales, en opposition aux partis politiques ouvriers modernes qui ne peuvent jamais être considérés du point de vue de la réorganisation économique.

Le syndicalisme révolutionnaire est ennemi convaincu de tout monopole économique et social et tend vers leur abolition au moyen de communes économiques et d’organes administratifs des ouvriers des champs et des usines sur la base d’un système libre de Conseils affranchis de toute subordination à tout pouvoir ou parti politique. Il érige contre la politique de l’État et des partis, l’organisation économique du travail ; contre le gouvernement des hommes, la gestion des choses. Il n’a pas, par conséquent, pour but la conquête des pouvoirs politiques, mais l’abolition de toute fonction étatiste dans la vie sociale. Il considère qu’avec le monopole de la propriété doit aussi disparaître le monopole de la domination, et que toute forme d’État, la forme de la « dictature du prolétariat » y comprise, ne peut jamais être un instrument d’affranchissement, mais sera toujours créateur de nouveaux monopoles et de nouveaux privilèges.

Enfin, la déclaration précise :

Ce n’est que dans les organisations économiques révolutionnaires de la classe ouvrière que se trouve la force capable de réaliser son affranchissement et l’énergie créatrice nécessaire pour la réorganisation de la société sur la base du communisme libre [17].

Nous reviendrons plus loin sur l’importance de ce document qui concrétise en termes succincts, le passage du syndicalisme révolu­tionnaire à l’anarchosyndicalisme. Quant au Profintern, l’opinion à peu près générale de la conférence - à l’exception, toutefois, de la délégation française qui, dans l’attente des décisions du Congrès de Saint-Étienne, s’abstint de prendre la parole - fut exprimée par Alexandre Schapiro :

Ou bien - déclara-t-il - nous poserons des conditions élémentaires [à notre adhésion] que l’ISR se fera un plaisir d’accepter, et alors nous sentirons, aussitôt adhérés, que nous sommes pieds et poings liés, ou bien nous poserons des conditions tellement sévères que nous saurons d’avance qu’elles seront inacceptables par l’ISR. Dans le premier des cas, ce serait ou bien trahir le syndicalisme révolutionnaire ou bien vous préparer à quitter bientôt l’ISR comme c’est le cas avec l’Espagne et l’Italie. Dans le second cas, c’est agir à titre de démagogues, et nous ne pouvons jamais nous permettre ce luxe bolchevique. Il en résulte que nous, ici à la Conférence, devons simplement poser les bases d’une organisation internationale syndicaliste, ou au moins faire les préparatifs nécessaires pour organiser une telle Internationale, et laisser aux Russes de décider s’ils sont d’accord avec nos principes ou non. Nous croyons la représentation des syndicalistes au IIe Congrès de l’ISR illusoire et même dangereuse. Notre devoir est d’organiser notre congrès et y inviter les Russes - les seuls au sujet desquels le conflit existe.

De son côté, Rocker précisa :

Il est bien temps de se demander que représente l’ISR ? Tant qu’elle n’aura pas la possibilité d’accaparer les syndicalistes, il n’y restera, en dehors de la Russie, que Bukhara, la Palestine et peut-être encore le Kamtchatka. [18]

Conséquemment, la Conférence vota une résolution disant que le Profintern « ne représente, en [lui]-même, ni au point de vue des principes, ni à celui des statuts, une organisation internationale capable de souder le prolétariat révolutionnaire mondial en un seul organisme de lutte », et décida de nommer un bureau provisoire chargé de convoquer, à Berlin, en novembre 1922, un congrès international des syndicalistes révolutionnaires. Entrèrent dans ce bureau, Rudolf Rocker, Armando Borghi, Angel Pestana, Albert Jensen et Alexandre Schapiro.

À partir de ce moment, tout alla très vite : le congrès, reporté de quelques semaines pour qu’on puisse connaître les résultats du IIe Congrès de l’ISR, se tint du 25 décembre 1922 au 2 janvier 1923.

Y envoyèrent des délégués (ou des adhésions écrites) les centrales syndicalistes révolutionnaires des pays suivants : Allemagne, Argentine, Chili, Danemark, Espagne, Italie, Mexique, Norvège, Portugal, Suède, Tchécoslovaquie. Les communistes conseillistes allemands de l’Allgemeine Arbeiter Union (Einheitsorganisation) y étaient représentés par Franz Pfemfert. Il y eut des observateurs français, notamment du Comité de défense syndicaliste qui s’était constitué au sein de la CGTU. Le NAS hollandais y joua le rôle dont nous avons déjà parlé. De la Russie, il n’y eut, bien entendu, que la Minorité anarchosyndicaliste.

Le congrès confirma entièrement les décisions prises à la conférence de juin 1922. La modification des statuts du Profintern, obtenue à Moscou par la CGTU, fut considérée comme une « duperie » qui n’apportait aucun argument contre la fondation de l’Association internationale des travailleurs. L’introduction aux statuts de la nouvelle Internationale, qui précédait les « Principes du syndicalisme révolutionnaire » rédigés par Rocker à l’intention de la conférence de juin, décrivait brièvement la caractéristique des Internationales d’Amsterdam et de Moscou :

L’Internationale d’Amsterdam, perdue dans le réformisme, considère que la seule solution au problème social réside dans la collaboration de classe, dans la cohabitation du Travail et du Capital et dans la révolution patiemment attendue et réalisée, sans violence ni lutte, avec le consentement et l’approbation de la bourgeoisie. L’Internationale de Moscou, de son côté, considère que le Parti communiste est l’arbitre suprême de toute révolution, et que ce n’est que sous la férule de ce parti que les révolutions à venir devront être déclenchées et consommées. Il est à regretter que dans les rangs du prolétariat révolutionnaire conscient et organisé il existe encore des tendances supportant ce qui, en théorie comme en pratique, ne pouvait plus tenir debout : l’organisation de l’État, c’est-à-dire l’organisation de l’esclavage, du salariat, de la police, de l’armée, du joug politique, en un mot, de la soi-disant dictature du prolétariat qui ne peut être autre chose qu’un frein à la force expropriatrice directe et qu’une suppression de la souveraineté réelle de la classe ouvrière et qui devient par là, la dictature de fer d’une clique politique sur le prolétariat. [19]

Le nom donné à la nouvelle organisation, l’Association Inter­nationale des Travailleurs, se référait évidemment à celui de la Première Internationale dont l’Internationale de Berlin se considérait en effet comme la continuation, et tout particulièrement de son aile bakouniniste. Là, peut-être, il y avait quelque chose de plus juste encore que lorsque James Guillaume notait, en 1910 : « Qu’est-ce que c’est la CGT sinon la continuation de l’Internationale ? » [20]

Mais pour l’élucider, il faudrait faire un rapport à part sur Bakounine et la Première Internationale. En tout cas, on peut souscrire à cette opinion si l’on assimile la tendance bakouniniste dans l’Internationale aux grandes organisations espagnole et italienne, fondées sur les principes du collectivisme fédéraliste bakouninien [21].

La seule grande organisation dont l’absence à Berlin a pu étonner, ce sont les IWW américains. Fondés à Chicago, en 1905, les IWW étaient une véritable organisation syndicale révolutionnaire, qui rejetait l’ingérence des partis politiques et prévoyait - comme la Charte d’Amiens - que les institutions de la société future sortiraient des organisations économiques actuelles de la classe ouvrière.

À l’organisation syndicale de l’American Federation of Labor, les IWW opposaient leur organisation industrielle. S’ils ne sont pas entrés dans l’AIT, il faut, une fois de plus, en chercher la raison dans le fait qu’ils se considéraient comme étant eux-mêmes une Internationale. Bien qu’il y eût, en effet, des organisations des IWW en Angleterre, en Australie, au Mexique, en Argentine et au Chili, le caractère international de ceux-ci se fondait surtout sur le fait qu’ils englobaient des membres de toutes les nationalités des États-Unis. Mais les IWW du Chili n’ont pas vu d’inconvénient à adhérer à l’AIT. En somme, l’Internationale de Berlin avait bien réussi à contrecarrer l’activité de Moscou, dont un représentant qualifié, le secrétaire général permanent de l’ISR, Lozovski, résumait, en 1930, le sens :

Dès la fondation du Profintern - écrivit-il - toute l’activité de ses sections consiste à pousser la politique communiste dans le mouvement syndical, à conquérir les masses pour les partis communistes et le Komintern, et à élargir l’influence des idées communistes parmi des couches toujours nouvelles des ouvriers. Voila la raison de la naissance de l’ISR ;c’est cette activité que l’ISR a menée durant les 10 années de son existence. [22]

On ne saurait mieux dire.

Si l’on examine tout le processus qui, de 1913 à 1922, précéda la naissance de l’Association Internationale des Travailleurs, on s’aperçoit que la fondation d’une Internationale syndicaliste découlait d’une interprétation nouvelle du syndicalisme révolutionnaire. Les données, créées par la guerre et par la période révolutionnaire qui suivit, avaient, d’une part, retardé en quelque sorte la fondation d’une organisation internationale et, d’autre part, modifié le contenu théorique que ses adhérents allaient apporter. C’est sous ce rapport que l’anarchosyndicalisme préconisé par l’Internationale de Berlin se distinguera du syndicalisme révolutionnaire tout en étant en quelque sorte son prolongement. L’anarchosyndicalisme a acquis la conviction que le syndicalisme ne peut pas être neutre en matière politique, comme le veut la Charte d’Amiens. Sur ce point, les anarcho­syndicalistes pourront même souscrire à ce qu’écrivait Trotsky, le 13 juillet 1921, à Monatte :

De nouvelles questions immenses se sont posées devant nous... La Charte d’Amiens n’y contient pas de réponse. Quand je lis la Vie ouvrière, je n’y trouve pas plus de réponse aux questions fondamentales de la lutte révolutionnaire. Est-il possible qu’en 1921, nous ayons à retourner aux positions de 1906 et à « reconstruire » le syndicalisme d’avant-guerre... Cette position amorphe, elle est conservatrice, elle risque de devenir réactionnaire. [23]

Or il va sans dire que l’anarchosyndicalisme tirait de la situation des conclusions tout à fait inverses. Pour lui, le processus des années 1914-1921 avait mis en lumière la nécessité de substituer à la neutralité politique du syndicalisme une lutte active contre les partis politiques dont le but constant est de conquérir le pouvoir d’État et non pas de le détruire : si donc le syndicalisme veut l’abolition de l’État, il doit aussi vouloir la disparition des partis politiques et du parlementarisme.

Je voudrais ici, faire une remarque, en somme un éclaircissement terminologique à propos du terme anarchosyndicalisme dont les utilisations vagues, la plupart du temps, dans la littérature sur la théorie et le mouvement syndicaliste révolutionnaire n’aident à en éclaircir ni la théorie ni les faits.

Il faudrait, je pense, appliquer le terme anarchosyndicalisme seulement à la doctrine et au mouvement d’un caractère syndicaliste révolutionnaire, ou unionisme industriel, qui préconisent comme but révolutionnaire et socialiste la disparition de l’État et du capitalisme, la reconstruction de la société sur la base du fédéralisme par les organisations économiques de la classe ouvrière, affranchies de tout pouvoir d’État ou parti politique.

L’anarchosyndicalisme constitue en même temps un prolongement de l’anarchisme. Déjà la CGT française avait été sous influence des anarchistes - et d’abord de Fernand Pelloutier - qui l’avaient imprégnée de l’esprit antiautoritaire, antimilitariste, antipatriotique. Le caractère autonome, a-politique et a-parlementaire de ladite CGT avait toujours trouvé chez les anarchistes des défenseurs acharnés ; et il suffit de rappeler les noms d’un Pouget ou d’un Delesalle pour montrer combien fut important l’apport anarchiste au syndicalisme révolutionnaire d’avant la Première Guerre mondiale.

Un an après l’adoption de la Charte d’Amiens, le syndicalisme révolutionnaire fut le principal thème des discussions au Congrès anarchiste international tenu à Amsterdam, en 1907 ; et c’est là qu’eut lieu le fameux débat qui opposa Pierre Monatte à Errico Malatesta. Ce dernier, on le sait, n’était nullement hostile à ce que les anarchistes entrassent dans les syndicats, au contraire : comme Kropotkine, Malatesta a toujours approuvé cette ligne de conduite. Mais il s’élevait contre l’opinion émise dans la Charte d’Amiens, à savoir que le syndicalisme se suffit à lui-même. Du point de vue anarchiste, c’était pour Malatesta prendre les moyens pour le but.

Cependant, il faut situer ailleurs le problème essentiel qui ressort de la Charte d’Amiens. Celle-ci comprend deux points fondamentaux : la lutte contre le capitalisme par les moyens de l’action directe et la conception qui fait des syndicats les organismes qui préfigurent l’avenir. Or ces deux points sont totalement incompatibles avec les buts et la tactique des partis politiques. Mais la neutralité politique qui aboutissait en fin de compte à nier purement et simplement l’existence de ces partis, engendrait une profonde contradiction à la base même du programme cégétiste - contradiction qui deviendra de plus en plus manifeste lorsque la CGT se transformera en champ de bataille des différentes tendances politiques et finira, en 1914, par abandonner ses positions antimilitariste et antipatriotique.

Si des doutes avaient subsisté pour une importante fraction des anarchistes quant à la neutralité politique des syndicats, la Révolution russe les aurait complètement dissipés. Il faut reconnaître qu’avant 1917, les anarchistes s’étaient en général peu souciés des problèmes économiques concrets qu’allait poser la révolution ; or les événements en Russie amenèrent une partie d’entre eux à cette conclusion que Mark Mratchnyi tirerait plus tard : « Nous avons perdu beaucoup de temps en poursuivant notre organisation à nous, tandis que les intérêts fondamentaux de la Révolution exigeaient l’organisation des masses ouvrières. » [24]

Les anarchistes russes furent bien obligés de se rendre compte de l’importance de ce problème par l’application de ce que la résolution initiale du Conseil provisoire de l’ISR appelait le « moyen décisif et transitoire de la dictature du prolétariat ». Face à la dictature du Parti communiste russe, les anarchosyndicalistes défendirent des conceptions que nous allons essayer de résumer.

Personne n’a jamais pensé, disaient-ils, qu’après une révolution sociale, c’est-à-dire après une révolution expropriatrice et anti­étatique, une société communiste libre s’instaurerait immédiatement. Des périodes de transition seront inévitables - mais il ne faut pas que ces périodes de transition dégénèrent en système qui se dirait provisoire tout en poursuivant sa consolidation. Les périodes transitoires doivent suivre les voies qu’indiquent les principes fondamentaux que la révolution elle-même a proclamés dans sa phase de destruction et de reconstruction. Ce qui importe, c’est que les actes post-révolutionnaires tendent à se rapprocher de plus en plus des principes directeurs du fédéralisme anti­autoritaire, du collectivisme.

Pour les anarchosyndicalistes russes, il fallait en tirer les conséquences. Il n’y a qu’un seul terrain pour la préparation pratique de la révolution : c’est celui de l’organisation des travailleurs, non pour exploiter cette organisation au profit de leur groupement idéologique, mais pour la rendre apte à mener la lutte dans la direction que les anarchistes considèrent comme la seule capable de conduire vers une société libertaire. Les anarchistes se refusant à diriger les travailleurs, puisqu’ils ne veulent pas devenir un parti politique, il leur reste un rôle à jouer : celui de coopérer avec les travailleurs pour que ceux-ci puissent se diriger eux-mêmes et gérer en commun la vie économique, politique et sociale du pays [25].

L’analyse des anarchosyndicalistes ne fut pas acceptée par tous les Russes. Peut-être faut-il dire leurs conclusions. Car la fameuse Plate-forme d’organisation de l’Union générale des anarchistes, publiée, en 1926, par un groupe d’anarchistes émigrés à Paris, fait aussi la critique d’un anarchisme qui s’abstient ou même refuse de considérer concrètement les problèmes de la révolution. Ce groupe, dont Petr Archinov a été le porte-parole le plus connu mais qui comprenait aussi Nestor Makhno, en arrive à la conclusion qu’il faut créer une direction anarchiste de la Révolution. La Plate-forme dit : « Toute l’Union sera responsable de l’activité révolutionnaire et politique de chaque membre, chaque membre sera responsable de l’activité révolutionnaire et politique de toute l’Union. » [26] Ce qu’elle préconise, c’est un parti anarchiste.

Critiquant cette manière de voir, Malatesta défendit à nouveau l’opinion qu’il avait déjà émise au Congrès anarchiste de 1907, à savoir que les anarchistes doivent être présents dans les organisations des travailleurs, non certes pour les diriger mais pour les influencer dans un sens libertaire. L’anarchosyndicalisme allait encore plus loin dans sa critique du plate-formisme. Pour lui, aucune organisation idéologique - ni parti politique ni groupe anarchiste - ne peut assumer la tâche de préparer la révolution sociale de la classe ouvrière ; et celle-ci devra combattre toute tentative d’accaparer ces organisations autonomes, même pour des buts qualifiés libertaires. Les anarchistes peuvent parfaitement s’organiser en dehors du mouvement ouvrier, mais celui-ci n’en doit pas moins rester le centre naturel de leurs efforts.

Dans son rapport, notre collègue Elorza a parlé des différents courants qu’a connus la CNT à savoir le syndicalisme révolutionnaire pur et un peu étatisant de la tendance d’Angel Pestana, ou le mouvement spécifiquement espagnol et très prédominant des anarchistes, disons plutôt de la FAI, car il y avait d’autres anarchistes [27].

J’entends surtout parler de ces autres anarchistes, qui repré­sentaient une troisième tendance, moins spectaculaire, mais à laquelle appartenaient des anarchistes (non affiliés à la FAI) qui militaient dans la CNT et au premier rang - soit comme orateurs de talent ou rédacteurs des organes de la CNT : Solidaridad Obrera, CNT, de Madrid - des hommes tels qu’Eusebio C. Carbo et Val Orobon Fernandez qui, tous les deux, faisaient partie de l’AIT et défendaient les principes et la tactique anarchosyndicaliste que celle-ci préconisait.

Dans ce contexte, je rappellerai qu’en 1932, l’anarchosyndicaliste russe Alexandre Schapiro se rendit en Espagne chargé par le secrétariat de l’AIT d’étudier les divers courants de la CNT. Son rapport très dense et confidentiel fut présenté et discuté à la conférence de l’AIT d’avril 1933, tenue à Amsterdam, où on décida de transférer le bureau de l’AIT, jusqu’alors à Berlin, en Espagne.

Le rapport de Schapiro est un document d’une grande valeur en raison de l’analyse profonde et critique qu’il fait des rapports entre la FAI et la CNT et au sein même de celle-ci - document d’autant plus historique que les conclusions de cette analyse furent confirmées par les événements de 1936 [28].

« Les « plate formistes » - écrivait, en 1931, Alexandre Schapiro -, partisans d’un parti anarchiste, avec tout ce que cela comporte [ ...] et qui protestent contre la pétrification (de l’anarchisme) et le « cuire dans son jus », sont tombés [...] dans la tendance du bolchevisme triomphant , dont ils ont pris la tactique, les méthodes de lutte et les formes d’organisation. Sans s’en apercevoir, ils ont sacrifié Bakounine aussi bien que Kropotkine.

En rejetant tant les idées infantiles et naïves sur la révolution sociale que la bolchevisation de Bakounine et de Kropotkine, l’anarchosyndicalisme préfère coopérer à la création d’un mouvement capable d’assumer les responsabilités d’une ère nouvelle.

L’anarchosyndicalisme, c’est l’Association internationale des travailleurs qui ne borne pas ses activités à la lutte quotidienne pour des améliorations de détail, mais met en tout premier lieu, comme l’a si bien dit Kropotkine, la question de la reconstruction de la société. » [29]

Si j’en crois les apparences, nous aurons bientôt l’occasion d’entendre parler à nouveau du mouvement anarchosyndicaliste. L’idéologie du socialisme libertaire d’inspiration bakouninienne a toujours trouvé en Espagne sa plus forte résonance. C’est là que s’était développée la plus grande, la plus efficace, la mieux organisée de toutes les fédérations de la Première Internationale, comme d’ailleurs des fédérations de l’Internationale anarchosyndicaliste.

Après 38 ans de persécutions et d’illégalité, la CNT, et avec elle l’anarchosyndicalisme, a affirmé de nouveau sa présence.


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Re: Mouvement ouvrier

Messagede bipbip » 11 Juin 2017, 14:46

Notes

[1] Christiaan Cornelissen (1864-1942), proche collaborateur de Ferdinand Domela Nieuwenhuis, assista aux congrès de l’Internationale socialiste à Bruxelles (1891), Zurich (1893) et Londres (1896). En 1893, il fut l’un des fondateurs du Secrétariat national du travail hollandais (NAS). Après un différend avec Domela Nieuwenhuis, surtout au sujet du rôle des syndicats, il partit pour la France en 1898. Il collabora à l’organe de la CGT, la Voix du peuple et, en 1911, devint rédacteur de la Bataille syndicaliste. De 1907 à 1914, il rédigea le Bulletin international du mouvement syndicaliste. Il publia notamment un Traité général de science économique (5 vol., Paris, 1926-1944). En traduction espagnole, on a de lui la Evolucion de la sociedad moderna (Buenos Aires, 1934) et El Comunismo libertario y el régimen de transicion (Valencia, 1936).

[2] « Le congrès syndicaliste international », la Vie Ouvrière, 5 avril 19313, p. 407.

[3] Outre De Ambris, cette délégation comprenait deux autres italiens : E. Rossoni, délégué de l’Unione Sindicale Milanese et de la Camera del Lavoro di Bologna, et Silvio Corio, pour la Camera del Lavoro di Parma e Provincia

[4] Cité par Alfred Rosmer, « Le Congrès de Londres », la Vie ouvrière, 20 octobre 1913, 455.

[5] Alexandre Schapiro, « Las Internationales sindicales : Amsterdam, Moscú, Berlín », La Protesta. Suplemento semanal, 24 août-14 septembre 1925.

[6] La III° Internationale communiste. Thèses adoptées par le I° Congrès. Documents officiels pour l’année 1919-1920, Pétrograd, 1920, p. 28.

[7] José Peirats, La CNT en la revolución española, vol. I, Paris, 1971, p. 29.

[8] Le Phare, La Chaux-de-Fonds, décembre 1920 (numéro spécial. Thèses, conditions et statuts de l’Internationale communiste), pp. 155-156, 159-211.

[9] Dans le Bulletin international des syndicalistes révolutionnaires et industrialistes (Berlin, 16 juin 7922, p. 17), on lit :

« Les délégués français, Jean Ceppe et V. Godonnèche, jouèrent à cette conférence un rôle assez piteux. Ils présentèrent une déclaration écrite et quittèrent la Conférence, refusant de participer, jusqu’à la fin, à ses travaux. Plus tard, aux séances des syndicalistes minoritaires au Congrès de Lille en 7921, Monatte expliqua au représentant des syndicalistes allemands, A. Souchy, que c’est lui qui envoya Ceppe et Godonnèche à Berlin dans le but spécifique d’empêcher, par tous les moyens possibles, la création d’une Internationale syndicaliste ».

[10] Communication concernant la Conférence syndicaliste internationale tenue à Berlin du 16 au 21 décembre 1920, Amsterdam [1921], p. 4.

[11] Ibid. pp. 7-8.

[12] Voir G.P. Maximov, The Guillotine at Work. Twenty Years of Terror in Russia (Data ans Documents), Chicago, 1940, pp. 475-502.

[13] Résolutions et statuts adoptés au I° Congrès international des syndicats révolutionnaires. Moscou, 3-19 juillet 1921, Paris, 1921, p. 69.

[14] Georde Williams, The First Congress of the Red Trade Union International at Moscow, 1921. A report of the proceedings, 2° éd. Revue, Chicago, s.d., pp. 27-38.

[15] Lettre d’Errico Malatesta à Luigi Fabbri, Londres, 30 juillet 1919. Fabbri publiait cette lettre comme avant-propos à son livre Dittatura e rivoluzione (Ancona 1921) ; pour la traduction espagnole, voir Luis Fabbri, Dictaturia y revolucion, Buenos Aires, 1923.

[16] Bulletin international des syndicalistes révolutionnaires et industrialistes, Berlin, n° 2-3, août 1922, p.6.

[17] Ibid, pp. 15-16

[18] Ibid, pp. 12-13.

[19] Bulletin d’information de l’Association internationale des travailleurs, Berlin, n°1,15 janvier 1923, p. 3.

[20] James Guillaume, L’Internationale. Documents et souvenirs (1864-7878), vol. IV, Paris, 1910, p. VII.

[21] Bakounine avait fort bien compris le caractère de la Première Internationale qui était d’unir tous les ouvriers décidés à résister au patronat et, par la pratique d’une solidarité réelle entre travailleurs, par les luttes revendicatives et les grèves, les amener à une conscience plus claire de leur condition sociale et leur faire entrevoir la voie menant à leur émancipation complète. C’est donc par la pratique, par l’expérience collective de la lutte que l’Internationale permettait aux ouvriers de développer les germes de la pensée socialiste qu’ils portaient en eux, de prendre conscience de ce qu’ils voulaient instinctivement, mais n’arrivaient pas à formuler. Bakounine - qu’on le sache ou non - a été un homme d’organisation qui considérait la lutte syndicale comme essentielle. Il fut le rédacteur de l’Egalité, l’organe de la section genevoise de l’Internationale, où il écrivit de multiples articles sur les grèves, etc. ; et dans ses lettres aux militants de Bologne et de la Romagne, il insista toujours sur l’importance de la lutte quotidienne. Le fait de préconiser le refus de toute participation au radicalisme bourgeois impliquait l’organisation, en dehors de la politique, des forces du prolétariat. Et la base de cette organisation est tout indiquée : ce sont « les ateliers de la fédération des ateliers ».

[22] « Der zehnji3hrige Weg der RGI », Rotes Gewerkschafts Bulletin, Berlin, 26 juillet 1930.

[23] Syndicalisme révolutionnaire et communisme. Les archives de Pierre Monatte, présentation de Colette Chambelland et de Jean Maitron, Paris, 1968, p. 296.

[24] Mark Mratchnyi, « Selbstgeständnisse und Ergebnisse », Erkenntnis und Befreiung, Vienne, V° année, n°38, 1923.

[25] Voir Alexandre Schapiro « L’œuvre des anarchistes dans la révolution », l’Idée anarchiste, 10 juillet 1924 ; et du même auteur, « Les périodes transitoires de la révolution », la Voix du travail, février 1927.

[26] Plate-forme d’organisation de l’Union générale des anarchistes (projet), Paris, 1926, p. 30.

[27] Je me souviens d’une conversation qu’en 1931, à Barcelone, j’eus avec Pestaña. Comme il critiquait la politique de la FAI, je repondis qu’on ne pouvais pas imaginer une CNT sans les anarchistes. Irrité, il me rétorqua : « Moi aussi, je suis anarchiste ».

[28] Ce rapport qui n’avait jamais été publié a paru récemment en allemand, en extraits : Alexandre Schapiro, « Bericht über die Confederacion Nacional del Trabajo (CNT) und den Aufstand in Spanien im Januar 1933 », introd. de Jaap Kloosterman, Jahrbuchh Arbeiterbewegung, vol. IV, Francfort/M, 1976, pp. 159-194.

[29] Alexandre Schapiro, « Peter Kropotkin, die Arbeiterbewegung und die internationale Organisierung der Arbeiter », Die Internationale (FAUD), janvier 1923.


http://raforum.info/spip.php?article4501
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Re: Mouvement ouvrier

Messagede Pïérô » 17 Aoû 2017, 02:38

Congrès de la Fédération du Centre en 1883 : Les socialistes expulsent les anarchistes à coups de couteau

Le début des années 1880 vit la division se manifester au sein du Parti Ouvrier fondé à Marseille en 1879. Ce furent les anarchistes qui quittèrent les premiers le Parti Ouvrier à Lyon en mars 1881, pour former le Parti socialiste révolutionnaire, nommé le plus souvent Fédération révolutionnaire. Sur Paris, la scission se produisit peu après, au congrès régional de la région Centre de mai 1881.

Rupture définitive ou pas, le débat était vif au sein des anarchistes et sur Paris, la position défendue par le journal Le Révolté, visant à se désintéresser des congrès ouvriers, n’était pas majoritaire.

Dès l’année suivante, en 1882, une première tentative d’incursion au Congrès possibiliste (1), se produisit.

Le 3e Congrès régional du Centre se tenait du 14 au 21 mai 1882, salle Oberkampf. Le 14 mai 1882, à 14h les délégués se réunirent pour la vérification des pouvoirs.

Un certain nombre de personnes essayèrent d’entrer, mais elles furent impitoyablement repoussées, notamment Maria et plusieurs anarchistes de ses amis qui, à la brasserie du théâtre protestèrent contre ce qu’ils prétendaient être de l’ostracisme. Pour eux la Parti Ouvrier était aussi autoritaire que les autres.

Le 16 mai à 8h30, la présence, dans les tribunes d’anarchistes et des représentants des groupes expulsés, rendit la suite de la séance assez tumultueuse. Les principaux anarchistes s’étaient groupés autour d’Emile Gautier et critiquaient à qui mieux mieux, les actes du Congrès.

Mais il semble bien que ce premier essai d’incursion n’avait guère était préparé. En 1883, les anarchistes s’organisèrent différemment.

Les groupes anarchistes se concertent sur la tactique à adopter

Le 11 mai 1883 se déroula une réunion plénière privée des membres des groupes anarchistes de Paris et de la banlieue. L’assistance se composait de 35 personnes, parmi lesquelles se trouvaient Duprat, Montant, Sébastien, Moreau, Hénon, Castaigniède, Couchot, Willems, Crié, Faliès, Caron, Didier, Jamin, Godar et Jean Pierre.

Duprat annonça que c’était le groupe l’Anguille qui avait convoqué la réunion, laquelle avait pour but de s’entendre sur ce que les anarchistes devaient faire, au sujet des congrès ouvriers (1) qui allaient s’ouvrir à Paris (possibilistes et guesdistes).

Selon lui, les anarchistes devaient pénétrer dans les séances du congrès possibiliste, par la violence, s’il le fallait, ils devaient y prendre la parole et propager les idées anarchistes, de manière à recruter des adhérents dans l’extrême-gauche des possibilistes.

Montant et un membre du groupe du 19e arrondissement furent d’avis de ne pas y aller du tout, ils alléguèrent qu’il y avait mieux à faire que d’assister à des réunions de petites chapelles.

Jamin annonça que le groupe anarchiste du 11e arrondissement qui avait pris comme titre Le Volcan avait préparé un rapport répondant à toutes les questions du programme du congrès possibiliste. Il ajouta que chez les anarchistes, bien qu’on ait pas l’habitude de nommer des délégués, il serait cependant bon, d’en désigner un ou deux, qui à la tribune du congrès donneraient lecture de ce rapport.

Cette communication ne fut pas du goût de l’assistance et Jamin ne donna pas lecture de son texte.

Crié annonça que les guesdistes avaient convoqué les blanquistes et les anarchistes à leur congrès. Il expliqua que dans le cas où les anarchistes ne pourraient pas pénétrer dans celui des possibilistes, il serait toujours temps de faire du « boucan » à celui des guesdistes.

Couchot fut d’avis qu’il fallait entrer à tout prix au congrès possibiliste : « comme il est certain que la parole nous sera refusée, il faudra envahir la tribune, se disperser dans la salle et faire de la révolution ».

... https://anarchiv.wordpress.com/2017/08/ ... -couteaux/
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Re: Mouvement ouvrier

Messagede Pïérô » 28 Aoû 2017, 02:30

[AUDIO] Histoire du mouvement ouvrier

Les jus Pataud – BAM

Jus a signifié « élégance », « allure ». Depuis la fin du XIXème siècle, il exprime une idée abstraite de qualité dans des locutions populaires : avoir du jus, ça vaut le jus.
C’est aussi le résultat d’un pressage, d’une extraction : on ne garde que le meilleur. En souhaitant qu’il apporte de la vitalité à celui qui le boit, n’en déplaise au jus de chaussettes.

Le jus Pataud s’associe très bien avec la cuvée Gilbert Roth, vendu avec brio par notre VRP du mouvement ouvrier.

Après nous avoir fait revivre son expérience de résistant pendant le seconde guerre mondiale (soirée non enregistrée), Christian nous a parlé du Front populaire (le jus n° 1). Il se lance de janvier à juin 2017, dans une histoire du mouvement ouvrier, en France, de 1830 à nos jours (jus n°2, 3, 4 et 5).

Les jus en ligne :

• jus n°1 : histoire et souvenirs du Front populaire.
http://www.b-a-m.org/2016/11/le-front-p ... -c-pataud/

• jus n°2 : histoire du mouvement ouvrier, acte 1 : 1830-1871.
http://www.b-a-m.org/2017/02/1830-1871- ... er-acte-i/

• jus n°3 : histoire du mouvement ouvrier, acte 2 : 1871-1900.
http://www.b-a-m.org/2017/02/audio-hist ... 1871-1900/

• jus n°4 : histoire du mouvement ouvrier, acte 3 : 1900-1922.
http://www.b-a-m.org/2017/04/audio-hist ... er-acte-3/

• jus n°5 : histoire du mouvement ouvrier, acte 4 : 1922-1945.
http://www.b-a-m.org/2017/05/audio-hist ... er-acte-4/

http://www.b-a-m.org/radio/les-jus-pataud/
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Re: Mouvement ouvrier

Messagede bipbip » 21 Déc 2017, 17:15

Il y a 70 ans, la « grande scission » CGT-FO

Le 19 décembre 1947, des dirigeants de la CGT quittent la première organisation syndicale française, dénonçant la mainmise du parti communiste et créent Force ouvrière quelques mois plus tard. 70 ans après, FO garde toujours ses distances avec sa soeur ainée.

Cette « grande scission », la troisième à la Confédération générale du travail (CGT) depuis sa création en 1895, aura déchiré le syndicat pendant des années.

Elle entraînera le départ d’entre 1 à 1,7 million de ses adhérents, écrivent Dominique Andolfatto et Dominique Labbé dans l’ouvrage « Histoire des syndicats ».

– « Amis de Force ouvrière » –

« La naissance de FO est fondamentalement liée au contexte de la guerre froide », assure l’historien Michel Dreyfus.

Il coupe court à une rumeur bien ancrée selon laquelle ce syndicat aurait été créé avec l’aide des renseignements américains pour affaiblir l’influence communiste en France: « Une légende », « c’est le syndicalisme américain qui a aidé à la création de FO, mais de même que l’Union soviétique a aidé la CGT », pointe l’historien.

Après la Libération, la CGT connaît un pic d’adhésion, en plein élan de la Reconstruction, revendiquant jusqu’à six millions de militants en 1947.

Mais elle est tiraillée entre deux courants. D’un côté les communistes, largement majoritaires à un moment où le PCF apparaît comme un grand parti de la Résistance. De l’autre, les défenseurs d’une indépendance syndicale vis-à-vis des partis (les « confédérés »).

Dès la sortie de la guerre, les « confédérés » préparent l’offensive. Ils changent le titre de leur journal clandestin, fondé en 1943: « Résistance ouvrière » devient « Force ouvrière ». Se forment au sein de la CGT des groupes d' »Amis de Force ouvrière » qui donnent des conférences.

Prémices de la future rupture, lors de son premier Congrès post-guerre en 1946, la CGT porte à sa tête un binôme tenant des deux lignes : Benoît Frachon, figure du communisme français, et Léon Jouhaux, futur fondateur de Force ouvrière.

Un an plus tard, les frictions internes se cristallisent autour du plan américain Marshall, d’aide à la reconstruction, refusé par le PCF et la direction de la CGT car posant pour les communistes un problème d’influence américaine. Des grèves à l’automne 1947, organisées avec l’aval du parti communiste, aggravent les dissensions.

Jouhaux, artisan historique de l’édification de la CGT depuis 1909, refusera longtemps toute idée de rupture. « Jusqu’au bout, il aura voulu +sauver les meubles+ (…) Il savait que nous allions perdre énormément, et la CGT aussi », raconte Alain Viot, premier rédacteur en chef de « Force ouvrière ».

Mais les tensions sont telles que le co-secrétaire général de la CGT démissionne le 19 décembre 1947 pour « retrouver la force du syndicalisme d’autrefois » grâce à son « indépendance ». Quatre mois plus tard, il fonde la CGT-Force Ouvrière.

De 1947 à 1950, la CGT perd la moitié de ses effectifs, mais FO n’en récupère qu’une petite partie, comptant 300.000 adhérents à ses origines, selon « Histoire des syndicats » (500.000 actuellement).

– « Indépendants du parti socialiste » –

Les relations resteront fraîches avec la CGT.

Il faudra attendre 1994 pour voir Louis Viannet (CGT) et Marc Blondel (FO) battre le pavé ensemble. Mais les espoirs d’une réunification sont vite déçus.

En 2016, les deux soeurs ennemies oublient à nouveau leur rancœur et combattent ensemble la loi travail. Un an plus tard, avec les ordonnances, Philippe Martinez et Jean-Claude Mailly ont repris leurs distances.

En 70 ans, FO n’investira le champ politique qu’une fois, en 1969, en appelant à voter contre le référendum organisé par le général de Gaulle, notamment sur la réforme du Sénat, qui aurait mené à une « voie dangereuse » d’intégration des syndicats « dans l’appareil d’Etat », explique dans ses mémoires André Bergeron, secrétaire général de FO entre 1963 et 1989. Le non l’emporte et De Gaulle démissionne.

FO regroupe en son sein un mélange hétéroclite : trotskistes, socialistes, anarchistes, Républicains mais aussi Frontistes.

Toutefois, de Bergeron à Jean-Claude Mailly, en passant par Marc Blondel, ses dirigeants ont toujours revendiqué leur appartenance au PS. Plusieurs fondateurs du syndicats seront des membres actifs de son ancêtre la SFIO.

« Nous étions indépendants du parti socialiste, mais les dirigeants de la SFIO nous soutenaient, prenaient des positions voisines des nôtres », relate Bergeron.

Une tradition que souhaite rompre le candidat déclaré au remplacement de M. Mailly, Pascal Pavageau, qui n’appartient « à aucun parti ».

La CGT, qui ne compte plus que 670.000 adhérents, a aussi fait sa mue. En 1996, elle cesse de siéger au bureau du PCF et son actuel numéro un, Philippe Martinez, n’y est pas adhérent, une première.


http://www.anti-k.org/2017/12/17/y-a-70 ... on-cgt-fo/
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Re: Mouvement ouvrier

Messagede Pïérô » 31 Déc 2017, 14:20

Congrès de Tours : « Beaucoup de militants pensaient que la révolution était à portée de main »

Du 25 au 30 décembre 1920, les socialistes français réunis à Tours débattent de l’adhésion de leur parti à la Troisième Internationale, créée à Moscou en 1919. Ce congrès aboutit à une scission, qui conduira à la création du Parti communiste français. Entretien avec Julien Chuzeville, auteur du livre Un court moment révolutionnaire, la création du parti communiste en France (1915-1924).

Peux-tu rappeler dans quel contexte s’inscrit le congrès ?

Julien Chuzeville : Le congrès se déroule dans un contexte qui est favorable aux courants révolutionnaires internationalistes. Il y a d’abord, en Europe et dans le monde, diverses tentatives révolutionnaires : les militants citent à l’époque la Russie, l’Allemagne, la Hongrie, etc. Ils peuvent légitimement penser que la révolution mondiale a commencé.

En France, les années 1919-1920 représentent un pic sans précédent de luttes sociales. Il n’y avait jamais eu autant de grèves, notamment des mouvements locaux souvent victorieux. Ce « point chaud » ne sera dépassé qu’avec la grève générale de mai-juin 1936. Donc, les travailleurs sont à l’offensive, ce qui renforce le mouvement ouvrier. Les effectifs du Parti socialiste SFIO et de la CGT augmentent très fortement.

Beaucoup de militants pensent que la révolution est à portée de main. Le gouvernement français le craint aussi. C’est pourquoi il fait arrêter en mai 1920 les principaux militants révolutionnaires, en particulier Fernand Loriot, Boris Souvarine et Pierre Monatte. Ils sont toujours en prison pendant le congrès de Tours.

Les délégués présents au congrès sont appelés à se prononcer sur l’adhésion de la SFIO à l’Internationale communiste, créée par les bolcheviks à Moscou en mars 1919. Au moment des débats, que savent les socialistes français de la situation en Russie ?

Il n’y a pas une ignorance complète, mais une vision déformée. Les révolutionnaires pensent souvent que les conseils ouvriers (« soviets », en russe) ont le pouvoir en Russie, que c’est l’autogestion. En fait, en décembre 1920 les soviets n’ont déjà plus qu’un rôle décoratif.

Le souvenir de la Commune de Paris de 1871, moins de 50 ans auparavant, joue un rôle important : les communards avaient été accusés d’atrocités largement exagérées. En 1920, la presse conservatrice en France est très opposée aux bolcheviks. Elle publie souvent des fausses nouvelles — la mort de Trotski est par exemple plusieurs fois annoncée —, et diffuse des détails fantaisistes qui, pour les révolutionnaires, lui enlèvent toute crédibilité. Ils pensent que c’est la propagande anti-communarde qui recommence. Les russes blancs en exil diffusent des théories du complot. Il y a des « fake news » des deux côtés, ce qui empêche d’avoir une lecture claire de la situation. Et la voix des révolutionnaires russes opposés aux bolcheviks est alors quasiment inaudible en France.

Je cite dans mon livre une section socialiste qui vote l’adhésion à l’Internationale communiste en précisant qu’elle le fait « à défaut de plus amples renseignements sur les choses de Russie, se basant sur la lutte acharnée que lui livre le capitalisme mondial ». Mais le principe « l’ennemi de mon ennemi est mon ami » ne fait pas une politique…

Quel est le poids des 21 conditions d’adhésion fixées par l’Internationale communiste, et qui prévoient notamment que les partis communistes établissent en leur sein « une discipline de fer, une discipline militaire » ?

Elles jouent un rôle important dans les discussions, même si elles ne seront pas adoptées par le congrès réuni à Tours. Avant même que les 21 conditions soient adoptées à Moscou, des militants à la droite du Parti socialiste avaient annoncé leur intention de scissionner en cas d’adhésion du parti à l’Internationale communiste. Les 21 conditions ne sont pas décisives.

Le passage sur la « discipline militaire » ne figure pas dans le texte des 21 conditions publié par L’Humanité à l’époque. Et il ne correspond pas à ce que souhaitent les principaux partisans de l’adhésion. Les 21 conditions doivent une grande part de leur célébrité au fait que, bien que n’étant pas adoptées au congrès de Tours, elles seront imposées par la suite depuis Moscou. Sur le temps long, la volonté des militants en décembre 1920 n’empêchera pas que c’est effectivement une discipline militaire qui sera mise en place, avec la bolchevisation puis la stalinisation.

Les 21 conditions, quand on les lit avec le recul et dans leur version intégrale, montrent toute l’ambiguïté de l’Internationale communiste à ses débuts : s’agit-il de regrouper les différents courants communistes dans le monde ? Ou bien de créer une Internationale bolchevique ? Les militants qui croient adhérer à une structure communiste démocratique seront vite déçus. La direction appartient de fait, pour l’essentiel, au même groupe qui dirige le parti bolchevik devenu parti unique, donc aux chefs de l’État russe.

Concrètement, comment se déroule le congrès, et quelles en sont les premières conséquences ?

Le climat est parfois tendu, puisque tous les délégués savent que le congrès aboutira à une scission, mais chacun peut s’exprimer. Il y a des rebondissements, comme l’apparition à la tribune de Clara Zetkin, députée du Parti communiste d’Allemagne, à laquelle le gouvernement français avait pourtant interdit d’entrer en France. Mais au fond, le débat a déjà eu lieu au cours des semaines précédentes dans les sections et fédérations socialistes : l’adhésion y a le plus souvent triomphé.

Le congrès vote donc à une large majorité la motion d’adhésion à l’IC préparée notamment par Souvarine et Loriot depuis leur prison. Le « Parti socialiste – Section française de l’Internationale ouvrière » (SFIO) devient « Parti socialiste – Section française de l’Internationale communiste » (SFIC). Une minorité quitte le congrès, conduite notamment par Léon Blum, et crée une nouvelle SFIO. Il y a donc deux partis socialistes après Tours. La SFIC change ensuite son nom en Parti communiste, ce qui clarifie la situation.

La perspective d’une scission au sein du mouvement socialiste français était dans l’air depuis de nombreuses années. Au-delà de la question de l’adhésion à l’IC, qu’est-ce qui divise les différents courants socialistes ?

Il y avait déjà une grande diversité dans la SFIO d’avant 1914, mais le choc de la Première Guerre mondiale est fondamental. A l’inverse de ses engagements internationalistes, le parti soutient la guerre et l’Union sacrée à partir d’août 1914. Il accepte même d’intégrer un gouvernement « bourgeois ».

La contestation interne, par des socialistes restés internationalistes, est largement étouffée par la censure étatique, à laquelle des « socialistes de guerre » participent, et aussi par une censure interne au parti, qui contredit les pratiques démocratiques antérieures. Ces méthodes de la direction et son soutien à une guerre très meurtrière vont créer une fracture au sein du parti qui ne va cesser de s’accroître jusqu’au dénouement de décembre 1920 à Tours.

Il y a pourtant de nombreux reclassements, puisqu’un fervent partisan de l’Union sacrée comme Marcel Cachin se retrouve au PC en 1921, et parvient à conserver la direction de L’Humanité. Mais Fernand Loriot, premier signataire de la motion adoptée à Tours, avait dirigé le courant socialiste internationaliste le plus radical pendant la guerre. De même, des militantes féministes révolutionnaires, comme Marthe Bigot et Lucie Colliard, qui étaient marginalisées et réprimées pendant la guerre, se retrouvent à des postes de direction aux débuts du PC.

Tu écris qu’un certain nombre des militants qui ont agi en vue de l’adhésion à l’IC souhaitent « un parti de type nouveau » qui serait « un creuset des différents courants révolutionnaires ». Qu’est-ce qui va empêcher la réalisation de cet objectif ?

Tout d’abord, la vague de luttes sociales de 1919-1920 s’effondre. La situation n’est plus révolutionnaire. Le contexte se renverse donc totalement, ce qui affaiblit très vite le PC. D’autre part, de nombreux dirigeants du PC ne sont pas sur cette orientation : ils veulent simplement rester à la tête d’un parti au même fonctionnement que la SFIO avant 1914. Enfin, l’Internationale communiste ne correspond pas à ce que les révolutionnaires avaient espéré : elle ne veut surtout pas d’une nouvelle synthèse entre marxisme, syndicalisme révolutionnaire, voire communisme libertaire. La bureaucratisation est rapide et s’accompagne d’un tournant idéologique autoritaire.

A partir de 1924, les militants qui avaient été à la tête de la minorité internationaliste pendant la guerre se retrouvent en pointe dans la lutte contre la bolchevisation ordonnée par Moscou — qui va s’avérer être le début de la stalinisation. Ils forment une opposition communiste en interne, mais il n’y a plus de fonctionnement démocratique : ils sont donc exclus ou démissionnent.

Ils continuent par la suite de militer ailleurs, dans des courants d’extrême gauche qu’ils créent, par exemple autour de la revue La Révolution prolétarienne, ou au sein du Cercle communiste démocratique. Ils militent également dans leurs syndicats sur une orientation syndicaliste révolutionnaire. C’est le cas des militants que j’ai cités : Fernand Loriot, Pierre Monatte, Boris Souvarine, Marthe Bigot, Lucie Colliard, etc. Au fond, si le congrès de Tours constitue un événement important du point de vue de l’histoire politique, il n’a pas été si décisif qu’on l’a souvent dit.

Julien CHUZEVILLE, Un court moment révolutionnaire, la création du parti communiste en France (1915-1924), Libertalia.


https://larotative.info/congres-de-tour ... -2563.html
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Re: Mouvement ouvrier

Messagede bipbip » 01 Jan 2018, 20:29

« Un court moment révolutionnaire »

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Lire : Chuzeville, « Un court moment révolutionnaire »

En 1920, au congrès de Tours, le Parti socialiste se brise en deux. La majorité, inspirée par la Révolution russe, devient la section française de l’Internationale communiste. La minorité, derrière Léon Blum, conserve le nom de Parti socialiste. La scission est consommée.

Il y a pourtant bien des incertitudes sur l’identité de ce tout jeune PC, formation pluraliste qui ne ressemble alors en rien au parti stalinien monolithique qu’il sera dix ans plus tard. Sa direction est entre les mains de parlementaires ex-socialistes, sociaux-chauvins de l’avant-veille aspirant à se refaire une virginité sous le drapeau de Lénine. Mais on y trouve également de vrais internationalistes qui ont résisté à la guerre, comme Fernand Loriot et Boris Souvarine. Bientôt, ils recevront l’appui de syndicalistes révolutionnaires et d’anciens anarchistes, comme Pierre Monatte. Pendant quatre ans, ces tendances très différentes se déchirent sur la ligne politique et le mode de fonctionnement du parti… mais aucune ne se montre très pressée de se convertir au bolchevisme que Moscou essaie de leur inculquer à coups de missives comminatoires.

Julien Chuzeville raconte cette enfance malheureuse du Parti communiste, qui n’eut rien d’héroïque, bien au contraire  : en proie à des forces centrifuges, dans un contexte de fort reflux des luttes ouvrières, sous les coups de badine incessants de Moscou. Le parti ne survivra qu’au prix d’un raidissement autoritaire, en systématisant les exclusions collectives et la langue de bois pseudo-léniniste. Résultat  : une fuite massive des adhérentes et adhérents, et leur remplacement par des recrues nettement moins nombreuses mais beaucoup plus disciplinées.

De ce livre fouillé, on regrettera deux lacunes. Primo, des protagonistes à peine esquissés  : Marthe Bigot, Amédée Dunois, Pierre Monatte, Boris Souvarine, Fernand Loriot ou le «  capitaine Treint  » étaient de vraies personnalités, qui auraient mérité d’être davantage incarnées. Secundo, une focalisation sur les débats internes du PCF sans illustration de contexte. Ainsi, le livre ne dit quasiment rien des luttes syndicales et politiques des années 1920-1922, du rôle qu’y jouent les communistes, et de la détérioration de leurs rapports avec les socialistes et les anarchistes. Pourtant, tout cela joue nécessairement un rôle dans la mutation du PCF. À titre d’exemple, la lutte acharnée – et parfois sanglante – contre les «  anarcho-syndicalistes  » dans la CGTU encouragera, au sein du PCF, un sectarisme et un usage de la calomnie à des niveaux jusqu’alors inconnus dans le mouvement ouvrier français... mais caractéristiques du stalinisme en gestation.

Guillaume Davranche (AL Montreuil)

• Julien Chuzeville, Un court moment révolutionnaire. La création du Parti communiste en France (1915-1924), Libertalia, 2017, 536 pages, 20 euros.


https://www.alternativelibertaire.org/? ... utionnaire
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Re: Mouvement ouvrier

Messagede bipbip » 04 Jan 2018, 22:12

1921-1936 : de la scission à la réunification

Le 2 mars 1936 se tient à Toulouse le congrès de réunification de la CGT, 15 ans après la scission entre la majorité qui est restée à la CGT (« les confédérés ») et la minorité syndicaliste révolutionnaire qui a fondé la CGTU (« les unitaires »). Pour comprendre comment les questions relatives à l’unité syndicale évoluent durant ces 15 ans qui séparent la scission de la réunification, il faut regarder l’évolution des deux organisations, celles du contexte économique, social, politique, et les stratégies d’unité à l’œuvre dans le mouvement syndical. Il est particulièrement utile de regarder comment les orientations générales des confédérations et les pratiques au niveau des syndicats et des unions départementales ont pût interagir pour finalement créer une dynamique unitaire.

Trois grandes périodes se distinguent dans le processus qui, partant de la concurrence, voire de l’hostilité ouverte entre les deux centrales, CGT et CGTU, aboutira à la réunification organique :

◾la période comprise entre la scission de 1921 et la fin de 1930,

◾celle qui s’étend de novembre 1930 à la grève générale du 12 février 1934,

◾et enfin la période qui va de la journée du 12 février 1934 au congrès de Toulouse de mars 1936.

... http://www.lesutopiques.org/1921-1936-d ... ification/
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Re: Mouvement ouvrier

Messagede bipbip » 04 Fév 2018, 17:53

Paris mercredi 7 février 2018

Débat « Le Socialisme sauvage »

de Charles Reeve aux éditions L'échappée

Essai sur l'auto-organisation et la démocratie directe dans les luttes de 1789 à nos jours

Présentation-débat en présence de l'auteur, Charles Reeve

dès 20h, librairie Quilombo, 23 rue Voltaire Paris XIe, m° Rue des Boulets ou Nation.

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Désastre généralisé et crise de la représentation nous incitent à penser au présent le vieux principe de la démocratie directe qui prit forme en 1789, traversa les époques révolutionnaires pour se retrouver à nouveau dans les mouvements de contestation. Le principe d'autogouvernement s'y est toujours heurté aux principes autoritaires de représentation permanente.

Les soviets des révolutions russes et les conseils de la révolution allemande des années 1920 ont été deux expressions puissantes de cette promesse pour l'avenir, et se trouvent au coeur des réflexions développées dans ce livre. Car si le dénouement de la révolution russe a glacé pour un siècle le mouvement ouvrier, liant l'idée de socialisme à celle du totalitarisme de parti unique, l'expérience, courte mais riche, de la révolution allemande s'est révélée proche des mouvements contemporains, de Mai 68 au mouvement assembléiste du 15M en Espagne, en passant par Occupy aux États-Unis et par les Printemps arabes. Les courants spontanés, autonomes et émancipateurs des mouvements sociaux ont toujours été rejetés par les chefs du socialisme avantgardiste et qualifiés de « sauvages », car leur échappant.

Même s'il n'est pas stricto sensu une histoire du mouvement socialiste, ce livre en revisite les grands moments. Il les étudie et les discute à travers le prisme de conceptions hérétiques et « sauvages », et garde à l'esprit la perspective de l'émancipation, encore et toujours.

http://www.librairie-quilombo.org/le-socialisme-sauvage
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Re: Mouvement ouvrier

Messagede bipbip » 11 Fév 2018, 00:44

Les « soupes communistes » au début du XXe

La propagande par le fait-tout

« On mangeait bien et on mangeait bon, et surtout on mangeait chaud. Tout cela était appréciable pour tenir jusqu’au bout », souligne l’anarcho-syndicaliste Georges Yvetot en évoquant « l’enseignement et la propagande par le fait qu’était la belle initiative de l’organisation des soupes communistes, ce rayon actif de solidarité collective et pratique dans les grèves ».

À Fougères, fin 1906, les négociations salariales ont tourné court. Les intransigeants patrons du chausson et de la bottine lock-outent les ouvriers des 22 ateliers et manufactures où la CGT s’active. La grève durera trois mois. La soupe distribuée par le comité de grève nourrit le ventre et le moral.

Une trentaine de cartes postales ont mémorisé cette solidarité qui fournit deux fois par jour quelque deux mille repas. La bonne vingtaine de cheminées de poêles à bois a des airs de canons fumants, à la parade, masquant la façade de la bourse du travail d’un halo de boucane. Opposants au syndicat de lutte, le syndicat jaune de Fougères tente de faire concurrence en servant sa soupe « anticollectiviste » dans une « bourse du travail indépendante » improvisée pour l’occase. Les curés font pareil.

Ça fume à la bourse du travail

En 1901, lors de la grève du bassin de Blanzy-Montceau en Saône-et-Loire, plus de 20 000 portions sont distribuées chaque jour… De la fin du XIXe aux années 1930, les distributions alimentaires de secours aux grévistes, appelées « soupes à la carmagnole », puis « soupes communistes » à partir de 1904, constituent l’une des armes de la grève. Quasiment un réflexe d’organisation, symbole fort de la solidarité de classe. C’est aussi la version ouvrière et combative des « fourneaux économiques » et « soupes populaires », nés au milieu du XIXe, charité aux indigents ou philanthropie, mais surtout antidote aux émeutes de la faim et autres « troubles de subsistance ». Le couvercle sur la marmite sociale.

Les popotes de grève servent pareillement des portions à manger sur place, ou à emporter. Elles s’implantent le plus souvent dans les bourses du travail, dont les congrès ont préconisé de s’équiper en matériel pour assurer au pied levé cette tambouille essentielle pour tenir dans la durée.

Faire reculer les faims de mois

Mais la peluche, la popote et la distribution sont aussi accueillies dans des locaux municipaux, ou un champ prêté par un paysan. Voire dans un bistrot, comme lors de la longue grève victorieuse des terrassiers de Draveil et Vigneux en 1908, où plus de 700 repas quotidiens sont servis au café Ranque. Parfois encore, ça se passe dans l’usine. Ou sur le trottoir. Où on peut, en somme.

Cette soupe commune fait reculer les fins et les faims de mois difficiles, instaure une propagande par le fait-tout, signe d’une solidarité prolétaire, lieu de discussion et expérience pratique des bienfaits de l’organisation collective et de l’assistance mutuelle. Pour Paul Lafargue, « les repas pris en commun entretenaient l’enthousiasme » et garantissaient la présence de chaque gréviste, venu « apposer sur sa carte de grève le timbre quotidien du Syndicat ».

Pour financer cette cambuse solidaire, la recette de bals, de tombolas, de concerts de chorales complètent les souscriptions et appels aux dons en nature. Quand l’usine est dans un bourg rural, des charrettes à bras quadrillent la campagne pour faire provision de produits frais.

Supprimer les intermédiaires

Lors de la grève des dockers nantais de 1907, deux délégués cégétistes, Charles Marck et Georges Yvetot, sont arrêtés, les juges leur collant une provocation au meurtre pour avoir appelé à la « chasse au renard » (les non-grévistes) et dit aux ouvriers : « Allez prendre chez les maraîchers ce dont vous avez besoin, en supprimant ainsi les intermédiaires. » Ce que les magistrats ont traduit par un appel à carotter des patates et à trucider les marchandes des quatre-saisons. Yvetot écope de quatre ans de prison, Marck d’un an. Tous deux sont amnistiés l’année suivante.

Après la grande boucherie de 14-18, les grèves reprennent ces cantines de lutte. En 1926, à La Ferté-Macé, petit bourg de 5 400 habitants du bocage normand, tisserands, blanchisseuses, teinturières, scieurs et fabricants de galoches se mettent en grève. Au menu : hausse des salaires et journée de huit heures. Le conflit dure 50 jours, alimenté par cinq soupes populaires servant 3 000 repas de soupe de pain et patates tous les jours, le dimanche un bout de viande et des légumes, un litre de lait et un œuf par enfant.

On quête devant les usines qui ne sont pas en grève. Commerçants et paysans des alentours fournissent du pain, des chaussettes, des patates, du cidre, des stères de bois pour les poêles. Des dons arrivent de toute la France. Les cantines scolaires nourrissent gratis les mômes des grévistes.

Les fermes où on aurait quelque chose

En Mai-68, dans l’Ouest notamment, les paysans refilent volontiers leurs productions aux grévistes : « Dans les fermes, on a récupéré des sacs de pommes de terre, des kilos de cochon, on en avait plein la camionnette, c’était donné gratis, on avait fait une distribution de tracts auparavant et donc on savait que dans telle ou telle ferme, on aurait quelque chose », raconte un ancien du PSU [1].

Aujourd’hui, face à la guerre sociale ravivée par Macron, zadistes, paysans et grévistes rallument en Loire-Atlantique les marmites, à même de faire durer une grève, en articulant auto-organisation militante et chaîne de soutien, du champ au piquet de grève. Une permanence de la cambuse des luttes.


Notes

[1] Dans les années 1970, le Parti socialiste unifié se positionnait à la gauche du Parti socialiste, et était proche de la gauche autogestionnaire.


http://cqfd-journal.org/La-propagande-par-le-fait-tout
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Re: Mouvement ouvrier

Messagede bipbip » 21 Fév 2018, 23:19

Les débuts du Parti communiste en France

Avant la normalisation stalinienne, le Parti communiste regroupe des militants pacifistes et syndicalistes révolutionnaires. La nouvelle organisation politique incarne l'espérance révolutionnaire.

L’histoire du mouvement ouvrier permet d’éclairer les enjeux qui traversent les luttes actuelles. La création du Parti communiste en France demeure un épisode central d’une histoire sociale et politique. Cette scission du mouvement socialiste surgit en 1920, dans un contexte de grèves. L’historien Julien Chuzeville se penche sur cette période méconnue dans le livre Un court moment révolutionnaire.

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... http://www.zones-subversives.com/2018/0 ... rance.html
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