Petites histoires de grêves et manifestations du passé

Re: Petites histoires des grandes grêves du passé

Messagede bipbip » 27 Juil 2017, 21:48

Les jolies grèves du mois d’août

Habilité par l’AN à légiférer par ordonnances, le gouvernement de M. Édouard Philippe aimerait boucler sa réforme du code du travail en plein mois d’août : un salarié en vacances ne risque guère de se mobiliser… En 1953, le président du Conseil Joseph Laniel avait déjà tablé sur cette stratégie. Déjouant tous ses pronostics, la réponse des fonctionnaires provoqua une pagaille estivale inédite.

par Michel Pigenet - Aout 2017 3- Le Monde diplo 3JPEG - 190.2 ko

Garder la maîtrise du calendrier est une règle aussi vieille que le pouvoir. En prévision de mesures impopulaires, elle relève de l’impératif. Il s’agit alors de jouer sur l’effet de surprise, de préférence pendant l’été, et de court-circuiter le débat parlementaire, à quoi concourt la procédure des décrets-lois ou des ordonnances. La recette a fait ses preuves, mais l’histoire a retenu quelques ratés. L’un des plus spectaculaires et insolites fut la grève qui, au cœur de l’été 1953, entraîna jusqu’à quatre millions de salariés.

Depuis les élections législatives de 1951, le balancier politique de la IVe République penche à droite. Investi le 26 juin 1953, le chef du gouvernement, Joseph Laniel, prône la rigueur budgétaire. Si les prix sont contenus, la croissance marque le pas au point de menacer le plein-emploi. Laniel n’en a cure. Chef d’entreprise à l’ancienne, massif et laconique, il affecte la fermeté. Cruel, François Mauriac notera : « Il y a du lingot dans cet homme-là »,avant de dénoncer « une dictature à tête de bœuf ». Le 11 juillet, les députés lui accordent pour trois mois l’habilitation à légiférer par décrets-lois en matière économique et sociale. Ils autorisent notamment l’exécutif à modifier les conditions d’avancement et de départ à la retraite des fonctionnaires et personnels des services publics.

Dans les semaines qui suivent, des fuites font craindre une potion amère : blocage des traitements, licenciements d’auxiliaires, « harmonisation » par le bas des régimes spéciaux de retraite. Il est encore question d’un recul de deux ans de l’âge de départ, du basculement d’agents dits « actifs » — « roulants » de la Société nationale des chemins de fer français (SNCF) et des Postes, télégraphes et téléphones (PTT), mineurs, pilotes, marins... autorisés à partir plus tôt — dans la catégorie des « sédentaires ».

Si les mesures échappent à l’examen des parlementaires, elles doivent néanmoins être présentées au Conseil supérieur de la fonction publique (CSFP), d’abord convoqué le 4 août, puis le 7. Les syndicats, tenus à l’écart des arbitrages ministériels, se doivent de réagir. Sans trop y croire, les fédérations de fonctionnaires et des services publics de la Confédération générale du travail (CGT), de la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC) et d’Autonomes retiennent la date du 4 août pour une journée d’action, qui est bien suivie. À Bordeaux, les postiers la prolongent en grève illimitée soutenue par tous les syndicats locaux.

L’annonce du coup d’éclat girondin se diffuse à la vitesse des communications téléphoniques. Le 5, la fédération Force ouvrière (FO) des PTT, absente des initiatives de la veille, rallie le mouvement, à l’instar de ses homologues CFTC et Autonomes. Le 7, les fédérations de fonctionnaires boycottent la réunion du CSFP et appellent à une grève de vingt-quatre heures, mot d’ordre repris par les syndicats FO et CFTC du secteur public et nationalisé. Échaudées par leurs emballements antérieurs, en particulier lors des grandes grèves de 1947, les organisations de la CGT se contentent de recommander « l’action sous toutes ses formes ».Partie de la base, la mobilisation enfle dans une improvisation qui bouscule les clivages de la guerre froide. Les salariés délèguent aux syndicats la conduite de la lutte, mais leur imposent d’agir en commun.

Ministres privés de téléphone

Les pouvoirs publics, également pris au dépourvu, peinent à ajuster leur conduite à la vague sociale. Le 9, le conseil des ministres approuve l’ultime mouture des textes, qui sont publiés au Journal officiel le lendemain. En retrait sur les projets qui circulaient auparavant, les concessions esquissées arrivent trop tard.

Le gouvernement a misé sur la démobilisation inhérente, début août, aux congés payés — deux semaines à l’époque. À l’exception des enseignants, le calcul ne vaut pas pour les salariés des services publics, dont la continuité d’activité a valeur de principe. Sauf en cas de grève, laquelle se propage jour après jour. Les gros bataillons précurseurs des postes et télécommunications, de la SNCF, d’Électricité de France et Gaz de France (EDF-GDF) reçoivent ainsi les renforts des agents municipaux, des personnels de la Régie autonome des transports parisiens (RATP), d’Air France, de la santé, etc.

Pour vingt-quatre heures, quarante-huit heures ou une durée illimitée, les rafales de mots d’ordre se télescopent, avec des temps forts — le 7 avec deux millions de grévistes, et près du double le 13. Signe de la détermination des agents, les cheminots stoppent le train Paris-Toulouse à Brive, où les voyageurs débarqués au petit matin découvrent une gare cernée par les forces de l’ordre. Sur l’ensemble du territoire, la circulation ferroviaire s’effondre de quinze mille trains par jour à une petite centaine. De forts délestages électriques et d’importantes baisses de pression du gaz perturbent la vie ordinaire. La pénurie de bus et de métros oblige à se déplacer à vélo et à pied, à pratiquer l’auto-stop, à loger chez des parents ou amis, tandis que les ordures débordent des trottoirs et empestent l’atmosphère sous la canicule. Faute de distribution de courrier, des journaux réservent une pleine page quotidienne à la publication de brefs messages de vacanciers « bien arrivés ». Le contrôle des liaisons téléphoniques interurbaines par les grévistes cible les ministres. « Autorisé » à communiquer avec ses subordonnés, Edgar Faure, chargé des finances, relate dans ses Mémoires qu’il tenta d’appeler son épouse, en villégiature à Antibes : « Je commis l’imprudence de dire “chérie”, et nous fûmes coupés »...

L’ampleur de la grève masque toutefois les incertitudes stratégiques consécutives au lourd contentieux hérité des divisions de 1947-1948 — lesquelles ont abouti à une scission au sein de la CGT et à la création de FO —, pour ne rien dire du poids des segmentations catégorielles dans le secteur public.

Adepte d’un anticommunisme identitaire, le bureau confédéral de FO réitère, le 12 août, qu’il « ne saurait être complice (...) de toute tentative de subversion des fondements de la démocratie ».« Réformistes » convaincus, les syndicalistes FO se réjouissent néanmoins de rompre avec l’image modérée, sinon antigrève, que leur accolent les cégétistes. Exemple des PTT à l’appui, leur dirigeant, Robert Bothereau, ne craint pas d’affirmer que « les cégétistes ont dû emboîter le pas ». La CFTC, plus ouverte à l’unité d’action, juge cependant nécessaire, le 13, d’inviter ses militants à ne pas « favoriser certaines entreprises communistes ou fascistes dirigées contre les institutions démocratiques de notre pays ».

La CGT, forte de ses trois millions d’adhérents et d’une influence supérieure à celle de ses concurrents réunis, se sait au centre du jeu. Sa capacité d’action se ressent toutefois des contrecoups de précédents excès activistes. Une série de perquisitions, d’inculpations et d’arrestations a amputé sa direction, à commencer par ses deux secrétaires généraux, dont l’un — Alain Le Léap — est en prison quand l’autre — Benoît Frachon — a dû passer dans la clandestinité. La situation n’est pas meilleure à la base, bastions compris, à l’exemple de Renault-Billancourt, où, décapité par des centaines de licenciements, son puissant syndicat a perdu le contrôle du comité d’entreprise. Ainsi la dynamique gréviste de l’été 1953 arrive-t-elle à point nommé pour une CGT qui y voit l’occasion de se réinsérer dans le jeu social hexagonal.

à Matignon, Laniel, jaloux de ses prérogatives, refuse de discuter sous la pression. La puissance publique ne saurait négocier et conclure quelque contrat ou accord que ce soit avec les syndicats. Au besoin, les exigences de l’ordre public peuvent doter l’État de moyens inaccessibles à l’ordinaire des employeurs. « Non à la grève ! », martèle le chef du gouvernement, le 12 août, à la radio nationale, où il s’invite trois fois de suite. « Laniel est-il inintelligent ou hypocrite ? Ou trop habile ? Je crois plutôt au premier cas ! »,commente Vincent Auriol, le président de la République, dans son journal privé.

Des camions militaires à la place des bus

Plus sérieusement, des régiments convergent vers la capitale. L’Humanité du 19 décrit l’occupation des centrales électriques par des parachutistes « la mitraillette au poing, le chargeur prêt à tirer ». La troupe investit également les tris postaux, tandis que huit cents camions militaires se substituent aux bus et aux rames de métro. Le gouvernement entend user des rigueurs de la justice. Au titre de « l’organisation de la nation en temps de guerre », il dispose du pouvoir de réquisitionner les biens et les personnes, possibilité étendue en temps de paix par une loi de 1950. Dès le 7 août, un premier décret concerne des cheminots, puis, le 9, les postiers. Les autorités ont la main lourde et approximative. Des dizaines de milliers d’ordres individuels sont rédigés à la hâte.

Mais très peu de requis obtempèrent. Arme à un coup, les réquisitions supposent une exécution immédiate. Les premiers échecs ouvrent une phase judiciaire guère plus probante. La répression bute en effet sur les innombrables vices de forme relevés par les avocats des grévistes. Des magistrats, procureurs compris, hésitent, voire se cabrent à travers leurs attendus de relaxe. Près de 90 % des délits constatés échapperont aux sanctions.

En une saison où l’actualité tourne au ralenti, le conflit bénéficie du maximum de publicité, mais ne gêne qu’à la marge une population en vacances. Certes, à Biarritz, des commerçants affichent leur refus de servir les fonctionnaires « en raison du tort considérable causé (...) par les grèves ». Des chambres de commerce exigent une « réglementation du droit de grève ». Quant à l’opinion, d’abord dubitative et critique envers un mouvement dont elle saisit mal les tenants et les aboutissants, elle s’agace bientôt de l’obstination du gouvernement. Cibles habituelles des caricaturistes, les fonctionnaires et les agents des services publics appartiennent à l’univers familier et rassurant des Français, qui conviennent de l’utilité des facteurs, des cheminots ou des électriciens. L’évolution est décisive pour un conflit dont l’issue se joue aussi sur le front de l’opinion.

Exceptionnelle aux échelons fédéraux, l’unité résiste dans les services et les ateliers. Elle s’incarne dans des comités de grève intersyndicaux reconduits chaque jour. L’ambiance née de ces retrouvailles improbables endigue les réflexes sectaires.

Acteur et observateur lucide à son poste de ministre des finances, Edgar Faure décrit un climat de « défoulement » et de « bonne rigolade, presque comme un canular ». Le sentiment d’invincibilité métamorphose la colère initiale en enthousiasme bon enfant. Août 1953 diffère de novembre-décembre 1947, où les « grèves rouges » s’étaient soldées par la mort de quatre ouvriers et plus de 1 300 arrestations. Éphémères, les invasions de bureaux d’ingénieurs et de fosses dans les bassins miniers, les stationnements sur les rails sont plus symboliques que fonctionnels. Au regard des dimensions du mouvement, les informations ouvertes pour entrave à la liberté du travail sont rares, à l’instar des cas de sabotage, une quarantaine pour tout le pays. Avertis des dangers de dérapage, les militants préfèrent les rassemblements statiques aux cortèges.

Confronté à l’État patron, le mouvement acquiert une signification politique, mais n’a ni les moyens ni l’ambition de s’ériger en solution de rechange. S’y engager le perdrait. Par suite, chacun s’en remet, en ordre dispersé, à ses relais partisans habituels. L’initiative socialiste, appuyée par les communistes, d’une convocation extraordinaire de l’Assemblée nationale bute sur la mauvaise volonté de son président, le radical Édouard Herriot. En tout état de cause, le veto socialiste à une alliance avec le Parti communiste français (PCF) gèle la situation à gauche. Dans l’opposition, la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) n’a d’autre perspective que de se tourner vers le Mouvement républicain populaire (MRP) en vue d’une resucée mâtinée de social de la « troisième force » des années 1947-1951.

À l’Élysée, Vincent Auriol joue les utilités et s’irrite de l’impuissance de ses camarades socialistes. Repoussée en juin par l’Assemblée nationale (1 3), l’hypothèse Pierre Mendès France reprend consistance. À l’écoute de « l’immense impatience » du pays, l’intéressé attend son heure : « Nous sommes en 1788 ! »,prophétisera-t-il peu après devant le congrès du Parti radical. « Il faut que ça change ! », « ça ne peut plus durer ! », clament pour leur part les grévistes, à l’unisson des paysans qui barrent les routes et des boutiquiers que Pierre Poujade dresse contre les contrôles fiscaux.

Dans les coulisses, divers médiateurs s’emploient à trouver une solution contournant la CGT. Au terme de négociations séparées, un bref communiqué officiel résume, au petit matin du 21 août, les grandes lignes du compromis accepté par FO et la CFTC : ouverture de consultations sur l’application des décrets contestés, mesures contre le chômage, relèvement des bas salaires et convocation de la Commission supérieure des conventions collectives. Chez les grévistes, le soulagement le dispute à l’incrédulité. Après trois semaines de grève, l’absence de document précis suscite plus que des questions lors d’assemblées générales houleuses. Furieux, Le Peuple, organe de la CGT, fustige un « coup de poignard dans le dos des travailleurs en lutte ».

Les réunions de concertation confirment les lacunes d’un « accord » bâclé. Dans l’urgence, les cabinets ministériels se démènent pour prévenir tout retour de flamme. Cette fois, la CGT n’est pas oubliée, à travers la libération de plusieurs de ses dirigeants, indice d’une volonté de tourner la page des poursuites anticégétistes. Le 25, les fédérations CGT recommandent « la reprise en bloc du travail ». En septembre, une prime spéciale concrétise les réajustements salariaux promis aux fonctionnaires.

Faute d’une victoire incontestable à chaud, la confusion qui préside à la reprise du travail n’a pas suscité d’engouement mémoriel. Embarrassés par les modalités de ce mouvement exceptionnel, les syndicats peinent à en proposer une interprétation cohérente. Du côté des pouvoirs publics, la secousse de l’été 1953 relance le débat sur le « réveil » de l’économie française engourdie par la rigueur. Dès février 1954, Edgar Faure plaide pour « l’expansion dans la stabilité ». Au cours des deux années suivantes, les salaires des fonctionnaires progresseront de 14 %. Quant à une réforme des régimes spéciaux de retraite, la mémoire collective des élites politiques et administratives écartera cette hypothèse pendant quatre décennies.

Michel Pigenet

Professeur émérite à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne. A notamment dirigé, avec Danielle Tartakowsky, l’ouvrage Histoire des mouvements sociaux en France. De 1814 à nos jours, La Découverte, Paris, 2012. Pour de plus amples détails sur les sources utilisées dans cet article, cf. « Les grèves d’août 1953 ».


https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/ ... ois-d-aout
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Re: Petites histoires des grandes grêves du passé

Messagede bipbip » 30 Juil 2017, 17:25

30 juillet 1908 : "une manifestation qui a mal tourné"

Le 30 juillet 1908, à Draveil, après la fusillade de Vigneux le 2 juin (*), la grève des ouvriers de la Société des Sablières s’éternise mais les passions sont toujours aussi vives, plusieurs sabotages contre les installations ont déjà eu lieu, mais la CGT traîne à appeler à la grève générale alors que le patronat menace de recourir au lock-out. Finalement seule la Fédération du Bâtiment appelle les ouvriers du bâtiment à une journée de grève et à un grand rassemblement ce jour-là.

Après un meeting à Vigneux, les milliers de manifestants se dirigent en cortège vers le cimetière de Villeneuve-St-Georges au chant de l’Internationale, mais un régiment de Dragons charge alors la colonne de grévistes sabres au clair, blessant grièvement plusieurs personnes dont Rirette Maîtrejean qui sera blessée à la jambe, tandis que Libertad contraint de se jeter à l’eau, échappera de peu à la mort.
Lorsque les manifestants arrivent à Villeneuve-St-Georges, avec de nombreux blessés parmi eux, les rues menant à la gare sont bloquées par l’armée rendant tout retour sur Paris impossible. Les manifestants commencent alors à dépaver les rues, à dresser des barricades et à jeter des cailloux sur les soldats, mais ceux-ci ouvrent le feu sur la foule provoquant un carnage. Le bilan est lourd : 4 morts et plus de 200 blessés (par balles ou à coups de sabres) du côté des ouvriers, et 69 blessés du côté de l’armée (dont 5 par balles).

Georges Clémenceau, président du Conseil, non content d’être responsable de cette tuerie, poursuit la CGT en lançant un mandat d’arrêt contre les principaux responsables du syndicat dont Yvetot, Griffuelhes, Pouget, Henri Dret (qui a du être amputé d’un bras suite aux affrontements), etc.
Certains militants échapperont aux arrestations en se réfugiant en Belgique ou en Suisse, comme Monatte chez Brupbacher . Des anarchistes présents à la manifestation comme Georges Durupt sont également poursuivis pour "incitation de militaires à la désobéissance".
Le mot d’ordre de grève générale lancé par la CGT pour le 3 août n’aura qu’un faible écho, et le 6 août le gouvernement poursuivant ses attaques contre le syndicat fera expulser "l’Union des Syndicats de la Seine" de la Bourse du Travail.
Le 31 octobre 1908, lors du procès, seize personnes bénéficieront d’un non-lieu (dont tous les dirigeants confédéraux, même ceux réfugiés à l’étranger), huit personnes resteront emprisonnées pour violences.

P.-S.
(*) Le 2 juin 1908, à Vigneux-sur-Seine, alors que les ouvriers des sablières sont en grève depuis un mois pour l’amélioration de leurs conditions de travail (douze heures par jour, les pieds dans l’eau, pour un salaire de misère), des heurts se produisent entre les grévistes et des briseurs de grèves protégés par les gendarmes. Dans l’après-midi le comité de grève qui s’est installé dans l’Hôtel-restaurant du Progrès est encerclé par les gendarmes exigeant qu’on leur livre un ouvrier qui aurait le matin même donné un coup de poing à un gendarme. Empêchés d’entrer dans le local par les grévistes, les gendarmes font usage de leurs armes, tuant deux ouvriers : Emile Goebellina (terrassier de 17 ans) et Pierre Le Foll (ouvrier charpentier de 48 ans) et blessent plus ou moins grièvement par balles neuf autres travailleurs.

https://paris-luttes.info/30-juillet-19 ... ifestation
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Re: Petites histoires des grandes grêves du passé

Messagede bipbip » 14 Aoû 2017, 15:47

Grèves de l'été 1955 : Nantes, capitale de l'agitation

Alors que le gouvernement s'apprête à saccager par ordonnances plusieurs décennies de conquêtes sociales, et que la répression tente de paralyser nos luttes, il est important de revenir sur un épisode marquant de l'histoire sociale locale. C'était il y a 62 ans, en aout et septembre 1955.

Retour sur une lutte locale : les grèves insurrectionnelles de Nantes, en 1955.

Au beau milieu de l'été 1955, un conflit social de grande ampleur éclate à Nantes. A l'époque, l'ile de Nantes n'était pas un parc d'attraction pour touristes mais un lieu de travail : les trois chantiers navals de l'Atlantique – Loire, Bretagne et Dubigeon – regroupent 7000 ouvriers. Les grévistes sont rejoints par d'autres métallos de l'agglomération pour réclamer une hausse de salaire. Le mouvement se lance à la suite de semaines de grèves dures, émaillées d'affrontements à Saint-Nazaire, où les grévistes ont obtenu la satisfaction de leurs revendications. Un ouvrier des Chantiers Navals de Saint-Nazaire raconte à ce propos :

"Les cisailles et les poinçonneuses démarrent sous l’impulsion de certains ouvriers. On fabrique des projectiles d’acier et les gars qui s’y emploient manifestent autant de frénésie que s’ils avaient un boni à tirer. [...] Aux cisailles des tôles de même épaisseur se voient transformées en projectiles encore plus dangereux, des petits triangles dont les deux angles aigus projetés avec force s’avèrent capables de transpercer n’importe quels uniformes. D’autres groupes, disséminés dans les nefs, se sont spécialisés dans le matériel de projection, avec des bandes de caoutchouc. Ils confectionnent des lance-pierres."

A Nantes, le 17 août, les ouvriers en lutte saccagent le siège du patronat, le CNPF, ancêtre du MEDEF – situé non loin de l'ancienne Bourse du Travail – ou se tiennent les négociations. Progressant en dévastant étages par étages, les ouvriers finissent par obtenir un accord : 40 francs de plus par heure. Mais les employeurs font volte face quelques heures plus tard à la préfecture, une fermeture des usines et des chantiers est prononcée pour éviter tout mouvement d'occupation, comme en 1936. Les lieux de travail sont occupés par les forces de l'ordre. Le 18 août, une grande manifestation de 14 000 personnes passe par la Bourse du Travail en direction de la Préfecture où l'émeute éclate. La confrontation dure jusqu'à la tombée de la nuit. Le lendemain, le mouvement prend de l'ampleur, soutenu par d'autres bassins ouvriers. Un immense meeting au Champ de Mars est suivi d'une manifestation de 20 000 ouvriers qui se dirigent vers la Place Aristide Briand, pour faire libérer les arrêtés de la veille, incarcérés dans la vieille prison qui se trouvait dans le centre-ville.

Alors qu’à Saint-Nazaire les affrontements se sont déroulés dans l’enceinte ou aux abords des chantiers, à Nantes c’est en plein centre-ville que les ouvriers et les CRS vont se livrer à une véritable guerre de rue. Les édifices de l’État sont attaqués par les grévistes qui débordent leurs directions syndicales. Un rapport de police de l'époque décrit l'intensité de la conflictualité et la colère des ouvriers à l'encontre de ces bâtiments symboliques :

« Quelques centaines d’entre eux arrachèrent les grilles du palais de justice et tentèrent vainement d’escalader les murs de la maison d’arrêt où se trouvaient détenus cinq individus appréhendés au cours des événements de la veille. Ils s’attaquèrent à la porte de la prison qui céda. La seconde porte métallique résista et le personnel de la prison lança des grenades lacrymogènes pour les disperser. […] Un engin explosif fut lancé par les manifestants à l’intérieur de la prison. […] De véritables opérations de guérilla se sont poursuivies dans les rues. […] Rue du Marchix, un garde mobile a été blessé par balle par les manifestants »

Après avoir attaqué la prison, les affrontements gagnent le reste du centre et un jeune maçon, Jean Rigollet, est tué par balles par la police sur le Cours des Cinquante Otages. Les manifestants sont finalement libérés sous l'influence du maire de Nantes qui propose alors sa médiation obtenant la libération de la plupart des manifestants arrêtés et la reprise des négociations … à Rennes. Le travail reprend mais le mouvement se poursuit, avec des débrayages ponctuels durant l'été et une partie de l'automne, soutenu par une solidarité large, incluant même le clergé : l’évêque de Nantes fait un chèque de 50 000 francs pour soutenir les grévistes ! Après la fin de la grève, la direction de la CGT déplorera « les idées anarchosyndicalistes très fortes que les mouvements de 1955 ont encore développées » dans la classe ouvrière du département.

« Il n'y a aucune forme d'organisation plus autonome que quinze mille ouvriers agissant unanimement dans la rue. (…) Nantes a fourni l'exemple [de] formes d'orga­nisation qui s'avèrent déjà les seules efficaces, et qui s'avéreront de plus en plus les seules possibles. » écrira le penseur de l'autonomie Cornélius Castoriadis en 1956.

Une leçon à méditer aujourd'hui, pour les semaines qui viennent.



Commentaire(s)

Révolte ouvrière à Saint-Nazaire en 1955

Comment Publié: le samedi 12 août 2017 à 21:03 par anonyme

[avec les photos par ici : http://www.zones-subversives.com/2016/0 ... -1955.html]

En 1955, la classe ouvrière montre toute sa puissance politique au cours de la grève de Saint-Nazaire. Des pratiques de lutte spontanées se développent.

C’est la classe ouvrière qui se trouve au cœur des luttes sociales au XXe siècle. Les prolétaires disposent d’une longue histoire de grèves et de révoltes. Louis Oury (https://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Oury) propose son témoignage sur les luttes ouvrières dans son livre Les Prolos (http://agone.org/memoiressociales/lesprolos/). Il évoque notamment le puissant mouvement de grève qui éclate à Saint-Nazaire en 1955. Il retrace cet évènement à travers son regard de jeune ouvrier pas encore politisé.

Travail à l’usine

Louis Oury devient ouvrier en 1950. Il est diplômé d’un CAP chaudronnerie mais doit bénéficier d’un piston pour trouver du travail à Segré, dans le Haut-Anjou. Il découvre l’usine et ses petits chefs. Le contremaître est particulièrement antipathique. « S’il t’emmerde trop, ne lui réponds surtout pas, tu le baiseras bien, et en toi-même dis-toi que tu l’emmerdes encore davantage », lui conseille un ouvrier.

Le travail se révèle particulièrement dur. Des rivalités existent entre les jeunes diplômés et les ouvriers plus anciens. Louis Oury doit se coltiner le travail le plus dur physiquement et le plus abrutissant. La cadence l’imprègne au quotidien. « Et dire qu’il y a des gens qui reprochent à la classe ouvrière de ne parler que de repos, et non d’éducation et de culture dans ses revendications ! », ironise Louis Oury. Mais il rencontre Mimile, un collègue qui devient un ami.

Le jeune ouvrier devient plus endurant. Il supporte mieux le rythme du travail et obtient davantage de reconnaissance de la part des autres ouvriers. Il observe les élections du délégué syndical. Ce rôle vise à faire un lien entre les travailleurs et le patron. Mais il n’est jamais question d’augmentation de salaires. « Vingt ans après, je me pose toujours la question sur l’utilité de ces délégués qui pullulent encore en France de nos jours, c’est une couverture légale qui donne bonne conscience à certains dirigeants », observe Louis Oury. L’ouvrier décide de rejoindre les chantiers navals de Pohoët à Saint-Nazaire.

Louis Oury sort de l’individualisme rural. Une ambiance de solidarité règne sur le chantier naval. Il découvre un atelier immense. Après un accident du travail, un homme suscite l’attention de tous les ouvriers. Il lance un discours qui évoque les salaires et se conclue par un appel révolutionnaire à « prendre la Bastille ». Louis Oury, jeune ouvrier respectueux de l’autorité, se sent emporter par ce discours.

L’ouvrier découvre le taylorisme et l’organisation du travail de manière planifiée. Un petit chef fixe les cadences et les opérations à effectuer. « Ces opérations avaient fait l’objet de chronométrage ce qui permettait de chiffrer la durée de chacune d’elles à la seconde près », décrit Louis Oury. Progressivement, la direction réduit les temps alloués pour chaque tâche pour mieux augmenter les cadences. Mais les ouvriers ne disposent pas des moyens pour effectuer leur travail à temps. Une détestation des petits chefs se développe. « Ces cons d’agents de maîtrise sont tout juste capables de distribuer le travail. Et il faut leur obéir », enrage Louis Oury.

Mais certains ouvriers méprisent les petits chefs et le patron. Ils n’ont pas peur du conflit. « Ceux-là, toujours les mêmes, ce sont ceux qu’on trouve au premier rang dans les meetings, ce sont ceux qui n’espèrent rien du patron, aucun avancement, aucune promotion, ce sont ceux qui savent que tout s’obtient, au besoin par la force », précise Louis Oury. Mais le jeune ouvrier se contente de son sort et estime que son travail est dû à la générosité de patron. Beaucoup d’ouvriers adoptent une vision à court terme, loin des luttes sociales. Ils préfèrent se réfugier dans la débrouille individuelle pour régler leurs problèmes. « Il est difficile d’élever le débat et de citer Mao, Marx ou Marcuse tant que la masse inculte des ouvriers n’aura pas compris que l’amélioration de sa condition passe par l’abolition du capitalisme et la fin de l’exploitation qui en découle », analyse Louis Oury.

Grève ouvrière

Les syndicats appellent à la grève. Ils veulent organiser un mouvement comme en 1936. Ils débrayent dès 5 heures du matin. Mais les ouvriers en grève sont alors perçus comme particulièrement dangereux et infréquentables. « C'est l'époque, et nous le verrons un peu plus loin, où les grévistes prennent d'assaut et incendient les édifices publics. L'étiquette de communiste leur est alors collée sur le dos », décrit Louis Oury. Le jeune ouvrier abandonne progressivement ses préjugés. Les syndicalistes CGT lui semblent sympathiques et combattent les injustices. Pourtant, la CGT reste considérée comme l’élément moteur du communisme.

Le jeune ouvrier ne se risque pas à l’engagement syndical. Il ne comprend pas les divergences entre les différentes organisations. « Esseulé dans cet univers où l’humain n’est que secondaire, rien ne justifie à mes yeux un engagement, et d’ailleurs je constate qu’autour de moi de nombreux ouvriers évitent la proximité d’un délégué lorsqu’un chef se montre dans les parages », témoigne Louis Oury.

Lorsque la grève se déclenche, tous les ateliers sont débrayés. L’ensemble des travailleurs rejoint le terre-plein. Pas un seul ouvrier ne refuse de faire grève. Une unité syndicale relie la CGT, FO et la CFTC. « De ce fait, un sentiment d’unité galvanise la masse et la rend d’autant plus consciente de sa force. Car si un ordre de débrayage est lancé par les trois syndicats, il ne se trouve pas un seul jaune pour travailler, la sortie des ateliers est générale », précise Louis Oury.

Mais les ouvriers inventent de nouvelles formes de lutte. Ils lancent des grèves surprises qui ne sont pas annoncées. « On ne peut donc parler de directives syndicales, le mouvement part de la base et comme toujours en pareil cas, il ne peut être que payant », souligne Louis Oury. Les ouvriers refusent également de faire des heures supplémentaires. Ils gagnent moins de revenus mais parviennent à ralentir la production.

Les syndicats négocient avec la direction. Mais les OS et les manœuvres, situés au plus bas de la hiérarchie de l’usine, obtiennent moins d’avantages que les ouvriers qualifiés. Les OS menacent de brûler le bâtiment de la direction et dénoncent les syndicats. « A la base le mécontentement gronde, mais les inorganisés sont les plus virulents », observe Louis Oury. La masse des ouvriers semble prête à obtenir satisfaction par la force. Mais la direction fait appel à des sous-traitants pour briser la grève. Des comités de lutte sont alors mis en place dans tous les ateliers.

Des grèves sauvages éclatent dans les ateliers, sans demander l’avis des syndicats et sans préavis pour le patron. Ces grèves surprises se déclenchent dans plusieurs ateliers. Des centaines d’ouvriers encerclent le bâtiment de la direction. « De chaque fenêtre de ce bâtiment de quatre étages et long d’une centaine de mètres, les ouvriers jettent tous les documents qui leur tombent sous la main », décrit Louis Oury. Pendant ce temps, le directeur reste bloqué dans son bureau.

Emeutes ouvrières

Le 22 juin 1955, le directeur décide de fermer la boîte au prétexte des dégradations. Les délégués parlementent avec le maire et le préfet. Les ouvriers sont réunit devant la sous-préfecture. Une armée de CRS leur barre le passage. Mais des boulons et des projectiles sont lancés contre les forces de l’ordre. Ensuite, ce sont des pavés qui sont jetés. Les voitures de police subissent des dégâts et des CRS tombent à terre. Le portail s’effondre. Les CRS chargent les ouvriers.

Les forces de l’ordre doivent reculer, mais du renfort arrive et les ouvriers doivent fuir. Mais, sur le terre-plein de Penhoët, les ouvriers sont nombreux. « La charge de CRS est venue se briser sur les rangs serrés des métallos qui n’ont pas céder un pouce de terrain. Une mêlée sanglante d’une sauvagerie inouïe, et où tous les coups sont permis, se déroule sous mes yeux », décrit Louis Oury. Les CRS doivent battre en retraite et sont humiliés. Pour se venger, ils saccagent les vélos des ouvriers.

En août 1955, des grèves tournantes sont organisées avec un rassemblement permanent devant le bâtiment de la direction. La base déborde les consignes syndicales et les ouvriers se rassemblent spontanément. « De toute évidence les dirigeants syndicaux sont débordés, ils essaient de canaliser le courant par des prises de parole improvisées, mais les ouvriers feignent de les ignorer ou quelque fois leur répondent, ce qui donne lieu à des coups de gueule mémorables », témoigne Louis Oury.

Un ouvrier brûle une lettre qui lui rappelle ses responsabilités. Il la jette par terre, ce qui provoque l’incendie d’une cabine de gardiennage. Les pompiers arrivent et, délibérément ou par accident, une lance à incendie est tournée vers les ouvriers. Quelques uns sont projetés au sol. Des pierres sont alors lancées sur les pompiers qui ne parviennent pas à éteindre l’incendie et quittent les lieux. Le bâtiment de la direction est lapidé. Les vitres tombent. Les CRS veulent attaquer les ouvriers mais savent qu’ils sont nombreux. Les jeunes ouvriers veulent clairement affronter la police.

Des barricades sont dressées. Les outils de l’usine sont utilisés et même des lances flammes. Les policiers sont paniqués. « Les CRS sont débordés sur tous les fronts et ne peuvent contenir l’assaut impétueux des prolétaires », décrit Louis Oury. Les policiers tentent de quitter les ateliers mais se retrouvent encerclés. Ils finissent par quitter les lieux. Une centaine de policiers est blessée, mais aucune arrestation n’est reconnue. Les autorités ne veulent pas attiser la colère ouvrière par la répression. Le conflit s’achève par des négociations. La grève débouche vers une augmentation des salaires de 22%. La lutte et le rapport de force débouche donc une victoire importante.

Spontanéité et comités de grève

Le témoignage de Louis Oury vaut toutes les recherches savantes sur la politisation. Son livre montre l’émergence rapide d’une conscience de classe. Louis Oury apparaît d’abord comme un jeune ouvrier qui, par son éducation religieuse, respecte toutes les autorités. Ensuite, il côtoie des ouvriers contestataires et amorce sa socialisation politique. Il commence à se poser quelques questions. Mais il reste enfermé dans la routine du quotidien et se contente de faire son travail avec application.

C’est surtout la grève et les émeutes qui font de Louis Oury un véritable révolté. Il abandonne tous les préjugés liés à son éducation pour se lancer dans le grand bain de la lutte des classes. La conscience politique ne provient pas des partis ni même des syndicats. Ce sont les luttes et les grèves qui demeurent le meilleur moyen pour se forger rapidement une conscience de classe.

Le témoignage de Louis Oury reste très factuel. Il reste une importante source historique. Il manque en revanche une véritable analyse de la grève, à l’image de celle de Cornélius Castoriadis publiée dans la revue Socialisme ou Barbarie. Les syndicats font leur agitation habituelle, mais ils sont rapidemment débordés. Le conflit dépasse le cadre étroit du syndicalisme. De nouvelles formes de lutte émergent, avec des grèves tournantes. Surtout, ce ne sont plus les syndicalistes qui encadrent le mouvement. Des comités de grève se créent de manière autonome.

La grève de Saint-Nazaire reste une formidable émeute. Mais c’est aussi une grève sauvage qui révèle de nouvelles pratiques d’organisation et de lutte. Les hiérarchies tombent pendant la grève. « Mais en fait c’est une victoire collective qui englobe toute la classe ouvrière nazairienne depuis le balayeur des chiottes jusqu’au délégué syndical, et quelle que soit son appartenance », analyse Louis Oury.

Le mouvement de grève permet de créer un rapport de force pour changer ses conditions de travail. Mais c’est aussi un moment de radicalisation politique et d’intensification de la vie.

Source : Louis Oury, Les Prolos, Agone, 2016 http://agone.org/memoiressociales/lesprolos/

Extrait publié sur le site Terrains en lutte (http://terrainsdeluttes.ouvaton.org/?p=5773)

______________

Pour aller plus loin :

Vidéo : Clip - Louis Oury à propos du livre “Les Prolos” 2016 https://vimeo.com/147462976

Revue Agone 33 « Le syndicalisme et ses armes », publiée le 12 avril 2005 http://agone.org/revueagone/agone33/enligne/

John Hirsute, Les Grèves de l’été 1955 à Saint-Nazaire et Nantes, publié sur le webzine L'Hirsute https://hirsutefanzine.wordpress.com/20 ... et-nantes/

Naïri Nahapétian, Les prolos par Louis Oury, publié dans le magazine Alternatives Economiques n° 239 - septembre 2005 http://www.alternatives-economiques.fr/ ... 21988.html

Éliane Le Port, « Entrer en rébellion : la grève de Saint-Nazaire en 1955 dans le témoignage de Louis Oury », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 125 | 2014 https://chrhc.revues.org/3923

Marc Le Duc, Il y a 40 ans, Oury était la voix des prolos, publié dans le journal Ouest France le 2 septembre 2013 http://www.ouest-france.fr/pays-de-la-l ... os-1482553

Alexandra Chaignon, Les ouvriers, ces travailleurs invisibles des temps modernes, publié dans le journal L'Humanité le 24 février 2014 http://www.humanite.fr/social-eco/les-o ... mps-559763

Thierry Pillon, Récits des rêves ouvriers, publié dans la revue Communications Volume 89 en 2011 http://www.persee.fr/doc/comm_0588-8018 ... _89_1_2648


https://nantes.indymedia.org/articles/38324
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Re: Petites histoires des grandes grêves du passé

Messagede bipbip » 23 Oct 2017, 21:06

Une émeute au Pont-de-Flandre en 1910

AUX OBSÈQUES DE l’ÉBÈNISTE HENRI CLER. MANIFESTATION SYNDICALISTE. LES RÉVOLUTIONNAIRES CONTRE LA POLICE. COLLISIONS SANGLANTES.

La manifestation organisée hier par la fédération de l’ameublement, à l’occasion des obsèques de l’ébéniste Henri Cler, mort, comme nous l’avons raconté, des suites d’une blessure reçue au cours d’une bagarre survenue le 13 juin dernier au faubourg Saint-Antoine, entre des grévistes et la police, a provoqué des incidents très violents. Des coups de feu ont été tirés à plusieurs reprises sur les agents, et après plusieurs bagarres et collisions sanglantes, les hauts fonctionnaires de la police ont dû faire faire les sommations légales et commander à la cavalerie de charger les manifestants.

Au moment de la levée-du corps, vers trois heures et demie, il y avait aux abords du domicile du défunt, 127, faubourg Saint-Antoine, une foule énorme. Le square Trousseau, situé non loin de là, avait été envahi par les délégations syndicales groupées autour de leurs bannières et drapeaux.
Les militants les plus connus de la C. G. T. et de l’Union des syndicats se trouvaient au milieu de cette masse, d’où montaient par instants les refrains de Internationale. Les commissaires de l’Union des syndicats eurent, beaucoup de peine à frayer un passage au corbillard, derrière lequel marchait le fils du défunt, soldat dans un régiment de l’Est. Mais c’est à dessein qu’on n’avait laissé aucun agent au milieu de cette foule compacte et hostile.
Sur le cercueil, on avait déposé une couronne d’immortelles rouges, portant cette inscription « A notre camarade, victime de l’ordre social » et épingle l’affiche illustrée que le dessinateur révolutionnaire Grandjouan avait composée pour l’Union des syndicats au lendemain des événements de Vigneux-Draveil, et représentant M. Briand vêtu de la simarre rouge du garde des sceaux et chargeant au milieu des dragons. Cette affiche est intitulée « Les victoires de la troisième République. »

En tête du cortège, une femme portait un drapeau rouge sans inscription, cravaté de crêpe, et un jeune homme brandissait le drapeau noir des « Jeunesses révolutionnaires ».

On avançait très lentement, bien que la circulation de tous les véhicules eût été suspendue dans le faubourg. On sentait dans la foule grandir l’effervescence. Les cris se croisaient. On interpellait les locataires qui se penchaient aux fenêtres des maisons, et dont quelques-uns agitaient des drapeaux rouges.

Un premier incident se produisit devant le poste de police du quartier Sainte-Marguerite, à l’angle de la rue de Montreuil et du Faubourg Saint-Antoine. L’agent Vidal, de planton à la porte, insulté menacé et même frappé par des énergumènes, dut se mettre à l’abri dans le poste, dont les vitres volèrent bientôt en éclats.

Devant les ateliers d’ébénisterie de MM. Sanyas et Popot, des cris furent poussés, parce que la bagarre au cours de laquelle Henri Cler fut blessé avait été provoquée par des perturbateurs qui entendaient par là « soutenir n les ouvriers de cette maison en grève. Là, comme ils voulaient intervenir, une dizaine de gardiens de la paix furent lapidés, et trois coups de revolver éclatèrent.
Cependant le cortège, qui ne comprenait pas moins de quatre à cinq mille personnes, s’engageait dans l’avenue Philippe-Auguste, flanqué à distance par des agents et suivi par des dragons.
Sur le boulevard de Belleville, les musiques des baraques foraines durent se taire pendant que le corbillard passait. Au n° 33, un industriel grimpé sur un échafaudage ayant été pris à partie par un manifestant, le chantier où il se trouvait fut envahi par une bande de syndiqués. Mais une trentaine de gardiens de la paix arrivèrent aussitôt, et à coups de plat de sabre chassèrent les intrus, tandis que deux coups.de feu retentissaient.
A partir de ce moment, les incidents se multiplient. Place du Combat, un gardien de la paix reçoit un pot à lait sur la tête. A l’angle de la rue de Meaux et du boulevard de la Villette, un autre, qui est monté sur un tramway de l’Est-Parisien pour aller prendre son service, est sommé de se découvrir et de mettre pied à terre. On l’invective.
On le menace. Un individu tire sur lui un coup de pistolet et s’éclipse. La scène s’aggraverait encore, si une vingtaine de gardiens de la paix du 20e n’accouraient et ne châtiaient les énergumènes.
Ceux-ci se réfugient dans une vacherie on les chasse de ce dernier retranchement. Pendant ce temps, un sous-brigadier est lapidé sur le boulevard, des apaches renversent et piétinent un de ses hommes qui voulait arrêter un manifestant lançant des boulons de fer; et un peu plus tard, à la rotonde de la Villette, on fait feu sur un gardien de la paix qui reste à son poste.
Rue de Flandre, où le cortège pénètre en chantant l’Internationale, c’est un encombrement inouï de tramways, de camions, de véhicules de toute sorte. La marche se ralentit. Aussitôt qu’on a franchi la barrière, la cavalerie et la police font évacuer le talus des fortifications, où des milliers de curieux avaient pris position.

Il est près de sept heures quand la tête du cortège pénètre, par la porte de la route d’Aubervilliers, dans le cimetière de Pantin-Parisien.
Seulement, comme la fosse réservée à Henri Cler est creusée à l’extrémité est de la nécropole, il faut encore une demi-heure pour que le corbillard parvienne au terme de son parcours. Alors c’est une ruée sur les tombes la foule, piétinant les fleurs, enjambant les bordures, franchissant les tombes, se presse autour des employés des pompes funèbres qui ont les plus grandes difficultés à tirer le cercueil et à le porter devant la fosse.
Voici les couronnes d’immortelles rouges et les chefs de la G. G. T. Prenant le premier la parole, M. Arbogast, secrétaire de la Fédération de l’ameublement, remercie les syndiqués d’avoir suivi en masse le corps d’Henri Cler. Puis M. Thuilier, secrétaire de l’Union des syndicats, engage ses amis ne pas « se laisser assassiner par les Bandits de la préfecture ». Et enfin M. Lavaud, député socialiste, exprime les sentiments de douleur que la mort d’Henri Cler a causés dans son parti. Entre temps, on perçoit quelques cris de « Vive Henri !»

A sept heures et demie, la cérémonie terminée, beaucoup de manifestants s’en vont par les allées du cimetière. Mais il en reste 3,000, groupés en masse compacte, et qui décident de sortir, coûte que coûte, du cimetière derrière tes drapeaux rouges déployés. Bien entendu, la police est, de son côté, résolue à ne pas tolérer cette sortie; et dès que tes étendards révolutionnaires apparaissent dans l’avenue principale, MM. Laurent, Touny, Orsatti, Garpin, Pruvost et Leblanc, qui forment l’état-major du service d’ordre devant le bureau du conservateur, examinent la situation. S’étant rendu compte que l’endroit n’est pas propice à une manœuvre ayant pour but de diviser la colonne, ils vont se poster du côté de la porte de Flandre. C’est là que les révolutionnaires seront arrêtés et dispersés.
Quelques minutes s’écoulent. Bientôt l’Internationale retentit, puis la Carmagnole. Et soudain, voici la tête de la colonne qui débouche pour franchir la barrière au pas accéléré. Déjà on entend les cris des énergumènes « Assassins! A mort les flics! » Mais derrière les grilles de l’octroi, on voit briller les casques des dragons et des gardes républicains et il apparaît que les glacis des fortifications ayant été déblayes, les troupes ne courent pas le risque d’être surprises sur leur flanc. Il y a là quatre escadrons du 23e dragons, un escadron de la garde à cheval, trois cents agents et des réserves.
Les dispositions sont vite prises les troupes se resserrent, ne laissant vide qu’un étroit couloir. C’est par ce chenal que les manifestants devront passer. Les commissaires de police ont ceint leur écharpe. Le commissaire divisionnaire Orsatti demande à. M. Laurent :
Peut-on considérer cette colonne comme un rassemblement armé?
Oui répond le secrétaire général de la préfecture.
Aussitôt M. Touny fait avancer deux trompettes:
Vous exécuterez, leur dit-il, la sonnerie du « Garde à vous! »
M. Orsatti, lui, se porte au-devant de la colonne
Dispersez-vous et pliez les drapeaux! dit-il.
La réponse des manifestants est significative. Ce ne sont que des cris de « Assassins! Assassins! »

Alors les trompettes font les sonneries. Les trois sommations se succèdent. Mais malgré les appels réitérés au calme, la colonne est demeurée compacte, et soudain un ordre bref
En avant, sabre au clair !
Les agents, sabre à la main, s’élancent. Et c’est la collision.
Des manifestants se réfugient sur le talus conduisant à la voie du tramway Pantin-Saint-Ouen; les gardiens de la paix les poursuivent, et la lutte continue. Les coups de revolver crépitent.
Toutefois, il reste devant la police un bloc de 2,000 révolutionnaires qui ne lâchent pas pied.
Alors M. Touny fait donner la cavalerie: dragons et gardes à cheval chargent. Les drapeaux sont arrachés mis en pièces. En vain les manifestants essayent de résister; ils sont disloqués, coupés, chassés, mis en fuite dans toutes les directions.
A partir de ce moment la cavalerie déblaya les rues avoisinantes. Tout le monde doit fuir devant la trombe.
D’une tapissière partent des cris « Assassins! », M Touny donne immédiatement l’ordre de faire évacuer le véhicule. Quatre des personnes qui s’y trouvaient sont arrêtées et conduites au commissariat.
Quarante et un agents ont été blessés au cours des bagarres qui ont accompagné et suivi, les obsèques de l’ébéniste Henri Cler. Vingt et un des gardiens de la paix appartiennent au 20e arrondissement, treize au 1er, deux au 2e et un au 11e.
Le lieutenant Simon, de la garde républicaine, a reçu sur son casque un tesson de bouteille et a eu sa tunique déchirée. Cet officier est le même, qui, au cours des manifestations Ferrer, avait été grièvement blessé.
Cinq des individus arrêtés au cours des bagarres d’hier ont été envoyés au Dépôt. Ce sont les nommés Adolphe Rosenblatt, trente-deux ans, sujet roumain, ébéniste, inculpé de bris de clôture et d’infraction à la loi du. 8 août 1893; Jean-Marie-François Soufflot, quarante-sept ans, serrurier; Eugène Gillet, cinquante et un ans, mouleur en cuivre, inculpé de bris de clôture et de violences à des agents; Léon Arnoud, quarante-cinq ans, ébéniste, et Jules Koch, trente-deux ans, plombier, inculpés de voies de fait et de rébellion.

Source : Le Temps 28 juin 1910


https://anarchiv.wordpress.com/2017/10/ ... -flandres/
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Re: Petites histoires des grandes grêves du passé

Messagede Pïérô » 17 Nov 2017, 20:12

Marseille, samedi 18 novembre 2017

La grève des ova­listes (Lyon, juin-juillet 1869)
par Claire Auzias et Annick Houel

Causerie du Centre International de Recherches sur l’Anarchisme

à 17h, CIRA, 50 rue Consolat, 13001

Cette grève des ova­listes, ré­pu­tée pre­mière grande grève de femmes ou­vrières en France, est exem­plaire des en­jeux qui tra­versent l’his­toire des femmes et l’his­toire de la classe ou­vrière, deux his­toires ra­re­ment me­nées sur la même ligne de front, et dont la confis­ca­tion de la pa­role des femmes est le sym­bole.
Juin 1869 : 1 800 femmes sortent de leurs ate­liers lyon­nais et se mettent spon­ta­né­ment en grève. Elles sortent aus­si leurs malles puisque leur lieu de tra­vail est aus­si leur lieu de vie, et si c’est cette spec­ta­cu­laire oc­cu­pa­tion de la rue qui est mise en avant par la presse, ce n’est pour­tant pas ce que les mi­li­tants ou­vriers qui vont s’in­té­res­ser (en­fin) à elles vont re­te­nir.
Après plu­sieurs se­maines de grève, pos­sible grâce à la caisse de so­li­da­ri­té de l’AIT (As­so­cia­tion in­ter­na­tio­nale des tra­vailleurs) leur ad­hé­sion, de­man­dée en re­tour à cette AIT va être l’en­jeu des ri­va­li­tés toutes mas­cu­lines en son sein entre cou­rants mar­xiste et anar­chiste. C’est le cou­rant anar­chiste bien im­plan­té à Lyon au­tour de la fi­gure de Ba­kou­nine qui va l’em­por­ter : il va être le re­pré­sen­tant au cru­cial Congrès de Bâle, en sep­tembre 1869, des 8 000 ou­vrières qui ont ad­hé­ré.

Claire Au­zias a fait des études de so­cio­lo­gie et d’his­toire à l’uni­ver­si­té Lyon 2. Elle a consa­cré ses tra­vaux à l’his­toire de l’anar­chisme, des femmes et du fé­mi­nisme, et des Roms. Cha­cune de ces thé­ma­tiques a don­né lieu à des pu­bli­ca­tions. Elle a di­ri­gé les édi­tions Égré­gores et ac­tuel­le­ment ter­mine une his­toire so­ciale de Mai 68 à Lyon à pa­raître pro­chai­ne­ment.
An­nik Houel a été pro­fes­seure de psy­cho­lo­gie so­ciale à Lyon 2. Elle est membre d’un centre d’en­sei­gne­ments et de re­cherches fé­mi­nistes, le CLEF, re­bap­ti­sé Centre Louise La­bé, ain­si que du CA de l’ANEF, qui mi­lite pour la re­con­nais­sance des études fé­mi­nistes dans la re­cherche et à l’uni­ver­si­té. Elle a pu­blié di­vers ou­vrages dont le der­nier, Ri­va­li­tés fé­mi­nines au tra­vail : l’in­fluence de la re­la­tion mère-fille, a été édi­té en 2014 chez Odile Ja­cob.

La grève des ova­listes (Lyon, juin-juillet 1869) par Claire Auzias, Annick Houel.
Ate­lier de créa­tion li­ber­taire, 2016. 180 pages. 14 eu­ros. Ce livre se­ra dis­po­nible le jour de la cau­se­rie.

http://www.millebabords.org/spip.php?article31042
Image------------ Demain Le Grand Soir --------- --------- C’est dans la rue qu'çà s'passe --------
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Re: Petites histoires de grêves et manifestations du passé

Messagede bipbip » 02 Déc 2017, 21:56

Avril 1947 : La grève Renault enflamme la France

En avril 1947 démarrait à l’usine Renault de Boulogne-Billancourt une grève historique qui allait conduire à l’expulsion des ministres communistes du gouvernement. Le PCF et la CGT, alors en pleine fièvre patriotique, combattirent cette grève jusqu’à ce qu’ils ne puissent faire autrement que de l’accompagner. Le mouvement a démarré sous l’impulsion des groupes d’extrême gauche actifs à Renault.

Avril 1947 : La grève Renault enflamme la France

L’immédiat après-guerre fut, pour la France, une période à la fois d’immenses espoirs et d’écœurantes désillusions. De janvier 1946 à mai 1947, le pays est dirigé par un gouvernement associant le Mouvement républicain populaire (MRP, démocrates-chrétiens, lointains ancêtres de l’UDF), la SFIO (ancêtre du PS) et le PCF.

Ce dernier est alors à l’apogée de sa puissance : 800.000 adhérentes et adhérents revendiqués à la fin de 1946, et « premier parti de France » avec 28,3% aux législatives. Politiquement, il poursuit la ligne stalino-patriote qui est la sienne depuis 1935, mais désormais avec l’autorité d’un parti de gouvernement. En cette période où le « relèvement de la patrie » passe avant tout, la lutte des classes doit être limitée aux joutes parlementaires du Parti. Mais elle doit être bannie des lieux de production : « la grève c’est l’arme des trusts », clamera le secrétaire général du PCF, Maurice Thorez, et partout les communistes doivent s’y opposer.

Leur récente hégémonie dans la CGT les y autorise. Au congrès d’avril 1946, les staliniens ont affirmé leur emprise sur une confédération, qui revendique 5,5 millions de syndiqués, et marginalisé les syndicalistes non communistes (regroupés autour du périodique Force ouvrière) et les minorités trotskistes et anarchistes. Devenue courroie de transmission du gouvernement, la CGT s’apparente alors de plus en plus à un syndicat jaune. Dans les grandes entreprises nationalisées (Renault, EDF, Charbonnages de France…), elle cogère la production, pousse les cadences, veille à la modération salariale, empêche les grèves.

Les minorités révolutionnaires ne sont pourtant pas sans influence. Elles rencontrent un écho non négligeable dans certaines franges de la jeunesse et du prolétariat dégoûtées par l’institutionnalisation du PCF et de la CGT. C’est cette extrême gauche qui, malgré la chape de plomb stalinienne, va réussir, en avril 1947, à mettre le feu aux poudres, et ce dans un des principaux bastions du mouvement ouvrier : l’usine Renault de Boulogne-Billancourt.

L’étincelle

Sur cette usine de 30 000 salarié-e-s, où la CGT revendique 17.000 cartes, les staliniens pensent que leur emprise est totale. Ils sous-estiment la capacité de nuisance des révolutionnaires qui s’agitent dans certains recoins. Ainsi l’Union communiste (UC, trotskiste) groupe une dizaine de membres actifs dans le « secteur Collas » : les départements 6 et 18 (fabrication de boîtes de vitesse, directions, pignons) ; la petite (une dizaine de personne) CNT anarcho-syndicaliste est animée par un militant de la FA, Gil Devillard, dans le département 49 (montage moteurs) [1] ; le PCI dispose également de quelques militants.

Tout commence à la fin du mois de février 1947. À l’initiative de l’UC, des réunions ouvertes s’efforcent de rassembler les « mécontents » du régime stalino-patronal. Ces réunions, auxquelles participent le PCI, la FA, la CNT et même quelques bordiguistes, rassemblent jusqu’à 60 personnes. On y décide bientôt de lancer une revendication rassembleuse, précédemment brandie puis abandonnée par la CGT : une augmentation de 10 francs sur le salaire de base. À partir de la mi-avril, la revendication commence à prendre dans le secteur Collas. À l’issue d’une AG improvisée, un comité de grève est constitué, dans lequel un militant de l’UC, Pierre Bois, commence à se faire connaître [2]. Le vendredi 25 avril, dès 6 h 30, les ouvriers du secteur Collas débrayent, coupent l’électricité, mettent en place des piquets et lancent un appel à mobilisation au reste de l’usine.

Les staliniens débordés

Le PCF et la CGT se précipitent aussitôt pour tuer le mouvement dans l’œuf. « Ce matin, une bande d’anarcho-hitléro-trotskystes a voulu faire sauter l’usine », s’écrie Plaisance, le secrétaire de la CGT, dans un discours improvisé à l’entrée de l’usine. Face à ces diverses calomnies la grève piétine jusqu’au lundi 28, puis elle se propage brusquement. Un meeting est convoqué à l’entrée de l’usine par le comité de grève. Lorsque Pierre Bois grimpe sur le kiosque à journaux de la place Nationale pour prendre la parole, l’assemblée qui écoute sa harangue est spectaculaire : 3.000 ouvriers ont répondu à l’appel.

Alors que les bonzes de la CGT et du PCF boycottent le meeting, les dirigeants nationaux de certaines organisations comme la CNT, la tendance Front ouvrier de la CGT (en fait le PCI) et la CFTC, sont venus exprimer leur soutien. La voiture-micro a été amenée par les Jeunesses socialistes. Le lendemain, on compte plus de 10.000 grévistes, bientôt 12.000.

Au département 49, les grévistes emmenés par la CNT courent arrêter le moteur principal, qui commande les chaînes de montage. On en vient aux mains avec les staliniens qui veulent les en empêcher. Le communiste libertaire Gil Devillard est désigné pour représenter le département au comité de grève.

Alors que toute la presse fait écho à la grève chez Renault, le défilé du 1er mai est énorme. Les 100 000 exemplaires d’une édition spéciale du Libertaire sont intégralement vendus. Eugène Hénaff, secrétaire général de la Métallurgie CGT, qui est venu en personne à l’usine, s’est fait huer. La pression sur les staliniens est énorme, d’autant plus que la base de la CGT participe au mouvement. Au bout de quelques jours, elle n’a d’autre choix que de s’y rallier et en revendique aussitôt la direction.

Le comité de grève ne fait finalement pas le poids face à la CGT, qui reprend peu à peu le contrôle de l’usine. Le 8 mai, le gouvernement accorde 3 francs d’augmentation. Le 9 mai, les staliniens font voter la reprise du travail aux deux tiers. Ne restent dans la lutte que les plus combatifs. Les départements 6, 18, 88, 31, 48 et 49 persistent ainsi dans une « grève bouchon » qui paralyse le reste de l’usine et ne cesse totalement que le 15 mai, une fois que le gouvernement a concédé une prime de 1.600 francs et une avance de 900 francs pour toutes et tous les salariés.

La guerre froide est lancée

Cependant, pour le PCF, le mal est fait. Ses ministres ont été brièvement obligés de se solidariser avec les grévistes. Le 5 mai, ils sont expulsés du gouvernement.

Détachés de leurs obligations gouvernementales, les staliniens lâchent la bride au mécontentement ouvrier. Dès juin, des grèves éclatent chez les cheminots, les mineurs et ailleurs. Ça tombe bien, Moscou est justement décidé à changer de tactique. L’heure n’est plus à la coexistence pacifique avec l’Ouest, mais à la confrontation. Les Soviétiques vilipendent les communistes français et italiens qui depuis 1945 se sont laissés aller au « crétinisme parlementaire ». Le PCF se sent obligé de faire ses preuves et lance, partout où il le peut, des « grèves Molotov », dont les objectifs correspondent souvent davantage aux plans de la diplomatie soviétique qu’aux revendications ouvrières. Qu’importe : la lutte des classes reprend ses droits, même si c’est sur un échiquier politique nouveau : celui de la Guerre froide.

À Renault-Billancourt et ailleurs, les staliniens redorent leur blason jauni. Quelques mois après la grève, la CNT disparaît du paysage, lorsque son principal animateur part en formation à l’extérieur. Le courant communiste libertaire développera à nouveau une activité dans l’usine entre 1949 et 1956, en y créant le groupe Makhno. De son côté, l’UC impulse un syndicat concurrent de la CGT, le Syndicat démocratique Renault (SDR) qui va compter jusqu’à 406 membres mais se retrouve rapidement marginalisé. Il se disloque peu après la scission de l’UC en 1949.

C’est que le retour des staliniens aux luttes sociales bouleverse la donne. Trotskistes et libertaires se retrouvent privés de l’espace qu’ils et elles ont pu occuper pendant la parenthèse gouvernementale du PCF. Faute de perspectives, l’extrême gauche va peu à peu s’effriter et s’enfoncer dans des dissensions sur l’orientation à adopter pour sortir du marasme – le PCI scissionne en 1952, la FA en 1953. Il faudra attendre Mai 68 pour que les révolutionnaires retrouvent une audience nationale.

Guillaume Davranche (AL Montrouge)


L’EXTRÊME GAUCHE EN 1947

Parti communiste internationaliste (PCI) : Organisation trotskiste fondée en 1944, ancêtre des actuels Parti des travailleurs (PT) et Ligue communiste révolutionnaire (LCR). Défend à l’époque le mot d’ordre « Pour un gouvernement PS-PC-CGT ».

Union communiste (UC) : Dirigé par l’ouvrier roumain Barta, ce groupe trotskiste né en 1939 est l’ancêtre de l’actuelle Lutte ouvrière. Il critique la politique du PCI qualifiée de « front unique avec le stalinisme ».

Fédération anarchiste (FA) : Fondée en 1945, ancêtre des actuelles Fédération anarchiste et Alternative libertaire. Refuse de choisir un des deux camps de la guerre froide et pratique la stratégie dite du « troisième front » : ni Staline, ni Truman.

Confédération nationale du travail (CNT) : Scission anarcho-syndicaliste de la CGT, fondée en décembre 1946, héritière à la fois de la CGT-SR d’avant-guerre, et de la CNT espagnole en exil.

Bordiguistes : Militant-e-s de l’ultra-gauche léniniste et antisyndicaliste, se réclamant de la pensée de l’Italien Amadeo Bordiga.


REPÈRES CHRONOLOGIQUES

8-12 avril 1946 : Congrès de la CGT à Paris : hégémonie stalinienne. Scission des anarcho-syndicalistes.

13-15 septembre 1946 : IIe congrès de la FA à Dijon.

7-9 décembre 1946 : Premier congrès de la CNT française.

19 décembre 1946 : Début de la guerre d’Indochine.

30 mars 1947 : Insurrection de Madagascar. La répression, atroce, va faire 12 000 morts. En France, la grève Renault va éclipser l’événement.

24 avril : Le gouvernement ramène de 300 à 250 grammes la ration quotidienne de pain.

25 avril : Début de la grève chez Renault.

4 mai : Les députés communistes refusent de voter la confiance au président du Conseil Ramadier.

5 mai : Les ministres communistes sont exclus du gouvernement.

19 mai : Fin de la grève chez Renault.

2 juin : Début de la grève des cheminots, bientôt suivie par celle d’EDF-GDF, puis par les banques et les mineurs.

30 septembre-5 octobre : Sommet de neuf partis communistes européens, sous l’égide du PC soviétique, à Szlarska-Poreba en Pologne. Adoption de la doctrine Jdanov de guerre froide. Les PC italien et français sont tancés pour leur « crétinisme parlementaire ».

9-11 novembre : À Angers, IIIe congrès de la Fédération anarchiste.

10 novembre : Début à Marseille des grèves insurrectionnelles qui vont agiter le pays durant plusieurs mois.

19 décembre : La tendance Force ouvrière scissionne de la CGT.

12 avril 1948 : Fondation de la CGT-FO.

Avril : Nouvelle vague de grèves.

Septembre-novembre : Vague de grèves violentes.

4 octobre : Grève des mineurs lancée par la CGT.

16 octobre : Le gouvernement fait occuper les puits par l’armée. Affrontements très violents avec les grévistes, à Saint-Étienne, Carmaux, Montceau-les-Mines puis Alès.



[1] Gil Devillard, « Chez Renault, militer dans le groupe Makhno, ce n’était pas de tout repos ! » http://www.alternativelibertaire.org/?G ... lt-militer, Gavroche n°148, octobre-décembre 2006.

[2] Pierre Bois, « La Grève des usines Renault », in La Révolution prolétarienne du 25 mai 1947.


http://www.alternativelibertaire.org/?A ... ve-Renault
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Re: Petites histoires de grêves et manifestations du passé

Messagede bipbip » 08 Déc 2017, 22:52

Désobéissances sur le rail

« Tout agent, quel que soit son grade, doit obéissance passive et immédiate aux signaux… » Depuis plus d’un siècle et demi, les successives générations de cheminots et cheminotes ont retenu, dès leur intégration à la corporation, ce précepte inscrit dès l’origine dans le Règlement général sur les signaux ; elles l’ont appris et respecté. Pourtant, les mêmes n’ont manqué, ni d’imagination, ni d’audace, ni parfois de courage, pour désobéir et construire par là une histoire sociale particulièrement riche. Riche, mais surtout fertile en conquêtes sociales, permises par l’organisation collective mais aussi les propositions et initiatives minoritaires, voire individuelles, qui s’intègrent en elle et la nourrissent. Nul paradoxe à ce que se côtoient cet acquiescement quasiment sans faille à une règle de sécurité communément admise, car nécessaire au fonctionnement des chemins de fer, et une multitude de désobéissances qui émaillent la vie de celles et ceux qui font le chemin de fer. Nulle contradiction entre le respect d’un ordre accepté comme permettant la vie collective d’une part et, d’autre part, la nécessité de se révolter et ne pas accepter des ordres, consignes et autres règlements perçus comme injustifiés, stupides, mesquins, rétrogrades et parfois dangereux. Ce ne sont que les deux faces d’une même démarche, celle qui consiste à reconnaître et appliquer les ordres dès lors qu’ils correspondent à une nécessité, qu’ils ont été expliqués, motivés, le cas échéant discutés, compris, acceptés, et à les refuser lorsqu’on veut les imposer. A la fin du 19ème siècle, utilisant un terme plus fortement connoté politiquement, un illustre géographe1 qui fut membre de l’Association Internationale des Travailleurs2 et engagé dans la Commune de Paris3, résumait ainsi « [l’absence d’autorité] est la plus haute expression de l’ordre »

La grève, classique, quelle qu’en soit la durée, fait partie des désobéissances car, faut-il le rappeler, rien n’est fait dans l’organisation de la société, et notamment dans l’éducation, pour apprendre aux salarié-es et futur-es salarié-es qu’il est normal de s’organiser au sein de sa classe sociale et de cesser parfois de vendre sa force de travail pour faire pression sur la minorité qui l’exploite. Le faire, c’est déjà désobéir.

Le présent article ne prétend pas donner une vision exhaustive des désobéissances des cheminots et cheminotes ; Ce serait excessivement long et, inévitablement, inachevé : à côtés de mouvements de masse4, il y a les innombrables refus d’obéissance quotidiens. Ils recouvrent des motivations diverses qui, parfois, s’entrecroisent : résistance à quelques chefaillons en mal d’autorité, combats collectifs pour remettre en cause des « obligations » non acceptées (vêtement uniforme pour des métiers de cheminots et cheminotes où il ne sert à rien5 – soit l’immense majorité) ou conquérir de nouveaux droits, dans les faits avant de l’imposer dans les textes (liberté de recevoir dans les foyers de cheminots6 ; temps de pause durant la journée de travail). Cette contribution se limitera à six exemples :

◾La pratique du sabotage : lors de grèves au début du siècle passé, durant la Résistance et juste après la seconde guerre mondiale.

◾Les blocages de trains pour empêcher le départ d’appelés du contingent vers la guerre en Algérie, ou, plus tard, l’expulsion de sans-papiers.

◾La mise hors état de fonctionnement d’un système de sécurité, jugé dangereux et occasionnant la suppression de milliers d’emplois.

◾La grève de la pince, exercée par les contrôleurs et contrôleuses.

◾La grève de l’astreinte, menée par les cheminots et cheminotes du service Equipement de la SNCF.

◾La grève des réservations, inventée par les agents commerciaux.

... http://www.lesutopiques.org/desobeissances-sur-le-rail/
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Re: Petites histoires de grêves et manifestations du passé

Messagede bipbip » 16 Déc 2017, 22:28

Le 11 décembre 1978 : Baroud d’honneur à Longwy et Denain

Au mois de décembre 78, le groupe Usinor veut supprimer 21.750 emplois dans les bassins de Longwy et Denain. Dans le Nord et en Lorraine, où l’on est sidérurgiste de père en fils, le gouvernement présente cette décision comme le « plan de sauvetage de l’acier ».

En réaction la population se mobilise pour rester « vivre et travailler au pays ».

Pour les ouvriers, cette terrible décision de fermeture, annoncée le 11 décembre 1978 pour l’usine de la Chiers à Longwy, quoique redoutée en raison de la contraction sévère du marché de l’acier, est en même temps incompréhensible dans la mesure où divers experts parient alors sur une relance de l’activité. Refusée par une population dont les références identitaires sont bousculées, elle donne lieu à une intense mobilisation pendant un semestre au cours duquel des formes de violences conjuguées à la création de radios syndicales dessinent un répertoire d’actions partiellement inédit. Par-delà son échec, cette lutte présente l’intérêt de participer à la reconfiguration du champ politique et syndical caractéristique des années de crise.

... https://rebellyon.info/Baroud-d-honneur ... -Denain-11
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Re: Petites histoires de grêves et manifestations du passé

Messagede bipbip » 04 Jan 2018, 22:09

Deux films sur la grève générale contre l’austérité en Belgique en 1960

Après la décolonisation du Congo, en raison de la dette publique élevée, le gouvernement Eyskens s’engagea dans un vaste programme d’austérité baptisé Loi unique. Au Comité national élargi de la FGTB, André Renard voulut faire adopter le principe de la grève générale contre ce programme le 6 décembre 1960. Sa motion fut repoussée, mais la grève aura quand même lieu. Plus d’info

« Hiver 60 »
1960, le rock, les premiers twists, un hiver rude. D’autant plus rude que, dans les entreprises belges, l’annonce des mesures de régression sociale décidées par le gouvernement déclenche une grève sauvage parmi les travailleurs. Quatre d’entre eux, André (Philippe Léotard), Albert (Ronny Coutteure), Fred (Paul Louka) et Monique (Françoise Bette) sont aux premiers rangs d’une lutte qui promet d’être chaude. Ils vont s’investir dans cette fête collective, ses espoirs de lendemain qui chantent, ce désir de fraternité et de solidarité dont ils ne sortiront pas indemnes.

« Combattre pour nos droits » est une chronique virulente des 5 semaines de « La grève du siècle » (hiver 60-61) contre le démantèlement des acquis socio-économiques de « la Loi unique » promulguée par le gouvernement catholique-libéral belge de l’époque, défenseur invétéré du capitalisme triomphant. Dédié à Joris Ivens (cinéaste hollandais « internationaliste » qui co-réalisa avec Henri Storck « Misères au Borinage »), ce pamphlet de Frans Buyens fait partie des films rares et précieux qui auront soutenu les luttes de la classe ouvrière du siècle dernier.

vidéos : https://liberteouvriere.wordpress.com/2 ... e-en-1960/
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Re: Petites histoires de grêves et manifestations du passé

Messagede bipbip » 06 Jan 2018, 21:31

Désobéissances sur le rail

« Tout agent, quel que soit son grade, doit obéissance passive et immédiate aux signaux… » Depuis plus d’un siècle et demi, les successives générations de cheminots et cheminotes ont retenu, dès leur intégration à la corporation, ce précepte inscrit dès l’origine dans le Règlement général sur les signaux ; elles l’ont appris et respecté. Pourtant, les mêmes n’ont manqué, ni d’imagination, ni d’audace, ni parfois de courage, pour désobéir et construire par là une histoire sociale particulièrement riche. Riche, mais surtout fertile en conquêtes sociales, permises par l’organisation collective mais aussi les propositions et initiatives minoritaires, voire individuelles, qui s’intègrent en elle et la nourrissent. Nul paradoxe à ce que se côtoient cet acquiescement quasiment sans faille à une règle de sécurité communément admise, car nécessaire au fonctionnement des chemins de fer, et une multitude de désobéissances qui émaillent la vie de celles et ceux qui font le chemin de fer. Nulle contradiction entre le respect d’un ordre accepté comme permettant la vie collective d’une part et, d’autre part, la nécessité de se révolter et ne pas accepter des ordres, consignes et autres règlements perçus comme injustifiés, stupides, mesquins, rétrogrades et parfois dangereux. Ce ne sont que les deux faces d’une même démarche, celle qui consiste à reconnaître et appliquer les ordres dès lors qu’ils correspondent à une nécessité, qu’ils ont été expliqués, motivés, le cas échéant discutés, compris, acceptés, et à les refuser lorsqu’on veut les imposer. A la fin du 19ème siècle, utilisant un terme plus fortement connoté politiquement, un illustre géographe1 qui fut membre de l’Association Internationale des Travailleurs2 et engagé dans la Commune de Paris3, résumait ainsi « [l’absence d’autorité] est la plus haute expression de l’ordre »

La grève, classique, quelle qu’en soit la durée, fait partie des désobéissances car, faut-il le rappeler, rien n’est fait dans l’organisation de la société, et notamment dans l’éducation, pour apprendre aux salarié-es et futur-es salarié-es qu’il est normal de s’organiser au sein de sa classe sociale et de cesser parfois de vendre sa force de travail pour faire pression sur la minorité qui l’exploite. Le faire, c’est déjà désobéir.

Le présent article ne prétend pas donner une vision exhaustive des désobéissances des cheminots et cheminotes ; Ce serait excessivement long et, inévitablement, inachevé : à côtés de mouvements de masse4, il y a les innombrables refus d’obéissance quotidiens. Ils recouvrent des motivations diverses qui, parfois, s’entrecroisent : résistance à quelques chefaillons en mal d’autorité, combats collectifs pour remettre en cause des « obligations » non acceptées (vêtement uniforme pour des métiers de cheminots et cheminotes où il ne sert à rien5 – soit l’immense majorité) ou conquérir de nouveaux droits, dans les faits avant de l’imposer dans les textes (liberté de recevoir dans les foyers de cheminots6 ; temps de pause durant la journée de travail). Cette contribution se limitera à six exemples :

◾ La pratique du sabotage : lors de grèves au début du siècle passé, durant la Résistance et juste après la seconde guerre mondiale.

◾ Les blocages de trains pour empêcher le départ d’appelés du contingent vers la guerre en Algérie, ou, plus tard, l’expulsion de sans-papiers.

◾ La mise hors état de fonctionnement d’un système de sécurité, jugé dangereux et occasionnant la suppression de milliers d’emplois.

◾ La grève de la pince, exercée par les contrôleurs et contrôleuses.

◾ La grève de l’astreinte, menée par les cheminots et cheminotes du service Equipement de la SNCF.

◾ La grève des réservations, inventée par les agents commerciaux.

... http://www.lesutopiques.org/desobeissances-sur-le-rail/
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Re: Petites histoires de grêves et manifestations du passé

Messagede bipbip » 12 Jan 2018, 00:51

Les solidarités pendant les luttes ouvrières à la fin du XIXe et au début du XXe : des pratiques à ne pas oublier

L’intervention, lors de la semaine de Saint Beauzely, de trois membres de l’Association pour la promotion de l’histoire sociale millavoise avait pour thème les grèves de gantiers, en particulier la grève de 1911.

Lors de cette intervention a été abordée la question des solidarités : pour réussir une grève il faut “tenir” ; et c’est là que jouent les différentes formes de solidarités mises en place. L’idée de cet article, à travers la présentation de ces différentes formes de solidarité dans l’histoire ouvrière, est de rappeler des possibles pour l’avenir, à un moment où des luttes longues seront nécessaires pour éviter les multiples remises en cause des droits et libertés fondamentales. Pour cela, cet article s’appuiera principalement sur les publications de l’association (1), mais aussi sur des exemples pris dans d’autres ouvrages.

La nécessité de la solidarité

Il faut se replacer dans le contexte de l’époque, où il n’y a pas de protection sociale et où le salaire très faible ne permet aucune épargne. La fin de ce salaire peut amener un basculement très rapide dans la pauvreté et la misère. Ce basculement a été analysé dans un article (2) de Stéphane Sirot. La solidarité est donc un élément indispensable pour réussir une grève.

Pour en faciliter la lecture, la présentation des éléments de solidarité mis en place est faite sous forme d’une liste. Il est évident que les différentes solidarités sont souvent liées : on s’en rendra compte dans les présentations qui suivent ; pour ne prendre qu’un exemple, le financement des soupes communistes est souvent assuré par les caisses de grève : je cite Stéphane Sirot : “de manière assez régulière, particulièrement entre la fin du XIXème et les années 20, les caisses de grève servent donc à organiser ces soupes communistes” (3).

Cette solidarité a toujours existé en cas de conflit ; jusqu’au milieu du XIXe, c’était surtout une solidarité de “métiers”, avec une proximité à la fois professionnelle et géographique. La fin du XIXe verra se développer une solidarité de classe, à un niveau national et international.

Un autre travail pour résister : les chantiers communaux

Cette pratique, que l’on retrouve sous différentes appellations (chantier de charité, ateliers communaux, ateliers de charité) est courante au XIXe siècle. Les municipalités les mettent en place pour donner du travail aux “chômeurs” : il faut entendre ce terme au sens qui lui était donné dès le Moyen-Âge : celui qui n’a pas de travail, pour une raison ou pour une autre. C’est ainsi par exemple qu’à Sommières, au budget supplémentaire de l’exercice 1908 est ouvert un crédit de 300 Fr sous la dénomination de “chantiers communaux” (ateliers de charité) pour donner du travail aux ouvriers agricoles pendant la période de chômage hivernale.

Les municipalités qui soutiennent les grévistes votent des sommes affectées à ces chantiers et permettent donc leur ouverture pour donner du travail à ces ouvriers en lutte et ainsi leur permettre d’avoir un revenu. Il est demandé à ces ouvriers de venir avec leurs outils.

Pour la grève des gantiers, Millau, mais aussi d’autres villes comme Rodez ,ouvriront des chantiers. Cette démarche de trouver un “autre travail” durant la grève se retrouve sous une autre forme : il ne s’agit plus de chantiers communaux, mais de recherche individuelle de travail ; c’est ainsi que lors des grandes grèves du Havre en 1922, le comité de grève encourage les métallos à trouver du travail ailleurs (4), dans d’autres branches, et à reverser une partie de leur salaire à la caisse de résistance. Au moins 1200 métallos auraient quitté Le Havre pour trouver du travail ailleurs, 600 travaillent comme journaliers sur le port et une centaine font d’autres travaux.

Tenir sans avoir faim : les soupes ou marmites communistes

Expliquons déjà le terme (5), terme qui se répand dans les années 1900. Serge Bianchi note la première apparition du terme avec la grève des papetiers de 1900 ; mais, sans en avoir le nom, Stéphane Sirot signale une pratique identique lors de la grève des bouchonniers en 1869 dans le Var, où les grévistes organisent une cuisine commune servant jusqu’à 300 repas par jour (6). À cette date, il ne s’agit évidemment pas du parti communiste. Serge Bianchi y voit deux sources possibles : celle des socialismes utopiques d’une part, et de l’autre l’expression d’une solidarité et d’un partage égalitaire.

Ces soupes ont un but premier : permettre aux grévistes de se nourrir correctement. Mais c’est aussi, au moment des repas, un lieu de discussion et de débat. C’est un lieu où la solidarité se renforce. La préparation se fait en commun (“ corvée de bois”, épluchage, cuisson, distribution). La soupe communiste est donc un facteur de cohésion, comme le décrit le journal La bataille syndicaliste en 1912 : “Tandis que la solitude rend morne, les repas en commun détruisent et stimulent chez les compagnes des grévistes et chez les grévistes eux-mêmes cette appréhension du lendemain qui décourage…” (7).

Ces soupes, pour reprendre une expression souvent employée à l’époque, sont des endroits où l’on mange “bien”, “bon”, et “chaud” : pain, légumes, viandes, vin sont le plus souvent possible proposés aux grévistes. Le nombre de repas est impressionnant : ainsi lors des grèves de Fougères, 4000 repas quotidiens étaient servis ; à Graulhet, chaque jour, plus de 3000 personnes ont pu être nourries gratuitement ; le premier jour de la mise en place des soupes communistes à Millau, 600 familles ont pu en bénéficier.

L’organisation matérielle, l’approvisionnement et le financement et sont assurés de différentes façons :
- financement par le comité de grève (les caisses de grève financeront dans certains conflits la quasi-totalité du fonctionnement des soupes) ;
- bourses du travail (qui accueillent souvent dans leurs locaux les soupes communistes) ;
- les coopératives qui fournissent à crédit, et qui donnent aussi des aliments ;
- des souscriptions, dons d’argent et dons de nourriture par les commerçants.

Ces “soupes communistes” disparaissent au moment de la Première Guerre Mondiale ; le terme n’est pas employé par exemple lors des grèves de 36. D’autres formes de solidarité se mettront en place pour aider les grévistes à se nourrir : par exemple au moment des grandes grèves de mineurs de 1948, les enfants de grévistes se verront offrir des repas par les municipalités (Aubin, ou Saint-Étienne).

Fourneaux économiques

Il s’agit ici d’associations de charité, de “sociétés de bienfaisance” dont l’intervention n’est pas spécifique aux temps de grèves. Leur mise en place se fait au XIXe siècle, en particulier sous le second empire. Ces sociétés sont le plus souvent liées à l’Église catholique : à Millau ce sont les sœurs de la Miséricorde. Ces sociétés préparent des repas ; les familles reçoivent des bons pour ces repas.

À noter la persistance jusqu’à aujourd’hui de ces fourneaux, avec la même appellation et les mêmes liens avec l’Église catholique : ainsi à Nice (“Le fourneau économique” Société Saint Vincent de Paul), ou encore à Rennes (“Association des Fourneaux économiques” qui sert entre autre des repas aux élèves de l’enseignement privé catholique).

L’exode des enfants

L’exode des enfants consiste, pour aider les familles de grévistes, à demander à des familles dans d’autres villes d’accueillir ces enfants sur la durée de la grève. Cette forme de solidarité se rencontre souvent lors des grandes grèves de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.

Dans Millau 1911 , les auteurs citent un extrait du journal L’Humanité , à propos d’une autre grève, celle des boutonniers dans le département de l’Oise : « depuis trente jours, nos camarades boutonniers de Méru, Andeville,… se sont insurgés contre les prétentions patronales. Nos vaillants camarades acceptent tout de même de lutter dans ces conditions. Mais devons-nous laisser leurs enfants avoir faim ? Nous sommes persuadés que pas une seule d’entre vous se refusera à ne pas soulager tant d’infortunes et à ne pas s’imposer un léger sacrifice ; pour les aider, il suffit que chacune assure la nourriture et le couchage d’un enfant pour la durée de la grève…” (8).

À Millau, on ne connait pas le nombre d’enfants concernés. Mais à d’autres endroits les chiffres sont impressionnants : ainsi à Fougères, lors des grèves de 1906, 500 enfants sont concernés (9). À Graulhet (grève des moutonniers 1909-1910), 250 graulhétois partiront vers Decazeville, Carmaux, Castres, Mazamet ou encore Toulouse.

Cette pratique se retrouve dans d’autres pays : ainsi aux États-Unis, un “exode” des enfants est organisé lors de la grève des ouvrières de manufactures de textiles à Lawrence (Massachusetts) en 1912 : au moins 200 enfants sont concernés, dont une grande partie accueillis à New York (10).

Elle se retrouve également plus tard : ainsi lors de la grève des mineurs de 1948, où, en dehors des anonymes, on voit des noms célèbres accueillir des enfants de mineurs ainsi par exemple Frédéric Jolliot-Curie.

Notons pour terminer que, lors de conflits plus récents, à défaut d’accueillir les enfants pendant la grève, syndicats et/ou associations ont essayé de faciliter le départ de ces enfants en vacances : c’est le cas par exemple dans les années 70 au moment des grèves de LIP et du Parisien libéré (rôle du Secours populaire). C’est encore le cas en 2016 suite aux luttes contre le projet de loi EL Khomri, où la CGT finance presque totalement les vacances des enfants de grévistes.

Le rôle des magasins coopératifs et des sociétés coopératives

Ces sociétés sont nombreuses à la fin du XIXe et au début du XXe. Ce développement est lié à l’influence du “socialisme utopique” ; elles concernent les denrées alimentaires, mais pas seulement. Elles affichent dans leurs statuts une dimension sociale et politique, dépassant largement la seule préoccupation immédiate de la vie quotidienne. Ainsi la “Glaneuse”, boulangerie coopérative des ouvriers tanneurs et corroyeurs de Millau et Creissels, a pour but : “d’améliorer le sort moral et matériel de ses membres par l’établissement de rapports légaux et réciproques avec toutes les sociétés coopératives et toutes les organisations ouvrières qui concourent à l’émancipation générale des travailleurs et par la création d’œuvres sociales” (11). Autre exemple, à Paris, la Bellevilloise souhaite “montrer aux incrédules [que] les bienfaits de la coopération […] ne se cantonnent pas uniquement dans la vente de haricots” (12).

En temps de grèves, ces sociétés vont fournir des secours aux grévistes, secours le plus souvent en nature, sous forme de bons ou de jetons distribués aux ouvriers, mais aussi pour aider les soupes communistes à fonctionner (voir ci-dessus)

Les souscriptions, contributions, caisses de grèves

Caisses de grèves, caisses de résistance : nous sommes là au cœur de ce qui permet de “tenir” pendant une grève. C’est un outil ancien : avant même la reconnaissance du droit de grève en 1864, des soutiens s’organisaient de façon clandestine. Il existe peu de caisses permanentes ; par contre dès qu’un conflit commence à durer (souvent plus d’une semaine), des caisses s’organisent. La solidarité est internationale : dès 1867, l’AIT (Association internationale des travailleurs-Première internationale) constitue une caisse de grève pour soutenir la lutte victorieuse des bronziers en France.

Au niveau du financement, plusieurs possibilités :
- les cotisations ayant un caractère obligatoire ;
- appels à contribution, à souscription ; on remarque dans ces souscriptions que la solidarité internationale joue à fond.

On trouve aussi, par exemple lors de la grève des gantiers à Millau, des intérêts de dépôts à la Caisse d’épargne, et aussi la recherche d’emprunts auprès d’autres centres gantiers.

Les versements sont faits selon différents critères, la discussion ayant souvent lieu en Assemblée Générale. Le montant dépend des charges familiales, de la qualification, de la durée du conflit, plus rarement de l’appartenance syndicale (13). Ces versements sont également faits sous différentes formes : espèces, bons d’achat et jetons de nécessité pour acheter chez des commerçants et surtout dans les magasins coopératifs. Les dons en nature sont essentiellement de la nourriture ; on trouve un exemple de dons de chaussures lors d’une grève de démolisseurs à Paris en 1907.

Cette solidarité financière se retrouve dans des grèves plus récentes ; deux exemples :
- La grève des mineurs de 1948 : CGT et Parti Communiste se mobilisent ; il y a une très forte solidarité internationale (14), notamment en provenance des pays de l’est (qui, d’ailleurs, n’est pas sans déclencher une polémique au niveau du gouvernement, qui n’admet pas ce qu’il considère comme une immixtion de l’étranger dans les affaires intérieures françaises. La solidarité nationale est également très forte.
- Exemple encore plus récent : les grèves de 2016 contre la loi travail : là encore une solidarité financière importante : le premier mois de souscription, plus de 500 000 € sont recueillis.

Stéphane Sirot, dans un interview à Libération (15), constate la très grande diversité des pratiques actuelles (caisses nationales ou locales, temporaires ou permanentes, alimentées par des dons ou/et des cotisations).

D’autres actions de solidarité, très diverses, se mettent en place dans certains conflits ainsi les garçons coiffeurs de Millau coifferont et raseront gratuitement les ouvriers grévistes.

Des pratiques de solidarité diverses, des pratiques qui pour certaines sont liées à un contexte qui aujourd’hui n’est plus le même, et pour d’autres restent toujours d’actualité, et à ne pas oublier.

Didier Torset


Documents

Sauf indication contraire, les documents sont extraits de la brochure Millau 1911 et reproduits avec l’aimable autorisation de l’Association pour la promotion de l’histoire sociale millavoise.
- Page 30 : “Sauvons nous, nous mêmes”, slogan ancien présent dans de nombreuses luttes ; on le trouve dans le deuxième couplet de l’internationale “Travailleurs, sauvons-nous nous-mêmes” (1871). C’est, selon les luttes, le rejet du patron, d’un dieu, de l’homme providentiel, mais aussi le rejet de partis politiques ou de syndicats.
- Page 31 : “Cuisine communiste” : carte postale dont le titre exact est “Grève des gantiers de Millau - cuisines communistes à la maison du peuple” (page 46).
- Page 32 : “Exode des enfants de Flers” : carte postale ; source article : En 1907, les enfants de grévistes en exode, L’Orne Combattante, 28/08/2015.
- Page 33 : “Liste souscription gantiers” : résultats de la souscription internationale (page 38).

(1) Millau 1911 : avec les gantiers en grève , Éditions CGT, Millau 2011 ; Revue : La Main Chaude numéros 1 (mai 2015), 2 (mai 2016) et 3 (mai 2017).

(2) La pauvreté comme une parenthèse : survivre en grève du XIXe siècle à la Seconde Guerre mondiale de Stéphane Sirot, Cahiers d’Histoire n°101, 2007.

(3) Le syndicalisme, la politique et la grève , Stéphane Sirot, Éditions Arbre bleu, 2011, page 180.

(4) Dockers, métallos, ménagères, mouvements sociaux et cultures militantes au Havre (1912-1923 ), John Barzman ; Publications des universités de Rouen et du Havre, 1997 page 321.

(5) Je m’appuie essentiellement sur l’article : Les « soupes communistes » dans les grèves de la Belle Époque (1900-1914), Serge Bianchi, extrait de : Tous à table ! Repas et convivialité sous la direction de Christiane Demeulenaere-Douyère, Éditions du CTHS 2015, pages 27-43.

(6) Le syndicalisme, la politique et la grève de Stéphane Sirot, éditions arbre bleu 2011 page 179.

(7) Serge Bianchi, op cité page 40.

(8) Millau 1911 , op.cité, page 41.

(9) Les luttes et les rêves : Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours par Michelle Zancarini-Fournel.

(10) Une histoire populaire des États-Unis : De 1492 à nos jours par Howard Zinn.

(11) extrait des statuts reproduits dans Millau 1911 , op.cité, page 49.

(12) Extrait du journal la Bellevilloise, 1920, cité dans La Bellevilloise : une page de l’histoire de la coopération et du mouvement ouvrier français (1877-1939) , s/d Jean Jacques Meusy, page 157.

(13)Stéphane Sirot, op cité page 184.

(14)Le montant et l’origine des soutiens sont indiqués dans Conflit social ou affrontement politique ? La grève des mineurs en France en 1948 sous les angles de la solidarité et de la répression , Jean-Louis Vivens, 2015, Université Paris-Sorbonne, HAL.

(15) http://www.liberation.fr/france/2016/06 ... ds_1462733


http://www.emancipation.fr/spip.php?article1695
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Re: Petites histoires de grêves et manifestations du passé

Messagede bipbip » 13 Jan 2018, 19:10

10 jan­vier 1998 : Les chô­meurs inves­tis­sent l’ancienne ANPE de la presqu’ile qu’ils trans­for­ment en squat social lyon­nais

Lyon, le samedi 10 janvier 1998, une manifestation contre le chômage institutionnalisé, partie de la Bourse du Travail, au lieu d’aller place des Terreaux où les flics l’attendaient, est arrivée dans un lieu symbolique pour l’occuper de façon permanente : l’ancienne ANPE de Lyon.

... https://rebellyon.info/10-jan-vier-1998-Les-cho-meurs
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Re: Petites histoires de grêves et manifestations du passé

Messagede bipbip » 04 Fév 2018, 18:30

La grève au Joint-Français

"La grève au Joint-Français", film du collectif Ciné-Rouge de 1972

Le Joint français nous permet de revenir, près de 40 après, sur l’une des grèves majeures de l’après mai 68. Dans cette usine, le 13 mars 1972, les ouvrières et les ouvriers se mettent en grève pour obtenir des augmentations salaires. Pendant huit semaines, ils, et surtout elles, vont tenir tête à leur patron et au gouvernement. Ils vont mettre en lumière les bas salaires subis par les travailleurs de l’Ouest, les oppressions quotidiennes. Cette grève va devenir un symbole, aussi bien par les formes qu’elle va prendre que par la sympathie qu’elle va susciter. Partout en France, et surtout en Bretagne, des dizaines milliers de travailleurs vont apporter leur soutien, notamment financier, à celles et ceux du Joint français, leur permettant de continuer à se battre et à chanter « Au Joint français, les ouvriers bretons disent merde aux patrons » !

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Re: Petites histoires de grêves et manifestations du passé

Messagede bipbip » 17 Fév 2018, 23:45

1863 : révolte dans les Landes, Sabres s’embrase

En avril 1863, les gemmeurs de Sabres se soulèvent contre la baisse de leurs revenus décidée par leurs propriétaires. Cette insurrection paysanne préfigure les mouvements sociaux du XXe siècle

En avril 1863, plus de 400 gemmeurs et leurs familles, soutenus par la population de la Grande Lande, se regroupent devant la mairie de Sabres (près de Mont-de-Marsan) pour protester contre le changement brutal du contrat qui les lie aux propriétaires forestiers, qui collectent la gemme.

La gemme, c’est la résine du pin maritime, les gemmeurs ceux qui travaillent ces arbres résineux. De février à novembre, période de « pique », ils entaillent le pin pour récolter la résine et entretiennent cette plaie (la « care ») pour qu’elle coule régulièrement. Pendant les mois d’hiver, ils ont en charge l’entretien de la parcelle de forêt sur laquelle ils travaillent.

Au milieu du XIXe siècle, cette résine est un or liquide qui fait la fortune des propriétaires forestiers landais. Des milliers de gemmeurs sont employés à cette récolte, attachés à une parcelle de forêt sous contrat de métayage. Ils disposent en général d’une maison dans le bois et sont rémunérés par une partie de leur récolte, en général la moitié.

... http://www.sudouest.fr/2018/02/13/1863- ... -10275.php
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Re: Petites histoires de grêves et manifestations du passé

Messagede bipbip » 04 Mar 2018, 16:04

Trente ans après la grève cheminote de 1986 : quels enseignements ? – PARTIE 1

Interview. Grève des cheminots de 1986 : « A chaque grève j’ai ce sentiment, d’être enfin libre »

Au lendemain des annonces du gouvernement concernant la réforme ferroviaire, une véritable colère et envie d'en découdre commence à se faire sentir dans les gares, les chantiers et les établissements. Les cheminots qui vont se battre aujourd'hui contre cette attaque historique contre leurs conditions de travail et le service public ont intérêt à apprendre des combats des anciens, en tirer les leçons, pour ne pas repartir de zéro, ne pas faire les mêmes erreurs et surtout apprendre des expériences du passé. Révolution Permanente a interviewé Myriam, cheminote qui a fait la grève de 86 à la SNCF et qui nous raconte son expérience. Cette grève a été très avancé en termes d'auto-organisation, ce sont autant de leçons précieuses pour penser le combat à mener aujourd'hui pour ne pas tomber dans le piège du dialogue et pour que ça soit les cheminots en grève, syndiqués ou non, qui décident de la suite et des modalités du mouvement

Les prémisses de la grève

Révolution Permanente : Quand avez-vous décidé de vous mettre en grève ?


Myriam : À l’époque on était en grève tout le temps, au moins une fois par mois. Les syndicats appelaient à des grèves carrées, et on était de plus en plus à se retrouver et à se dire que cela ne suffisait pas, que si on voulait gagner il nous fallait partir en reconductible, décider nous même, pas les syndicats. Vers mai-juin on commençait vraiment en avoir ras le bol, on était beaucoup à se dire qu’il y avait trop de problèmes dans cette boîte, dans nos conditions de travail, les roulements ... Moi j’étais toute jeune, j’avais 25 ans, j’étais rentrée à la SNCF trois ans avant, en 83. On était une bande de jeunes, il venait d’y avoir une vague d’embauches. On s’est retrouvé un certain nombre à se dire : en septembre il y aura une autre grève, il faut commencer à s’organiser ; on amène tous un ou deux copains aux AG pour être plus nombreux à décider. En septembre, ça a commencé, puis octobre, novembre ont passé. On s’organisait, on faisait des réunions où on ramenait tous de plus en plus de gens. On était une dizaine au départ, jusqu’à être une vingtaine ou une trentaine. On se disait qu’il fallait passer à l’action.

RP : C’était juste après le mouvement des étudiants contre la loi Devaquet c’est ça ?

M : Oui, en même temps il y avait des manifestations d’étudiants. On s’était rendu à la manifestation après la mort de Malik Oussekine en tant que comité de grève avec une banderole, on ne pouvait pas laisser les jeunes se faire tabasser.

4 et 5 décembre 1986 : deux premiers jours de grève

RP : Peux-tu nous raconter comment a commencé la grève ?


M : On s’est mis en grève le 3 décembre au soir. On savait qu’il fallait qu’on parte, que dans toutes les régions il y avait des gens qui s’organisaient mais il n’y avait pas de détonateur, parce qu’il n’y avait pas d’appel des syndicats. C’est moi qui ai commencé, le soir, comme j’étais à la réserve. À 23h j’ai appelé pour annoncer que j’étais en grève et qu’il y allait en avoir d’autres, sans préavis, sans rien, mais on était déterminés.

Dès le 4 décembre la CGT est arrivée pour faire des piquets de travail. Elle voulait nous empêcher de faire grève, en disant qu’on était des petits cons. Ça a été très violent, avec des méthodes de staliniens : si tu ne comprenais pas en paroles ils te faisaient comprendre avec les poings.

On a été en grève le 4 et 5 décembre, ça nous a permis de vadrouiller, d’aller sur les autres gares, Massena, Ivry, d’aller rencontrer la coordination des mécanos [conducteurs, NdR] de Gare du Nord. On a diffusé largement, on s’est montré, on est vraiment allé à la rencontre des gens pour expliquer notre démarche : dire qu’on n’était pas un syndicat, mais des grévistes. Pleins de gens d’autres régions nous appelaient. On avait beaucoup de retours d’autres régions mais ils ne se sentaient pas prêts. On n’a fait que deux jours de grève d’abord, en se disant : on ne va pas continuer tous seuls, qu’il fallait faire le boulot pour convaincre les autres. Et on s’est mis tous d’accord pour repartir tous ensemble à partir du 18 décembre.

RP : Quelle a été la réponse de la direction ?

​M : Après le 5 Décembre on a tous reçu des demandes d’explications écrites, tous ceux qui s’étaient mis en grève le 4 et 5, parce qu’on avait fait ça alors qu’il n’y avait aucun préavis des syndicats, on avait osé se mettre en grève et la boîte voulait nous le faire payer ! Mais on a fait une réponse collective, qu’on a photocopiée et donné à tout le monde. On l’a donnée à la direction, mais aussi à tous nos collègues pour qu’ils sachent qu’on avait peut-être fait quelque chose d’illégal, mais qu’on avait une réponse collective et qu’on continuait dans le collectif quoiqu’il arrivait. La direction ne savait vraiment pas quoi faire, elle n’allait pas virer une trentaine de personnes comme ça. Du coup on n’a jamais rien eu, aucune sanction. Mais à la limite, si on avait eu quelque chose on s’en foutait complet, parce qu’on savait qu’on avait raison. C’était clair pour nous, on savait qu’on était dans le juste, que ce n’était pas délirant. Et ce malgré la machine de la direction de la CGT qui était derrière nous, qui nous prenait un à un, pour essayer de nous retourner, de nous faire peur.

"Le 18 décembre c’était parti" : le début de la reconductible

​M : Le 18 décembre c’était parti. Chaque matin on faisait un piquet de grève, puis les Assemblées générales sur nos secteurs, et après on partait à Ivry pour transmettre ce qu’avaient décidé nos AG à la coordination, qui elle faisait le lien et redistribuait les informations. Les AG décidaient, la coordination ne faisait que retransmettre. Il y avait des discussions, des militants de divers groupes politiques qui donnaient leur analyse. La coordination se voulait nationale. Elle regroupait beaucoup de gares parisiennes, on avait aussi beaucoup de contacts avec Marseille, même s’ils ne pouvaient pas se déplacer – comme il n’y avait pas de trains c’était pas simple. Le but, c’était vraiment de faire circuler les informations et se coordonner, c’était important pour continuer la lutte et surtout pour gagner. On ne voulait pas rester dans notre coin.

Le temps de l’auto-organisation et des coordinations

RP : D’après ce que j’ai lu, une des limites de la grève était l’aspect un peu corporatiste de la mobilisation des agents de conduite, sur Paris Nord notamment ils avaient la politique de ne rester qu’entre conducteurs


M : On avait des liens avec la coordination de Gare du Nord. Eux, ils étaient très étonnés que de notre côté il y ait des contrôleurs, des femmes en plus – à l’époque on n’était pas nombreuses. Nous, à Invalides, on revendiquait le fait d’être un comité de grève interservices : il y avait des mécanos, mais aussi des contrôleurs, puis on a été rejoint par les ouvriers des ateliers et des chantiers. On n’excluait personne et on ne faisait pas de différences. On avait fait un cahier revendicatif qu’on voulait pour tout le monde. Alors qu’eux ils voulaient rester une coordination de mécanos, et avaient des revendications très sectorielles. Nous on a tout fait pour qu’ils s’ouvrent, qu’ils nous rejoignent, ou qu’ils fassent la même chose. La coordination interservices était importante, pour nous c’était une découverte, on se retrouvait entre nous, chacun racontait ce qu’il vivait dans son boulot. Je pense que c’est à partir de cette grève que la SNCF a commencé à nous séparer de plus en plus.

RP : Tu veux dire la politique de commencer à séparer les activités ?

M : Oui, parce qu’ils se sont aperçu qu’en fin de compte on se connaissait, on travaillait ensemble, on se parlait. Ils ont bien compris – parce que je pense qu’il y a des gens pour réfléchir à ce genre de choses – que c’était un système qui fallait abattre, et c’est ce qu’ils ont fait à partir de ce moment-là. Aujourd’hui, on ne se connaît pas entre nous, on ne connaît plus nos métiers respectifs. Quelques temps après la grève, alors qu’on était à Invalides, ils ont déplacé les contrôleurs à Austerlitz pour nous séparer des conducteurs. On ne voyait plus les mécanos que quand on bossait avec eux. Alors que quand, mécanos et contrôleurs, on était tous aux Invalides, on avait une salle commune, on faisait les AG ensemble... Quand ils ont fait ça, ça a été le début de la fin. Il y avait encore les liens, mais qui s’estompaient de plus en plus. Je me sens dinosaure quand je me dis que je suis une des dernières, à avoir fait une partie de ma carrière avec les mécanos. On avait vraiment un esprit d’équipe, quand on partait en train. Il y avait un contrôleur, un mécano, et il n’y avait pas de différence.

L’auto-organisation des travailleurs : "La grève nous appartient"

RP : Peux-tu nous parler de comment vous vous êtes organisés ?


M : Ce qui m’a étonné en 2016, c’est que certains militants disaient : "on va faire des coordinations". Or, ça ne se fait pas comme ça. Une coordination ce n’est pas parce que les militants le décrètent que ça se fait. Ça doit vraiment être une réflexion qui émane de la base. Nous c’était la base qui parlait, c’étaient les cheminots qui décidaient. Quoiqu’on fasse. Quand on allait voir les postiers ou d’autres secteurs par exemple, on mandatait des gens pour y aller. Tout était voté en AG. Moi à l’époque j’étais la base, je n’étais pas militante et tu savais que c’était toi qui décidais. Ça changeait du fonctionnement des syndicats où les délégués seulement avaient la parole. Cette grève était une remise en question des méthodes bureaucratiques qui existaient dans les syndicats.

Pour que la lutte prenne de l’ampleur il faut que ça soit la base qui s’organise et le rôle des militants est en grande partie d’aider la base à s’organiser. Sans ça tu ne fais rien. Là dans les dernières manifs on était beaucoup de militants mais très peu de mecs de la base, c’était hyper dur quand on faisait les piquets de grève. C’est vrai qu’à l’époque, en 1986, 68 n’était pas très loin. On était des enfants de 68, pour nous la lutte des classes ça voulait dire quelque chose. On était politisés, malgré nous. Nos parents avaient fait les grèves, pendant qu’ils ne travaillaient pas on n’avait pas école, ils organisaient de grands repas collectifs, des tournois de foot... Aujourd’hui c’est complètement différent, mais il faut apprendre de ces traditions et ces expériences. Un comité de grève ça ne se décrète pas, il faut faire comprendre aux grévistes que « la grève nous appartient et c’est nous qui décidons ».

Répression et violences policières

RP : Sur les violences policières, c’était un sujet qui préoccupait beaucoup pendant les mobilisations étudiantes à l’automne contre la loi Devaquet …

M : Les violences policières étaient énormes, pour la première fois ils avaient sorti les voltigeurs, les flics en moto avec les matraques. J’avais des copains qui ont été pris dans le truc alors qu’ils n’étaient même pas en manif et qui racontaient que c’était d’une violence inouïe. À l’époque il fallait les faire taire, les abattre. Je pensais qu’on avait atteint un summum dans les violences policières, mais en fait pendant les manifs contre la Loi Travail au printemps dernier ça a été beaucoup plus violent. Je n’avais jamais vu un canon à eau par exemple, sauf à la télé. Trente ans après on a vu des trucs qu’on n’aurait jamais imaginés. En plus à l’époque c’était Pasqua, les mecs du SAC [Service d’Action Civique ], d’extrême droite ; il y avait une riposte violente mais ça n’a rien à voir avec ce qu’on vit maintenant. A l’époque c’était contre les étudiants, et beaucoup moins contre les salariés. Au printemps 2016 qu’on soit étudiant ou travailleur on faisait face à la violence, tous les secteurs qui se mobilisaient la subissait.

Mais en 86 la répression nous faisait prendre conscience de beaucoup de choses. On avait les RG après nous, on était beaucoup à habiter dans le même quartier, il y avait un flic pour la rue. Daniel Vitry [ militant de Lutte Ouvrière ] a été menacé donc il a été obligé de changer d’appartement, il dormait chez des personnes différentes tous les soirs. Il y avait une violence qu’on n’imaginait pas. À ce moment on était tous surveillés, tous sur écoute téléphonique. Mais ça ne nous a pas arrêtés, même si ça nous a appris beaucoup de choses, car on imaginait que ce genre de choses ça n’arrivait que sous Staline…

"La grève ça t’apprend la vie, et la liberté."

M : On dit que je suis une grévicultrice parce que j’adore ça. Mais c’est tellement important : avec la grève on se retrouve tous, on échange, on discute de tout. Surtout tout d’un coup tu as la conscience du poids du collectif, que c’est en masse qu’on y arrive. Ceux avec qui j’ai vécu 86, j’ai une tendresse énorme pour ces gens-là, on passait 20 heures sur 24 ensemble, on s’est battu, on a vécu des choses qu’on ne pensait pas vivre un jour. Ça je le garderai toute ma vie. La grève ça t’apprend la vie, et la liberté. On était libre. À chaque grève j’ai ce sentiment d’être enfin libre, c’est pour ça que j’attends ça avec impatience. Enfin c’est nous qui décidons. En 86 le fait de revoter tous les jours la reconduction de la grève c’était que du bonheur. D’ailleurs on a dû reprendre trois ou quatre jours après tous les autres parce qu’on ne pouvait pas arrêter. On ne pouvait pas accepter que ça soit fini.

RP : Ça s’est passé comment le retour au travail ?

M : Quand on a repris ils ne nous ont pas laissé tranquille au boulot. La direction a dit : "d’accord vous reprenez demain à vos conditions" et c’est ce qu’on a fait. Là tu as vraiment conscience que ce n’est pas individuellement que tu vas régler les problèmes, mais en groupe. On avait vraiment ce fonctionnement. Par exemple dès que tu entendais quelqu’un gueuler parce qu’il y avait un problème de congé, systématiquement tout le monde descendait. Ça changeait la donne, le cadre voyait tout le monde et se disait "si je ne lui donne pas ses congés, ils risquent de se remettre en grève, de ne pas faire partir le train". Le fait qu’on soit tous unis faisait qu’on exerçait une pression énorme sur la direction. Avant dès qu’on avait une demande d’explication, systématiquement on marquait à la fin "je préviens mes collègues", tu l’accrochais au mur et tout le monde était au courant de ce qu’il se passait, dès qu’il y avait une sanction.

C’est ce chemin de l’unité et du tous ensemble et soudés qu’il faut reprendre en ce temps de réforme ferroviaire, de loi travail et d’attaques contre nos conditions de travail et de vie. Ce sont des enseignements précieux de cette belle grève cheminote de 1986.


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