Divers militant-es révolutionnaires

Divers militant-es révolutionnaires

Messagede fu hsang » 30 Aoû 2009, 18:12

Pauline Léon (1768-1838), une républicaine révolutionnaire

voila
petit rappel historique que j ai trouvé sur le site de claude guillon
je fais un copié/collé de son texte

Pauline Léon a peu retenu l’attention des historiens, qu’ils lui préfèrent Claire Lacombe, actrice réputée pour sa beauté ou qu’ils jugent les Citoyennes républicaines révolutionnaires manipulées par des hommes comme Théophile Leclerc, que Pauline épousera [1].

Il faut attendre les années 1960 pour que Robert Barrie Rose consacre à Pauline Léon une notice biographique dans The Enragés, Socialists of the French Revolution ? (1965) à égalité avec Jean-François Varlet ou Claire Lacombe, et que Marie Cerati publie son Club des citoyennes républicaines révolutionnaires (1966). Dominique Godineau contribue, avec Citoyennes tricoteuses (1988), à l’appréciation de leur action sans rien apporter de nouveau sur Pauline. Enfin, j’ai publié en 1993 une biographie de Théophile Leclerc et Pauline Léon [2], ici revue et complétée, notamment pour la période postérieure à 1804.

Jeune, célibataire sans enfant, fille d’artisans, Pauline Léon est représentative des femmes de la sans-culotterie parisienne qui s’identifient, dès ses premiers jours, à la Révolution : « J’éprouvais le plus vif enthousiasme et quoique femme je ne demeurai pas oisive ; l’on me vit du matin au soir animer les citoyens contre les artisans de la tyrannie [...], barricader les rues et exciter les lâches à sortir de leurs maisons [3] ». Agissant partout où elle le peut, des émeutes aux sociétés populaires qui acceptent les femmes, elle est de celles qui vont tenter de faire reconnaître la place des militantes non seulement dans l’action révolutionnaire mais dans le nouvel ordre social.

Née à Paris le 28 septembre 1768, Pauline Léon a 21 ans en 1789. Son père, Pierre Paul Léon, fabricant de chocolat, est mort en 1784. Pauline écrit de lui qu’il était « philosophe » et ne lui a transmis aucun « préjugé ». Sans doute l’aînée de cinq enfants [4], Pauline a dû aider sa mère, dès l’âge de 16 ans, à continuer son commerce [5], et à entretenir sa famille.
Dans les sociétés populaires et fraternelles

Pauline Léon affirme dans son Précis que c’est très tôt, vers février 1791, qu’elle fut introduite dans plusieurs sociétés ; elle cite les Cordeliers, qu’elle fréquentera jusqu’en 1794, la Société fraternelle des patriotes de l’un et l’autre sexe et celle de Mucius Scaevola.

Je ne connais pas de trace d’une participation de Pauline aux séances des Cordeliers, qui furent pour bien des militants une « université populaire ». En 1793, les liens seront étroits entre Cordeliers et Républicaines révolutionnaires.

À la Société fraternelle, Pauline côtoie des militants assidus, comme Varlet ou Louise Robert [6]. Nous possédons peu de documents émanant directement de cette Société qui attestent de l’activité de Pauline [7]. Cependant, plusieurs articles du Créole patriote rapportent ses interventions dans les assemblées générales. Par ailleurs, il est intéressant de noter la continuité entre certains thèmes d’intervention de la Société fraternelle et ceux des Citoyennes républicaines. Ainsi, au début février 1791, les sœurs de la Société fraternelle font serment de ne jamais épouser d’aristocrate [8], tandis que les Républicaines vont promettre en 1793 de peupler la France de petits Marat. La Société fraternelle réclame que les tribunes de l’Assemblée soient réservées au public (janvier 1792) ; ses adhérentes demandent aux députés jacobins de faire supprimer les places réservées [9]. Les Citoyennes républicaines iront jusqu’à en interdire physiquement l’accès aux porteurs d’invitations.

Notons ici que Pauline a signé une Pétition individuelle au corps législatif pour lui demander la punition de tous les conspirateurs qui date de juin 1792 et réclame « une prompte vengeance » contre les ministres monarchistes [10]. La présence sur la première page de signatures, tant masculines que féminines, aux côtés de Pauline, d’une Louise Robert et d’une citoyenne Hardon, toutes deux membres de la Société fraternelle, peut faire penser à une influence de cette société.

En 1793, la Société fraternelle est au premier rang de l’agitation enragée et resserre ses liens avec d’autres sociétés. Dans la même séance du 2 février 1793 où Théophile Leclerc est chargé de rédiger une pétition contre l’argent marchandise, Pauline Léon est accueillie comme étant mandatée par les Défenseurs de la République des 84 départements [11]. C’est, en l’état de notre documentation, la première rencontre de Théophile et Pauline. À partir du 7 février, les deux sociétés tiennent leurs réunions conjointement et agissent souvent de concert. Lors de la séance du dimanche 3 février, Leclerc vient lire son projet rédigé ; Pauline Léon prend la parole après Hébert, pour dénoncer Dumouriez, « notamment sur la persécution qu’il fit éprouver à deux bataillons patriotes accusés par lui injustement [12] ». Le dimanche suivant 10 février, Pauline fait état d’une dénonciation signée faite à la Commune et à la Société des défenseurs à propos d’un dîner donné chez Garat, ministre de la Justice, auquel auraient notamment assisté Brissot et Beurnonville. Elle « appelle la surveillance de la Société sur ce dernier et demande qu’elle députe deux de ses membres vers celle des Jacobins pour leur communiquer ce fait [13]. » Le 17 février, Pauline « fait lecture d’une dénonciation du citoyen Godchaux contre le général Félix Wimpfen [14] ».

Le 9 mars 1792, la Société patriotique de la section du Luxembourg [15] envoie une délégation à la Société fraternelle pour lui demander l’affiliation [16]. Accédant à cette demande, la Société désigne cinq commissaires pour assister à la prochaine séance du Luxembourg. Parmi eux figurent trois femmes : Pauline Léon, Constance Evrard et Marie-Charlotte Hardon [17]. Pauline participera activement au recrutement de la Société patriotique, présentant personnellement ou appuyant au moins sept candidatures, entre octobre 1792 et septembre 1793 [18].

En compagnie de trois autres femmes et de quatre-vingt-huit hommes, Pauline signe la pétition de décembre 1792 par laquelle la Société patriotique réclame la mort du roi. Édité en brochure, le texte contient des menaces à l’égard des députés monarchistes [19].

En février 1793, après plus d’un an d’existence, la Société patriotique se dote d’un règlement qui stipule que le nombre d’adhérentes « ne pourra excéder le cinquième du nombre total de la société » ; celles-ci sont éligibles « aux fonctions [...] dans la proportion du cinquième [20] ». De plus, les hommes sont admis à 16 ans et les femmes à 21 ans (ou 14 ans si leurs parents sont adhérents). Ces restrictions visant les femmes, notamment les plus jeunes, ont pu contribuer à faire mûrir l’idée d’une société exclusivement féminine.
La citoyenneté des femmes et l’exercice de la violence physique

Pauline fait état de plusieurs incidents violents dont elle est, en compagnie de sa mère ou d’amies proches, la victime et/ou l’acteur. En février 1791, elle défenestre un buste de La Fayette « chez Fréron [21] ». Elle est sérieusement molestée par les partisans du même La Fayette en juin 1791, puis fait le coup de poing pour défendre une amie contre la famille d’un garde national, le 17 juillet 1791, au retour du Champ-de-Mars. Ce dernier incident est attesté dans le procès-verbal de l’interrogatoire par le commissaire de police de la section Fontaine-de-Grenelle de son amie Constance Evrard [22].

Des femmes révolutionnaires participent, armées, à toutes les journées insurrectionnelles. Pauline rapporte un autre incident significatif : « Au 10 août 1792, après avoir passé une partie de la nuit à la section de la Fontaine-de-Grenelle, je me mis le lendemain, armée d’une pique, dans les rangs des citoyens de cette section pour aller combattre le tyran et ses satellites. Ce ne fut qu’à la prière de presque tous les patriotes que je consentis à me défaire de mon arme en faveur d’un sans-culotte ; je ne la lui remis cependant qu’en l’incitant à s’en bien servir. » Durant l’insurrection anti-girondine de mai-juin 1793, plusieurs Républicaines sont arrêtées. Pauline signe, comme présidente, l’arrêté par lequel les Citoyennes républicaines révolutionnaires répondent de Marie Anne Vilquin, détenue pour avoir menacé trois hommes de son couteau [23].

Parmi les pétitions, « en grand nombre » assure-t-elle, au bas desquelles on trouve la signature de Pauline Léon, la plus connue est l’Adresse individuelle à l’Assemblée nationale par des citoyennes de la capitale. Elle présente le double intérêt d’être probablement de la main même de Pauline et de synthétiser le dilemme des femmes révolutionnaires : se présenter comme des « citoyennes » qu’elles ne sont pas, en réclamant le droit de porter des armes à ceux qui s’y opposent.

L’adresse a dû être rédigée à la fin février 1792 [24] ; elle est d’abord lue devant la Société fraternelle séante aux Minimes qui, sous la présidence du jacobin Tallien, en ordonne à l’unanimité l’impression et la distribution. Au bas de la version manuscrite conservée aux Archives nationales, la première signature, et la seule figurant dans la version imprimée sur ordre de l’Assemblée, est libellée « fille Léon [25] ». Environ trois cent dix noms suivent celui de Pauline, dont celui de sa mère. Les mentions « femme », « fille » et « veuve » permettent de repérer de nombreux couples mère-fille.

« Législateurs, commence le texte, dont je souligne certains termes, des femmes patriotes se présentent devant vous pour réclamer le droit qu’a tout individu de pourvoir à la défense de sa vie et de sa liberté. » L’oratrice s’adresse d’abord, c’est la seule fois, aux députés en tant que législateurs et non en tant qu’hommes. « Nous sommes citoyennes », c’est ce parti pris qui ouvre le troisième alinéa. « Vos prédécesseurs ont remis le dépôt de la Constitution dans nos mains, aussi bien que dans les vôtres : eh ! comment conserver ce dépôt, si nous n’avons des armes pour le défendre [...]. » Réitérée plus loin dans le texte, la tentative de présenter la citoyenneté des femmes comme un fait acquis annonce la stratégie des Citoyennes républicaines révolutionnaires et des sociétés populaires qui affirmeront une légitimité politique dans l’approbation ostentatoire de la Constitution de 1793, palliatif de l’absence du droit de vote, que les Citoyennes républicaines ne réclameront d’ailleurs pas [26].

« Oui, Messieurs, ce sont des armes qu’il nous faut ; et nous venons vous demander la permission de nous en procurer. » C’est dorénavant aux hommes (6 occurrences pour Messieurs) et non plus aux législateurs ou à des citoyens que s’adresse le texte. Le changement de ton n’est pas sans pertinence - les « citoyennes » savent qu’elles sont d’abord regardées comme femmes par des hommes -, mais il marque et entraîne un recul par rapport à la stratégie du fait accompli. « Ne croyez pas cependant, ajoutent-elles, que notre dessein soit d’abandonner les soins, toujours chers à nos cœurs, de notre famille et de notre maison [...]. » Du fait accompli, on retourne au statu quo : insuffisant à rassurer les hommes, ce langage confirme l’assujettissement des femmes.

« Vous ne pouvez nous refuser, martèle Pauline, et la société ne peut nous ôter ce droit que la nature nous donne ; à moins que l’on ne prétende que la Déclaration des droits n’a point d’application pour les femmes, et qu’elles doivent se laisser égorger comme des agneaux [...] ». Des « hommes froids » pourraient bien qualifier le zèle des citoyennes « de fanatisme et d’exagération » - ils ne s’en privent pas, en effet -, mais ce n’est que le « résultat naturel d’un cœur brûlant de l’amour du bien public ». Après leur cœur brûlant, c’est leur corps sexué que les pétitionnaires évoquent : « N’y aurait-il pas de la cruauté à nous condamner d’attendre, dans nos maisons, une mort honteuse, et toutes les horreurs qui la précéderaient. » On peut douter de l’efficacité, pour convaincre des hommes, de l’insistance sur le statut de proie érotique des femmes, promises - par leur faiblesse et leurs attraits physiques - au viol et à la honte. Avant d’en arriver aux modalités pratiques de l’armement (fourniture, exercice, encadrement), le texte revient sur l’idée d’une citoyenneté acquise, mais c’est pour reconnaître qu’elle n’échoit aux femmes que par l’intermédiaire des hommes, législateurs et/ou époux : « Si [...] vous vous refusiez à nos justes demandes, [...] des femmes que vous avez élevées au rang de citoyennes en rendant ce titre à leur époux, des femmes qui ont goûté les prémices de la liberté [...] mourront plutôt. »

Annie Geffroy a souligné, à propos de la querelle vestimentaire et symbolique qui fournira l’occasion de disperser les Citoyennes républicaines révolutionnaires, que « la femme en bonnet rouge est, dans l’imaginaire masculin, dotée de pantalons et d’armes, menaçante, phallique [27] ». Ajoutons que cet imaginaire masculin et machiste est alimenté par une littérature et un folklore érotique où la « pique », arme naturelle et emblématique du peuple insurgé dès l’été 1789 [28], est aussi - depuis le XVIe siècle - une métaphore du phallus, que l’on retrouve chez Piron et chez Sade [29].

En mai 1793, les Citoyennes républicaines annoncent qu’elles veulent former des « compagnies d’amazones », par la réquisition des femmes de 18 à 50 ans [30]. Le 27 mai, une députation de la Société, dont nous savons qu’à cette date Pauline est présidente, se présente aux Jacobins. Son discours associe sans détours protestation féministe et mot d’ordre insurrectionnel : « Il est temps que vous ne voyiez plus en nous des femmes serviles, des animaux domestiques [31] ». Recul tactique ou conséquence de dissensions internes : début juillet 1793, le premier des vingt-sept articles de leur règlement, le moins clairement rédigé de tous, stipule que, si le but de la Société est bien de faire s’armer les citoyennes, elles sont « néanmoins libres » de ne pas le faire. Pour autant, ces militantes ne renoncent pas à s’armer : lorsque l’on perquisitionne chez Claire Lacombe en octobre 1793, on trouve vingt piques [32].
La Société des Citoyennes républicaines révolutionnaires

Le 10 mai 1793, des citoyennes déclarent au secrétariat de la municipalité leur intention de « former une société où les femmes seules pourront être admises. [...] Elle portera le nom de Société Républicaine révolutionnaire et se réunira à la bibliothèque des Jacobins, rue Saint-Honoré [33]. » La Société se présente aux Jacobins dès le 12 ; elle y revient le 19, et l’on peut présumer la présence de Pauline Léon. En effet, c’est une députation mixte avec les Cordeliers qui vient réclamer, dans un projet d’adresse à la Convention [34], l’arrestation des Girondins et des suspects, la formation de tribunaux révolutionnaires dans les départements et les sections, que l’armée révolutionnaire de Paris soit portée à 40 000 hommes, que l’on distribue des terres aux soldats et qu’un impôt sur les riches rembourse « aux hommes de peine » ce qu’ils dépensent quotidiennement de pain au-dessus de 3 sols la livre.

Jacques Roux rendra hommage au rôle des « citoyennes révolutionnaires [...] apôtres fidèles de la révolution [à qui] nous devons, en partie, la gloire d’avoir sauvé la République dans les journées des 31 mai et 2 juin derniers [35]. » Pauline et ses camarades éprouvent cependant des difficultés à se faire admettre, aux côtés des insurgés d’abord, à la Convention ensuite. Le 2 juin, Pauline conduit une délégation de Citoyennes républicaines révolutionaires qui souhaitent être admises à la barre [36], demande vite oubliée dans le tumulte et les débats qui aboutissent à l’assignation à résidence de vingt-deux Girondins.

En juillet 1793 est publié le Règlement de la Société des Citoyennes républicaines révolutionnaires de Paris [37] (daté du 9). Dans le préambule, les militantes jurent de ne pas donner prise aux reproches que les hommes adressent volontiers aux femmes : « Convaincues que sans mœurs et sans principes il n’y a pas de liberté, et que pour bien remplir ses devoirs domestiques il faut connaître ses devoirs sociaux [...] elles veulent bannir toute personnalité, jalousie, rivalité, envie, et justifier leur titre. » Le programme peut paraître anodin : instruction mutuelle, étude de la Constitution et des lois de la République, défense de tout individu victime de l’arbitraire ; il s’agit enfin de « s’occuper des affaires publiques ». C’est aller beaucoup moins loin que les Républicaines ne l’ont fait en mai devant les Jacobins. Plus question d’exterminer les scélérats, ni de former des légions d’amazones. Le document est signé par la présidente Rousaud et par quatre secrétaires : Potheau, Monier, Dubreuil, et Pauline Léon. On remarque l’absence de la signature de Claire Lacombe, qui ne semble s’être affirmée que progressivement comme animatrice de la Société [38]. Le 10 juillet, lendemain de la date de rédaction du Règlement, Pauline vient chercher l’appui des Jacobins pour une adresse qu’elle se propose de présenter le lendemain à la Convention et qui réclame l’exclusion des nobles de tous les emplois, notamment d’officiers [39].

Le 13 juillet 1793, Marat est assassiné. Pendant un mois, l’activité des républicaines va se concentrer presque exclusivement sur le culte du martyr. E. Charavay a signalé une « Délibération de la Société des Républicaines révolutionnaires [...], relative à l’érection d’un obélisque à la mémoire de Marat, sur la place du Carrousel », datée du 20 juillet, et signée de Pauline Léon [40]. Le 15 août, elle dirige une députation des Citoyennes révolutionnaires qui viennent solliciter l’affiliation et la correspondance « avec leurs frères Jacobins », ce qui leur est accordé. « Elles demandent ensuite que la Société [des Jacobins] nomme des commissaires pour examiner l’état des dépenses de l’obélisque élevé à Marat. » Les Républicaines, qui ont tenu un rôle de premier plan dans les cérémonies d’inhumation (17 juillet), puis de translation du cœur de Marat dans le local des Cordeliers (28 juillet), inaugurent enfin leur obélisque le 18 août [41]. Le soir même, après la fête, Claire Lacombe conduit aux Jacobins une nouvelle députation mixte des commissaires des sections et des Citoyennes républicaines. Elle annonce que ces dernières « vont veiller au salut public [42] ». Les Républicaines peuvent se consacrer à d’autres tâches que l’édification du symbole Marat.

Nous ne disposons plus pour la fin 1793 que d’un document qui soit certainement de la main de Pauline. Il s’agit d’une dénonciation contre l’épicier Le Doux, rue du Sépulcre, pour « mauvais propos [43] », lesquels consistent surtout à se plaindre des pillages, que les Citoyennes révolutionnaires condamnent d’ailleurs [44]. Pourtant, l’unanimité ne devait pas être aussi parfaite que voulait bien le dire leur état-major puisqu’elles annoncent à la Commune quatre mois plus tard, le 24 octobre, qu’elles ont « chassé de leur Société des citoyennes convaincues d’avoir reçu de l’argent, et suscité des émeutes à l’occasion des craintes occasionnées pour le savon [45]. » Soucieuses de donner des gages aux autorités, les Citoyennes révolutionnaires font prendre corps rétrospectivement aux calomnies de leurs adversaires, et ce à quelques jours de la dissolution de leur société.
« Femme Leclerc »

Pauline Léon épouse Théophile Leclerc en novembre 1793 [46], et déclare reprendre à cette époque le commerce familial de chocolat.

Certainement inquiète de la répression qui frappe les Hébertistes et les Cordeliers [47] Pauline rejoint Leclerc le 17 mars 1794, à La Fère (Aisne), où il est mobilisé. C’est là qu’ils sont arrêtés le 3 avril, sur ordre du Comité de Sûreté générale. Ramenés à Paris, ils sont incarcérés au Luxembourg le 6 avril.

Après le 9 Thermidor, Pauline cherche des appuis. Le 18 thermidor (5 août 1794), elle écrit au « sensible Tallien » (qu’elle a connu en 1792), plaide la cause des « huit cent personnes détenues » et de Leclerc, privé de promenade, de papier et d’encre [48] . Le 19 thermidor (6 août), elle s’adresse aux « représentants » pour réclamer au moins le prompt examen de leur cas. Elle confirme que Leclerc et Réal sont au secret pour avoir « recueilli des faits contre les complices du tyran Robespierre qui devaient [les] faire égorger [49] ». Le lendemain, Réal et Leclerc sont amenés devant le Comité de Sûreté générale. Réal est libéré ; Pauline et Théophile le seront le 22 août.

Suivant à la lettre un passage édifiant du Précis - « Je me livrais tout entière au soin de mon ménage et je donnais l’exemple de l’amour conjugal et des vertus domestiques qui sont à la base de l’amour de la patrie » -, Dominique Godineau date de 1794 la dernière trace connue de Pauline. Or, le dossier de police de François Léon, frère de Pauline, dont les principales pièces ont été publiées par M. D. Sibalis en 1982, nous apprend beaucoup sur Pauline et sa famille en 1804 [50]. Arrêté et détenu trois mois et demi pour avoir, avec un nommé Sornet, rédigé et collé des papillons hostiles à Bonaparte, François revendique crânement ses opinions : « Je suis très républicain ; [...] on m’a dit que le premier Consul allait être Empereur, [...] cela ne me convient point [...]. On se dit libre et personne ne l’est ; on veut faire prendre des livrets aux ouvriers. » Sornet le décrit comme « un jacobin prononcé ainsi que toute sa famille ». Précisément, le même dossier contient une lettre, du 22 juillet 1804, que Pauline adresse à Réal, co-détenu de Leclerc en 1794, devenu l’un des responsables de la Police générale. La lettre, par laquelle Pauline sollicite l’élargissement de son frère, nous apprend qu’elle exerce à Paris la profession d’institutrice. Signée « femme Leclerc », elle indique que Théophile est vivant en 1804.

Libéré, François Léon doit s’éloigner de Paris, et des côtes. Désormais fiché comme « anarchiste prononcé, difficile à corriger [51] », la police suit sa trace entre Dijon et Lyon (1805) ; en 1807, il est à Châteauroux ; en juin il obtient un passeport pour Limoges.

Le 17 janvier de cette même année 1807, sa sœur Antoinette Léon épouse Pierre Antoine Louis Allut, imprimeur, rue de l’École de Médecine, à Paris [52]. Un rapport de police, non daté mais antérieur à 1812, nous apprend que Allut est un ancien tailleur de pierre, imprimeur depuis la Révolution et qu’il a établi chez lui, sans succès, un cabinet de lecture. Le même document décrit « un pauvre être [sic] », borgne, et qui « ne fait pas grand chose [53] ». Son bail expire le 1er janvier 1812. Le baron de Pommereul, directeur général de la Librairie, lui propose d’aller à Napoléon-Vendée, où il s’installe en juillet 1812 et devient imprimeur de la Préfecture [54], malgré des rapports de police dénonçant ses mœurs, ses opinions contraires au gouvernement, et ses fréquentations [55]. Une note au ministre de la Police générale (14 mai 1817) recommande la surveillance des imprimeurs Allut et Ferré, « à raison des opinions qu’ils avaient manifestées [...], surtout pendant les trois mois de l’usurpateur et des liaisons qu’ils ont entretenues et entretiennent journellement avec des personnes ennemies du gouvernement. » Allut aurait donc, notamment pendant les Cent-Jours, exprimé des sympathies bonapartistes ou républicaines. Les rapports de police ne sont hélas pas plus précis sur les « personnes ennemies du gouvernement » qu’Allut fréquente quotidiennement. Malgré la cohérence dans le temps de ces renseignements défavorables, l’imprimeur ne semble pas avoir encouru d’autre sanction qu’une peine d’un mois d’emprisonnement et 200 francs d’amende, en mars 1823, pour avoir édité sans autorisation la Feuille judiciaire, commerciale et littéraire du département de la Vendée [56].

Nous ignorons la date précise de l’installation de Pauline Léon auprès de sa sœur, sinon qu’elle se situe entre 1812, date d’arrivée des époux Allut à Napoléon-Vendée, et 1835. À ce jour, la seule attestation connue de son domicile vendéen, avant son propre décès, figure sur un registre de décès où sont portés les légataires de son frère Antoine Paul Louis, décédé le 31 mars 1835 [57].

Allut meurt le 21 janvier 1832 ; Marie Reine Antoinette sollicite, en février de la même année, de reprendre à son nom le brevet d’imprimeur-libraire de son mari, ce qui lui est accordé [58]. Le 7 janvier 1840, Antoinette se désiste en faveur de son frère François [59].

Entre-temps, Pauline Léon meurt à Bourbon-Vendée, le 5 octobre 1838, à l’âge de soixante-dix ans, rentière, dans sa maison de la rue de Bordeaux. L’imprimeur Leconte, indiqué comme étant le neveu de la défunte (il a épousé la nièce de Pauline, Joséphine Reine Pauline [60]) et Pierre Auguste Richard, imprimeur, en font la déclaration à l’adjoint au maire de Bourbon-Vendée [61].

Ainsi disparaît, dans un noyau familial sœurs/frère dont le temps n’a altéré ni les solidarités ni les opinions, une militante exemplaire de la Révolution française. C’est dans son bouillonnement qu’elle se découvre révolutionnaire, puis républicaine. C’est dans la logique contrariée de la participation des femmes qu’elle contribuera à créer un outil de lutte autonome de femmes, dont l’appellation réunit les termes « citoyennes, républicaines et révolutionnaires ». Malgré les limites théoriques de ce féminisme pratiqué, il incarne en 1793 la radicalité du courant Enragé, dont il est la composante la plus originale. Ainsi, avant d’être interdite avec tous les clubs de femmes le 30 octobre 1793, la société dont Pauline est cofondatrice est fermée manu militari au cri de « Vive la République ! À bas les [femmes] révolutionnaires [62] ! ». L’offensive contre le mouvement sans-culotte, qui conduira à l’interdiction des sociétés populaires, commence par la fermeture du club des femmes, et l’élision du mot même.

Abstract
fu hsang
 
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Re: Pauline Léon (1768-1838), une républicaine révolutionnaire

Messagede conan » 30 Aoû 2009, 20:46

C'est un article tout à fait passionnant du point de vue historique et qui donne bien du grain à moudre du point de vue politique, comme d'ailleurs tous les événements concentrés dans cette période... merci beaucoup :!:
conan
 

Re: Pauline Léon (1768-1838), une républicaine révolutionnaire

Messagede Guillon » 01 Sep 2009, 12:18

Salut et fraternité!
Le texte ci-dessus concernant Pauline Léon est en libre accès sur mon site. Il peut donc être copié et collé comme on veut.
Par contre, il est d'usage de signaler l'adresse du site http://claudeguillon.internetdown.org
Les personnes intéressées par la Révolution française y trouveront une rubrique dédiée et des textes d'époque (par ex. l'intégralité du journal de l'Enragé Jacques Roux).
Guillon
 

Re: Pauline Léon (1768-1838), une républicaine révolutionnaire

Messagede fu hsang » 01 Sep 2009, 20:08

salut et merci
je t ai pas demande la permission de le copié/collé par contre je t ai cité mais j ai pas mis le lien
encore merci pour ta production / recherche
fu hsang
 
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Marek Edelman : hommage de l'UJFP

Messagede leo » 06 Oct 2009, 17:28

Il était l’un des grands témoins connus d’un monde disparu : le Yiddishland presque totalement anéanti par les Nazis. Il était aussi un des derniers survivants d’un parti de masse, le Bund, dont les positions politiques sont plus que jamais d’actualité.

Marek Edelman a été en 1943 le commandant en second de l’insurrection du ghetto de Varsovie. Au moment de l’assaut final, il a pu fuir par les égouts et continuer la lutte dans la résistance polonaise. Combattant héroïque face au nazisme, il a gardé la même intransigeance après guerre. Il est resté en Pologne. Il était et s’affirmait polonais. Opposant résolu au sionisme, il a régulièrement dénoncé la politique israélienne. Et il a courageusement combattu le stalinisme.

Sa mort nous rappelle quelques vérités historiques.

En Europe de l’Est où vivaient des millions de Juifs, le sionisme a été minoritaire jusqu’à la guerre face aux différents courants socialistes dont le Bund. Le Bund était un parti ouvrier révolutionnaire qui liait l’émancipation des Juifs face à la ségrégation raciale, antijuive, à celle du prolétariat. Le Bund était laïque et prônait la liberté et l’égalité des droits pour les Juifs là où ils vivaient, sans territoire spécifique. Les Bundistes étaient farouchement antisionistes : refuser la lutte et partir coloniser un autre pays était pour eux une trahison et une utopie messianique dangereuse.

Le souvenir de Marek Edelman nous rappelle que la résistance juive au nazisme a été essentiellement bundiste ou communiste. Et pourtant, absurdité de l’histoire, en Israël, l’instrumentalisation du souvenir de l’antisémitisme européen et du génocide nazi est devenue le principal moyen pour faire accepter par l’opinion les crimes de guerre à Gaza ou la destruction de la Palestine. Edelman n’a jamais reçu aucune décoration ou aucune marque d’honneur de la part d’Israël. Il était banni de facto.

Après la guerre, il y a eu un consensus mondial pour faire partir en masse les survivants du génocide en Israël et pour faire en sorte que le crime européen soit payé par les Palestiniens. Marek Edelman a été un des rares à refuser. Il y a eu la résurgence de l’antisémitisme en Pologne, marquée par le massacre de Kielce (1946) et l’épuration organisée en 1968 par le général Moczar. Marek Edelman est resté en Pologne et a continué de se battre pour la liberté et la démocratie.

Enfin Marek Edelman n’a jamais cessé de dénoncer la politique des gouvernements israéliens. Il a été solidaire des Palestiniens. Lui qui a lutté contre la destruction de son pays les considérait comme des « partisans » face à l’occupation.

Pour toutes ces raisons, sa disparition est une perte immense, au-delà de l’Union Juive Française pour la Paix, pour les internationalistes du monde entier.

L’UJFP salue sa mémoire et continuera à promouvoir son combat internationaliste contre l’oppression et pour l’émancipation des peuples.

Bureau national de l’UJFP le 5 octobre 2009



http://www.ujfp.org/modules/news/articl ... toryid=602
leo
 
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Re: Marek Edelman : hommage de l'UJFP

Messagede FRED » 07 Oct 2009, 21:46

Le chant des partisans juif
Zog nit keinmol Hirsh GLIK
1943

"Ne dit jamais" est souvent considéré comme le "chant des partisans" juif (Partisanerlid). En voici une traduction :


Ne dis jamais que c'est ton denier chemin
Malgré les cieux de plomb qui cachent le bleu du jour
Car sonnera pour nous l'heure tant attendue
Nos pas feront retentir ce cri : nous sommes là

Le soleil illuminera notre présent
Les nuits noires disparaîtront avec l'ennemi
Et si le soleil devait tarder à l'horizon
Ce chant se transmettra comme un appel

Ce chant n'a pas été écrit avec un crayon mais avec du sang
Ce n'est pas le chant d'un oiseau en liberté :
Un peuple entouré de murs qui s'écroulent
l'a chanté, fusil à la main

Du vert pays des palmiers jusqu'au pays des neiges blanches
Nous arrivons avec nos souffrances et nos douleurs
Et là où est tombé la plus petite goutte de sang
Jaillira notre héroïsme et notre courage

C'est pourquoi ne dis jamais que c'est ton dernier chemin
Malgré les cieux de plomb qui cachent le bleu du jour
Car sonnera pour nous l'heure tant attendue
Nos pas feront retentir ce cri : nous sommes là
* « Nous n’avons pas peur des ruines. Nous sommes capables de bâtir aussi.

Buenaventura Durruti
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Re: Marek Edelman : hommage de l'UJFP

Messagede luco » 17 Oct 2009, 19:27

Respect, camarade.
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Daniel Bensaïd est mort

Messagede abel chemoul » 12 Jan 2010, 17:03

Le théoricien de la LCR, Daniel Bensaïd, est mort
LAURE EQUY

Le philosophe marxiste et théoricien de l’ancienne Ligue communiste révolutionnaire (LCR), grande sœur du Nouveau parti anticapitaliste (NPA), Daniel Bensaïd, est décédé ce matin à 63 ans. Il était gravement malade depuis plusieurs mois.

Après avoir cofondé la JCR (Jeunesse Communiste Révolutionnaire) en 1966, puis compté comme l’un des principaux acteurs du mouvement de Mai 68, Daniel Bensaïd a participé à la création de la LCR, en avril 1969, dont il a longtemps été membre de la direction. En 2008 et 2009, il avait aussi contribué à la création du NPA, né en février dernier, dans la foulée de la dissolution politique de la Ligue.

Philosophe, enseignant à l’Université de Paris VIII, il a publié de nombreux ouvrages de philosophie ou de débat politique, dont «Prenons parti pour un socialisme du XXIe siècle» (Editions Mille et une nuits, 2009), en collaboration avec Olivier Besancenot. Animateur des revues Critique Communiste et ContreTemps,«il a participé activement à la création de la Fondation Louise Michel et mené sans concession le combat des idées, inspiré par la défense d’un marxisme ouvert, non dogmatique», rappelle le NPA, dans son communiqué.

«Un révolutionnaire d’actualité»

«C’est une très grande perte», vient de réagir, «avec beaucoup de tristesse», Alain Krivine, cofondateur de la LCR auprès de Libération.fr. «Il appartenait à toute une génération militante qui avait fait ses preuves en 1968. Il n’a pas, lui, abandonné le drapeau de la révolte et de la résistance, il incarnait la continuité du combat révolutionnaire», décrit-il, à propos de celui qui conjuguait à la fois «théorie marxiste, sans en faire un dogme sectaire», et «militantisme de terrain». «Un révolutionnaire d’actualité», ajoute Krivine, soulignant son enthousiasme lors de la mise sur pied du NPA: «c’était la culture, la joie de vivre, la convivialité.»

«Il n'était pas un prof»

Contacté par Libération.fr, Pierre-François Grond, membre du comité exécutif du NPA, se souvient de l’avoir rencontré pour la première fois , «en 1982-1983», lors d’un stage d’été de la Ligue: «il était à la fois l’idéologue de la Ligue et jouait au foot avec nous, mettait les tables en place.» Proche d’Olivier Besancenot, il salue la mémoire de «celui qui a permis, dans les années 90, de réactualiser le marxisme à partir des grands bouleversements qui se sont produits». «Il a transmis ce retour à Marx, en mariant l’ancrage dans l’Histoire et une certaine modernité», ajoute Grond: «Il ne donnait pas une pensée toute faite mais des lignes de compréhension du monde, il n'était pas un prof.»

Le NPA organisera une soirée d’hommage militant le samedi 23 janvier à Paris.

http://www.liberation.fr/politiques/010 ... d-est-mort

http://www.liberation.fr/portrait/01014 ... igne-rouge
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Re: Daniel Bensaïd est mort

Messagede RickRoll » 16 Jan 2010, 19:40

Et d'après Act-Up, il est mort du SIDA.

C'est terrible qu'à notre époque et dans les milieux d'extrème gauche, sensés être plus ouverts, on cache le fait que les gens meurent du SIDA. Pourquoi ne parler que "d'une longue maladie" ? Serait-ce encore une honte, un squelette à planquer dans le placard, que de mourir du SIDA en 2010 ?
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Re: Daniel Bensaïd est mort

Messagede Phébus » 17 Jan 2010, 22:04

...Aux dernières nouvelles, les gens ont encore le choix de décider de ce qu'ils veulent garder dans la sphère privé. Bensaïd a choisi consciemment de garder sa maladie pour lui alors, dans ce contexte, c'est tout à l'honneur de ses proches et camarades de rester discret sur le sujet. Ceci dit, ça ne devait pas être si caché que ça puisque même à Québec des camarades de la IVe confirment ce qu'Act Up avance [quoi que ce ne soit qu'une demi-vérité puisque c'est le cancer qui l'a finalement emporté].
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Re: Daniel Bensaïd est mort

Messagede Pïérô » 27 Jan 2010, 01:41

l'intervention de Mermet lors de l'hommage rendu à la mutualité :

Une girafe dans un champ de mulots. Voilà comment on peut représenter Daniel Bensaïd dans le paysage intellectuel d’aujourd’hui. Ce que je dis n’est pas très aimable pour les mulots, c’est vrai. Mais, déjà parmi ces mulots, vous avez reconnu BHL ou Finkielkraut ou Cohn Bendit, ... À chacun son mulot. Moi, c’est Télérama. À la mort de Daniel Bensaïd, Télérama a titré « Une pensée s’éteint ». Le lendemain sur leur site, ils ont rectifié, c’est devenu « Un penseur s’éteint ». Mais rassurez-vous, cher Télérama, le penseur et la pensée sont restés allumés. Vous avez pris vos rêves pour des réalités. Sachez-le, la lutte continue ! Ah, bien sûr, les vieux soixante-huitards en chaise roulante continueront longtemps encore à se battre à coup de canne à propos de Kronstadt et des amours de Frida et Léon dans la maison bleue accrochée à la colline.

Mais la lutte continue, elle se mobilise pour les Conti ou les Goodyear, elle lutte contre la privatisation de la Poste et contre la Pwofitassion, elle se bat pour ce qu’il appelait « l’éco-communisme ». Bensaïd voulait assurer la suite de l’histoire, il n’était pas du genre à mettre des enclumes dans les poches des enfants. Et pour ça, j’avoue que je me suis un peu servi de lui en l’invitant à la radio. Pour dire, voyez, notre génération c’est pas que des renégats, pas que des publicitaires libertaires, pas que des épaves social-démocrate...Pas que ceux qui ont propagé la théologie de l’impuissance et du renoncement et qui ont installé la peur au cœur même du système social. Ceux qui nous ont persuadé que nous ne pouvons rien sur notre devenir, et -encore mieux- qui nous ont fait croire que toutes les luttes ont été vaines, quand elles n’ont pas conduit au goulag.

C’est ça l’irrésistible dont parlait Bensaïd. Résister à l’irrésistible, c’est résister à cette résignation c’est résister à ce détachement cynique qui justifie les inégalités, l’appropriation privée, la sauvagerie des rapports sociaux. En fait Bensaïd n’avait jamais perdu la boussole de sa jeunesse. Le mot communisme par exemple. Il s’est cassé les reins à débarasser ce mot de toutes les casseroles pleines de gravats que l’histoire lui a accrochés dans le dos. Et Marx ? Marx revendiqué par Jacques Attali, Alain Minc et Joseph Staline...Comment débarrasser Marx de son manteau de plomb ? Bensaïd a passé sa vie à nous dire que c’est par là que se trouvent les outils, les leviers et les munitions pour tous ceux qui n’ont pas renoncé à faire le pari de l’émancipation humaine. Pour Bensaïd, cette émancipation n’est pas un pari, c’est une évidence.

Cette émancipation vient du bas. On ne fait pas le bonheur des peuples malgré eux. Même si on est du côté de l’opprimé, et surtout si on est du côté de l’opprimé...Il revenait souvent sur « l’auto émancipation » Sa boussole lui venait de ce bistrot toulousain où sa mère chantait « Le temps des cerises » et, où son père, dans le tiroir du comptoir, rangeait son étoile jaune, souvenir de Drancy. C’est de là que lui venait ce dur désir d’égalité. Sauf que l’égalité, nous ne la désirons qu’avec nos maîtres. Évidemment les maîtres et les dominants sont beaucoup moins enclins à l’égalité et au partage.

Il faut parfois leur tirer un peu l’oreille et même leur tirer un peu dessus. Car comme disait les Motivés « Il n’y a pas d’arrangement » Ou bien tu luttes contre les abus du capitalisme en disant « un autre capitalisme est possible « ou bien tu cherches les voies et les moyens pour le renverser... Non, la pensée n’est pas éteinte et le penseur non plus. Comme disait Bensaïd, « Au moins pour s’épargner la honte de ne pas avoir essayé »,

La lutte continue !


Daniel Mermet

.


Je remet là, pour une meilleure visibilité, le message de JPD, qu'il a posté dans le topic "NPA" :

En quelques jours de ce début de 2010 trois camarades du Nanterre de 1968 viennent de disparaître. Dans l’ordre Jean-Pierre Montagut, Michel Guillou, Daniel Bensaïd.

La seule tristesse ne m’aurait pas incité à écrire ces lignes si je n’avais pas vu dans ces disparitions (annoncées !) un symbole que la proximité des dates fait apparaître.
Ils étaient tellement représentatif de ce que fut le mouvement du 22 mars dans sa profondeur et sa diversité !
Ils représentent à eux trois ce que peut être la naissance d’un mouvement révolutionnaire alliant diversité, radicalité et non dogmatisme. Tout cela me paraît terriblement actuel.
Jean-Pierre Montagut, l’anarchiste, un des piliers du groupe de la faculté de Nanterre.
Daniel Bensaïd, le trotskyste, un des piliers de la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR).
L’anarchiste et le trotskyste, symboles du binôme qui constitua le fondement de la naissance du mouvement du 22 mars. Le même accent et la même verve du Sud-Ouest, des provinciaux montés à Paris pour les besoins de la cause et le plaisir de la subversion.
Michel Guillou, le prof radical et libertaire qui, avec quelques autres de ses collègues (très peu !) rejoignirent ce mouvement en lui donnant des allures qui dépassaient très largement le cadre groupusculaire. C’était l’époque où les combats idéologiques n’éradiquaient pas obligatoirement l’affectif… Ce fut sans doute une des clés de la réussite nanterroise.
Ils avaient raison de s’apprécier au-delà de leurs divergences.
Un prof pas entièrement prof, un trotskyste pas entièrement trotskyste, un anarchiste pas entièrement anarchiste, que demander de plus ?
Ce fait de n’être pas « entièrement », d’être des esprits critiques et caustiques, c’est ce qui leur a certainement permis de pas se renier. Aucun des trois ne s’est laissé prendre par les sirènes du pouvoir qui hurlaient si fort après 1968.

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Re: Daniel Bensaïd est mort

Messagede Pïérô » 01 Fév 2010, 14:54

la vidéo " hommage à Daniel BENSAïD ", avec ce côté, un peu lourd parfois, pub pour le parti :

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Nathalie Le Mel, figure de la Commune et "pétroleuse"

Messagede Pïérô » 18 Mar 2010, 18:52

.
18 mars 1871 : début de la Commune de Paris

Le site des amis de la commune de Paris : http://lacomune.perso.neuf.fr/pages/parent.html


Image



Nathalie Le Mel

Une grande figure de la Commune



Cette grande dame n’a pas écrit l’histoire de la Commune. Elle l’a faite ! Pas d’écriture de ses mémoires, pas de lettres, rien. Que sa signature parmi d’autres au bas des affiches de la Commune qui proclament comme nous le voyons sur la carte 2010 : «Nous voulons le travail pour en garder le profit, plus d’exploiteurs plus de maîtres». L’année 2010 est donc placée sous l’effigie de cette grande figure. Une très belle occasion de faire sortir de l’ombre ce personnage qui consacra toute sa vie à la défense du monde ouvrier.

Elle naquit à Brest en 1826. Les parents de Nathalie ont fait des sacrifices pour la doter d'un bon niveau d'instruction. Elle se marie en 1845 et l'on retrouve le couple Le Mel, libraires à Quimper.

Ils «montent» à Paris dix ans avant la Commune. Ils ont trois enfants. Elle travaille dans un atelier de reliure proche de la gare Montparnasse, quartier des Bretons, et se fait remarquer parce que, selon un rapport de police, «elle s’occupait de politique, lisait à haute voix les mauvais journaux et fréquentait assidûment les clubs». Elle est membre de l’Association internationale des travailleurs.

En 1865, le syndicat des relieurs créé par Varlin et Nathalie Le Mel réclame et obtient l’égalité de salaire entre les femmes et les hommes. Varlin propose la création d'un restaurant populaire communautaire la Marmite et choisit Nathalie pour diriger l'équipe. C’est un succès !

Sous la Commune, elle se fixe comme objectif d’organiser les femmes. Elle crée, le 11 avril 1871, avec Elisabeth Dmitrieff, l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés. Son programme reprend nombre de revendications : égalité des salaires entre hommes et femmes, droit au travail (organisation des ateliers réquisitionnés), reconnaissance de l’union libre, droit au divorce, etc.

Durant la Semaine sanglante elle tient, avec d’autres femmes, la barricade de la place Blanche.

Elle est arrêtée le 21 juin 1871 et condamnée à la déportation en enceinte fortifiée. Elle rentre enfin le 28 juin 1879. Le 8 novembre 1879, elle préside le banquet de reconstitution de la Chambre syndicale ouvrière de la reliure et travaille comme plieuse au journal de Rochefort l’Intransigeant. Lorsque, usée par cette vie de combat, elle quitte cet emploi, Rochefort lui sert une petite pension. Mais Rochefort verse dans le Boulangisme. Nathalie refuse alors cette allocation restant ainsi dans le plus total dénuement.

Aveugle, âgée de 90 ans, elle entre à l’hospice de Bicêtre et décède cinq ans plus tard, le 8 mai 1921, mois anniversaire du cinquantenaire de la Commune !

CLAUDINE REY


L’ouvrage Nathalie Le Mel, une communarde bretonne, révolutionnaire et féministe d’Eugène Kerbaul est en cours de réédition aux Editions du Temps des cerises.



On les disait pétroleuses
- texte sur Louise Michel, Nathalie Le Mel et toutes les « pétroleuses » de la Commune (fichier en .doc) :
http://www.mutsoc.be/NR/rdonlyres/E9B8F ... IONFPS.doc

Très interessant, comment ces femmes courageuses portées par leurs convictions émancipatrices se sont battues, mais ont dû aussi se faire une place dans un milieu marqué par le machisme, voire des "proudhonniens" antiféministes.
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Décès de Jaime Semprun

Messagede fabou » 13 Aoû 2010, 02:44

Sur le décès de Jaime Semprun

Jaime Semprun, né le 26 juillet 1947, est mort le 3 août 2010. Il avait soixante-trois ans.

Ses premiers ouvrages — La Guerre sociale au Portugal (1975), Précis de récupération (1976), La Nucléarisation du monde (L’Assommoir, 1980, rééd. 1986) — parurent aux éditions Champ Libre. Il collabora épisodiquement à la revue L’Assommoir (1977-1985).

En 1984, il prend l’initiative de fonder l’Encyclopédie des Nuisances, qui paraît en quinze fascicules jusqu’en 1992. En 1993, il lance les Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances (EdN), où il publie notamment des ouvrages de Baudouin de Bodinat, Theodore Kaczynski, Jean-Marc Mandosio et René Riesel, ainsi que des textes d’auteurs plus anciens, allant de Tchouang Tseu à George Orwell et Günther Anders (en coédition avec les éditions Ivrea pour ces deux derniers). Il y fait également paraître ses propres ouvrages : Dialogues sur l’achèvement des Temps modernes (1993), L’Abîme se repeuple (1997), Apologie pour l’insurrection algérienne (2001), Défense et illustration de la novlangue française (2005), Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable (2008, en collaboration avec René Riesel).

«Nous n’attendons rien d’une prétendue “volonté générale” […], ni d’une “conscience collective des intérêts universels de l’humanité” qui n’a à l’heure actuelle aucun moyen de se former, sans parler de se mettre en pratique. Nous nous adressons donc à des individus d’ores et déjà réfractaires au collectivisme croissant de la société de masse, et qui n’excluraient pas par principe de s’associer pour lutter contre cette sursocialisation. Beaucoup mieux selon nous que si nous en perpétuions ostensiblement la rhétorique ou la mécanique conceptuelle, nous pensons par là être fidèles à ce qu’il y eut de plus véridique dans la critique sociale qui nous a pour notre part formés, il y a déjà quarante ans.» (Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, p. 11.)

«Ainsi ne s’est-il jamais cru meilleur que les combats de son temps, et a-t-il su y participer pour les rendre meilleurs : il est donc forcément très mal vu des impuissants, des moralistes et des esthètes.» (L’Abîme se repeuple, p. 17.)

Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 9 août 2010.


Que ce soit sur le système marchand ou sur la société industrielle, les écrits de Jaime Semprun resteront !
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Re: Décès de Jaime Semprun

Messagede luco » 14 Aoû 2010, 14:56

Beaucoup mieux selon nous que si nous en perpétuions ostensiblement la rhétorique ou la mécanique conceptuelle, nous pensons par là être fidèles à ce qu’il y eut de plus véridique dans la critique sociale qui nous a pour notre part formés, il y a déjà quarante ans


La seule chose à laquelle Semprun et l'EDN ont été fidèles, c'est à la réthorique du négatif initiée par Debord et les situs (et ce, malgré le schisme entre les premiers et les derniers survenu au mitan des années 80).

Une critique radicale du monde tel qu'il va, mais une critique tournant sur elle-même, incapable de produire du sens politique en dehors d'une stratégie conseilliste mythifiée.

Nous nous adressons donc à des individus d’ores et déjà réfractaires au collectivisme croissant de la société de masse, et qui n’excluraient pas par principe de s’associer pour lutter contre cette sursocialisation.


Une position proprement "réactionnaire" donc (sans jugement péjoratif de ma part). Si l'ennemi est la "sursocialisation", il est commun à toute société mondialisée et industrialisée, qu'elle soit socialiste ou capitaliste.

Si l'ennemi est la sursocialisation, alors on ne peut qu'espérer parvenir à revenir à un stade pré-industriel, mais aussi une société sans institutions internationales, sans sécurité sociale (sursocialisation qui "oblige" à des devoirs dontr celui de travailler un certain quotas d'heures par exemple), sans système de santé coordonné... Une sorte de communalisme vaguement fédéré. mais même comme ça, je vois mal un rené Riesel respecter une décision majoritaire même communale :-).

C'était d'ailleurs une position assumée de l'EDN, moins de sécurité pour plus de liberté. Et revenir à une économie de subsistance (positions partagée de plus en plus par Offensive Libertaire et sociale).

C'est une option. Et en effet rien ne semble plus effrayant que les sociétés sursocialisées vers lesquelles nous nous dirigeont dans leur incarnation libérale mondialisée ou par le passé, les régimes totalitaires "communistes".

Mais je ne suis pas sûr que tous ceux qui aiment les écrits de l'EDN comprennent réellement jusqu'au bout ce que signifie cette orientation "anti-industrielle" (orientation/couteau sans lame, ni manche et refusant d'en avoir).
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