Histoire de l'anarchisme au Québec

Re: Histoire de l'anarchisme au Québec

Messagede Pïérô » 03 Sep 2017, 03:56

Sur les traces de l'anarchisme au Québec: une tendance diffuse (1910-1920)

À l'opposé des courants politiques sociaux-démocrates ou marxistes-léninistes, les idées anarchistes ont complètement été ignorées par les historiens québécois. Pourtant, cette tradition révolutionnaire a traversé le vingtième siècle et demeure à ce jour l'une des plus dynamiques qui soit. Dans le troisième d'une série d'articles, nous essaierons de mieux faire connaître certains moments, certains groupes qui ont permis aux idées et à la pratique révilutionnaire anarchiste et libertaire de prendre racine au Québec entre 1910 et 1920.

L'avant-guerre

Avant que n'éclate le premier conflit mondial, le mouvement révolutionnaire au Québec est largement dominé par le Parti Socialiste du Canada. Le principal porte­-parole de ce groupe, le sténographe Albert Saint-Martin, est un marxiste anti-autoritaire bien connu du grand public. Ses idées se rap­prochent à l'occasion des thèses libertaires, tout comme certaines des revendications du PSC, comme en témoigne le programme du parti en 1911 : « 1. Abolir la propriété privée des moyens de se procurer la nourriture, les vêtements et le logement. 2. Rendre propriétés collectives le sol, les chemins de fer, les services publics, les usines, les mines et les inventions. 3. Assurer la gestion et l'organi­sation démocratique de l'industrie par le peu­ple, pour le peuple. 4. Produire les nécessités de la vie pour leur usage plutôt que pour le profit. 5. Voir à ce que chacun possède le droit de travailler et de gagner sa vie. 6. Voir à ce que personne, à l'exception des enfants et des malades, ne puissent vivre aux dépends des autres » 1. Si les pratiques quo­tidiennes du PSC s'éloignent très souvent de l'anarchisme, celles de Saint-Martin sont net­tement plus originales. En 1910, Saint­-Martin fait partie d'un groupe qui décide d'a­cheter des terres agricoles au Lac des Écorces, non-loin de Mont-Laurier. Avec quelques immigrants français, il s'y établira pendant la guerre, fondant un « milieu libre » en pleine campagne québécoise sous la forme d'une ferme collective autogérée.

Au même moment, quelques cercles lib­ertaires sont actifs à Montréal. L'un d'eux est en lien avec l'anarchiste-individualiste français Émile Armand, l'éditeur de la revue l'En Dehors. Dans leur correspondance, datée de 1914, voici comment ils décrivent Saint­-Martin et leurs rapports avec lui : « À Montréal, nous sommes un demi-quarteron d'Européens encore un peu fougueux et idéalistes, nous nous chamaillons avec les socialos d'ici. Leur chef est un canadien du nom de St-Martin, sténographe à la cour. C'est un homme actif et courageux qui a conquis le droit à la parole sur les places et fait beaucoup de propagande. Mais il est obtus sur bien des questions, C'est un causeur à la canadienne des plus amusants, se mettant ou étant à la portée de la mentalité d'ici. Pas de question intellectuelle, tout est réduit à la tyrannie économique » 2.

Les « questions intellectuelles » dont parle l'auteur de cette lettre semblent occuper une place centrale dans les activités des libertaires montréalais. En 1910, le journal catholique intégriste La Vérité signale la fon­dation un an plus tôt du cercle de libre pen sée Alpha Omega, formé écrit-il, de « socialistes à allures d'anarchistes, de révolutionnaires et de toute une bande de sectaires enragés ». Il a été créé le 5 février 1909 par des membres de la loge l'Émancipation. Sa bibliothèque, qui sera enrichie au fil des ans, contient bon nombre de livres d'auteurs libertaires. Outre Élisée Reclus, on retrouve des oeuvres d'Octave Mirbeau, Jean-Marie Guyau et Jean Richepin. Plusieurs des membres du cercle s'expriment dans les pages d'un hebdo­madaire montréalais, le journal Le Pays. Semaine après semaine, ses pages débordent de critiques à l'égard du clergé et des élites qui soutiennent son emprise sur la popula­tion. Le Pays prend publiquement la défense de Francisco Ferrer, le pédagogue anarchiste espagnol fusillé par les forces réactionnaires à l'issue d'une insurrection avortée à Barcelone.

Deux ans plus tard, suite à une cabale montée par l'église contre ses membres, le cercle Alpha Omega est officiellement dissous. En fait, cette disparition est de courte durée ; la même année, on assiste à la création de l'Institut du Canada. Celui-ci a pour objectif l'avancement de la libre-pensée, de l'humanisme radical et de la solidarité humaine par la diffusion d'idées rationalistes et égalitaires. Dans le contexte québécois, celles-ci ont un contenu assez radical! Toutefois, ni le cercle Alpha Omega, ni l'Institut du Canada ne for­ment des groupes spécifiquement anar­chistes : on retrouve en leur sein plusieurs tendances politiques assez contradictoires, souvent plus libérales que libertaires.

Des anarchistes suivent à la même époque une trajectoire similaire. Dans la communauté juive, le système éducatif est entièrement contrôlé par un courant politique qui progressivement arrive à marginaliser tous les autres : les travaillistes-sionistes du Poale Zion. L'enseignement transmis n'est donc pas exempt de contenu religieux. Insatisfait-es, des anarchistes décident de créer une école alternative. Ainsi va naître la première « Ratsyonale Shul » ou école ratio­naliste à Montréal. Entièrement laïc, ce projet d'éducation populaire fonctionnera comme une école du dimanche et accueillera plusieurs dizaines d'enfants de la communauté Juive 3.

Un plaidoyer anti­capitaliste

Les idées anarchistes s'expriment de nombreuses autres façons. Le 9 novem­bre 1913, paraît à Montréal une brochure de propagande socialiste intitulée « Cherté de la vie et problèmes économiques et sociaux ». Elle est signée par « Jean Valjean II ». Sur 43 pages, l'auteur critique avec beaucoup de lucidité le système capitaliste et la morale chrétienne en s'appuyant sur de nombreux concepts développés par des auteurs anarchistes, notamment Kropotkine. Le texte, qui se ter­mine par un véritable réquisitoire contre les illusions réformistes, libérales et catholiques, peut être considéré à juste titre comme le plus ancien texte libertaire francophone disponible à ce jour au Québec :

L'impuissance du capitalisme apparaît tous les jours avec plus d'évidence. Pour le maintenir debout on a essayé tous les systèmes d'administration, de banques d'assurances, d'arbitrage, toutes les formes d'associ­ations, ouvrières, patronales, de secours, de protection, tous les tarifs douaniers; l'Angleterre a eu le libre-échange absolu, les États-Unis, la protection à outrance, avec des résultats identiques : richesse excessive, pauvreté et misère; Léon XIII, il y a plus de vingt ans, dans Rerum Novarum, a offert son remède au monde: la pratique des vertus chrétiennes, la charité et la prière; les vol­umes de lois, de statuts et de règlements se succèdent sans fin, réprimant, prohibant, punissant, favorisant tantôt une classe, un groupe, une région, tantôt un autre: on étaie ici, on replâtre là, on bouche des trous et on ouvre des issues; on abandonne une idée et on la reprend; on change de gouvernements, d'hommes, de politique; mais, en dépit de tous ces laborieux efforts, le conflit s'ac­centue, les haines s'amoncellent, la guerre entre le capital et le travail est permanente, l'exploitation de l'homme par l'homme est plus intense et plus féroce; la cruauté, la barbarie et la stupidité de notre système économique éclatent avec plus de force [...]. N'est-il pas assez clair aujourd'hui que cet édifice est bâti sur une mauvaise base, et que tous les replâtrages et les badigeonnages qu'on lui fait subir ne peu­vent arrêter le travail de destruction qui se fait au fond? Le principe fondamen­tal de notre système est le profit et l'exploitation; c'est un principe d'égoïsme, de haine et de mort. Il faut lui substituer le principe de la coopération et de l'entr'aide, principe fécond et bienfaisant, qui est la cause et la source de tout ce qui arrive de bien et de bon dans le monde. 4

Guerre à la guerre

Dans sa brochure, Jean Valjean II s'at­taque également aux guerres impérialistes et au sacro-saint patriotisme qui envoie les tra­vailleurs au front pour défendre les intérêts des capitalistes de leurs pays respectifs. « Toutes les guerres, écrit-il, ne sont que le meurtre et le brigandage organisés sur une grande échelle » 4. L'année suivante, la pre­mière guerre mondiale éclate en Europe: le Canada participera activement à cette effroyable boucherie en envoy­ant plus de 400 000 hommes sur les champs de batailles. 60 000 d'entre eux mourront pendant ce conflit. La propa­gande militaire canadienne frappera toutefois un mur au Québec. Les fran­cophones, dans leur immense majorité, s'opposent farouche­ment à l 'enrôlement obligatoire dans les forces armées. A l'occasion, leur colère s'ex­prime avec violence, créant un climat de ten­sion particulièrement intense aux quatre coins de la province. A Montréal, en 1917, des dynamiteros font sauter la résidence d'un farouche partisan de la conscription tandis qu'à travers le Québec, des manifestations anti-impérialistes ponctuent les dernières années de la guerre.

A la fin mars 1918, la ville de Québec est secouée par une violente émeute qui oppose pendant quatre jours et trois nuits des milliers d'anti-conscriptionnistes aux autorités civiles, religieuses et militaires. Suite à l'ar­restation par la police d'un jeune conscrit (Joseph Mercier), des manifestants brûlent les bureau de la Royal Canadian Mounted Police et de deux journaux pro-enrôlement. Après une nuit « orageuse », les émeutiers investissent les bureaux d'inscription mili­taire et brûlent les documents qu'ils trouvent sur place. Malgré l'arrivée d'un bataillon venu de Toronto, la population n'en démord pas, préférant s'armer pour faire tàce à la cav­alerie qui charge sur elle. C'est à grand ren­fort de mitrailleuses que se réglera le soulèvement populaire, faisant 4 morts, 75 blessés (dont 35 militaires) et une soixan­taine d'arrestations. Au total, plus de 1 200 soldats prirent part à la contre-insurrection, faisant de cette opération militaire la troisième plus importante sur le sol québé­cois après la crise d'Oka et celle d'Octobre '70.

Un syndicalisme de combat

L'après-guerre est marquée par une rad­icalisation croissante des revendications de la classe ouvrière partout au Canada. La crise de la conscription, que nous venons d'évoquer, a con­tribué à discréditer non seule­ment le gouverne­ment canadien, mais également les directions syn­dicales empêtrées dans leurs propres contradictions face à la guerre. Cette insatisfac­tion mènera des milliers de tra­vailleurs-euses à remettre en cause les fondements mêmes du système capitaliste et du syndicalisme d'af­faire pratiqué notamment par le Conseil des Métiers et du Travail du Canada (CMTC). La révolution d'octobre en Russie donne de l'e­spoir à des milliers de travailleurs québécois et canadiens. De plus en plus de militantes et de militants songent à la création d'une organisation syndicale plus combative regroupant tous les travailleurs-euses sur une base industrielle. Ce désir est d'autant plus urgent que le gouvernement canadien interdit, le 30 septembre 1918, 17 organisations syndicales et politiques, au nombre desquelles figure l'IWW (Industrial Workers of the World, le plus important syndicat révolutionnaire), la « Russian Workers Union » (syndicat anar­chiste regroupant 10 000 ouvriers-ouvrières au Canada et aux États-Unis) et tout autre groupe se présentant comme « anarchiste » ou « socialiste ». Cette vague de répression inter­vient au moment même où deux contingents de soldats canadiens débarquent en Russie pour venir en aide aux forces contre-révolu­tionnaires. La lutte contre le « poison bolchévique et anarchiste » est bel et bien devenue une priorité nationale!

Toutes ces mesures ne parviennent pas à freiner l'élan du mouvement ouvrier révolutionnaire. Réunis à Calgary les 13 et 14 mars 1919, plusieurs centaines de délégués décident de tenir un référendum pan-canadien pour créer une nouvelle organisation syndi­cale: la One Big Union (OBU). Le préambule de l'organisation est cependant adopté par les personnes présentes. Il ressemble à s'y méprendre à celui de l'IWW, bien qu'il s'agisse d'organisations distinctes et parfois concurrentes sur le terrain. Tout comme l'IWW, l'OBU inscrit dans sa constitution le caractère permanent de la lutte des classes et son intention de renverser le système capital­iste à travers la ré-appropriation des moyens de production par la classe ouvrière.

Le 1er mai 1919, la manifestation com­mémorant la fête internationale des travailleurs-euses est un franc succès à Montréal. Parmi les5000 manifestant-es (dont plus de 2000 sans-emplois), on voit apparaître de nombreuses pancartes récla­mant « Une seule union ». Deux semaines plus tard, l'un des plus importants conflits politiques de la décénnie éclate à Winnipeg. Une grève générale secoue la capitale manitobaine du 15 mai au 1er juillet. Pendant six semaines, les travailleur-euses prennent littéralement le contrôle de la ville, de l'approvisionnement en nourriture jusqu'à la sécurité publique. Si l'OBU n'est pas à l'origine de ce gigantesque débrayage, ses militant-es l'ont fortement appuyé pendant toute sa durée.

La grève générale de Winnipeg a des échos au Québec, entraînant une vague de débrayages spontanés de 1919 à 1920. À Montréal, de mai à juillet 1919, 22 000 travailleurs-euses firent la grève, essentiellement dans l'industrie lourde et les chantiers navals. Les directions syndicales sont dépassées par leur base, les travailleurs-euses formant des Comités de grève autonomes pour diriger la lutte. Deux syndicats affiliés au Conseil des Métiers et du Travail du Canada, le syndicat des machinistes et celui des ingénieurs, vont même jusqu'à proposer la tenue d'une grève générale en solidarité avec les insurgés de Winnipeg. Seuls les ouvriers de la Canadian Vickers emboîteront le pas. Malgré l'échec de cette stratégie, les deux syndicats inviteront à Montréal le leader ouvrier manitobain R.J. Johns lors d'un grand rassemblement à la fin du mois de mai. La direction canadienne et américaine des unions internationales est inquiète de tout ce « désordre » ; elle y voit le signe de « comportements anarchiques qui risquent de compromettre l'existence même du syndicalisme » 5.

Malgré l'échec de la grève de Winnipeg et un certain nombre de défaites à Montréal, l'OBU réussit une modeste percée au Québec dans certains secteurs d'activité industrielle (tanneries, transports, bois d'oeu­vre, etc.).

Au cours de l'été 1919, un conseil indus­triel de l'OBU est créé à Montréal malgré les efforts du tout-puissant Conseil des Métiers et du Travail de Montréal (trade-unioniste) et du Parti Ouvrier (travailliste) pour contre­carrer ses efforts. Bien qu'affiliée au CMTC, l'Union des machinistes, représentée par le wobblie 6 Jack Kerrigan, participera tout de même à ses activités. En 1920, l'OBU compte deux sections à Montréal, la « General Workers Unit of Montreal » et la « Metal Trades Unit », regroupant cha­cune plus de cinq cents membres. Ses principaux bastions se situent dans les usines du Canadien National et dans les shops Angus, où les ouvriers votent en masse pour l'adhésion à la One Big Union.

L'OBU publie également un journal d'agitation bilingue (Le Travailleur/The Worker) destiné principalement aux tra­vailleurs forestiers du Québec et de l'Ontario. Le contenu du bulletin biheb­domadaire de « l'Union industrielle des campeurs et des producteurs de bois de la Grande Union » nous permet de voir l'étendue du travail d'éducation syndi­cale et politique réalisé par l'OBU. Des rap­ports sur l'insalubrité des camps de travail côtoient les nouvelles venant de Russie et les appels à la révolution sociale ou à l'unité ouvrière : « Il faut (...) que les travailleurs de l'Amérique préparent immédiatement leur propre affranchissement. Par quels moyens? En se groupant dans l'union industrielle, basée sur la lutte de classe. Il faut bien se pénétrer de l'idée qu'il existe une lutte à mort entre le capital et le travail. On n'associe pas le loup et l'agneau, l'exploiteur et l'exploité, le voleur et le volé. L'émancipation des travailleurs sera l'oeuvre des travailleurs eux­-mêmes et d'eux seuls. Les ouvriers ne doivent jamais oublier cela » 7

Mis à part ces quelques faits d'armes, les activités de l'OBU au Québec n'auront pas le succès escompté. Peu à peu, les syndicats de métiers reprennent le terrain perdu et l'OBU perd pied au Québec . Néanmoins, l'organisa­tion revendique au mois de janvier 1920 près de 50 000 membres à travers le Canada, le plus haut niveau de toute son histoire.

Conclusion

Comme nous venons de le voir, les idées anarchistes ont connu un développement plutôt erratique par rapport à la période 1900-1910. Entre les libre-penseurs du Cercle Alpha Oméga et les lutte-de-clas­sistes de la One Big Union, il existe un fossé difficile à combler. La révolution d'octobre accentuera la division entre les idées anar­chistes et les révolutionnaires actifs au sein du mouvement ouvrier. Nombreux seront les syndicalistes révolutionnaires à rejoindre les rangs des partis communistes. Ainsi, bon nombre de militants anarcho-communistes, membres de la Russian Workers Union, feront partie de la première mouture du Parti Communiste canadien, créé en 1919. Proches des conseillistes alle­mands et hollandais, les membres du « Provisional Council of Workers and Soldiers Deputies » (Le nom d'emprunt du Parti Communiste) seront pourchassés par le gouvernement canadien avant d'être condamnés par les tenants de l'orthodoxie léniniste 8.

D'autres anarchistes refuseront de franchir le pont. Celles et ceux qui res­teront « fidèles à l'esprit libertaire se retrouvent majoritairement dans le courant anarchiste-individualiste. Ces derniers se préoccuperont davantage de la lutte anticléricale que des conflits entre les classes sociales, comme nous le verrons dans les prochains numéros. Heureusement, quelques transfuges québécois du Parti Communiste (pensons à Albert Saint­ Martin) et des anarchistes de passage à Montréal (la militante Emma Goldman et la syndicaliste Rose Pessota) donneront un sec­ond souffle aux idées socialistes libertaires.

Michel Nestor

1. Larivière, Claude, Albert Saint-Martin, mili­tant d'avant-garde (1865-1947), Éditions coopératives Albert Saint-Martin, Laval, 1979, p.108
2. Lettre de Émile Toupin à Émile Armand, Montréal, 1914. Source : Institut français d'his­toire sociale.
3. À ce sujet, voir : Belkin, Simon, 1999 (1956). Le mouvement ouvrier juif au Canada, 1904-1920, Éditions du Septentrion, Sillery, 388 p.
4. a. b. Groupe de chercheurs de l'Université du Québec à Montréal sur l'histoire des travailleurs québécois, L'action politique des ouvriers québé­cois (fin du XIXe siècle à 1919), Presses de l'Université du Québec, Montréal, 1976, pp. 125-134
5. Rouillard, Jacques, Histoire du syndicalisme québécois, Éditions du Boréal, Montréal, 1989, pp. 142-147
6. Surnom donné aux membres de l'IWW.
7. Anonyme, La lutte sociale, Le Travailleur­-The Worker, 1er juin 1920, Montréal
8. À ce sujet, voir : Angus, Ian, Canadian Bolshevicks, Vanguard Publications, Montréal, 1981, 404 p.


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Re: Histoire de l'anarchisme au Québec

Messagede Pïérô » 03 Sep 2017, 04:09

Sur les traces de l’anarchisme au Québec: les années ’20 et ’30

Dans l’un de ses livres sur l’histoire du mouvement socialiste au Québec, le dissident communiste Henri Gagnon décrit en ces termes le paysage politique des années ’20 et ’30 : «Au cours de cette période, il existait à Montréal plusieurs groupes, appartenant à différentes écoles de pensée socialistes. Il y avait des anarchistes, des libres penseurs et des anticléricaux, mais aucun de ces groupements n’avaient de structure, qui leur aurait permis de conduire un combat quelconque. Leurs activités se résumeront en des palabres au restaurant North Eastern, au Carré Viger, au Parc Lafontaine et d’autres endroits publics. L’Histoire nous a laissé peu de ces groupes, qui s’efforçaient de transformer le monde par la parole et l’éducation, ce qu’ils croyaient être la clef du progrès ».1

Malgré leur petit nombre, les libertaires consacrent effectivement beaucoup d’énergie à la propagande et à l’éducation populaire. Toutefois, leur implication sociale dépasse largement le seul champ des idées. En fait, les libertaires furent partie prenante des principaux combats qui agitèrent la société québécoise dans l’entre-deux guerre, à commencer par la lutte des sans-emplois au cours de la grande crise économique des années ’30.

Un contexte difficile

L’échec relatif de la grève générale de Winnipeg et le triomphe de la révolution d’octobre en Russie draine de nombreux-euses militantEs révolutionnaires vers le Worker’s Party, l’ancêtre du Parti Communiste. Créé en 1922, le Worker’s Party cherche à marginaliser par tous les moyens le courant syndicaliste révolutionnaire incarné par la One Big Union (OBU). Après avoir compté plus de 50 000 membres au début des années ’20, ce syndicat pan-canadien ne cesse de perdre des plumes. Au Québec, l’Union industrielle des campeurs et producteurs de bois quitte la One Big Union. Certains persistent tout de même sur la voie du syndicalisme révolutionnaire et de l’autonomie ouvrière. En 1925 et 1926, deux unités de l’OBU sont en activité à Montréal. L’une regroupe des travailleurs francophones de différentes professions. L’autre est formée de métallurgistes des ateliers Angus, situés dans l’est de Montréal. Les « shops » Angus sont depuis le début du siècle l’un des principaux bastions du syndicalisme révolutionnaire à Montréal. En 1927, la One Big Union fait quelques gains, notamment auprès des travailleurs de la Montreal Heat and Light Company qui changent leur affiliation syndicale en passant de l’AFL (American Federation of Labor) à l’OBU. Des ouvriers des chemins de fer du Canadien National, des emballeurs montréalais et des mineurs de Rouyn se joignent également à la One Big Union, ce qui porte à quatre le nombre d’unités actives au Québec. Ce sont les derniers soubresauts de ce syndicat dans la province. Après cette date, on perd la trace de l’OBU à Montréal comme à Rouyn. Tout porte à croire que la One Big Union au Québec n’a pas survécu à la crise économique des années ’30, ni aux attaques répétées de la police et des léninistes contre ses activités.

Un vent de dissidence

Si le Worker’s Party s’implante au Québec dès 1922, cette formation politique connaît rapidement des défections. C’est le cas d’Albert Saint-Martin (1865-1947), l’une des figures de proue du mouvement socialiste au Québec. En 1923, St-Martin tente sans succès de faire reconnaître par l’Internationale Communiste un Parti communiste autonome au Canada-français. Devant l’échec de sa démarche (Moscou ne reconnaissant pas aux francophones le droit d’association à l’extérieur du PC canadien), il rompt avec la majorité bolchévique du Worker’s Party et fonde en 1925 l’Université ouvrière. Pendant plus de dix ans, l’Université ouvrière servira de base de repli pour les anarchistes et les révolutionnaires non-inféodés au Parti Communiste. Elle fonctionne comme un forum public hebdomadaire où chacunE peut prononcer une conférence ou intervenir dans le débat qui suit. L’Université ouvrière compte également une bibliothèque ouverte aux membres, moyennant une contribution (à vie) de 1$. Le syndicaliste montréalais Kent Rowley garde ce souvenir: « des centaines de travailleurs venaient écouter des dénonciations les plus virulentes de l’Église et de la classe capitaliste en fumant leur pipe. En montant l’escalier qui menait à la salle, on passait sous un grand tableau représentant Jesus-Christ avec un couteau dégouliant de sang d’un travailleur qu’il venait de poignarder. Et les milliers de travailleurs canadiens-français saluaient cette image en passant. »2

Saint-Martin n’est pas seul dans cette aventure. On retrouve à ses côtés Gaston Pilon, un libre-penseur anticlérical prônant l’amour libre, mais aussi Paul Faure, un militant anarchiste arrivé de France quelques années auparavant. La correspondance de Faure avec l’anarchiste individualiste Émile Armand nous fournit quelques indications sur l’état d’esprit qui règne à l’Université ouvrière. « [c était] un groupement où socialistes, libres-penseurs, communistes, anarchistes se retrouvaient et souvent s’enguirlandaient ». Paul Faure est un personnage-clé dans l’histoire des idées anarchistes au Québec. Pendant plus de 30 ans, il distribue de la littérature libertaire qu’il importe directement de France. Qu’il s’agisse des oeuvres d’auteurs « classiques » comme Proudhon, Tolstoi ou Reclus, de brochures sur la question de l’amour libre et de l’anti-cléricalisme, Faure se dépense sans compter pour faire connaître aux francophones les idées libertaires. Le « best-seller » anarchiste à Montréal dans les années ’20 est sans doute Les 12 preuves de l’inexistence de Dieu écrit par Sébastien Faure. Albert Saint-Martin adapte le contenu de cette brochure pour en faire une conférence qui marquera bien des esprits... y compris celui du clergé, qui voit d’un oeil de plus en plus méfiant les activités de l’Université ouvrière.

La relative bonne entente entre anarchistes et communistes ne durera pas longtemps. Deux ans après sa fondation, un groupe de jeunes communistes tente de liquider l’Université ouvrière. On lui reproche son indépendance vis-à-vis la ligne défendue par le Parti Communiste. Saint-Martin s’oppose vigoureusement à cette démarche, lui qui a développé au fil du temps des positions anti-bolchéviques. Aux yeux de Tim Buck, leader du Parti Communiste, Saint-Martin est un « nationaliste », un « anarcho-communiste ». On finit par trancher la poire en deux : les communistes membres de l’Université ouvrière fonderont une cellule bien à eux, laissant la voie libre aux efforts de Saint-Martin, de Pilon et des anarchistes.

Emma Goldman à Montréal

Pendant que les libertaires francophones s’activent autour de l’Université ouvrière, une militante anarchiste bien connue revient au Québec après plus de quinze ans d’absence. Il s’agit évidemment d’Emma Goldman (1869-1939). Arrivée au port de Québec le 15 octobre 1926, elle se dirige rapidement vers Montréal. À la fin du mois, Goldman commence une série de conférences publiques. Elle fait une présentation en anglais devant un auditoire de 700 personnes réunies au His Majesty’s Theatre sur la crise politique en Russie. Au cours de cette conférence, elle pourfend l’autoritarisme des bolcheviks et le conservatisme prévalant dans les pays capitalistes, tout en présentant l’anarchisme comme une alternative politique à ces deux systèmes liberticides. Goldman poursuit ce travail tout au long du mois de novembre. Elle s’adresse la plupart du temps en yiddish à ses auditoires, qu’elle juge trop petits. En fait, Goldman est déçue par l’état de désorganisation qui règne dans le milieu anarchiste montréalais. Elle ne parvient pas à créer de véritables contacts avec des anglophones. Quand aux francophones, ils semblent vivre sur une autre planète. Tout au long de son séjour, Goldman essuie les critiques du Parti Communiste qui n’hésite pas à la dénoncer publiquement ou à organiser des événements pour lui nuire. Il est vrai que l’objectif de Goldman est de lever des fonds pour soutenir les prisonniers politiques en Russie! Elle parvient d’ailleurs à ramasser plusieurs centaines de dollars en six semaines, plus que pendant deux ans à Londres. Mais à ses yeux, le résultat le plus encourageant de ce séjour à Montréal demeure la création d’un comité de lutte pour les prisonniers politiques, la Women’s Relief Society for the Political Prisoners in Russia, formé de militantes d’origine juive. Arrêtons-nous quelques instants sur l’une d’entre elles, Lena Slakman.

Lena Slakman (née Lena Hendler) est née à Vilna (Lithuanie) en décembre 1872. Après avoir immigré à New-York en 1897, elle s’établit à Montréal en 1901 avec son mari, Louis Slakman, qui travaille dans une manufacture de vêtement pour dame. Elle s’implique rapidement dans le mouvement anarchiste juif montréalais. Jusqu’en 1937, l’appartement des Slakman, situé au 150 ave. Prudhomme, héberge les anarchistes de passage en ville, comme Rudolf Rocker, Alexander Berkman ou Emma Goldman. Lena Slakman retourne vivre à New-York en 1938. Elle demeurera une anarchiste et une socialiste jusqu’à sa mort en 1975, à l’âge de 102 ans.3

En 1928, la Women’s Relief Society invite de nouveau Emma Goldman pour une autre série de conférences. Elle prononce trois allocutions, dont l’une sur le contrôle des naissances. Grâce à ces présentations et aux autres activités organisées par le comité tout au long de l’année, la Women’s Relief Society recueillera plus de 500$ pour venir en aide aux prisonniers politiques anarchistes de Russie.

Mais il n’y a pas qu’en Russie qu’on emprisonne et qu’on tue des anarchistes. C’est aussi le cas aux États-Unis, où l’on vient d’exécuter Nicolas Sacco et Bartolomeo Vanzetti. Ces deux anarchistes d’origine italienne sont condamnés à mort suite à l’assassinat de deux convoyeurs de fonds, crime qu’ils n’ont pas commis. Lors de la fête internationale des travailleurs-euses le 1er mai 1928, Saint-Martin prend la parole au nom d’un nouveau groupe qui fera bientôt parler de lui, le mouvement Spartakus. Il rappelle à la foule la mémoire de ces martyrs de la cause prolétarienne, qui ont cru jusqu’à la fin en leur idéal de liberté.

Les libertaires face à la crise

Après avoir publié en 1913 une brochure anti-militariste aux forts accents libertaires, Jean Valjean persiste et signe. Il sort en 1922 un deuxième pamphlet (La crise) s’adressant aux chômeurs. Il s’agit de la transcription d’une conférence prononcée devant les membres de la « Ligue » des Sans-Travail. Cette brochure de 32 pages est tirée à plus de 4000 copies. D’entrée de jeu, Valjean précise sa perspective politique : « mes idées ne sont pas celles de tout le monde, quelques-uns en seront peut-être scandalisés, mais j’estime que toute opinion de bonne foi a le droit de s’exprimer. Les opinions libres sont rares, je puis vous assurer que les miennes possèdent au moins cette qualité. Je ne suis inféodé à aucun parti, je ne suis dominé par aucun intérêt et je plaide une cause pour laquelle personne ne paie ». Son plaidoyer aux chômeurs commence par une dénonciation en règle du système capitaliste: « La seule harmonie entre le capital et le travail est celle qui existe entre le loup et l’agneau, entre la poule et le renard. Le capital est un animal féroce, sans coeur ni âme, qui n’est ni carnivore ni herbivore, mais « travaillivore »; il ne connaît rien d’autre que son appétit vorace ». L’analyse de Valjean n’est pas différente de celle des anarchistes aujourd’hui: « le capitalisme est une agglomération d’exploitations qui s’enchaînent et se tiennent. (...) L’harmonie entre le Capital et le travail est une utopie, un non sens, et ceux qui la prêchent sont ou des niais ou des fourbes ».

Il poursuit sa charge en dénonçant la mascarade idéologique de la société marchande : « toutes les façades, tous les mottos, toutes les déclarations de principes ne sont-ils pas des masques et des hypocrisies? Souveraineté du peuple – Égalité devant la loi – Dévouement aux intérêts publics – Les intelligents électeurs – Les biens aimés soldats – La reconnaissance de la patrie – Nos chers lecteurs – Nos bons clients – Notre unique souci de servir le public, de plaire à notre clientèle – Le prospectus du financier, l’éloquence de l’avocat, le sourire du commis, la poignée de main du marchand, le clin-d’oeil de la cocotte, et toutes les protestations, les courbettes et les grimaces dont s’agrémente la transaction des affaires publiques ou privées ne sont que des blagues conventionnelles qui ne trompent plus que les badauds; sous ce vernis, usé et sali, pas loin de la surface, on trouve partout la même réalité : le désir et la volonté d’exploiter les autres ». Valjean pourfend ensuite les chefs de toutes sortes (leaders unionistes, politiciens et curés) qui proposent de fausses solutions aux maux qui affligent les sans-emplois : « ceux qui promettent aux travailleurs la meilleure part dans l’autre monde sont ceux-là même qui la prennent ici en toute occasion. Ils n’ont jamais fait un mauvais marché avec les travailleurs, c’est même pour cela qu’ils sont riches et que vous êtes pauvres. (...) Si ce ne sont pas les maîtres eux-mêmes, ce sont leurs porte-paroles, les plus ardents défenseurs du statu-quo, de la propriété capitaliste et du salariat, de la richesse et de la pauvreté ».

Après avoir insisté sur les rouages du système actuel (« Il n’est pas défendu de voler, il est défendu de voler contrairement aux règles ») et dénoncé la supposée liberté garantie à tous (« Notre liberté est un mythe, nos désirs sont des rêves »), Valjean termine sa présentation sur une note combative, qui annonce le changement à venir : « Je conclus en disant que l’état de marasme, de dépression et de paralysie où nous sommes, qui n’est pas une crise passagère, mais un état permanent, ne pourra être changé qu’en sortant des voies qui nous y ont conduits. Il faut briser les cadres qui se sont constitués, qui maintiennent une moitié de l’humanité perpétuellement enfermée dans les cités comme des troupeaux dans des bergeries trop étroites, et l’autre moitié éparpillés dans des espaces immenses, sur des territoire à peine cultivés. (...) Pour cela, il faut décentraliser et réorganiser la vie économique et sociale. Il faut créer des établissements mixtes, à la fois industriels et agricoles, pouvant vivre de leurs propres ressources, ou presque (...). Et pour cela, il faut abolir le profit, qui prend tous nos soins, afin de pouvoir travailler pour nous-mêmes. (...) Le profit est l’ennemi du genre humain, et comme la source du profit est la propriété privée des choses nécessaires à la vie commune, il faut plonger le scalpel au plus profond des entrailles de la société pour aller en couper les racines. Cette opération fera couler beaucoup de sang, mais la vie de la malade en dépend, le salut du monde est là. Il n’y a pas d’autres moyens de mettre fin à la crise. »4

Le pire de la crise dont parle Valjean reste pourtant à venir. Elle se déchaîne en 1929, suite au krach de la bourse de New-York. L’onde de choc touche rapidement Montréal et fait des milliers de victimes. Le taux de chômage explose, la pauvreté et la faim deviennent le lot de la majorité. Les anarchistes n’y échappent pas. Paul Faure en témoigne dans une lettre à Émile Armand, datée du 21 octobre 1931. Il n’a plus d’argent pour faire venir des livres de France: « Très en retard pour payer mes dettes. Disons que les affaires péréclitent. Je dirais même que la situation devient catastrophique. Quand à l’issue, je ne vois que misère grandissante et la mort par inanition, devant une montagne de bonnes choses. Bref, c’est le chaos économique et moral ». Malgré les difficultés, les libertaires ne restent pas les bras croisés. En 1930, deux militants anticléricaux proches de l’Université ouvrière, les frères Abel et Émile Godin, fondent l’Association humanitaire. Le groupe pratique l’action directe pour régler les cas d’évictions qui ne cessent de se multiplier. L’Association recommande aux locataires expulséEs d’occuper les édifices publics jusqu’à l’obtention d’un nouveau logement. Selon l’écrivaine communiste Dorothy Livesay, l’Association humanitaire, qui regroupe jusqu’à 6000 chômeurs au plus fort de la crise économique, est contrôlée « par un groupe anarchiste dirigé par St-Martin ».5 Il est vrai que ce dernier ne reste pas inactif malgré ses 64 ans. Saint-Martin participe notamment à la création de deux coopératives d’alimentation au centre-ville de Montréal. À l’automne 1932, le mouvement Spartakus se dote d’un journal bi-hebdomadaire et d’une coopérative d’imprimerie. Saint-Martin publie en décembre 1932 une brochure de 24 pages très controversée : Sandwiches à la shouashe. Diffusé à 19 000 exemplaires (11 000 en français et 8 000 en anglais), ce texte est un véritable réquisitoire contre la supposée « charité » des institutions religieuses. Sur un ton sarcastique, Saint-Martin fait le procès de l’église, piquant au passage les bourgeois et le Parti Communiste, à travers des dialogues imaginaires entre Spartakus et un chômeur. En voici un extrait :

« Spartakus : Comment vous nourrissez-vous?
Chômeur : Aux sandwiches, mais je me démène et j’ai des petits trucs que vous n’avez pas besoin de savoir, pour attraper un peu plus de manger, mais là je commence à être au bout de ma corde et j’ai bien hâte...
S : De quoi?
C : Qu’ils déclarent la guerre!
S : Tiens et pourquoi?
C : Pour qu’ils me mettent une carabine entre les mains... Je saurai m’en servir...
S : Comment ?
C : Si je le dis, vous allez m’arrêter tout de suite...
La Cour : je vous garantis que non.
C : Je vous fusillerais, vous et tous les juges; vous n’êtes que des hypocrites, votre justice n’est qu’un simulacre, vous avez deux justices : une pour les riches, clémente et dorée, l’autre pour les pauvres, arrogante et cruelle; je fusillerais tous ces députés et échevins, qui vous bourrent de promesses que les affaires vont bien aller, et qui pendant ce temps, volent les millions du trésor public pour les donner à ces sépulcres blanchis, ces êtres immondes à face humaine qui s’enrichissent de la différence entre les sommes énormes qu’ils reçoivent de la main droite, sous le prétexte de faire la charité, et la pitance qu’ils donnent de la main gauche; et, avec cette différence, ils se font vivre , se construisent les immenses constructions que l’on voit partout : ces remplis de pourriture, je ne les fusillerais pas, je les pendrais! (...)
S : Écoutes, quand même tu tuerais tous ces braves gens, car chacun d’eux, personnellement, est un brave homme, cela ne t’avancerait pas plus. C’est le système économique qui est vicieux et qui les rend inconsciemment si méchants. Tant que le principe de la propriété et le numéraire qui sert à la transmission ne seront pas abolis, il n’y aura rien de fait : d’autres du même acabit surgiront, avec les mêmes conséquences...
C : Comme les bolchéviks alors.
S : Parfaitement... Tu n’as pas l’air à les chérir!
C : Ils sont pires que tous ceux-là : ils ont des prêtres qu’ils nomment « paid-organizers », et comme les prêtres; ils ont une échelle de degrés, à mesure que ces « paid-organizers » montent en grade, ils sont payés plus cher, pareil comme pour les évêques, les archevêques, (...) Et puis ils tiennent à nous conduire, tout comme les prêtres, ils disent que nous sommes trop bêtes pour penser par nous-mêmes et nous conduire, qu’il faut qu’ils pensent pour nous et qu’il faut nous laisser conduire par eux.
S : Tu vois bien, c’est qu’en effet, où ils dominent, ils n’ont pas aboli, ni le principe de la propriété, ni le numéraire; alors, ils sont, fatalement, aussi vicieux que les autres.
C : Plus, parce qu’ils se prétendent nos amis. »6

Le mouvement ouvrier juif n’est pas en reste. En 1933, sur la rue Rachel, l’anarchiste Hersh Hershman coordonne le travail de la «Jewish People’s Kitchen» qui accueille celles et ceux que la crise a jeté à la rue. Cette soupe populaire est mise en branle grâce aux efforts concertés de plusieurs groupes socialistes (le Poale Zion, le journal Farband et l’Arbeiter Ring). D’après l’historien Israel Medresh, « Hershman fut le principal responsable de cette initiative qui s’étendit sur environ deux ans, soit jusqu’à ce que la situation économique se rétablisse. »7

Si les effets de la crise se font sentir jusqu’en 1937, le mouvement ouvrier prend peu à peu de la vigueur à partir de 1934. Par le fait même, l’État durcit la répression contre les « communistes », c’est-à-dire contre tous les partisans du changement social, peu importe leur allégeance politique. L’Université ouvrière est évidemment dans sa mire. Le clergé se met également de la partie. À travers sa presse, l’église catholique dénonce régulièrement ses activités. Les troupes de choc du clergé, de jeunes fascistes fanatisés par les curés, attaquent régulièrement les locaux et les membres de l’Université ouvrière, brûlent les livres de sa bibliothèque sur la place publique avec la complicité de la police. En 1933, l’Assemblée nationale adopte une loi qui restreint les activités de l’Université ouvrière. Trois ans plus tard, le gouvernement de Maurice Duplessis instaure la fameuse Loi du Cadenas, qui permet à la police de perquisitionner les locaux des « communistes », de saisir leur littérature, de fermer leurs lieux de réunion. Cette vague répressive finit par avoir le dessus sur la plupart des initiatives libertaires. Saint-Martin lui-même, victime des attaques fascistes, décide de se retirer. Paul Faure, amer, résume en ces termes l’esprit qui prévaut alors : « Il a suffit d’une loi dite du cadenas, loi d’exception par excellence visant les communistes mais appliquée à tous les éléments considérés comme non-conformistes, pour que les camarades rentrent sous la tente, leur chef en tête, l’âme dirigeante qui je dois l’admettre était la seule valeur de la bande. Il était âgé et sans doute voyant qu’il ne pouvait compter même sur ses rares lieutenants, il cessa toute activité. Ce fut la fin, ceci se passa vers 1937. À maintes reprises, j’ai tenté de pousser à l’action les quelques rares canadiens qui avaient été le plus en vue dans le mouvement. Mais hélas! aucun n’a voulu reprendre la lutte. Apparamment, chacun songeait à sa situation économique et reprenait sa course aux dollars. La propagande, cela ne paie pas. D’ailleurs, j’en sais quelque chose ».

«French-Canadian Girls Get Tough»

Alors que se meurt l’Université ouvrière et l’Association humanitaire, Rose Pesotta arrive à Montréal en 1937 en tant qu’organisatrice de l’Union internationale des ouvriers du vêtement pour dames (UIOVD), dont elle assume la vice-présidence jusqu’en 1942. Née en Ukraine en 1896, elle part aux États-Unis en 1913 où elle travaille dans l’industrie du vêtement comme des milliers d’autres immigrantes juives. Anarchiste depuis sa prime jeunesse, elle trouve à New-York un milieu propice à ses idées. C’est là qu’elle rencontre Emma Goldman, qui deviendra une amie et une source d’inspiration pour Pesotta.

Rose Pesotta commence à s’impliquer dans le mouvement ouvrier au début des années ’20 : « she felt that since anarchists believed in the general strike as an organizing tactic, she should be among the masses when they were ready to rise, as well as to inject anarchist ideas into the labor movement ».8 Elle débarque à Montréal pour participer à la campagne de syndicalisation des 10 000 ouvrières du vêtement. A cette époque, les conditions de vie des travailleuses de l’aiguille (les midinettes, comme on les appelle) sont pitoyables. Malgré de longues semaines de travail, la majorité d’entre elles ne gagnent même pas le salaire minimum garanti aux femmes par la loi (12,50$ par semaine). Dès son arrivée, Pesotta lance une campagne d’agit-prop très audacieuse. Elle produit une émission de radio bilingue, prépare des tracts, publie un journal, organise le porte à porte, transforme le local syndical en salon de thé, développe des cours du soir (qui seront donnés par Léa Roback, alors travailleuse sociale). Ses efforts commencent à porter fruit. Plusieurs ouvrières deviennent membres et participent à leur tour à la campagne sur le plancher de travail. C’est sans compter sur l’église catholique, qui dénonce publiquement l’appui donné par l’UIOVD au camp républicain en Espagne. Aux yeux des cercles catholiques, Pesotta est une « dangereuse agitatrice étrangère ». Plane donc au-dessus de sa tête et de celles des ouvrières la fameuse loi du cadenas. En fait, l’église cherche à écarter l’Union internationale pour installer ses propres syndicats dans cette industrie. Les employeurs font également la vie dure aux déléguées syndicales de l’UIOVD. Plusieurs d’entre elles sont limogées peu après l’inauguration officielle de leur local syndical. Une lutte s’amorce pour leur retour au travail. Pesotta se lance à font de train dans ce combat, qui finit par tourner à l’avantage des travailleuses. Une première manche est gagnée.

Après plusieurs mois de travail acharné, les membres de l’UIOVD déclenchent le 14 avril 1937 une grève générale illimitée. Plus de 100 usines sont touchées : 5000 ouvrières, majoritairement juives et canadienne-françaises, participent au mouvement. La réponse du clergé est immédiate : dans une lettre publiée le 18 avril dans le journal La Patrie, l’archevêque de Montréal et les dirigeants des syndicats catholiques exigent du gouvernement la déportation de Rose Pesotta et d’un autre organisateur, Bernard Shane. Des mandats d’arrêts sont émis contre Shane et Pesotta. Malgré ces attaques, les ouvrières tiennent bon. En défiant les curés et leurs patrons, elles finissent par gagner la grève. Elles obtiennent sur le champ une augmentation de salaire de 10%, la semaine de 44 heures, le temps supplémentaire payé 1 fois et demi, pas de travail le samedi, etc. Le 21 juin, 5 000 travailleuses de l’aiguille se réunissent dans une aréna du centre-ville pour célébrer leur victoire. Un sentiment de fierté les anime. Comme l’écrit Pesotta dans son autobiographie : « the thousands of girls and women present, lately freed from long exploitation, realized that they were now part of the great army of organized labor, and were no longer defenseless ».9

Les travailleuses de l’aiguille ne sont pas les seules à se révolter. Ailleurs en province, des grèves sauvages éclatent. Le 29 avril, des ouvriers de Sorel (qui bossent à la Sorel Steel Foundries, la Sorel Iron Foundries et au Sorel Mechanical Shop) votent la grève contre leur employeur, la famille Simard. Pendant plusieurs nuits, les grévistes sont maîtres de la ville et saccagent les bâtiments de la compagnie. Plusieurs d’entre eux sont arrêtés et traduit devant les tribunaux. Le 13 juillet 1938, c’est au tour des travailleurs de Montmorency (non loin de Québec) à se mettre en mouvement. Des ouvriers de la Dominion Textile cassent la gueule à leurs patrons. Ils gagnent leur point (!), et signent le lendemain une nouvelle convention collective.

Mais au loin, en Europe, les premiers signes de guerre se font de plus en plus présents. La révolution espagnole, à laquelle participeront 1400 Canadiens (dont une cinquantaine de Montréalais), vient d’être écrasée. Le bruit des bottes se fait bientôt entendre en Pologne : la deuxième boucherie mondiale peut commencer.

Conclusion

Bien que marginal, le courant anarchiste était bel et bien présent au Québec pendant l’entre-deux guerres. Des hommes et des femmes ont traduit à leur façon cet idéal dans une pratique quotidienne, que ce soit de façon autonome ou par une présence dans les mouvements sociaux. Les nombreux séjours d’Emma Goldman (elle revient à plusieurs reprises tout au long des années ’30), mais aussi de Rudolf Rocker (qui vient donner une série de conférence à Montréal en 1934) ont sans aucun doute contribué à faire connaître les idées anarchistes auprès d’un public juif et anglophone. On est toutefois bien loin du début du siècle, période où les anarchistes forment l’un des courants révolutionnaires les plus actifs à Montréal. Dans une entrevue au journal La Presse le 4 mai 1934, Emma Goldman confie au journaliste qu’elle doute des chances de l’anarchisme au Québec. L’absence d’organisation spécifique semble vouloir lui donner raison. Mais un autre facteur joue dans la balance : la division du mouvement sur des bases linguistiques. Le moins qu’on puisse dire, c’est que les liens sont à peu près inexistants entre les anarchistes juifs et les anarchistes francophones. Les uns tendent à se replier de plus en plus sur leur communauté, délaissant toute forme de propagande autre qu’en yiddish. Les libertaires francophones, obnubilés par la lutte contre l’emprise du clergé, semblent se soucier assez peu de ce qui se passe dans les communautés immigrantes. Deux solitudes cohabitent, se croisent, mais ne parviennent pas à faire cause commune.

Michel Nestor

1. Gagnon, Henri (1985), Les militants socialistes du Québec d’une époque à l’autre, p. 90
2. Salutin, Rick (1982), Kent Rowley, une vie pour le mouvement ouvrier, Éd. Coopératives Albert Saint-Martin, p. 27
3. Avrich, Paul (1995), Anarchists Voices : An Oral History of Anarchism in America, Princeton University Press, p. 180-182
4. Valjean, Jean (1922), La crise, 32 p.
5. Fournier, Marcel (1979), Communisme et anticommunisme au Québec, Éd. Coopératives Albert Saint-Martin, p. 155
6. Larivière, Claude (1979), Albert St-Martin, militant d’avant-garde (1865-1947), Éd. Coopératives Albert Saint-Martin, p. 270-271.
7. Medresh, Israel (2001), Le Montréal juif entre les deux guerres, p.96
8. Ann Schofield in Pesotta, Rose (1987) Bread Upon the Waters, ILR Press, p. vii
9. Pesotta, Rose (1987), ibid, p. 277


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Re: Histoire de l'anarchisme au Québec

Messagede Pïérô » 03 Sep 2017, 04:17

Sur les traces de l’anarchisme au Québec: les années ‘40

Comme ce fut le cas un peu partout à travers le monde, la deuxième guerre mondiale a considérablement ralenti le développement des idées anarchistes au Québec. Les liens entre l’Europe et l’Amérique du Nord sont pratiquement coupés pendant toute la durée du conflit. Au Québec, on assiste à un retour au conservatisme. Après avoir perdu le pouvoir en 1939, l’Union Nationale remporte la victoire aux élections de 1944. Le chef du parti, Maurice Duplessis, dirige les destinées de la province jusqu’en 1959, l’année de sa mort. Sous son «règne», les libertés fondamentales sont constamment violées, avec la bénédiction du clergé catholique, sous fond de maccarthysme. Dans une lettre à l’anarchiste français Émile Armand, Paul Faure décrit en ces termes le climat politique auquel les «réfractaires» (libertaires compris) font face pendant la «Grande Noirceur» : «Depuis plus de 40 ans que je suis dans ce pays, je constate que le mouvement des idées n’a jamais été aussi bas. Mais par contre, la réaction ne s’est jamais manifestée avec autant de vigueur (...), la chasse aux «rouges» va se déchaîner en hystérie. La situation [est] tragique». Malgré ce climat répressif, l’après-guerre sera marquée par le développement d’un groupe fortement inspiré par les idées libertaires : les automatistes. RéuniEs autour du peintre Paul-Émile Borduas, une quinzaine de jeunes artistes n’hésiteront pas à confronter le lourd climat clérical et fascisant qui marque cette période plutôt «sombre» de l’histoire québécoise.

Automatisme :
genèse et développement


Si le mouvement automatiste prend véritablement son essor à partir de 1947, il faut remonter quelques années plus tôt pour en trouver la genèse. Paul-Émile Borduas est alors professeur à l’École du meuble, une institution d’enseignement publique chargée de former les artisans. Il y développe une pédagogie audacieuse, qui vise ni plus, ni moins à saper les fondements du conservatisme largement répandu dans les milieux institutionnels et artistiques québécois. C’est à l’occasion d’une exposition à Montréal qu’il rencontre un jeune étudiant de l’École des Beaux-Arts plein de talent, Pierre Gauvreau. Gauvreau lui présente rapidement plusieurs de ses amis qui remettent en cause l’enseignement transmis par l’École des Beaux-Arts: Fernand Leduc, Françoise Sullivan et les soeurs Renaud. Dans les mois qui suivent, Borduas fait la connaissance du frère de Pierre, Claude Gauvreau, à l’occasion d’une exposition de toiles «surréalistes» à Montréal. Cette même année, Borduas suit les travaux de Marcel Barbeau et de Jean-Paul Riopelle, tous deux étudiants à l’École du Meuble. Dès la fin de l’année 1942, un groupe commence à prendre forme autour de Borduas et fréquente assidûment son atelier. Ils seront peu à peu rejoints par Magdeleine Arbour, Marcel Barbeau, Bruno Cormier, Muriel Guilbault, Marcelle Ferron, Maurice Perron, Jean-Paul Mousseau et Françoise Riopelle. Des femmes, des hommes, pour la plupart assez jeunes. Des rebelles qui vont bientôt faire parler d’elles/d’eux.

Le groupe en devenir est largement influencé par les thèses surréalistes, tout particulièrement celles d’André Breton. Quel est cet esprit? «le surréalisme n’accepte l’oeuvre d’art qu’en autant qu’elle serve l’entreprise surréaliste de dénigrement du monde bourgeois, de dénonciation de ses valeurs (travail, famille, patrie) et de brouillage de ses catégories (haut/bas, raison/sentiment, bien/mal...)». Les automatistes combattent aussi «l’académisme», c’est-à-dire les formes d’expression artistique figées qui se butent à reproduire le plus fidèlement possible la réalité extérieure ou des recettes artistiques toutes faites, qui ne laissent place à aucune créativité ou spontanéité. L’automatisme «surrationnel» procède au contraire à l’exploration du sensible, du senti, des désirs, de l’imaginaire. Pour les automatistes, «les matériaux de l’acte créateur sont fournis exclusivement par le libre jeu de l’inconscient, mais il a lieu dans un état particulier d’émotion, d’inspiration pourrait-on dire et dans certains cas à mesure que l’oeuvre d’art se compose l’autocritique suit le geste intuitif, inconscient, qui fournit la matière à l’oeuvre et juge cette matière au fur et à mesure qu’elle apparaît. L’autocritique ne précède pas le geste, mais le suit» (Gauvreau, p. 126). Loin de simplement imiter les thèses surréalistes ou de se limiter à contresigner leurs déclarations, les automatistes définiront eux-mêmes/elles-mêmes les contours de leur engagement social, politique et culturel, en prise directe avec la société québécoise. Néanmoins, les débats qui ont lieu en Europe auront un impact sur les décisions prises ici.

Du politique

Paul-Émile Borduas (Photo: Alex Primeau.Tout comme les surréalistes français, le groupe automatiste développe des liens avec différents courants politiques révolutionnaires. Leur soif de se libérer du carcan qui leur est imposé pousse le groupe à chercher des «alliés» dans la société québécoise. Un premier rapprochement s’effectue avec certains membres du Parti communiste (qui porte alors le nom de Parti ouvrier progressiste): «Nous avons des réunions régulières avec les chefs d’un parti ouvrier (dont Pierre Gélinas autrefois du Jour). Séances de films chez Borduas, collaboration au journal du parti, revue en perspective en février, exposition, location d’un local pour centre de la culture, etc. Mais il nous manque du temps pour peindre» écrit Fernand Leduc (Gagnon, p. 298). Les films en question sont tournés en Union Soviétique (et donc complètement interdit en salle au Québec). Alors que quelques membres du groupe souhaitent approfondir les liens avec le Parti communiste, d’autres sont plus réticents. C’est notamment le cas de Paul-Émile Borduas :

« Dans des notes personnelles prises en vue d’une entrevue au journal communiste québécois Combat, Borduas s’exprime en ces termes: «le marxisme nous a donné une explication rationnelle des mouvements de l’histoire». Il rejette la conception chrétienne d’une âme immortelle, pouvant vivre «sans corps». Mais il ajoute du même souffle «l’erreur des marxistes est qu’en supprimant l’âme, ils oublièrent aussi, dans l’enthousiasme, l’importance passionnelle [entendez l’importance de la passion]. L’homme sans corps (matière immatérielle) est inconcevable. La vie sans passion est inconcevable. »
— Gagnon, p. 305

D’après Borduas,

« la lutte des classes, qui doit de toute nécessité tenir compte des conditions économiques pour les transformer, est inconcevable sans la passion d’une plus grande liberté, sans la possibilité d’un espoir d’amélioration pour la classe opprimée. »
— Borduas, p.263

Claude Gauvreau rapporte également cette anecdote : «Au cours d’une des réunions à caractère social, je me rappelle clairement d’une intervention de Borduas auprès d’un communiste tout ce qu’il y a de plus orthodoxe : «Peut-être ne vous rendez-vous pas compte que vous êtes trop à droite pour nous?» (Gauvreau, p.52)

À la même période, Jean-Paul Riopelle se rend en France. Il arrive au beau milieu d’une controverse qui déchire le mouvement surréaliste. Deux tendances s’affrontent, l’une soutenant le Parti communiste, l’autre s’en détachant à partir d’une critique révolutionnaire. Fernand Leduc participe à Paris à quelques rencontres d’un groupe «surréaliste révolutionnaire» pro-PCF s’opposant à Breton. Leduc se méfie des visées orthodoxes et conformistes de ce nouveau groupe. Après deux rencontres, il décide de ne plus participer au groupe en question.

De l’autre côté du spectre surréaliste, on retrouve le groupe Cause, anti-PCF et pro-Breton. C’est à ce collectif qu’on doit le manifeste «Rupture inaugurale», auquel Riopelle participe à la préparation avant de le signer. «Rupture inaugurale consacre la rupture des relations entre le Parti communiste et les surréalistes.» (Gagnon, p. 358). C’est un ami de Riopelle, Henri Pastoureau, qui en est l’auteur. En voici un extrait :

«Nous répétons ici que le Parti Communiste, en adoptant – pour les besoins mal conçus d’une lutte qu’il n’est plus désormais qualifié pour mener à bon terme – les méthodes et les armes de la bourgeoisie, commet une erreur fatale et non rachetable, erreur qui non seulement compromet chaque jour davantage les conquête de la classe ouvrière et diffère indéfiniment l’heure de la victoire décisive, mais fait éclater encore la complicité flagrante de ce Parti communiste avec ceux qu’il appelait, hier, ses ennemis de classe. Des procès de Moscou jusqu’au sabotage, en Espagne, de la guerre civile au profit de la bourgeoisie d’abord, du fascisme ensuite, la filiation est logique que prolongent les développements plus récents de la politique communiste» (Gagnon, p. 359)

André Breton apporte sa caution à ce réquisitoire anti-stalinien : «Dans Rupture Inaugurale, mes amis et moi avons refusé de nous laisser enserrer dans le faux dilemme de l’inefficacité ou de la compromission. Plus que jamais je crois à la nécessité de la transformation du monde dans le sens du rationnel (ou plus exactement du surrationnel) et du juste. Qu’un parti politique prétende monopoliser l’entreprise de cette transformation, ce n’est pas pour cela que j’accepterai de m’insérer dans son ordre idéologique qui se désagrège et d’en passer par ses moyens qui me répugnent. Je veux continuer à voir l’avenir de l’homme en clair et non dans la gigantesque ombre portée par cette casquette de bagne» (cité par Gagnon, p. 362),

Ce manifeste a une influence importante sur les automatistes, tant et si bien que certains pensent à le signer purement et simplement pour marquer la fin du rapprochement avec les communistes québécois. Riopelle, qui a contresigné «Rupture inaugurale», entre dans une polémique acerbe avec Pierre Gélinas, intellectuel attitré du Parti communiste. Dans une lettre qu’il fait parvenir au journal Combat le 15 décembre 1947, Riopelle écrit :

« Si je désapprouve les communistes, c’est que dans leur révolution, ils portent le moins possible atteinte à la morale actuelle, laquelle morale, tant qu’elle ne sera pas foulée aux pieds, restera le principal handicap à la libération totale de l’homme; je ne veux pas, dans ces lignes, faire le procès du communisme pour déterminer ses faiblesses, savoir si elles proviennent de l’application ou de la doctrine elle-même; il reste que je considère Marx et Engels comme les esprits les plus lucides de leur époque, même s’ils sont jusqu’à un certain point responsable de la dégénérescence actuelle du communisme; le monde, depuis, n’a pas fait un pas en avant dans la réalisation de la libération de l’homme, car l’obstacle qu’est la morale chrétienne n’a pas cédé; mais la puissance d’attaque est de beaucoup supérieure à ce qu’elle était à cette époque, grâce à la connaissance que nous ont apportée sur l’homme Freud, Breton, Mabille qui, pour aller vers demain, ne sont pas partis d’hier, mais d’aujourd’hui. »
— Riopelle, cité par Gagnon, p. 418-419

Malgré ce qu’en pensent les communistes, qui jugent maintenant les automatistes comme de simples «révoltéEs de la toile», Riopelle défend avec vigueur la portée révolutionnaire de ses oeuvres. La révolution, pour Riopelle comme pour Borduas et Claude Gauvreau, doit toucher la totalité de l’expérience humaine au monde, y compris sa sensibilité et sa morale, pour espérer accoucher d’une nouvelle civilisation en mesure de répondre à leurs désirs de liberté. Une fois la rupture avec le Parti communiste consommée, c’est du côté des idées anarchistes que le groupe automatiste, à l’instar des surréalistes français, trouvera des affinités avec sa démarche.

La rencontre avec l’anarchisme

Divers indices nous laissent croire que les automatistes (du moins certainEs membres du groupe) ont peu à peu développé des affinités avec la pensée anarchiste. Ainsi, lors d’un passage à Paris, le peintre et sculpteur Jean-Paul Mousseau se rend dans une librairie anarchiste pour se procurer des ouvrages introuvables au Québec: «Nous lisions aussi (...) Bakounine (ou Pierre Kropotkine?), un anarchiste russe dont les positions nous semblaient très voisines des nôtres» (Gagnon, p. 429).

Mais c’est Claude Gauvreau qui nous permet de mieux comprendre l’évolution de la pensée politique du groupe. Dans un texte intitulé «L’épopée automatiste vue par un cyclope», Claude Gauvreau fait état des liens successifs entre le mouvement automatiste et les différents courants de pensée révolutionnaires. On comprend mieux comment s’est établie la relation avec le marxisme, puis avec l’anarchisme:

« Les assaillants de toutes espèces tentaient évidemment de réduire notre élan aux dimensions de leur façon de penser. Ce n’est pas d’hier qu’on a cherché à nous utiliser. Il y eut toujours des adeptes de la révolution politique autour de nous: ce furent tour à tour des staliniens, des trotskystes... et ce furent enfin des anarchistes quand Muriel entra en contact avec Alex Primeau, qui était alors chauffeur de taxi. Nous avons toujours été cependant soucieux de maintenir dégagée de toute servitude notre part du trésor poétique qui pouvait contribuer éventuellement au renouvellement absolu des sources émotives universelles. (...).» Et Gauvreau d’ajouter : «De tous ces courants de pensée économico-sociaux, c’est sans doute l’anarchisme qui m’apparut à moi le plus respirable. (...). »
— Gauvreau, p. 52

Qui est donc Alex Primeau? Alex Primeau est un jeune photographe qui correspond depuis le printemps 1947 avec l’anarchiste Émile Armand, l’éditeur de la revue «l’En dehors». Dans sa première lettre, Primeau écrit : «je suis intéressé au plus haut point à la philosophie exprimée dans cette merveilleuse revue. Votre anti-militarisme, votre anti-autoritarisme qui inclut l’anti-parlementarisme et toutes les idées émises dans cette revue intéresse au plus haut point mes légitimes aspirations à la culture humanitaire de l’anarchisme». Il est également abonné à quelques publications anarchistes et ultra-gauche françaises, dont «Le Libertaire», «L’Étincelle» et «L’Internationaliste», qu’il tente de diffuser au Québec. Avant de contacter Armand, Primeau a d’abord rencontré Paul Faure, l’un des principaux propagandistes des idées anarchistes pendant l’entre-deux guerre. Informé par Armand qu’il existe d’autres abonnéEs de «l’En Dehors» au Québec, il part à leur rencontre. Sur la dizaine de noms qu’Armand lui fourni, seule une poignée d’individus semblent prêts à s’organiser. Un groupe prend forme. Dans une autre lettre datée de janvier 1949, Primeau est un peu plus précis sur les liens qui unissent son «petit groupe» à d’autres collectifs, notamment aux États-Unis. En plus d’un «groupe d’étude sociale de Boston», Primeau mentionne qu’il a des contacts réguliers avec les membres du journal «Resistance», publié à New-York, et auquel collaborent plusieurs anarchistes de renom comme Paul Goodman (1911-1972). Primeau poursuivra pendant quelques années sa correspondance avec Armand. Il accompagnera aussi les automatistes dans leur parcours.

« La transformation continuelle »

Les premiers signes tangibles du rapprochement entre le groupe automatiste et les idées anarchistes se trouvent dans le texte «La transformation continuelle», rédigé par Borduas au cours de l’hiver 1947-1948, au moment même où Riopelle polémique avec les communistes : «Au sein du groupe un puissant besoin d’action, une grande inquiétude; faire le point s’impose. Il faut détruire les malentendus, ordonner dans l’unité les éléments contradictoires». Selon Gagnon et plusieurs autres, «La transformation continuelle» constitue le «premier jet» de ce qui allait devenir le manifeste du groupe automatiste: «Refus Global». (Gagnon, p. 421) En effet, certains thèmes y sont d’abord développés, notamment celui du désir de liberté associé à l’anarchie.

Dans «La transformation continuelle», Borduas définit d’entrée de jeu les contours de son projet de libération en le plaçant sur le terrain collectif : «il ne saurait y avoir de liberté pour un seul» (Borduas, p.156). Notre liberté et celle d’autrui sont irrémédiablement liées dans un nouveau projet de société : l’anarchie.

Borduas écrit :

« l’orientation des désirs individuels, des désirs collectifs peut s’exprimer par l’espoir d’une parfaite liberté. Liberté de réaliser pleinement sa vie sensible, sa vie morale. Réalisation complète de l’homme dans la collectivité. Liberté de réaliser l’avènement humain. À l’occident de l’histoire se dresse l’anarchie, comme la seule forme sociale ouverte à la multitude des possibilités des réalisations individuelles. Nous croyons la conscience sociale susceptible pour qu’un jour l’homme puisse se gouverner sans police, sans gouvernement. Les services d’utilité publique devant suffire. Nous croyons la conscience sociale susceptible d’un développement suffisant pour qu’un jour l’homme puisse se gouverner dans l’ordre le plus spontané, le plus imprévu. »
— Borduas, p. 157

Malheureusement, nous explique Borduas, on ne peut espérer obtenir ce changement dans l’ordre social par enchantement. Il faudra lutter contre les cadres rigides de la société, au premier rang l’autorité de la morale chrétienne, de l’État et du Capital sur nos vies. C’est à l’issue de cette lutte contre que pourra s’épanouir l’anarchie:

« [sa] réalisation est continuellement retardée par les forces qui s’y opposent. Forces de l’ignorance, volontairement imposées, forces de la craintes de perdre une parcelle d’un bien déjà périmé, forces que procure « l’odieuse exploitation de l’homme par l’homme », forces d’oppositions centralisées dans relativement bien peu de mains. Toutes ces forces d’opposition à la marche en avant de la connaissance sensible de la foule, connaissance qui éclaire les objets de ses désirs, sont puissamment organisées dans les cadres actuels de la société. Ces cadres font l’impossible pour conserver chez les peuples, chez les individus, les espoirs anciens et les désirs périmés. Ils ne céderont ni leurs places ni leurs privilèges de gaieté de coeur. Privilèges et places qu’ils croient d’ailleurs mérités de toute éternité, ou par leur froide insensibilité. (...) Les cadres de la société tuent lentement la vie qu’ils exploitent. Ces cadres sont sans espoir. Ils seront brisés un jour dans une suprême tentative de délivrer les possibilités du lendemain. Ces cadres seront remplacés par d’autres qui céderont jusqu’à ce que l’homme ait conquis sa liberté entière. Alors l’anarchie s’opposera à toute utilisation de la vie »
— Borduas, p. 157-158

Les moyens proposés pour effectuer le passage de la société actuelle à la société anarchiste restent encore plutôt flous dans «La transformation continuelle». À l’intérieur du groupe automatiste, il y a des divergences entre les tenants de «l’évolution» et ceux de la «révolution». Le débat se poursuivra jusqu’à la publication de «Refus Global»

« Refus Global »

Le 9 août 1948, le manifeste «Refus Global» est lancé à la Librairie Tranquille, située au 67, rue Ste-Catherine O. à Montréal. Tiré à 400 exemplaires, le recueil se vend plutôt bien. Son impact sera sans commune mesure avec le faible nombre de copies publiées.

«Refus Global» s’inscrit en droite ligne avec «La transformation continuelle», tant au plan des idées que du style choisi. Mais il est plus méticuleux, plus «punché» que le texte qui l’a précédé. Dans la première partie du manifeste automatiste, Borduas décrit la prise de conscience individuelle, puis collective, qui mène à la révolte contre la domination, tout particulièrement celle exercée par le clergé catholique. Ce processus de libération s’étend sur deux siècles et s’inscrit dans la continuité des luttes menées ailleurs dans le monde contre l’oppression. Borduas cite les révolutions françaises, la révolution russe, la révolution espagnole : «les splendides révolutions aux seins regorgeant de sève sont écrasées à mort après un court moment d’espoir délirant, dans le glissement à peine interrompu de l’irrémédiable descente» (p. 69). Il dénonce la complicité des riches et des puissants dans la répression de ces révoltes populaires et proclame la destruction prochaine de cette civilisation chrétienne qui écrase toutes les tentatives de vivre librement.

« Les événements déferleront sur les voraces, les repus, les luxueux, les calmes, les aveugles, les sourds. Ils seront culbutés sans merci (...). D’ici là notre devoir est simple. Rompre définitivement avec toutes les habitudes de la société, se désolidariser de son esprit utilitaire. Refus d’être sciemment au-dessous de nos possibilités psychiques et physiques. Refus de fermer les yeux sur les vices, les duperies perpétrées sous le couvert du savoir, du service rendu, de la reconnaissance due. Refus d’un cantonnement dans la seule bourgade plastique, place fortifiée mais trop facile d’évitement. Refus de se taire, - faites de nous ce qui vous plaira mais vous devrez nous entendre- refus de la gloire, des honneurs (le premier consenti) : stigmates de la nuisance, de l’inconscience, de la servilité. Refus de toute intention, arme néfaste de raison,. À bas toutes deux, au second rang. (...) Nos passions façonnent spontanément, imprévisiblement, nécessairement, le futur. »

Après avoir pourfendu la morale bourgeoise et chrétienne, Borduas règle « ses comptes » avec les staliniens avant d’amorcer la dernière partie de son texte, une conclusion à la fois poétique et politique où il déclare son incompatibilité avec les marchands d’art et de canons :

« Des gens aimables sourient au peu de succès monétaire de nos expositions collectives. Ils ont ainsi la charmante impression d’être les premiers à découvrir leur petite valeur marchande. Si nous tenons exposition sur exposition, ce n’est pas dans l’espoir naïf de faire fortune. Nous savons ceux qui possèdent aux antipodes d’où nous sommes. Ils ne sauraient impunément risquer ces contacts incendiaires. Dans le passé, des malentendus involontaires ont permis seuls de telles ventes. Nous croyons ce texte de nature à dissiper tous ceux de l’avenir. »

Puis vient la finale, qui est à la fois un appel à l’action et une ode à l’anarchie:

« Hier, nous étions seuls et indécis. Aujourd’hui un groupe existe aux ramifications profondes et courageuses; déjà elles débordent les frontières (...) Que ceux tentés par l’aventure se joignent à nous. Au terme imaginable, nous entrevoyons l’homme libéré de ses chaînes inutiles, réaliser dans l’ordre imprévu, nécessaire de la spontanéité, dans l’anarchie resplendissante, la plénitude de ses dons individuels. D’ici là, sans repos ni halte, en communauté de sentiment avec des assoiffés d’un mieux-être, sans crainte des longues échéances, dans l’encouragement ou la persécution, nous poursuivrons dans la joie notre sauvage besoin de libération. »

Polémique et répression

Le 2 septembre, moins d’un mois après sa parution, Paul-Émile Borduas est suspendu de ses fonctions de professeur à l’École du meuble où il enseigne depuis 11 ans. C’est le gouvernement de Maurice Duplessis qui a exigé et obtenu son congédiement pour «conduite et écrits incompatibles avec la fonction d’un professeur dans une institution d’enseignement de la province de Québec».

Même si il s’attendait à des représailles de la part de l’État, Borduas est tout de même ébranlé par la nouvelle de son congédiement. Il n’est pas le seul à avoir flairé un dénouement fâcheux. Marcelle Ferron prévient même son frère qu’elle s’attend à faire de la prison! Le manifeste a eu l’effet d’une bombe dans le petit monde des idées au Québec. Plusieurs critiques ne manquent pas de noter les références explicites à l’anarchisme, mais aussi (et surtout) l’attaque contre la toute puissante Église catholique romaine. C’est en définitive pour ce motif que Borduas est licencié. C’est aussi pour cette raison que ses appuis se font rares et plutôt timides, même dans les milieux traditionnellement opposés au régime Duplessis. Malgré quelques vives protestations, Borduas doit se rendre à l’évidence : non seulement la décision du gouvernement est irrémédiable, mais le groupe automatiste est plus que jamais isolé au sein de la société.

D’autres membres du groupe prennent des positions courageuses. Le 31 janvier, une lettre de Pierre Gauvreau est publiée dans la presse montréalaise. Il dénonce la loi du cadenas qui interdit toute forme de propagande communiste, mais qui dans les fait permet d’attaquer tout réfractaire à la loi et l’ordre. C’est notamment le cas du militant anarchiste Paul Faure. Ce dernier reçoit ainsi deux visites de la police en huit mois. On lui confisque sa bibliothèque. Heureusement, il a eu la bonne idées d’en cacher la majeure partie! L’article de Gauvreau provoque une vive réaction du juge Robert Cliche, qui conspue «l’esprit fasciste de la plupart des automatistes» dans une lettre adressée aux journaux le 14 février. Ce à quoi répond Claude Gauvreau, le 15 février, en disant: «la seule désignation permettant de rattacher partiellement Refus Global à une activité politique passée est le mot «anarchie», mot qui n’a rien de fasciste et qui est d’ailleurs employé dans un sens très générique». (Gagnon, p.. 576 à 579).

Cliche ne se laisse pas faire. Il écrit le 23 février 1949 «Les automatistes pratiquent une peinture essentiellement hermétique. C’est leur privilège. Mais en agissant ainsi, peuvent-ils se plaindre d’être incompris? L’idée de caste a toujours répugné aux peuples libres et pourtant les automatistes en ont formé une. On ne peut être admis dans leur cercle que par transmigration. (...) Si les automatistes étaient sincères avec leur doctrine prêchée, ne devraient-ils pas faire une peinture accessible? Ils se sont intitulés défenseurs des libertés populaires, et on s’étonne de trouver chez eux le culte d’une caste. Voilà qui sent bien le totalitarisme». Et Cliche de poursuivre: «Automatistes, vous dites: “Place aux mystères objectifs! Place à l’amour! Place aux nécessités!” (...) N’entendez-vous pas le peuple qui crie “Place au travail! Place aux réalités! Place à la vraie vie!”.»

Pierre Gauvreau lui répondra le 28 février :

« Oui, monsieur, nous sommes une caste, mais pas une caste de privilégiés comme vous le laissez entendre: une caste de réprouvés. Nous sommes une caste comme sont les Nègres de l’Alabama et de l’Union sud-africaine, comme les Intouchables de l’Inde et les Iroquois de l’histoire du chanoine Groulx. Nous sommes définitivement et à toutes fins pratiques mauvais. Mais cela nous flatte infiniment. Ce n’est pas notre faute si nous sommes inexploitables par les puissants du jour et ceux de demain. »

Ce ne sera pas la seule sortie publique des automatistes en cette année 1949. De février à juillet, les mineurs d’Asbestos et de Thetford Mines font la grève. 5000 ouvriers défient pendant plus de quatre mois leurs boss (les compagnies Canadian Johns-Manville, Asbestos Corporation, Flintkoke et Johnson). Un vaste mouvement de solidarité se met en branle. Les automatistes manifestent publiquement leur soutien aux grévistes dans une lettre envoyée aux quotidiens.

Pendant ce temps, certains repartent en Europe où les peintres automatistes participent à un nombre croissant d’expositions. C’est là-bas que Riopelle se lie d’amitié avec Benjamin Péret, un poète surréaliste très proche des thèses de l’ultra-gauche. Riopelle contribue au cinquième et dernier numéro de la revue Néon au mois d’avril. Ce numéro est dirigé par Jean-Louis Bédouin, André Breton et Benjamin Péret. C’est à cette période que Riopelle fait la connaissance de Simon Watson Taylor, un libertaire originaire de Grande-Bretagne qui traduira pour la première fois le «Refus Global» en anglais l’année suivante. Le 14 juin, un texte rédigé par Jean-Louis Bédouin et contresigné par Riopelle parait dans les pages du journal anarchiste français «Le Libertaire». L’époque est au rapprochement entre les surréalistes et le mouvement anarchiste. Celles et ceux qui restent au Canada sont témoins de nouveaux gestes d’intimidation. Parce qu’ils ont assisté à un vernissage automatiste à la librairie Tranquille, deux étudiants du Collège Sainte-Marie, André Goulet et de Georges Ouvrard, sont renvoyés de leur établissement. Ouvrard restera marqué par l’événement et deviendra un compagnon de route du mouvement libertaire jusqu’à sa mort au début des années ’90.

En guise de conclusion

Au terme des années ’40, le groupe automatiste se disloque peu à peu. Borduas va bientôt s’exiler, Riopelle passe de plus en plus de temps en Europe. Restent les plus jeunes, Claude Gauvreau en tête, pour poursuivre le travail de déconstruction au Québec. Rétrospectivement, Borduas développera une certaine amertume face à cette période. Il finira par douter de la justesse du message contenu dans ses écrits antérieurs. Questionné sur les liens entre l’automatisme et l’anarchisme, un proche du groupe, le communiste «conseilliste» Sam Abramovitch, met un bémol sur l’engagement de Borduas, qui s’efforça après son départ du Québec de faire rayonner son oeuvre plutôt que de poursuivre sur la lancée de «La transformation continuelle» et du «Refus global». L’un des rares à conserver la fougue révolutionnaire de cette période fut sans aucun doute Claude Gauvreau, poète maudit et lueur de folie dans la grande noirceur des années ’50.

Michel Nestor


Bibliographie

Borduas, Paul-Émile (1997), Refus global et autres écrits, Éditions Typo, 301 p.

Gagnon, François-Marc (1998), Chronique du mouvement automatiste québécois, Lanctôt Éditeur, 1023 p.

Gauvreau, Claude (1996), Écrits sur l’art, Éditions de l’Hexagone, 410 p.


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Re: Histoire de l'anarchisme au Québec

Messagede Pïérô » 03 Sep 2017, 04:30

Sur les traces de l’anarchisme au Québec : les années ’50

Pour la gauche nord-américaine, les années ’50 sont associées à une longue traver­sée du désert. Au Québec comme ailleurs, la fièvre anti-communiste et la chasse aux sorcières reprennent de plus belle. Le régime Duplessis exerce toujours sa domination sur la société. Mais dès la fin des années ’40, une partie du mouvement ouvrier se révolte contre les multinationales qui les exploitent. En 1949, les mineurs d’Asbestos et de Black Lake mènent une lutte très dure contre leurs employeurs. Cette grève attire l’attention du groupe français « Socialisme ou Barbarie ». Les membres de « Socialisme ou Barbarie » sont à l’origine assez proches des thèses de la gauche communiste. Ils sont en contact avec un « groupe trotskiste » au Québec, animé probablement par le syndicaliste Jean-Marie Bédard. Toutefois, « Socialisme ou Barbarie » évoluera au cours des années ’50 vers une perspective anti-autoritaire assez proches des thèses communistes libertaires. Tout en souli­gnant que les revendications des travailleurs de l’amiante ne sont pas « révolution­naires », l’auteur de l’article ne manque de souligner le fait que ce sont des syndi­cats catholiques qui sont à l’origine du conflit. Ce processus de radicalisation, qui ne fait que commencer, ira en s’accentuant au fil des ans.

Deux membres de « Socialisme ou Barbarie », Roland Eloi et Pierre Lanneret, émigrent au Québec au début des années ’50. À en croire des acteurs de la gauche libertaire montréalaise, Eloi et Lanneret ne semblent pas avoir eu de contacts directs avec les autres individus et groupes anti­autoritaires présents à la même époque. Plus que jamais, l’isolement semble être devenu la règle.

Les chemins de l’exil

Même si la guerre est terminée depuis plu­sieurs années, des réfugié-e-s continuent d’affluer d’Europe dans le port d’Halifax. Les hostili­tés ont déraciné des mil­liers de personnes qui n’ont nulle part où aller. Une organisation interna­tionale d’aide aux réfu­gié-e-s créée par les Nations-Unies (l’IRO – « International Refugee Organization ») leur offre le voyage en Amérique où l’on cherche de la main d’oeuvre bon mar­ché. C’est dans ce contexte qu’arrive au Québec un groupe de militant-e-s anarcho-syn­dicalistes originaires d’Espagne. Membres de la « Confederacion Nacional del Trabajo » (CNT), ces dernier­e-s viennent pour la plupart du sud de la France, où ils/elles ont connu les camps de concentration après la défaite aux mains des fascistes. Tant bien que mal, les anar­cho-syndicalistes y ont reconstitué des branches de leur organisation. Ces militant­e-s révolutionnaires feront de même à leur arrivée ici.

C’est par train qu’on les amène de Halifax jusqu’à Québec, où les immigrant-e-s sont trié-e-s, puis orienté-e-s vers des employeurs potentiels. Si certains choisis­sent de s’installer à Québec (tels les trois frères Bastida et leurs parents), la majorité se dirige à Montréal. C’est le cas d’Enrique Castillo et d’Elvire Hernandez. Avec leurs deux enfants, âgés de 16 et 12 ans, ils s’éta­blissent dans la Métropole en 1953 après avoir passé un an à Jonquière où Castillo s’est d’abord trouvé du travail au Canadien National dans l’entretien des wagons. À Montréal, Castillo participe activement à la Fédération locale de la CNT qui regroupe une quarantaine de membres. Comme il a occupé la fonction de secrétaire d’une section de métallos affi­liée à la CNT pendant les années ’30 à Barcelone, puis dans un groupe à Montauban (France), ses compagnons lui demandent de prendre le même mandat ici.

Les activités de la « Fédération locale » pendant les années ‘50 prendront plusieurs formes. Le premier objectif du groupe est de maintenir vivante la flamme de la révo­lution libertaire et de garder un lien avec les activités de la CNT en exil basée à Toulouse. Une demi-douzaine de militant­e-s s’occupent de la section locale de « Solidarité internationale antifasciste » (S.I.A.). On retrouve parmi eux Francisco Rebordosa et Alfredo Monros. D’après les souvenirs du fils d’Enrique Castillo et d’Elvire Hernandez, Nardo Castillo, Rebordosa était « le prototype du militant anarchiste, transporté par ses idées ». Pendant de nombreuses années, on pou­vait le voir à des événements publics avec sa table de littérature. Selon Castillo, « Rebordosa était resté traumatisé par la guerre civile, tout particulièrement le sou­venir de ses camarades mort-e-s au front. Inlassablement, il répétait : il n’y a pas de cause qui valent la mort d’un être humain». Pour sa part, Alfredo Monros est alors considéré comme « l’artiste » du groupe montréalais. Ses dessins servent régulière­ment à illustrer les tracts et brochures publiés par les membres de la CNT. Un recueil de ses oeuvres sera d’ailleurs publié par la Fédération locale. On y retrouve la douleur de la mort, la détresse de tout laisser derrière soi, la lutte infatiga­ble contre la barbarie fasciste.

Le coeur du travail accompli par les mem­bres de la CNT à Montréal sera de structu­rer au Québec l’opposition à Franco. C’est ainsi qu’en 1955 est créée la Liga Democratica Espagnola, qui regroupe des militant-e-s de différentes tendances politi­ques anti-franquistes. L’organisation compte environ 80 membres, dont une majorité d’anarchistes. La « Ligue » publie à partir de 1959 un journal mensuel, « Umbral », qui est édité au domicile d’Enrique Castillo. Ses membres fréquentent assidûment le Centre espagnol sur la rue Peel, un local ouvert par un militant de l’UGT1, Adolpho Iglesias : « cet homme étonnant, à la bonhommie naturelle, était un démocrate dans l’âme. Il aidait les gens qui sautaient des navires marchands pour fuir leur pays. Ces réfugié-e-s aboutissaient au Centre espagnol, qui servait souvent de point de chute »2. Plusieurs actions sont organisées au fil des ans contre les manoeuvres du consul espagnol à Montréal afin de réhabiliter le régime. C’est ainsi que les membres de la « Ligue » débarquent à l’Université de Montréal pour y dénoncer une soirée de théâtre organisé par les « factieux ». Comble d’ironie, on y présente une oeuvre de Federico Garcia Lorca, un dramaturge espagnol assassiné par les troupes de Franco en 1936... Les anarchistes produisent un tract rétablissant les faits historiques qu’ils/elles remettent aux spectateurs/spectatrices présent-e-s. L’action se termine par l’intervention de la police.

Un choc culturel et politique

Dès leur arrivée au Québec, « les militant­e-s anarchistes sont frappé-e-s par l’omni­présence de l’Église, elle qui avait été l’en­nemie numéro 1 en Espagne »2. Celles et ceux qui ont des enfants doivent les envoyer à l’école catholique, même si ils/elles sont athées. Après avoir connu les affres de la guerre et des camps en France, plusieurs sont soulagé-e-s de voir une cer­taine régularisation de leur statut. Si les papiers ne posent plus problème, la survie reste toujours une préoccupation centrale. Comme la majorité des immigrant-e-s, les anarchistes espagnol-e-s débarquent avec à peine quelques dizaines de dollars en poche. Certains vont travailler sur la construction, dans l’industrie lourde, dans les manufactures. D’autres vont devenir bûcherons, serveurs ou boulangers. Des métiers difficiles où les militant-e-s anar­cho-syndicalistes se frottent pour la pre­mière fois au syndicalisme nord-américain. Et c’est le choc! « Ils venaient d’une école où l’on défendait le syndicalisme les armes à la main », précise Nardo Castillo. Ici, à cause de la formule du « closed shop », on leur impose une affiliation syndicale qu’ils/elles n’ont pas choisi. Le mouvement ouvrier pratique alors un syndicalisme « d’accommodement » avec les patrons, à mille lieux de ce que les libertaires ont connu en Europe. Plusieurs lutteront avec acharnement contre le dirigisme de la bureaucratie syndicale.

C’est notamment le cas d’Anna Delso. Anna a quinze ans lorsque éclate la révolu­tion en 1936. À Madrid, elle rejoint un regroupement de femmes libertaires, les « Mujeres Libres» qui fait un travail de terrain dans les quartiers populai­res tout en menant une lutte contre l’oppression patriarcale : « elles ont dit : la cause des fem­mes, c’est tout de suite ou jamais. Nous avons pris la place qui nous revenait de droit. Moi, j’avais 16 ans et j’étais secrétaire de la Fédération des femmes libres. Je savais à peine écrire et je rédi­geais déjà des arti­cles sur les fem­mes libres, les femmes libertaires. Je donnais en exemple les gran­des révolutionnai­res russes, comme Emma Goldman »3. Après la défaite du camp révolutionnaire, elle quitte l’Espagne pour la France où elle passe près de douze ans dans la clandestinité et la précarité.

Arrivée à Montréal en 1951, elle se trouve du boulot dans l’industrie du vêtement où elle travaille pendant 26 ans. Avant d’arri­ver à Montréal, elle ne connaît rien du Québec : « j’ignorais jusqu’à l’existence d’un pays ou d’une ville de ce nom. Ma famille et moi sommes venues ici parce que nous parlions français (...) nous n’avions rien, la situation des immigrés était difficile. Nous avons donc fait comme les marins, nous sommes partis au gré du vent. (...) Je venais ici pour survivre et gagner ma vie. Je n’y suis venue avec aucun espoir révo­lutionnaire. Je voulais vivre en attendant que le fascisme espagnol s’effondre »3. Le syndicalisme qu’elle trouve ici est aux antipodes de celui qu’elle a connu en Espagne. Anna est horrifiée par ce qu’elle découvre. La corruption des dirigeants, les détournements de fonds, le connivence avec les patrons et le régime Duplessis font partie intégrante du système : « j’ai eu des bagarres terribles avec le syndicat dont j’étais membre, l’Union internationale des ouvriers du vêtement pour dames (UIOVD). (...) Je les dérangeais tellement que je me suis retrouvée sur la liste noire »3.

La fin d’une époque

Si Anna Delso poursuit au Québec un engagement social et politique (notamment au sein du mouvement féministe, puis du mouvement anarchiste pendant les années ’70 et ‘80), la plupart des membres de la Fédération locale de la CNT resteront en retrait des débats qui traversent la société québécoise. Les libertaires espagnol-e-s se retrouvent face à un contexte social qui se situe à des années lumières de la révo­lution qu’ils/elles ont vécu. Qui plus est, la mouvance anarchiste peine à s’y dévelop­per.

Ce qui reste du groupe automatiste conti­nue néanmoins sur la voie tracée par le Refus global4. Peu à peu, Paul-Émile Borduas tourne le dos à l’engagement public. C’est le poète et dramaturge Claude Gauvreau qui prend l’initiative de rassembler ceux et celles désirant poursuivre la lutte. Au début des années ’50, plusieurs actions d’éclat sont organisées par ces « rebelles », lesquelles visent directement le conservatisme des institutions artistiques et sa fermeture à l’art vivant. Leur « campa-gne d’assainissement contre l’arrivisme bourgeois » est particulièrement virulente. Malgré quelques succès, le groupe va s’étioler au cours des années qui suivent. En 1952, une signataire du Refus Global, l’actrice Muriel Guilbault, se suicide. L’année suivante, Borduas et Ferron quit-tent le Québec. Reste Claude Gauvreau qui, plus que jamais, continue d’écrire et de maintenir avec flamboyance un esprit liber­taire hors limite. Autour de lui se greffent bientôt plusieurs jeunes auteur-e-s, comme la poètesse Janou Saint-Denis. D’après elle, l’influence de Gauvreau et de ses ami­e-s sur le projet anarchiste au Québec « s’est concrétisé dans une culture de vie, de politique et de production artistique dont les traces [seront] visibles dans l’ensemble du mouvement de contestation des deux décennies [suivantes] »5.

Les anarchistes espagnol-e-s ont-ils croisé les peintres et poètes issu-e-s de la mou­vance automatiste au cours des années ‘50? Si tel fut le cas, ce ne peut être qu’à l’Échouerie. Ce café est alors fréquenté par les membres de la Fédération locale de la CNT de même que par le milieu contre-cul­turel montréalais, comme du reste quel­ques autres établissements du centre-ville, dont « la Hutte suisse ». L’anarchiste Alex Primeau est du nombre des habitué-e-s. Il fait partie d’un petit cercle de libertaires francophones qui s’activent tant bien que mal à Montréal. Malgré le l’épais brouillard idéologique qui enveloppe la société cana­dienne-française, quelques-uns continuent de propager leurs idées. L’un d’eux, Joseph Larivière, est animé d’une passion incroya­ble pour dénoncer le cléricalisme. Il est en lien avec un groupe new-yorkais qui publie la revue « Freethinker » de même qu’avec Émile Armand, l’éditeur du bulletin anar­chiste « l’En Dehors » auquel Larivière s’abonne en 1954. Nardo Castillo, qui a milité à ses côtés, en garde un bon souve­nir : « Il s’installait avec une table de revues et de publications qu’il faisait venir de France et les distribuait pour deux fois rien. Tout son salaire y passait : sa cave était pleine de propagande, un vrai caphar­naüm! C’était un homme discret, d’une conduite exemplaire, dont la principale satisfaction était de pouvoir semer la merde».

Castillo rencontre également Paul Faure, le libraire anarchiste et correspondant d’Émile Armand. Faure lui vend une copie de « l’Encyclopédie anarchiste ». « J’étais alors très jeune, se rappelle Nardo. Je me souviens encore de son regard, qui fixait les choses ou les gens, soit pour les radio­graphier ou les comprendre intensément. Il faut voir Faure comme un exemple : il a conservé un dis­cours et une atti­tude en accord avec ses convic­tions jusqu’à la fin de ses jours ». Même à un âge avancé, Faure continue de diffu­ser quelques publi­cations anarchistes de langue fran­çaise. Toutefois, son moral est au plus bas. Dans une lettre adressée Émile Armand, il se confie : « ici, après plus de trente ans de pro­pagande, je reconnais que le résultat n’est point seulement négatif, mais qu’il y a régression dans l’entendement et le raison­nement des gens. Aujourd’hui, c’est le néant, la mort des idées ». On perd sa trace en 1956. La disparition de Paul Faure marque la fin d’une époque pour le milieu libertaire francophone.

Un autre groupe arrive à Montréal

Si Alex Primeau suit pendant quelques années la trajectoire des automatistes, il tisse également des liens d’amitié avec un groupe d’anarchistes d’origine juive arrivé d’Europe à la même période que les mili­tant-e-s de la CNT. Rescapé-e-s des camps d’extermination nazis, ces militant­e-s sont originaires des pays d’Europe de l’Est. Certain-e-s, comme Eva Schwartz, ont combattu en Russie pour défendre le pouvoir des soviets contre les « rouges » et les « blancs ». D’autres, tel M. Freud, se sont impliqué-e-s dans les mouvements pacifistes radicaux. Malheureusement, nous savons très peu de choses de leurs activités pendant les années ‘50. Ils et elles ne sont pas les seul-e-s militant-e-s anti­autoritaires à débarquer à Montréal. Des centaines d’ex-membres du Bund (un groupe socialiste juif anti-sioniste) se joi­gnent ainsi à l’Arbeiter Ring entre 1949 et 19516. L’afflux de ces réfugié-e-s permet de donner un second souffle à l’organisa­tion ouvrière juive pendant près d’une décennie.

En conclusion

Les années ’50 marquent un tournant dans l’histoire des idées anarchistes au Québec. La génération de militant-e-s d’avant­-guerre tire sa révérence. Celle qui est apparue après 1945 autour du groupe automatiste peine à s’organiser politique­ment. Sa remise en cause de la société ne passe pas par une implication au sein du mouvement ouvrier ou populaire. Pendant que certain-e-s accedent à une carrière internationale, d’autres s’enfoncent dans « l’underground ». Les anarchistes espa­gnol-e-s resteront à l’écart des tribulations de ce milieu. Mais contrairement aux liber­taires juifs arrivé-e-s au début du siècle, ils et elles n’auront pas d’impact significatif sur le mouvement ouvrier, sans doute à cause de leur nombre beaucoup plus restreint. Il faudra attendre près de 10 ans avant que ne réapparaisse de nouvelles publications d’inspiration libertaires au Québec, portée par une nouvelle vague déferlante, celle de 1968.

Michel Nestor
(Québec)

1. Union General de Trabajadores, un syndicat d’inspi­ration socialiste
2. a. b. Entrevue réalisée par l’auteur avec Nardo Castillo
3. a. b. c. Sroka, Ghila Benesty, « Conversation avec Anna Delso » in La Parole Métèque, numéro 12 (Hiver 1990), p. 6-7. Pour en savoir plus sur cette période de sa vie, consultez l’autobiographie d’Anna Delso « Cent hom­mes et moi : estampes d’une révolution », publiée aux Éditions de la Pleine Lune
4. Au sujet des liens entre le groupe automatiste et l’anarchisme, voir le cinquième numéro de Ruptures (printemps 2005) : http://www.causecommune.net/publications/ruptures/5
5. Anonyme, Le pouvoir de vibrer à l’innatendu (sic) in La Nuit, 26 janvier 1981
6. Rubinstein, M (1957), A Review of the Past 25 years, Arbeiter Ring, Montréal, p. 7. À propos du Bund et de l’Arbeiter Ring à Montréal, voir le deuxième, troisième et quatrième numéro de Ruptures.


https://www.causecommune.net/publicatio ... es-50.html
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Pïérô
 
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Re: Histoire de l'anarchisme au Québec

Messagede Pïérô » 20 Sep 2017, 03:53

La NEFAC à Québec (2001-2008) - Bilan d’une implication

Je m’implique dans le mouvement anarchiste depuis maintenant une dizaine d’années. Avant d’arriver à l’anarchisme, j’ai milité pendant 5 ou 6 ans dans ce qui tenait lieu de mouvance radicale au début des années 1990, un mélange de trotskisme, d’antifascisme et de luttes étudiantes. Après quelques années d’implication à l’UQAM avec le MDE (Mouvement pour le droit à l’éducation) puis avec le CAP (Comité d’action politique), je participe à la création du Groupe libertaire Frayhayt au mois de septembre 1999, puis de la CLAC au mois de mars 2000.

J’ai appris l’existence de la NEFAC quelques mois avant le Sommet des Amériques, au cours de l’été 2000 si mes souvenirs sont bons. J’avoue avoir été plutôt sceptique quant à ses chances de réussir. Combien pouvait-il y avoir d’anarcho-communistes au Québec? Une douzaine? Non, vraiment, ça ne pouvait pas fonctionner. Il faut dire que l’expérience dans laquelle j’étais plongé –la CLAC- était pour le moins prometteuse. Ce à quoi nous rêvions, un mouvement de masse anti-capitaliste, était en train de prendre forme sous nos yeux, porté par la vague anti-mondialisation. Nous étions en mesure de mobiliser des milliers de personnes, non plus sur de vagues mots d’ordre dénonçant les effets du néolibéralisme (comme c’était le cas depuis plusieurs années), mais bien sur un rejet clair des fondements du système capitaliste. Mieux encore, les principes de démocratie directe, d’auto-organisation et d’éducation populaire étaient au coeur de cette démarche. Si les mois précédant le Sommet ont pu être grisants (et stressants), autant le Sommet lui-même a été à la hauteur de mes espérances. C’est à peine si j’ai eu connaissance de la participation de la NEFAC1 à ces événements, tellement les rues de Québec foisonnaient d’anarchistes et de révolutionnaires en tout genre.

L’après Sommet m’a vite fait déchanter. Dès le mois de juin, je rejoins celles et ceux qui, à Québec, s’étaient regroupé-e-s sous l’acronyme CASA (Comité d’accueil du Sommet des Amériques) pour une fin de semaine de réflexion près de Valcartier. Une trentaine de personnes, pour la plupart des étudiants et des étudiantes à l’Université Laval, participent à cette assemblée d’orientation. Malgré des débats intéressants, aucune perspective claire ne se dégage de la rencontre. Le Sommet est maintenant chose du passé, et avec lui, plusieurs des personnes présentes vont peu à peu abandonner l’activisme. Cette perspective –ou cette absence de perspectives- ne m’enchantait guère. Je collaborais de plus en plus régulièrement au journal «Rebelles». Je pensais pouvoir poursuivre sur cette lancée à mon retour à Québec. Malheureusement, le collectif qui édite «Rebelles» cesse lui aussi ses activités au cours de l’été. Je me tourne alors vers la seule organisation susceptible d’amener une implication à long terme, pour laquelle un projet collectif commun – le communisme libertaire- n’est pas un «tabou», mais quelque chose de pleinement assumé.

Je deviens sympathisant de la NEFAC au mois de juillet 2001. Quelques jours plus tard, le 23 juillet, je prends la parole au nom du groupe anarchiste Émile-Henry dans une manifestation pour dénoncer l’assassinat de Carlo Giuliani, devant le consulat italien à Limoilou, Je deviens membre de la fédération peu de temps après. Malgré quelques bémols à propos de la plateforme de la NEFAC, il me semblait plus important de me joindre à un groupe souhaitant développer un courant anarchiste organisé que d’aller de sommet en sommet, d’une campagne à l’autre, sans perspective révolutionnaire.

L’activisme tout azimut

Ma première année comme membre de la NEFAC a été pour le moins chargée! Dès la fin de l’été, nous produisons un premier numéro d’un nouveau bulletin de l’Union locale de la NEFAC intitulé «La Nuit» (en hommage au journal anarchiste du même nom produit à Montréal de 1976 à 1986). Ce bulletin préfigure ce que sera quelques années plus tard «Cause commune» : un bulletin paraissant sur une base régulière qui est diffusé dans les manifs et dans divers lieux publics. «L’Union locale» remplace le groupe Émile-Henry comme collectif de la NEFAC à Québec, suite au départ de plusieurs personnes et l’arrivée de quelques autres. Le premier numéro de «La Nuit» aborde la question du patriarcat et de l’esclavage salarié, deux thèmes qui reviendront périodiquement dans nos publications.

Comme à peu près toute la gauche radicale, l’attaque du World Trade Center et du Pentagone le 11 septembre 2001 nous prend quelque peu au dépourvu. L’Union locale diffuse néanmoins un communiqué de la NEFAC, écrit par nos camarades des États-Unis, lors d’une manifestation à Québec à la fin du mois de septembre. Nous en profitons pour annoncer une série d’événements à venir, dont la sortie imminente d’une toute nouvelle publication de la NEFAC... en français. Le 13 octobre, le premier numéro de Ruptures sort enfin. Publié à 1000 exemplaires, il est entièrement produit à Québec, grâce à la collaboration de quelques sympathisants et sympathisantes. Le lancement a lieu dans le sous-sol de l’Église Saint-Jean-Baptiste, en présence d’une centaine de personnes. Ruptures ne passe pas inaperçu, tout particulièrement le texte «Nous sommes plateformistes», lequel suscite de nombreuses réactions et railleries de la part du «milieu» anarchiste. Chez les «ex» de la CASA, plusieurs tournent le dos à la NEFAC et une certaine compétition malsaine se développe entre les militants et les militantes «organisé-e-s» (ça c’est nous) et les «inorganisé-e-s» (les autres). C’est aussi le temps des scissions avec deux camarades qui iront bientôt grossir (pour un temps) les rangs de «l’ultra-gauche» montréalaise, non sans publier divers textes et pamphlets dénonçant leurs anciens camarades.

L’automne est marqué par plusieurs autres activités publiques, certaines organisées dans le cadre de l’Université populaire du Comité populaire Saint-Jean-Baptiste, d’autres de façon autonomes. La fin de semaine du 23 novembre, nous présentons non pas une, mais deux conférences publiques : le vendredi avec Gaétan Héroux, de l’OCAP (Ontario Coalition Against Poverty), et le dimanche avec Juan Nivardo Rodriguez, des Juventudes Libertarias (Bolivie), au Centre Lucien-Borne. Malgré une mobilisation limitée, la salle est pleine! Le Sommet des Amériques fait encore sentir ses effets...

Le 1er et le 2 décembre 2001, la NEFAC organise une fin de semaine de réflexion sur le patriarcat à Montréal sur le campus Loyola, dans l’ouest de la ville. C’est le premier événement public organisé conjointement par les différents collectifs du Québec depuis le Sommet des Amériques. Le programme, assez chargé, est élaboré par les groupes de Québec et de Montréal. Plusieurs ex-membres de la CASA sont présents et présentes, de même qu’un grand nombre de sympathisants et de sympathisantes de la région de Montréal et des États-Unis. Malgré de nombreux problèmes logistiques et un certain manque de préparation politique, la rencontre est un succès au niveau de la participation. Elle permettra de dresser la table pour le deuxième numéro de Ruptures qui sortira au mois d’avril 2002.

À l’hiver, la NEFAC débute une première tournée «en région». L’invitation est lancée aux anarchistes vivant à l’extérieur de Montréal et Québec d’organiser des événements avec nous dans leur coin de pays. Des membres de l’Union locale de Québec se rendent ainsi à Sorel le 25 mars 2002 pour présenter une conférence d’introduction à l’anarchisme au Café-Bistro Le Cinoche. Le 24 avril, nous nous rendons à Saint-Georges-de-Beauce à l’invitation d’étudiants et d’étudiantes du CEGEP pour animer un atelier sur la mondialisation. Près d’une quarantaine de personnes sont présentes. Le 6 mai, je me rends à Sherbrooke pour présenter une conférence sur l’éducation libertaire devant un petit groupe de cégépiens et de cégépiennes.

Ces activités ne nous empêchent pas d’organiser d’autres événements publics à Québec. Le 2 avril, nous accueillons une caravane qui mobilise en vue de la réunion G8 à Kananaskis (Alberta). Une foule nombreuse se presse pour écouter divers conférenciers et conférencières, dont Jaggi Singh. Trois semaines plus tard, le 20 et le 21 avril, la NEFAC tient une autre fin de semaine de réflexion à Québec, portant cette fois-ci sur les classes sociales et la lutte des classes. Des gens d’un peu partout assistent à cette rencontre, dont un groupe d’étudiants et d’étudiantes de Saint- Jérôme. Le 5 mai, nous récidivons avec une conférence «internationaliste» à Québec. Chekov Feeney du Workers Solidarity Movement (Irlande), Laurent Scapin d'Alternative Libertaire (France) et Phébus (pour notre collectif) présentent différentes réalités du mouvement anarchiste et les horizons qui s'ouvrent au niveau de l'organisation. C’est pendant cette période que l’Union locale de Québec devient le Collectif anarchiste La Nuit. Ce changement de nom traduit une volonté de clarifier notre mode d’organisation et nos objectifs pour sortir du cercle vicieux «activiste» dans lequel nous sommes plongé-e-s. L’idée de former un groupe affinitaire «fermé» (comme Émile-Henry) est mise de côté. Dès le moment où une personne partage nos positions politiques, un processus formel d’intégration se met en branle, débouchant sur l’adhésion (ou non) de la personne après trois réunions. Le collectif se donne pour objectif de participer à l’animation d’un pôle libertaire à Québec, de développer une stratégie d’implantation dans nos milieux de vie, de travail et d’étude et de soutenir les luttes sociales. L’action du collectif s’appuiera sur une analyse de la conjoncture et des objectifs à court, moyen et long terme. Nous souhaitons également alterner les rencontres de formation théorique à celles de poutine plus technique.

L’été du squat

Le 17 mai, environ 200 personnes mobilisées par le Comité populaire Saint-Jean-Baptiste et d’autres groupes membres du FRAPRU manifestent dans les rues de Québec pour revendiquer du logement social. La manifestation aboutie devant le 920, de la Chevrotière, un petit triplex abandonné depuis trois ans qui appartient à la Ville de Québec. Une quinzaine de militants et de militantes (dont deux membres de la NEFAC) se barricadent à l’intérieur. Ainsi débute le squat de la Chevrotière. L’occupation, qui devait durer 48 heures, se poursuit pendant près de quatre mois. Le «920» devient le point central des luttes à Québec pendant tout l’été. C’est là que va naître la Page Noire, la librairie sociale autogérée, dans laquelle plusieurs membres de la NEFAC vont s’investir dès le début2. Notre collectif va y organiser deux activités. Le 8 juin, pendant le Congrès du FRAPRU à Québec, nous lançons au squat une brochure sur la question du logement écrite par Phébus. Plusieurs délégué-e-s du FRAPRU participent aux échanges. Le 10 août, nous organisons une projection de film avec deux membres de la Fédération anarchiste (France) de passage à Québec sur les expériences autogérées au Sénégal.

Du 13 au 15 septembre, la NEFAC se réunit en congrès à Montréal. C’est la première fois que je rencontre face à face mes camarades des États-Unis et de l’Ontario. La rencontre est très houleuse, mais débouche sur l’adoption d’une stratégie commune. Désormais, les collectifs membres de la NEFAC travailleront sur trois axes d’interventions, soit l’anti-racisme/l’antifascisme, les luttes dans nos communautés et sur les lieux de travail.

Moins d’une semaine après ce congrès, les squatters du 920 de la Chevrotière sont évincé-e-s par la police. Rétrospectivement, on peut dire que le squat a eu une importance capitale dans le parcours de nombreux militants et de nombreuses militantes de Québec. Deux nouveaux collectifs vont se constituer dans son sillon : le Collectif des bas-quartiers et Dada à faim. Tous deux sont composés en majorité d’ex-membres de la CASA, tout particulièrement des femmes. Quant à La Nuit, le collectif sort affaibli de cette aventure. Nous n’avons pas été en mesure de développer une vision collective précise de ce que devait être notre intervention à l’intérieur de l’occupation. Nous nous sommes investi-e-s à fond, mais de manière désordonnée et individuelle. Plusieurs membres, sympathisants et sympathisantes quitteront notre collectif dans les mois qui suivent pour rejoindre Dada à Faim ou les Bas quartiers. La dernière année a siphonné beaucoup de temps et d’énergie. Si le nombre de membres a rapidement grimpé, le collectif se retrouve maintenant réduit à sa plus simple expression. Nous ne sommes plus que quelques membres actifs, tous des gars. Autour de nous gravite un noyau de sympathisants et de sympathisantes que nous avons beaucoup de difficulté à maintenir.

Trois fronts de lutte

Les nouvelles orientations prises par la NEFAC vont marquer l’activité du collectif dans sa deuxième année. Si nous continuons de participer aux mobilisations de la gauche politique3 ou de la gauche libertaire4, notre action va se dérouler principalement sur le terrain de la lutte antifasciste et de la solidarité ouvrière.

Vers la fin de l’été 2002, une nouvelle section de Red and Anarchist Skinheads (RASH) va apparaître à Québec, à laquelle participeront plusieurs membres de La Nuit. Nous prenons conscience de la nazification d’une partie de la scène punk de Québec et décidons d’intervenir à notre façon. Parallèlement, de plus en plus de signes laissent croire que des groupes de boneheads s’activent dans la banlieue ouest. Notre collectif est contacté par un groupe d’étudiants et d’étudiantes du cégep F.X. Garneau. Ces militants et ces militantes nous invitent présenter une conférence le 2 décembre 2002 sur la question du racisme et de l’extrême droite dans les murs de l’institution5. Comme l’écrit Red Roady quelques années plus tard dans les pages de Ruptures : «Quelle n’est pas notre surprise de voir arriver aux portes de la conférence une dizaine de néo-nazis venant de toute évidence nuire à la bonne tenue de l’événement. Après empoignade, les jeunes racistes ont du retourner bredouille dans leur banlieue bourgeoise». C’est le début d’une longue série d’altercations qui se poursuivront pendant plus de 5 ans avec différents groupuscules d’extrême droite (Québec Radical, MLNQ, boneheads, NSBM, skins nationalistes...). Un tel climat ne favorise pas non plus les nouvelles adhésions... Les débats sont parfois vifs avec la majeure partie de la gauche libertaire qui ne voit tout simplement pas la nécessité de la lutte antifasciste «de rue» et/ou désapprouve certains des moyens utilisés. Ce que refusent de voir ces militants et ces militantes, c’est que nous faisons également de l’éducation populaire dans des milieux où la gauche est généralement absente6. Mais rétrospectivement, je pense que nous sommes plusieurs fois tombés dans un certain machisme, notamment lors de débats sur les tactiques à employer pour lutter contre les fascistes.

Le 24 janvier 2003, notre collectif commence l’une des campagnes les plus importantes de sa courte histoire. Depuis quelques semaines, près de 800 travailleurs et travailleuses des concessionnaires automobiles de la région de Québec sont en lock-out. Leurs employeurs veulent casser le syndicat et imposer des reculs importants au niveau des conditions de travail. Ce conflit se déroule dans l’indifférence généralisée, en partie à cause de l’affiliation du syndicat à la Centrale des syndicats démocratiques (CSD). Nous décidons d’aller sur les lignes de piquetage, puis de rédiger un texte expliquant les causes du conflit et appelant à la solidarité avec les lock-outé-e-s. Un travailleur contacte même notre collectif pour obtenir des copies du texte afin de le distribuer aux clients et aux clientes des garages (qui demeurent ouverts malgré le conflit). Le 15 février 2003, nous organisons avec d’autres collectifs un contingent libertaire dans une manif contre la guerre. Plutôt que de distribuer un texte sur notre opposition à l’intervention impérialiste, nous choisissons de passer notre bulletin «La Nuit» avec le texte sur le lock-out. Tout au long du conflit, nous multiplierons les visites sur les lignes de piquetage. Nous contribuerons dans la mesure de nos moyens à faire connaître les enjeux du conflit à la population de Québec.

Le troisième numéro de Ruptures sort en mars 2003. On retrouve notamment un dossier sur les classes sociales et un débat sur la stratégie révolutionnaire avec Maxim «Tony» Fortin, un libertaire de Québec qui a publié quelques mois plus tôt une brochure critiquant l’analyse et la stratégie de la NEFAC. Le contenu et le ton de ce numéro de Ruptures reflète l’état d’esprit de la NEFAC a cette époque : une certaine mentalité «d’assiégé-e-s» face au reste du mouvement anarchiste et un fort penchant pour des formules incantatoires toutes faites. De manière un peu maladroite, nous tentions de faire valoir l’importance, pour les anarchistes, de sortir du «ghetto» militant et de populariser l’anarchisme au sein de la classe ouvrière. Mais nous étions souvent les seul-e-s à penser de la sorte et les critiques face à notre soi-disant «ouvriérisme» étaient nombreuses. Le succès relatif de notre campagne auprès des ouvriers et des ouvrières en conflit semblait confirmer la justesse de nos positions. Au cours des deux années suivantes, nous tenterons à nouveau l’expérience en développant d’autres campagnes de solidarité (épiceries, garderies, etc.) avec des résultats variables.

Au mois de mai, notre collectif organise deux événements pour lesquels nous produisons une magnifique affiche «couleur», une première pour la NEFAC. Le 1er mai, nous tenons une manifestation «rouge et noire» à laquelle participe une quarantaine de personnes sous une pluie battante. Une dizaine d’anarchistes de Saint-Georges, membres de l’URAB (Union des résistances autogestionnaires de la Beauce) marchent avec nous, de même que des membres de la cellule locale du Parti communiste du Québec. Deux jours plus tard, nous organisons une conférence dans les locaux de la CSN avec deux syndicalistes des États-Unis, membres de la NEFAC, dans le cadre de la tournée «L’anarchie au travail» coordonnée par nos camarades de Montréal. À peine une quinzaine de personnes participent à la rencontre... qui est un échec. On est loin de nos succès de foule de l’année précédente. Un constat s’impose : la nouvelle orientation prise par la NEFAC ne «prend» pas aussi facilement que les thèmes liés à la mondialisation ou les mobilisations contre les sommets.

L’élection de Jean Charest

Le 14 avril 2003, Jean Charest remporte les élections provinciales. Le Parti libéral profite de ce momentum pour annoncer une série de mesures qui visent à «moderniser» l’État (la fameuse «réingénierie») et rendre plus «compétitive» l’économie québécoise. Tout au long de l’automne, nous serons aux premières lignes dans les nombreuses manifestations contre le gouvernement libéral. Le point culminant de cette mobilisation sera la journée d’action du 11 décembre 2003. Ce jour-là, des dizaines de milliers de personnes sortent dans la rue et paralysent le Québec. Nous participons au blocage du Port de Québec en compagnie de syndiqué-e-s du Syndicat canadien de la fonction publique, où l’un de nos camarades milite. Quelque chose d’inattendu se déroule sous nos yeux : et si le mouvement ouvrier sortait enfin de sa torpeur? Malheureusement, la grève générale promise après les fêtes par les directions syndicales ne se matérialise pas, tuant dans l’œuf le mouvement qui allait en se radicalisant. Néanmoins, ce sursaut de combativité syndicale démontre de façon éclatante que la classe ouvrière a le pouvoir d’ébranler l’État et le système capitaliste.. si bien sûr elle le désire et décide d’agir contre l’avis de ses dirigeants et de ses dirigeantes.

Toujours en décembre, c’est la sortie du 21e numéro du journal anarchiste «Le Trouble». Entièrement produit à Québec, c’est l’aboutissement d’un long processus qui vise à fusionner ce journal avec la NEFAC. Depuis plusieurs mois, nous écrivons des textes et nous diffusons le journal à Québec (jusqu’à 500 copies par numéro). Des membres de La Nuit participent également au comité de rédaction. Petite anecdote : lors d’une manifestation du mouvement populaire, un prêtre «progressiste» avec lequel nous discutions à l’occasion sort de sa poche 50$ pour que nous donnions des exemplaires du Trouble aux manifestants et des manifestantes...

Ce processus de fusion va néanmoins échouer pour différentes raisons. Il y a dans le collectif du «Trouble» plusieurs personnes qui sont en désaccord avec la fusion. L’arrivée d’un groupe d’ex-militants de la NEFAC dans ce collectif mettra définitivement un terme au processus. La NEFAC a besoin d’un journal pour remplir un rôle que n’arrive pas à jouer Ruptures : faire de l’agit-prop sur une base régulière. Au mois de mars 2004, la NEFAC lance son propre journal, une publication de 4 pages gratuite intitulée Cause commune. Le lancement du premier numéro à Québec se déroule dans à la galerie «Le Lieu» sur la rue du Pont. Nous en profitons pour faire la projection d’un film sur la participation des anarchistes à la résistance algérienne et aux luttes anticoloniales. Une quarantaine de personnes sont présentes, dont un petit groupe de maoïstes venus de Montréal et quelques anars de Saint-Georges-de-Beauce où se forme, au cours de l’été 2004, un nouveau collectif de la NEFAC. La fédération est maintenant présente dans quatre villes au Québec (Montréal, Sherbrooke, St-Georges et Québec). Au sud de la frontière, la NEFAC se développe rapidement, tout comme en Ontario. À Québec, le collectif reste stable: la question de la mixité demeure entière depuis près de deux ans et nous ne parvenons pas à sortir de cette impasse.

Mobilisations communes

Au printemps 2004, La Nuit organise plusieurs actions avec d’autres collectifs libertaires de Québec. Après deux années pendant lesquelles les tensions ont parfois été vives avec d’autres anarchistes, notre collectif fait son «autocritique» et change d’attitude. Nous lançons l’idée de tenir régulièrement des assemblées réunissant les membres des différents groupes pour élaborer des actions en commun. Une liste internet («Intercollectif») est mise sur pied pour les membres de «l’assemblée des libertaires de Québec». Le14 avril, à l’occasion du premier anniversaire de l’arrivée au pouvoir de Jean Charest, nous diffusons un appel à la mobilisation («Généralisons la résistance») en compagnie de La Rixe, Dada à faim et d’autres «libertaires de Québec». Nous annonçons notre participation à l’action «Bloquons Charest» organisée par le REPAC au coin des boulevards Charest et Langelier. L’appel est également signé par une demi-douzaine de collectifs montréalais.

L’assemblée des libertaires de Québec mobilisera également pour la grande manifestation du 1er mai 2004 à Montréal, qui réunit des dizaines de milliers de travailleurs et de travailleuses (jusqu’à 100 000) contre les politiques anti-sociales du gouvernement Charest. À l’initiative de la CLAC (dont fait partie la NEFAC-Montréal) et de l’assemblée des libertaires de Québec, un contingent anarchiste réunissant quelques centaines de personnes se forme à la queue de la manifestation. Sans attendre le début de la marche syndicale (qui a près de quatre heures de retard!), nous prenons la rue, précédé du contingent du PCR, pour nous rendre au parc Jarry. Sur place, l’escouade anti-émeute charge les anarchistes et les maoïstes, mais doit battre en retraite sous la pression des manifestants et des manifestantes.

Parallèlement, nous continuons à développer nos contacts en «région» en participant à des conférences sur l’anarchisme à Joliette et en envoyant sur une base régulière le journal Cause commune à un contact dans la région du Bas-Saint-Laurent qui les diffuse à Rivière-du-Loup et Cabano. Le 28 juin 2004, le 4e numéro de Ruptures (dossier spécial sur le nationalisme et l’extrême droite) est lancé à la Taverne Dorchester le soir des élections fédérales. L’article sur l’extrême droite au Québec suscite de très nombreuses réactions. Le PCR réagit vivement au fait qu’un de ses membres soit associé, dans l’article, à un groupe national-bolchevique et au MLNQ, ce qui est pourtant le cas. Quelques mois après la sortie de ce numéro de Ruptures, c’est au tour de Pierre Falardeau de nous attaquer dans les pages du Québécois et du Couac. Falardeau prétend que la NEFAC est à la solde de la RCMP, notamment parce que nous sommes associé-e-s à des collectifs aux États-Unis et Ontario et que nous sommes contre le nationalisme. Cette charge est tellement grossière que plusieurs personnes se chargent de lui clouer le bec sans que nous soyons obligé-e-s de le faire!

De grève en grève

À l’automne 2004, le mouvement pour le droit au logement se mobilise à Québec. Le FRAPRU et le RCLALQ décident d’organiser une action conjointe de grande ampleur : pendant deux jours, des dizaines de militants et de militantes vont «camper» au centre-ville de Québec pour réclamer un grand chantier de logement sociaux et le contrôle obligatoire des loyers. Depuis quelques années, des membres de la NEFAC sont impliqué-e-s dans la lutte pour le droit au logement dans divers groupes populaires. Nous proposons à l’Union régionale de la NEFAC (qui regroupe les collectifs au Québec) de mobiliser pour le «Camp des mal-logé-e-s». À Montréal, la NEFAC parvient à obtenir l’appui de la CLAC. Quelques membres de Québec, Montréal et St-Georges vont participer au campement. Lors de la manifestation de clôture (qui rassemble près de 1000 personnes le 30 octobre), un contingent «rouge et noir» se forme, distribue un tract sur la question du logement et colle des affiches sur le parcours de la marche.

Le 19 novembre 2004, le syndicat des employé-e-s de la SAQ déclanche une grève générale à la grandeur de la province. Le moment choisi (un mois avant Noël) n’est pas anodin : l’objectif est de créer un rapport de force dans la période de l’année où la SAQ réalise ses meilleures ventes. Malheureusement, le conflit est plus dur que prévu. La solidarité des clients et des clientes n’est pas toujours au rendez-vous et c’est par milliers que les consommateurs et les consommatrices se rendent dans les succursales qui demeurent ouvertes. Les divers groupes de la NEFAC vont organiser plusieurs actions de soutien aux grévistes. À Québec, nous nous rendons à l’une des succursales opérées par des scabs pour tenir une action de «ralentissement» aux caisses (i.e. on remplit plusieurs paniers d’épicerie pleins de bouteilles et on refuse de payer la facture en solidarité avec les grévistes). La Nuit produit également une affiche qui est massivement collée sur les magasins (ouverts et fermés). Un après-midi, nous nous rendons à l’entrepôt sur le boulevard Charest pour distribuer un tract aux clients et aux clientes et rendre visite aux rares piqueteurs et piqueteuses qui bravent la température et la mauvaise humeur des consommateurs et consommatrices.

Au moment où prend fin la grève à la SAQ, nous amorçons une grande tournée de conférences avec Ashanti Alston, un ex-membre du Black Panther Party et de la Black Liberation Army devenu anarchiste. Du 9 au 15 février 2005, nous nous rendons à Montréal, Sherbrooke, Québec, Saint-Georges-de-Beauce, Joliette, Chicoutimi... Cette tournée, élaborée lors d’une retraite de la NEFAC à l’été 2004 dans la région des Cantons de l’Est, fut un succès sur toute la ligne.

Une semaine plus tard, le 21 février 2005, la plus longue grève de l’histoire du mouvement étudiant s’amorce. Quelques camarades du collectif étudient à l’Université Laval et s’impliquent à fond dans leur association. D’autres membres, non-étudiants, participent aux actions directes à leur côté. La NEFAC publie plusieurs textes pendant le conflit et produira un bilan de l’implication de ses membres dans Cause commune (numéro 6, mai-juin 2005). Alors que s’achève la grève des étudiants et des étudiantes, Le Nuit co-organise avec quelques libertaires de Québec une journée contre le masculinisme et le patriarcat le 10 avril 2005 au Centre Lucien-Borne. Plusieurs dizaines de personnes participent à l’événement, qui s’inscrit dans la mobilisation contre le congrès «Parole d’homme», une rencontre masculiniste internationale qui se déroule à Montréal du 21 au 24 avril.

Le 6 mai 2005, c’est le lancement du cinquième numéro de Ruptures. On y retrouve un dossier sur les contre-pouvoir et les mouvements sociaux qui s’inscrit dans le prolongement de la tournée d’Ashanti Alston, mais aussi des conflits dans lesquels nous nous sommes impliqué-e-s dans la dernière année. À la fin du mois de mai, nous profitons du passage au Québec de deux militants de l’organisation libertaire française No Pasaran pour organiser une conférence sur l’antifascisme à la Page Noire. Une vingtaine de personnes sont au rendez-vous.

Le 1er juillet 2005, nous passons de la parole aux actes en organisant une petite contremanif à l’action que le MLNQ organise chaque année devant l’Hôtel de Ville de Québec. À la stupéfaction de la cinquantaine d’ultra-nationalistes présents et présentes sur les lieux, nous diffusons à chacun et chacune un tract intitulé «Fachos, hors de nos rues !» qui dénonce les positions de leur chef, Raymond Villeneuve. Cette présence nous vaut un reportage (non-sollicité) à RDI et les critiques d’une partie de la gauche révolutionnaire montréalaise (qui ne comprend toujours pas la menace causée par les mouvements d’extrême droite...). Sans se tromper, on peut dire que la campagne menée par la NEFAC contre le MLNQ (amorcée par nos camarades montréalaisEs en 2002) a très largement contribué à la marginalisation complète de cette organisation et de ses partisans et partisanes, jusqu’à sa mort clinique en 2007.

Nous terminons nos activités estivales en accueillant deux anarchistes originaire de Mexico le 23 août 2005 dans le cadre de la tournée «Diffuser l’utopie, conférences sur la radio libre et le mouvement anarchiste au Mexique» qui vise à lever des fonds pour divers projets comme la Biblioteca Social Reconstruir, la radio libertaire de l'Université Autonome de Mexico (UNAM) et la Caravane Carlo Giuliani.

La lutte contre la droite

Au mois de décembre 2005, notre collectif produit deux affiches de propagande antiélectorale («Politichiens : n’attendons rien d’eux seule la lutte paie. Notre pouvoir est dans la rue, pas dans les urnes») en prévision du scrutin fédéral du 23 janvier 2006. Plusieurs centaines sont posées au centre-ville de Québec. La campagne est relayée ailleurs au Québec par les autres collectifs de la fédération. Sans grande surprise, Stephen Harper et le Parti conservateur prennent le pouvoir à la tête d’un gouvernement minoritaire. La région de Québec élit une majorité de député-e-s conservateurs et conservatrices. Quelques mois plus tôt, Andrée Boucher avait réussi à gagner les élections municipales, sans même faire campagne. Le moins qu’on puisse dire, c’est que la droite populiste a le vent dans les voiles. Une réflexion s’amorce à l’intérieur de notre collectif sur la conjoncture sociale et politique et la remontée de la droite dans la région de Québec. De nouvelles personnes se sont joignent au collectif et tranquillement, nous construisons une unité tactique et théorique sur le sujet.

Au mois de mai 2006, le 6e numéro de Ruptures paraît. On y retrouve un dossier sur l’implication des libertaires dans le mouvement populaire, de même que des articles sur l’état du mouvement étudiant un an après la grève et un bilan du Réseau de solidarité des travailleurs et des travailleurses (RSTT). Le 16 mai 2006, nous accueillons l’ex-membre des brigades internationales et anarchiste Georges Sossenko. La conférence a lieu dans les locaux de la CSN. Une quarantaine de personnes sont présentes dans une atmosphère étrange, où l’admiration côtoie un certain malaise (lorsque Georges répond complètement à côté de la plaque à certaines questions). Au printemps, nous décidons de nous impliquer dans l’organisation de la 4e édition de la Journée autogérée qui a lieu le 4 juin 2006 au Parc de la jeunesse dans le quartier Saint-Roch. La Journée autogérée, comme son nom l’indique, est un événement annuel consacré à l’exploration du concept et des pratiques autogestionnaires. Chaque année, des membres de La Nuit animent des ateliers et tiennent une table de presse. Mais devant la disparition annoncée de la Journée autogérée (à cause de l’épuisement des membres du comité organisateur), nous choisissons de nous investir davantage dans la planification et l’organisation de l’événement. Au final, l’expérience n’est pas vraiment concluante. Les ateliers et les débats attirent relativement peu de monde. Une certaine impression de «déjà-vu» s’est installée. Il n’y aura pas de suite en 2007.

À l’automne 2006, La Nuit prend en charge la production de Cause commune. Une nouvelle maquette et de nouvelles chroniques changent l’aspect et le contenu du journal. Nous organisons également quelques activités publiques. Le 23 septembre, deux membres du collectif se rendent au Forum social régional 02 (à Métabetchouan, au Lac-St-Jean) pour présenter des ateliers sur l’autogestion et les idées anarchistes à l’invitation d’un camarade qui vient de retourner vivre dans la région. Nous pensons pouvoir l’aider à former un nouveau collectif, sans toutefois réussir. Le 4 novembre, La Nuit présente une conférence avec deux membres du CIPO-RFM7 à l’AgitéE dans le cadre d’une tournée à travers le Québec coordonnée par des camarades de Montréal. Cette activité publique servira d’impulsion à une coalition qui organise quelques semaines plus tard une manif à Québec en solidarité avec les insurgé-e-s de Oaxaca. Faute de temps, nous ne participons pas à ses activités, pas plus qu’à celles des autres coalitions qui se mettront sur pied par la suite (Guerre à la Guerre, l’Autre 400e).

À l’hiver 2007, La Nuit participe à la campagne «Nous on vote pas». Malgré quelques ratés, nous parvenons à coller des centaines d’affiches et de stickers au centre-ville. Par contre, les liens avec le Réseau anarchiste en milieu étudiant (RAME) demeurent inexistants, avant, pendant et après la campagne. Contrairement à ce qui s’est passé à Montréal, le RAME demeurera à l’état embryonnaire dans la région de Québec. Sa dissolution n’aura aucun effet sur notre collectif. Au mois de mai, nous organisons deux activités publiques qui obtiennent un certain succès. Un camarade avec qui nous sommes en contact depuis le mois de septembre 2006 nous invite à présenter une conférence sur l’anarchisme à Trois-Rivières dans les locaux de l’UQTR. Plus de 40 personnes y participent. Un collectif prend forme dans cette ville. Le 29 mai, nous organisons un lancement pour le 7e numéro de Ruptures à l’AgitéE. Nous en profitons pour présenter un panel avec deux membres de No Pasaran sur la montée de la droite au Québec et en France. L’objectif est de présenter publiquement les conclusions auxquelles nous sommes arrivé-e-s concernant la conjoncture politique et amener des libertaires à débattre sur ces questions. Environ 25 personnes prennent part aux discussions. Le 22 juin, nous participons au contingent de la NEFAC dans la manifestation anti-militariste de la coalition Guerre à la Guerre. La visibilité obtenue par le contingent est excellente. Nous profitons de la manifestation pour distribuer des centaines de copies de Cause commune aux passants et aux passantes tout le long du trajet. Quelques mois plus tard, La Nuit tentera d’organiser une autre manifestation anti-militariste conjointement avec Guerre à la guerre. Des divergences profondes avec certains militants de cette coalition nous conduisent à un cul de sac. Nous décidons d’organiser la manifestation sur nos propres bases le 28 mars 2008, en invitant divers groupes «progressistes» à appuyer notre démarche. Environ 300 personnes répondent à l’appel et manifestent au centre-ville pour souligner le 90e anniversaire des émeutes contre la conscription et leur opposition à l’intervention militaire canadienne en Afghanistan. Nous en tirons un bilan très positif.

Depuis le début de l’automne 2007, notre collectif a de plus en plus confiance en ses moyens. Plusieurs projets connaissent un certain succès et se traduisent par l’arrivée de nouveaux et de nouvelles membres. Au mois de septembre, nous lançons officiellement un blog et une émission de radio intitulés «Voix de faits»8. Au début du mois d’octobre 2007, nous prenons l’initiative d’organiser une manifestation pour le droit à l’avortement conjointement avec le collectif de l’émission féministe libertaire «Ainsi squattent-elles». Nous arrivons à mobiliser cinq fois plus de monde que les «pro-vies». Nous répéterons l’expérience au mois d’octobre 2008 avec de meilleurs résultats. Ces initiatives s’inscrivent dans le cadre de notre campagne «permanente» contre la droite populiste à Québec.

Un bilan ?

S’il est encore trop tôt pour tirer un bilan complet de la NEFAC (à Québec, et au Québec), on peut néanmoins amener ces quelques éléments pour alimenter la réflexion.

Dans un premier temps, la présence d’un collectif anarchiste actif pendant près d’une dizaine d’année n’est peut-être pas spectaculaire, mais c’est en soi un acquis important, du moins dans notre contexte politique. Le courant libertaire n’en est pas à ses premières armes au Québec, mais il a souffert d’un manque flagrant de continuité à travers le temps. À travers ses différentes mutations, la NEFAC a su se développer et se renouveler avant, pendant et après plusieurs moments importants des luttes sociales auxquels nous avons pris part, du Sommet du Québec et de la Jeunesse en passant par le Sommet des Amériques jusqu’aux luttes étudiantes, syndicales et populaires des dernières années. Cette continuité a permis au collectif et à ses membres de se développer, de gagner en expérience et en maturité politique.

L’engagement de plusieurs libertaires, y compris des membres de la NEFAC, dans les mouvements sociaux a fait en sorte de démystifier l’anarchisme pour un grand nombre de militant-e-s, notamment au sein des groupes populaires de la région de Québec. La production d’une émission de radio hebdomadaire et l’animation de sites web, la diffusion de plusieurs dizaines de milliers de tracts, journaux, affiches, livres et brochures, de même que la tenue de dizaines de conférences et d’ateliers ont certainement contribué à faire connaître l’anarchisme et les principes libertaires de façon importante dans divers milieux. Plusieurs campagnes ont fait mouche, comme celle sur la question du vol dans les quartiers populaires ou encore celles sur les élections (qui furent particulièrement nombreuses!).

Mais il faut se rendre à l’évidence: une telle activité n’est pas suffisante pour entraîner l’adhésion d’un grand nombre de personnes à une organisation politique comme la nôtre. Le «turn-over» reste important, même à notre (petite) échelle. Divers facteurs peuvent expliquer ce phénomène. Ce qui est demandé aux membres est plutôt exigeant, nous plongent ainsi dans un cercle vicieux: moins nous sommes nombreux et nombreuses, plus chacun et chacune doit compenser individuellement pour atteindre les objectifs que nous nous sommes fixés. Par ailleurs, nos structures actuelles ne facilitent pas l’engagement d’un grand nombre de personnes. Le caractère quasi-clandestin et affinitaire d’une partie de nos activités qui a caractérisé notre fonctionnement pendant plusieurs années en est l’exemple. Quant au reste, la lecture des textes de Phébus et de Julie amèneront d’autres éléments de réponse tout à fait pertinents.

Et la suite ?

Le moins qu’on puisse dire, c’est que le processus de refondation de la NEFAC au Québec suscite beaucoup d’intérêt et de curiosité. Nous ne pouvons pas échouer! Il faut donc prendre le temps de bien faire les choses, d’autant plus que le «dysfonctionnement» de la NEFAC s’est répercuté sur le fonctionnement de l’union régionale au Québec. Après une dizaine d’années d’agitation, de propagande et d’organisation, notre courant a pris une place importante dans le paysage de la gauche anti-capitaliste. Mais ces acquis sont fragiles. Le potentiel est là : à nous de saisir les chances lorsqu’elles se présentent !


1. Le processus qui a mené à la création de la NEFAC remonte à 1999. Le groupe Émile-Henry (Québec), fondé l'année précédente, en est partie prenante. La NEFAC a été fondée officiellement lors d'un congrès qui s'est tenu à Boston en 2000, où deux délégations du Québec (l'une de Québec, l'autre de Montréal) étaient présentes.
2. L'idée d'un infokiosque n'est toutefois pas née «spontanément». La création d'un espace comme celui-là avait germé dans la tête de certains membres de la NEFAC plusieurs mois auparavant. Il ne manquait qu'un espace --gratuit-- et une bonne dose d'organisation pour le concrétiser.
3. Comme par exemple à la manifestation contre l'intervention américaine en Irak le 17 novembre 2002, où nous nous démarquons par une position internationaliste qui refuse le «pacifisme» officiel du comité organisateur. Notre tract, intitulé «Quelle connerie que la paix sociale», est orné d'une magnifique colombe serrant dans ses pattes un cocktail molotov...
4. Nous relayons à Québec le mot d'ordre de grève générale contre la ZLÉA le 32 octobre 2002 aux côtés de Dada à fam et du Collectif des bas-quartiers.
5. Nous reviendrons à trois autres reprises au CEGEP Garneau pour donner des conférences sur l'éducation libertaire, le masculinisme et l'insurrection zapatiste.
6. Nous sommes ainsi approchés par des gens du Centre communautaire Jacques-Cartier pour organiser un atelier sur le racisme et l'extrême-droite avec des stagiaires. Le RASH publie également un fanzine («Classe contre classe») et organise de nombreux concerts où musique et politique font bon ménage.
7. Consejo Indigena Popular de Oaxaca «Ricardo-Flores-Magon»
8. Avant «Voix de faits», des membres de La Nuit ont animé plusieurs émissions de radio à CKIA et CKRL (Au ras des pâquerettes, Quartier Libre...). Mais c'est la première fois qu'une émission est «officiellement» animée et produite par le collectif.


https://www.causecommune.net/publicatio ... ation.html
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Re: Histoire de l'anarchisme au Québec

Messagede bipbip » 28 Mar 2018, 01:57

En 1918, à Québec : À bas la conscription  ! Vive la révolution  !

Québec, avril 1918. Dans la capitale de la « Belle province », les quartiers ouvriers sont en ébullition. Au terme de cinq jours d’émeutes contre la conscription, des soldats tirent à bout portant sur la foule. Cet événement tragique ne peut être compris qu’en le replaçant dans le contexte explosif de l’époque, marquée par une mobilisation anti-impérialiste et antimilitariste d’une ampleur jamais vue au Québec.

La Première Guerre mondiale marque un tournant dans l’histoire politique de la province de Québec. Dès les premières années du conflit, la participation militaire du Canada aux côtés de la Grande-Bretagne suscite une vive opposition parmi la population francophone. Des voix s’élèvent pour dénoncer les politiques discriminatoires qui briment les droits des minorités de langue française dans les provinces anglophones du Canada. Le raisonnement de la majorité des Canadiens-français est simple  : pourquoi devrait-on aller se battre sur les champs de bataille européens pour défendre les intérêts de l’Empire britannique alors qu’au Canada, on nous traite comme des citoyens et citoyennes de deuxième ordre  ?

Très tôt, le recrutement militaire au Québec est contrecarré par une mobilisation active des milieux nationalistes, mais aussi des groupes socialistes et anarchistes qui ont refusé d’abdiquer leurs positions internationalistes. Ceux-ci sont principalement implantés à Montréal où ils ont des assises significatives au sein de certaines communautés immigrantes. Ces révolutionnaires compensent leur faible nombre par un militantisme soutenu, caractérisé par le recours aux assemblées de masse. Tout au long du conflit, des foules considérables se rassemblent dans les rues de Montréal pour écouter les orateurs socialistes et anarchistes dénoncer la guerre impérialiste. Le 27 mai 1917, des milliers de personnes viennent applaudir le discours d’Albert Saint-Martin, le secrétaire de la section de langue française du Parti socialiste du Canada  : «  Les guerres sont pour le bénéfice des capitalistes, et l’ouvrier canadien ne devrait ressentir aucune haine contre l’ouvrier allemand ou autrichien qu’il ne connaît même pas  ».

Opposition à la conscription

Alors que le conflit s’enlise, le gouvernement fédéral élabore un projet de conscription pour pallier au manque de volontaires. Cette nouvelle suscite une vague de protestation à travers le Québec. Les assemblées publiques et les manifestations se multiplient tout au long de l’année 1917 aux quatre coins de la province. Le discours et les pratiques des opposants à la conscription se radicalisent. La révolution de Février en Russie semble avoir un effet tangible sur le mouvement. Les slogans et les chansons révolutionnaires deviennent monnaie courante dans les rassemblements, tout comme les appels à la grève générale pour mettre en échec le projet de conscription. Le mouvement prend aussi une dimension anti-impérialiste alors que des militants et militantes anticonscriptionnistes dénoncent la politique coloniale britannique en Inde et en Irlande. La révolution russe vient nourrir leur imagination et beaucoup voient dans l’effondrement du régime tsariste la fin prochaine des autres puissances impérialistes.

« Transformer la population la plus paisible »

Pendant ce temps, des débats féroces font rage au sein du mouvement syndical sur la position à adopter concernant la conscription. Si la minorité socialiste s’oppose résolument à l’effort de guerre, certains dirigeants freinent toute forme d’action directe. Dans les pages du journal Le Monde ouvrier, l’organe officiel du Conseil des métiers et du travail de Montréal, ces dirigeants dénoncent régulièrement les positions des «  socialistes  », des «  radicaux  », des «  pacifistes  » et des «  exaltés » qu’on accuse d’être des «  partisans de l’IWW  ». On fait aussi grand cas des positions militaristes de Gustave Hervé et de la majorité des socialistes français et belges pour valider le soutien à la politique du gouvernement canadien.

La tension monte d’un cran au cours de l’été 1917. À Montréal, la police disperse violemment plusieurs manifestations et recherche activement les auteurs d’un attentat à la bombe qui pulvérise la résidence d’un homme d’affaire partisan de la conscription. Elle procède aussi à l’arrestation de militants anticonscriptionnistes accusés de sédition et force certains d’entre eux, comme l’anarchiste juif Robert Parsons, à entrer dans la clandestinité.

Chez les nationalistes de droite, on commence à s’inquiéter de ces «  dérapages  ». Henri Bourassa, éditorialiste du journal catholique Le Devoir, met en garde les autorités : «  Que l’on pèse bien ces paroles  : la conscription marquerait, pour les Canadiens-français, le commencement d’une évolution qui ne tarderait pas à transformer en un peuple révolutionnaire la population la plus paisible, la mieux ordonnée peut-être des deux Amériques. Une fois déchaîné, cet esprit révolutionnaire ne s’arrêterait pas en route  : il ne s’attaquerait pas seulement au régime militaire  : il se manifesterait à l’usine, aux champs, partout, dans toutes les fonctions de la vie industrielle, sociale et politique. […] Du jour où l’on aura fait de ces ouvriers des révoltés, ils deviendront les plus incontrôlables des insurgés contre l’ordre social et économique  ».

Les émeutes de Québec

Pendant que s’organisent les premiers meetings de solidarité avec la révolution d’Octobre et que s’intensifie la répression contre les milieux anticonscriptionnistes, l’arrestation d’un jeune homme dispensé du service militaire par des policiers fédéraux met le feu aux poudres dans la ville de Québec. Cet événement, en apparence banal, provoque une série d’émeutes qui secoue la capitale de la province entre le 28 mars et le 1er avril 1918.

Ce n’est pas la première fois que la violence éclate à Québec, une ville où le mouvement anticonscriptionniste est très actif. À deux reprises, au mois de mai et de septembre 1917, des rassemblements tenus dans les quartiers populaires se terminent par l’attaque de journaux et de résidences de partisans de la conscription. Mais cette fois-ci, l’opposition qui s’exprime dans la rue prend un caractère de masse. Une foule en colère attaque d’abord le poste de police de la place Jacques-Cartier, au cœur du quartier Saint-Roch. Le lendemain, des manifestants investissent un bureau d’enregistrement militaire et brûlent les documents qu’ils trouvent sur place. Deux journaux appuyant la conscription sont également visés par la foule venue des quartiers ouvriers. Malgré l’arrivée de deux mille soldats dépêchés par train de la province de l’Ontario, la population de Québec n’en démord pas, préférant s’armer pour faire face aux charges des militaires.

Face à l’impuissance des autorités civiles et religieuses, le plus haut gradé francophone de l’armée canadienne, le major-général Lessard, est appelé en renfort et prend le contrôle des opérations. Cet officier a une longue feuille de route en matière de répression. En 1878, il prend part à l’écrasement d’une grève de terrassiers à Québec qui se solde par la mort d’un ouvrier d’origine française. En 1885, Lessard est décoré pour sa participation à l’intervention militaire contre la rébellion Métis dans l’Ouest canadien. Il dirige également un régiment des Royal canadian dragoons lors de la seconde guerre des Boers, en Afrique du Sud, en 1900 et 1901.

La guerre aux «  rouges  »

Lessard ordonne le déploiement de mitrailleuses pour mettre un terme au soulèvement populaire. La troupe fait feu sur une foule rassemblée dans le quartier Saint-Sauveur, tuant un étudiant et trois ouvriers (dont l’un âgé d’à peine 15 ans). Le nombre exact de blessés reste incertain, puisque plusieurs victimes évitent de se rendre à l’hôpital où les militaires procèdent à des arrestations.

Dans les jours qui suivent cette répression sanglante, la presse anglophone se déchaîne contre les émeutiers de Québec. Ceux-ci sont assimilés à des «  agitateurs bolcheviques  » et à des «  anarchistes  » alors que les mouvements révolutionnaires sont à toute fin pratique absents de cette ville traditionnellement catholique. Pendant ce temps, des rumeurs courent que des camps «  bolchéviques  », composés d’immigrants allemands et de déserteurs canadiens-français, ont été repérés dans les forêts à la frontière de l’Ontario et du Québec. La guerre n’est pas encore terminée que s’installe déjà la paranoïa face au péril «  rouge  ».

Du côté des autorités, on s’inquiète du rôle joué par les militants anarchistes et socialistes dans les mobilisations anticonscriptionnistes. Afin d’empêcher toute diffusion de propagande antimilitariste et «  bolchevique  » au Canada, le gouvernement fédéral adopte au mois de septembre 1918 une série de décrets qui limitent de façon drastique la liberté d’association et la liberté de parole. Treize organisations «  subversives  » sont interdites, dont les Industrial Workers of the World, l’Union des travailleurs russes et le Parti social-démocrate. Les immigrants d’origine russe et ukrainienne sont particulièrement visés par ces mesures répressives.

Quelle mémoire  ?

Le souvenir de ces émeutes fait depuis longtemps partie de la mémoire politique du Québec. Ces événements ont toutefois été interprétés comme un conflit ethnique opposant la population francophone, majoritaire au Québec, à celle du reste du Canada. Si l’opposition à la guerre et à la conscription a effectivement eu un écho plus favorable au Québec, tout particulièrement chez les Canadiens-français, il ne faut pas en déduire qu’elle n’a eu aucune résonance chez les anglophones et les communautés immigrantes. Partout à travers le pays, des voix se sont élevées pour dénoncer l’effort de guerre et refuser l’enrôlement obligatoire, tout particulièrement au sein du mouvement ouvrier. Si quelques intellectuel.les canadiens-français ont participé activement au mouvement anticonscriptionniste, celles et ceux qui ont pris la rue pour affronter les forces de l’ordre provenaient très majoritairement des classes populaires. Cette dimension, présente dès le début du conflit, a grandement influencé la forme prise par les mobilisations et explique en partie leur radicalité.

Mathieu Houle-Courcelles (membre des IWW)


Groupes anarchistes et socialistes au Québec (1914-1918)

Le Parti socialiste du Canada (PSC) est l’un des plus anciens groupes socialistes canadiens. En 1914, le parti compte quelques sections à Montréal, dont l’une est composée de militantes et militants de langue française. Le PSC se perçoit avant tout comme un groupe d’agitation marxiste dont le rôle est d’éduquer la classe ouvrière. Ses membres refusent d’adhérer à la IIe Internationale à cause de la présence du Parti travailliste anglais. Plusieurs membres influents du PSC vont s’investir dans la mise sur pied de la One Big Union (OBU) en 1919, un syndicat industriel révolutionnaire qui comptera jusqu’à 50 000 membres répartis à travers le Canada.

Le Parti social-démocrate du Canada (PSD) a été fondé en 1911 suite à une scission du Parti socialiste du Canada. La nouvelle organisation adhère aussitôt à la IIe Internationale. En 1914, le PSD compte environ 2 600 membres, ce qui en fait le plus important groupe socialiste canadien. Le PSD est particulièrement actif au sein des communautés immigrantes (plus de la moitié de ses membres sont d’origine finlandaise) et regroupe diverses sections établies sur des bases ethnolinguistiques, y compris à Montréal. Contrairement à la majorité des organisations adhérant à la 2e Internationale, le PSD fera activement campagne contre la guerre, ce qui vaudra au groupe d’être interdit par le gouvernement fédéral en 1918.

Le Parti ouvrier du Canada (POC), section de la province de Québec, fondé en novembre 1917, se présente comme une vaste coalition regroupant des militantes et militants issu.es de divers groupes socialistes, syndicalistes et ouvriers. S’inspirant du Parti travailliste anglais, il revendique près de 3 000 membres au début de l’année 1918. Très tôt, des divisions apparaissent au sein du POC entre un courant réformiste et un courant révolutionnaire, majoritaire à Montréal. Le POC va se diviser en 1919 autour des questions de stratégie syndicale, provoquant le départ de l’aile révolutionnaire acquise aux thèses développées par la One Big Union.

Avant la Première Guerre mondiale, on retrouve dans les principaux centres industriels du Canada plusieurs groupes anarchistes dont l’assise est avant tout locale (bien que ceux-ci soient en lien avec d’autres organisations en Amérique du Nord et en Europe). À Montréal, la majorité des militantes et militants anarchistes sont d’origine juive. Il existe également un cercle libertaire de langue française composé principalement d’immigrantes et immigrants européens. Pendant la guerre, des militants anarchistes vivant aux États-Unis traversent la frontière et participent aux rassemblements du mouvement anticonscriptionniste à Montréal. C’est notamment le cas de Robert Parsons (pseudonyme du militant anarchiste juif Marcus Graham), qui devient l’un des principaux porte-parole du mouvement lors de l’été 1917. Parsons doit entrer dans la clandestinité suite à la campagne de répression policière dirigée contre les milieux anticonscriptionnistes à l’automne 1917. Il quitte Montréal pour Toronto où il fonde avec d’autres camarades un journal anarchiste de langue yiddish.


http://www.alternativelibertaire.org/?E ... revolution
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Re: Histoire de l'anarchisme au Québec

Messagede bipbip » 02 Mai 2018, 13:47

Brochure de l’histoire du premier mai à Montréal

Image

SECTIONS
La lutte pour la réduction de la journée de travail p.2
L’Association Internationale des Travailleurs p.7
Les Chevaliers du Travail p.10
1886: grève générale aux USA p.12
Le massacre de Chicago p.16
La lutte pour la journée de 8heures au Québec p.20
La «Fête du travail», une diversion des boss p.24
La fête internationale des travailleurs p.26
Les socialistes montréalais p.28
Le mouvement des chômeurs p.33
Le 1er mai, de 1915 à 1939 p.37

à télécharger : https://liberteouvriere.files.wordpress ... joiner.pdf

https://liberteouvriere.wordpress.com/2 ... -montreal/
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