Communautés autogestionnaires et libertaires

Communautés autogestionnaires et libertaires

Messagede Flo » 06 Juin 2012, 12:35

Céline Beaudet, Vivre en anarchiste à la belle époque en France, 2006, Ed. libertaires.

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L’expérience des Milieux libres au début du XXe siècle nous rappelle que les mouvement squats ou les communautés ont une filiation dans le mouvement révolutionnaire.

Au début du XXe siècle, plusieurs dizaines d’anarchistes, issus principalement des milieux ouvriers parisiens se lancèrent dans la création de « milieux libres », des lieux de vie en commun, à la ville, en banlieue ou à la campagne tandis que d’autres privilégiaient alors le syndicalisme révolutionnaire ou même la création de partis et la participation au gouvernement. « Vivre en anarchiste », telle fut leur ambition principale qui prit des formes différentes d’un lieu à l’autre.

Le premier milieu libre, fondé à Vaux (Aisne) en 1902, met en avant la nécessité de démontrer la viabilité économique des idées anarchistes : « prouver que des individus groupés sur un fonds commun dans la liberté absolue, en camaraderie, peuvent produire au moins autant qu’ils consomment » [1] et cela « sans le concours de rouages capitalistes existant » [2]. Car outre les écrits appelant à construire un lieu exemplaire ou une cellule initiale de la société future, d’autres considèrent le milieu libre comme un moyen pratique et collectif pour se libérer de l’usine, de l’atelier ou de la tutelle maritale. Une volonté de vivre sa vie également dictée par la nécessité : difficile de trouver un emploi lorsque l’on rechigne à accepter l’autorité ou simplement les conditions de travail. Ce qui explique ce désir de s’associer, mais aussi ici l’apparition d’une théorie de réductions des besoins qui mêle arguments politiques, éthiques ou hygiéniques aux nécessités de la survie quotidienne. Fumer c’est engraisser l’État, aller au cabaret c’est faire le jeu des patrons tandis que le végétarisme ou le végétalisme seraient un mode d’alimentation sain et économique. Fausse monnaie, vols à l’étalage ou cambriolages sont aussi un moyen d’améliorer l’ordinaire. Enfin, se permettre, par des moyens de contraception et d’avortement, d’avoir moins ou pas d’enfants est une façon de mieux choisir la vie que l’on veut mener.

Un milieu ouvert


Toutes ces pratiques, certaines plus largement partagées que d’autres, dans et hors des milieux libres, constituent une base matérielle sur lesquelles se greffent d’autres perspectives : le milieu libre est ouvert aux camarades et au voisinage, notamment pour une causerie, un pique-nique, un bal avec chansonniers. S’y trouvent parfois une école, souvent une bibliothèque et une imprimerie, pour diffuser brochures, journaux, papillons ou affiches. à Aiglemont (Ardennes), le milieu libre sert de base aux luttes ouvrières locales par la recréation de la CGT et la réalisation d’un journal. à Saint-Germain-en-Laye, on s’amuse à effrayer les bourgeois. Et les habitants de la rue de la Barre à Montmartre parviennent à animer tout le quartier, d’après les rapports inquiets des policiers.

C’est ainsi que le milieu libre est de plus en plus conçu comme un lieu où hommes et femmes se regroupent par affinité et accroissent leur capacité de puissance, de nuisance. Le milieu libre « ne constitue pas non plus un moyen infaillible d’amener la révolution. Il permet simplement à des hommes d’intensifier la propagande dont ils sont capables, de la faire avec une liberté d’allures qu’ils n’ont pas dans la Société actuelle et chaque fois qu’une injustice est commise, qu’une révolte les appelle, ils n’ont pas, grâce au milieu libre le souci de ce qu’ils laissent derrière eux. Il en résulte une puissance d’activité et de propagande qu’on ne saurait acquérir dans aucun autre milieu » [3]. Vivre en anarchiste, c’est également amorcer des changements individuels et collectifs en élaborant une « camaraderie effective », premier pas vers une mise en œuvre d’un communisme – qui ne peut être uniquement matériel –, vers une critique de la société capitaliste prenant en compte tous les aspects de la vie et vers une façon de s’organiser rendant possible une lutte quotidienne et permanente.

Ces milieux libres furent peu nombreux et ne résisteront pas aux difficultés matérielles, interpersonnelles, mais également contextuelles. Face à des conflits de travail et des mouvements sociaux récurrents et dynamiques, l’Etat impose alors la paix sociale par l’armée mais aussi, puisque cela ne suffit pas, par une législation s’intéressant aux travailleurs. Ceux qui tentèrent alors coûte que coûte de vivre la vie qu’ils avaient choisi, les Bandits Tragiques, furent éliminés et nombreux furent ceux qui tombèrent avec eux. Enfin, la guerre mit un dernier et puissant coup d’arrêt à toutes ces révoltes. Malgré tout, ces milieux libres, mêlant velléités de vivre et de lutter, réapparaissent régulièrement sous d’autres noms, plus nombreux et n’ont, a fortiori, pas fini d’exister.


http://offensive.samizdat.net/spip.php?article247

Quatrième de couverture

A la fin du XIXe siècle, les anarchistes se lancèrent à l'assaut du Vieux Monde. Poignard, revolver, bombe..., tout était bon pour zigouiller les rois, les patrons, les militaires, les juges, les flics, les curés... L'objectif était de terroriser les puissants et d'insuffler l'esprit de révolte aux petites gens. Ce fut un fiasco total ! Comprenant que la révolution sociale c'était aussi une longue marche d'organisation et d'exemplarité, les anarchistes se retroussèrent alors les manches. La plupart mirent sur pied des Bourses du Travail et construisirent un syndicalisme révolutionnaire (via la CGT) prônant le sabotage (à mauvaise paye, mauvais travail) et la grève générale insurrectionnelle et gestionnaire (les ouvriers s'emparent des usines et les font tourner au profit du peuple). D'autres, parfois les mêmes, afin de démontrer ce qu'il pouvait en être de la société future, enfilèrent le bleu de chauffe d'expériences en tous genres, en espérant en sortir drapés des habits de lumière de l'exemplarité. Et c'est ainsi, qu'au début du XXe siècle, en France, à la Belle Epoque, les anarchistes créèrent des centaines de Milieux Libres. Ici, il s'agissait de communautés de vie. Là, de coopératives ouvrières de production et de consommation. Ailleurs, d'expériences naturistes, végétariennes, d'amour libre... Ailleurs, encore, d'écoles libertaires, d'éducation intégrale (physique, manuelle, intellectuelle), de contraception... Ce livre nous brosse un panorama de cette volonté de changer les choses et la vie, tout de suite, ici et maintenant. Tous ceux et toutes celles qui ne confondent pas la nouvelle jeunesse de la révolte avec l'éternelle révolte de la jeunesse devraient en faire leur miel.
"La société à venir n'a pas d'autre choix que de reprendre et de développer les projets d'autogestion qui ont fondé sur l'autonomie des individus une quête d'harmonie où le bonheur de tous serait solidaire du bonheur de chacun". R. Vaneigem
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Re: Communautés autogestionnaires et libertaires

Messagede bipbip » 17 Avr 2017, 17:42

La colonie d’Aymare (1939-1967)

1939-1967 1 : La Colonia de Aymaré – Colonie d’Aymare 2 se situe dans le Lot en Pays de Haute-Bouriane, à Gourdon-Le-Vigan. Il s’agit d’une exploitation de moins de 120 ha 3 (dont 28 ha de bonnes terres) qui jouxte un château en ruines. Il y a de nombreuses dépendances (qui sont remises en état et parfois rajoutées ultérieurement), des greniers et granges, une bergerie, des poulaillers, une ancienne chapelle qui contient un four à pain et un silo à grains. L’exploitation agricole a fonctionné jusqu’à l’été 1939. Encore aujourd’hui (2016) les bois et prairies sont dominants dans tout le secteur, et le site pas simple d’accès ; on comprend qu’il a pu servir de refuge.

L’avocat de gauche André BERTHON (1882-1968), en février 1939, accepte de vendre sa propriété à un représentant du CG-Conseil Général du MLE-Mouvement Libertaire Espagnol et à l’entrepreneur libertaire marseillais Jean ROUMILHAC (1892-1949), membre de la Franc-maçonnerie et de la SIA-Solidarité Internationale Antifasciste, qui sert volontiers de prête-nom. L’achat se réalise au milieu de l’année, en mai. Les fonds proviennent essentiellement du CAER-Comité d’Aide à l’Espagne Républicaine, du SIA et de la CNT. Les liens sont forts avec Pedro HERRERA (1909-1969) chargé d’aider des réfugiés espagnols libertaires à s’insérer dans le tissu économique français, et avec Jacques RAMBAUD (né en 1898) qui a créé une coopérative de réfugiés espagnols. Les premiers réfugiés, sans doute provenant du Barcarès puis du Vernet d’Ariège, arrivent fin juillet et début août 1939 ; il y aurait 36 hommes établis au Vigan en septembre 1939 4, voire plus (71 ?) 5. La plupart sont aragonais, cénétistes et membres de la 26° division, ex-Colonne DURRUTI. Beaucoup ont eu l’expérience des collectivités de 1936-38 et du travail agricole. Très vite ils remettent en état l’exploitation. Femmes et enfants arrivent pratiquement tous plus tard. En fin 1939 on compte 90 personnes : 31 hommes, 24 femmes, 33 enfants et 2 personnes âgées 6. En janvier 1940 le total des présents atteint les 71 personnes selon les autorités françaises 7. Ainsi Aymare est d’abord un lieu d’accueil et de prise en charge de réfugiés libertaires ; en fin 1939, Jean ROUMILHAC devient propriétaire et se lance dans la création d’une coopérative agricole. Mais la préfecture ordonne les reclassements et le travail forcé des réfugiés (loi du 27 septembre 1939) et ne laisse à Aymare qu’une quinzaine de personnes ; la plupart des hommes valides sont employés dans l’agriculture et le travail du bois. Le projet de coopérative est donc reporté.

Durant la Seconde guerre mondiale, le groupe s’étiole ; il ne compterait plus qu’une douzaine de personnes, dont 9 résidents 8. Francisco DIEZHANDINO (né en 1904) semble désormais le vrai coordinateur du milieu libre. Les autres familles ont été dispersées, mais certaines vivent à proximité d’Aymare et parfois y travaillent et viennent y passer leurs congés. La vie économique est rude, la production restreinte, l’élevage dérisoire ; on tente cependant l’élevage des porcs à plus grande échelle. On trafique également avec l’entreprise marseillaise de ROUMILHAC, ce qui est une forme déguisée d’entraide. En 1940 Aymare accueillerait des militants blessés ou handicapés qui nécessitent une aide immédiate. Le lieu fonctionnerait un peu également comme base d’appuis ou de refuges de résistants, réfractaires ou clandestins : des maquisards du Lot s’y réfugient en 1943. Mais s’il admet le côté refuge, Olivier HIARD affirme que l’activité résistante parfois évoquée n’est pas prouvée 9.

Dès 1944 et dans l’après-guerre, c’est la reprise par le MLE. Le responsable anarcho-syndicaliste Juan GÓMEZ CASAS évoque en 1992 l’appui des militants et la visite très positive que font à Aimare (sic) au sortir de la Seconde guerre mondiale Fausto et Aurora, les héros du roman ; dans ce court extrait l’auteur relie cette expérience «à échelle réduite» et les collectivités de 1936 10. Mais le mouvement libertaire, divisé entre «orthodoxes» (majoritaires en France, minoritaires en Espagne) et «politiques ou collaborationnistes» (minoritaires en France, majoritaires en Espagne), fait d’Aymare un enjeu. La situation juridique devient stupide, conflictuelle et désespérante, d’autant que Francisco DIEZHANDINO appartient au deuxième courant et qu’il a l’appui de la CNT d’Espagne. La communauté accueille cependant malades et handicapés, d’où le nom de Colonia de Enfermos y Mutilados qu’on lui attribue parfois ; ce qui explique d’autres appuis ou interventions comme ceux du SIC-Section des Invalides Confédérés (Roque LLOP), de LM-La Liga de Mutilados de la Guerra de España (avec Antonio TRABAL), ou de l’IRO-Organisation Internationale des Réfugiés alors animée par Mme Suzanne BOREL-BIDAULT, femme d’un des responsables de la IV° République. Les productions céréalières et l’élevage reprennent, avec une production animale relativement développée, mais «toujours dans une économie de subsistance, les rendements restant assez faibles» 11.

La communauté du Vigan compte 51 personnes en 1946 dont 46 réfugiées, mais une dizaine d’entre elles seulement vivent au château 12. En fin 1947, près d’une vingtaine de personnes y logent. Elle accueille une douzaine de valides plus les malades vers 1948, et atteint la bonne trentaine de personnes vers 1953 13. On le voit, les statistiques sont difficiles à réaliser, car il y a pas mal de passages, et la comptabilité entre résidents, compagnons extérieurs réguliers, compagnons extérieurs irréguliers… n’est pas simple.

Après 1947, les anciens quittent la place ; de nouveaux libertaires espagnols exilés en France (dont Vicente SÁNCHEZ MIGALLÓN 1915-1993 et son épouse Miguela) veulent transformer la Colonia de Aymaré – Colonie d’Aymare 14 en une vraie collectivité libertaire autogérée (une forme de coopérative agricole). Ils sont une petite vingtaine en 1949. La Colonie se dote de Statuts (Cooperativa de producción de la Colonia de Mutilados de Aymare 15) le 18/09/1948, et vote ses règlements (Plan de Derechos y Necesidades 16) et ses plans de travail tous les ans ; des contrôles de trésorerie ont lieu tous les 3 mois. Le tout est approuvé par CNT, SIC, LM, SIA. 5 administrateurs se succèdent : Vicente SÁNCHEZ (1948-54), Antonio MORALES GÚZMAN (54-56), José ROMERO (56-58), LÓPEZ GALI (58-60) et José VERGARA (jusqu’en 1963) 17.

Ce lieu est en grande partie auto-construit, les militants de passage donnant de nombreux coups de mains, surtout pour les récoltes et pour rénover les bâtiments et surtout pour les travaux d’aédduction d’eau ; on fait appel parfois à une coopérative du bâtiment composée en partie par des libertaires de la région bordelaise dont Federico GALLAGO (Coopérative pessacaise du bâtiment). Par exemple le Pavillon pour les mutilés (7 chambres et 14 lits), soutenu par l’OIR, est inauguré en 1950. Des militants se cotisent pour l’achat d’un tracteur (1948) ce qui permet d’épauler les 2 bœufs et le cheval qui étaient alors les seules vraies forces motrices 18. Le nouveau tracteur acheté en août 1955 est dû au succès d’une souscription lancée par la CNT. L’agronome libertaire bulgare Georges BALKANSKI (né GRIGOROFF 1906-1996) est sollicité pour donner des conseils. Il semble que le géologue libertaire Alberto CARSÍ LACASA (1876-1960) a également été sollicité ; ses remarques sont sans doute fondées, il avait en son temps étudié le système hydraulique de la région catalane.

À Aymare on peut ainsi noter une volonté de réaliser une application à petite échelle du «communisme libertaire» note José BORRÁS 19 (ou de « liberté collectiviste » nous dit Augustin SOUCHY 20), un peu à l’image des collectivités de la guerre civile que tous les deux connaissent très bien. Les responsabilités sont assumées collectivement (une assemblée générale mensuelle), elles sont tournantes (en général la durée est de 6 mois). La ferme doit produire pour assurer l’autosuffisance, et chacun y met ce qu’il y peut et théoriquement peut puiser au tas-tomar del montón (« de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins », si on rappelle l’antique formule communiste). La paie n’y existe pas au début.

Un potager, le petit élevage, les cultures diversifiées (légumes, tabac…) avec une grande étendue en blé, le travail du bois, les cueillettes dans les proximités d’Aymare permettent d’obtenir le minimum. La vie y est dure, dans des conditions difficiles, et le travail important : longues journées et peu de vacances (12 jours par an). Les aides et dons permettent cependant de s’équiper en gros matériel et en animaux, de capter l’eau, et de rénover les dépendances ou d’en créer de nouvelles (lapinière, poulaillers 21…). L’irrigation tardive (l’eau courante n’est possible que vers 1954) permet de diversifier les cultures (tout en améliorant le confort). À côté de la centaine de moutons et des porcs de plus en plus nombreux en semi-liberté, les colons décident de tenter une production semi-industrielle de poules et de lapins. Il est donc à noter qu’ils ne sont pas antiproductivistes, car l’urgence c’est d’obtenir si possible l’autonomie et de pouvoir mieux vivre.

Quelques activités propagandistes sont mises en place, notamment un essai de radio libertaire (liée au MLE) en juin 1948 avec le célèbre intellectuel anarchiste Felipe ALÁIZ (1887-1959) et avec l’artiste et intellectuel Téodoro MONGE. Mais la radio est vite interdite par le gouvernement français de Maurice SCHUMANN ; elle ne dure que 3 semaines. Le 18 juin 2016 les causeries d’Aymare se sont faites auprès du lieu de l’émetteur proche du château dont il reste une partie de socle.

Entre autogestion et autoproduction, cette Colonie va vivoter jusqu’en 1961. L’apogée de la production semble se situer au milieu des années 1950. Après, mauvaises récoltes, épizooties, climat rigoureux, manque d’agriculteurs… ne permettent plus l’autosuffisance. Aymare ne peut survivre que grâce aux aides extérieures, qui persistent et même parfois s’organisent, comme avec l’association Les Amis d’Aymare créés en 1956. La colonie donne alors une mauvaise image des réalisations libertaires, et prive la CNT espagnole et la lutte clandestine des subsides qu’elle immobilise. Des 1955-56, CNT et MLE, tout en maintenant une aide minimale, pensent abandonner l’expérience. La colonie se vide progressivement, et le désastre et la fraude comptables révélés vers 1960 sonnent le glas. En 1961, la CNT réunifiée décide l’abandon de cette expérience communautaire, qui manque de fonds et d’hommes, et qui ne permet qu’un confort minimal à ses occupants. De 1961 à 1963 trois couples autour de José VERGARA tentent de remettre sur pied une ultime société d’exploitation. En été 1963 les matériels sont vendus. Il faut attendre décembre 1967 pour que l’exploitation soit vendue avec l’appui du fils du maire du Vigan (et à son profit – Familles DELCHIÉ), et dans de bonnes conditions grâce aux descendants de ROUMILHAC, mais en laissant bien des amertumes pour celles et ceux qui poursuivaient le rêve communautaire libertaire.

Aymare a pourtant énormément rayonné bien au-delà de ses membres. C’est une colonie qui intrigue le voisinage, mais qui sait très bien se lier avec lui ; l’entraide, les visites… semblent nombreuses et les rapports seraient «excellents» avec les paysans proches 22. La Colonie, très liée à la CNT, à la SIA et à La ligue des mutilés, a souvent été citée dans les organes militants (comme Solidaridad Obrera, CNT ou Cénit). Elle a même accueilli des réunions officielles : en juillet 1951 le 1° regroupement CNT de Montauban et Fumel, ou en juillet 1952 le III° Plenum Intercontinental de la CNT en Exil, avec présence de John ANDERSON, secrétaire général de l’AIT. La colonie propose à ses membres, aux amis et soutiens et aux voisins des fêtes, expositions (de photographies en février 1953), conférences et charlas, séances de théâtre et de cinéma à ciel ouvert, soirées conviviales, «jiras» (excursions) et «concentraciones» (pique-niques et regroupements souvent militants)… Elle ouvre une assez copieuse bibliothèque, et héberge bien des compagnons de passage, parfois sous la forme de camping militant, par exemple, notamment avec les Jeunesses Libertaires, dès 1952. La collectivité reçoit un grand nombre d’aides et/ou de vacanciers solidaires. Nombreux sont les libertaires parfois célèbres qui y séjournent quelque temps : Diego ABAD DE SANTILLÁN, Felip ALAÍZ, Federica MONTSENY, Valentin MONTANÉ, José BORRÁS CASCAROSA, Juan FERRER, Alberto CARSI, le français Paul LAPEYRE, l’allemand Augustin SOUCHY, la sympathisante étatsunienne Nancy MACDONALD fondatrice en 1953 du SRA-Spanish Refugee Aid, le bulgare Georges BALKANSKI ou le fameux GANDHI connu par son seul surnom, le suédois de la SAC Nils LÄTT… Les docteurs militants répondent aussi présents, comme le local RABAL, l’anarchiste José PUJOL GRÚA sur Toulouse, ou la responsable de Mujeres Libres Amparo POCH Y GASCÓN (1902-1968). Il semble que des militants de l’intérieur (Espagne) aient été parfois discrètement accueillis. Si des responsables et des militants de la lutte armée y passent occasionnellement, Aymare n’est vraisemblablement pas une base arrière, ni une école de cadres.

En 1996-1997 le propriétaire Roland DELCHIÉ accepta que se tiennent deux journées rétrospectives dans l’exploitation. Il faut dire qu’il était le fils de l’ancien maire qui avait été très solidaire avec les réfugiés espagnols. En 2009 sort le DVD Aymare collectivité libertaire chez Iris-Le Coquelicot. En 2012 le CTDEE avec Jean REVERTER organise une visite-commémoration à Aymare. Avec les livres de José VERGARA (1996), du SIA (2005), de Vicente SÁNCHEZ (2007), celui très bien construit d’Olivier HIARD (2014), et le dossier du REHIC (2015) la collectivité est enfin sortie de l’oubli. En juin 2016 y sont programmées des discussions sur l’autogestion. Elles aboutissent à une belle rencontre sur l’exil, les collectivités et colonies libertaires, le retentissement local, et une évocation du cas argentin. Malgré un temps médiocre, le site, la qualité de l’accueil et des intervenants et une superbe paella ont permis de passer une fort belle journée. L’eau abondante n’a pas gaché la journée, et même cela renvoyait de manière amusante au dessin satirique de CALL de 1954 qui montrait déjà un lieu quasiment sous l’eau 23.

Pour tenter de conclure Aymare reste «un objet unique dans l’histoire du mouvement anarchiste» 24 car elle ne fut ni un milieu libre, ni une collectivité comme celles de 1936, ni un simple lieu sanitaire pour anciens ou handicapés. Elle fut un peu tout cela. Dépendant de l’extérieur, ne parvenant pas à l’autosuffisance, elle n’en demeure pas moins une collectivité qui a tenté d’appliquer au mieux les principes libertaires d’égalité et de solidarité, tout en veillant à promouvoir cette culture chère aux anarchistes pour ses membres, ses amis et tous les visiteurs.


Notes:

1.J’adopte en juin 2014 la nouvelle chronologie proposée par HIARD Olivier Aymare 1939-1967. Une collectivité anarchosyndicaliste espagnole dans le Lot, Saint-Georges d’Oléron: Éditions libertaires, 176p, 2014

2.SÁNCHEZ Vicente La colonia de Aymaré (1848-1954) : collectividad libertaria del exilio español en Francia, Madrid : FAL, 190p, 2007

3.HERRERÍN LÓPEZ Ángel La CNT durante el franquismo. Clandestinidad y exilio (1939-1975), Madrid, Siglo XXI, 468p, 2004, p.387

4.HIARD Olivier Aymare 1939-1967. Une collectivité anarchosyndicaliste espagnole dans le Lot, Saint-Georges d’Oléron: Éditions libertaires, 176p, 2014, p.27

5.REDHIC – Recherche et documentation d’histoire contemporaine Dossier. La «Colonia» d’Aymare. Un lieu de mémoire dans le Quercy, -in-Les Cahiers du CTDEE, Toulouse: n.4, p.54-78, décembre 2015, p.58

6.ALTED VIGIL Alicia El exilio de los anarquistas, -in-CASANOVA Julián Coord. Tierra y Libertad. Cien años de anarquismo en España, Barcelona: Editorial Crítica, Colección Crítica contrastes, 320p, p.167-190, 2010, p.176

7.HIARD Olivier Aymare 1939-1967, op.cit, 2014, p.31

8.HIARD Olivier Aymare 1939-1967, op.cit, 2014, p.36

9.HIARD Olivier Aymare 1939-1967, op.cit, 2014, p.42

10.GÓMEZ CASAS Juan Entre dos tiempos (novela), Mostoles: Madre Tierra, 246p, 1992, p.174

11.HIARD Olivier Aymare 1939-1967, op.cit, 2014, p.57

12.HIARD Olivier Aymare 1939-1967, op.cit, 2014, p.56

13.ALTED VIGIL Alicia El exilio de los anarquistas, -in-CASANOVA Julián Coord. Tierra y Libertad. Cien años de anarquismo en España, Barcelona: Editorial Crítica, Colección Crítica contrastes, 320p, p.167-190, 2010, p.176

14.SÁNCHEZ MIGALLÓN Vicente La colonia de Aymaré (1848-1954) : collectividad libertaria del exilio español en Francia, Madrid : FAL, 190p, 2007

15.SÁNCHEZ MIGALLÓN Vicente La colonia de Aymaré (1848-1954), op.cit., 2007, p.33-39

16.SÁNCHEZ MIGALLÓN Vicente La colonia de Aymaré (1848-1954), op.cit., 2007, p.42-46

17.HIARD Olivier Aymare 1939-1967, op.cit, 2014, p.69

18.Cf. photos dans REDHIC Dossier. La «Colonia» d’Aymare, op.cit., 2015, p.63

19.SÁNCHEZ MIGALLÓN Vicente La colonia de Aymaré (1848-1954), op.cit., 2007, p.158-161

20.SOUCHY Augustin Attention anarchiste ! Une vie pour la liberté (1977), Paris, Éditions du Monde libertaire, 258p, 2006, p.160

21.HIARD Olivier Aymare 1939-1967, op.cit, 2014, p.82-83

22.REDHIC Dossier. La «Colonia» d’Aymare, op.cit., 2015, p.67

23.REDHIC Dossier. La «Colonia» d’Aymare, op.cit., 2015, p.54

24.REDHIC Dossier. La «Colonia» d’Aymare, op.cit., 2015, p.73


http://www.autogestion.asso.fr/?p=6778# ... ote-6778-1
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Les communautés libertaires

Messagede bipbip » 20 Avr 2017, 21:06

"Les communautés libertaires agricoles et artistiques en pays catalan (1970-2000)"

de Jean-Pierre Bonnel et Paul Gérard

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« Dans le sillage de Mai 68, les années 1970 sont une formidable explosion de jeunesse, de désir, de libération. Le vieux monde craque de partout. C’est le temps rêvé des ruptures, des révoltes, des expériences. Dans ces années-là, ils avaient 20 ans, ils voulaient échapper à la routine "métro, boulot, dodo", réagir contre le mode de production capitaliste et la société de consommation, s’associer avec d’autres pour vivre autrement et porter ensemble un projet commun libérateur. Ce fut le temps des communautés, rurales, urbaines, agricoles, artistiques et autres collectifs, d’esprit libertaire pour la plupart.

Dans ces années-là, en pays catalan, les 40 personnes qui racontent, dans ce livre, leur expérience communautaire, ont fait ce choix. Ils ont loué des mas et des terres dans des espaces en voie de désertification. Ils y ont vécu, travaillé et mis en pratique leurs idéaux. Les Carboneras, le mas Julia, Vilalte, Montauriol, Saint-Jean de l’Albère, Malabrac, Fontcouverte, Cailla, Opoul, le mas Planères, Canaveilles, Fillols... Autant de noms qui claquent comme des symboles de liberté, de sens et d’humanité.

Ils témoignent, quarante ans après, des gestes simples, de la solidarité, des échanges, des rires et des drames, des rêves et de l’amour qui ont forgé leurs existences. Avec cette expérience, ils ont participé à l’évolution des mentalités, ils ont fait bouger les lignes et provoqué en quelque sorte les grands débats sociétaux de la fin du XXe et début XXIe siècles.

Ils sont les 40 auteurs de ce livre, un livre collectif, dont Jean-Pierre Bonnel a été le moteur, le scribe et le passeur et Paul Gérard le coordinateur attentif. Le temps d’une préface, Ronald Creagh a bien voulu joindre sa réflexion à la leur. »

Editions Trabucaire, 180 pages, 15 euros

https://utoplib.blogspot.fr/2017/04/vie ... l?spref=tw
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Re: Communautés autogestionnaires et libertaires

Messagede bipbip » 20 Avr 2017, 21:08

Les communautés libertaires du sud de la France (1970-2000)

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Re: Communautés autogestionnaires et libertaires

Messagede bipbip » 25 Avr 2017, 09:33

Pau vendredi 28 avril 2017

Rencontre au Sommet
« Les communautés libertaires agricoles et artistiques en pays catalan (1970-2000) »

vendredi 28 avril à 18 heures à la CDP avec Jean-Pierre Bonnel et Paul Gérard
Médiathèque de la Montagne Henri Barrio (Cité des Pyrénées, 29 bis rue Berlioz à Pau)

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https://bearn.demosphere.eu/rv/284
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Re: Communautés autogestionnaires et libertaires

Messagede bipbip » 30 Avr 2017, 19:41

La Colonie Libertaire d'Aiglemont

Histoire d'une communauté libertaire parmi beaucoup d'autres...
Aiglemont dans les Ardennes...


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Au début du siècle, un anarchiste a choisi notre village pour y fonder " l'Essai ", une communauté libertaire. Cet évènement est remarquable, car cette tentative de mise en œuvre des théories anarchistes est unique en son genre dans les Ardennes et fait partie des rares expériences qui ont été tentées en France. La singularité de cette concrétisation d'idées utopistes est d'ailleurs tellement grande qu'Aiglemont est connu en Corse, en Espagne et le serait même en Chine !

Cette chronique historique vous propose donc de retracer en quelques épisodes la vie et la disparition de cette singulière et extraordinaire expérience.

Fortuné Henry et la genèse de " l'Essai "

Avant d'être fondée dans les bois du Gesly, l'idée de la communauté anarchiste d'Aiglemont est née dans l'esprit d'un homme au parcours hors normes, Fortuné Henry. Anarchiste convaincu, ce parisien est pourtant très différent de la grande majorité de ses compagnons. Alors que ceux-ci, issus de conditions modestes, ont peu d'éducation et ne sont pas toujours très réfléchis, Fortuné est intelligent, cultivé et éloquent. La violence qu'il dégage n'en est que plus terrible car, grâce à son charisme et sa force de persuasion, il incite ses compagnons à la destruction de la société, ses institutions et des hommes qui les représentent. Pourtant, un évènement dramatique va bouleverser sa vie. Il s'agit de la mort de son jeune frère Emile.

Emile est lui aussi anarchiste mais, à l'opposé de son frère, c'est un intellectuel pacifiste qui condamne la violence dont font souvent preuve ses compagnons de lutte. Pourtant, le 12 février 1894, soit une semaine après l'exécution du célèbre anarchiste Vaillant, Emile fait exploser une bombe dans le Café-Terminus à Paris tuant ainsi 2 personnes et en blessant 24 autres. Son exécution en fera un martyr de l'anarchie, et marquera tellement ce milieu qu'un certain Caserio ira jusqu'à assassiner en représailles, le 24 juin 1894, le Président de la République Sadi Carnot.

La tragique destinée d’Émile Henry va profondément bouleverser Fortuné. Devant l'absurdité de toute cette violence, Fortuné range ses discours de destruction de l'état par le feu. Désormais, son but sera de remplacer, en douceur, la société capitaliste qu'il déteste grâce à la création d'une nouvelle, basée sur l'amour et l'harmonie et dont il poserait lui-même les premières pierres.

Son rêve se concrétisera par une journée de juin 1903 dans un petit village des Ardennes nommé Aiglemont.

La fondation de " l'Essai "

Le 14 juin 1903, Fortuné Henry, en costume de ville, des outils sur l'épaule et accompagné de sa chienne Néra, arrive à Aiglemont. De là, celui qu'on appellera dans la région " l'houme libre ", gagne les bois du Gesly et s'installe sur une parcelle qu'il vient d'acheter.

Pourquoi ce parisien a-t-il choisi notre village parmi les quelques 30 000 communes qui existaient à l'époque en France ? Et ce alors que les Ardennes sont considérées comme une zone perdue et reculée.

Le choix des Ardennes comme berceau d'une communauté anarchiste, découle du fait que Fortuné est trop connu des autorités judiciaires de la capitale pour pouvoir y entreprendre quoi que ce soit. De plus, il désire s'éloigner des lieux où son frère a connu un tragique destin. Or, Fortuné connaît bien notre département pour y être fréquemment venu exposer les théories anarchistes, s'opposant ainsi au célèbre Jean-Baptiste Clément et ses thèses socialistes.

L'implantation dans les bois de Gesly s'explique elle aussi facilement. Outre la beauté de l'endroit, qui sera vantée par les différents journalistes qui passeront par " l'Essai ", la clairière du Gesly est bien placée géographiquement. La forêt offre en effet pour les anarchistes un refuge à l'abri des regards indiscrets sans pour autant les couper de la " civilisation ". La gare d'Aiglemont n'est pas trop éloignée de la clairière. La ligne ferroviaire Charleville - Paris est déjà bien développée, ce qui permet à des anarchistes parisiens ou étrangers de venir sans difficulté. Autre avantage des bois d'Aiglemont, ils sont situés à moins de 3 km de Nouzonville. Or cette commune, en plus d'être un important foyer anarchiste, est aussi un important vivier d'adeptes pour les thèses anarchistes. De nombreuses " boutiques " et autres usines fleurissent en effet à Nouzonville. Les ouvriers qui y triment toute la journée pour un maigre salaire, constituent un public plus facile à convaincre que les travailleurs du monde rural, plus conservateurs et méfiants face à ces idées nouvelles et controversées.

Pourtant, les bois de Gesly, que Fortuné semble voir comme les terres promises de l'anarchie, l’Éden des libertaires, se révèlent être plutôt un enfer. Il se heurte tout d'abord à l'incrédulité et la méfiance des gens. Certains vont jusqu'à le prendre pour un sorcier. Ou bien la réincarnation du seigneur du Gesly qui avait émasculé son petit-fils par crainte de mésalliance et dont les ruines du château, détruit en 1521 par Charles Quint, sont situées non loin de la clairière où Henry s'est installé. Mais c'est la nature elle-même qui lui pose le plus de problèmes. Le terrain marécageux sur lequel il est installé, est difficile à travailler. Et la pluie s'en mêle. Pourtant Fortuné, citadin peu formé aux travaux de la terre, s'acharne. Il s'abrite tant bien que mal dans sa hutte en terre et en branchages. Entre deux averses, il draine, sème, creuse...

Son acharnement le fait connaître, et son éloquence fait des adeptes qui viennent l'écouter et parfois l'aider. Un anarchiste italien viendra même le rejoindre. Si bien qu'en décembre 1903, un étang à canards est creusé, un petit champ est cultivé et la hutte est remplacée par une petite maison avec un grenier.

Ainsi, malgré les difficultés, la colonie anarchiste est prête à fonctionner. Reste à voir comment elle a évolué...

Le développement de la colonie

Fortuné Henry, après son arrivée dans les bois du Gély et le défrichage de la clairière où il s'est installé, ne pouvait plus se contenter de sa pauvre cahute de branches. Pour véritablement démarrer son expérience, il devait disposer d'une maison solide, symbole de la colonie pionnière qui allait se développer à Aiglemont. Une structure susceptible d'héberger les personnes qui viendraient y participer.

Fortuné se met à l’œuvre en hiver 1903 avec l'aide providentielle de Franco, un anarchiste italien qui sera le deuxième colon. Il est, c'est un avantage, menuisier de formation. A eux deux, ils vont bâtir une maison de dix mètres sur neuf, divisée en trois pièces et surmontée d'un grenier. A la fin de l'hiver 1903 la colonie anarchiste d'Aiglemont est réellement fondée. De 1904 à 1909, elle n'aura de cesse de se développer, tant en ce qui concerne bâtiments que de ses activités. Ainsi, fin 1904, la maison a été complétée par un atelier de charpente et de menuiserie, deux hangars pour le remisage, une forge, une écurie cimentée, une étable ainsi que des cabanes, poulaillers et autres clapiers pour les animaux. Mais la colonie n'atteint sa forme définitive qu'en mars 1905 avec la construction du foyer principal de l'Essai, qui viendra remplacer le bâtiment originel devenu trop petit et vétuste. La nouvelle et belle bâtisse, faite de fibrociment et colmatée par de la toile enduite de céruse, mesure 14 mètres de long sur 8,5 mètres de large. Elle se compose d'un grenier, d'une cave et de dix pièces, dont une superbe salle à manger. Elle sera le symbole de la colonie.

L'exploitation agricole source principale des revenus de la communauté va, elle aussi, se développer considérablement au fil des années. De la petite parcelle marécageuse défrichée et drainée par Fortuné, on passe ainsi peu à peu à une exploitation agricole vaste et bien organisée. Ainsi, en décembre 1905, on comptabilise un hectare et demi de culture maraîchère, six à sept hectares de grandes cultures et autant de prairies. Un étang de trois cents mètres carrés a été creusé, mais il est prévu d'en doubler la surface pour faire de la pisciculture. A tout cela vient s'ajouter un cheptel de 160 poules, 70 canards, 70 pigeons, 50 lapins, 7 chèvres et leurs petits, une vache et trois chevaux.

Tout ce travail n'est, bien sûr, pas le résultat d'un seul homme. Dans cette grande et laborieuse tâche de la construction et du développement de la colonie, Fortuné a été aidé par des colons qui sont venus s'installer petit à petit dans les bois du Gély. C'est ce que nous verrons prochainement...

Des colons dans les bois du Gesly

Même si Fortuné Henry est à l'origine de la Colonie, il n'y restera pas longtemps seul. Au cours de ses six ans d'existence, visiteurs d'un jour anonymes ou célèbres, ainsi que colons désireux de tenter l'expérience de l'Essai, vont se succéder dans les bois d‘Aiglemont.

Tout remonte à la construction de la petite hutte de terre et de branchages, habitation primaire et première de l'Essai qui n'a peut- être pas été construite des seules mains de Fortuné. L'anarchiste parisien est en effet un homme de la ville, peu habitué au travail de la terre et du bois. Des personnes qui ont fréquenté la colonie, ont ainsi rapporté que Fortuné avait passé l'hiver avec deux compagnons anarchistes de Nouzonville (Fortuné était arrivé en juin 1903, date où il avait commencé à défricher et drainer le terrain de la clairière). Les Nouzonnais, habitués à arpenter les bois, l'ont certainement aidé à édifier la première hutte.

Les deux hommes repartiront au printemps 1904 mais à partir de cette date, Fortuné ne sera plus seul. Décembre 1903 marque en effet l'arrivée du premier compagnon d'Henry. Il s'appelle Franco, est piémontais d'origine et menuisier-ébéniste de profession. Il vient de Genève d'où il a entendu parler de la colonie. Cette arrivée pour le moins inattendue (on peut se demander comment l'information a pu arriver jusqu'en Suisse) ne sera pas la seule. Viendra tout d'abord André Mounier, dit l'agronome, qui deviendra l'ingénieur maraîcher en titre de l'Essai et la deuxième tête pensante de la colonie. Mais l'une des caractéristiques les plus insolites de cet homme est qu'il est le fils d'un militaire (son père était brigadier au 4ème régiment de Dragons). C'est ce lignage quelque peu gênant et critiquable quand on se veut anarchiste, qui l'a sans doute poussé à mentir lors de son arrivée à Aiglemont. Il s'est fait passer pour le descendant d'un riche propriétaire bourguignon.

Au printemps 1904, la colonie va accueillir sa première femme, arrivée avec son enfant, pour le plus grand bonheur des trois colons. Ils sont en effet trop heureux de se débarrasser des corvées ménagères. La petite fille, qui se prénomme Andrée et que l'on surnomme " Toto ", est aussi joyeuse et débrouillarde que sa mère Adrienne est acariâtre et mal aimable. Adrienne, malgré son mauvais caractère, deviendra la maîtresse d'Henry.

L'Essai comptait 5 compagnons début 1904. Autour de ce noyau dur, d'autres personnes viendront graviter au fil du temps en assemblée hétéroclite : une parisienne veuve et plus toute jeune, un peintre de Montmartre, deux adolescents et un couple d'Aveyronnais accompagné de deux enfants. Ainsi en octobre 1904, la colonie comptera 20 membres, dont 11 « permanents » et 9 visiteurs qui ont prolongé quelque temps leur présence à l'Essai. Le nombre des colons ne dépassera pas ce chiffre, mais fluctuera et diminuera peu à peu. La clairière sera le théâtre d'un chassé-croisé entre les colons qui arrivent, motivés par cette nouvelle expérience, et ceux qui repartent, déçus par l'ambiance ou découragés par la vie rude qu'on y mène.

L'attrait de l'Essai sera tel (il y a eu très peu de colonies anarchistes en France et même dans le monde entier) que de nombreux visiteurs anonymes ou connus le fréquenteront : des anarchistes célèbres comme Matha, directeur du « Libertaire », Francis Jourdain et même Sébastien Faure considéré comme l'un des pères de l'anarchie. Mais il faut également citer tous les compagnons anonymes de l'anarchie qui viennent de toute la France et même de l'étranger pour rendre visite à leurs frères de l'Essai. Comme ces deux individus à l'accent étranger, peut-être russe, qui sont venus un jour demander le chemin de Gesly à Alphonse Neveux mon arrière grand-oncle, alors jeune garçon.

Sont passées également à Aiglemont des figures de la troisième république, comme Alexandre Steinlen grand caricaturiste, Maurice Donnay et Lucien Descaves, auteurs de pièces de théâtre en vogue et surtout Anatole France, homme de gauche et futur prix Nobel.

Des personnes moins recommandables ont transité également par les bois du Gesly. Outre des anarchistes dont certains étaient auteurs d'actes terroristes et des contrebandiers locaux, l'histoire voudrait que la tristement célèbre « bande à Bonnot » soit passée à la colonie. C'est une légende bien ancrée dans les mémoires. En effet ce groupe de voleurs, qui a détourné à son profit les préceptes fondateurs de l'anarchie, n'a sévi qu'à partir de 1911 soit deux ans après la fin de l'Essai. Mais il est vrai qu'un certain Dieudonné a séjourné quelque temps parmi les colons, et il est très probable qu'il s'agisse du Dieudonné de la bande à Bonnot.

Avec de telles fréquentations, il est facile d'imaginer que la réputation des colons n'était pas toujours très bonne...

La réputation mitigée de la colonie

La présence d'une colonie anarchiste en province bien loin de l'agitation parisienne, ne peut pas passer inaperçue ni laisser indifférent. Face à ce mouvement aux idées étranges et animé par des étrangers au département, les sentiments de la population locale sont exacerbés à l'extrême. L'Essai, ainsi que ses colons, sont donc soit aimés soit détestés. La balance oscille d'un côté ou de l'autre en fonction de la catégorie sociale des personnes. Ainsi, à Nouzonville, où la grande majorité des habitants sont des ouvriers, Fortuné Henry et son compagnon Mounier sont les bienvenus. Il faut dire que les conditions des ouvriers sont très dures : nos 39 ou même 35 heures par semaine leur auraient paru être un rêve irréalisable. Et nos deux anarchistes se sont fait les champions de la grève et des luttes syndicales. Par contre, il est bien évident que les patrons, maîtres incontestés de leur entreprise où ils ont presque le droit de vie et de mort sur leurs employés, ne voient pas d ‘un très bon oeil la présence de ces « fauteurs de trouble » à proximité de leur «boutique».

Ce point de vue est d'ailleurs largement partagé à Aiglemont, plus rural que Nouzonville et donc plus frileux aux idées anarchistes. La critique des valeurs « sacrées » telles que la propriété, le mariage, la patrie ou la religion n'étaient pas du goût des agriculteurs locaux et autres notables. Et surtout, on se méfiait des étrangers, ceux qui ne sont pas d'Aiglemont. Mais n'est-ce pas toujours la même chose aujourd'hui ?

C'est ainsi que sont nées les rumeurs les plus folles à propos de la colonie et de ses membres. Fortuné Henry tout d'abord, lorsqu'il s'est installé dans les bois du village, a été pris pour la réincarnation du seigneur de Gesly, homme violent et dément dont la légende locale voudrait qu'il ait émasculé son petit fils dans un élan de folie. Mais les Aiglemontais ne vont pas s'arrêter là et vont se charger de la réputation de tous les autres colons. Ces derniers seront en effet accablés de tous les maux : bons à rien, voleurs de poules, contrebandiers, terroristes... Il faut dire que certains contrebandiers avaient l'habitude de passer par la colonie. Mais surtout, le fait que des repris de justice aient résidé à l'Essai n'a pas arrangé les choses. Les rumeurs se propagent très vite et on va même jusqu'à dire que des riches personnes, venues en curieux à Gesly, ne sont jamais réapparues.

Il est bien évident que la sombre réputation des anarchistes est en grande partie exagérée, même si certains colons avaient certainement un passé douteux. Cette déformation de la vérité par les natifs d'Aiglemont est surtout liée à la peur de l'inconnu, mais également à leur goût pour les histoires et autres légendes.

Cependant, il faut également préciser que le caractère et le comportement d'Henry n'est pas pour améliorer la situation. Renfrogné et brutal, il fait parfois le coup de poing lorsque, les rares fois où il monte au village, on se moque de sa colonie.

Pour autant, tous les Aiglemontais ne détestent pas les colons et certains de nos vénérables anciens se souviennent encore avec émotion de ces « gens exceptionnels ». Car tantôt critiqué, tantôt encensé, l'Essai était un véritable lieu de curiosité où les gens affluaient le dimanche.

L'Essai : un pôle d'attraction

L'Essai a vu passer des visiteurs, membres plus ou moins importants de l'anarchisme de la Troisième République. Ces visites ponctuelles n'ont pas été les seules. La colonie a été en effet un pôle d'attraction important et constant pour la population avoisinante.

De par l'originalité de son fonctionnement et des idées qu'il véhicule, l'Essai attire les curieux ou les sympathisants. Car il est bien évident qu'aucun détracteur de la colonie ne se serait risqué à « se jeter dans la gueule du loup ». On peut ainsi distinguer deux catégories de visiteurs : les fidèles d'Henry, que l'on peut presque qualifier de colons à temps partiel, et les simples curieux.

La première catégorie regroupe l'ensemble des personnes qui adhèrent à l'idéal de Fortuné Henry et qui croient aux vertus pédagogiques de sa colonie libertaire. Leur nombre n'est pas aisé à déterminer car ces gens sont restés pour la plupart anonymes.

Ces adeptes ont directement collaboré au développement matériel de la colonie. Ouvriers pour la plupart (dont une grande majorité originaire de Nouzonville), ils ont apporté, malgré leurs conditions de vie difficiles, des dons financiers, modestes, mais essentiels. L'argent collecté a permis par exemple l'amélioration de la production agricole de l'Essai. Mais surtout, à l'image de Malicet et Gualbert qui ont aidé Fortuné Henry à construire la première maison, ces visiteurs ont mis « la main à la pâte » et ont notamment participé à la construction de la grande bâtisse de la colonie. Ils ont aussi travaillé dans les champs. Cette aide a été importante pour le développement et la survie de l'Essai. La surface cultivable a représenté jusqu'à 8,5 hectares dont 7 en culture et le reste en produits maraîchers. L'entretien des étangs et celui des animaux sont également des tâches qu'ils ont partagées avec les 5 colons permanents. Et tous travaillaient sans beaucoup de moyens. Ces bénévoles viennent suivant leurs disponibilités. Une journée lorsqu'ils sont en repos, ou quelques jours, ils sont alors logés dans la grande maison. Certains viennent même après le travail en usine, effectuer des labeurs aux champs.

On peut en identifier quelques uns parce qu'ils étaient les chefs de file des différents mouvements anarchistes et syndicalistes des Ardennes. Ces personnages connus ont, quant à eux, participé au rayonnement culturel et pédagogique de la colonie.

Un lieu de curiosité

Les sympathisants anonymes, attirés par la colonie d'Aiglemont ont fortement contribué à son développement matériel. Mais l'Essai a également rassemblé des figures ardennaises de l'anarchisme et du syndicalisme, qui ont participé à son épanouissement culturel et intellectuel, ainsi qu'à son rayonnement pédagogique.

Des groupes célèbres d'anarchistes ardennais tels que les « Déshérités de Nouzon » qui deviendront, à la naissance du syndicalisme anarchiste, les « Libertaires », ont vu leur histoire associée à celle de l'Essai. Leurs membres, chefs de file de l'anarchisme et du syndicalisme, se rendent régulièrement à la colonie d'Aiglemont pour parler théorie mais également action. Les François Malicet, Henry Gualbert, Gustave Bouillard, Emile Roger, Jules Desgrolard, Victor Dubuc, Jules Herbulot, Adonis Roger, Lucien Hulot et autres, viennent chaque dimanche, de 16 à 19 heures, écouter les discours de Fortuné Henry et débattre des sujets qui leur tiennent à cœur. De même, à la suite d'excursions en forêt « pour cueillir des mûres » sont organisées des rencontres avec des hommes étrangers à la colonie, tels que des professeurs d'université, pour aborder des thèmes comme « le travail imposé et le travail consenti ».

La présence de ces invités, penseurs et hommes d'action de l'anarchisme, en terre d'Ardenne; représente un double intérêt pour l'Essai. Elle contribue à son animation intellectuelle et au développement des principes qu'elle tend à transmettre au monde extérieur, mais surtout; elle renforce le potentiel pédagogique de l'Essai. En retour; la colonie apporte aux anarchistes ardennais un lieu d'expérimentation et de démonstration de leurs idées et de celles d'Henry.

Car l'intérêt de l'Essai réside justement dans sa faculté à rendre vivantes et perceptibles les idées anarchistes. Ses visiteurs, attirés par l'initiative hors du commun, sont nombreux. Le dimanche, on vient en famille visiter l'Essai qui est situé dans un cadre agréable. On vient aussi boire, pour deux sous seulement, un quart de lait fourni par la vache nommée Jolie. Mais surtout, les visiteurs peuvent en toute liberté, écouter les discours d'Henry et des anarchistes ardennais ou bien se procurer sans être dénoncés, les brochures libertaires qui coûtent 10 centimes. La pédagogie repose ici sur la liberté, si chère à l'Essai et à la notion d'auto-apprentissage. Cela semble fonctionner, puisque Mounier relate qu'à la fin d'une journée, ils ont 22 francs en caisse. On peut raisonnablement estimer que plusieurs dizaines de visiteurs passent à la colonie chaque dimanche, ce qui est loin d'être négligeable.

L'Essai n'a pas fait qu'attirer du monde, il a également eu un véritable et important rayonnement à l'extérieur.

Un lieu actif de diffusion des idées anarchistes dans les Ardennes

De nombreux visiteurs, sympathisants ou simples curieux, anarchistes virulents ou républicains ouverts d'esprit, ont côtoyé « le milieu harmonique artificiel » si cher à Fortuné Henry. Mais la colonie d'Aiglemont n'a pas fait qu'attirer des curieux avides d'apprendre « la nouvelle société idéale », elle s'est également ouverte vers l'extérieur.

Cette volonté de communiquer pour prêcher la bonne parole s'est principalement exprimée par l'écrit, support idéal des penseurs de la colonie que sont Mounier et surtout Henry.

Ce dernier, écrit donc dans les journaux anarchistes tels que « le Père Pénard », le « Radical » ou le « Libertaire » où il parle bien sûr de l'Essai d'Aiglemont et des idées qui l'animent. Mais prêcher pour les convaincus n'est pas suffisant pour l'anarchiste ardennais. Il décide de créer un journal propre à la colonie, véritable outil de propagande de ses théories, mais également support de la lutte syndicaliste libertaire.

C'est ainsi que naît le 10 juin 1906 le « Cubilot ». Son titre hautement symbolique, évoque le four qui sert à liquéfier la fonte pour la mouler. Il caractérise bien le labeur et la souffrance des ouvriers ardennais. Ce journal a vu le jour grâce à une souscription de 15 000 francs lancée auprès des amis de la colonie et aussi grâce à une presse donnée par un riche admirateur de Charleville.

Dès lors, le journal va paraître régulièrement tous les quinze jours, puis toutes les semaines. La régularité et la longévité de parution, 45 numéros, sont très étonnantes si on compare avec les quelques « feuilles de choux » éditées par les autres colonies qui ont existé en et hors hexagone. Cette publication comprend quatre grandes feuilles et coûte cinq centimes. Illustré et imprimé en petits caractères, le journal donne le ton dès le sous-titre où l'on peut lire : « les politiciens sont usés, c'est pourquoi nous apparaîssons ». Le slogan est simple et résume toute la philosophie développée : rejet de toute autorité quelle qu ‘elle soit et présentation du syndicalisme libertaire comme solution à tous les problèmes du monde ouvrier. Cette idée est renforcée par l'illustration réalisée par Francis Jourdain où l'on voit trois ouvriers enfournant dans le cubilot un drapeau, un fusil et un crucifix, symboles de l'État, la Nation et la Religion.

Cette attaque acerbe et sans concession de la société et de ses valeurs se retrouve tout au long des articles du journal.

Le contenu du Cubilot

Le sous-titre du Cubilot en dit long sur l'esprit qui anime les rédacteurs du journal : « Les politiciens sont usés, c'est pourquoi nous apparaissons ». Dans un style sans concession, le journal mène une attaque en règle contre les institutions et les dirigeants d'une société considérée comme injuste et pervertie : « La politique : le « GUIGNOL NATIONAL » a rouvert ses portes. Nos bouffes-galettes vont continuer de s'agiter et de pérorer et les gogos d'admirer et de casquer... ». Mais malgré le style acerbe et populaire, le ton est toujours sérieux et ne sert qu'un but précis. Fortuné Henry écrit qu'il faut faire des syndicats « ...l'instrument puissant de lutte qu'ils devraient être et que le vieux Clément voulait qu'ils soient. ». Cette référence à Jean-Baptiste Clément, le chantre du socialisme dans les Ardennes, n'est pas innocente. Le journal se destine à reprendre son œuvre fédérative, sans le concours d'aucun parti politique, mais par le biais de l'information et de l'éducation directe des ouvriers.

Pour ce faire, le Cubilot se décompose en 3 parties. La première est consacrée à un sujet d'actualité, au syndicalisme ou aux idées libertaires. On y parle d'antimilitarisme, d'iniquité du capitalisme ou on y critique les répressions sanglantes faisant suite aux grèves. La deuxième partie est consacrée à l'analyse des textes de loi ainsi qu'à des sujets portant sur le syndicalisme ardennais. Enfin, la dernière partie dresse le compte-rendu des grèves qui se sont déroulées et informe de celles à venir ainsi que des différentes réunions à thèmes ou d'échanges. La dernière page du journal laisse également la place à des poèmes ou des contes libertaires, des caricatures anticléricales ou des conseils d'hygiène et de santé.

Les rédacteurs du journal sont assez nombreux. On retrouve tout d'abord les deux penseurs de la colonie, Mounier et Henry. Le premier est le gérant du journal. Quant au second, il écrit très souvent sous le pseudonyme de Jean Prolo. De nombreux autres syndicalistes libertaires et anarchistes ardennais collaborent à la rédaction du Cubilot. Ils écrivent pour la plupart sous des pseudonymes, ce qui les rend impossible à identifier. On trouve ainsi des noms évocateurs ou poétiques tels que Limpide Semoy, E. Dantés, Piedplat, Aigrette ou le Furet. Quelques-uns s'expriment sous leurs véritables noms. Ce sont des figures du syndicalisme ardennais qui font publier leurs avis de grève, tel Alphonse Taffet du syndicat des métaux de Mohon. Des personnages d'envergure nationale comme Emile Pouget, rédacteur du célèbre « Père Peinard », journal anarchiste à publication nationale ou Merrheim, représentant national de l'importante Fédération de la Métallurgie, écrivent aussi dans le Cubilot.

La diversité de participation à la conception du journal, explique le succès, mais surtout l'influence qu'a pu avoir cette publication sur le milieu ouvrier et syndical local. Pourtant le Cubilot, vecteur principal de transmission des idées générées par l'Essai, n'a pas été le seul moyen de propagande même s'il est difficile d'avancer un chiffre précis d'exemplaires vendus.

L'influence de la colonie

Le Cubilot, le journal de la colonie n'était pas le seul outil de propagande des idées d'Henry. De nombreuses brochures anarchistes ont été publiées grâce à la presse dont disposaient les colons de l'Essai. Ecrits par Fortuné (« Grèves et sabotages », « Communisme expérimental », etc), Mounier (« En Communisme, la Colonie Libertaire d'Aiglemont »), ou bien simple réimpression d'ouvrages existants (« Non ! Dieu n'est pas ! » du Curé Meslier), ces ouvrages ont contribué à répandre les idées anarchistes dans tout le Département.

Mais l'influence de l'expérience libertaire de l'Essai est allée bien au-delà pour franchir les barrières de l'espace et du temps. En effet, non seulement l'Essai a servi d'exemple pour d'autres expériences de ce type (les fondateurs d'une colonie corse se sont inspirés des écrits d'Henry), mais des personnes qui n'avaient rien à voir avec l'anarchie ont parlé du Gesly. Différents articles traitant de Fortuné et son « milieu harmonique » ont ainsi été écrits, dont un qui est paru dans un grand journal à tirage national et qui démontre la grande curiosité que suscitait cette expérience. Mais surtout, l'Essai a aussi inspiré des artistes puisque Donnay et Descaves, deux célèbres auteurs de l'époque, ont écrit une pièce intitulée « la Clairière » et qui reprenait en partie la vie et les personnages de l'Essai.

C'est ainsi que, alors que les derniers colons avait quitté les bois de Gesly, usés par la vie difficile, les espoirs déçus et les dissensions internes, le tout Paris acclamait la pièce qui s'en était inspiré. Cette influence de la colonie, après et malgré sa mort, ne s'est pas arrêtée là. Alimentée par les phantasmes et les rêves que génère toute tentative de réalisation d'une utopie, la mémoire de la réalisation d'Henry a traversé les frontières et le temps. Ainsi, des anarchistes espagnols se sont intéressés de près à la singularité d'Aiglemont. Plus fort et plus lointain encore, un article au sein de l'organe officiel du parti communiste chinois aurait été consacré aux colons d'Aiglemont.

Mais surtout, l'image de la colonie reste gravée dans la mémoire collective ardennaise où les notions de luttes, de combats et de fraternité sont fortement ancrées. Non seulement les férus ou amoureux d'histoire(s) parlent encore de la colonie, mais des enfants spirituels de Fortuné ont pris la relève et continuent, à leur manière, le combat libertaire de leur inspirateur. Ainsi est reparu il y a quelque temps, avec une présentation similaire, l'équivalent des brochures éditées par la colonie. On peut même y lire la phrase suivante : « les politiciens sont usés, c'est pourquoi nous ré-apparaissons ». L'expérience de Fortuné a fait long feu mais la mémoire de son passage reste donc très présente, faisant ainsi d'Aiglemont un village au passé singulier. Peu de villages au monde peuvent en effet se vanter d'avoir accueilli en leur sein une tentative de réalisation d'une communauté libertaire telle que l'Essai d'Aiglemont.


http://www.aiglemont.com/index.php?idp=5
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Re: Communautés autogestionnaires et libertaires

Messagede Pïérô » 04 Mai 2017, 21:55

Une communauté libertaire en 1969 près de Locminé

Dans l’élan des événements du printemps 1968 est créée, le 21 septembre 1969, la communauté libertaire du Gouah-Du, à la Chapelle-Neuve, près de Locminé, dans le Morbihan. Quittant une situation assurée, refusant la société capitaliste sans chercher à se couper d’elle, des jeunes décident d’unir leur aventure. L’objectif est « la mise en commun des capacités, des ressources, des énergies et des problèmes propres à chacun des êtres qui la composent, sans autre autorité que le bon sens, l’autodiscipline et l’intérêt de tous, dans le but de contribuer au changement de la société ». Ces personnes faisaient partie de l'ASRAS (Alliance des syndicalistes révolutionnaires et anarcho-syndicalistes)

Nous ne connaissons pas la durée de cette expérience. Mais ces gens essayèrent la mise en commun la plus totale, matériellement et financièrement, par une entreprise autogérée, axée vers la production d’artisanat.

Information tirée de l'exposition "l'anarchisme et les anarchistes en Bretagne", chapitre de 1968 à 1980, réalisée par le groupe de Rennes de la fédération anarchiste.

La communauté Gouah-Du a rédigé et édité une brochure de 17 pages, intitulée "Après plus de six mois d'expérience, la communauté libertaire du Gouah-du s'explique...", parue en 1970. Ci-dessous des extraits de cette brochure, nous n'avons pas tout repris (entre autres les griefs à l'encontre du système capitaliste et les schémas d'une nouvelle organisation sociale).

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Extraits de cette brochure

Qui sommes-nous ?

Nous avons tous quitté une situation assurée (aux PTT, dans les études techniques, dans la cordonnerie, ou dans l'éducation nationale), pour créer cette communauté, c'est-à-dire pour mettre en commun nos capacités, nos ressources, nos énergies et nos problèmes, sans autres autorités que le bon sens, l’autodiscipline et notre intérêt à tous, celui de la communauté.

Nous sommes tous des jeunes (de 18 à 23 ans) et nous avions tous un emploi avant de nous rejoindre.

Pourquoi au Gouah Du ?

En fait, c'est un peu le site, mais surtout le loyer apparemment modéré qui ont guidé notre choix.

Nous ne sommes ni des ermites, ni des hippies. Nous ne cherchons pas à nous couper de la société, contrairement aux apparences. Seulement, le Gouah-du nous évite les contraintes de la ville : bruits, agitation, horaires imposés, chefs imbéciles, etc... et nous permet de vivre et travailler dans des conditions que nous avons entièrement choisies.

La légende et nous

La légende a prétendu, ou prétend encore, que nous sommes : des fils de riches, des fainéants, des drogués, des hippies.

Des fils de riches ? Nos parents sont tous des travailleurs salariés (fonctionnaires, docker, ouvrier du bâtiment) ou retraités ;

Des fainéants ? Voici notre horaire de travail :

- lever à 11 heures,

- corvées ménagères de 11h à 16 heures,

- travail de 16 heures à 4 heures du matin,

- repos de 4 h à 11 heures ;

d'autre part notre production est là pour prouver notre travail ;

Des drogués ? Une perquisition et une enquête de la brigade des stupéfiants ont prouvé que nous n'avions jamais eu de drogue au Gouah-du, et que nous ne nous étions jamais drogués. De plus l'usage de la drogue va à l'encontre de nos principes. Elle permet seulement à une fraction de la population d'oublier les réalités et les problèmes de la société (ce n'est pas tout ce que nous avons à dire sur ce problème, mais, ce n'est pas la place, ici.) ;

Des hippies ? Le hippy rejette la société par son anticonformisme, mais ne cherche pas à en résoudre les problèmes. Dans certains cas, ils admettent, même, un chef. Les idées hippies sont, aussi, en contradiction, avec les nôtres.

Ces quelques lignes nous ont permis de vous préciser qui nous étions et de dénoncer la légende faite autour de nous, nous voulons maintenant vous expliquer pourquoi nous avons formé cette communauté.

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Si nous nous sommes réunis pour vivre selon les principes libertaires, c'est parce que nous refusons la société actuelle et que nous voulons contribuer à en construire une autre.

Nous refusons la société capitaliste :

(...)

Ce que nous proposons : le SOCIALISME LIBERTAIRE

Le socialisme libertaire, la plus méconnue et la plus maltraitée des philosophies, dénonce l'inutilité des patrons qui sucent la classe ouvrière et des curés qui demandent au peuple d'attendre que Dieu décide pour que la situation s'améliore et, enfin, des polices de toutes sortes qui vous empêchent d'être de l'avis contraire à celui des dirigeants.

Le socialisme libertaire demande : quel ouvrier ne se sent pas capable de gérer, avec ses camarades, l'usine où ils travaillent et qu'ils font tourner, puisqu'ils savent comment gérer les finances de leurs familles ?

Le socialisme libertaire demande : de quel droit une poignée de profiteurs décide pour quelques millions d'autres hommes qui auront droit à la matraque s'ils contestent ?

Le socialisme libertaire propose les différents schémas suivants d'organisation économique et sociale, pour que sur le plan économique :

- au niveau de l'entreprise (usine, exploitation agricole, ...) la gestion soit effectuée par les travailleurs eux-mêmes (autogestion). Nous pensons que les travailleurs sont parfaitement capables de s'occuper des investissements des achats, des matières premières, des commandes, de la vente et des relations avec les autres entreprises gérées, elles aussi par les travailleurs eux-mêmes ;

- au niveau d'un pays : l'organisation de la production, l'organisation de la distribution et la coordination des entreprises par le syndicat d'industrie, ou par le syndicat agricole, tous les syndicats étant regroupés dans une CONFEDERATION NATIONALE DU TRAVAIL.

L'ORGANISATION ECONOMIQUE

(...)

L'ORGANISATION ADMINISTRATIVE ET SOCIALE

(...)

--------------------------------------------------------------------------------

Nous faisons partie de tous ceux qui militent pour le socialisme libertaire.

(...)

Les organisations (...) ont soit une activité anarcho-syndicaliste (c'est-à-dire syndicaliste révolutionnaire) soit de propagande par des groupes libertaires. Nous avons choisi une autre forme d'action. Pourquoi ? Parce qu'il nous semblait nécessaire de dépasser les mots et de montrer un exemple concret d'organisation économique libertaire au niveau d'une entreprise autogérée (ce que nous sommes déjà), et, d'autre part, de faire l'expérience de la vie communautaire, suivant les principes libertaires.

Nous pensons ainsi démontrer aux gens sceptiques qu'il n'est pas besoin de chef, et qu'une entreprise peut être gérée par les travailleurs eux-mêmes. Et, sur le plan moral, nous voulons montrer qu'il est possible de supprimer l'esprit de possession des choses (propriété privée) et des êtres (mariage, liens familiaux), les intérêts de la vie communautaire sont, en effet, supérieurs à ceux de la vie familiale, où les enfants sont liés à un seul exemple : celui des parents. Dans une communauté, au contraire, les enfants ont plusieurs exemples, plusieurs personnes à qui s'en remettre quand ils ont besoin d'affection ou de comprendre quelque chose. Cela, bien sûr, ne supprime absolument pas les liens entre la mère et l'enfant, seulement ces liens ne sont plus égoïstes, mais raisonnés, du fait même que la mère admet que l'enfant soit attaché à plusieurs personnes et non plus à une seule ou à un seul couple. Cela élargit d'autant l'esprit de l'enfant.

(...)

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UTOPIE ?

Beaucoup voudraient vivre dans une telle société : "Ce serait le paradis", disent-ils. Beaucoup, aussi, pensent que si, eux, seraient capables d'y vivre, leurs voisins ne le seraient pas. Le voisin disant évidemment la même chose !

Enfin, au bout du compte, on nous traite d'utopistes. Pourtant si nous croyons à la réussite de notre entreprise, comme à l'avènement du socialisme libertaire, si nous croyons que cela est possible, c'est parce que nous avons des exemples historiques d'application du socialisme libertaire.

(...)

--------------------------------------------------------------------------------

6 MOIS D'EXPÉRIENCE - UN PREMIER BILAN

- Sur le plan moral et social :

Après six mois de vie communautaire librement acceptée n'importe quel individu commence à perdre son sens de la propriété privée - tant en ce qui concerne les choses, qu'en ce qui concerne les êtres ; son individualisme petit-bourgeois qui perpétuait la loi de Jungle ; ses tristes périodes d'isolement qui l'effondrent et lui font douter de lui et de son entourage.

- Sur le plan sexuel :

Notre recherche vers l'union et l'amour libres, est actuellement en bonne voie ;

nous parvenons à mettre nos problèmes en commun, et, ainsi à les résoudre plus facilement.

- Sur le plan pratique :

Les avantages sont aussi considérables. Nous avons ainsi appris des métiers que nous n'aurions pu exercer dans la vie que nous avons quittée, ce qui élargit d'autant notre horizon de pensée et de réflexion. Nous avons, aussi et surtout, appris que toutes les difficultés matérielles sont surmontables pourvu qu'un idéal existe et que la liberté individuelle soit respectée, par tous, à l'intérieur comme à l'extérieur de la communauté.

D'autre part, n'oublions pas que notre atelier artisanal fonctionne depuis six mois sans chef aucun et avec l'initiative de tous. C'est cela sans doute le plus positif de l'expérience.

Pourtant, Gérard en octobre et Pamphile en décembre, nous ont quittés.

Comment expliquer ces départs après avoir dressé un bilan aussi positif ?

D'abord, par le fossé qui existe entre les paroles et les actes des deux démissionnaires. Il est très facile de se dire militant libertaire quand on est confortablement installé dans un café, il l'est déjà beaucoup moins quand on est confronté aux difficultés imposées par la lutte de tous les instants qui est celle des véritables militants.

Mais, il est évident que nous sommes libres d'arrêter l'expérience si nous ne nous sentons plus assez forts pour la poursuivre, ou, si elle ne nous convient plus.

De toutes manières, ces départs n'ont qu'une importance relative, puisque la constitution non sélective d'une communauté les rend prévisibles et puisque beaucoup d'autres personnes attendent pour nous rejoindre que notre communauté puisse les accueillir décemment.

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CONCLUSION PROVISOIRE

Vous le savez déjà, les flics aussi, la communauté libertaire du Gouah du est à vocation militante. Préciser que son jeune âge, ses maigres ressources financières du moment, et que les tracasseries policières qu'elle subit l'empêchent de diffuser plus efficacement les idées libertaires, est, vous le comprenez, inutile. Actuellement, nous nous bornons à vendre des journaux et à expliquer notre philosophie à qui veut venir nous voir.

L'organisation économique de notre communauté ne sera, elle aussi, exemplaire que lorsque nous serons plus nombreux, donc plus productifs.

Nos projets envisagent une modification dans la nature de notre production, nous pensons bientôt créer une petite exploitation agricole. Aussi, nous demandons à tous ceux qui sont désireux de nous aider, de nous renseigner sur les problèmes de l'élevage de chèvres et de la culture.

Pour peu que notre production de cuivre gravé soit écoulée et que nos amis deviennent plus nombreux encore, l'avenir prévu de notre communauté est assuré.

Avant de mettre le point final à cette brochure, il faut que nous vous fassions part d'une certitude qui nous est chère :

parce que nous n'avons que notre philosophie, notre imagination, nos bras et vous, peut-être, pour répondre aux puissances d'argent, aux flics et imbéciles de toutes sortes, puissants en nombre, notre communauté marche sur un fil fragile. Aussi, son échec éventuel ne serait nullement l'échec de nos idées.

Mais l'intérêt que nous savons avoir soulevé parmi vous, nous prouve que notre expérience est non seulement nécessaire, mais qu'elle répond à un besoin impérieux pour trouver une solution aux problèmes de l'Homme dans le monde.

Si vous désirez un supplément d'informations, nous vous invitons à venir nous voir, ou à nous écrire :

Communauté libertaire LE GOUAH-DU
La Chapelle Neuve

par LOCMINE -56-

Avril 1970, le Gouah-du


http://anars56.over-blog.org/article-un ... 65050.html
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Re: Communautés autogestionnaires et libertaires

Messagede bipbip » 06 Mai 2017, 18:57

Vivre l’anarchie ici et maintenant : milieux libres et colonies libertaires à la Belle Époque
Anne Steiner

Dans un contexte de forte mobilisation ouvrière (plus de 1000 grèves par an en moyenne entre 1905 et 1912), des militants anarchistes, sceptiques quant aux possibilités de grève générale et d’insurrection, testent la validité de l’hypothèse communiste (travailler et produire en dehors de tout rapport d’exploitation et de domination) dans le cadre de communautés de vie et de travail appelées alors « milieux libres ». Les dispositifs qu’ils inventent sont très différents de ceux qu’ont imaginés les socialistes utopistes, beaucoup plus souples dans la forme, plus respectueux de l’individualité et plus modestes quant aux fins poursuivies. Il s’agit moins, en effet, de former les cellules de l’humanité future que de se donner les moyens, en échappant au salariat, de vivre ici et maintenant en anarchiste.

La communauté, condition de l’individualité

Inventer au sein même de la société telle qu’elle est d’autres modes d’être au monde en refusant toute forme d’exploitation et de domination, de l’homme sur l’homme, de l’homme sur la femme, de l’adulte sur l’enfant, et même, dans certains cas, de l’humain sur l’animal, dépasser la division entre travail manuel et intellectuel, entre ville et campagne, sortir de la condition ouvrière sans pour autant « parvenir », questionner toutes les normes régissant la vie quotidienne pour ne suivre que celles jugées conformes à la raison, tel est le projet des anarchistes qui, dans les premières années du vingtième siècle, forment des communautés de vie et de travail en périphérie des villes, « milieux libres » ou « colonies libertaires » selon la terminologie alors en vigueur.

L’anarchisme constitue alors une composante forte du mouvement ouvrier européen, particulièrement en France, en Italie et en Espagne. Socialistes et anarchistes partent du même constat : alors que la révolution industrielle aurait dû adoucir le sort des populations laborieuses en leur permettant de produire davantage de biens avec moins d’efforts, elle a généré une servitude plus grande que par le passé, tout en enrichissant une petite minorité d’entrepreneurs, de banquiers et de rentiers. Aussi rejettent-ils l’organisation sociale fondée sur la propriété privée des moyens de production et se donnent-ils comme horizon à atteindre la société sans classes et sans État, celui-ci n’ayant, selon eux, pour seule fonction que d’assurer la soumission des classes dominées. Mais alors que les socialistes, qu’ils soient révolutionnaires ou réformistes, ne conçoivent la disparition de l’État qu’au terme d’un long processus menant à la disparition des classes sociales, les anarchistes veulent d’emblée le détruire et non le conquérir.

1 E. Armand, Les ouvriers, les syndicats et les anarchistes, Verviers, Éditions de Germinal, 1910.

Certains, restés fidèles au modèle insurrectionaliste, n’imaginent que la révolution pour mettre à bas l’ordre existant. D’autres, de plus en plus nombreux en ces années d’âpres luttes ouvrières, pensent y parvenir au moyen de la grève générale. Celle-ci devenue effective, les producteurs devraient s’emparer des machines et des usines et contrôler les voies de communication et de transport. Le syndicat, de groupement de résistance, deviendrait alors groupement de production et de répartition des biens, et la société fonctionnerait sur de nouvelles bases sans qu’il soit besoin de conquérir le pouvoir politique. Enfin, il y a ceux qui considèrent que la transformation des individus doit précéder la transformation sociale. Sans élévation du niveau de conscience et de combativité des opprimés, la révolution, comme la grève générale, leur semble en effet hautement improbable. Réalisée par une étroite élite ouvrière active dans les organisations politiques et syndicales, elle aurait peu de chances d’être victorieuse. Et le serait-elle, que le risque serait grand de la voir déboucher sur une société plus autoritaire encore. En effet, victorieux mais non éduqués à la liberté, les travailleurs auraient de fortes chances de se retrouver sous la coupe d’une « masse de sous-administrateurs, surveillants, gendarmes et statisticiens policiers de toute espèce qui, nouveaux privilégiés, vivraient du produit du travail des autres1 ».

2 E. Armand (1872-1962), d’abord anarchiste tolstoïen, fonde en 1901, avec sa compagne Marie Kügel, L (...)

C’est en vertu de cette conception particulière de la lutte que les anarchistes dits individualistes se sont intéressés aux dispositifs permettant de produire et de consommer autrement, tels que les « milieux libres ». Ils y voyaient le moyen d’échapper, au moins partiellement, à la servitude du salariat, condition essentielle à toute entreprise d’émancipation individuelle. Car il n’y a pas de tâche plus urgente pour l’individualiste anarchiste que de développer l’ensemble de ses potentialités sur le plan physique, intellectuel, sensuel, artistique. Ou, pour parler comme l’un des théoriciens majeurs de ce mouvement, E. Armand2, pas de tâche plus urgente que de « sculpter son moi ». Qui veut changer la société doit commencer par se changer lui-même, et la vie en « milieu libre » offre la possibilité d’y parvenir. L’individualiste est un « expérimentateur » qui veut en finir avec les modes de vie basés sur les lois, écrites comme non écrites, sur les coutumes, les traditions, les préjugés, les prescriptions religieuses, pour se placer sous le seul contrôle du libre examen et de la raison. Il se montre donc ouvert à toute forme d’innovation sur le plan de l’organisation sociale et considère que la famille, cellule sociale de base où domine l’autoritarisme et le conservatisme, peut et doit être dépassée.

3 La communauté anarchiste de Stockel, près de Bruxelles, fondée par Émile Chapelier en 1905, s’appel (...)
4 Zo d’Axa (de son vrai nom Alphonse Gallaud de la Pérouse) publie entre 1891 et 1893 une revue hebdo (...)
5 Zo d’Axa, « Nous », L’En dehors, 27 décembre 1891.

Il ne s’agit pas de réaliser ces expériences de vie en communauté d’après un plan précis et établi d’avance, à la façon des utopistes, mais de s’associer à quelques-uns pour tenter de vivre « en camaraderie », mieux qu’on ne le ferait seul, en modifiant et corrigeant le mode de fonctionnement du milieu de vie ainsi créé, au fur et à mesure des difficultés rencontrées, en tenant compte des aspirations des participants et de leurs limites, lesquelles peuvent évoluer au cours du temps. Il n’est question que d’expériences, d’essais3 qui n’ont pas forcément vocation à perdurer. Ces « pas de côté » doivent faire la preuve qu’une autre organisation sociale est possible, sans propriété privée des instruments de production, sans argent, sans exploitation et sans relations d’autorité. Il s’agit de vérifier la validité de l’hypothèse communiste au moyen d’un dispositif particulier et de gagner, en cas de succès, nombre de sceptiques à la cause. Mais la raison d’être du « milieu libre », c’est surtout de permettre à ceux qui le rejoignent de vivre en anarchiste, ici et maintenant, et non dans un futur lointain. Les individualistes, en effet, font leurs les paroles de Zo d’Axa4 : « Que nous importent les lendemains qui seront des siècles ? Que nous importent les petits neveux5 ? ».

6 Victor Serge, « Un monde sans évasion possible », dans Mémoires d’un révolutionnaire et autres écri (...)
7 Ibid., p. 516.
8 Victor Serge, L’anarchie, n° 354, 18 janvier 1912.

Il s’agit donc moins de former une cellule de l’humanité future, comme le voulaient les socialistes utopistes engagés au xixe siècle dans ce type de réalisations, que d’assurer immédiatement à ceux qui en tentent l’expérience une vie meilleure. Libéré de l’obligation de produire pour une classe oisive et exploiteuse, chacun devrait pouvoir consacrer un temps moindre au travail contraint. La raison d’être du mode de vie communautaire pour l’individualiste, c’est de diminuer l’effort de chacun pour produire les biens nécessaires à sa consommation, afin d’ouvrir à tous la possibilité de se perfectionner dans tous les domaines, en particulier intellectuel, et ceci non dans le but de « parvenir », de sortir du rang, mais dans l’intention de réaliser son humanité pleine et entière. Pour ces jeunes gens et jeunes filles, en majorité enfants d’ouvriers ou de paysans, ayant quitté l’école à la fin du cycle primaire, l’existence se présentait, en effet, « sous les dehors d’une assez vilaine captivité6 », selon les termes de Victor Serge, qui participa au milieu libre de Stockel, près de Bruxelles, fondé en 1906 par un anarchiste individualiste belge, ancien mineur du Borinage. « La nourriture, le gîte, le vêtement nous étaient à conquérir de haute lutte, et l’heure pour lire et méditer ensuite7 », dit-il aussi. Il faut « onze, douze ou treize heures de labeur par jour pour obtenir la pitance quotidienne ; et quel labeur pour quelle pitance ? Labeur automatique sous une direction autoritaire dans des conditions humiliantes et malpropres, moyennant quoi la vie nous est permise dans la grisaille des cités pauvres8 ».

C’est donc d’abord pour échapper à une condition sociale qu’ils jugent accablante, pour échapper à ce monde « sans évasion possible » qui répugne à leurs idéaux, que des individualistes participent à certaines de ces expériences. Mais s’ils le font, c’est aussi parce qu’ils sont convaincus que seule la formation d’individus émancipés des anciennes normes, grâce à la vie en « milieu libre » et à l’éducation de nouvelles générations selon un mode non autoritaire, pourra conduire à une transformation de la société dans le sens souhaité. Puisqu’il n’y a pas de changement social possible sans changement individuel préalable, mais qu’il est très difficile de changer l’individu dans la société telle qu’elle est, le milieu libre, enclave libertaire au sein du vieux monde, constitue le moyen de résoudre cette contradiction.

Le « vieux monde » est en soi

9 Plusieurs ouvrages lui ont été consacrés, ainsi qu’un film de Jean-Louis Comolli sorti en 1976.

Les premières communautés anarchistes ont été fondées durant les deux dernières décennies du xixe siècle, à l’initiative de militants de différents pays d’Europe, principalement en Amérique latine, et tout particulièrement au Brésil et en Argentine. La plus connue et la plus étudiée de ces expériences, la Cecilia9, fondée en 1890 au Brésil, dans l’État de Parana, par l’anarchiste italien Giovanni Rossi, a duré près de quatre ans et concerné plus de deux cents participants, arrivés en plusieurs vagues pour des séjours plus ou moins longs, certains n’ayant fait que passer. Toutes ces expériences ont nécessité un temps de préparation pour réunir des fonds destinés au voyage et pour rassembler des volontaires, mais une fois sur place, les colons, traités comme les autres immigrants, se sont vu attribuer des terres par les gouvernements des pays où ils s’installaient, payables à crédit à un prix avantageux, à charge pour eux de les mettre en valeur. Les lots qui leur ont été concédés, éloignés des agglomérations, à l’écart des voies de communication et parfois vierges de toute culture, se sont révélés redoutablement difficiles à exploiter. Les colons, plus souvent ouvriers que paysans, se sont trouvés très démunis face à de tels obstacles. Certains, contrevenant à leurs principes, se sont résolus à faire appel à la main-d’œuvre « indigène », seule possibilité d’assurer la survie de l’expérience qu’ils avaient tentée, tout en la dénaturant, en se comportant comme des « colons » ordinaires. D’autres, comme les hommes de la Cecilia, se sont vus contraints de travailler sur les routes de l’État pour pouvoir acheter les denrées qu’ils ne parvenaient pas à se procurer par leur travail, retrouvant ainsi ce qu’ils avaient fui : le salariat et l’argent.

10 « Ce qui nous tourmente le plus, c’est que le libre amour n’a pas encore pénétré dans le cœur de no (...)
11 Henri Zisly, « Pour la colonie », Le Libertaire, décembre 1902.

Par ailleurs, le déséquilibre démographique en faveur des hommes dans cette population de migrants particuliers a été source de tension. Une situation qui pouvait donner aux plaidoyers en faveur de l’amour libre l’apparence d’une pression exercée sur les femmes pour qu’elles accordent leurs faveurs aux compagnons esseulés, démarche qui n’avait vraiment rien d’émancipateur pour elles10. Mais les plus grandes difficultés sont certainement venues du manque de conscience politique de ceux et celles, relativement nombreux, qui rejoignaient ces colonies mus par le seul espoir de connaître une vie meilleure dans le Nouveau Monde, comme n’importe quels émigrants confrontés au manque de perspectives en Europe, sans véritablement adhérer aux idées anarchistes ou communistes. S’ensuivirent malentendus et querelles par rapport à l’amour libre ou plural et à l’éducation des enfants, et surtout par rapport à la répartition du travail et des biens dans un environnement où il fallait travailler beaucoup pour produire peu, compte tenu des particularités du climat et des sols. On se trouvait très loin d’une situation d’abondance qui aurait permis l’application du principe communiste libertaire : « De chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins ! », consistant à travailler « Sans coup de cloche, sans contremaître, sans paye le samedi, sans craindre d’amende ou de mise à pied, sachant que le couvert est mis pour tous, aussi bien pour ceux qui ont beaucoup travaillé que pour ceux qui ont travaillé peu ou même pas du tout, sans contrainte immédiate, sans autorité11 ».

Attribuant l’échec relatif de ces lointaines colonies libertaires à un contexte d’exil, d’isolement géographique parfois extrême et de coupure par rapport aux bases militantes, certains anarchistes ont envisagé de mener dans leur propre pays, et sur une échelle plus modeste compte tenu des difficultés d’accès à la terre, des expériences similaires. En France, c’est seulement au tout début des années 1900 qu’apparaissent les premiers milieux libres d’inspiration nettement anarchiste, basés sur une complémentarité des activités agricoles et artisanales, et souvent conçus comme des centres de propagande et d’éducation avec le projet, pas toujours réalisé, de se doter d’une imprimerie, d’un journal, d’une bibliothèque et d’une école libertaire. Ces milieux de vie visent à l’autosuffisance et cherchent à produire tout ce qui est nécessaire à leurs besoins de base, mais se veulent ouverts sur le monde extérieur et partie prenante des conflits qui l’agitent. Il ne s’agit pas pour leurs membres de déserter la scène politique pour jouer les Robinson, comme les en accusent les adversaires de ce type d’expériences, mais de devenir, au contraire, plus aptes à la lutte sociale grâce à ce mode de vie. Les différents combats à mener, contre le patronat, contre l’armée, contre l’Église, contre l’alcool et ses méfaits, pour l’amour libre et la limitation des naissances, sont pensés en terme, de complémentarité plutôt qu’en termes d’opposition.

12 « Manifeste de la Société instituée pour la création et le développement d’un milieu libre, 1902 », (...)

Pour réunir les fonds nécessaires au lancement de la première communauté d’habitat et de travail d’inspiration anarchiste, une « Société pour la création et le développement d’un milieu libre en France », en vue de réaliser une expérience de « communisme libre », a été créée à Paris en août 1902. Elle réunit plus de 200 souscripteurs la première année, et 460 l’année suivante. Son but est de démontrer la viabilité économique et sociale des idées anarchistes, de « prouver que des individus groupés sur un fonds commun dans la liberté absolue, en camaraderie, peuvent produire au moins autant qu’ils consomment12 », comme le proclame leur manifeste. Une seconde société est chargée de la mise en œuvre concrète du projet. C’est parmi ses membres, qui doivent s’acquitter d’une cotisation d’au moins 30 francs (ce qui représente entre 3 et 5 jours d’un salaire ouvrier selon la qualification et le lieu de résidence) que sont tirés au sort les futurs colons, au sein d’un échantillon choisi sur la base des compétences professionnelles jugées les plus utiles au démarrage du milieu libre. Celui-ci voit le jour au début de l’année 1903 dans le hameau de Vaux, sur la commune d’Essômes, près de Château-Thierry, où un agriculteur âgé de 69 ans, le père Boutin, met à disposition des premiers colons deux hectares et demi de terrain et deux maisons au confort très rudimentaire, n’exigeant rien d’autre en échange que de participer à l’expérience. Des agriculteurs, des tailleurs, des bonnetiers, des cordonniers, s’installent dès les premiers mois et, avant d’atteindre l’autosuffisance souhaitée, vivent principalement de la confection et du ressemelage de chaussures, grâce aux commandes de sympathisants qui créent bientôt à Paris une coopérative de consommation pour soutenir le projet. Un trésorier est chargé des indispensables échanges monétaires avec l’extérieur et chaque colon reçoit deux francs par semaine (l’équivalent d’environ trois heures de salaire ouvrier) pour ses dépenses personnelles.

Le milieu libre de Vaux publie un bulletin à parution irrégulière, qui permet de suivre le développement de cette première expérience de communisme pratique, dont le journal Le Libertaire se fait également l’écho. Une nouvelle maison est achetée ainsi que quelques animaux, et dix hectares supplémentaires sont loués sur le territoire du hameau de Bascon, limitrophe de Vaux, grâce au capital de 1500 euros obtenu par les souscriptions. Il est question d’installer une imprimerie pour honorer des commandes militantes (presse et brochures) et de faire fonctionner une école selon les principes pédagogiques libertaires, pour des enfants qui pourraient être accueillis comme pensionnaires du milieu libre, en sus des enfants des colons, et éventuellement des enfants du voisinage qui souhaiteraient la fréquenter. Mais la colonie, dont le nombre de participants n’a jamais dépassé une quinzaine, se défait bien avant que ces projets ne puissent être réalisés. Très vite, en effet, des conflits relatifs à l’utilisation des biens apparaissent, conduisant le donateur et plusieurs colons à se retirer avant la fin de la première année d’existence, chacun entendant récupérer sa mise. De nouvelles arrivées dans les mois qui suivent ne compensent qu’imparfaitement ces départs. Certains ne supportent pas l’extrême frugalité imposée par le manque de ressources, le déficit de présence féminine (on compte quinze hommes pour sept femmes la première année), et l’autoritarisme des initiateurs du projet. L’un des fondateurs, Georges Butaud, est d’ailleurs exclu de la colonie pour cette raison. À la fin de l’année 1905, il ne reste plus à Vaux que quatre hommes (deux agriculteurs, un coutelier et un cordonnier), deux femmes et un enfant. Et l’expérience prend fin en janvier 1907 avec la liquidation des derniers biens.

13 Fortuné Henry, « Communisme expérimental, choix d’éléments », Le Libertaire, n° 45, 13 septembre 19 (...)

Quelque mois après l’installation des premiers colons de Vaux, un autre milieu libre, « L’Essai », est fondé à Aiglemont, dans les Ardennes. À la différence de Vaux, qui procède d’une volonté collective même si certains individus y jouent un rôle moteur, Aiglemont est d’abord l’œuvre d’un homme, Fortuné Henry, fils de communard et anarchiste comme l’était son jeune frère Émile Henry, guillotiné en 1894 après avoir commis un attentat meurtrier. Pour ne dépendre d’aucun donateur qui pourrait, en cas de désaccord, faire valoir ses titres de propriété, il achète lui-même un terrain d’un hectare, à 6 km au sud de Charleville-Mézières, et vit dans une hutte avant que soient édifiés les premiers bâtiments, hangars et habitations en torchis, puis une vaste maison en fibrociment, pourvue de larges fenêtres et décorée par le peintre Steinlen. Fortuné Henry, qui n’est pas passéiste, est en effet convaincu qu’il ne peut y avoir de milieu libre durable sans abondance et sans confort. Le recrutement se fait sur la base des affinités électives, et non par tirage au sort, le nombre de colons devant augmenter progressivement en fonction du développement des ressources mais, précise Fortuné Henry : « Il ne faut pas d’évadés par faiblesse et incapacité, il ne nous faut que des évadés par révolte13 », laissant entendre que le milieu libre ne saurait être un refuge pour les mal doués et les inadaptés. En 1905, les colons sont une quinzaine et vivent principalement de la pisciculture, de l’élevage de volailles, et des fruits et légumes qu’ils font pousser. Mais le milieu libre est aussi pourvu d’une imprimerie et d’une bibliothèque contenant un millier d’ouvrages. Un journal, Le Cubilot, journal international d’éducation, d’organisation et de lutte ouvrière, tiré à 3000 exemplaires, y est édité et se fait l’écho des luttes sociales menées dans la région avec lesquelles le milieu libre se sent en phase. À plusieurs reprises, lors de dures grèves locales, Fortuné Henry prend la parole dans des meetings organisés par la jeune CGT, alors toute acquise au syndicalisme révolutionnaire. Mais cette ouverture sur le monde ouvrier n’empêche pas Aiglemont d’être déchiré par des conflits de personnes. Dès 1905, ses fondateurs font état de dissensions et, comme Georges Butaud à Vaux, Fortuné Henry est critiqué pour son autoritarisme, tandis que lui-même accuse certains participants de dilettantisme et même de parasitisme. C’est à la fin de l’année 1908 qu’est mis un terme définitif à « L’Essai », la plus longue et la mieux documentée des expériences communautaires tentées par des anarchistes dans la France de la Belle Époque.

De 1906 à 1908, il y aura d’autres tentatives, dont celle menée par André Lorulot et Émilie Lamotte, collaborateurs du journal individualiste L’anarchie, associés à quelques anarchistes dans une ferme de Saint-Germain-en-Laye. Ce nouveau milieu libre, qui compte au départ huit adultes et six enfants, entend devenir un véritable centre de propagande en se dotant d’une imprimerie « communiste », d’une bibliothèque, d’une librairie, d’une école libertaire, et en publiant un quotidien anarchiste. Finalement seule l’imprimerie est mise en place, permettant de réaliser affiches, brochures et tracts. Fragilisée par l’arrestation de deux de ses membres pour des collages d’affiches et des prises de parole mettant en cause l’armée, ébranlée par les querelles, la colonie de Saint-Germain implose avant d’avoir pu réaliser l’ensemble de son programme.

Quels que soient le nombre de participants et le lieu d’implantation, dans le Nouveau Monde ou dans la vieille Europe, les colonies fondées par les libertaires doivent affronter les mêmes problèmes et se sabordent pour les mêmes raisons. La pénibilité du travail agricole sur des terres ingrates et le manque de moyens entraînent des conflits quant à la répartition des tâches et des revenus, tandis que le manque d’éléments féminins est source de frustration, de jalousie et de rancœur, car ce sont principalement des couples et des hommes célibataires qui rejoignent ces communautés. Enfin, l’inégal niveau de conscience des participants amène les plus convaincus des compagnons, qui sont souvent les fondateurs-initiateurs de ces expériences, à faire preuve d’autoritarisme pour que soit sauvegardé l’idéal de départ. Les conflits se soldent alors par des désertions et même par des exclusions, qui affaiblissent le collectif et précipitent parfois sa fin.

14 Le Libertaire, 29 novembre 1902, « À propos d’une colonie libertaire ».
15 L’Ère nouvelle, décembre 1905.

Les opposants aux milieux libres voient dans ces échecs répétés la preuve qu’on ne peut rien édifier de valable dans le cadre de la société actuelle, « qu’on ne s’assure pas le bonheur et la tranquillité quand, dans une maison malsaine et dont la charpente est pourrie, on s’installe bien commodément dans une pièce14 ». Mais leurs partisans les plus ardents, comme l’individualiste E. Armand, restent convaincus du bien-fondé de cette forme particulière de propagande par le fait, malgré le caractère éphémère de ces expérimentations. Cela n’invalide pas leur postulat de départ, à savoir la possibilité de s’associer pour produire et consommer sans domination ni exploitation, mais montre seulement à quel point il est difficile de lutter simultanément contre l’ennemi extérieur (la société globale qui enserre le noyau communiste) et contre l’ennemi intérieur (les préjugés mal éteints qui encombrent l’esprit des participants). Ils estiment qu’il faut partir du principe que le milieu libre n’a pas vocation à perdurer éternellement et, qui plus est, avec les mêmes participants. Départs, arrivées, retours constituent un mécanisme de sélection comparable à la sélection naturelle. Les moins aptes à vivre dans ce type de milieu s’en écartent, les plus aptes restent ou recréent ailleurs un milieu semblable. C’est une combinaison provisoire de personnes unies par un objectif commun : « vivre en camaraderie » en partageant travail et ressources. Le milieu libre constitue « un moyen éducatif au même titre que l’école libertaire, l’atelier ou la coopérative communiste, moyen qui dure tant qu’il peut durer, quitte, une fois arrivé au terme de son utilité, à le renouveler ou à le remplacer15 ».

16 Le Communiste, n° 11, 18 avril 1908.

Victor Serge, commentant la fin de L’Expérience à Stockel-Bois, près de Bruxelles, qu’il fréquentait régulièrement, écrit que ces tentatives : « demeurent nécessaires car, quoique toujours forcément très rudimentaires, elles permettent aux militants de se reposer de temps en temps en une vie de saine camaraderie (il serait plus juste de dire misère en camaraderie). Propices aux réunions, aux visites, elles facilitent la propagande, deviennent vite des centres d’action. Surtout, elles ont le mérite de montrer l’anarchisme sous un jour nouveau, peu connu de la foule, qui n’en entend parler que lors des attentats terroristes et finit par se l’imaginer spectre rouge de haine et de sang ; elles lui montrent l’anarchie sous une lumière plus vraie, en son idéal de paix, de vie, de labeur tranquille. Enfin, elles sont de la propagande par le fait, des actes. Parce que, comme les idées et choses nouvelles, vingt fois tombées et vingt fois rebâties, elles finiront par vaincre et seront, un jour qu’il nous appartient de rapprocher, les premières cellules de la nouvelle société16 ». Cent fois sur le métier il faut remettre l’ouvrage, recommencer inlassablement, l’échec ne prouvant rien d’autre que la force des préjugés qui habitent encore nombre de compagnes et compagnons se croyant émancipés du vieux monde. Or, celui-ci est tapi en chacun de ceux et celles qui ont grandi en son sein.

« Vivre en camaraderie » autrement

Ceux qui ont été à l’origine de ces milieux libres et qui en ont fait la promotion attribuent leur échec aux difficultés liées au partage des ressources et du travail, du fait de la pénurie et de l’insuffisant niveau de conscience des individus. Pour Fortuné Henry d’Aiglemont, « prendre au tas n’est possible que si le tas est suffisant et que ceux qui y puisent y apportent », tandis que Georges Butaud, initiateur du milieu de Vaux, pense qu’il faut « des capitaux, de l’espace, un grand nombre d’individus ». Il faut donc prendre en compte une question d’échelle : plus la taille de la colonie est réduite, plus la somme de travail nécessaire par personne est élevée. Produire ce qui est nécessaire à la subsistance du groupe, avec un temps de travail inférieur à celui qui devrait être fourni dans la société globale, se révèle un objectif plus difficile que prévu à atteindre dans ces microcosmes que sont les milieux libres, même en l’absence des « parasites sociaux » que sont les actionnaires, les patrons et le personnel d’encadrement. Mais tous ne tirent pas de ce douloureux constat la même conclusion. Tandis que Fortuné Henry estime qu’il faut surtout améliorer les moyens de production pour atteindre l’abondance, Georges Butaud et Sophia Zaïkowska se montrent de plus en plus convaincus de la nécessaire réduction des besoins, ce qui les conduira à prôner le végétarisme et la simplicité volontaire.

L’échec de leurs premières expériences ne décourage pas durablement ces pionniers, qui participent dans les années qui suivent à de nouvelles expériences de vie en commun, sous des formes variées. C’est ainsi qu’on retrouve Georges Butaud, Sophie Zaïkowska et Fortuné Henry dans le collectif d’habitat et de travail fondé en 1913 par la « Société des milieux libres de Paris et banlieue », quai de la Pie, à Saint-Maur-des-Fossés, dans les locaux d’une ancienne entreprise de déménagement. Une soixantaine de personnes, parmi lesquelles de nombreux menuisiers et travailleurs du bâtiment, y vivent sans forcément y travailler, la proximité avec Paris et une exigence d’engagement moins absolue permettant à ceux et celles qui le souhaitent de conserver leur emploi à l’extérieur. La configuration du lieu, plusieurs chalets et entrepôts dispersés sur un vaste terrain, permet aux familles ou groupes affinitaires qui le désirent de jouir d’une relative intimité, mais une cuisine et un réfectoire permettant la prise des repas en commun sont installés d’emblée. Peut-être ces règles de fonctionnement plus souples, le nombre plus élevé de participants et le projet de créer un véritable réseau de milieux libres parisiens et banlieusards, auraient-ils été en mesure d’assurer au milieu libre de la Pie une durée de vie plus longue que celles de ses prédécesseurs. Mais la guerre, en entraînant la dispersion des hommes, tous en âge d’être mobilisés, met un terme à l’expérience.

17 Propos de Butaud, cité par Han Ryner dans « As-tu vu Bascon ? », Le Journal du Peuple, 28 août 1922

On sait cependant, par les rapports de police comme par les témoignages des participants, que le collectif de Saint-Maur n’est pas épargné par les conflits. Ceux-ci portent, entre autres, sur les régimes alimentaires et opposent les végétariens et végétaliens aux omnivores, un clivage qui prendra une importance cruciale dans les milieux anarchistes individualistes pendant les années suivantes. Les premiers considèrent que le mode d’alimentation carnée constitue l’obstacle principal à l’obtention de l’autosuffisance, et ils proscrivent également toutes les denrées devant être achetées : le tabac, le sucre, les boissons alcoolisées, le thé et le café. Le choix du végétarisme est justifié par la volonté de ne pas provoquer la souffrance animale : « Tout ce qui vit constitue ma famille17 », dit Butaud, qui s’opposera même par la suite à toute utilisation de la force de travail animale. Mais il l’est aussi par la nécessité pour les anarchistes de réduire leurs besoins et de mener une vie simple, seul moyen de ne plus dépendre de la production capitaliste et unique chance pour les milieux libres de durer dans le temps. Il s’agit aussi pour eux d’une question de raison et d’hygiène. Manger et boire autrement, se vêtir et se soigner autrement, c’est faire la preuve qu’on peut se libérer des habitudes transmises par le milieu, qu’on peut rompre avec les comportements routiniers pour inventer et expérimenter sans cesse des modes d’être au monde conformes à nos convictions politiques, même dans les plus infimes détails.

18 Georges Butaud, L’individualisme anarchique et sa pratique, Saint-Maur, Imprimerie spéciale de la V (...)

« Tout individu qui vient à la conscience de soi-même tend à rechercher dans quelle mesure il peut échapper à l’influence du milieu pour se dégager de son emprise18 », écrit Georges Butaud qui, après avoir vécu à Vaux, puis à Saint-Maur, fonde à la fin de l’année 1913, avec sa compagne Sophie Zaïkowska, une colonie naturiste et végétalienne à Bascon, sur les terres de l’ancien milieu libre de Vaux, après avoir tenté en vain de faire revivre ce dernier. Elle prend son essor après l’armistice de 1918 et compte en 1922 une dizaine de colons en hiver et une vingtaine en été, de nationalités diverses, qui vivent dans un grand baraquement de bois édifié sur une parcelle de quelques ares comprenant verger et vaste potager. L’écrivain Georges Navel raconte dans son roman autobiographique Parcours le séjour qu’il y fit vers 1920, auprès de son frère René et de sa sœur Hélène. On y apprend que la colonie était autosuffisante sur le plan alimentaire, le régime des résidents se composant exclusivement de fruits, plantes et légumes, produits sur place, que l’argent n’y avait pas cours, que les hommes y étaient bien plus nombreux que les femmes, et que rien d’autre « qu’un accord de convictions » ne liait entre eux les résidents, même après plusieurs années de présence, chacun travaillant sans contrat selon son bon plaisir sans horaire fixé.

19 Georges Butaud, « Qu’est-ce que Bascon ? », L’Hygie, juin-juillet-août 1923.

Georges Butaud crée également un foyer végétalien, rue Mathis à Paris en 1923, et un second à Nice en 1924, où l’on peut manger et dormir pour une somme modique. Des cycles de conférences en faveur du végétalisme y sont donnés. Pour lui, Bascon représente « un moment du mouvement communiste individualiste, c’est une expérience communiste comme l’ont été en d’autres temps en France les colonies d’Aiglemont, de Saint-Germain, de Vaux, de la Pie-Saint-Maur. […] Quantité d’ouvriers ayant passé quelques instants ou quelques mois à Bascon, y ayant mangé à la table commune, influencent maintenant à tel point l’individualisme éclairé qu’on peut dire que la bataille qui se livre depuis toujours entre l’habitude, la coutume, la fantaisie ignorante bassement jouisseuse et le raisonnement, est à son point culminant19 ». La colonie de Bascon fonctionne sous sa forme première jusqu’en 1931, mais sans Butaud et Zaïkowska qui l’ont quittée quelques années auparavant. Elle devient, sous l’impulsion du militant anarchiste Louis Radix, qui fait l’acquisition du baraquement et des terres, une colonie végétarienne de vacances, un centre naturiste et une auberge de jeunesse, « La Basconnaise », qui accueille, à côté de résidents permanents, de nombreux pensionnaires de passage.

20 Libertad, L’anarchie, 11 octobre 1906, n° 79.

À côté des milieux de vie se définissant comme tels, il y a aussi beaucoup de formes de vie en camaraderie plus éphémères et moins formelles, tels les collectifs qui se forment, entre 1905 et 1911, autour de L’anarchie, organe des anarchistes individualistes, rue du Chevalier-de-la Barre à Montmartre, puis rue de Bagnolet à Romainville, dans des locaux assez vastes pour abriter une douzaine de camarades. Des collaborateurs et collaboratrices réguliers du journal y vivent de façon pérenne, d’autres de manière plus épisodique, et les hôtes de passage y sont fréquents. Le fondateur du journal, Libertad, se méfie du volontarisme des fondateurs de milieu libre : « Pour ma part, j’ai toujours été contre les milieux libres fabriqués avant d’en avoir réuni les éléments, essayé les individualités20 », écrit-il, et l’on trouve dans les colonnes de L’anarchie plus d’une pique à l’égard des différentes expériences de vie communautaires tentées en France, malgré la présence en leur sein de collaborateurs du journal. La « vie en camaraderie », pour les individualistes de L’anarchie, ne se décrète pas mais s’improvise au jour le jour.

21 « Quatre années de travail ! » Éditorial non signé, L’anarchie, n° 210, 15 avril 1909.

Certains militants rompent pour une certaine période avec la vie communautaire pour vivre seul ou à deux, ou pour voyager, avant d’y revenir. Et cette extrême souplesse a permis finalement à la petite communauté de vie qui s’était créée autour du journal de ne pas se déliter malgré les conflits, parfois très violents, et les épreuves qu’elle a dû traverser, comme s’en félicitent les membres de l’équipe de rédaction dans l’éditorial d’avril 1909, célébrant le quatrième anniversaire du journal : « L’anarchie entre dans sa cinquième année. Rester nous-mêmes, concevoir une doctrine en dehors de tout a priori, de toutes contingences, rechercher la vérité et essayer de vivre suivant le résultat de ses recherches, voilà ce que nous avions promis de faire, voilà ce que nous avons fait. […] Le flottement fatal qui a suivi la disparition de Libertad n’existe plus, les compétences ont trouvé leur place ; jamais peut-être tant d’affinités ne nous ont liés, tant d’entente n’a égayé notre labeur. Nous voudrions montrer aux hommes que dès aujourd’hui, il est possible de vivre la plus merveilleuse des expériences communistes. Nous l’avons déjà commencée par la vie en commun, par le travail en commun, qui nous a permis de subsister quatre années sans presque d’aide pécuniaire, en plein cœur de Paris. Nous voudrions intensifier cette propagande, agrandir notre cercle d’action, édifier un véritable milieu anarchiste plus éloigné encore des contingences sociales et vivre hors de toute autorité dans la joie d’un travail raisonnable21 ».

22 Chaque été, entre 1903 et 1908, des anarchistes venus d’horizons divers se retrouvent à Châtelaillo (...)

C’est dans une dynamique générale d’émancipation par rapport à la famille et au travail salarié que s’inscrivent les milieux libres anarchistes de la Belle Époque. Ils vont de pair avec les balades libertaires organisées le dimanche dans les bois autour de Paris, les écoles libertaires comme celle fondée par Sébastien Faure à Rambouillet, le partage d’appartements entre camarades, la création d’ateliers coopératifs, les séjours collectifs organisés l’été sur des plages telles que Châtelaillon, que les anarchistes s’approprient22, le refus du mariage, le refus des maternités subies, la recherche de nouvelles façons de se vêtir et de se nourrir pour vivre mieux en dépensant moins, et donc en travaillant moins, la promotion de l’esperanto pour pouvoir communiquer et vivre avec tous ceux qui, venus de tous les horizons, partagent leur conception de « la vie bonne ». Il s’agit de substituer aux liens de solidarité fondés sur le sang et sur le droit des liens de solidarités fondés sur les affinités et le partage de mêmes valeurs.

Toutes ces pratiques participent aussi du refus des valeurs bourgeoises qui tendent à se diffuser dans la classe ouvrière avec la relative amélioration du pouvoir d’achat des travailleurs dans le dernier tiers du xixe siècle. En témoignent la régression de l’union libre au profit du mariage, l’augmentation de la part du budget ouvrier consacrée au vêtement, l’accès facilité à des denrées alimentaires telles que la viande, le sucre, le café, le thé et le vin. C’est contre cette tendance à l’embourgeoisement des élites ouvrières que se battent les anarchistes. Le « milieu libre » et toutes les formes moins formelles de vie commune qui l’accompagnent permettent l’invention de modes de vie qui ne sont ni ouvriers, ni bourgeois. On rejette l’inutile sophistication des vêtements bourgeois jusqu’à prôner la nudité, on revendique l’accès à la nature (bois, montagne, mer) mais sur un mode joyeux et collectif, et enfin l’accès à la culture (art, sciences et littérature) mais sans le conformisme et le snobisme qui l’accompagnent dans les classes privilégiées. Il ne s’agit ni de maintenir l’habitus ouvrier, ni de s’approprier l’habitus bourgeois, mais d’ouvrir la possibilité de dépasser la division entre travail manuel et travail intellectuel qui, tout autant que la propriété des instruments de production, est au fondement de la hiérarchie sociale et de l’aliénation.

La Première Guerre mondiale et la révolution russe, à laquelle se rallièrent nombre d’anarchistes, ont affaibli l’audience et brouillé la visibilité du mouvement anarchiste, en particulier celle de sa composante individualiste. C’est seulement dans le sillage des mouvements étudiants de la fin des années soixante, un demi-siècle après la fin de la Première Guerre mondiale, qu’on voit réapparaître les questionnements et les axes de lutte des individualistes de la Belle Époque : le refus du mariage et de la famille traditionnelle, l’amour libre, la remise en cause de la domination masculine, l’éducation anti-autoritaire, l’antimilitarisme, le rejet de la consommation, l’intérêt pour le végétarisme. Les communautés néorurales se multiplient alors, tandis que l’ouverture de squats permet d’initier d’autres formes de vie collective en ville. C’est souvent sur des terres précocement abandonnées car difficiles à cultiver que s’installent ces nouveaux communards, qui ont souvent sous-estimé la pénibilité du travail agricole dans de telles conditions. Comme leurs prédécesseurs, ils se heurtent au dilettantisme des moins investis d’entre eux, auquel répond l’autoritarisme des plus convaincus, au dénuement, à l’hostilité parfois de l’entourage. Et leur sincère conviction en faveur de l’amour libre ne les protège pas des affres de la jalousie, source de souffrance, de conflits et de ruptures. À soixante ans d’intervalle, les mêmes difficultés se font jour et beaucoup de ces expériences sont de courte durée.

Mais les évolutions intervenues dans la société globale ont permis à certaines communautés d’avoir une belle longévité. La possibilité d’acheter des terres à bas prix dans les régions désertifiées par l’exode rural, la protection sociale accrue et l’abondance de la société globale, qui génère gâchis et récupération, protègent ceux qui tentent ces expériences de la plus extrême misère. Enfin, grâce au mouvement d’émancipation des femmes qui s’affirme dans ces années-là, le funeste déséquilibre démographique en faveur des hommes, cause récurrente de dysfonctionnement dans les communautés de la Belle Époque, n’est plus d’actualité. Reste à savoir si ces nouvelles expériences, globalement mieux tolérées par leur environnement, sont porteuses de la charge subversive qui caractérisait celles que nous venons de décrire.

Bibliographie

29
– Céline Beaudet, « Vivre en anarchiste », Milieux libres et colonies dans le mouvement anarchiste français, des années 1890 aux années 1930, thèse dirigée par Francis Demier, Université Paris Ouest-Nanterre, novembre 2012.

30
– Céline Beaudet, Les Milieux libres, vivre en anarchiste à la Belle Époque en France, Les Éditions libertaires, juin 2006.

31
– Jean-Louis Comolli, La Cecilia, une commune anarchiste au Brésil en 1890 (dossier du film La Cecilia, du même auteur), Daniel et Cie, 1976.

32
– Isabelle Felici, La Cecilia, histoire d’une communauté anarchiste et de son fondateur Giovanni Rossi, Atelier de création libertaire, février 2001.

33
– Tony Legendre, Expériences de vie communautaire anarchiste en France, le milieu libre de Vaux (Aisne), 1902-1907, et la colonie naturiste et végétalienne de Bascon (Aisne), 1911-1951, Les Éditions libertaires, juin 2006.


Notes

1 E. Armand, Les ouvriers, les syndicats et les anarchistes, Verviers, Éditions de Germinal, 1910.

2 E. Armand (1872-1962), d’abord anarchiste tolstoïen, fonde en 1901, avec sa compagne Marie Kügel, L’Ère nouvelle et adhère en 1902 à la « Société pour le développement d’un milieu libre en France ». Dès 1905, il participe au journal L’anarchie, organe des individualistes, puis crée plusieurs publications dont le bimensuel L’En-dehors (de 1922 à 1939), qui se fait l’écho de toutes les tentatives de « colonies libertaires » à travers le monde.

3 La communauté anarchiste de Stockel, près de Bruxelles, fondée par Émile Chapelier en 1905, s’appelle L’Expérience, tandis que celle d’Aiglemont, fondée en 1903 par Fortuné Henry dans les Ardennes, près de Charleville, s’appelle L’Essai.

4 Zo d’Axa (de son vrai nom Alphonse Gallaud de la Pérouse) publie entre 1891 et 1893 une revue hebdomadaire, L’En dehors, titre qui sera repris en 1922 par E. Armand.

5 Zo d’Axa, « Nous », L’En dehors, 27 décembre 1891.

6 Victor Serge, « Un monde sans évasion possible », dans Mémoires d’un révolutionnaire et autres écrits politiques, Robert Laffont, 2001, p. 508.

7 Ibid., p. 516.

8 Victor Serge, L’anarchie, n° 354, 18 janvier 1912.

9 Plusieurs ouvrages lui ont été consacrés, ainsi qu’un film de Jean-Louis Comolli sorti en 1976.

10 « Ce qui nous tourmente le plus, c’est que le libre amour n’a pas encore pénétré dans le cœur de nos compagnes, ce qui produit beaucoup d’ennuis à ceux qui sont seuls, et malgré cela, personne n’a manqué de respect aux femmes. Nous serions bien aise que quelques femmes convaincues viennent nous rejoindre bientôt », écrit ainsi le compagnon Capellaro dans une lettre publiée par le journal anarchiste La Révolte le 18 février 1893.

11 Henri Zisly, « Pour la colonie », Le Libertaire, décembre 1902.

12 « Manifeste de la Société instituée pour la création et le développement d’un milieu libre, 1902 », dans Céline Beaudet, Les Milieux libres, vivre en anarchiste à la Belle Époque en France, Les Éditions libertaires, juin 2006, p. XVII, cahier central.

13 Fortuné Henry, « Communisme expérimental, choix d’éléments », Le Libertaire, n° 45, 13 septembre 1903.

14 Le Libertaire, 29 novembre 1902, « À propos d’une colonie libertaire ».

15 L’Ère nouvelle, décembre 1905.

16 Le Communiste, n° 11, 18 avril 1908.

17 Propos de Butaud, cité par Han Ryner dans « As-tu vu Bascon ? », Le Journal du Peuple, 28 août 1922.

18 Georges Butaud, L’individualisme anarchique et sa pratique, Saint-Maur, Imprimerie spéciale de la Vie anarchiste, p. 2.

19 Georges Butaud, « Qu’est-ce que Bascon ? », L’Hygie, juin-juillet-août 1923.

20 Libertad, L’anarchie, 11 octobre 1906, n° 79.

21 « Quatre années de travail ! » Éditorial non signé, L’anarchie, n° 210, 15 avril 1909.

22 Chaque été, entre 1903 et 1908, des anarchistes venus d’horizons divers se retrouvent à Châtelaillon, au sud de La Rochelle, pour vivre librement « en camaraderie » et profiter, écrit Anna Mahé dans L’anarchie (« Les amis libres », n° 118, 11 juillet 1907), de « cette plage de sable fin que les bourgeois ne nous reprendront pas car nous faisons bonne garde ».


Référence papier
Anne Steiner, « Vivre l’anarchie ici et maintenant : milieux libres et colonies libertaires à la Belle Époque », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 133 | 2016, 43-58.

Référence électronique
Anne Steiner, « Vivre l’anarchie ici et maintenant : milieux libres et colonies libertaires à la Belle Époque », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique [En ligne], 133 | 2016, mis en ligne le 01 octobre 2016, consulté le 05 mai 2017. URL : http://chrhc.revues.org/5503


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Re: Communautés autogestionnaires et libertaires

Messagede Pïérô » 27 Mai 2017, 14:54

La Cecilia une communauté agricole libertaire

Entre 1890 et 1894, s'est déroulée l'expérience la plus connue de la jeune histoire du mouvement libertaire : la construction, la vie d'une communauté anarchiste et enfin son déclin quelque part au Brésil dans l'État de Parana.
Connue sous le nom de la Cecilia, elle doit avant tout son existence à la ténacité de son fondateur : Giovanni Rossi.
Ce scientifique italien, militant des idées libertaires dans l'A.I.T., fit la grande affaire de sa vie de cette tentative in vivo, d'appliquer sur le terrain la pertinence des idées révolutionnaires, de prendre appui sur des faits réels et de préparer des données expérimentales d'économie publique et privée, de moralité sociale, etc. et enfin de constituer des centres de travail et de résistance pour les batailles économiques des classes ouvrières organisées qui militent pour la rédemption (sic) du prolétariat.
Suivant en cela les grandes vagues d'émigration vers le Brésil, c'est vers Porto Alegre que vont se diriger les premiers pionniers en l'attente de familles, toutes volontaires. On se doute que l'entreprise sera extrêmement difficile, mais malgré l'adversité aussi bien de nombreux militants italiens, Malatesta et d'autres reprocheront à Rossi de vouloir priver le mouvement social italien de nombreux militants révolutionnaires, les finances précaires et les compétences pas forcément adaptées au défrichage et à l'agriculture le projet va commencer de tenir la route.

Un quotidien difficile
Mais on ne construit une société humaine qu'avec des hommes. Nul ne pouvant reprocher à un Être humain d'être un Être humain, beaucoup de colons n'étaient pas adaptés à la vie des pionniers ; c'étaient pour la plupart des ouvriers de l'industrie qui, naturellement, ne trouvèrent pas à la colonie les instruments et les matières nécessaires pour travailler avec profit ; certains n'étaient pas habitués à avoir une activité moyenne.
L'histoire ne dit évidemment pas ce qu'entend Rossi par activité moyenne, mais parions qu'à l'époque du Droit à la Paresse, la colonie était loin d'être un pays de cocagne. Mais qu'importe, un monde nouveau est à bâtir. Avec l'aide d'une manière de Bureau d'Émigration, l'État brésilien va aider cette tentative en fournissant des terres et cette communauté va ainsi pouvoir se développer.
Aux premières difficultés financières les hommes iront construire des routes afin d'aider à la construction de la Cecilia. Et jusqu'en 1893, ce sont près de trois cents personnes qui passeront. Rossi observera avec sa rigueur de scientifique le développement de cette tentative pour le moins originale. Poussant l'expérience jusqu'au bout, il développera les théories de l'amour libre. L'un des habitants écrira : Ce qui nous tourmente le plus c'est que libre amour n'a pas encore pénétré dans le cœur de nos compagnes, ce qui produit beaucoup d'ennuis à ceux qui sont seuls, et malgré cela personne n'a manqué de respect aux femmes. Nous serions bien aise que quelques femmes convaincues viennent nous rejoindre bientôt.
Ça casse l'ambiance ! Très rapidement, les rapports vont se tendre et la situation sociale du Brésil aidant, la colonie va se dissoudre en 1893. Les terres seront revendues à quelques familles.

Une expérience enrichissante
Au-delà de l'échec de cette nouveauté, nous ne pouvons pas parler de naïveté, même si certaines situations vécues pourraient nous le permettent. On peut simplement se demander si cette tentative d'adapter l'homme aux idées anarchistes n'aurait pas été plus profitable en procédant de manière inverse, c'est à dire de modeler les idées anarchistes aux individus ou aux groupes sociaux. Cette vaine tentative reflète malgré tout la pertinence de nos idées, car tout ne fut pas négatif et l'échec ne tient pas aux idées libertaires mais peut-être au fait qu'elles furent mal appliquées ou mal digérées. Ce maudit communisme anarchiste qui n'a pas fini de nous séduire va bien finir par vivre.
La Cecilia restera avant tout une belle histoire de notre Histoire. Embellie par le temps et mise en scène au cinéma par Jean-Louis Comolli en 1976 (il ne subsiste plus de copie en bon état ou complète) elle tient plus à la légende qu'à la peine qu'on du subir ces bâtisseurs d'utopie.
Livre bien nécessaire que celui-là…

Jean-Pierre Gault
le Monde Libertaire

Photo du film de Jean-Louis Comolli.

Le 20 février 1890, à bord du navire Città di Genova, un petit groupe de pionniers quittait Gênes en direction du Brésil, pour y fonder une colonie socialiste expérimentale. Etaient-ils des déserteurs ?
Cette accusation, dont furent épargnés les milliers de socialistes qui abandonnèrent l'Europe pour leurs intérêts particuliers, fut en revanche lancée par beaucoup de gens contre ces premiers expérimentateurs et contre ceux qui par la suite, les suivirent.
Ils n'appartenaient à aucune armée, car jamais ils ne reconnurent ni chefs ni discipline et pourtant on dit d'eux qu'ils désertèrent !
Les circonstances, plus que leur volonté, les conduisirent sur le territoire de la commune de Palmeira dans l'Etat de Parana du Brésil.
Le terrain qu'ils occupèrent, absolument inculte et désert, était une prairie encerclée de bois, sur les collines à pente douce, mais à un niveau très élevé au-dessus du niveau de la mer ; sous cette latitude, le climat est doux et salubre.

Les colonies agricoles socialistes, si elles sont organisées dans une perspective moderne et sincèrement expérimentale, seront de solides pôles d'orientation sociale et politique. Les Hommes forgés dans la vie socialiste de ces colonies seront les ferments qui feront lever la pâte de la révolution.
...
D'une part :
Certains désirent que l'individu consomme autant qu'il produit et ce dans le but de maintenir quelque stimulant à la production. Ils admettent donc l'échange des valeurs entre l'individu et la collectivité. D'autres préfèrent que chacun soit en droit de consommer en proportion de ses propres besoins et en proportion des ressources sociales. Nous considérons que l'augmentation de la production en système collectiviste sera tel qu'il n'y aura pas à craindre l'appauvrissement social par la distribution gratuite de tous les produits de l'activité humaine.
D'autre part, pour manger, il faut déposer (à l'entrée du réfectoire) une contre-marque que les chefs d'équipe ont distribuée à tous les ouvriers, à toutes les ouvrières présents au travail de la journée.
Et qui n'a pas voulu travailler en arrière !
….
Extraits d'une brochure rédigée par Giovanni Rossi sur la Cecilia.

" Gardons-nous bien de croire que l'absence d'organisation soit une garantie de liberté" extrait du film la Céciclia.


https://www.theyliewedie.org/ressources ... ienne.html
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Re: Communautés autogestionnaires et libertaires

Messagede bipbip » 07 Juin 2017, 01:00

Projection de La Cecila le 10 juin à la librairie la Gryffe à Lyon

Le Centre de Documentation Libertaire de Lyon vous invite à un cycle de projections de films sur l’histoire des mouvements anarchistes. Nous continuons ce cycle avec le film La Cecila (1975 - 105 min.)

"A la fin du 19e siècle, des anarchistes italiens, dix hommes, une femme, libertaires, collectivistes, émigrent au Brésil pour y fonder une communauté sans chef, sans hiérarchie, sans patron, sans police, mais pas sans conflit, ni passion."

Rendez-vous à la librairie La Gryffe, 5 rue Sébatien Gryphe, le samedi 10 juin, à 19 h 30

https://rebellyon.info/Projection-de-Cecila-17913
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Re: Communautés autogestionnaires et libertaires

Messagede bipbip » 20 Juil 2017, 15:14

Bruxelles jeudi 20 juillet 2017

Projection La Cécilia

19h30, Acrata, rue de la Grande Ile 32, 1000 Bruxelles

À la fin du 19e siècle, des anarchistes italiens, dix hommes, une femme, libertaires, collectivistes, émigrent au Brésil pour y fonder une communauté sans chef, sans hiérarchie, sans patron, sans police, mais pas sans conflit, ni passion. Cette utopie d’hier convoque quelques-unes des questions brûlantes d’aujourd’hui : celle d’une organisation non répressive, celle de la circulation du savoir et du pouvoir, celle de la libération des femmes et de la lutte contre l’appareil familial. Les seuls rêves intéressants sont ceux qui mettent en crise le vieux monde et, en celui-là même qui rêve, le vieil homme. L’utilité des utopies se mesure aux résistances qu’elles rencontrent.
Fiction de Jean-Louis Comolli (1975, 1h53).
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Re: Communautés autogestionnaires et libertaires

Messagede bipbip » 11 Fév 2018, 18:44

4 expériences de retour à la nature

Radio. France culture

(1/4) Sur les sentiers de la liberté : Henry David Thoreau, Elisée Reclus
Thoreau, philosophe, arpenteur, naturaliste, part s’installer deux années durant dans les bois. Reclus, géographe, communard, anarchiste, plusieurs fois exilé, parcourt le monde. En promenade dans le bois de Phénix en Dordogne, nous cheminons au fil des mots et des idées des deux écrivains.
... https://www.franceculture.fr/emissions/ ... see-reclus

(2/4) Monte Verità, une réforme de la vie sur la montagne
Inspirés par le mouvement germanique de la Lebensreform (la réforme de la vie), six jeunes gens fondent en 1900 à Ascona la communauté Monte Verità qui devient rapidement un important centre culturel où se croisent dans un foisonnement intellectuel rare, artistes, écrivains et danseurs.
... https://www.franceculture.fr/emissions/ ... a-montagne

(3/4) Les clairières libertaires, une vie communautaire d’anarchiste en 1900
Fonder une communauté de vie et de travail hors du salariat pour montrer qu’une autre vie est possible : sans domination, reposant sur l’entraide et les rapports harmonieux entre femmes et hommes.
... https://www.franceculture.fr/emissions/ ... te-en-1900

(4/4) Longo Maï, l’utopie dure longtemps
Dans le sillage de 1968, de jeunes militants allemands, suisses et autrichiens accompagnés de quelques Français désertent la ville pour créer un “ bastion de résistance “, et s’installent en 1973 dans les Alpes de Haute-Provence. Longo Maï signifie en provençal que ça dure longtemps.
... https://www.franceculture.fr/emissions/ ... -longtemps
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