L'anarchisme en Amérique du Sud

L'anarchisme en Amérique du Sud

Messagede bajotierra » 23 Fév 2009, 10:41

LA FORA : ORGANISATION OUVRIERE ANARCHISTE

samedi 20 octobre 2001
Le Mouvement libertaire en débat : L’expérience de la FORA

En ce début de siècle, le mouvement libertaire est en débat. Comment s’organiser ? Pour quoi faire ? Avec qui ?... S’il est nécessaire de se poser aujourd’hui ces questions, il ne faut pas oublier que, par le passé, les mêmes questions se sont déjà posées. Les acquis historiques peuvent considérablement enrichir le débat.

Dans ce cadre, l’expérience de la FORA, quoi que fort peu connue en Europe, est une des plus essentielles. à l’occasion du centenaire de cette organisation, nous croyons utile d’en rappeler les grands principes.

Article du Combat Syndicaliste CNT- AIT / Octobre - Novembre 2001*
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Traduction, préface et notes : Angel Rodriguez Sierra.

NOTE HISTORIQUE SUR LA FORA
On peut dater le début du mouvement ouvrier anarchiste argentin des années 1885, date à partir de laquelle se développèrent bon nombre de sociétés ouvrières. Très rapidement, l’idée d’une organisation ouvrière ouvertement truffée d’idéal anarchiste, développée par la quasi totalité des militants et relayée par une presse abondante (dont La Protesta), s’étendit de la capitale à l’intérieur de pays, entraînant la création de sociétés de résistance dans les principales villes de province.

En Mai 1901, une quarantaine de ces sociétés ouvrières établirent entre elles un pacte solidaire et constituaient ainsi la FORA. La référence à l’anarchisme constituait la pierre angulaire de cette organisation comme l’exprime la motion adoptée par le Congrès de 1905 : "Le Vème Congrès de la FORA déclare que non seulement il approuve mais qu’il recommande à tous ses adhérents, le plus amplement, la propagande et l’illustration par l’exemple des principes économico-philosophiques du communisme anarchiste"

Quelque uns des grands principes sur lesquels reposait la FORA sont synthétisés dans la présentation que cette organisation a envoyé au Congrès constitutif de l’Association Internationale des Travailleurs à Berlin en 1922 :

"D’esprit essentiellement anarchiste, la FORA ne peut concevoir d’autre système d’organisation que celui qui découle du fédéralisme le plus ample ... Ce système, d’après lequel tous les individus, groupements, unions, jouissent de leur ample liberté, non seulement évite un centralisme odieux et générateur d’un fonctionnement bureaucratique, mais a pour vertu de mettre en mouvement une infinité de groupes fédérés, intelligemment en relation entre eux. Il en résulte que les affaires de l’organisation se trouvent entre les mains du plus grand nombre possible de militants."

"La FORA ne voit dans le syndicalisme autre chose que ce qu’il peut être : un moyen qui, parce qu’il est aux mains des déshérités, se positionne face au régime d’iniquité actuel, mais un moyen qui, en dernier examen, est en quelque sorte un enfant de ce même régime. Créé dans les entrailles de la société bourgeoise, dans l’autoritarisme du monde ambiant, le syndicalisme est une arme, et, justement, parce qu’il est une arme, il peut servir autant la cause du bien que celle du mal (et nous sommes avertis que les armes se prêtent plus facilement au mal qu’au bien !)."

"Face aux voix qui réclament ’tout le pouvoir aux syndicats’, la FORA, qui connaît tout le mal que constituent tout les pouvoirs, même lorsqu’ils sont aux mains de ceux qui préconisent une libération complète, réplique ’aucun pouvoir pour personne’."

"Ces réserves faites, la FORA, et c’est la raison pour laquelle elle l’adopte, reconnaît dans le syndicalisme le seul moyen dont disposent les travailleurs pour faire face à l’exploitation démesurée du patronat et pour se défendre contre la tyrannie de l’Etat. Mais elle n’attend pas du syndicalisme plus que ce qu’il peut donner en tant qu’arme défensive. Elle reconnaît en lui le moyen le plus efficace pour que les travailleurs prennent conscience de leur propre force, pour qu’ils acquièrent la capacité des résister au pouvoir des privilégiés et pour que puisse se produire, dans un moment particulier, les événements qui matérialiseront la révolution."

"En résumant sa conception du syndicalisme, la FORA déclare :

1) Que le syndicalisme est la manifestation embryonnaire du principe de solidarité et le creuset dans lequel prennent forme les premières rébellions prolétariennes. C’est dans ce sens qu’elle l’adopte, comme moyen face à l’ordre régnant.

2) Que rien, pas même le syndicalisme, n’a le droit de s’attribuer un rôle de direction dans les périodes révolutionnaires.

3) Qu’une fois que la révolution aura aboli le système capitaliste et la domination étatique, les organes du syndicalisme n’ont plus aucun rôle." S’agissant des partis politiques, "La FORA constate que tous les partis politiques, y compris ceux qui s’appellent ’d’extrême gauche’ sont des partis de gouvernement. Elle constate également que tous les gouvernements sont et seront nécessairement des ennemis de la liberté. Elle affirme donc que non seulement elle n’attend rien des partis politiques mais que, qu’elle que soit le contenu de leurs programmes, elle se place face à eux et les combat sans pitié, en tant qu’ennemis de la liberté et du peuple".

A partir de la constitution de la FORA les luttes, sporadiques jusque là, prirent une ampleur croissante dans tous le pays. Forte d’un demi-million d’adhérents dans les années 20, la FORA fit trembler plusieurs fois le pouvoir sur ses bases et son importance dans l’histoire ouvrière est de tout premier plan : "Pendant les quarante dernières années, tout le progrès, toutes les avancées, toutes les conquêtes du monde ouvrier -et même la démocratie- ont été dues au mouvement prolétarien et paysan à la tête duquel se trouvait la FORA." (Juan Lazarte, 1933).

Ce mouvement, aussi original dans sa théorie et dans sa pratique que dangereux pour l’état et les patrons fit l’objet, pendant la cinquantaine d’années (1885 - 1930) ou il démontra sa vigueur, d’attaques ininterrompues. Le pouvoir utilisa ses deux armes habituelles : la tentative de pourrissement de l’intérieur et la force brutale. Dès les premières années de la FORA, les partis "de gauche", les syndicalistes "révolutionnaires" et autres "apolitiques" pénétrèrent dans la FORA pour y semer la confusion idéologique, mener des campagnes de calomnie contre les "anarchistes dogmatique" et plaider au nom des "réalités", des "revendications immédiates", de "l’unité de classe"... une "désanarchisation" de l’organisation. Leurs tentative de prise en main échouant, les politiciens et réformistes menèrent une série de scissions -suivies d’autant de tentatives de réunification- qui sous les noms les plus divers (Union Générale des Travailleurs en 1903, Confédération Ouvrière Régionale Argentine par la suite, Confédération Générale du Travail pour finir) avaient pour objectif d’affaiblir la FORA, de ramener les travailleurs vers les urnes, de concilier la classe ouvrière avec l’état.

Parallèlement, la répression se faisait de plus en plus terrible. On estime que plus de 5 000 militants de la FORA ont été abattus par les "forces de l’ordre" essentiellement dans les dernières années. Des dizaines de milliers d’autres ont été déportés (en Terre de Feu, l’équivalent de la Sibérie pour les révolutionnaires russes). Le total des peines de prison qui se sont abattues sur les militants de la FORA se chiffre à hauteur de 500 000 ans ! Les locaux de l’organisation ont été dévastés par la police, et les centaines de bibliothèques ouvrières qu’elle animait, incendiées. Les années de dictature qui suivirent le coup d’état du général URIBURU (6 sept 1930) finirent de décimer les adhérents et réduisirent la FORA à de simples noyaux militants.

L’expérience de la FORA, si elle garde en Argentine une aura historique, continue d’être totalement méconnue en Europe alors qu’elle constitue une des pratiques les plus riches de l’anarchisme international et que l’élaboration théorique à laquelle étaient parvenus ses militants pourrait largement servir de point de départ à un anarchisme du troisième millénaire.

Angel Rodriguez Sierra

Texte de E. Lopez Arango

I
Le deuxième thème du Forum International organisé par "La Protesta" [1] à l’occasion de son trentième anniversaire, soulève diverses questions relatives à la théorie et à la tactique de l’anarchisme en tant que philosophie humaniste et que mouvement révolutionnaire. Une étude approfondie des problèmes aigus du moment serait sans doute du plus grand intérêt. Mais, nous nous limiterons ici à tenter un bref essai sur quelques aspects de l’anarchisme en soulignant tout spécialement l’erreur du "neutralisme syndical" et de "l’unité de classe", deux questions qui ont été des plus débattues ces dernières années dans les milieux révolutionnaires d’Europe et d’Amérique.

Il existe des anarchistes, et non des moindres, qui sont partisans des "organisations spécifiques" [2] et, qui néanmoins, n’acceptent pas qu’une organisation syndicale soit libertaire ! C’est cette contradiction qui nous amène à présenter ici le point de vue le plus répandu de l’anarchisme militant en Argentine.

II
Chaque jour, la position des anarchistes partisans des organisations spécifiques nous semble plus contradictoire : cet anarchisme élude les fondamentaux de la doctrine pour se fixer sur des facteurs secondaires. La contradiction de cette tactique n’apparaît pas seulement dans les faits ; elle finit par se manifester également dans la doctrine. Cette dernière devient tellement élastique que, tout en se voulant universelle, elle réussi le tour de passe-passe de faire abstraction de l’universalité des facteurs qui déterminent l’état de choses actuel !

La spécialisation des activités révolutionnaires en secteurs cloisonnés conduit à l’étroitesse dogmatique et à un anarchisme de secte, qui confond les effets avec les causes du mal-être social, et qui, forcément, ne donne pas naissance à des mouvements vigoureux, impulsés par les anarchistes.

Les idées ne doivent pas être élaborées simplement pour trouver des réponses aux questions ponctuelles d’un moment transitoire, mais aller vers l’élaboration d’une nouvelle conscience universelle. Pour cela, il est nécessaire que les anarchiste soient dans le peuple ; qu’ils puissent se faire les interprètes de sa douleur, de sa misère mais aussi de ses désirs collectifs.

Ce réalisme dans la propagande et dans l’action révolutionnaire peut-il dénaturer la substance philosophique de l’Anarchisme ? Certains prétendent que la "prolétarisation" de l’Anarchisme est un danger car les conceptions philosophiques, définies par nos précurseurs, seraient pratiquement inaccessibles à l’intellect de l’ouvrier manuel. Ils font semblant d’ignorer que les Bakounine, Kropotkine, Reclus, Salvochéa, etc, ont popularisé eux-mêmes leurs idées dans le prolétariat et que la majorité des propagandistes anarchistes ont été ou sont des travailleurs ou se sont totalement identifiés à la classe des travailleurs.

La tendance à ne voir dans l’anarchisme qu’une philosophie, qu’une doctrine située au-dessus des préoccupations quotidiennes, qu’un principe inaccessible à la majorité, porte en elle la négation des valeurs éthiques de notre doctrine. Il n’est pas possible de parler de rénovation sociale en mettant de côté le prolétariat ou en le traitant comme un sujet d’étude, un animal de laboratoire. Les idées révolutionnaires doivent s’incarner dans l’âme populaire, traduire les aspirations collectives, embrasser l’ensemble humain, ses souffrances, ses infortunes et ses espérances.

La pratique de l’anarchisme "fractionné", qui élude le problème essentiel -la lutte contre le capitalisme et de l’Etat- pour centrer la critique sur des aspects précis du problème social (antimilitarisme, féminisme...), conduit souvent ceux qui emploient ce procédé à la négation de toute lutte sociale réelle. Il y a pourtant une base commune à tous les anarchistes : la lutte contre l’autorité, contre le système économique, qui génèrent la violence et l’oppression organisées. Comment méconnaître l’oppression économique, fait aussi réel que palpable ? Refuser d’intervenir dans les luttes ouvrières, en alléguant que le contact avec les masses ouvrières tâcherait la blancheur immaculée de l’idéal, c’est transformer l’anarchisme en un jeu philosophique, un simple sujet de littérature.

Il y a des courants anarchistes qui se spécialisent exclusivement sur un thème, et qui n’analysent les problèmes sociaux qu’au travers du filtre de leur spécialité. Par exemple, nous avons des individualistes qui exhibent leur "superhumanité" comme une décoration et qui portent un regard méprisant sur la vile racaille. Nous avons aussi des organisations spécifiques -antimilitariste, végétarienne, antialcoolique, rationaliste, ...- qui font passer l’avenir de l’humanité par la solution de "leur problème".

Nous ne nions pas l’importance que peut revêtir, en un moment donné et dans un milieu propice, l’exagération d’un des nombreux vices du système, et donc la systématisation de la propagande suivant un axe antimilitariste, antireligieux, ... Ce que nous combattons, en tant que déviation de la doctrine révolutionnaire, ce sont les dérives d’un certain anarchisme qui isole tel ou tel facteur, en ignorant que ce facteur se rattache à un phénomène social unique.

La synthèse du mouvement anarchiste peut facilement être trouvée dans la globalisation de tous les facteurs politiques, économiques et éthiques qui contribuent à donner sa physionomie à la cause unique, bien connue : l’exploitation de l’homme par l’homme. C’est donc sur la base de cette réalité sociale globale, et non sur une des différentes facettes de cette réalité, que l’anarchisme doit définir le sens de sa propagande et de son action révolutionnaire. Et c’est parce que cette réalité est globale que nous pouvons être à la fois syndicalistes et anarchistes, c’est-à-dire œuvrer dans les luttes à caractère économique comme membres d’une organisation prolétarienne et, en même temps, propager dans le syndicat des idées qui amplifient le domaine de l’action dans le champ de la lutte de classe. Pour que ces deux tâches soient complémentaires, -pour que les nécessités quotidiennes ne l’emportent pas indéfiniment sur les préoccupations idéologiques- il faut porter nos principes dans le mouvement ouvrier et impulser la lutte des travailleurs dans un sens clairement révolutionnaire. Les syndicats orientés par les anarchistes doivent être en même temps des écoles, des groupes d’action, des centres culturels, ... regroupant toutes les aspirations qui convergent vers la solution du problème unique : la transformation de la société contemporaine.

Ce qui fait obstacle à cette conception, ce n’est pas tant les différences, de tempérament, de goûts, etc. que l’absence dans le mouvement du niveau de compréhension nécessaire pour être capable d’appréhender le problème social dans sa globalité. Cet obstacle existe partout. En Europe, il constitue un rempart insurmontable, élevé par les anarchistes eux-mêmes dans le mouvement ouvrier.

La conception qui est la nôtre, en Argentine, d’un "mouvement ouvrier anarchiste" résulte de l’analyse du processus suivi durant un demi siècle par les idées socialistes et de l’étude des luttes du prolétariat pendant cette même période. En Argentine, il n’y a pas de différence substantielle entre le syndicat et le groupe anarchiste ; les deux remplissent la même mission de propagande, même s’ils se gèrent de façon différente. Les syndicats sont constitués d’ouvriers d’un même métier, les groupes remplissent des fonctions de propagande là où, pour quelque raison que ce soit, l’organisation ouvrière n’existe pas. Mais, dès que cela est possible, le travail de prosélytisme anarchiste est fait directement par le syndicat, ce qui explique pourquoi la propagande doctrinale et l’action professionnelle des travailleurs se complètent.

Nous avons en notre faveur l’expérience d’un mouvement qui ne se fractionne pas en fonction des différents aspects du problème social, sans que pour cela il oublie de les prendre en compte. C’est cette expérience constructive qui inspire nos critiques contre l’anarchisme de chapelle et de secte, si en vogue dans la majorité des pays.

Est-ce que la clarification sur ce point n’amènerait pas les anarchistes à trouver la base commune de leurs activités futures ?

III
Quand nous signalons l’importance, pour l’anarchisme militant, du retour à l’activité dans le mouvement ouvrier, nous exprimons le souhait de reprendre le combat là où s’interrompit la tradition révolutionnaire de la Première Internationale. Nous ne faisons pas référence au concept classiste qui anima cette première tentative d’union fraternelle entre toutes les victimes du joug capitaliste. Ce que nous revendiquons dans l’Internationalisme d’il y a un demi-siècle, ce n’est pas la force instinctive qui lui a donné des apparences révolutionnaires, mais très précisément la doctrine qui amena des orientations idéologiques à ce regroupement d’individus dont le point de départ était la satisfaction des nécessités les plus urgentes. Cela veut dire que nous voyons en Bakounine l’interprète d’une conception opposée à la doctrine marxiste et à la tendance manifestée par les socialistes autoritaires de subordonner les problèmes éthiques au facteur économique.

Nous considérons cependant que le bakounisme n’est pas une doctrine achevée. C’est sur la base de l’esprit subversif de Bakounine et non par rapport à l’éventail de ses conceptions tactiques -répondant presque toujours au caractère transitoire des phénomènes sociaux- que nous devons construire l’Internationale et notre propagande dans le mouvement ouvrier. Il est intéressant dans cette perspective de souligner que l’échec de la Première internationale était un événement inévitable, indépendant des luttes personnelles qui l’agitèrent pendant sa courte existence. Même sans l’inimitié entre Marx et Bakounine, la scission se serait produite entre les autoritaires et les libertaires. Ils étaient dans les mêmes organisations, mais sans avoir entre eux un véritable lien de solidarité.

La politique unitaire de la Première Internationale ne peut plus être appliquée aujourd’hui. L’évolution idéologique du prolétariat ne s’est pas faite conformément à ce que prévoyait dans sa rigidité le dogme marxiste, mais a eu des manifestations éthiques diversifiées. Dans l’enfance du socialisme, il a pu être facile d’organiser la classe ouvrière sous un même drapeau. Seule existait une conception classiste rudimentaire -qui était plus un désir d’amélioration économique qu’un espoir conscient d’émancipation sociale. Pour parer à cela, certains ont proposé de faire du syndicalisme une doctrine intermédiaire, équidistante du marxisme et de l’anarchisme. Mais, l’ouvrier ne peut être une chose une chose quand il mange et une autre quand il pense ! D’autant que, c’est un fait prouvé, les "intérêts de classe" qui justifieraient une telle union n’émergent qu’à partir du moment où une minorité consciente parvient à leur donner une expression.

Le mouvement ouvrier suit un processus parallèle à l’évolution de la société. La réalité économique, par ce qu’elle impose quotidiennement aux esclaves du salariat, amène la classe ouvrière à ajuster son action aux impératifs monstrueux de l’économie. Mais, le fait que les travailleurs s’organisent en fonction de la structure économique du capitalisme ne veut pas dire que c’est dans ce modèle organisationnel que se trouve le modèle, l’objectif de la révolution !

Même si les besoins et les espoirs d’amélioration immédiate des hommes soumis à la même dure loi du salaire sont strictement communs, même si tous les travailleurs sont organisés sur le terrain de la lutte de classes, même s’ils luttent avec la même passion, ressentent la même haine pour l’exploitation et la tyrannie... quand se pose la question "comment abattre cette tyrannie", les divergences surgissent immédiatement. Le socialiste essayera toujours d’éviter des conflits graves : il proposera des mesures de conciliation, des arbitrages, des lois "protectrices", des transactions humiliantes. L’anarchiste, au contraire, soulignera la nécessité de poursuivre directement la lutte -tant qu’il y a de l’énergie pour cela-, et pas seulement contre l’exploiteur direct -le patron au centre d’un conflit en cause- mais aussi contre les lois qui protègent son avarice, contre l’autorité qui protége les exploiteurs. Et il reste encore la tendance intermédiaire : le syndicalisme de classe qui se veut neutre, car il serait au-dessus des idéologies. Quelle attitude ont les "syndicalistes" face aux conflits sociaux ? Ils cherchent toujours une solution acceptable, adaptée à l’apparence des "contingences économiques" du moment, de peur de contredire "la réalité". Les tendances syndicalistes, nées de la théorie neutraliste, ont fini par coller aux aspects les plus passagers de la réalité économique.

Ces faits nous amènent aux conclusions suivantes : une tactique unique au mouvement ouvrier n’est pas possible, et il est encore moins facile de trouver une base commune aux tendances qui divisent aujourd’hui le prolétariat. En particulier, nous affirmons que le syndicalisme échoue en tant que doctrine, en tant que principe classiste se voulant au dessus des tendances.

Actuellement, sur le plan international, le socialisme se divise en trois tendances bien définis. : la FSI d’Amsterdam, l’ISR de Moscou, l’AIT de Berlin, qui correspondent à la social-démocratie, au communisme bolchevique et à l’anarchisme. La division idéologique du prolétariat ne se résume pas à ses trois internationales. D’autres tendances autoritaires, politiques et confessionnelles, comme le cléricalisme et le fascisme, dominent une part du prolétariat, ... sans que la "conscience de classe" révèle aux esclaves du salariat les mensonges des démagogues, des partis et des églises !

Rappelons que, dans des pays comme la Hollande et l’Allemagne, toutes sortes d’organisations idéologiques -catholiques, protestantes, socialistes, bolcheviques, anarchistes, syndicalistes...- sont présentes dans le mouvement ouvrier. Peu ou prou, elles reposent toutes sur la notion de lutte des classes. Pourtant, elles ne coïncident pas entre elles, ni en ce qui concerne leurs théories, ni leurs tactiques ni leurs actions. Quelle valeur pouvons-nous alors accorder à ceux qui prêchent l’unité ouvrière au-dessus des hommes et des idées ?

Il n’est pas nécessaire de chercher d’autres exemples en Europe pour démontrer la tromperie de la politique unitaire. Dans les Amériques, toutes les nuances du mouvement ouvrier sont également représentées. Le courant internationaliste s’exprime dans deux tendances principales : autoritaire et libertaire.

Nous, anarchistes d’Argentine, luttons pour donner au mouvement ouvrier une traduction anarchiste. Nous ne nous obstinons pas à méconnaître la réalité ou à tordre les faits pour qu’ils correspondent à de vagues chimères unitaires. Nous n’avons pas non plus une politique de conciliation envers les ennemis occultes ou déclarés de l’anarchisme. C’est pour cela, qu’outre le danger capitaliste, nous soulignons la dangereuse tendance que constitue l’autoritarisme marxiste ainsi que la propension des syndicalistes neutres à confondre le fond du problème avec ses aspects contextuels.

IV
Il est indiscutable qu’il existe une tendance marxiste, prédominante dans le mouvement ouvrier, qui s’exprime avec une phraséologie subversive et assume très souvent, sous la pression des événements, les aspects les plus aigus de la lutte des classes. Cette tendance n’a pas de signe extérieur permettant de la reconnaître. Généralement elle se confond avec les courants révolutionnaires du syndicalisme. C’est d’autant plus facile qu’elle masque habilement ses objectifs politiques (en particulier l’activité parlementaire) pour obtenir, l’adhésion des travailleurs syndiqués. De ce fait le double jeu des disciples de Marx n’est pas toujours facile à dévoiler.

Cependant, la critique du socialisme parlementaire est aisée. Elle se fonde sur l’analyse des pratiques socio-réformistes et sur l’expérience qui démontrent sa stérilité. Mais le marxisme ne se trouve pas seulement dans les parlements et le parlementarisme. Nous pourrions dire que c’est dans les organisations ouvrières que la doctrine du matérialisme historique s’exprime avec le plus de force, d’autant qu’elle se calque sur la centralisation industrielle. Sur cette base elle développe dans le prolétariat une mentalité qui s’enchâsse parfaitement dans la mentalité capitaliste. La sujétion de la classe laborieuse aux facteurs matériels correspond parfaitement à la doctrine autoritaire : elle transforme le salarié en un engrenage inconscient de la machine économique, tout en faisant du régime actuel une conséquence naturelle du déroulement de l’histoire.

De la "réalité historique" ainsi conçue découle le fatalisme selon lequel le processus d’extension et de centralisation industriels "ne peut être cassé par les travailleurs" quelle que soit leur volonté consciente et de la force de leurs organisations. Le mouvement ouvrier, au lieu de constituer le pôle opposé du développement capitaliste, devient ainsi la conséquence de ce dernier. C’est pourquoi les organisations ouvrières sont sujettes, d’après les disciples de Marx, à des lois inexorables qu’elles ne peuvent pas abolir.

En théorie, ceux qu’on appelle les "syndicalistes révolutionnaires" n’acceptent pas les pratiques réformistes des marxistes. Mais, dans les faits, ils se trouvent d’accord avec eux : non seulement ils subordonnent le mouvement ouvrier au processus de centralisation capitaliste, mais encore ils soutiennent que les syndicats doivent conserver la neutralité idéologique la plus absolue. Le syndicalisme unitaire (qui "se suffit à lui-même", qui comprend l’action du prolétariat comme une lutte d’intérêts économiques et qui fait reposer tout le changement social sur le remplacement des maîtres actuels) a finalement la même pratique que les tendances autoritaires dans leur conception primitive.

Les chefs syndicaux socio-réformistes, prétendent eux aussi que les syndicats doivent écarter les questions politiques. Cependant, ils ne renoncent pas pour autant à leurs finalités politiques lorsqu’ils gèrent les syndicats !

Voici comment les théoriciens marxistes posent le problème de l’industrialisation du mouvement ouvrier :

"Il est connu, d’après Marx, que l’association ouvrière moderne est une conséquence nécessaire de l’apparition de la grande industrie, laquelle suit un processus de développement qui la conduit à une concentration chaque jour plus grande. La forme de l’organisation ouvrière doit être déterminée par la forme de l’organisation industrielle. C’est un fait qui peut difficilement être discuté aujourd’hui. Il est fréquent, dans les milieu ouvriers et comme thème de propagande, d’exagérer ce principe en invoquant, pour stimuler l’organisation des prolétaires, les succès obtenus par les organisations de résistance patronales face aux revendications ouvrières."

Pour les marxistes, le mouvement ouvrier n’est pas indépendant du processus de développement capitaliste -des conflits industriels provoqués par la concurrence et des crises subséquentes provoquées par la spéculation. Pour eux, en incluant sous cette étiquette même ceux qui ne participent pas aux activités parlementaires, ce qui est important, c’est de diriger la machine étatique. Le marxisme économique, qui se pose en ennemi de la conquête politique, accepte ce point de départ comme nécessaire au perfectionnement des organisations ouvrières : "Ici et là naîtront différentes usines qui, peu à peu, ressentiront la nécessité de se mettre en relation pour résoudre des problèmes communs : acquisition de matières premières, machines, conquêtes de marchés, etc. A ce stade de développement industriel correspondra approximativement une organisation constituée par un organe national centralisé, faible et indifférencié, chargé de modeler progressivement l’organisation dans son ensemble au fur et à mesure que ses exigences deviendront plus grandes et ses conflits plus complexes. Au fur et à mesure que la concentration industrielle progresse, l’organisation ouvrière devra aussi progresser en complexité, en spécialisation dans les fonction, en concentration et unification de sa vie organique. A la concentration d’une industrie, peu différenciée regroupant divers métiers, devra correspondre à peu près dans l’organisation ouvrière la formation de Fédérations nationales de métiers, en tant qu’organes plus perfectionnés des syndicats isolés dans l’organisation nationale. A la concentration d’une grande industrie différenciée en métiers divers devra correspondre dans l’organisation ouvrière l’apparition de Fédérations nationales d’industrie, capables de résoudre, du point de vue ouvrier, les problèmes que les grands propriétaires résolvent du point de vue du capital."

Voilà la synthèse du point de vue de la tendance marxiste, qui prédomine dans le mouvement ouvrier. Et, même si cela peut paraître étrange, beaucoup d’anarchistes et de syndicalistes, amourachés de grandes corporations, d’armées ouvrières disciplinées, du monstrueux progrès industriel et des révolutions vouées à l’échec (qui entendent créer la société nouvelle dans la coquille de la vieille), l’acceptent.

V
Nous ne comprenons pas cet anarchisme qui se veut "historique et scientifique" et qui se différencie seulement des théories marxistes par son opposition à l’Etat en tant qu’entité politique. La théorie du syndicalisme révolutionnaire apolitique n’exprime pas avec assez de clarté les objectifs d’une révolution sociale. En effet, on peut combattre l’Etat sous sa forme historique actuelle, s’opposer à la propagande réformiste des socialiodémocrates, nier l’efficacité des lois et même faire une critique acerbe du parlementarisme sans que tout cela suppose nécessairement une attaque de fond contre le système étatico-capitaliste. Si, sur le plan politique on nie l’efficacité des tactiques marxistes mais que, sur le terrain économique on accepte ces mêmes tactiques, comment peut-on élaborer un mouvement révolutionnaire capable de se libérer du cercle vicieux dans lequel tournent actuellement tous les partis ouvriers ? Et, si on pense que le prolétariat est seulement le résultat d’un processus social qui se réalise sans qu’il ait besoin d’intervenir -si ses idées sont le fruit de la nécessité et si toutes ses actions sont commandées par le facteur économique- comment les anarchistes pourraient-ils rompre le cordon ombilical qui attache la classe ouvrière au ventre de la bourgeoisie ?

Pour les socialistes, les marxistes, à la centralisation du pouvoir économique doit répondre la centralisation du pouvoir politique. C’est là la clef de la "science historique" de Marx. C’est de là qu’ils préconisent la nécessité pour la classe ouvrière de conquérir l’Etat car, de cette conquête découlerait ce qu’ils appellent la direction de l’économie, la socialisation du capitalisme. Il s’agit clairement d’un sophisme sociologique, dont les faits montrent l’inanité, puisque le "gouvernement du prolétariat" -en fait, le gouvernement du parti politique qui exerce le pouvoir en son nom- appelé également gouvernement du peuple par le peuple est en fait le despotisme d’une minorité qui s’appuie sur la passivité de la majorité exploitée et tyrannisée.

Nous avons parlé de la logique marxiste qui, même si cela n’est pas toujours le cas dans les faits, exprime, au moins dans sa théorie, des préoccupations matérialistes. Mais, que penser de l’erreur dans laquelle tombent beaucoup d’anarchistes qui, à la fois, plaident pour la destruction de "l’Etat politique" et défendent -en l’appelant évidemment d’une autre manière- un "Etat économique" ?

Mais précisons d’abord le sens de ces deux expressions que d’aucuns considèrent comme équivalentes. Par "Etat politique", nous entendons un ensemble de lois qui imposent aux populations un "contrat social" fort coûteux pour elles. Par "Etat économique" nous entendons l’ensemble de l’organisation constitutive du système capitaliste capable de perdurer et de survivre, malgré les réformes et les révolutions politiques. Nous voulons dire par là que l’organisation sociale peut être détruite, la phase historique actuelle de l’Etat peut être abolie, la bourgeoisie expropriée et l’exploitation privée éliminée, sans que ces changements matériels soient le signe de la chute définitive du capitalisme.

L’URSS nous offre l’exemple de cette persistance de l’organisation capitaliste après la défaite de la bourgeoisie. On pourrait penser que le retour au capitalisme a été simplement permis par l’Etat, conservé par les bolcheviques. En fait, c’est bien plus que de cela dont il s’agit : ce qu’on observe en Russie, c’est un développement tout à fait exceptionnel du capitalisme, très embryonnaires jusque-là. En réalisant ce développement, la dictature du prolétariat trouve les conditions qui justifient sa persistance. On notera que dans ce cas, contrairement à la théorie marxiste, ce n’est donc pas le capitalisme qui donne naissance à la classe ouvrière.

Nous soutenons que l’assujettissement des organisations ouvrières au processus capitaliste et plus particulièrement au centralisme industriel, loin de faciliter la découverte de solutions économiques permanentes par le prolétariat, tend à transformer les salariés en esclaves volontaires d’un régime qui devient ainsi pour eux nécessaire bien qu’il soit absurde. Quant à l’action politique des peuples, subordonnée qu’elle est aux impératifs économiques, elle se réduit à changer les castes qui nous gouvernent, elle entend la révolution comme un coup de force qui détruit les systèmes juridiques anciens pour les adapter aux "nouvelles nécessités" économiques. Mais, que signifie pour le prolétariat mettre en phase le régime politique avec le régime économique ? Au mieux, de se transformer lui même en classe directrice et administratrice dans l’espoir que le capitalisme rende cette fonction historique compatible avec ses besoins !

Employer deux stratégies contradictoires pour combattre une même injustice et un même mal est une erreur. Il n’est pas possible de parvenir à détruire un Etat politique en laissant en place un Etat économique, car c’est ainsi qu’il faut l’appeler, même si les gouvernements accommodent en fonction de leurs exigences les structures de la société et régulent par des lois le fonctionnement des organes capitalistes.

Quand un gouvernement tombe, un autre le remplace promptement. C’est sur la base des intérêts et des ententes individuelles que les castes gouvernantes, avec l’appui de catégories variées de privilégiés, se relayent au pouvoir. Qu’importe si une situation révolutionnaire donne au prolétariat l’initiative de constituer le gouvernement, puisque, dans cette théorie, il procède, sur un critère de classe, à l’élection des administrateurs de la chose publique, ce qui les oblige en premier lieu à maintenir la machine économique en fonctionnement. C’est ainsi que, "révolutionnairement", l’Etat est restauré sur les bases du capitalisme, car la mentalité syndicaliste ne conçoit pas d’autres solutions, car elle les trouve extérieures à "l’ordre naturel des choses", c’est-à-dire aux besoins créés par le régime du salariat, de l’exploitation sur une vaste échelle, de l’économie régie par la loi de l’offre et de la demande, du monopole et du commerce.

Il faut donc que nous posions cette question : est-il possible d’arriver au communisme par le capitalisme ? Il n’y a pas un seul anarchiste qui soutiendra une telle absurdité.

Pour élaborer, dès à présent, les fondements éthiques et économiques de la société communiste libetaire, il est nécessaire de détruire chez les travailleurs l’esprit et les habitudes de l’esclavage, le culte de la loi, le respect des représentants du principe d’autorité. Et, les anarchistes qui appliquent au mouvement ouvrier les théories "scientifiques" de Marx en soutenant que la subordination du syndicalisme aux différentes étapes de développement capitaliste est une nécessité révolutionnaire inévitable, ne peuvent que très mal y parvenir. Pour parvenir au communisme anarchiste, il sera nécessaire de détruire l’organisation capitaliste et toutes ses copies révolutionnaires.

VI
Il n’y a rien de plus opposé à la réalité du mouvement ouvrier révolutionnaire que la théorie unitaire. Le concept d’unité ouvrière exprime l’amalgame d’hommes liés par nécessité et par un précaire instinct de défense. Elle serait un fait si chaque individu dépendait d’un intérêt commun et dépasserait les passions et les égoïsmes particuliers. Mais, comme le progrès social est caractérisé par les particularités, ou plus exactement par l’individualisation, comme il se déroule moyennant un développement partiel des capacités et pas en suivant un processus uniforme de sélection de classe, il en résulte que les classes économiques ne rentrent pas exactement dans les petites cases prévues par les théologiens marxistes.

L’unité ouvrière est une thaumaturgie qu’expliquent à leur manière les différents apôtres de la révolution classiste. Si l’individu est le résultat du milieu social dans lequel il vit, ces idées et sa volonté propre n’œuvrent pas comme déterminants pour le progrès humain. Nous admettrons clairement que leq contingences économiques seules déterminent l’action de l’homme qui sera dans ce cas inconsciente ou produite par des causes ignorées. Cette métaphysique matérialiste ne nous convainc pas. Quelle valeur a pour la marche du monde cette pulsion purement instinctive, "biologique", qui serait le seul déterminant de l’organisation ouvrière ? L’homme lutte pour son pain, pour la satisfaction de ses besoins, certes. Mais, dans cette lutte, il y a presque toujours une impulsion altruiste : le désir d’assurer leur pain à tous les hommes. C’est ce qui explique le mobile de la révolte, qui va bien au-delà de la couverture des besoins urgents et de la division de classe.

En conséquence, nous constatons que la politique d’unité ouvrière -essence du classisme- cache des projets de subordination du mouvement ouvrier à l’autorité des chefs politiques qui agissent tout autour de la sphère syndicale. Ceux qui exploitent les revendications du prolétariat à des fins électorales, ont déclaré la guerre aux idéologies qui affichent clairement leurs projets. Et, cependant, ils appliquent leur propre idéologie aux organisations prolétariennes tombées sous leur contrôle.

Si nous, anarchistes, nous parlons aussi de lutte de classes, c’est pour souligner la réalité du contraste qui existe dans les conditions intellectuelles, éthiques et économiques des hommes qui constituent une même société mais qui sont séparés par un antagonisme irréductible d’intérêts et de privilèges. Mais, si, à cause de cela, nous prétendions donner un fondement à une théorie classiste, subordonnée au développement économique du capitalisme, nous tomberions dans l’erreur d’attribuer des valeurs révolutionnaires au mécontentement passagers des affamés. Nous ne méconnaissons pas l’importance, pour l’évolution des peuples, de la faim, des épidémies et de la guerre. Ce que nous nions, c’est qu’il se constitue un processus évolutif linéaire, lié à ses phénomènes, indépendamment de toute idée. La misère, peut soulever une population, mais elle peut en écraser une autre. La guerre, peut provoquer une révolte chez un peuple, mais épuiser ses voisins. Et il y a des tremblements de rage, des secousses d’énergie, d’irrépressibles besoins qui conduisent les hommes au désespoir et à la paralysie et non à la révolution.

De plus, deux révolutions provoqués par la conquête du pain peuvent suivre deux voies divergentes. Il n’existe pas de parallélisme entre les mouvements de la classe ouvrière dans tous les pays, même entre ceux qui semblent proches sur le plan social et économique, parce que des facteurs idéologiques, qui prévalent sur les intérêts immédiats, modifient les orientations révolutionnaires.

Les différences entre les différents secteurs du mouvement ouvrier sont de plus en plus marquées. Le processus de différenciation idéologique, qui détermine la conduite des individus, s’observe même dans leurs journaux de propagande, qui limitent pourtant leurs propos à "des objectifs immédiats". Tous les travailleurs auraient-ils les mêmes besoins, souffriraient-ils des mêmes injustices, dépendraient-ils du même maître ... ils n’ont pas tous la même culture, les mêmes capacités, les mêmes idées. Conséquence logique : c’est sur le terrain des interprétations que le problème se pose, pour déterminer par quel chemin il faudra mener l’action collective pour mettre fin au règne de l’exploitation et de l’opprobre.

C’est en fonction de ces interprétations -pas tant sur le "pourquoi" de l’exploitation mais sur le "comment" y mettre fin- que les différents courants du mouvement ouvrier définissent leur doctrine particulière. L’équivalence des intérêts n’est pas égale à l’équivalence des opinions, des idées, des volontés. Ces dernières sont toujours supérieures aux premières car l’homme qui lutte est plus inspiré par ce qu’il pense que par ce qu’il sent. Cela veut dire qu’une masse de malheureux peut suivre, sous l’impulsion de ses besoins immédiats, une trajectoire révolutionnaire. Mais elle l’interrompt, la fait stagner, la paralyse aussitôt que ce besoin purement physique est satisfait. A l’inverse, une minorité consciente n’abandonne pas la lutte parce qu’elle a obtenu la satisfaction d’un objectif immédiat, au contraire, elle base sur cette réussite une stratégie dirigée vers l’émancipation totale.

Ces divergences de motivations et d’objectifs expliquent la désagrégation des conglomérats syndicaux unis "organiquement" par une discipline. Mais posons-nous la question : la variété et les différences que les idées introduisent dans le mouvement ouvrier sont-elles un mal ? Il est des anarchistes qui s’obstinent à ignorer ce fait naturel en soutenant comme "nécessaire par force" la conjonction de toutes les énergies du prolétariat dans un organisme représentatif de la classe. En réalité, ceux qui pensent ainsi se nient en tant qu’individus et s’excluent du processus qui détermine l’évolution véritable du mouvement révolutionnaire.

Les différents courants du mouvement ouvrier représentent, sur la scène de ce qu’on appelle la lutte des classes, une variété de motivations révolutionnaires, de degrés de conscience, d’états idéologiques. Et les travailleurs apportent à la lutte des opinions, des initiatives, des idées qui divergent de l’uniformisation classiste ... et cela, parce que l’interprétation des problèmes sociaux n’est pas identique pour un catholique et pour un socialiste, pour un autoritaire et un libertaire, pour un individu passif ou pour un rebelle.

VII

Les considérations qui précédent nous conduisent à une révision partielle de la tactique anarchiste, du moins en ce qui concerne l’attitude de la majorité des militants libertaires présents dans le mouvement ouvrier.

On nous dira que notre mouvement embrasse l’universalité des problèmes que posent à l’homme les expériences successives de vie sociale, et que, par tant, il n’est pas possible de fixer en un principe stable l’ensemble de l’idéologie révolutionnaire. Nous pourrions ajouter pour notre part que la force de l’anarchisme se trouve dans sa variété de nuances, d’interprétations, de tempéraments. Mais, sans méconnaître les préférences de chaque individu dans le travail éducatif des masses, dans l’activité de prosélytisme, n’est-il pas possible de définir une méthode de propagande et d’action pour la conduite de tous les anarchistes en ce qui concerne l’œuvre collective ?

Nous ne pouvons pas exiger de l’individualiste qu’il accepte des compromis d’ordre collectif -puisque cela blesse son individualité ... De même, nous ne pouvons réclamer l’aide des groupes anti-syndicalistes pour faire de la propagande qui a comme objet immédiat l’organisation du prolétariat. Mais nous pourrions compter avec l’appui moral des uns et de autres, qui consisterait, dans ce cas, à renoncer à leurs hostilités et à leurs tentatives de détruire ce qui, finalement, n’exige d’eux aucun sacrifice.

Que les différentes interprétations de l’anarchisme s’entrechoquent sur le terrain de la pratique -champ d’expériences des théories révolutionnaires- est tout à fait explicable. Face au bolchevisme tous les anarchistes sont d’accord. Il s’agit de combattre la dictature, la restauration de l’Etat, le centralisme bureaucratique et le retour vers le régime capitaliste en Russie. Mais, face au social-réformisme, l’accord n’est déjà plus aussi complet pour lui opposer une conception révolutionnaire et une force bien définie capable de limiter ses pillages. La majorité des compagnons d’Europe reconnaît la nécessité de prendre en compte le vieux litige entre autoritaires et libertaires mais continue de penser que le syndicat sera un champ neutre par rapport aux différentes tendances, qui ne sera subordonné à aucune des idéologies qui donnent le ton à la lutte sociale. Le syndicalisme, disent-ils, est exclusivement économique et doit se dédier, en marge des influences politiques qui lui sont étrangères, à l’impératif de la nécessité. Cette erreur tactique, qui laisse le prolétariat à la merci des aventuriers politiques et des fonctionnaires syndicaux élimine les anarchistes en tant que facteur d’influence dans les orientations d’un mouvement ouvrier que les politicards du socialisme utilisent pour leurs besoins électoraux.

A cette opinion, généralement acceptée par les anarchistes de la majorité des pays, nous opposons la tactique du mouvement ouvrier à orientation libertaire. En quoi consiste notre globalisme révolutionnaire ? Dans la propagande révolutionnaire, dans le cas général, nous ne faisons pas de différences entre l’ouvrier et l’employé, le travailleur manuel et l’intellectuel. Nous ne considérons pas que le facteur économique détermine de par lui-même la révolte du prolétariat et, encore moins, qu’il le rende capable de mener une lutte émancipatrice. Nous reconnaissons l’importance de ce facteur, mais sans lui subordonner l’ensemble des autres facteurs qui contribuent à faire de l’être humain une entité pensante. D’un autre côté, si dans les domaines politique et économique tous les maux sociaux sont étroitement en relations, si toutes les injustices découlent d’un même principe et trouvent dans l’Etat leur personnification historique, pourquoi s’obstiner à isoler les différents effets d’une même cause et appliquer différents remèdes aux symptômes d’une maladie universelle ?

En répétant la tactique des social-démocrate et en se situant sur le plan politique, ceux qui recherchent des remèdes partiels à un mal historique ne font autre chose que de tomber dans le cercle vicieux du marxisme. Au lieu d’embraser l’ensemble des problèmes sociaux dans un mouvement révolutionnaire global, ce que nous faisons, ils ont créé autant de mouvements que la question sociale offre d’aspects ! Cette parcellisation nous a amené à la désagrégation actuelle de nos forces, affaiblissant l’anarchisme face à l’ennemi commun.

Il faut réagir contre cette désagrégation des forces et des volontés. L’anarchisme peut trouver une base d’action globale, sans que pour cela les animateurs des différentes particularités idéologiques renoncent à leur point de vue, si l’esprit libertaire anime et impulse la lutte ceux qui ont fait leur la cause de la liberté et de l’émancipation du prolétariat.

VIII
Pour les révolutionnaires d’il y a un demi-siècle, il était relativement facile de trouver au mouvement ouvrier une base commune d’action. La devise de la Première internationale, "Travailleurs de tous les pays, unissez-vous", constituait en soi un ample programme d’action. Le socialisme, qui était l’idéal de toute une classe, n’avait pas encore été corseté par les formules "scientifiques". Les intérêts immédiats unissaient tous les travailleurs organisés, en fonction d’un objectif commun. Et la Révolution, comprise comme un coup de force dirigée contre les capitalistes, représentait l’ensemble des intérêts économiques identifiés grâce au contraste social et à la pression des antagonismes entre exploités et exploiteurs.

Avec l’évolution des idées, les méthodes de lutte ont changé. La devise "L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes", bien qu’elle constitue le leitmotiv du socialisme, a perdu sa force initiale de suggestion. Les travailleurs peuvent chercher leur émancipation par des méthodes directes, révolutionnaires, mais, selon les théoriciens marxistes, ils y parviendront plus facilement et à moindre coût en exerçant leur citoyenneté, en envoyant des députés au parlement, en utilisant la crise du capitalisme pour prendre progressivement le pouvoir... Cette tactique, fruit d’une théorie autoritaire qui a des millions d’adeptes, influe puissamment sur l’orientation du prolétariat et paralyse les forces révolutionnaires par l’illusion démocratique.

Quoiqu’on en dise, le syndicalisme -qualifié de neutre ou de révolutionnaire- n’est pas une doctrine. C’est un moyen d’action, fonction du processus social d’un peuple, qui prend dans les différentes écoles socialistes les méthodes de propagande et le programme de ses possibles réalisations.

Si nous synthétisons notre pensée, nous parvenons aux conclusions suivantes :

Nous préférons l’organisation syndicale au groupe spécifique, non pas par le simple fait qu’elle soit "ouvrière" mais bien plus parce qu’elle réussit à attirer dans son cercle d’influence un plus grand nombre d’individus et offre ainsi un champ plus grand à l’action révolutionnaire. Nous rejetons le dogme réformiste selon lequel le syndicalisme n’admet pas d’autres luttes que celles dictées par les intérêts immédiats des salariés et nous concevons au contraire l’organisation prolétarienne comme un mouvement global du peuple. De la sorte, l’anarchisme cesse d’être une doctrine "particulière", extérieure aux travailleurs, située en marge ou au-dessus des syndicats.

Si nous préférons le syndicat au groupe d’affinité, et si, globalement, nous rejetons l’organisation spécifique anarchiste, cela ne veut pas dire que nous accordons de l’importance à la seule question économique. Ce que nous voulons précisément, c’est rompre avec la tradition syndicaliste et faire de l’anarchisme le nerf du mouvement ouvrier. Notre principal objectif est d’en terminer avec la division et la propagande sur deux terrains différents et chaque fois plus éloignés : l’économisme syndical et la doctrine pure.

E. Lopez Arango



Disponible sous forme de brochure, voir à cette rubrique.



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[1] Journal de la FORA

[2] Ils sonts partisans d’une organisation spécifiquement anarchiste mais aussi d’organisations spécialisées, spécifiquement antimilitaristes, rationalistes, végétariennes, antialcooliques... qui fractionnent l’anarchisme en autant de "spécialités"



http://cnt-ait.info/article.php3?id_article=127
bajotierra
 

Re: LA FORA : ORGANISATION OUVRIERE ANARCHISTE

Messagede fu hsang » 23 Fév 2009, 21:24

wéwé ils datent de quand ces textes ???y a aucune date ....
fu hsang
 
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Re: LA FORA : ORGANISATION OUVRIERE ANARCHISTE

Messagede fu hsang » 23 Fév 2009, 21:31

voila ce qu ils disent sur wiki ... deja ,y a des trucs qui correspondent pas ...

Création de la FORA [modifier]

C’est en 1901 que se forme la Federación Obrera Argentina (en français la Fédération ouvrière argentine) ou FOA dont le congrès constitutif se tient les 25 et 26 mai à Buenos Aires. Initialement la FOA est constituée d’une quarantaine de sociétés ouvrières anarchistes et socialistes.

En avril 1902 lors du IIe congrès les divergences entre les anarchistes (majoritaires) et les socialistes (minoritaires) aboutissent à une scission. Les sociétés ouvrières anarchistes (7 630 membres) restèrent dans la FOA tandis que les sociétés ouvrières socialistes (1780 membres) formèrent l’Union Générale du Travail (UGT).

C’est en 1904 (lors du IVe congrès) que l’organisation change de nom pour prendre son nom actuel, devenant ainsi la FORA (Fédération ouvrière régionale argentine). L’ajout du terme « régional » est une façon de marquer l’Anationalisme souhaité par la FORA. En effet, dans l'esprit de la Première Internationale, la FORA se définissait comme section d'une région du monde désignée par le mot "argentine", ne reconnaissant aucune légitimité à l'Etat-nation argentin. La FORA se démarquait donc de l'internationalisme, lequel suppose la reconnaissance de la division du monde en Etats-nations, entretenant des relations entre eux (inter - nationalisme).

La FORA jusqu'en 1930 [modifier]

Le Ve congrès (1905) est important pour la FORA puisqu’il voit l’affirmation de son orientation vers le communisme libertaire : « Le Vème Congrès de la FORA déclare que non seulement il approuve mais qu’il recommande à tous ses adhérents, le plus amplement, la propagande et l’illustration par l’exemple des principes économico-philosophiques du communisme anarchiste (principios económicos y filosóficos del comunismo anárquico) ».

En 1915 le IXe congrès est marqué par une scission au sein de la FORA. La majorité syndicaliste révolutionnaire choisit d’éliminer le principe du communisme libertaire (donc le principe d’Anarchie) comme finalité de la FORA.

A partir de ce moment la FORA se scinde en deux :

* La FORA du IXe congrès, réformiste, constituée de syndicalistes revolutionnaires, d’une minorité de socialistes et de quelques communistes (appelée FORA-9o ou FORA "sindicalista")
* La FORA du Ve congrès, restée fidèle au principe de l’anarchisme (appelée FORA-5o ou FORA "communista")

Les deux FORA co-existeront jusqu’à ce que la FORA du IXe congrès fusionne avec d’autres syndicats pour former la Unión Sindical Argentina (Union Syndicale Argentine) en 1922.

La FORA Ve fut très importante jusqu’en 1930, elle sera à l’origine de plusieurs grande grèves générales en Argentine et de nombreuses manifestations et sera l’un des plus importants acteurs des mouvements sociaux en Argentine. Elle a compté jusqu’à près d’un demi-million d’adhérents dans les années 20. Elle est aussi représentee par le journal anarchiste La Protesta (qui existe toujours actuellement).

Le déclin [modifier]

Les différentes scissions ainsi que la très dure répression qui s’est abattue sur les militants anarchistes (assassinats, déportations de militants, destruction de locaux…) furent à l’origine du déclin de la FORA. Le coup d’Etat du général Uriburu et la dictature qui s’en suivit, puis l'intégration des courants syndicalistes dans les régimes successifs (jusqu'à celui du populiste Péron) achevèrent d’anéantir la FORA.

Aujourd’hui, bien qu'affaiblie par la répression et la régression du mouvement anarchiste en général, la FORA existe toujours et continue vaille que vaille son travail de diffusion des idées et pratiques communistes anarchistes. Toujours en situation d'organisation groupusculaire, elle a néanmoins connu un regain d intérêt à la suite du mouvement de décembre 2001, qui a vu l'application de nombre de ses concepts.

Ni syndicalisme révolutionnaire, ni anarchosyndicalisme, le concept Foriste de l'anarchisme globaliste [modifier]

Cet article doit être wikifié. (décembre 2007)
Le texte ne correspond pas à la mise en forme Wikipédia (style de Wikipédia, typographie, liens internes, lien entre les wikis, etc.). Participez !

Définition [modifier]

Dès ses débuts, la FORA ne s'est jamais définie comme une organisation syndicale, mais comme une organisation ouvrière anarchiste. Les organisations qu'elle regroupait portaient très rarement le nom de syndicat : elles s'appellent par exemple "Société de résistance des domestiques", "Union des ouvriers boulangers"...

Leur principale activité était la lutte des travailleurs, la résistance quotidienne à l'exploitation, mais elles diffusaient aussi l'idéal anarchiste parmi les ouvriers.

Controverse avec Malatesta

La FORA se sépare de toute une tradition du mouvement libertaire qui, à la suite de Malatesta, veut absolument différencier les organisations syndicales, des groupes spécifiques anarchistes.

En 1907, au congrès anarchiste d'Amsterdam, Malatesta déclare par exemple : <<Je ne demande pas des syndicats anarchistes qui légitimeraient tout aussitôt des syndicats social-démocratiques, républicains, royalistes ou autres et seraient, tout au plus, bons à diviser plus que jamais la classe ouvrière contre elle-même. Je ne veux pas même de syndicats dits rouges, parce que je ne veux pas de syndicats dits jaunes. Je veux au contraire des syndicats largement ouverts à tous les travailleurs sans distinction d'opinion, des syndicats absolument neutres>> (Congrès anarchiste tenu à Amsterdam, août 1907, Paris, La Publication sociale, 1908, p. 79.)

A cela les militants de la FORA répliquent : <<En réalité, il n'existe dans aucun pays de tels syndicats, ouverts à tous les ouvriers de toutes les tendances; même s'ils se proclament politiquement neutres, ils n'en sont pas moins inféodés à un parti ou à un système d'idées ou de tactiques prédominantes (...) et l'on ne permet pas non plus aux anarchistes de faire de la propagande pour leurs idées dans le mouvement syndical lié à d'autres tendances, qu'elles soient réformistes ou révolutionnaires>>(Emilio López Arango, Diego Abad de Santillán, El anarquismo en el movimiento obrero, Ediciones Cosmos, Barcelone, 1925, p. 164.)

Par ailleurs, les militants de la FORA ne sont pas favorables aux groupes anarchistes à caractère philosophique qui se limitent à faire de la propagande. Ils n'en conçoivent l'existence que lorsque, pour une raison ou pour une autre, il s'avère impossible de militer dans le mouvement social. Leur position repose sur un constat : là où l'anarchisme a été essentiellement porté par des philosophes, fussent-ils de la taille d'un Kropotkine, ou par d'ardents propagandistes comme Emma Goldman ou Johann Most, c'est-à-dire en Grande-Bretagne ou aux États-Unis, il ne s'est pas beaucoup développé. Par contre, l'Espagne et l'Argentine, qui comptent bien peu de théoriciens anarchistes, connaissent un mouvement puissant.

La FORA en conclut que l'anarchisme se propage mal du haut vers le bas, des intellectuels vers le peuple et qu'il est préférable de le diffuser directement au sein du prolétariat, parce qu'il correspond à ses aspirations latentes. <<Pour nous, l'anarchisme n'est pas une découverte de laboratoire, ni le fruit de penseurs géniaux, mais un mouvement spontané des opprimés et exploités qui sont arrivés à la compréhension (...) de la nocivité du privilège et de l'inutilité de l'Etat, et qui veulent lutter pour un ordre social qui assure à l'homme son libre développement. La philosophie coopère à la concrétisation et à la définition de ces aspirations latentes chez les masses rebelles, mais elle n'a pas le droit de s'approprier les conceptions de l'anarchisme...>> (4 Ibid. p. 106.)

Buts [modifier]

La tâche des anarchistes consiste donc à éveiller, à la base, des tendances qui existent déjà chez les exploités. Car si les militants libertaires <<renoncent à la possibilité d'agir dans le monde du travail comme force autonome, en se contentant de monopoliser le mouvement anarchiste dans de petits groupes de propagande, [leur] avenir n'a rien de prometteur>>(5 Ibid. p. 162.). Pour la FORA, l'élaboration théorique et la résistance ouvrière sont inséparables.

Même si certains de ses membres participaient, par ailleurs, à des groupes anarchistes (athénées, groupes antimilitaristes...) la FORA a toujours rejeté les groupes spécifiques, conçus comme des mouvements idéologiques organisés.

En ce sens le modèle d'organisation "global" ou "intégral" qui est le sien diffère de celui adopté en Espagne dès 1927 par la FAI. Voici comment l'argentin Jorge Solomonoff voit cette divergence :

<<Pour résoudre le problème de la distance qui existe entre les formulations idéologiques plus ou moins élaborées et les motivations qui entraînent l'action revendicative des masses ouvrières, on rencontre historiquement deux types de solutions : celle qui maintient organiquement séparées les fonctions idéologiques et politiques de l'anarchisme de celles strictement corporatives, dont l'exemple le plus durable est celui de la relation entre la Fédération anarchiste ibérique (FAI) et la Confédération nationale du travail (CNT) espagnole.

L'autre position est celle qui soutient que l'élaboration idéologique et l'action syndicale constituent un tout inséparable et que l'organisation spécifique des anarchistes, hors du mouvement ouvrier, impliquerait entre eux, l'établissement de relations autoritaires et aristocratiques, reproduisant les problèmes propres aux relations conflictuelles qui existent entre les partis politiques et les syndicats.

L'exemple le plus achevé de cette "fusion" entre l'organisation syndicale et une idéologie "externe" est celui de la FORA, surtout à partir de 1905. Même si cette position n'était pas partagée par la totalité des anarchistes, elle fut assez forte pour empêcher l'apparition d'une organisation politique anarchiste en Argentine, pendant la période qui nous occupe>>(6 Jorge N. Solomonoff, Ideologías del movimiento obrero y conflicto social, Editorial Proyección, Buenos Aires, 1971, p. 194. Cité in Antonio López, La FORA en el movimiento obrero, Centro Editor de America latina, Buenos Aires, 1987, Tome 1, pp. 69-70.) L'ouvrage de Solomonoff va jusqu'à la première guerre mondiale. Par la suite, des organisations spécifiques anarchistes sont apparues : l'Alliance libertaire argentine dans les années '20 et la Fédération anarcho-communiste argentine dans les années '30 (aujourd'hui Fédération libertaire argentine). Elles furent toutes deux combattues par la FORA.

Entre anarchisme et marxisme : le syndicalisme révolutionnaire [modifier]

Le syndicalisme révolutionnaire est né à la fin du siècle dernier, en réaction à la dérive parlementaire et réformiste de la social-démocratie.

Suivant ses principes, l'organisation syndicale constitue l'organisation révolutionnaire par excellence et le syndicalisme se suffit à lui-même. Les syndicalistes révolutionnaires partent de l'idée que les luttes ouvrières constituent un exercice, une "gymnastique" qui prépare la grève générale révolutionnaire. Au cours de celle-ci, les travailleurs sont censés bloquer les points névralgiques du système (transports, communications...), s'approprier des outils de production et remettre en marche l'économie, les organisations syndicales constituant la base de la nouvelle société.

"La CGT française de 1906"

Conçu au départ par des militants ouvriers français, dont un certain nombre d'anarchistes (Pouget, Pelloutier...), le syndicalisme révolutionnaire devient, avec la charte d'Amiens adoptée 1906, la doctrine officielle de la CGT française.

Elle proclame notamment <<La CGT groupe, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du patronat (...) les organisations confédérées n'[ont] pas, en tant que groupements syndicaux, à se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté peuvent poursuivre en toute liberté la transformation sociale>>. L'insistance avec laquelle la charte d'Amiens souligne la neutralité idéologique du syndicat est à mettre en rapport avec la situation particulière dans laquelle se trouve la CGT en 1906. Sans trop entrer dans les détails, signalons qu'il y a en son sein des militants de différentes tendances politiques. En renonçant à faire de la propagande partisane dans la CGT, les révolutionnaires du bureau confédéral, parmi lesquels il y a un certain nombre d'anarchistes (Pour plus d'informations sur les anarchistes et la charte d'Amiens consulter Jean Maitron, Le mouvement anarchiste en France, Tome 1, Tel Gallimard, p. 318 et suivantes.), s'assurent du soutien du courant réformiste qui veut limiter le rôle du syndicat aux questions purement professionnelles. Ainsi, les syndicalistes révolutionnaires barrent la route aux socialistes favorables à un rapprochement entre la CGT et le parti socialiste SFIO.

A son origine, le syndicalisme révolutionnaire ou "syndicalisme neutre" ne constitue pas une véritable doctrine. Il est le résultat de l'action quotidienne d'un groupe de militants syndicaux. Par la suite, il va être théorisé par des intellectuels se revendiquant du marxisme, dont le plus connu est sans contexte Georges Sorel.

Controverse avec Georges Sorel

Contrairement aux militants que l'on trouve à la tête de la CGT française jusqu'en 1909, Sorel ne considère pas la grève générale comme un projet réaliste. Pour lui c'est un mythe, mais un mythe utile puisqu'il a la capacité de mobiliser les travailleurs. Sorel a retenu du marxisme l'idée que ce sont les conflits, la violence, la lutte des classes... qui sont la source des changements, qui font avancer l'Histoire.

Pour Sorel et ses disciples, l'évolution parlementaire du socialisme, l'idée de conquête du pouvoir par les urnes est contraire aux enseignements de Marx. Dans la première décade de ce siècle, ils voient dans le syndicalisme la planche de salut du marxisme (Lorsque la CGT devint progressivement réformisme, les soréliens se rapprochèrent de l'Action française avec l'espoir de faire sortir la bourgeoisie de sa lâcheté et donner un nouveau souffle à la lutte des classes. A la fin de sa vie, Sorel se déclara admirateur de Lénine et de la révolution russe, mais nombre de ses disciples à l'image d'Humbert Lagardelle qui fut ministre du travail sous Pétain évoluèrent vers le fascisme.

Le "Forisme"

Il se trouve qu'en Argentine, comme dans d'autres pays, ce sont les idées de ces théoriciens, plutôt que celles développées par les militants ouvriers français de la CGT, qui se sont propagées sous l'appellation de "syndicalisme révolutionnaire" et c'est à ces idées-là que les militants de la FORA vont s'opposer.

Les anarchistes argentins observent à juste titre que <<les "syndicalistes neutres", en rejetant tout compromis avec ce qu'ils appellent "les dogmes", admettent la conception fataliste du marxisme : ils confient au développement industriel des nations et à la prédominance toujours plus envahissante du capitalisme la tâche de créer, chez les peuples et chez les individus, les aptitudes nécessaires pour préparer et réaliser la révolution>>( Emilio López Arango, Diego Abad de Santillán, op. cit., p. 49.

Or les militants de la FORA ne croient pas à l'idée suivant laquelle le développement du capitaliste produit en son sein sa propre contradiction. Pour eux la révolution ne coïncide pas avec l'aboutissement du processus capitaliste. Au contraire, le prolétariat <<doit être une muraille qui arrête l'expansion de l'impérialisme industriel. C'est seulement ainsi, en créant des valeurs éthiques capables de développer, dans le prolétariat, la compréhension des problèmes sociaux indépendamment de la civilisation bourgeoise, que l'on arrivera à constituer les bases indestructibles de la révolution anticapitaliste et anti-marxiste : la révolution qui détruise le régime de la grande industrie et des trusts financiers, industriels et commerciaux...>> (Ibid, p. 118.).

En celà, on peut les considérer comme des précurseurs du courant anti-industrialiste actuel. Au lieu de confier à une force extérieure la tâche de transformer le monde, les militants de la FORA comptent donc avant tout sur la force de leurs idées, ainsi que sur la combativité et la créativité du prolétariat conscient.

Dans le même esprit, la FORA refuse le postulat suivant lequel le syndicat constituerait l'embryon de la société future, l'idée de remplacer le pouvoir de l'État par celui du syndicat allant à l'encontre de ses principes anti-autoritaires. Ses militants sont partisans de la libre association des producteurs et de la libre fédération des associations de producteurs et de consommateurs. Pour eux, le syndicalisme est le produit du système capitaliste et doit disparaître avec lui.

Les militants de la FORA avaient choisi de construire une organisation ouvrière, mais ils ne l'idéalisaient pas. Pour eux le syndicalisme n'était qu'un moyen, <<une arme d'urgence qui ne contient pas d'autres promesses d'avenir que celles que peuvent lui donner les hommes qui s'en servent. Outre les services qu'ils rendent aux travailleurs pour se défendre de l'exploitation capitaliste, ses organes sont d'efficaces véhicules pour la diffusion des idéaux anarchistes, mais les anarchistes ne peuvent oublier leur devoir de critique vis-à-vis de toutes les institutions...>>(Mémoire présenté au Congrès de l'AIT, publié à Buenos Aires en 1924, cité in Antonio López, op. cit., Tome 2, p. 173.) Cette critique s'appliquait aussi à la FORA, à laquelle ils refusaient d'attribuer un rôle dirigeant. Ils considéraient même que, durant les périodes révolutionnaires, l'organisation ouvrière pouvait être une entrave. Et que la spontanéité des opprimés, s'ils étaient porteurs des valeurs libertaires et aguerris par les luttes quotidiennes, était la meilleure garantie de succès. Là encore, la FORA a été précurseur des positions politiques des communistes de conseils qui sont apparus en Europe dans le courant des années 20 et 30, à la différence que là où le conseillisme était une théorie construite, l'anarchisme globaliste de la FORA procédait d'une réelle expérience d'organisation de masse.

L’expérience de la FORA, si elle garde en Argentine une aura historique, continue d’être totalement méconnue en Europe alors qu’elle constitue une des pratiques les plus riches de l’anarchisme international et que l’élaboration théorique à laquelle étaient parvenus ses militants pourrait largement servir de point de départ à un anarchisme du troisième millénaire.

Voir aussi [modifier]

et vu que la cnt ait est une confederation syndicale , je la soupçonne d avoir tourné le texte a son avantage (ça aurait ete n importe qu elle con ou syndicat j aurais dit la meme chose
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Re: LA FORA : ORGANISATION OUVRIERE ANARCHISTE

Messagede fu hsang » 23 Fév 2009, 21:39

faut lire conf et pas con
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Re: LA FORA : ORGANISATION OUVRIERE ANARCHISTE

Messagede fu hsang » 23 Fév 2009, 22:26

et aussi **

"Anarchisme globaliste contre ’syndicalisme révolutionnaire’. Un combat de la Fédération Ouvrière Régionale Argentine (FORA)"


Les anarchistes sont à l’origine du mouvement ouvrier Argentin. Jusqu’en 1910, ils sont pratiquement hégémoniques en son sein. Mais affaiblis par la terrible répression consécutive aux protestations ouvrières qui ont lieu lors de la commémoration du centenaire de l’Etat argentin, ils perdent progressivement leur prééminence.

Jusqu’à la dictature du général Uriburu en 1930, les anarchistes ont encore une grande influence dans la classe ouvrière argentine, mais ils sont confrontés à d’autres idéologies dont la plus importante est celle du syndicalisme révolutionnaire. Leur organisation, la Fédération ouvrière régionale argentine (FORA) adhère à l’Association internationale des travailleurs (AIT) dès sa constitution en 1922. Pourtant, la FORA rejette les principes du syndicalisme révolutionnaire qui figurent dans les statuts de l’AIT. Les réflexions critiques, surtout lorsqu’elles proviennent de compagnons qui n’ont jamais failli à leur devoir de solidarité internationale, constituent un patrimoine historique qui mérite d’être partagé. C’est pourquoi, dans la première partie du présent article, nous allons tenter d’expliquer en quoi le "forisme", ou anarchisme ouvrier, diverge des traditions anarchistes européennes. Ensuite, nous présenterons brièvement le destin du "syndicalisme révolutionnaire" [1]argentin, courant auquel les militants de la FORA se sont opposés pendant des années. Cette confrontation, aussi bien idéologique que concrète, permettant de comprendre pourquoi la FORA a dû élaborer sa propre doctrine.
Une organisation ouvrière anarchiste

La FORA ne se définissait pas comme une organisation syndicale, mais comme une organisation ouvrière anarchiste. Les organisations qu’elle regroupait portaient très rarement le nom de syndicat. Elles s’appelaient par exemple : Société de résistance des domestiques ; Union des ouvriers boulangers... Leur principale activité était la lutte des travailleurs, la résistance quotidienne à l’exploitation, mais elles diffusaient aussi l’idéal anarchiste parmi les ouvriers. En se sens, la FORA se sépare de toute une tradition du mouvement libertaire qui, à la suite de Malatesta, veut absolument différencier les organisations syndicales, des groupes spécifiques anarchistes.

En 1907, au congrès anarchiste d’Amsterdam, Malatesta déclare par exemple :

Je ne demande pas des syndicats anarchistes qui légitimeraient, tout aussitôt des syndicats social-démocratiques, républicains, royalistes ou autres et seraient, tout au plus, bons à diviser plus que jamais la classe ouvrière contre elle-même. Je ne veux pas même de syndicats dits rouges, parce que je ne veux pas de syndicats dits jaunes. Je veux au contraire des syndicats largement ouverts à tous les travailleurs sans distinction d’opinion, des syndicats absolument neutres. [2]

.

A cela les militants de la FORA répliquent :

En réalité, il n’existe dans aucun pays de tels syndicats, ouverts à tous les ouvriers de toutes les tendances ; même s’ils se proclament politiquement neutres, ils n’en sont pas moins inféodés à un parti ou à un système d’idées ou de tactiques prédominantes (...) et l’on ne permet pas non plus aux anarchistes de faire de la propagande pour leurs idées dans le mouvement syndical lié à d’autres tendances, qu’elles soient réformistes ou révolutionnaires. [3]


.


http://raforum.info/spip.php?article4355
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Hétérodoxie anarchiste en Argentine : analyse d’une déviance

Messagede Nico37 » 14 Juil 2010, 11:45

Hétérodoxie anarchiste en Argentine : analyse d’une déviance

http://nuevomundo.revues.org/index56503.html

L’âge d’or du mouvement anarchiste argentin (1890-1930) correspond à l’émergence d’une force contre-démocratique qui questionne le pouvoir des élites tout en édifiant les bases d’une société parallèle alimentée par des pratiques politiques et culturelles alternatives. A partir d’une étude des formes multiples que revêt l’expression hétérodoxe de l’anarchisme argentin dans la capitale, cet article analyse la construction d’un réseau contre-démocratique fondé sur une culture de la grève et du présentéisme et cimenté par d’étroites sociabilités militantes, tout en suggérant les possibles limites d’une telle dissidence.
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Re: Hétérodoxie anarchiste en Argentine : analyse d’une dévi

Messagede Phébus » 16 Juil 2010, 00:04

Très intéressant, merci d'avoir partagé.
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L’irruption de la classe ouvrière argentine, il y a 110 ans

Messagede bipbip » 15 Déc 2012, 02:39

Il y a 110 ans : L’irruption de la classe ouvrière argentine,
article dans le mensuel d'Alternative Libertaire de novembre 2012

Il y a 110 ans : L’irruption de la classe ouvrière argentine

Lorsque le capitalisme s’y développe à la fin du XIXe siècle, l’Argentine est encore loin de posséder une structure sociale similaire aux pays d’Europe occidentale. La formation d’une classe ouvrière qui se dote rapidement de ses propres organisations va néanmoins venir perturber la marche des oligarchies locales vers la construction d’une nation pleinement tournée vers le capitalisme. La grève générale de 1902 en est un exemple.

L’Argentine est un pays dont le développement capitaliste à proprement parler a été tardif. Si la rupture avec l’ordre colonial a été très précoce (indépendance déclarée le 9 juillet 1816), le passage d’une indépendance formelle à la construction d’un espace national cohérent a, quant à lui, connu un processus complexe qui s’étend sur plusieurs décennies.

Les raisons de cette incapacité à construire une nation indépendante sont multiples et liées aux caractéristiques de la structuration sociale même de l’Argentine. Le pays ne constituait pas un espace économique cohérent et articulé, mais était formé de différentes régions économiques dont le point commun était leur dépendance vis-à-vis de la métropole espagnole. Dans les prémices du système colonial, l’interrelation créée entre les pays d’Amérique du Sud et l’Espagne est extrêmement forte. Mais les oligarchies régionales qui se renforcent en choisissant leurs partenaires commerciaux ne voyaient pas l’intérêt de structurer un marché commun et de bouleverser ainsi le modèle exportateur de matières premières, en grande partie de métaux précieux.

Au XIXe siècle, le développement titanesque des forces productives en Europe entraîné par les révolutions industrielles augmenta l’intérêt des métropoles pour extraire des pays non industrialisés les matières premières que l’Europe est dans l’incapacité de fournir dans les volumes nécessaires pour répondre à la demande toujours croissante de la production.


La construction d’un espace politique argentin

Les différents avatars politiques post-indépendantistes qui se développent en Argentine sont liés, de fait, à l’inexistence d’un marché intérieur cohérent.

Les différentes oligarchies régionales ont combattu les armes à la main pour décider laquelle imposerait son projet de nation à l’autre. Ce conflit se résout en faveur de la bourgeoisie de propriétaires terriens du littoral, spécialement de la province de Buenos Aires, qui va imposer un modèle de développement fondé sur la création des conditions nécessaires à l’exploitation des ressources de l’agriculture et de l’élevage.

Elle va également mettre en place un appareil juridico-politique pour stimuler l’accumulation du capital et l’arrivée de capitaux extérieurs. Une des étapes nécessaires pour cela fut la création d’un marché du travail régi par la relation social du salariat. Ce processus prend différentes formes : d’un côté, il s’agit de discipliner la force de travail créole en imposant, par exemple, le port d’un livret de travail à la campagne ; d’un autre côté, d’avancer sur la zone frontalière non-capitaliste avec les armes en menant des campagnes militaires successives contre les populations indigènes. Il s’agit enfin d’importer les populations européennes pour employer une main-d’œuvre déjà qualifiée et ainsi valoriser rapidement le capital.

Mais le pouvoir de la bourgeoisie du littoral commence à être disputé par deux acteurs politiques, issus de classes différentes, mais qui, dans l’ensemble, obligent l’État argentin à adopter une relative autonomie vis à vis de la classe dominante. Ces deux acteurs sont l’Union civique radicale (UCR) et le mouvement ouvrier.

Le premier représente les intérêts des classes moyennes de la bourgeoisie nationale, et lutte pour l’ouverture de l’État à ses intérêts de classe, en occupant des positions de représentation politique, et en intégrant l’appareil bureaucratique naissant de l’État.

La stratégie de l’UCR consiste à faire pression sur le régime, d’abord à travers des tentatives de putsch (1890-1905), en dénonçant ensuite la fraude électorale constante et en faisant du lobby pour réformer les lois électorales. L’UCR n’a pas cherché à créer de liens avec le mouvement ouvrier, n’a pas participé non plus à ses luttes ; elle ne s’est adressé aux travailleurs qu’en tant que citoyens.

Le mouvement ouvrier quant à lui, a lutté dans ses premières années, contre l’exploitation sauvage capitaliste et dans ce combat il a entrevu la possibilité de lutter pour un monde meilleur, sans exploiteurs, ni exploités. Il a placé la bataille sur le problème crucial de la bourgeoisie : celui de la production. Il n’a jamais prétendu changer le système à partir d’un audacieux coup de force contre l’État et ses forces répressives. Il n’a pas non plus cherché à résoudre ses problèmes à travers la voie parlementaire et législative, mais il a lutté contre l’exploitation sauvage dans l’espace de production.

En Argentine, l’agriculture, les communications et les transports possédaient un niveau de développement similaire aux pays occidentaux, ce qui n’était pas le cas du reste de la structure sociale.

De ce fait seules les branches liées au domaine agricole et à sa commercialisation sont stratégiques dans la formation d’une structure sociale. Exception faite de la sphère de la production à la campagne, où il y a une multiplicité de patrons, ces branches sont celles qui occupent les contingents de travailleurs les plus importants, soumis à un petit nombre d’employeurs. Un autre aspect particulier est que l’Argentine compte peu de ports maritimes, le plus important étant celui de Buenos Aires, puis ceux de Rosario et de Bahia Blanca. Les transports sont devenus donc le talon d’Achille du capitalisme argentin, et de ce fait, des positions centrales pour le prolétariat organisé. N’importe lequel de ces ports qui appuierait une grève très suivie, pouvait arrêter le flux d’approvisionnement vers les pays occidentaux en déréglant le processus de valorisation du capital. La possibilité même que la majorité des organisations ouvrières, appelées sociétés de résistance, fissent une grève en même temps représentait un cauchemar pour les capitalistes.

Cette crainte devient pour la première fois réalité en novembre 1902.


Les prémices d’une organisation ouvrière

Les conditions de travail en Argentine sont alors épouvantables. Des journées de travail du lever au coucher du soleil, de quatorze ou seize heures par jour, sont monnaie courante. Les conditions de vie que les salaires misérables imposent sont indignes du prétendu développement capitaliste dont la bourgeoisie argentine et ses différents journaux se vantent.

Pendant que le prolétariat s’entasse dans les vieilles maisons de l’ancienne oligarchie coloniale, des familles entières occupant des pièces sans ventilation ni eau courante, la bourgeoisie construit des palais qui deviendront bâtiments publics pour les besoins du gouvernement ou logements privés.

Une société brutale se constitue alors dans laquelle les riches vivent avec aisance, les quelques ouvriers les plus chanceux peuvent atteindre un niveau de vie relativement convenable, et la grande majorité des travailleurs vit une existence misérable, sordide et brève. Les quelques améliorations que les exploités peuvent obtenir, ils ne les devront qu’à eux-mêmes. Grâce à l’expérience militante européenne de nombre d’entre eux, des sociétés de secours mutuel, à caractère ethnique ou corporatif, se créent, ainsi que des sociétés de résistance. Dans la décennie de 1890, des tentatives pour constituer une centrale syndicale échouent en raison des disputes politiques entre les deux tendances idéologiques à l’œuvre au sein du prolétariat à cette époque : l’anarchisme et le socialisme. Les première tentatives syndicales socialistes sont influencées par la social-démocratie allemande ou le guesdisme français, c’est à dire, la construction d’organisations ouvrières sous la tutelle politique du Parti socialiste. Cette stratégie est inacceptable aussi bien pour les anarchistes que pour de nombreuses sociétés de résistance sans coloration politique et c’est pour cela que ces organisations n’ont jamais prospéré. C’est seulement en 1901que la Fédération ouvrière argentine est constituée, grâce aux négociations entre anarchistes et socialistes. Et bien que ces derniers quittent la centrale l’année suivante pour former un Comité de propagande corporatiste, les deux groupes atteindront une croissance suffisante pour mener des existences séparées.


La grande grève prolétarienne

En septembre 1902, la société de résistance ouvrière du port de la capitale fédérale considère qu’il est temps d’imposer aux patrons un cahier de revendications considérées comme prioritaires par ses membres, notamment concernant le poids maximal des marchandises.

Le travail de chargement est une activité saisonnière, qui occupe seulement quatre mois de l’année pendant l’embarquement de la récolte. Pour débuter leur mouvement, les ouvriers choisissent donc cette date où le besoin de main-d’œuvre est le plus fort, mettant ainsi dans une position délicate le patronat qui a des engagements à tenir en termes de délais. Face à la menace, les patrons du port forment un front commun pour s’opposer à la mobilisation des ouvriers. Le refus du patronat entraîne l’adhésion au mouvement des dockers des autres ports de l’intérieur du pays : Zárate, Baradero, San Nicolas, Rosario, Campana et Villa Constitucion. Face à la discipline et l’organisation dont font preuve les ouvriers, le front patronal cède en proposant une augmentation du salaire journalier et en demandant un délai pour leur permettre d’adapter le conditionnement des marchandises au poids exigé par les ouvriers. Pendant ce temps, les ouvriers devaient continuer à charger les colis existants auparavant. La direction syndicale, socialiste, soutient lors de l’assemblée l’acceptation de cette proposition qui est cependant refusée à l’unanimité par les grévistes. La grève se poursuit donc jusqu’à ce que, le 8 novembre, ce délai soit réduit à seulement quatre jours.

Mais l’accord est rompu à la suite des actions répressives survenues dans deux localités de la province de Buenos Aires, Zárate et Campana, où les ouvriers continuent la grève pour leurs propres revendications ce à quoi les autorités répondent en fermant les locaux syndicaux, en suspendant le droit de réunion et en mobilisant des soldats pour surveiller les entrepôts frigorifiques de River Plate et protéger les briseurs de grèves. Cette escalade de la répression entraîne une solidarité des dockers d’autres villes qui reprennent la grève le lundi 17 novembre.

Devant l’ampleur de la grève et le désordre immense engendré dans tout l’appareil productif du pays, le gouvernement, qui observe alors le mouvement avec attention, conclut que celui-ci est le fait d’agitateurs étrangers et que la manière la plus efficace de le combattre consiste à attaquer ces agitateurs. Les dirigeants politiques argentins se refusent à croire que les problèmes européens puissent atteindre leurs latitudes. Ils suivent en cela l’analyse du chef de la Police de la capitale fédérale qui en 1895 considérait que « dans aucune [grève] la participation de l’élément ouvrier national ne s’est fait sentir. Les grévistes sont dans leur totalité des travailleurs étrangers, imprégnés de l’esprit communiste importé d’Europe ». L’État décide donc de faire face à l’agitation par la mise en application immédiate de la loi de résidence, qui donne au pouvoir exécutif la possibilité d’expatrier « tout étranger dont la conduite compromet la sécurité nationale ou trouble l’ordre public ». Puis le gouvernement exige de la police l’extradition d’une liste de dirigeants politiques et syndicaux. Ces extraditions se mettent en place de façon expéditive et sans le moindre ménagement humanitaire.

L’application de cette loi n’est pas suffisante pour atteindre le mouvement, et les rumeurs d’une grève générale deviennent réalité lorsque la FOA, une fois légalisée, lance le mot d’ordre. Devant l’impossibilité de briser la grève, quelques jours plus tard, le 24 novembre, le gouvernement retente le pari de la répression en déclarant l’état de siège, en faisant entrer l’armée dans la ville, en arrêtant des centaines d’ouvriers et en fermant les locaux syndicaux. Sans affrontements importants comme ceux qui auront lieu pendant la Semaine rouge de 1909, pendant la Répression du centenaire en 1910 ou durant la Semaine tragique de 1919, la grève générale de 1902 est vaincue peu de jours plus tard, le 26 novembre 1902.


Un mouvement riche d’enseignement

Si la grève générale de 1902 a été un cuisant échec pour le prolétariat argentin, ses enseignements furent multiples. D’un côté, il devint évident que l’État argentin ne pouvait être neutre dans les conflits entre le capital et le travail, comme le prétendait la loi. D’un autre côté, elle a montré aux ouvriers qu’en s’organisant ils avaient le pouvoir d’obliger les patrons à discuter les conditions de leur exploitation, et celui de combattre le système social.

D’un autre côté, elle a également permis aux fractions les plus éclairées de la classe dominante de comprendre que le « problème ouvrier » n’était pas le fait d’une minorité d’agitateurs étrangers, mais qu’il était une réalité inexorable du système capitaliste. Ainsi à partir de cette période, vont se succéder des initiatives qui aboutissent à des réformes ponctuelles du système dans le seul but de domestiquer la classe ouvrière. Parmi ces initiatives, le projet de Code du travail en 1904 fut un premier essai maladroit, suivi de la création du Département national du travail en 1907, et de la promulgation de lois protégeant le travail des femmes et des enfants et le repos dominical. À cela s’ajoute l’ouverture politique par le biais de la loi électorale impulsée par le président Saénz Peña en 1912, loi qui permet à l’UCR d’accéder aux hautes sphères du gouvernement et augmente la représentation électorale d’une partie du prolétariat argentin qui a fait le choix du réformisme au sein du Parti socialiste. Les anarchistes, dans leur majorité, maintiennent une ferme opposition aux réformes « sociales » impulsées par l’État, ce qui a affecté de manière conséquente son audience dans le prolétariat qui ne voyait pas d’un bon œil le rejet total de ces réformes qui amélioraient pourtant son quotidien et ses conditions de vie.


Martín Manuli (Centre d’études libertaires rouge et noire, Argentine)
Traduction et mise en forme
Guillermo (AL Angers) et
C.M (Amie d’AL 49)
http://www.alternativelibertaire.org/sp ... rticle5051
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Socialisme et Liberté

Messagede luco » 30 Déc 2012, 19:47

Pour ceux qui s'intéressent à l'initiative en exil en Amérique Latine de Socialisme et Liberté, lors de la deuxième guerre mondiale et qui a regroupé et fait dialogué des pivertistes (gauche de la SFIO où Daniel Guérin a milité un temps), des anarcho-syndicalistes de la CNT, des ex du POUM, des communistes libertaires, des proches de Carlo Rosseli (l'un des premier "révisionniste marxiste" qui a forgé le concept de socialisme libéral - rien à voir avec le social libéralisme bien sûr) qui fonderont le Partito d'Azione.

http://revueagone.revues.org/943#tocto1n1
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Re: Socialisme et Liberté

Messagede Pti'Mat » 30 Déc 2012, 20:45

Intéréssant :)
"Il n'y a pas un domaine de l'activité humaine où la classe ouvrière ne se suffise pas"
Le pouvoir au syndicat, le contrôle aux travailleurs-euses !

http://www.syndicaliste.fr/
http://redskins-limoges.over-blog.org/
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Re: L'anarchisme en Amérique du Sud

Messagede bipbip » 17 Mai 2016, 12:30

Jeudi 19 mai à Bagnolet (93)

Projection du documentaire "Acratas - Les anarchistes du Rio de la Plata" de Virginia Martinez (2000, 1h12, VOSTFR)

à 19h30, Le Rémouleur, 106 Rue Victor Hugo, Bagnolet (93)

Ce documentaire indépendant s'attache aux parcours agités de quelques expropriateurs anarchistes dans la région du Rio de la Plata (en Uruguay et en Argentine) dans les années 1920 et 1930. Il suit plus particulièrement l'histoire du compagnon Miguel Arcangel Roscigna, qui fut réputé pour sa précision et sa lucidité dans la préparation d'expropriations, mais aussi d'attaques et d'évasions.
L'histoire de l'anarchisme expropriateur s'entremêle avec celle de l'émigration de nombreux anarchistes espagnols, allemands, italiens et russes vers le Rio de la Plata, et se situe dans une époque d'importantes agitations sociales et ouvrières.
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Re: L'anarchisme en Amérique du Sud

Messagede Pïérô » 13 Mai 2017, 16:12

Brésil : grève générale à São Paulo (1917) et insurrection à Rio de Janeiro (1918)

En 1917 eut lieu une vague de grèves qui avaient commencé à São Paulo dans deux usines textiles Rodolfo Crespi et qui, avec le soutien des fonctionnaires, se propagea rapidement dans toute la ville, et ensuite dans presque tout le pays. Bientôt elle s’étendit à Rio de Janeiro et dans d’autres États, en particulier le Minas Gerais. Elle était dirigée par des éléments anarchistes, parmi lesquels un certain nombre d’immigrants italiens. Les syndicats par branches d’activité et par métiers, les syndicats ouvriers, les fédérations et la Confédération des travailleurs brésiliens ont été fortement influencés par les anarchistes.

Doc : http://www.monde-nouveau.net/IMG/odt/br ... _mn_-2.odt

http://www.monde-nouveau.net/spip.php?article636
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Re: L'anarchisme en Amérique du Sud

Messagede bipbip » 10 Juin 2017, 17:17

AMÉRIQUE(S) ANARCHISTE(S)
COLLECTIF

Image

L’essor des mouvements anarchistes dans les Amériques des années 1860-1930 a donné naissance à un abondant matériel de propagande destiné à sensibiliser, éduquer et émanciper des masses travailleuses souvent illettrées ou issues d’une immigration récente. Presse, écoles, littérature et arts plastiques : tout fut mis en œuvre pour éveiller les consciences de populations hétérogènes, tant d’un point de vue économique et social, que linguistique et culturel. Aujourd’hui, alors que l’anarchisme semble renaître de ses cendres, les nouvelles technologies ont élargi l’éventail des medias utilisés par les organisations et militants libertaires.

Cet ouvrage présente et analyse l’œuvre journalistique, didactique et artistique de différents mouvements anarchistes américains, passés ou actuels, depuis les États-Unis jusqu’au Chili en passant par le Mexique, la Colombie et le Pérou, sans oublier deux des foyers les plus importants de l’anarchisme américain : l’Argentine et le Brésil. Il s’interroge par ailleurs sur les stratégies mises en place pour la diffusion de publications souvent interdites, sur leur réception et leur impact, ainsi que sur les interactions non seulement entre nations ou organisations, mais également entre création artistique et pensée libertaire.

Ouvrage coordonné par Paola Domingo, Alba Lara-Alengrin, Karim Benmiloud.

Contributions de Pierre-Luc Abramson, Laurent Aubague, Alice Béja, Adeline Chainais, Claude Chastagner, Fortino Corral Rodríguez, Ronald Creagh, Joël Delhom, David Doillon, Paola Domingo, Isabelle Felici, Hélène Finet, Alba Lara-Alengrin, Rodrigo Rosa da Silva, Benoît Santini, Sergio Segura, Steven K. Smith, Isabelle Tauzin.

En coédition avec Noir et Rouge

20,00€

http://www.nada-editions.fr/?product=am ... narchistes
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Re: L'anarchisme en Amérique du Sud

Messagede bipbip » 14 Juil 2017, 18:05

LA FORA :
Organisation ouvrière anarchiste

PDF à) télécharger : https://lookaside.fbsbx.com/file/fora%2 ... qU3foN29OY
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Re: L'anarchisme en Amérique du Sud

Messagede bipbip » 27 Aoû 2017, 18:02

Le MOUVEMENT ANARCHISTE EN AMÉRIQUE LATINE

L’anarchisme a une longue histoire en Amérique latine, il est riche en luttes pacifiques et violentes, dans des manifestations d’héroïsme individuel et collectif, dans des efforts pour s’organiser, en propagande orale, écrite et pratique, en oeuvres littéraires, en expérimentations théâtrales, pédagogiques, coopératives et communautaires. Cette histoire n’a jamais été écrite dans sa totalité, bien qu’il existe quelques bonnes études partielles. Ceux qui écrivent l’histoire sociale, politique, culturelle, littéraire, philosophique du sous-continent ont l’habitude de minimiser l’importance du mouvement anarchiste. Il y a en eux autant d’ignorance que de mauvaise foi.

Quelques historiens méconnaissent les faits ou considèrent l’anarchisme comme une idéologie marginale absolument minoritaire et méprisable. D’autres, au contraire, savent ce que l’anarchisme signifie dans l’histoire des idées socialistes, ceux-là comprennent bien son attitude face au marxisme, mais précisément pour cela, ils s’efforcent de l’oublier ou de le dévaloriser comme fruit d’une immaturité révolutionnaire, d’une utopie abstraite, d’une révolte artisanale et petite-bourgeoise.

Comme toute pensée qui a son origine en Europe, l’idéologie anarchiste a été pour l’Amérique latine un produit importé. Mais, les idées ne sont pas de simples produits, mais plutôt des organismes et, comme tels, elles doivent s’adapter au nouveau milieu après l’avoir transformé dans une grande ou une moindre mesure. Dire que l’anarchisme a été introduit en ces contrées par des immigrants européens, c’est révéler une évidence. Interpréter ce fait comme la marque d’une “moins value”, c’est faire preuve de stupidité. L’idée même de “patrie” et l’idéologie nationaliste nous sont venues d’Europe.

Mais l’anarchisme n’a pas seulement été l’idéologie des masses ouvrières et paysannes paupérisées qui, arrivées sur le nouveau continent ont vu leur espérance d’une vie meilleure compromise. Elles virent changer l’oppression exercée par les anciennes monarchies par les non moins pesantes nouvelles oligarchies républicaines. Ce fut très rapidement la façon de voir le monde et la société qu’ont également adopté les masses autonomes et même les masses indigènes, depuis le Mexique jusqu’en Patagonie. Il a rarement été mis en évidence que la doctrine anarchiste du collectivisme autogéré, appliquée à la question agraire, coïncide de fait avec l’ancien mode d’organisation et de vie des indigènes du Mexique et du Pérou, antérieur non seulement à l’impérialisme espagnol mais aussi à celui des Aztèques et des Incas. Quand les anarchistes furent en contact avec les indigènes, ils n’eurent pas besoin de leur inculquer d’idéologie exogène, mais seulement de leur refaire prendre conscience des organisations paysannes primitives : le “calpulli”, la maison communautaire des Indiens du sud du rio Bravo et le “ayllu”, la communauté de base dans la région andine.

Par ailleurs, dans la population créole s’étaient enracinés une tendance à la liberté et une rupture vis-à-vis de toutes les formes de structures étatiques, c’était un terrain fertile pour l’idéologie libertaire. Il n’est quasiment jamais mentionné l’existence en Argentine et en Uruguay d’un “gauchaje” anarchiste (les communautés de gardiens de troupeau) qui avait son expression littéraire dans les “payadores”, les troubadours libertaires. Mais même en faisant abstraction de ces phénomènes, qui seront considérés sans doute peu significatifs par les historiens académiques et marxistes, on peut dire sans nulle doute que l’anarchisme a créé des liens entre les ouvriers autonomes beaucoup plus profonds que le marxisme.

Même si depuis un point de vue théorique, le mouvement latino-américain n’a pas contribué par des apports fondamentaux à la pensée anarchiste, on peut dire que du point de vue de l’organisation et de la praxis, il a produit des formes d’organisation méconnues en Europe. Ainsi la Fédération Ouvrière Régionale Argentine (FORA) a été une centrale syndicale qui, ayant été majoritaire (jusqu’à se constituer, de fait, à certains moments, en centrale unique) n’a jamais fait de concessions à la bureaucratie syndicale, en même temps qu’elle adoptait une organisation aussi différente de la CNT et des autres centrales anarcho-syndicalistes européennes que de la IWW nord-américaine. Un autre exemple typiquement latino-américain est celui du Parti libéral mexicain, lequel peu d’années après sa fondation a adopté une idéologie qui, sans aucun doute, était anarchiste (surtout grâce au travail du militant libertaire Ricardo Flores Magón) et qui, cependant, a conservé son nom et continué son existence comme parti politique, ce qui lui a valu de dures critiques de quelques orthodoxes européens comme Jean Grave.

De toutes façons, si on écarte ce cas singulier, on peut dire qu’en Amérique latine, l’anarchisme a quasiment toujours été un anarcho-syndicalisme essentiellement lié à des organisations ouvrières et paysannes. Il y a eu, sans doutes, quelques anarcho-syndicalistes en Argentine, en Uruguay ou au Panama, et aussi quelques anarcho-communistes ennemis de l’organisation syndicale à Buenos Aires, durant les décennies 1880 et 1890, mais l’immense majorité des anarchistes latino-américains furent partisans d’un syndicalisme révolutionnaire et anti-politique, mais non a-politique, comme ont l’habitude de le dire certains…

D’un autre côté, l’anarchisme a aussi présenté des visages différents suivant les pays d’Amérique Latine. En Argentine, il a été, avec la FORA, plus radical, au point d’être considéré comme extrémiste par la CNT espagnole. En Uruguay, il a été plus pacifique, comme le signalait Nettlau, peut être parce que moins persécuté (sauf durant la dernière dictature). Au Mexique, il a eu une influence dans le gouvernement par la participation du magonisme (l’idéologie du Parti libéral mexicain inspirée de Flores Magón) à la révolution contre Porfirio Díaz. Au Brésil, au contraire, l’anarchisme a toujours été présent à l’écart de toute instance étatique, et la république militaro-oligarchique ne l’a jamais pris en compte sauf pour persécuter ses militants, les pousser à l’exil ou les assassiner. Le phénomène typique de certains pays latino-américains, entre 1918 et 1923, fut l’anarcho-bolchevisme. En Argentine, en Uruguay, au Brésil et surtout au Mexique, quand s’est produite la révolution en Russie, beaucoup d’anarchistes se sont déclarés partisans de Lénine et ont annoncé leur soutien inconditionnel au gouvernement soviétique, mais n’ont pas cessé pour autant de se considérer anarchistes. Ce courant a disparu avec la mort de Lénine, mais ceux qui ont décidé de suivre Staline n’osaient sans doute plus s’appeler “anarchiste”.

Dans tous les pays, l’anarchisme a produit, en plus d’une vaste propagande journalistique et d’une copieuse bibliographie idéologique, beaucoup de poètes et d’écrivains qui, fréquemment, furent des figures de première ligne dans les littératures nationales respectives. Cependant, suivant les pays, leur nombre différait. En Argentine et en Uruguay, on peut dire que la majorité des écrivains qui ont publié entre 1890 et 1920 ont été, à certain moment et dans une certaine mesure, anarchistes. Au Brésil et au Chili, il y a eu aussi durant cette période des écrivains acrates, mais pas autant que sur les bords du Rio de La Plata. En Colombie, au Vénézuela, à Porto Rico, Cuba aussi, si bien qu’on peut parler d’une littérature anarchiste, de l’influence de l’idéologie libertaire sur les écrivains et les poètes. Il est important de noter cependant que même dans ces pays où littérature et anarchisme furent quasiment synonymes, les intellectuels anarchistes n’ont jamais joué le rôle d’élite ou d’avant-garde révolutionnaire et n’avaient rien à voir avec l’université ou avec la culture officielle. En cela, l’anarchisme se différenciaient profondément du marxisme.

La décadence du mouvement anarchiste latino-américain (qui ne signifie cependant pas sa totale disparition) peut s’attribuer à trois causes :

1) Une série de coups d’État, plus ou moins fascistes, qui se sont produit autour de 1930 (les dictatures d’Uriburu en Argentine, Vargas au Brésil, Terra en Uruguay…) ; tous caractérisés par une répression générale contre le mouvement ouvrier, les groupes de gauche et spécialement les anarchistes. Dans certains cas (Argentine), ils sont parvenu à désarticuler entièrement la structure organisationnelle et de propagande des fédérations ouvrières anarcho-syndicalistes.

2) La fondation des partis communistes bolcheviques, le soutien de l’Union Soviétique et des partis communistes européens leur ont conférés une force dont les organisations anarchistes manquaient car elles n’avaient pour autres ressources matérielles que les cotisations de leurs propres militants. Des anarchistes sont aussi passés au parti communiste, à échelle différente suivant le pays, plus au Brésil qu’en Argentine.

3) L’apparition de courants nationalistes-populistes plus ou moins liés avec les forces armées, y compris parfois, avec les promoteurs des coups d’Etat fascistoïdes.

La situation particulière de dépendance dans laquelle se trouvent les pays latino-américains face à l’impérialisme européen et, surtout, nord-américain, déplace alors la lutte de classes vers les luttes de ”libération nationale”. Les travailleurs voient l’exploitation dont ils sont l’objet comme une imposition de puissances étrangères. La bourgeoisie nationale et étrangère, liée à certains secteurs de l’armée et de l’église catholique, les ont convaincu que l’ennemi n’est plus le Capital et l’État mais seulement le Capital et les État étrangers.

Cette conviction habilement induite est, en réalité, la cause principale de la décadence de l’anarchisme. Tout le reste, y compris les difficultés intrinsèques qui affectent une organisation anarchiste dans le monde actuel, comme la nécessité de faire fonctionner des syndicats sans bureaucratie réelle ou apparente et la difficulté de mettre en pratique des propositions concrètes est secondaire.

Les années 1970 et 1980 furent une période de guerre de classe intense qui a vu des régimes militaires brutaux prendrent le pouvoir dans virtuellement tous les pays du continent. Leur but était d’anéantir la menace de révolution venant de partis marxistes de masse et de nombreux mouvements de guérilla. Le soutien enthousiaste du gouvernement américain, qui a fourni des armes, de l’entraînement, des renseignements et une aide financière, fut crucial pour permettre à ces régimes de prendre le pouvoir et se maintenir contre la volonté populaire. De nombreux anarchistes ont payé de leur vie pour le combat qu’ils menèrent contre les dictatures et d’autres furent incarcérés durant de longues années.

Dans les années 1980, les régimes militaires furent forcés de quitter le pouvoir un par un suite à des mobilisations populaires et à des résultats économiques désastreux. Cela a permis à l’anarchisme, qui avait été une force extrêmement puissante en Amérique latine au début du XXe siècle, de refaire surface comme mouvement vivant. Ailleurs, quoi que des groupes anarchistes aient fait surface, il s’agissait principalement de groupes d’affinités, de groupes d’ami-e-s, la plupart venant du mouvement punk. Dans les dernières années, plusieurs anarchistes ont commencé à se regrouper pour former de vraies organisations. Des militant-e-s de groupes marxistes qui en sont venus à critiquer les politiques discréditées des guérillas et de l’avant-garde forment également une partie importante de ces nouveaux mouvements.

Ces nouveaux groupes anarchistes partagent une conception commune de la nécessité d’avoir des organisations capables d’actions cohérentes et disciplinées sur la base d’une théorie partagée collectivement. La majeure partie de l’activité de ces groupes a été de se confronter l’héritage des régimes militaires. Des lois d’amnistie ont été passées, elles pardonnent essentiellement les atrocités commises sous les régimes militaires. Le gros des forces de police et de l’armée n’a pas été réorganisé et leur culture de la brutalité et de l’impunité reste très développée. En Argentine, les anarchistes ont été actifs dans les mouvements contre la brutalité policière, et ont soutenus les Mères de la place de Mai, les mères, les filles et les fils de ceux et celles qui ont “disparus” pendant le régime militaire. Les anarchistes chiliens ont été impliqués dans le mouvement populaire pour punir Pinochet. Les anarchistes boliviens ont bravé la répression pour travailler contre le gouvernement de Banzer, qui a été élu président en 1997, après avoir dirigé une dictature brutale de 1971 à 1978.

Un autre héritage des régimes militaires existe sur le front économique. Les gouvernements militaires et les civils qui leurs ont succédé, obéissent inconditionnellement aux diktats du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale basés aux États-Unis. Ils ont fait déferlé un ouragan néolibéral sur tout le continent, des millions de travailleurs et de travailleuses ont été licenciés, se sont vu refuser des services essentiels comme un logement, des soins de santé et l’accès à l’éducation et se sont fait repousser aux limites de la pauvreté.

Antonio Soto



Déclaration commune des rencontres anarchistes

Forum social alter­na­tif de Caracas de 2006

Nous vou­lons insis­ter sur le fait que des compagnons de dif­fé­rents pays par­vien­nent à tra­vailler ensem­ble. Par exem­ple, voici une décla­ra­tion qui fait suite au Forum social alternatif de Caracas en jan­vier 2006 :
Nous, anar­chis­tes réu­nis à Caracas à l’occa­sion du Forum social alternatif du 23 au 29 jan­vier 2006 – en pro­ve­nance d’Allemagne, d’Angleterre, d’Argentine, de Bolivie, du Brésil, du Canada, de Colombie, de Cuba, d’Équateur, d’Espagne, des États-Unis, de France, du Mexique, du Chili, d’Italie, de Russie, d’Uruguay et du Vénézuela – consi­dé­rons impor­tant de ren­dre public une posi­tion spé­ci­fi­que­ment anar­chiste qui rende compte de notre expé­rience et de nos échanges. Dans cet esprit, nous décla­rons que :

1. En accord avec nos bases idéo­lo­gi­ques cons­ti­tu­ti­ves que nous ne pou­vons que confir­mer notre plus pro­fond rejet de toute forme de domi­na­tion et d’oppres­sion. Par consé­quent, nous condam­nons une fois de plus, et pour éviter tout type de dou­tes ou de malen­ten­dus, le régime capi­ta­liste et l’orga­ni­sa­tion étatique de la société, ainsi que le mili­ta­risme, l’impé­ria­lisme, le patriar­cat, le racisme, les dif­fé­ren­tes for­mes d’empri­son­ne­ment, la dégra­da­tion de l’envi­ron­ne­ment, la domi­na­tion de cultu­res pré­ten­dues supé­rieu­res et tout ce qui sup­pose qu’un être humain puisse être au-des­sus d’unE autre.

2. Au contraire, aman­ts de la liberté jusqu’à la luxure, nous ne nous las­se­rons pas de par­ta­ger notre ins­pi­ra­tion pour des valeurs liber­tai­res, égalitaires et soli­dai­res qui per­met­tent la cons­truc­tion d’une société véri­ta­ble­ment socia­liste ; une société orga­ni­sée sur des bases auto­ges­tio­nai­res, fédé­ra­lis­tes, de démo­cra­tie directe et bien au-delà des fron­tiè­res étatiques arti­fi­ciel­les.

3. Également, au-delà du rosaire habi­tuel de bon­nes inten­tions et de décla­ra­tions socia­lis­tes, nous consi­dé­rons impor­tant de pré­ci­ser à nou­veau qu’une société véri­ta­ble­ment liber­taire peut seu­le­ment résul­ter de la déci­sion conciente de sa base. Aucun exem­ple his­to­ri­que ne mon­tre que l’espoir d’une telle société puisse venir d’un his­to­ris­cisme obs­cur, d’un pro­ces­sus élaboré dans des sphè­res loin­tai­nes ou par des mes­sies-cau­dillos. Avant tout, ce ne sont que des illu­sions blo­quant toute émancipation réelle qu’il faut conti­nuer à dévoi­ler et à cri­ti­quer.

4. Cette affir­ma­tion qui paraît par­ti­cu­liè­re­ment d’actua­lité est néces­saire, dans la mesure où sem­ble s’ouvrir en Amérique Latine un nou­veau cycle his­to­ri­que qui conduit les peu­ples à inves­tir leurs angois­ses et leurs espoirs dans la sociale-démo­cra­tie ou le popu­lisme. Ils sont appe­lés pour admi­nis­trer la crise du sys­tème de domi­na­tion capi­ta­liste mais en per­pé­tuent seu­le­ment une expres­sion maquillée et édulcorée. Par consé­quent, nous réaf­fir­mons, pré­sen­te­ment confor­tés par une riche expé­rience his­to­ri­que, qu’il n’y a pas de che­mins étatiques ou avant-gar­dis­tes vers une société socia­liste liber­taire. Le pro­jet liber­taire sera cré­di­ble s’il s’appuie sur les lut­tes des mou­ve­ments sociaux de base et sur une auto­no­mie intran­si­geante.

5. Nous consi­dé­rons aussi que la liberté n’est pas seu­le­ment un objec­tif mais un che­min et une pra­ti­que. Par consé­quent, nous ne pou­vons faire moins que défen­dre les liber­tés conqui­ses et à conqué­rir dans notre lon­gue mar­che, en condam­nant de maniere consé­quente tous les gou­ver­ne­ments y com­pris ceux qui se reven­di­quent comme révo­lu­tion­nai­res sur le conti­nent latino-améri­cain et sur toute autre par­tie du monde. Que cela soit clair, nous condam­nons tout gou­ver­ne­ment qui trouve son ins­pi­ra­tion dans une liberté tron­quée ou repous­sée à un terme loin­tain. Et peu nous impor­tent leurs hau­tes consi­dé­ra­tions sor­ties d’une ima­gi­na­tion déli­rante.

6. Finalement, appar­te­nants à dif­fé­rents cou­rants de la pen­sée et de la pra­ti­que anar­chiste et en ayant démon­tré dans les faits qu’il est pos­si­ble d’établir un cli­mat de fra­ter­nité et de res­pect entre nous au-delà de nos dif­fé­ren­ces, nous affir­mons qu’il est pos­si­ble et nécess­aire pour notre mou­ve­ment de cons­truire tous les réseaux soli­dai­res pos­si­bles. Ceci est et sera notre enga­ge­ment et notre tâche immé­diate.

Les anarchistes ont été aux premières lignes de la résistance à cette attaque brutale. En Uruguay, la FAU a participé à des occupations massives de terres par les sans-abris, des occupations d’usines pour empêcher leur fermeture, ainsi que d’autres campagnes d’actions directes. L’OSL argentine a fait de l’alphabétisation et enseigné l’apprentissage des tactiques de l’action directe et de l’auto-organisation parmi des travailleurs et des travailleuses marginalisés et désespés dans les banlieues les plus pauvres de Buenos Aires. Les anarchistes ont également été actifs dans les syndicats mais, à cause des fermetures massives, le mouvement syndical a été grandement affaibli. Néanmoins, au Chili, une influence anarchiste est forte et grandissante dans un certains nombre de syndicats et dans le mouvement étudiant comme on a pu le voir lors des luttes étudiants.

D’autres zones d’activité anarchiste incluent la lutte pour les droits des peuples autochtones. Au Chili, les anarchistes ont joué un grand rôle dans la campagne militante du peuple Mapuche pour ses droits. En Bolivie, les anarchistes ont soutenus l’insurrection des peuples indigènes et des paysan-ne-s qui a ébranlé l’État en avril 2000.

Les anarchistes sont une fois de plus en marche, leur voix est entendue dans des mouvements sociaux de masses après plusieurs années de silence et leur message d’auto-organisation contre le capitalisme est écouté par un nombre toujours plus grandissant de travailleurs et de travailleuses.

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