Budapest 1956, Allemagne de l’Est 1953, Prague 68

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Messagede bipbip » 05 Nov 2016, 13:43

L’insurrection hongroise de 1956

1956 : A Budapest, classe ouvrière contre socialisme autoritaire

L’insurrection hongroise de 1956 a une mémoire controversée. Les tenants d’un antitotalitarisme libéral en font la preuve que le peuple hongrois adhérait sans réserve au modèle capitaliste. Les nationalistes hongrois le transforment en insurrection patriotique. On peut aussi voir cet événement pour ce qu’il était : une révolte massive de la classe ouvrière contre le socialisme autoritaire, qui ressuscita la démocratie directe.

Le contexte de l’insurrection était triple. D’une part, suite à une période pluraliste entre 1945 et 1948, le Parti communiste stalinien, avec à sa tête Mátyás Rákosi, avait mis au pas la vie politique hongroise avec une brutalité particulièrement féroce. D’autre part, le XXe congrès du PCUS en février-mars 1956, dont les « révélations » sur les crimes de Staline avaient eu de timides échos en Hongrie, avaient suscités les espoirs des communistes partisans d’une certaine libéralisation, comme Imre Nagy ainsi que de l’intelligentsia. Enfin, l’été 1956 vit une flambée émeutière en Pologne contre l’ingérence soviétique et les staliniens au pouvoir.

Étapes du soulèvement

Le soulèvement hongrois commença d’ailleurs, dans les milieux étudiants, autour de la solidarité avec la Pologne, comme dans les milieux de l’intelligentsia communiste « libérale ». Des réunions eurent lieu dans les universités à partir du 20 octobre, qui formulaient des revendications limitées, sur le modèle polonais : révocation de la clique de Mátyás Rákosi, formation d’un gouvernement sous la direction d’Imre Nagy, évacuation des troupes soviétiques, mais aussi des revendications sociales (augmentation des salaires, droit de grève). En parallèle, l’Union des écrivains annonçait l’organisation le 23 octobre d’une cérémonie à Budapest en hommage à la Pologne.

Débuts timides, donc, demandant essentiellement des réformes du régime en vigueur. Mais la manifestation, autorisée après des volte-face du gouvernement, attira la foule, bien au-delà des cercles initiaux : vers 18 heures, près de 300.000 personnes se pressaient devant le Parlement, réclamant le retour d’Imre Nagy. Simultanément, des attroupements se formaient en différents endroits de la ville, donnant à la mobilisation la forme d’une insurrection : l’immense statue de Staline fut mise à bas ; la Maison de la radio fut investie, devenant le lieu des premiers affrontements avec l’AVH, la police politique, et des premiers morts de l’insurrection.

En parallèle, le gouvernement prit deux décisions, l’une destinée à apaiser les manifestants et manifestantes et l’autre à reprendre la main : la désignation d’Imre Nagy au poste de président du Conseil, et l’appel à l’aide des troupes soviétiques, accompagné de la proclamation du couvre-feu et de la loi martiale.

Dès lors, l’insurrection mobilisa de nouveaux groupes, révélant les contradictions de classe de la société hongroise. Les ouvriers et ouvrières d’abord : dès la matinée du 24, la grève se généralise dans les usines de la capitale (Csepel, Ujpest) et de province (Györ, Miskolc), qui commencent à s’organiser, sous diverses formes, en conseils, nous y reviendrons.

L’armée, ensuite : dès le 25, la plus grande caserne de la capitale, Kiliàn, commandée par le colonel Pàl Maléter, passe dans le camp des insurgé.es, bientôt suivie par la quasi-totalité des forces militaires du pays. Face à l’extension de l’insurrection, le vieux communiste Imre Nagy prit, dans les jours suivants, plusieurs mesures importantes : introduction de ministres des partis paysans d’après-guerre dans le gouvernement (26 octobre), ouverture de négociations sur le retrait des troupes soviétiques de Hongrie (le 27), mais aussi abolition du système de parti unique (le 30).

En parallèle, il promettait la légalisation et l’intégration à l’appareil ­d’État des différents acquis de l’insurrection : conseils ouvriers, comités municipaux, forces armées insurgées. Enfin, le 1er novembre, Nagy proclama la neutralité de la Hongrie, c’est-à-dire la sortie de la Hongrie du pacte de Varsovie. À ce moment, la grève s’arrêta dans les usines hongroises, sur demande expresse du gouvernement, relayée par les dirigeants des conseils ouvriers.

La répression et les résistances

C’en était trop pour les dirigeants russes : dès le 1er novembre commença la deuxième intervention soviétique, avec 2.500 chars, 1.000 véhicules divers et 75.000 soldats soviétique. Le 3 novembre, les chars entrèrent dans Budapest, en suivant un itinéraire permettant d’isoler le centre de la ville des quartiers ouvriers, dont l’île de Csepel. Ils ouvrirent le feu vers 4h30 du matin, alors que les insurgé-e-s dressaient des barricades en divers endroits, et vers 8 heures du matin, l’armée soviétique avait pris possession de la Maison de la radio.

Dès lors, pendant quatre jours, les troupes soviétiques parcoururent les artères de la capitale, ouvrant le feu au hasard sur les maisons pour démoraliser les insurgé-e-s – aujourd’hui encore, on en voit les traces étonnamment nombreuses dans la ville. Ce furent les quartiers ouvriers qui, là encore, opposèrent la résistance la plus importante et la plus longue : les quartiers de Ujpest, Pest-Szent-Erzsébet, Soroksàr, Csepel avaient été armés les jours précédents et ont opposé une résistance opiniâtre jusqu’au 11 novembre. En province aussi, c’est dans les villes industrielles qui ont opposé la résistance la plus forte : à Pécs par exemple, le conseil révolutionnaire, pour éviter la destruction de la ville, décida d’organiser les combats dans les montagnes alentours : près de 5.000 ouvriers et ouvrières, ainsi que des étudiants et étudiantes, se joignirent aux insurgés dans les montagnes de Mecsek, et ont résisté près de trois semaines, infligeant des pertes aux soldats russes, avant de se replier en Yougoslavie.

En tout, les combats firent près de 3.000 morts, 13.000 blessés, et ont provoqué l’émigration de 200.000 personnes. Quant à Imre Nagy, il fut arrêté le 22 novembre et déporté en Roumanie : il finira exécuté le 16 juin, après un simulacre de procès où il fut accusé d’avoir fomenté une conspiration, avec l’aide des impérialistes étrangers, contre la République populaire de Hongrie. Plus d’un millier de personnes furent exécutées après la fin de l’insurrection.

Les analyses sur la signification profonde du mouvement divergent. Ce qui ne fait pas de doute, mis à part peut-être l’impulsion initiale autour des étudiants et des écrivains, c’est son caractère ouvrier. Précisons que la Hongrie, pays très rural jusqu’en 1945, a subi à partir de 1949 le plan quinquennal le plus ambitieux de tous les pays satellites de l’URSS en termes d’industrialisation.

En 1956, une classe ouvrière jeune, concentrée dans les énormes banlieues ouvrières comme Csepel, ou dans les villes nouvelles de provinces comme Sztalinvàros (qui est passée de quelques milliers à près de 30.000 habitants dans l’intervalle), s’est formée. Ainsi, le 23 octobre, la foule rassemblée devant le Parlement, et qui assaillit la Maison de la radio, était largement composée d’ouvriers et ouvrières des faubourgs de Budapest. Entre le 23 octobre et le 1er novembre, la grève ouvrière menée dans la capitale mais aussi la province, ont contribué au rapport de forces avec le gouvernement, l’obligeant à durcir ses positions vis-à-vis des émissaires de l’URSS. C’est enfin dans les quartiers ouvriers que la résistance armée à la deuxième intervention russe a été la plus forte.

Les Conseils, armes du prolétariat

Mais surtout, la classe ouvrière s’est dotée d’organes autonomes, de deux types : les conseils ouvriers d’abord, puis les conseils municipaux des travailleurs, ou conseils révolutionnaires, qui conquirent petit à petit le pouvoir dans les municipalités – les deux organes se confondant en réalité souvent.

Ainsi, dès le 24 octobre, une série de conseils ouvriers se mirent un peu partout en place, à commencer par la ville de Miskolc, où un conseil d’ouvriers et de soldats prit le pouvoir et formula dès le 25 par la radio ses revendications, qui montrent bien l’ambivalence de l’état d’esprit général : « Cessez le massacre des Hongrois à Budapest… Que les troupes soviétiques quittent la Hongrie. Faites cesser le feu. Nous en avons assez. Assez de l’autocratie de certains chefs. Nous voulons aussi le socialisme, mais en accord avec nos conditions spécifiquement hongroises, un socialisme hongrois, reflétant les intérêts de la classe ouvrière et nos sentiments patriotiques les plus sacrés. »

Vacance du pouvoir

Outre l’impulsion du mouvement, les conseils ouvriers se sont progressivement attribué un rôle d’organisation sociale autonome. La preuve en est que même après la chute d’Imre Nagy et la seconde intervention soviétique, les conseils ouvriers ont voulu se fédérer, profitant en réalité de la vacance du pouvoir, que ce soit au niveau du gouvernement – rendu illégitime par le recours aux troupes soviétiques – ou plus encore au niveau de la direction des usines.

Voici comment Ferenc Töke, un ouvrier communiste, décrit la formation d’un conseil central ouvrier, dont il fut vice-président, début novembre : « Avant la seconde intervention soviétique, le projet de création d’un conseil central ouvrier ne fut même pas formulé. L’idée ne fut lancée que pendant les journées confuses qui suivirent à 4 novembre. Le pays fut sans maître, le gouvernement n’existait pas en réalité, le peu d’employés ayant la confiance des soldats russes circulaient en voitures blindées. Il est caractéristique que les membres du régime renversé, contraints par les ouvriers à la démission, n’osaient pas revenir aux usines. »

Cela dit, il ne faut pas surestimer le projet de société que représentait cette forme d’organisation. Toujours pour Töke, « Personne ne suggéra que les conseils ouvriers eux-mêmes pourraient être la représentation politique des ouvriers. (…) Certes, comme je viens de le dire, le conseil ouvrier devait remplir certaines fonctions politiques, car il s’opposait à un régime et les ouvriers n’avaient pas d’autre représentation, mais dans l’esprit des travailleurs, c’était à titre provisoire. »

Récupérations de la révolution

Malheureusement, l’insurrection hongroise n’est pas aujourd’hui mobilisée, du moins en Hongrie, pour vanter les mérites d’une voie autogestionnaire vers le socialisme ou de l’auto-organisation de la classe ouvrière. Jusqu’à un passé assez récent, la mémoire qui dominait était celle de la Hongrie des années 1980, libérale, qui voyait dans les morts de 1956 des martyrs de l’occidentalisation, de la volonté des Hongrois de quitter le bloc soviétique pour adhérer à l’économie de marché et à la démocratie représentative.

Depuis une dizaine d’année, la mémoire de 1956 est récupérée par le gouvernement, et pire encore par les milices d’extrême droite. On peut citer les manifestations qui ont suivi en 2006 les révélations des scandales de corruption du gouvernement social-démocrate au pouvoir : à ce moment, des milices d’extrême droite avaient organisé une émeute devant la Maison de la radio, pour fêter à leur manière les 50 ans des débuts de l’insurrection d’octobre 1956 en scandant « Gyurcsàny [le chef du gouvernement en 2006] sale Juif ! » À un niveau plus institutionnel, la place du Parlement, qui a été le point de départ de l’événement, est aujourd’hui décoré de divers symboles de l’insurrection : sachant que l’urbanisme mis en place dans cet endroit du centre de Budapest répond dans son ensemble à une esthétique protofasciste, mettant en avant, outre 1956, les héros de la nation du XIXe siècle et… du régime autoritaire de Horthy dans l’Entre-deux-guerres.

Cela dit, il faut être clair sur les intentions des acteurs de l’insurrection : à part pour quelques émigrés aristocratiques qui émettaient depuis une station de radio à Vienne, il n’a été pour personne question de revenir au système capitaliste.

Gyula (AL 93)


L’ANNÉE 1956 EN HONGRIE

Février : XXe congrès du PCUS et « révélation » des crimes de Staline.

28 juin : Insurrection à Poznan, en Pologne.

23 octobre : Manifestation à Budapest en soutien à la Pologne, qui se transforme en insurrection ; rappel de Nagy à la tête du gouvernement ; appel à l’aide aux troupes soviétiques.

24-30 octobre : constitution des conseils ouvriers ; passage des casernes à l’insurrection ; concessions de Nagy à l’insurrection (retour au système multipartis, annonce de la neutralité de la Hongrie…).

3 novembre : Entrée des chars soviétiques à Budapest, début de la répression qui fera 2 500 morts.

Fin novembre : Fin de l’insurrection, formation d’un gouvernement autour de Jànos Kàdàr.

16 juin 1957 : Exécution d’Imre Nagy.


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Re: Budapest 1956

Messagede bipbip » 02 Sep 2017, 18:22

Brochure. « Hongrie 1956 : les jours où les travailleurs ont défié le stalinisme »

À l’occasion du soixantième anniversaire de la révolution des conseils ouvriers en Hongrie, en octobre-novembre 2016, Révolution Permanente a publié une série d’articles pour revenir sur cet événement très important de l’histoire de la classe ouvrière internationale.

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La Révolution des conseils ouvriers en Hongrie est une « révolution oubliée » dont la signification a été profonde dans la lutte pour le socialisme. En effet, elle était l’expression de la révolte des travailleurs, de la jeunesse opprimée et réprimée, des larges masses en général, dans un pays dominé par un régime stalinien brutal qui agissait soi-disant au nom du « socialisme ».

Mais à la différence des mobilisations populaires de la fin des années 1980 et début des années 1990, où les tendances libérales et pro-capitalistes ont réussi à canaliser le mécontentement populaire pour entamer le processus de restauration capitaliste dans l’URSS et dans l’Europe de l’Est, les insurgés hongrois de 1956, tout en se battant contre la dictature stalinienne, rejetaient le retour des capitalistes et des propriétaires fonciers. Autrement dit, il s’agissait d’une lutte ouvrière et populaire aussi bien contre le stalinisme que contre le capitalisme. Pour le vrai socialisme.

L’héroïsme de la classe ouvrière et de la jeunesse hongroise de 1956 est inscrit dans les pages les plus tragiques, mais aussi les plus glorieuses, de l’histoire du mouvement ouvrier international en lutte pour le socialisme.

Et c’est cette mémoire que le stalinisme comme les capitalistes ont essayé (et essaient toujours) de déformer, d’occulter. Revenir sur la Révolution des conseils ouvriers de 1956 permet non seulement de faire connaitre cette histoire aux générations militantes d’aujourd’hui, mais aussi d’en tirer les leçons et d’enrichir la réflexion sur la lutte pour la révolution et le socialisme aujourd’hui.

Afin de regrouper l’ensemble des articles que nous avons publiés et de donner une vision globale du processus, nous venons de publier une brochure, que vous pouvez télécharger librement ci-dessous, ou vous procurer en version papier en écrivant à siterevolutionpermanente@gmail.com.

Télécharger la brochure : https://drive.google.com/file/d/0B8v9II ... sp=sharing

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Re: Budapest 1956, Allemagne de l’Est 1953 ...

Messagede Pïérô » 10 Sep 2017, 01:50

L’insurrection ouvrière en Allemagne de l’Est – juin 1953

UN MOUVEMENT SPONTANÉ

Il existe une conception assez répandue qu’une révolution prolétarienne ne peut se réaliser qu’à condition qu’on ait créé avant des organisations puissantes et mis à leur tête une direction résolue qui formule des slogans et montre le chemin, C’est seulement une telle organisation et une telle direction qui pourraient stimuler les masses et les amener une résistance réelle. Ainsi, une avant garde politique serait la condition indispensable pour la lutte décisive qui seule peut briser le pouvoir de la classe dirigeante. Dans le passé, cette conception a été détruite pour une bonne part par la réalité historique. L’insurrection ouvrière d’Allemagne de l’Est de 1953 a relégué une fois de plus cette conception au royaume des fables.

Les masses se sont mises en mouvement sans être le moins du monde stimulées par certaines organisations. Il ne pouvait d’ailleurs guère en être autrement. Des organisations qui auraient pu remplir cette « tâche historique » n’existaient pas dans l’Etat d’Ulbricht et de Gretewohl sous la dictature du parti unique, le S.E.D. Des mots d’ordre ou des résolutions qui auraient pu indiquer aux ouvriers « que faire » étaient absolument inexistants. Il n’y avait, et pour cause, aucune trace de ce qui aurait pu ressembler à une direction d’en haut ou de l’extérieur (1). Après la lutte, un ouvrier de l’usine de films Agfa à Wolfen près de Bitterfeld déclarait : « Il n’y avait aucun plan, tout est venu spontanément. Les ouvriers des usines d’à côté ne savaient pas ce qui se passait dans notre usine jusqu’au moment où nous nous sommes trouvés ensemble dans la rue. »

Un berlinois qui marchait dans un cortège qui traversait la capitale décrivait ainsi ses expériences : « Nous avons atteint le Lustgarten, le but de notre marche et personne ne pouvait dire ce qu’il fallait faire ensuite ». Un habitant de Dresde déclarait de son côté : « Nous voulions faire une manifestation Place du Théâtre. Nous ne pensions pas à d’autres actions pratiques. C’était comme une première ivresse. Nous avions oublié les choses les plus simples et les plus urgentes. »

C’est aussi ce que racontait un ouvrier d’usine quelque part dans la zone russe : « C’était une catastrophe qu’il n’y eut pas d’organisations ou quelque chose dans ce genre. Dans cette région, nous étions tous des gens qui n’avions jamais fait la grève. Tout était improvisé. Nous n’avions aucun rapport avec d’autres villes ou d’autres usines. Nous ne savions pas par quoi commencer. Mais on était tout joyeux que les choses se passent comme ça. On ne voyait que des visages rayonnants et émus dans la foule parce que tout le monde pensait : c’est enfin l’heure où nous nous libérons du joug de la servitude ». Un témoin oculaire d’Halberstadt déclarait : « Toutes les actions se caractérisaient par leur spontanéité. S’il en avait été autrement, tout aurait mieux marché… »

Un des premiers auteurs qui a écrit sur les événements de cet été là en a conclu que « les actions qui prenaient ainsi la forme d’une grève générale se déroulèrent d’une manière non coordonnée et d’une manière totalement différente de ce qui se serait produit s’il s’était agi d’une grève proclamée par un mouvement syndical. Les syndicats existants étaient dominés par les adhérents du système et ne servaient que les intérêts de l’Etat. Cela explique le fait que des initiatives surgirent en plusieurs endroits à la fois, dans les maisons de centaines et de milliers d’ouvriers qui, au soir du 16 juin écoutaient la radio et apprenaient ainsi ce que les ouvriers du bâtiment de Berlin avaient fait » (2). Plus loin, le même auteur constate que « dès 7 heures du matin le 18 juin, l’inquiétude s’étendait partout dans la zone Est sans qu’il y eut à ce moment de communication entre les villes et les villages » (3). Plus tard, d’autres historiens ne purent que confirmer cette première constatation.

Tous les participants aux événements et tous les témoins oculaires qui les ont rapportés sont tombés d’accord sur ce point : l’insurrection de l’Allemagne de l’Est en juin 1953 ne peut être caractérisée que comme un mouvement spontané de la classe ouvrière.

DES MENSONGES BOLCHEVIQUES

Le déroulement du mouvement de masse en Allemagne de l’Est était un arrêt de mort pour toutes les théories qui, comme la théorie bolchevique, essaient de prouver la nécessité d’un parti de révolutionnaires professionnels comme précurseurs de la révolution prolétarienne. Comme on pouvait s’y attendre, les bolcheviques de l’Allemagne de l’Est ont essayé de se défendre contre ce coup que les ouvriers leur portaient. Après 48 heures de réflexion, ils prétendirent qu’il ne s’agissait nullement d’une lutte ouvrière mais… d’un « complot qui aurait été ourdi bien avant », de la « terreur semée par des bandes menées par Adenauer, Ollenhauer, Kaiser et Reuter (4) personnellement », l’action de « milliers de provocateurs fascistes étrangers » qui « échouait grâce au bon sens des travailleurs berlinois ».

L’impudence de ces menteurs ne connaissait pas de bornes. Dans leur propre journal Neues Deutschland, le quotidien du S.E.D., du 17 juin 1953, les dirigeants de l’Allemagne de l’Est devaient reconnaître que les ouvriers qui s’étaient mis en grève le 16 juin « mettaient soigneusement leurs distances des provocateurs et des éléments troubles ». Plus tard, ils ont complètement passé sous silence le fait que l’insurrection de juin n’était pas tombée du ciel mais était l’aboutissement d’un mouvement qui s’était amp1ifié au cours des mois précédents. Des semaines déjà avant les 16 et 17 juin, des grèves avaient éclaté à Eisleben, Finsterwalde, Fürstenwald, Chemnitz-Borna et dans d’autres villes. Au cours de ces grèves apparaissaient les mêmes revendications que celles qui furent avancées en juin au cours de l’insurrection. Ces grèves antérieures, les bolcheviques n’avaient jamais prétendu qu’elles étaient poussées par des « provocateurs ». Cependant, leur relation avec le mouvement qui se déclencha plus tard est tellement évidente que cette évidence, à elle seule, détruit tous les incroyables mythes sur un prétendu jour X où devait être mené l’assaut contre la R.D.A.

Selon les bolcheviques, « 95 % des manifestants de Berlin Est étaient venus des secteurs occidentaux ». Cela veut dire que ce 16 juin 1953, vu le nombre des manifestants, plusieurs centaines de milliers de personnes auraient passé aux quelques postes de contrôle aux frontières des secteurs Est et Ouest de Berlin. Affirmation complètement ridicule. Et qui n’était même pas prise au sérieux par les bureaucrates eux-mêmes comme le prouve le nombre imposant d’arrestations qu’ils opérèrent ensuite dans les usines ou dans les quartiers populaires de Berlin Est. Et cela, en dépit du fait que leur propre organe, Neues Deutschland ait écrit, la veille des arrestations, que précisément dans les quartiers ouvriers de Berlin Est habitaient des ouvriers « intelligents qui ne se laissaient pas provoquer ».

Si les bolcheviques veulent continuer à prétendre que les manifestants venaient des secteurs occidentaux de Berlin, ils sont alors forcés de reconnaître qu’ils ont arrêté des innocents dans les quartiers de Berlin-Est et qu’ils ont condamné des innocents à de lourdes peines de prison et même à mort. Si, au contraire ils maintiennent que ces condamnés sont « coupables » il ne reste pas grand chose de toutes leurs affirmations sur l’origine des manifestants.

Mais, quel était donc le crime de ceux que l’on avait ainsi emprisonnés ou fusillés ? Même le journal est-allemand Vorwärts écrivait le 22 juin et Neues Deutschland le 23 que dans les chantiers de construction de la Stalinallee ― où ne travaillaient pratiquement que des membres du S.E.D. ― à l’usine de cables de Köpenick ainsi que dans la région de Leipzig fonctionnaient des comités de grève élus par les ouvriers. Est-ce que cela veut dire que l’élection d’un comité de grève ou bien être élu dans un comité de grève était le crime dont étaient accusés des dizaines de condamnés ?

C’était bien cela en effet. Mais, il n’était pas question qu’ils soient accusés ouvertement de cela. La classe dirigeante de l’Allemagne de l’Est ne pouvait pas se permettre de reconnaître qu’elle poursuivait des ouvriers seulement pour le fait qu’ils menaient la lutte de classe et ce faisant menaçaient le pouvoir bolchevique. Et, malgré les contradictions que nous venons de relever, les bolcheviques ont maintenu leur interprétation minable que l’insurrection aurait été « l’oeuvre des agents de l’Ouest et des provocateurs ». Dans le journal Berliner Zeitung (Est) du 21 juin 1953, cette interprétation était formulée comme suit : « les provocateurs étaient vêtus de chemises de cowboys » et cela, sans que la rédaction, pas très intelligente, explique pourquoi, étant vêtus ainsi, on pouvait les reconnaître du premier coup comme des provocateurs. Peut-être parce que des lecteurs intelligents auraient pu leur poser la même question que nous, peut-être parce que personne n’avait aperçu ces hommes déguisés en cow-boys, le quotidien Tägliche Rundschau avançait le 24 juin une autre interprétation selon laquelle les « provocateurs » et « espions de l’Ouest » s’étaient « déguisés en ouvriers du bâtiment ». Mais cette fois, on ne disait pas comment les soit-disant espions auraient pu réussir à se procurer les habits ouvriers caractéristiques de l’Allemagne de l’Est et de plus avec leur mauvaise qualité.

Le 20 juin 1953, un certain Kuba donnait une troisième interprétation dans le Neues Deutschland. Il parlait des « hooligans », c’est-à-dire des gens de cette espèce qui « se seraient mêlés à la population ouvrière de Berlin Est et qu’on aurait tout de suite reconnu à leur apparence ». Dans toutes ces interprétations, les bolcheviques s’empêtraient dans leurs propres mensonges.

Il ne leur restait pas autre chose. Ils étaient bien loin de penser que l’action des masses dans la R.D.A. surgissait des relations sociales elles-mêmes et que l’ordre établi par le S.E.D. soulevait la perspective d’une révolution prolétarienne tout autant que le capitalisme en Europe ou aux U.S.A. Le même Kuba que nous venons de citer déclarait aux ouvriers de l’Allemagne de l’Est : « On a envie de lutter que si l’on a des raisons pour le faire et de telles raisons, vous n’en aviez pas ».

L’idée que, le fait qu’ils luttaient, montrait précisément qu’ils avaient des raisons pour ça, ne l’effleurait même pas. Il y avait un abîme entre les dirigeants de l’Allemagne de l’Est et la classe ouvrière. Pour ces dirigeants, le socialisme, c’était un salaire aux pièces avec des primes. Pour eux, « l’intérêt du prolétariat », c’était une exploitation plus intense qu’à l’Ouest. Que la classe ouvrière résiste à une telle situation était causé, à leurs yeux de dirigeants, par un « malentendu », un malentendu qui devait être clarifié par l’armée russe avec ses chars d’assaut et par la police soi-disant populaire – la Volkspolizei.

« La politique des salaires dans la zone Est d’Allemagne a pour but d’obtenir une augmentation de la productivité au moyen d’un plus grand effort et d’une baisse des salaires. Là où cela est possible, on peut pratiquer le salaire au rendement. Le montant du salaire dépend d’abord de la catégorie dans laquelle on se trouve, ensuite de la mesure dans laquelle l’ouvrier remplit sa norme, c’est-à-dire le nombre de produits qu’il doit produire dans un temps déterminé. Déjà, en 1950, il y avait en Allemagne de l’Est de grandes différenciations dans les salaires. Le système russe que voulaient appliquer les dirigeants ne pouvait que mener des différences encore plus grandes. »
« Le système des salaires dans la zone soviétique », Der Gewerkschafter (« Le Syndicaliste » – ouest -allemand), juillet 1953.

LA MARÉE DE LA RÉVOLUTION

Le 16 juin changeait tout et tout le monde. Le 17 juin apporterait encore plus de changements. La raison en était que les manifestations de masse coïncidaient avec des grèves de masse et que ces deux formes de la lutte prolétarienne entremêlées provoquent rapidement des réactions en chaîne. Parce que les ouvriers avaient senti leur force de classe, ils commençaient à agir comme classe. Parce qu’ils commençaient à agir comme classe, le sentiment de leur force augmentait.

Pour pouvoir manifester, il faut d’abord cesser le travail. D’autre part, là où les ouvriers manifestaient, ils se dirigeaient d’abord vers les usines où leurs camarades hésitants n’avaient pas encore rejoint leur action. Les grévistes devenaient des manifestants et les manifestants stimulaient l’activité de la grève.

Leur unité, les ouvriers, sentaient qu’elle existait. Pour éviter qu’elle ne soit brisée, pour empêcher que l’extension permanente de leur lutte et que cette lutte elle-même en même temps ne soit brisée, il fallait prendre heure par heure des mesures dont chacune avait pour résultat que le mouvement global faisait un pas en avant chaque fois et s’élevait alors à un niveau plus haut.

Partout, en Allemagne de l’Est, les ouvriers formaient leurs propres comités de grève qui réglaient leurs affaires soit par usine, soit dans toute une ville, soit dans toute une région industrielle. En conséquence, le pouvoir se déplaçait. L’autorité des organes qui s’étaient formés pendant et pour la lutte s’accroissait de plus en plus. Le pouvoir du parti et du gouvernement s’évanouissait. Le pays échappait à l’emprise de toutes les institutions qui existaient jusqu’à ce moment. Celles-ci perdaient leurs fonctions de gouvernement dans la mesure où de plus en plus, les ouvriers se gouvernaient eux-mêmes. Leurs comités de grève ne prenaient pas seulement pratiquement mais aussi formellement le caractère de conseils ouvriers. Ainsi naquit une organisation qui n’était pas du tout formée en vue du bouleversement des relations sociales, mais qui était au contraire le produit d’un processus révolutionnaire.

Les grèves de masse prenaient dans leur ensemble la forme d‘une grève générale, C’était leur quantité qui leur donnait une autre qualité. Ce changement de qualité se manifestait aussi comme un changement de conscience. Au début, on faisait la grève pour faire annuler l’augmentation des normes de travail et pas du tout pour faire tomber le gouvernement. Le 16 avril, pendant les discussions à la centrale électrique de Zeits, l’ouvrier Engelhardt s’écriait : « Nous voulons vivre comme des êtres humains et nous ne voulons rien de plus ! » Mais du moment où l’on avait bloqué toutes les usines, la situation était différente. Afin de pouvoir vivre comme des êtres humains, les ouvriers demandaient la chute du régime. En effet, ils étaient en train de transformer les relations sociales et cela conditionnait la chute d’un régime basé sur ces relations. Au début, ils criaient : « A bas l’augmentation des normes de travail » ; un peu plus tard ils criaient : « A bas Walter Ulbricht ». Cela caractérise le processus révolutionnaire. Ce n’était pas telle ou telle organisation qui avait fait la révolution, mais c’était la révolution qui créait ses propres organisations. Ce n’était pas une conscience révolutionnaire qui poussait la révolution, mais c’était la révolution qui faisait naître une conscience révolutionnaire. L’un était lié à l’autre. Il semblait que les organisations nouvelles qui n’existaient pas avant surgissaient comme par un coup de baguette magique. En réalité, elles surgissaient grâce à l’initiative des dirigeants complètement inconnus qui étaient poussés par les masses, de dirigeants qui eux-mêmes s’étonnaient de leurs propres actions. Ils avaient été saisis soudainement par la tension des événements et ils avaient été portés en avant alors que, dans le tourbillon social, la conscience de tout s’était transformée. D’un côté la formation des organisations nouvelles stimulait grandement cette transformation de la conscience : il y a beaucoup d’exemples de cela.

Dans la ville de Görlitz sur la Neisse, le 17 juin, la foule insurgée s’emparait de l’installation des hauts-parleurs de la ville. Tout de suite les premiers orateurs se présentaient : 20.000 hommes les écoutaient. Le son était mauvais. Ils parlaient quand même les uns après les autres. Des ouvriers de la grande usine de wagons Lowa, des ouvriers d’autres usines, de petits artisans, un propriétaire de bistrot, un architecte, des employés et après eux, des ouvriers et des ouvriers. La plupart d’entre eux ne s’étaient jamais trouvés devant un micro, mais leur enthousiasme, leur joie d’être témoins de telles choses les aidaient à surmonter leur trac : ils se trouvaient devant des milliers et ils parlaient. A Magdebourg, le soir du 16 juin, le musicien K. jouait en froc noir et chemise blanche à l’Opéra « La Chauve Souris » de Johann Strauss devant une salle comble. Jamais il ne s’était occupé de politique. Il ne se doutait pas qu’il se trouverait le lendemain à la tête des ouvriers de cette ville industrielle et qu’il serait forcé de s’enfuir ensuite à Berlin-Ouest pour cette raison.

A Dresde, un certain Richard S. ― 34 ans ― habitant de cette ville, conduisait les grévistes et les manifestants d’une usine à l’autre pour appeler les travailleurs à se joindre à l’action. Dans chaque usine, il entrait dans les grands ateliers, sautait sur les tours et gesticulait jusqu’à ce que les machines soient stoppées et les courroies de transmission débranchées. Alors, il commençait à parler : « Est-ce que vous avez entendu les nouvelles de la Stalinallee ? Il faut être solidaires avec eux. Venez dans la rue ! » Lui et deux autres formaient un comité révolutionnaire. Ils arrêtaient tous les camions qui passaient et persuadaient chaque chauffeur de faire demi-tour et de se joindre à l’action. En peu de temps, ils disposaient d’une division motorisée qui à 11 heures du matin déjà avait transporté 15.000 ouvriers. Plus tard S. raconta : « Je me sentais comme si j’étais né de nouveau. J’ai envoyé 50 cyclistes pour occuper la station de radio. »

A Dresde, cette tentative échouait, mais à Halle elle réussit. La station de radio locale fut occupée par 30 ouvriers insurgés. Ils s’assuraient que les communiqués de la direction centrale de grève étaient bien diffusés. Les événements du 17 juin 1953 étaient comme une avalanche. Le jour se levait à peine que, dans toutes les villes et tous les villages et pratiquement dans toutes les usines de l’Allemagne de l’Est, les ouvriers entraient en lutte. Comme à Berlin-Est, cela commençait par des grèves et des manifestations. Quelques heures plus tard, on désarmait la police. On se pressait autour des bureaux du parti, on déchirait les brochures de propagande du S.E.D., on envahissait les prisons pour libérer ceux qui étaient dedans. Mais ce n’était qu’après ces manifestations de la colère populaire que l’insurrection spontanée prenait plus clairement le caractère de révolution prolétarienne.

On pouvait observer et pas par hasard ― ce processus le plus clairement dans cette partie de l’Allemagne de l’Est qui était la plus industrialisée et où se trouvait la plus forte concentration de population ouvrière. C’était là le foyer de l’incendie. A Halle, Wolfen, Mersebourg, Bitterfeld, Rosslau, Gera et d’autres villes de cette région surgissaient des organisations qui prenaient pour une courte période le pouvoir exécutif entre leurs mains. Ils mettaient en place une nouvelle structure qui n’était ni bourgeoise, ni étatique. Une structure conçue spécialement pour une réelle libération des ouvriers. A Halle, à 13h30 il y eut une réunion dans une des usines de la ville à laquelle participaient des représentants des comités de grève de presque toutes les usines de la ville. On élisait un conseil qui s’appelait « comité d’initiative » mais qui, si l’on y regardait de plus près avait tous les traits d’un conseil ouvrier et qui fonctionnait comme tel. C’était ce conseil ouvrier qui proclamait la grève générale ; c’était lui qui décidait qu’il fallait occuper un des journaux locaux pour y faire imprimer un manifeste. L’opération était en cours lorsque, dans le dos des ouvriers, la police secrète fut avertie et on dut renoncer à ce travail.

Personne n’avait besoin de se demander quelle classe bougeait à Halle. Dès les premières heures de la matinée, plusieurs colonnes d’ouvriers venant des usines métallurgiques de la banlieue entraient dans la ville et marchaient en direction du centre. Ils faisaient comme les ouvriers d’Hennigsdorf qui avaient envahi Berlin-Est. Sur la place du marché de Halle une foule de plus de 50.000 manifestants se rassemblait.

A Mersebourg se déroulaient des événements semblables : 20.000 ouvriers se dirigeaient vers la Uhland Platz dans le centre ; ils venaient des usines Leuna (5) et ils avaient entraîné avec eux les ouvriers de l’usine Buna Werk à Schkopau, de la mine de lignite Gross-Kayna, des mines de houille de la vallée du Geisel et de trois autres usines (papeteries). La direction de la grève, convaincue que la force des ouvriers se trouvait dans les entreprises, conseilla aux manifestants de rentrer dans leurs usines pour lutter là pour leurs revendications.

De quelles revendications il s’agissait, c’était déjà très clair dans la matinée. Devant le bâtiment de la direction de Leuna Werke, tout le personnel s’était rassemblé. Un des porte-paroles, demanda entre autres qu’il soit mis fin à l’accélération incessante des cadences et que l’on désarme, tout de suite la police de l’usine. Les ouvriers occupèrent la radio de l’usine.

A Bitterfeld, dans l’après-midi du 17 juin, ce que l’on voyait, personne ne l’avait vu auparavant. Venus de toutes les usines de banlieue, les ouvriers, en habits de travail, s’avançaient sur un large front, les mineurs encore noirs de la poussière du charbon. La ville était toute en fête. Le président du comité de grève prenait la parole sur la Place de la Jeunesse. Il parlait encore lorsque l’on apprit que la police avait arrêté quelques ouvriers. A cette nouvelle, le comité de grève décide d’occuper toute la ville. A ce moment, le comité de grève commença à fonctionner comme un conseil ouvrier qui exerçait le pouvoir à Bitterfeld. Les employés municipaux devaient continuer leur travail. Les pompiers recevaient l’ordre d’enlever dans la ville toutes les affiches du S.E.D. En même temps, le comité de grève envisageait la grève générale, non seulement dans la ville et ses environs, mais dans toute l’Allemagne de l’Est. Dans un télégramme envoyé au soi-disant gouvernement de la R.D.A. À Berlin-Est, le comité de grève de Bitterfeld demandait la « formation d’un gouvernement provisoire composé d’ouvriers révolutionnaires ».

A Rosslau sur l’Elbe, les ouvriers étaient aussi maîtres de la ville pendant une certaine période. Ceux qui travaillaient dans les chantiers navals étaient le noyau de la résistance.

On retrouvait dans toutes les usines et toutes les villes d’une certaine importance la même situation qu’au centre vital du pays. A Dresde, les ouvriers de toutes les grandes usines, y compris les usines Zeiss, étaient en grève et manifestaient. Dans la province de Brandebourg, les ouvriers des chantiers navals Thälmann, de l’entreprise de transport Brandenbourg, de la mine Elisabeth et de l’usine de chars Kirchmöser (sous direction russe) étaient aussi en lutte. A Falkensee, le travail avait cessé dans toutes les usines. De même à Leipzig, Francfort sur l’Oder, à Fürstenberg, à Greifswald et à Gotha pour ne citer que quelques villes, les ouvriers étaient dans la rue. Même dans les mines d’uranium à la frontière tchèque, c’était la grève ; même dans le nord du pays, là où la population était la moins dense.

Tout cela n’empêchait pas pas le « Neues Deutschland » de proclamer un mois plus tard, le 28 juillet 1953, que la grève qui « avait été préparée par des putschistes avait échoué parce que la majorité des ouvriers ne les écoutait pas et que seulement 5 % de la classe ouvrière s’était lancée dans la grève » (6). En réalité, les dirigeants bolcheviques étaient confrontés à la résistance de toute la classe opprimée.

NI ULBRICHT, NI ADENAUER

Lorsque le gouvernement Ulbricht et le S.E.D. annoncèrent au printemps de 1953 l’augmentation des normes de travail, une partie de la classe ouvrière en Allemagne de l’Est espérait pouvoir en neutraliser les effets en se faisant passer dans une catégorie supérieure du salaire. Mais cet espoir s’avéra rapidement complètement vain. Le 22 mai, « Neues Deutschland » écrivait qu’une telle revendication était en complète contradiction avec les intérêts des ouvriers. Les ouvriers avaient pourtant une toute autre opinion de leurs intérêts. Le compte avait été vite fait : un ouvrier qui gagnait entre 20 et 24 marks (Est) par jour n’en toucherait plus après l’augmentation des normes qu’entre 13 et 16. Ils ne pouvaient pas accepter cela. Ils se révoltaient contre une attaque aussi brutale sur leur niveau de vie ; ils ne résistaient pas pour des buts politiques ou des idéaux révolutionnaires.

Les circonstances faisaient que leur lutte contre la politique des salaires du gouvernement se développait en quelques heures en une lutte contre le gouvernement comme tel. Ce n’était pas une conséquence de leurs intentions. Cela surgissait de l’essence de la lutte même et de son caractère de classe. Ce caractère de classe leur montrait le chemin pour leur action et, à chaque moment, jouait un rôle décisif dans le contenu et la forme de leur mouvement.

Ce caractère de classe est largement ignoré à l’Est comme à l’Ouest. Pour les mêmes raisons d’ailleurs. Si les bolcheviques l’avaient reconnu, ils auraient été forcés de renoncer en même temps à tous les mythes autour de leur propre société. Les démocraties bourgeoises de leur côté n’avaient aucun intérêt à mettre l’accent sur la signification sociale d’événements qui, justement à cause de cette signification là, auraient pu avoir des répercussions dans la classe ouvrière en Occident. C’est pour cela que les chefs politiques de la R.F.A. parlaient d’une insurrection du peuple contre l’occupant russe et mettaient au premier plan des choses qui se déroulaient en marge du mouvement mais qui pouvaient servir facilement de support à une interprétation favorable à la classe dominante. C’est pour cela que la classe dominante de l’Occident parlait d’une lutte « pour l’unité allemande ».

Lors d’une manifestation solennelle, Place Rudolf Wilde dans le quartier de Schöneberg à Berlin-Ouest, le chancelier Adenauer déclarait le 23 juin 1953 : « La partie du peuple allemand qui se trouve derrière le rideau de fer nous a fait savoir qu’il ne faut pas que nous l’oublions… Je jure devant tout le peuple allemand que nous n’aurons pas de repos tant qu’ils ne connaîtront pas la liberté, jusqu’au moment où toute l’Allemagne sera réunifiée. » Et le bourgmestre Reuter ajoutait : « Aucune puissance dans le monde ne peut nous diviser nous allemands. La jeunesse a retiré de la Porte de Brandebourg le drapeau de la servitude. Un jour viendra où cette jeunesse y plantera le drapeau de la liberté… »

C’est vrai que le 17 juin, des jeunes avaient ôté le drapeau de la R.D.A. de cette porte monumentale et avaient essayé de le remplacer par celui de la R.F.A. C’est vrai aussi qu’en plusieurs occasions, on avait scandé « Liberté » et que certains cortèges brandissaient des drapeaux du gouvernement de Bonn. Mais cela ne prouvait rien d’autre qu’une partie des participants au mouvement n’avaient pas une idée claire de leur propre action. Si le sens de leur action leur est apparu peu à peu, certainement ils n’y sont pas tous parvenus au même moment. Les ouvriers de l’Allemagne de l’Est ont montré en plusieurs occasions au cours de leur action qu’ils ne se dirigeaient pas en premier lieu contre l’armée russe qui stationnait sur le territoire de l’Allemagne de l’Est mais contre le gouvernement du S.E.D. Jusqu’au dernier moment où cette armée prenait part ouvertement aux luttes, l’attitude des ouvriers vis à vis de cette armée n’était pas agressive et se distinguait nettement de leur attitude contre la police populaire et contre les fonctionnaires du parti.

Si l’on pose la question de savoir si tous les ouvriers d’Allemagne de l’Est ont compris leur action comme un mouvement de classe, alors, la réponse est sans aucun doute négative. Mais cela ne change rien au fait incontestable que malgré cela, leur action était un mouvement de classe parce que ce que pensaient les ouvriers était moins important que ce qu’ils faisaient dans leur totalité. Il est certain que malgré certains symboles de la R.F.A. et malgré le fait qu’on scandait d’une façon assez naïve « Liberté » et même « Unité », la classe ouvrière ne voulait pas vivre dans une Allemagne réunifiée. Les cheminots de Magdebourg écrivaient à la peinture blanche, en grandes lettres sur les wagons dans la gare de triage : “Ni Ulbricht, ni Adenauer, mais Ollenhauer ».

Ils exprimaient ainsi, sous la forme d’un malentendu, qu’ils tenaient un social-démocrate comme Ollenhauer comme un représentant de leur classe, mais en même temps, ils disaient clairement qu’ils n’avaient rien à faire avec une Allemagne gouvernée par Adenauer, pas plus qu’avec une Allemagne gouvernée par Ulbricht. Ils exprimaient, d’une façon qui formellement était fausse, qu’ils luttaient non seulement contre le capitalisme d’Etat, mais aussi contre le capitalisme tout court et que pour eux cela ne présentait aucun attrait de passer du joug du bolchevisme sous le joug de la bourgeoisie.

Les politiciens de l’Allemagne de l’Ouest ont fait du 17 juin une journée nationale pour « l’unité allemande ». Cela escamotait complètement le fait que la révolte exprimait avant tout le refus d’une division de classe qui existait autant à l’Est qu’à l’Ouest et que les ouvriers d’Allemagne de l’Est avaient montré au cours de cette journée là qu’en tant qu’ouvriers, ils étaient les ennemis d’une société fondée sur l’oppression de classe.

« L’histoire de toutes les révolutions précédentes nous montre que les larges mouvements populaires, loin d’être un produit arbitraire et conscient des soi-disant “chefs” ou des “partis”, comme se le figurent le policier et l’historien bourgeois officiel, sont plutôt des phénomènes sociaux élémentaires, produits par une force naturelle ayant sa source dans le caractère de classe de la société moderne… »
Rosa Luxembourg

Cajo BRENDEL

Notes :
(1) Certains ont voulu rechercher les « traditions ». Le chef social-démocrate Willy Brandt a soutenu que « les couches pur sang du vieux mouvement ouvrier syndicaliste et politique » ont influencé les événements. D’autres ont même cru bon de remonter jusqu’à 1919 et 1921. Selon Baring rien ne permet de conclure dans ce sens, le soulèvement ayant eu lieu aussi bien dans les régions qui élisaient des députés communistes dans les années 30 comme dans les autres. « En tout cas, dans la rue, la ‘tradition’ incarnée par les ‘anciens’ était absente (les sociaux-démocrates de Weimar, puis les nazis, enfin le Guépéou assassinèrent pratiquement tous les ouvriers actifs) » (ICO p.19). Sans compter tous les ‘anciens’ restés sur les champs de bataille.
(2) Joachim G. Leithäuser – Der Monat – octobre 1953 p. 46.
(3) id. sept. 1953. p 613.
(4) Adenauer était chancelier de l’Allemagne Fédérale (chrétien démocrate) ; Ollenhauer président du SPD, Kaiser chef du parti chrétien-démocrate et Reuter bourgmestre socialiste (SPD) de Berlin Ouest.
(5) Les usines chimiques Leuna sont les plus grandes usines de l’Allemagne de l’Est.
(6) La critique du livre d’Arnulf Baring, Le 17 juin 1953, publiée dans ICO souligne que d’après Baring, seulement 5 à 7 % du total des salariés d’Allemagne de l’Est participèrent au soulèvement et ajoute : « Certes il est possible que la proportion réelle fût supérieure, mais, en tout cas, ce pourcentage exprime un ordre de grandeur très vraisemblable ». Les différentes sources citées précédemment infirment ces estimations sans donner de pourcentages précis. A plusieurs endroits de son livre très documenté, Stefan Brant (Der Aufstand – L’Insurrection) parle de « toute la classe ouvrière » qui se levait. L’auteur de cette brochure estime de plus que l’ampleur des événements montre qu’un nombre beaucoup plus important d’ouvriers que celui « avoué » par les dirigeants de l’Allemagne de l’Est fut impliqué dans l’insurrection de juin 1953.


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Re: Budapest 1956, Allemagne de l’Est 1953 ...

Messagede bipbip » 10 Oct 2017, 20:28

La Révolution de Juin en Allemagne orientale et centrale

Ernst Salter Berlin, juillet 1953

Doc PDF : http://monde-nouveau.net/IMG/pdf/Berlin_1953.pdf
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Re: Budapest 1956, Allemagne de l’Est 1953 ...

Messagede bipbip » 12 Jan 2018, 00:39

ROLAND BARDY
1919 - LA COMMUNE DE BUDAPEST
Éditions de la Tête de Feuilles 1972

1917-1919. Quatre révolutions ébranlent le monde : Russie, Allemagne, Bavière, Hongrie. En Hongrie, après une première révolution bourgeoise, le peuple, bien que sans parti organisé, prend le pouvoir et instaure la République des Conseils. Elle dure 133 jours avant d’être écrasée. De pair avec la guerre révolutionnaire, les masses, poussant les dirigeants, entreprennent une tâche gigantesque : collectivisation des terres, autogestion des entreprises, réforme de l’éducation, émancipation de la femme.

Une révolution inconnue et profondément originale. Un exemple pour les révolutions futures.

TABLE DES MATIERES

- INTRODUCTION....................................................................... 7

- PREMIERE PARTIE : LA REVOLUTION DES ROSES D’AUTOMNE
Chapitre I : Le Mouvement paysan ... 21
Chapitre II : Le Mouvement ouvrier ... 28
Chapitre III : La montée de la Révolution ..................................... 34
Chapitre IV : La Révolution des Roses
d’Automne........................ 43
Chapitre V : Le gouvernement Karolyi. 53
Chapitre VI : Les échecs du gouvernement Karolyi.................... 62

- DEUXIEME PARTIE : LE PRINTEMPS DE BUDAPEST
Chapitre I : Les journées de Mars---- 81
Chapitre II : La République des Conseils
de Hongrie........................ 91
Chapitre III : La Commune à l’oeuvre .. 111
Chapitre IV : La guerre révolutionnaire . 140

- TROISIÈME PARTIE : ÉPILOGUE
La Terreur blanche................................... 169

- QUATRIÈME PARTIE : DOCUMENTS
Le Communisme en Hongrie...................... 183
Tracts de la Révolution hongroise............. 187
Devons-nous communiser Sophie ?........... 204

- CHRONOLOGIE ................................................. 227

- BIBLIOGRAPHIE ............................................... 236

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Re: Budapest 1956, Allemagne de l’Est 1953, Prague 68

Messagede Pïérô » 13 Jan 2018, 22:26

il y a 50 ans 1968 commence à Prague

Il y a 50 ans, le 5 janvier 1968 Dubcek remplace Novotny à la direction du Parti communiste tchécoslovaque. Plus qu’une révolution de palais, c’est le début du « Printemps de Prague ». Comme le soleil, 1968 se lève à l’Est, avec la promesse d’un « socialisme à visage humain », celui d’une dynamique d’autogestion incarnée par les conseils de travailleurs.

Printemps de prague, et conseils de travailleurs (1968/1969)

« Prague n’a touché l’opinion révolutionnaire que dans la semaine de sa chute ». (Gilles Martinet, Les cinq communismes, ).

Les changements intervenus début 1968 au sein du Parti communiste tchécoslovaque, remplacement de Novotny par Dubcek à la tête du Parti communiste en janvier, puis par Svoboda à la présidence de la Fédération en mars, ne se réduisaient pas à une révolution de Palais. La « société civile » mise en mouvement, s’était engouffrée dans les brèches : abolition de la censure, liberté d’expression, et au sein même des entreprises naissance de « conseils d’entreprise » ou « conseils de travailleurs » qui vont se multipliant et se coordonnant principalement après le 21 août 1968 jusqu’à la fin 1969.

La civilisation au carrefour, la Tchecoslovaquie au feu rouge

Crise économique et réformes dans les années 1960.

Au début des années 1960, les difficultés économiques se traduisent tant par la baisse du revenu national brut, que des salaires nominaux et réels. « Le culte du plan » est mis en cause (Radoslav Selucki, 1963). Une réforme économique est tentée, avec une place plus importante donnée aux directeurs d’entreprise, entreprises plus autonomes dans une planification désormais indicative. Les blocages au sein du parti, des appareils de l’Etat, et surtout des organes économiques et de planification amènent le 13ème congrès du PCT en 1966, à constituer, en plus de l’équipe d’Ota Sik chargée de la réforme économique, une « commission d’Etat pour la gestion et l’organisation ». Il est question d’accorder une place plus importante à la « participation ouvrière ». Les réformateurs doivent chercher l’appui d’autres forces sociales, et certains d’entre eux n’entendent pas se contenter de remplacer les bureaucrates par des technocrates. Parallèlement, à partir de 1963, année du troisième congrès des écrivains qui dénonce le culte de la personnalité, une certaine libéralisation politique – limitée mais réelle, aboutit des changements : libérations de prisonniers politiques, réhabilitations de condamnés des procès des années 1950, voyages à l’étranger plus aisés, modifications du code du travail. Ces processus, impulsés par la direction et une partie de l’appareil du PCT, avec l’appui des intellectuels, amoindrissent la rigidité bureaucratique dans la vie quotidienne des groupes sociaux.

Travail et travailleurs à l’ère de la révolution scientifique et technique.

La Tchécoslovaquie disposait déjà d’un prolétariat développé dans l’entre-deux-guerres. La composante ouvrière forte en 1947 (53%), augmente légèrement (57,6% en 1970), ce sont les effectifs d’employés qui doublent dans le même temps (de 16% à 31,7%). L’industrialisation a provoqué d’intenses migrations vers les villes, alimentant particulièrement l’industrie lourde. En 1970, les 3 800 000 travailleurs se trouvent en majorité dans l’Industrie. L’autre (petite) moitié se partageant entre la construction (11%), les transports (8%), le commerce (5%) l’agriculture et forêts (10%), et autres (12%). Les statistiques confirment une promotion ouvrière certaine, et une part non négligeable d’anciens ouvriers a intégré l’appareil de gestion, ce qui ne signifie pas gestion ouvrière. En 1963 sur 11 941 directeurs et adjoints, seuls 2 822 ont une instruction supérieure, situation critiquée par les réformateurs qui y voient une grande faiblesse de l’encadrement.

Sous la direction du philosophe Radovan Richta, une équipe pluridisciplinaire de 45 spécialistes, constituée sur l’initiative conjointe du comité central du PCT et du président de l’Académie des sciences, rend publique en 1966 une synthèse de ses travaux, sous l’intitulé La civilisation au carrefour. Au coeur de cet ouvrage, la « révolution scientifique et technique » (RST) et ses conséquences sur la société. la RST inverse la tendance à la parcellisation des tâches issue de la révolution industrielle, l’automation élimine la masse de travail simple et transforme le travail complexe. Avec la « révolution tertiaire », la transformation du travail humain en activité créatrice implique une « révolution des qualifications » et une « révolution dans l’éducation ». Une transformation radicale doit toucher les systèmes d’organisation et de commandement et réduire la dichotomie entre dirigeants et dirigés. De manière différente de ce qui existe dans les pays capitalistes. La RST doit être utilisée à des fins humaines. L’équipe de Richta met l’accent sur le développement de la formation et des qualifications, pour mettre en pratique des modèles de gestion faisant appel à l’initiative humaine, ce qui concerne non seulement les entreprises, mais l’ensemble de la société.

1968/1969 : feu vert pour les conseils de travailleurs

Tout au long de 1968 et 1969, la participation à la gestion et la place des ouvriers dans le système politique restent étroitement imbriqués. Le « processus d’en bas » prend le dessus, avec des objectifs structurels modifiant qualitativement les processus de réformes.

L’expérience du mouvement ouvrier

L’expérience de la classe ouvrière tchécoslovaque est riche. En Août 1944, les syndicalistes jouent un grand rôle dans la mise en place des nouvelles institutions. Des conseils d’entreprise sont censés jouer un rôle dans le contrôle de la production et la gestion des usines. Toutefois ils perdent rapidement toute indépendance. Après la prise du pouvoir par le Parti communiste la fonction revendicative des syndicats se transforme en instrument de mobilisation des travailleurs pour la production. « L’effort du travailleur » est la forme prônée de la « participation des travailleurs à la gestion ». Les organes syndicaux dans l’entreprise bénéficiaient, en principe, d’attributions étendues (préparatifs du plan, conclusion des conventions collectives, avis sur les investissements). Les décisions de la direction d’entreprise sont soumises à l’approbation syndicale (sur les salaires, les heures de travail, les primes, l’embauche, le licenciement, la répartition des travailleurs dans les catégories de classification). Mais ces droits sont en réalité soumis aux les directives émanant du gouvernement. Le directeur d’usine, est choisi en général par l’Etat, c’est à dire par le parti au pouvoir. En vertu de son « rôle dirigeant » la cellule du parti supplante la section syndicale.

Premiers vents printaniers dans les usines

Après l’appareil, après les intellectuels et les étudiants, c’est le tour des travailleurs. L’autogestion est un sujet de discussion dans les usines. En avril 1968, le PCT adopte un programme d’action qui annonce le principe de l’autogestion de la propriété sociale (et non plus d’Etat) sans en définir les contours. Faisant pression sur les directions, la base syndicale se mobilise. Dès la mi-mai se réunissent commissions, assemblées pour préparer une loi sur « l’entreprise socialiste ». Des grèves éclatent contre l’incompétence de certains dirigeants d’entreprise. Des conseils commencent à se mettre en place début juin, dans les forteresses ouvrières de CKD-Prague (usine W. Pieck) et à Skoda Plzen.

Partant des problèmes matériels et économiques, le mouvement des conseils prend une dimension politique : la participation démocratique tant dans l’entreprise que dans la société. D’un côté des économistes et des directeurs, soutenus par les organes dirigeants du parti et du gouvernement, ne pensent attribuer aux conseils que des pouvoirs limités dans un système de cogestion, pour créer un climat favorable à la rationalisation de la gestion et à l’augmentation de la productivité. Le parti utiliser le terme de « conseils d’entreprise » plutôt que « conseils de travailleurs ».

Une autre conception d’inspiration autogestionnaire s’affirme. Les conseils doivent d’élaborer eux-mêmes les objectifs de production. Avec une vision plus politique, les partisans de l’autogestion préconisent la coordination des conseils comme expression indépendante du mouvement ouvrier.

Le 8 juin par le gouvernement des « principes provisoires pour la constitution des conseils de travailleurs », discutée dans une réunion nationale consultative des syndicats le 20 juin, publiée le 30 juin 1968 dans le quotidien Rude Pravo. Les travailleurs sont considérés désormais comme « producteurs et co-entrepreneurs socialistes » associés à l’élaboration de la politique économique. Il n’est pas prévu de conseils dans les services publics. Les syndicats demandent qu’on ôte toute référence aux « organes supérieurs ». Les 30 juin des directives autorisent la constitution de conseils « à titre expérimental », ce qui commence à se concrétiser durant l’été.

Le mouvement des conseils s’amplifie après l’intervention soviétique

Avec l’invasion du territoire le 21 août 1968, le processus s’accélère et se politise.

Le congrès clandestin du PCT se prononcent en faveur d’une la conception plutôt autogestionnaire. Le 23 août, une grève générale de protestation contre l’invasion mobilise les travailleurs. La dynamique unissant la « gauche politique », les structures ouvrières et les étudiants est engagée. Dans les usines, travailleurs et syndicats menacent de recourir à la grève si le comité central – qui se réunit le 14 novembre 1968 – condamne la politique d’avant août. Les étudiants, eux, font grève en novembre sur la base des « dix points », parmi lesquels : le refus de la « politique des concessions » aux soviétiques, la poursuite des conseils. Dans les entreprises, sous diverses formes, la solidarité avec les étudiants se manifeste : tracts, sirènes, envois de motions, résolutions syndicales, collectes d’argent, et même courts arrêts de travail. Au congrès de la fédération de la métallurgie (900 000 adhérents), les 1 200 délégués ratifient un accord intervenu avec l’union étudiante.

Les conseils se multiplient : 19 en septembre, 120 fin 1968, malgré la prudence du gouvernement qui estime le 24 octobre qu’il n’est pas utile de poursuivre cette expérience. En janvier 1969, dans l’usine Skoda, à Plzen, les délégations de 182 grandes entreprises représentant 890 000 salariés, soit plus du quart des travailleurs de Tchécoslovaquie, se réunissent en une rencontre consultative. Rudolf Slansky, fils d’un des condamnés des procès de Prague des années 1950, propose de constituer un comité consultatif des conseils. Le mouvement continue encore. Le congrès des syndicats se réunit du 4 au 7 mars 1969 réclame la légalisation des conseils ouvriers, pressant à son tour le gouvernement d’adopter la loi sur l’entreprise socialiste, condamnant l’intervention des pays du pacte de Varsovie.

En juin 1969 plus de 300 conseils sont en place, à l’été 1969 l’on compte 500 entreprises et plus d’un million de travailleurs concernés.

De la cogestion à l’autogestion.

Les statuts réels des conseils dépassent souvent les préconisations des dirigeants de l’Etat et du parti. Des enquêtes sociologiques sont menées. Les représentants élus du personnel de l’entreprise forment en général entre les 2/3 et les 4/5 du conseil, les membres. Il arrive même que les membres externes soient choisis par l’ensemble du personnel.

Les conseils sont élus au suffrage universel et au scrutin secret. Selon les cas, pour être élu, il faut remplir des conditions de connaissance de l’entreprise et d’ancienneté variant de 2 à 5 années. Le conseil doit être composé des représentants de tous les secteurs d’activité de l’entreprise. Loin de seuls attributs consultatifs, tous les statuts réservent au pouvoir intégral du conseil : la nomination et la révocation du directeur, la nomination des autres membres de la direction d’entreprise. Dans certains cas, le pouvoir du conseil s’étend à d’autres question relatives à la gestion. Beaucoup prévoient un droit de véto des conseils sur de nombreuses questions au delà des grands investissements.

25% des membres élus ont suivi un enseignement général, 50% des études secondaires, (mais la moitié seulement d’entre eux les ont achevées), et 25% sont issus de l’enseignement supérieur. La majorité des salariés élus sont les techniciens (plus des deux tiers), les ouvriers n’en représentant qu’un quart, ce sont surtout des ouvriers qualifiés. On pourrait interpréter cette sous-représentation ouvrière comme un manque de confiance en soi. Toutefois, la présence importante de travailleurs qualifiés, techniciens a été un argument de « compétence » opposé aux adversaires de l’autogestion qui prédisaient de grands gaspillages et difficultés à cause du dilettantisme, voire de l’irresponsabilité supposés de la masse des travailleurs non éduqués, comme si la nomination des directeurs par l’appareil politique, administratif et économique de l’Etat avait été un gage de compétence.

Obstacles et freins

D’après les enquêtes, les salariés de l’appareil syndical, notamment ceux qui exercent leurs fonctions depuis plus de dix ans, sont critiques vis à vis des conseils de travailleurs, ce qui les distingue des militants et « jeunes fonctionnaires » syndicaux. Il faut rappeler que l’appareil des syndicats a connu un profond renouvellement. D’abord lente, il s’accélère après l’intervention soviétique. Fin 1968, 70 à 80% des dirigeants syndicaux ont été remplacés.

A la recherche du compromis avec les soviétiques, la direction dubcekienne, freine. Le comité central ait en janvier 1969 avait confirmé le programme d’action 1968, mais en février 1969 le projet du gouvernement ramène à une forme limitée de cogestion, (un tiers uniquement de représentants élus des travailleurs, droit de véto accordé à l’Etat et aux directeurs).

Le 3 avril, la censure est rétablie. Le 17 avril, Dubcek est contraint de quitter la direction du PCT, Husak lui succède. Le 29 avril 1969, le Conseil national tchèque annonce le report à une date indéterminée de la discussion du projet de loi. Le 31 mai Cernik, premier ministre, abandonne l’autogestion industrielle. Il n’y aura pas de loi sur les conseils,

L’union des étudiants est dissoute en juin 1969, et les comités syndicaux de subissent de véritables purges. A l’usine Skoda, le conseil décide de se dissoudre en novembre 1969. Au cours de l’année 1970, 50 000 syndicalistes sont démis de leurs fonctions. En septembre 1970, l’union des écrivains est dissoute. Dans le parti communiste, la purge a atteint un demi-million de membres.

Fin 1969, le comité central « normalisé » du PCT, estimant trop larges les compétences des conseils, et trop élevé le nombre de travailleurs des entreprises en leur sein, considère qu’ils ont affaibli le travail et l’efficacité des directions d’entreprise. Des conseils auraient suivi des « tendances extrémistes et anarchisantes » affaiblissant le rôle du Parti. Certes, le « dépérissement de l’Etat » et l’autogestion demeurent comme « buts », mais ce sont des « buts éloignés ». Comme l’évoque Vercors dans « Le voyage dans l’hiver », en attendant le parti se « sacrifie » pour assumer les tâches ingrates. « L’autogestion et ses lourdes responsabilités prendraient trop de temps aux travailleurs, et trop d’énergie intellectuelle, les privant ainsi des loisirs dont ils ont besoin ». Les conseils s’éteignent de bon ou – plus fréquemment – de mauvais gré.

Craignant une restauration du capitalisme, dans le tiers-monde, de nombreux partis, et gouvernements comme à Cuba, ont approuvé l’intervention soviétique au nom du refus d’affaiblir le « camp socialiste. Un maoïste italien, Marco Maccio, dans Les Temps Modernes en avril 1969, tout en condamnant l’intervention, critique les réformes du printemps Tchécoslovaquie qui risquaient de la réinsérer, comme la Yougoslavie, dans le marché mondial.

En occident, et particulièrement en France, il sera peu question de cette expérience, si l’on excepte des courants intellectuels, politiques ou syndicaux déjà acquis aux thèses autogestionnaires. La revue l’homme et la société publie en 1968 même un numéro regroupant des textes des sociologues tchécoslovaques, dont ceux de Richta. Yvon Bourdet, Pierre Naville, Victor Faye, et d’autres militants ou proches de la CFDT, du PSU, oppositionnels du PCF ou membres des courants « marxistes-révolutionnaires » publient des articles. La revue Autogestion y consacre des contributions, puis un numéro spécial. Dans la presse militante, comme dans Sous le drapeau du socialisme, l’Internationale ou Commune (journaux de l’Alliance Marxiste Révolutionnaire, ou des Comités communistes pour l’autogestion) l’on (re)publie au cours des années 1970 et 1980 à titre de « document » les statuts du conseil de l’entreprise CKD – usine W Pieck, qui est aussi publié dans la revue Autogestion, et dans le livre Prague, la révolution des conseils ouvriers, qui paraît en 1977. Dans le parti communiste français et ses dissidences, Roger Garaudy, qui avait utilisé en 1963 à l’occasion du congrès des écrivains l’expression « printemps de Prague, revient longuement à partir de la révolution scientifique et technique et les textes de Richta sur l’expérience tchécoslovaque dans Le grand tournant du socialisme publié en 1969. Mais tout cela demeure dans des cercles restreints. Sans doute l’expérience autogestionnaire de 1968/1969 a été plus « discrète », et s’est retrouvée « étouffée » entre le long temps du modèle Yougoslave d’une part, et les grèves ouvrières, puis la formation de Solidarnosc et de son programme pour l’autogestion dans les années 1980.

En Tchécoslovaquie même, l’expérience nourrit des réflexions telles celles de Petr Uhl dans Le socialisme emprisonné. En 1977, un tiers du millier de signataires de la « Charte 77 » étaient des ouvriers. La chute du mur de Berlin et la « révolution de velours », ont permis le rétablissement de libertés politiques. Mais l’arrivée des investisseurs étrangers s’est accompagnée de la liquidation des anciens droits des salariés et de leurs représentants. Des idées du printemps 68, le marché a bien été retenu mais amputé de la propriété sociale et de l’autogestion qui en étaient alors indissociables.

Robi Morder, « L’autogestion au prisme du printemps de Prague. Le mouvement des conseils de travailleurs en Tchécoslovaquie en 1968 et 1969 », in l’Encyclopédie internationale de l’autogestion, éditions Syllepse 2010-2015.

https://blogs.mediapart.fr/robi-morder/ ... nce-prague


Bibliographie succincte

Numéros spéciaux de revues :

« Sociologie tchécoslovaque et renouveau de la pensée marxiste », L’Homme et la société, N° 9, juillet – septembre 1968.

« Conseils ouvriers en tchécoslovaquie », N° spécial, Autogestion et socialisme N° 11-12, mars-juin 1970.

Recueils commentés de documents :

Jiri Pelikan, Le congrès clandestin, protocole secret et documents du XIVème congrès extraordinaire du parti communiste tchécoslovaque, Le Seuil, Paris, 1970.

Pierre Broué, Ecrits à Prague sous la censure, août 1968 – juin 1969 , (chap V, « Conseils ouvriers et autogestion »), EDI, Paris, 1973.

Jean-Pierre Faye, Vladimir Claude Fisera, Prague, la révolution des conseils ouvriers, 1968-1969, Seghers/Laffont, Paris, 1977.

Autres contributions

Milos Barta, « Les conseils ouvriers en tant que mouvement social », Autogestion, N° 9-10, septembre – décembre 1969.

Karel Bartosek, « rencontre inattendue en tchécoslovaquie (octobre 1968 – juin 1969) », in

François Fejto et Jacques Rupnik, Le printemps tchécoslovaque 1968, Ed. Complexe, Bruxelles, 1999. (notamment les contributions de Jaromir Veprek sur la réforme économique et d’André Gauron sur la politique d’Ota Sik).

Joseph et Vladimir Fisera, « cogestion des entreprises et économie socialiste, l’expérience tchécoslovaque, 1967-1970 », Revue de l’Est, Vol 2, N° 1, CNRS, Paris, 1971.

Gilles Martinet, Les cinq communismes, Le Seuil, collections points, Paris, 1974.

Robi Morder, « Prague, un Printemps en hiver, Conseils de travailleurs et autogestion en Tchécoslovaquie, 1968/1969 », in Geneviève Dreyfus Armand (coord), Les années 68, un monde en mouvement, BDIC, Syllepse, 1968.

Jacques Rupnik, « La classe ouvrière tchécoslovaque », in « Structures sociales en Europe de l’Est (2. Transformation de la classe ouvrière) » Notes et études documentaires, N° 4511-4512, 10 mai 1979, La Documentation française, Paris, 1979.

Radovan Richta, la civilisation au carrefour, Antrhopos, Paris, 1969 (réédité au Seuil, collection politique, 1974)

Rudolf Slansky, « Les premiers pas de l’autogestion en Tchécoslovaquie », Autogestion, N° 7, décembre 1968.

Petr Uhl, le socialisme emprisonné, La Brèche, Paris, 1982

Petr Uhl, « Réformer d’en haut ou démocratie d’en bas », L’homme et la société, N° 2-3, 1988 (nouvelle série, N° 88-89)


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Re: Budapest 1956, Allemagne de l’Est 1953, Prague 68

Messagede bipbip » 16 Jan 2018, 01:34

Tchécoslovaquie 1968. «Deux schémas faux»

Entretien avec Peter Uhl conduit par Jan Malewski en 1998

Oppositionnel marxiste tchécoslovaque, condamné à deux reprises (en 1969 à quatre ans et en 1979 à cinq ans de prison), signataire de la Charte 77 et fondateur du VONS (Comité de défense des personnes injustement persécutées), Petr Uhl est aujourd’hui journaliste (en août 1998) à Prague. Cet entretien, qui date de seulement 20 ans, indique l’utilité de réanalyser, une fois de plus, 50 ans après «le printemps de Prague», ce «processus» et, plus généralement, la dynamique «des réformes» des dits «Etats ouvriers bureaucratiquement dégénérés» ou des «formations en transition – bloquée (sic) — vers le socialisme». (Réd. A l’Encontre)

... https://alencontre.org/societe/histoire ... -faux.html
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Re: Budapest 1956, Allemagne de l’Est 1953, Prague 68

Messagede bipbip » 12 Mai 2018, 21:27

Pologne, Tchécoslovaquie, Yougoslavie : 1968 aux antipodes de 1989

Je me réjouis de m’inscrire dans un “décentrage” international sur 1968. Il est essentiel. Et je pense important d’apporter l’éclairage qui m’a été proposé sur “l’Europe centrale et orientale”. Il est évidemment spécifique et à première vue on a du mal à le « situer »… dans un panorama sur “1968 vu des SudS” – c’est-à-dire, au plan géo-politique, des pays colonisés et néo-colonisés ! Et pourtant, il trouve sa place dans les vues d’ensemble présentées lors du premier forum introductif : outre le décentrage – par rapport au Mai 1968 français -, les mouvements dont je vais parler (concernant la Pologne, la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie) partagent deux aspects généraux transversaux aux « années 1968 » dans le monde, en dépit de contextes différents à spécifier : le premier est la radicalisation politique d’une nouvelle génération, partout constatée ; le second est la dynamique révolutionnaire de 1968, sans pour autant qu’elle relève de « projet » clair et encore moins unifié. Comme l’a fort bien souligné Luciana Castellina, cette dynamique contestataire, critique de l’ordre existant et de ses rapports de domination, n’épargne pas les régimes issus des révolutions du XXème siècle et s’inscrit dans la recherche d’une alternative socialiste plus émancipatrice et démocratique – c’est précisément ce qu’on va voir en Pologne Tchécoslovaquie et Yougoslavie. Leur place dans le débat des années 1968 est « géo-politique ». Je voudrais la préciser, dans une vue d’ensemble, avant de décrire les mouvements de 1968 dans ces trois pays .

Mise en perspective du « bloc communiste » dans « les années 1968 »
Répondant à une question qui fut posée dans le premier forum sur l’absence de la “Révolution culturelle chinoise”, Etienne Balibar a souligné, à juste titre, qu’on ne pouvait simplement “situer” cette Chine-là au “Sud”, bien que certaines approches la plaçaient là. Au sens géo-politique, elle ne relevait plus, depuis la révolution et encore dans cette phase des années 1960, des pays encore colonisés ou néo-colonisés. Pour reprendre la formulation de Gustave Massiah dans la vue d’ensemble qu’il a présentée, il faut évoquer les “trois blocs” concernés par les années 1968 : même s’il est intéressant de se centrer sur le bloc des Suds (ou du « Tiers-Monde »), de profondes interactions pesaient sur les consciences et les rapports de forces de l’ordre mondial. C’était vrai dans le Mai 1968 français du premier bloc (celui dont on ne parlera pas ici, les pays capitalistes dominants ou impérialistes, qu’on les dise du « nord », de l’Ouest, ou du Centre). Mais c’était vrai également au sein du bloc des pays se réclamant du communisme : la Révolution culturelle chinoise du milieu des années 1960 relevait encore de ce bloc-là. C’est également là qu’il faut placer les “Pays d’Europe centrale et orientale” dont on m’a demandé de parler.

Comme on l’a fait remarquer pour “les SudS” – et qui serait également vrai pour “les Nords”-, il y avait au sein de l’ancien bloc se réclamant du communisme, au-delà des points communs socio-économiques et politiques, une grande diversité de situations et d’histoires politiques. Elle lèguera des différences et inégalités durables : la Chine n’était pas l’URSS et il faudrait parler de leurs conflits se radicalisant au cours de cette décennie 1960, marquant les divisions politiques du « camp communiste », visibles jusqu’au sein de la Tricontinentale[1] . Cela affaiblira considérablement la dynamique révolutionnaire des années 1960. Au-delà des puissances dominantes de ce « bloc », la Yougoslavie (autogestionnaire depuis 1950, “non alignée” après 1956, et ouverte aux vents du marché mondial pour tenter d’équilibrer les dépendances) n’était pas non plus la Pologne et la Tchécoslovaquie : celles-ci étaient insérées dans l’orbite de l’URSS et des relations quasi-autarciques du CAEM[2] jusqu’aux années 1970.

Une différence majeure avec les mouvements progressistes dans les pays du Sud dans la phase qui concerne notre débat, porte sur ce qu’était leur « ennemi commun », évoqué par Carmen Castillo : l’anti-impérialisme rapprochait les Suds en dépit de leur diversité. En Hongrie ou en Pologne, en Yougoslavie ou en Tchécoslovaquie, ce sont les tanks soviétiques et non pas l’OTAN et les Etats-Unis (comme à Cuba ou au Chili) qui étaient directement menaçants. Et dans ces pays-là, les soulèvements de masse démocratiques et émancipateurs dans la jeunesse, les milieux intellectuels et les usines se heurtaient à un parti unique ne tolérant pas de perdre son monopole de pouvoir et de privilèges tout en régnant au nom des travailleurs et du socialisme. Tel fut l’adversaire immédiat des grands mouvements anti-bureaucratiques (rebondissant des années 1956 aux années 1968, et se prolongeant en Pologne jusqu’au début des années 1980), même si le parti unique était lui-même traversé par les mouvements contestataires se réclamant des idéaux du socialisme/communisme : la dynamique spécifique de ces mouvements dans ces années (antérieures à 1989) était de chercher à réduire l’écart entre l’idéologie et la réalité.

C’est d’ailleurs pourquoi, je ne parlerai pas de “dissidences” des années 1968 dans ces pays (contrairement au titre annoncé de mon intervention, que je n’ai pas choisi…). Cette notion a été forgée surtout pour décrire les courants anti-communistes dans ces régimes. Or je viens d’évoquer des mouvements se réclamant de fait ou consciemment des idéaux communistes, au sens plein – et c’est de cela dont je veux parler. La notion de « dissidence » occulte combien la “taupe communiste” travaillait ces régimes, en s’emparant des droits proclamés et des discours mensongers pour les retourner contre la censure, l’absence de contrôle des travailleurs sur les choix et conditions de travail, les privilèges de pouvoir et de consommation de la “nomenklatura” communiste.

Ces remarques sont d’autant plus importantes qu’elles renforcent un questionnement que je veux soulever en dernier point de cette mise en perspective, quant à l’interprétation des grands mouvements de masse démocratiques des années 1968 – auxquels j’associerai, quant à la Pologne, le soulèvement des travailleurs polonais auto-organisés dans le syndicat indépendant Solidarność en 1980 : s’agissait-il d’une anticipation (ou des signes prémonitoires) de ce qui sera ultérieurement présenté comme « révolution démocratique » de 1989 ? Ou s’agit-il de phases et de logiques essentiellement contradictoires (même si aucun mouvement n’est « pur » ou homogène, et si l’on peut se revendiquer de la démocratie en étant communiste ou anti-communiste). Je défendrai cette deuxième interprétation de 1968 aux antipodes de 1989, en reliant mes questionnements aux remarques formulées par Carmen Castillo sur les actuelles « commémorations » de 1968 : comme elle l’a souligné, celles-ci visent très largement à édulcorer la portée subversive des mouvements de cette phase-là, globalement située avant le basculement dit néo-libéral, « contre-révolutionnaire » (pour reprendre les termes de David Harvey).

Or, la façon principale d’obscurcir la radicalité des enjeux, concernant les anciens pays se réclamant du socialisme, notamment les pays-phares comme la Pologne et la Tchécoslovaquie, est d‘occulter tout ce qui dans les grands mouvements démocratiques de masse qu’ils ont connu avant 1989 relevait profondément d’une logique « communiste » radicalement démocratique. C’est pourquoi on évoque plutôt des « dissidences » anti-communistes en jouant éventuellement sur l’ambiguïté des mots : la remise en cause du pouvoir des PC a pu se « formuler » contre le « communisme » identifié au régime de parti unique. Au-delà des mots, la différence majeure entre la « démocratie » de 1989 et celle dont je vais parler en 1968-1980, est que la première se contente d’un pluralisme électoral (vite transformé en alternance sans alternatives, profondément régressive socialement, associé aux privatisations forcées), alors que les mouvements pré-1989 portent la question démocratique au cœur des entreprises pour les « socialiser » sur la base de conseils ouvriers, mobilisant la base sociale des régimes communistes de ces pays, travailleurs et intellectuels communistes, avec ou sans la carte du parti.

Je voudrais à présent illustrer la dynamique subversive (anti-bureaucratique et anti-capitaliste à la fois, de façon consciente ou pas) des mouvements de masse démocratiques de 1968 (et globalement d’avant 1989) en Pologne, Tchécoslovaquie et Yougoslavie.

Pologne. 1968, entre 1956 et 1980-1981…
Le 1968 polonais est essentiellement un mouvement d’intellectuels et de jeunes qui sera réprimé (sur des bases antisémites) avant toute jonction avec un mouvement ouvrier. Pourtant, il est relié au soulèvement des conseils ouvriers de 1956 s’inscrivant comme en Hongrie, dans la déstalinisation ouverte par le rapport Khrouchtchev au XXème congrès du Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS). L’envoi des tanks soviétiques contre la révolution anti-bureaucratique en Hongrie avait, d’une certaine façon, permis d’atténuer et d’infléchir les formes de la répression en Pologne : il y eut canalisation et normalisation des conseils ouvriers, mais acceptation d’une autogestion universitaire. Et la mobilisation des intellectuels en 1968 se déploya d’une part contre la censure et contre les tentatives de mise au pas des universités remettant en cause leur autogestion. Les intellectuels marxistes Jacek Kuron et Karol Modzelevski – sortis de prison après leur « Lettre ouverte au Parti » écrite en 1965[3], furent considérés comme des inspirateurs des mobilisations jeunes.

Je voudrais citer ici une interview de Karol Modzelevski, traduite pour la Revue Contretemps lors d’un autre anniversaire de 1968 (celui de 2008)[4] : elle rend compte à la fois de ce qu’était l’esprit de cette « Lettre ouverte au Parti» de 1965, à la fois radicalement critique du « communisme » de ce dernier et des privatisations qui vont s’imposer après 1989 :

« Pour nous, c’était un idéal du système social fondé sur l’autogestion des travailleurs. Autrement dit, nous voulions aller du ‘communisme’ non vers la privatisation, mais vers les conseils ouvriers qui devaient gouverner non seulement les entreprises mais aussi constituer l’ossature du pouvoir de l’Etat au travers d’un système pyramidal des conseils (…). Notre argumentation était marxiste. C’est-à-dire que le marxisme y a été employé pour démasquer le système, le critiquer et appeler à son renversement. »

Il fut un des « experts » sollicité par les travailleurs lorsqu’ils mirent en place leur syndicat autonome en 1980-1981 dont le programme revendiquait l’établissement d’une « République polonaise autogérée » développant les droits des travailleurs[5]. Interrogé, dans cette même interview sur son interprétation du soutien apporté à la thérapie de choc libérale de Balcerowicz à la fin de cette décennie par ce qui reste de Solidarnorść, il évoque, entre les deux phases la répression infligée par le général « communiste » Jaruzelski, la démobilisation qui s’ensuit, et commente :

« Ainsi lorsqu’à la fin des années 1980 le système s’effondrait et que se décidait l’orientation des changements, il n’y avait plus cet élément essentiel qui donnait le ton en 1980-1981. Il n’y avait plus la pression des milieux clairement égalitaires et collectivistes, comme le fut le premier Solidarnorść qui était largement un enfant du socialisme. »

« Un enfant du socialisme » et non l’anticipation d’une pseudo « démocratie » qui imposa les privatisations de masse après 1989. Telle est aussi l’interprétation que je soutiens et qui s’applique au Printemps de Prague 1968, prolongé par son Automne souvent occulté, aux antipodes de 1989.

Prague 1968. Du Printemps de Prague à l’Automne des conseils ouvriers
Aujourd’hui, ce qui est le plus souvent retenu du « Printemps de Prague » de 1968 (on peut le vérifier en consultant google!), c’est… l’intervention des tanks soviétiques au cours de l’été : elle est supposée illustrer l’incompatibilité organique du « communisme » (évidemment assimilé au règne du parti unique) et de la profonde aspiration démocratique qui s’exprimait alors. L’impact international du rassemblement du Printemps 1968 à Prague et la présence massive de jeunes venant notamment des pays se réclamant du socialisme mais aussi d’ailleurs, étaient associés à l’espoir d’un « socialisme à visage humain ». Et ce rassemblement se tenait au sein d’un pays majeur du « bloc », soutenu par l’aile réformatrice du Parti Communiste tchécoslovaque/PCT (le dirigeant A. Dubček et l’économiste Ota Šik). Il s’inscrivait dans les débats en cours, en URSS même comme à Cuba, sur les réformes de la planification administrative visant à élargir les marges du marché et des directeurs[6]. Je n’ai pas le temps ici de revenir sur le contexte et les contradictions de ces réformes, largement technocratiques. Je veux insister sur ce qui est le plus occulté et ignoré.

D’une part, les réformes de marché n’étaient pas populaires chez les travailleurs (à cause de leurs effets inégalitaires et des menaces qu’elles faisaient peser sur l’emploi). Et c’est pour répondre à cette défiance que furent introduites des ouvertures démocratiques par lesquelles l’aile réformatrice du PCT cherchait à consolider sa base sociale. L’explosion du Printemps 1968 s’engouffrait dans ces brèches, sans respecter les bornes des réformes officielles. Mais surtout, on ne sait généralement pas qu’il existait une aile autogestionnaire au sein du PCT (notamment impulsée par Jaroslav Šabata). Elle s’était opposée à la fois aux conservateurs et aux réformes technocratiques en prônant l’introduction de conseils ouvriers dans les entreprises dotés de droits de gestion fondamentaux inspirés par les expériences et débats de la Yougoslavie voisine. Des concessions en faveur de ces demandes avaient été faites en restant marginales. Et ce que l’on ignore davantage encore, c’est que l’intervention des tanks soviétiques, prétendant vouloir empêcher une « restauration capitaliste », catalysa une riposte majeure des travailleurs, impulsée par l’aile autogestionnaire du PC et le syndicat officiel : l’explosion de conseils ouvriers. Leur première réunion nationale fut convoquée en janvier 1969 soit près de six mois après le début de l’occupation. Un projet de « loi sur l’entreprise socialiste » y fut élaboré et présenté au gouvernement encore présidé par Dubček. Leur force et légitimité étaient telles dans un régime se réclamant des travailleurs et du socialisme qu’il n’avait pas été possible de « simplement » les réprimer. Les propositions furent édulcorées dans le sens d’une co-gestion. Mais le mouvement poursuivit encore son extension : en mars on était passé de quelque 200 à plus de 500 conseils ouvriers. Ils furent lentement étouffés, puis interdits en juillet 1970 : deux ans après l’intervention soviétique, sous un régime « normalisé ».

Sans pouvoir m’étendre sur ce sujet[7], je voudrais citer, pour conclure ce point, le jugement porté par l’écrivain Milan Kundera en décembre 1968 (avant qu’il ne bascule vers l’anti-communisme) [8] :

« L’automne tchécoslovaque dépasse sans doute en importance le printemps tchécoslovaque de 1968 (…). Le socialisme dont la vocation est de s’identifier avec la liberté et la démocratie ne peut faire autrement que de créer une liberté et une démocratie telles que le monde n’en a jamais connues. »

Je terminerai sur le juin 1968 Yougoslave, encore moins connu et dont le contenu anti-capitaliste et anti-impérialiste est bien plus explicite encore.

Belgrade : Juin 1968. Pour une autogestion de bas en haut ! Contre la bourgeoisie rouge !
L’occupation des universités dans le juin 1968 yougoslave est une autre illustration de la radicalisation mondiale de la jeunesse. Elle s’inscrivait dans une phase de montée considérable des grèves en Yougoslavie contre les effets inégalitaires et destructeurs des droits autogestionnaires produits par les réformes du « socialisme de marché » depuis le milieu des années 1960. Le système dirigé par Josip Broz dit Tito et Edvard Kardelj théoricien du régime, était alors à la croisée des chemins : il était marqué par des polarisations nationales et sociales dans des sens opposés que je ne peux traiter ici[9]. Je veux seulement souligner ici ce qui relevait du 1968 révolutionnaire international et des grands mouvements démocratiques et anti-bureaucratiques évoqués en Pologne et Tchécoslovaquie.

Contrairement à l’instrumentalisation des jeunes par le maoïsme dans la Révolution culturelle, ou aux initiatives réformatrices soutenant le Printemps de Tchécoslovaquie, le Juin 1968 des jeunes yougoslaves était spontané. De plus ce mouvement s’inscrivait dans un système qui, pour résister à l’hégémonisme (post)stalinien de l’URSS, s’était ouvert à la fois vers les pays du Sud et du Centre. Enfin, à la différence des « pays frères » d’Europe de l’est, l’autogestion – notamment dans le domaine des publications – favorisait une large circulation des idées qui accompagnait la libéralisation des voyages (et notamment ce qui est plus négatif, l’émigration de travailleurs en quête d’emplois face à la montée du « chômage socialiste »).

Aussi, le Mai 1968 français, le Printemps de Prague et les mouvements contre les interventions impérialistes au Vietnam se combinaient-ils dans la radicalisation en cours des jeunes aux enjeux soulevés par les réformes économiques autogestionnaires. L’organisation depuis plusieurs années par le courant autonome marxiste de la revue Praxis de conférences de la nouvelle gauche internationale non institutionnelle avait contribué à l’émergence d’un mouvement autonome de jeunes anarcho-communistes se revendiquant du socialisme et de l’autogestion. Les inégalités de marché étaient contestées au nom des idéaux socialistes ; et les analyses marxistes critiques formulées contre l’aliénation de l’autogestion par un plan étatiste ou par le marché sous-tendaient des slogans « contre la bourgeoisie rouge », pour « l’autogestion de bas en haut » et pour une « planification autogestionnaire ». Enfin, comme à Paris, dans les facultés occupées de Belgrade où étaient placardés les posters de Che Guevara s’organisaient aussi des manifestations contre la venue de Nixon et en soutien du FLN…

Tito vint féliciter les jeunes pour leur esprit socialiste et autogestionnaire… après avoir démantelé tout mouvement autonome et en exploitant l’intervention soviétique à Prague comme une menace pour la Yougoslavie afin d’isoler les contestataires… La combinaison de répression sélective et de concessions réformatrices se traduisit par les ultimes modifications constitutionnelles du temps de Tito et Kardelj, au début des années 1970, présentées dans le second congrès des autogestionnaires à Sarajevo. Il s’agissait de canaliser les tendances centrifuges en renforçant à la fois les droits des organes de base de l’autogestion et ceux des républiques (renforçant la confédéralisation du système notamment dans le commerce extérieur). L’inflation, le creusement des inégalités et l’endettement généralisé des années 1980 exprimèrent au plan économique l’absence de cohérence et de contrôle des contradictions à l’oeuvre aboutissant aux changements radicaux de logiques : à la fin des années 1980s les nouvelles lois sur la propriété allaient démanteler l’autogestion et la propriété sociale – avec prédominance de projets bourgeois sur des bases nationalistes.

En conclusion : 1989, parachèvement de la nouvelle globalisation capitaliste
Dans son introduction, Gustave Massiah évoquait le « système-monde capitaliste » (selon la terminologie d’Immanuel Wallerstein). Mais avant de pouvoir (depuis les années 1990) mettre en œuvre une nouvelle globalisation capitaliste effectivement mondiale, les forces dominantes devaient reconquérir ce qu’elles avaient perdu depuis la Première guerre mondiale jusqu’aux années 1970 : le contrôle d’environ un tiers de la planète dont les révolutions favorisaient des résistances croissantes dans ce qui restait de système-monde capitaliste, dans son cœur et ses semi-périphéries. C’est la peur du « communisme » (interne/externe) au sens d’une extension des révolutions, qui a radicalement modifié le rôle des États-Unis et les rapports de force mondiaux des années 1960-1970. Cela fut associé à des gains sociaux au sein des pays du Centre jusqu’aux années 1960, ce réformisme se heurtant alors à ses limites[10] lors de la crise de profit et de société de cette décennie de « stagflation ». Mais dans les Suds (néo)colonisés, il s’agissait de polarisations armées entre révolution et « développementisme » dictatorial anti-communiste en passant par des coups d’Etat contre-révolutionnaires.

On comprend d’autant mieux ce qu’était la crise de l’ordre mondial des années 1960s dans les « trois blocs », qu’on évalue ce que fut la contre-offensive impérialiste et ses phases, spécifiques à chacun de ces blocs : dans les Suds, au cours des années 1960, ce fut la montée des guerres coloniales, des luttes armées évoquées par Carmen Castillo, et des assassinats de dirigeants de la Tricontinentale, évoqués par Bachir Ben Barka lors du premier forum (y inclus les dirigeants des Noirs étasuniens), prolongés par le coup d’État au Chili en 1973. Dans les pays du Centre, ce fut le tournant dit « néo-libéral » face à la crise de profit et de société des années 1970 – dont on ne parle pas ici, mais bien présent. Ce tournant historique impulsé dans les pays impérialistes dominants appuyés sur les grandes institutions financières et militaires dont ils disposaient, a pu se radicaliser en guerre sociale mondiale après 1989/1991 – c’est-à-dire la désintégration du « bloc communiste » dans toute son opacité interne/externe. Le basculement d’une part substantielle de sa nomenklatura « communiste » vers l’insertion dans l’ordre mondial s’est fait de façon différenciée que je ne peux traiter ici[11], tant étaient différents aussi les pays de ce bloc. Mais on est encore loin de se remettre du terrible brouillage des étiquettes, des rapports de force et des projets socialistes que produisit le coup d’Etat de Jaruzelski en Pologne, la répression de tout mouvement autonome en Yougoslavie ou l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie « contre la restauration capitaliste » – parachevée par le basculement capitaliste de la Chine « communiste ».

Je terminerai par une anecdote significative illustrant ce brouillage : lorsque survint le coup d’Etat de Pinochet de 1973, les dirigeants communistes d’une Tchécoslovaquie « normalisée » et purgée de centaines de milliers de membres du PCT, condamnèrent ce coup d’Etat en vantant la dynamique socialiste du Chili d’Allende. Notre camarade Petr Uhl[12] qui sortait de prison pour avoir tenté d’impulser un Mouvement de la Jeunesse Socialiste en 1968 s’adressa alors à ses compatriotes. Il leur dit qu’en général, pour savoir quelle était « la vérité » des grands évènements mondiaux, il suffisait d’inverser les termes de la propagande officielle mensongère. Mais cette fois-ci, disait-il, il fallait croire ce que disait les journaux du régime : il fallait dénoncer le coup d’Etat de Pinochet contre le Chili d’Allende, même si le PCT le faisait ! Petr Uhl et Anna Šabatova[13] avec qui j’évoquais ce souvenir ces jours-ci, m’ont dit qu’ils ont fait à l’époque une pétition exprimant cette solidarité.

Je regrette que l’état de santé de Petr Uhl ne lui permette pas d’être parmi nous et d’exprimer directement son fraternel salut. Mais je suis heureuse de le faire pour lui.

Catherine Samary est économiste, spécialiste des Balkans et militante altermondialiste,

Dernier ouvrage : Du communisme décolonial à la démocratie des communs, 2017, Ed. Du Croquant. Lire un extrait ici.

Site : http://csamary.free.fr

Notes
[1] La Yougoslavie de Tito (qui s’est réclamée de Marx et de la Commune de Paris contre Staline), « excommuniée » par ce dernier en 1948, restait pour le régime de Mao (et les courants « pro-chinois ») au sein du « camp occidental » . La rupture de la Chine avec l’URSS se fit dans les années 1960 au nom de Staline contre Khrouchtchev et sa politique de « coexistence pacifique » il ne fut pas question de réhabilitation du titisme en Chine. De son côté, le régime cubain choisissant de se rallier à l’URSS pour tenir tête aux menaces étasunienne, s’aligna sur sa politique : d’où le soutien par Castro de l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie en 1968…

[2] CAEM = Conseil d’aide économique mutuelle fonctionnant largement sur des bases politico-économiques sous domination de l’URSS, également désigné par l’acronyme anglais Comecon.

[3] Publiée en France sous forme ronéotée par la Quatrième internationale en 1967 puis aux Editions Maspero en 1969 sous le titre Lettre ouverte au Parti Ouvrier Unifié Polonais , le POUP, nom du PC en Pologne.

[4] Cf. Contretemps N°22, Mai 2008, 1968 : Un Monde en Révolte. En ligne : http://www.contretemps.eu/wp-content/up ... s%2022.pdf

[5] Cf. aussi le livre de Zbigniew Kowalecski Rendez-nous nos usines ! Solidarnorść Dans Le Combat Pour L’autogestion Ouvrière, La Brèche, 1985.

[6] Je présente ces débats tels qu’ils se déroulèrent notamment à Cuba, et les contradictions de ces réformes notamment dans leur variante autogestionnaire yougoslave dans l’ouvrage « Du communisme décolonial… » cité en note 2..

[7] Lire Vladimir Claude Fišera, co-auteur avec Jean-Pierre Faye de Prague. La révolution des conseils-ouvriers. 1968-1969, Robert Laffont, 1978. Lire aussi son article « 1968 : le printemps et l’automne autogestionnaires de Prague », sur le site http///www.alternativelibertaire.org. Cf. également les articles de Anna Libéra et Charles-André Udry reproduits sur le site www.europe-solidaire.org: Tchécoslovaquie 1968 : Printemps de Prague, invasion soviétique, résistances et conseils ouvriers

[8] Cité par Vladimir Claude Fišera,, dans l’article évoqué en note 5. Il indique que Jaroslav Šabata cita cet extrait de Kundera dans un article de la revue Listy n°6 de décembre 2007

[9] On trouvera dans l’ouvrage (« Du communisme décolonial… ») et dans divers articles sur mon site (http://csamary.free.fr) l’analyse de la crise yougoslave des années 1970-1980.

[10] Ce réformisme combinait les logiques d’inspirations keynésiennes et social-démocrates et celui des PC acceptant la subordination de leurs orientations à la « construction du socialisme dans un seul pays », et donc aux intérêts diplomatiques de l’URSS.

[11] Cf. notamment le chapitre 2 de Du communisme décolonial à la démocratie des communs (Le Crouant, 2017)ou la rubrique « restauration capitaliste » sur mon site http://csamary.free.fr

[12] Impliqué ensuite dans la Charte 77 et le Comité de Défense des personnes injustement emprisonnées » (VONS) fera au total 8 ans de prison. Il a écrit Le Socialisme emprisonné publié en 1980 aux Editions La Brèche

[13] Anna Šabatova (fille de Jaroslav Šabata, un des principaux animateurs de l’aile autogestionnaire du PCT évoqué plus haut et compagne de Petr Uhl) fut unE des porte-parole de la Charte 77. Elle a été élue Médiateur de la République en 2014.


http://www.contretemps.eu/pologne-tchec ... avie-1968/
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Re: Budapest 1956, Allemagne de l’Est 1953, Prague 68

Messagede Pïérô » 03 Juil 2018, 23:27

3 Juin 68 à Belgrade: « Assez de la bourgeoisie rouge »

Le 3 juin 68 résonne à Belgrade le cri « il n’y a pas de socialisme sans démocratie ». Prochain article: 4 juin 68: » le Parti a désamorcé la bombe ».

Ce 3 Juin à Belgrade, capitale de la Yougoslavie, les étudiantes et les étudiants lancent le slogan « la révolution n’est pas terminée, nous en avons assez de la bourgeoisie rouge ». La répression fait une centaine de blessés.Un article de 1998 de Radoslav Pavlovic en page 25 du n°426 de la revue Inprecorretrace la naissance de ce printemps et sa répression. En voici quelques extraits:

« Le mouvement des étudiants yougoslaves a été en 1968, comme partout ailleurs et relié par un fil rouge invisible, l’expression de l’avènement politique d’une génération nouvelle. Déjà à Belgrade en 1966, les manifestations officielles contre la guerre au Vietnam furent débordées par les étudiants, dispersés devant l’ambassade américaine par un cordon de police à cheval. A Zagreb un groupe se réclamant de l’égalité sociale fut politiquement liquidé en 1967. Au printemps 1968 les étudiants de la faculté de philosophie envoyaient des messages de solidarité aux étudiants polonais, allemands et français. Le printemps de Prague était suivi au jour le jour avec une émotion profonde. L’esprit de 1848 planait partout.

A Belgrade tout commence par une bagarre fortuite dans la Cité universitaire entre les étudiants et les « brigadistes » (volontaires des grands travaux sur les autoroutes, que le parti embrigade). De cet incident obscur jaillit soudainement le programme d’action, dont les grandes lignes resteront inchangées tout au long de l’agitation dans les diverses facultés : contre les inégalités sociales où « les uns ont le bol de riz et les autres le bol de caviar », pour l’embauche des jeunes issus des couches ouvrières et paysannes et « dont le papa n’a pas le tuyau haut placé» [sous-entendu, pour arroser qui de droit afin de placer ses enfants], pour les libertés démocratiques car « il n’y a pas de socialisme sans démocratie», pour l’autonomie universitaire et la défense des facultés« où la police entre avec ses chevaux». Aucune opposition politique en dehors du parti dominant et du système d’autogestion n’est alors envisagée, ni évoquée. Un seul petit incident est immédiatement et fermement clos par les étudiants, lorsqu’un écrivain connu, devenu nationaliste et monarchiste par la suite, essaye de dire un mot désobligeant pour les Albanais.

La tentative des étudiants de passer en cortège massif de la cité universitaire (nouveau Belgrade) au centre de la ville, arrêtée et durement réprimée par un cordon impressionnant de police, le 3 juin, a créé le grand choc dans l’opinion publique : un frisson de solidarité profonde en bas, le désarroi en haut. Une aile du parti accepte les revendications des étudiants et prône la bonne manière : « ce sont nos enfants ». Une autre ne peut s’opposer ouvertement aux revendications, mais évoque la manière « non-institutionnelle » inacceptable et le travail souterrain des « ennemis du peuple ». Par la presse et à travers le canal du parti on déforme les événements devant les ouvriers, traitant les étudiants de « casseurs » et organisant des « gardes ouvrières » musclées aux portes des usines, car les étudiants sont portés à s’adresser aux travailleurs par des tracts qui clament l’unité entre étudiants et ouvriers. De nombreux artistes, écrivains et journalistes soutiennent le mouvement.

L’un des plus durs dans le parti, le vieux stalinien Moma Markovic (père de la future épouse de Slobodan Milosevic), rédacteur en chef de Barba (quotidien du parti) lance le 6 juin le retentissant éditorial intitulé « Le bon grain et l’ivraie », dans lequel il prône la matraque sélective : la masse des étudiants représente le « bon grain » mais la Faculté de philosophie et ceux qui sont sur la même ligne constituent « l’ivraie », dont il faut se débarrasser au plus vite.

Tito ne se précipite point, tient les deux fers au feu, laisse les deux courants du parti (car les deux sont d’accord pour en préserver le monopole), pèse et soupèse, pour intervenir enfin publiquement le 9 juin à la télévision par une allocution ferme : oui aux revendications, non à la « manière » (dans la rue, par les tracts, par une presse indépendante). La faculté de philosophie est nommément désignée comme le foyer des troubles et ses professeurs comme « anarcho-libéraux ». Une loi expresse est adoptée pour faciliter l’embauche de jeunes (ce qui en pratique se traduit par un travail sous-payé pendant un an pour les nouveaux embauchés), le salaire ouvrier est discrètement et subitement doublé et le 9 juin le parti réussit à faire basculer la masse des étudiants dans les bras de Tito. Vuk Draskovic, futur monarchiste, apparatchik à l’époque, en est l’artisan à la Faculté de Droit: on chante et on danse toute la nuit à la gloire du père du peuple. A la Faculté de philosophie on l’appelle « la maison des jaunes » et on pleure amèrement…Le repli massif des étudiants n’a pas empêché l’aile marchante, située à la Faculté de philosophie et autour du journal Student (devenu hebdomadaire indépendant et diffusé dans plusieurs villes de façon militante à plus de 40 000 exemplaires) de continuer la lutte. C’est seulement au printemps 1969 que Student sera « normalisé », à l’instar de la Tchécoslovaquie. Il y avait dans ses pages un fort accent de solidarité avec les travailleurs : un groupe d’étudiants avait même fait la grève de la faim en solidarité avec les mineurs bosniaques affamés et révoltés. Il y avait une solidarité sincère avec le peuple tchécoslovaque, et le suicide de Jan Palach a marqué tous les esprits. On commençait à toucher les sujets tabou : Goli Otok, où Tito a détruit physiquement et humainement quelques dizaines de milliers de communistes de première heure, sous prétexte de combattre le danger stalinien intérieur, entre 1948 et 1955; on commençait aussi à évoquer le nom de Trotsky et sa destinée de révolutionnaire intransigeant assassiné par Staline…

Si la Yougoslavie a pu sombrer dans la barbarie nationaliste, si aujourd’hui les fascistes ont pignon sur rue et les vrais socialistes sont refoulés dans les petits trous, c’est pour une grande partie l’œuvre de la répression titiste des années soixante-dix, qui a détruit la gauche et laissé le champ libre à la droite. Et si on ne peut lui imputer l’évolution ultérieure de Tudjman, ni celle de Milosevic, il est utile de rappeler d’où ils viennent et de poser la question comment ont-ils pu si facilement s’imposer ? »


https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/ ... isie-rouge
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Re: Budapest 1956, Allemagne de l’Est 1953, Prague 68

Messagede bipbip » 16 Juil 2018, 19:27

Pologne, Tchécoslovaquie, Yougoslavie : 1968 aux antipodes de 1989

Je me réjouis de m’inscrire dans un “décentrage” international sur 1968. Il est essentiel. Et je pense important d’apporter l’éclairage qui m’a été proposé sur “l’Europe centrale et orientale”. Il est évidemment spécifique et à première vue on a du mal à le « situer »... dans un panorama sur “1968 vu des SudS” - c’est-à-dire, au plan géo-politique, des pays colonisés et néo-colonisés ! Et pourtant, il trouve sa place dans les vues d’ensemble présentées lors du premier forum introductif : outre le décentrage – par rapport au Mai 1968 français -, les mouvements dont je vais parler (concernant la Pologne, la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie) partagent deux aspects généraux transversaux aux « années 1968 » dans le monde, en dépit de contextes différents à spécifier : le premier est la radicalisation politique d’une nouvelle génération, partout constatée ; le second est la dynamique révolutionnaire de 1968, sans pour autant qu’elle relève de « projet » clair et encore moins unifié. Comme l’a fort bien souligné Luciana Castellina, cette dynamique contestataire, critique de l’ordre existant et de ses rapports de domination, n’épargne pas les régimes issus des révolutions du XXème siècle et s’inscrit dans la recherche d’une alternative socialiste plus émancipatrice et démocratique – c’est précisément ce qu’on va voir en Pologne Tchécoslovaquie et Yougoslavie. Leur place dans le débat des années 1968 est « géo-politique ». Je voudrais la préciser, dans une vue d’ensemble, avant de décrire les mouvements de 1968 dans ces trois pays .

... https://intercoll.net/Pologne-Tchecoslo ... es-de-1989
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Re: Budapest 1956, Allemagne de l’Est 1953, Prague 68

Messagede Pïérô » 26 Aoû 2018, 13:19

5 Janvier 1968: Dubcek accède au pouvoir en Tchécoslovaquie

D'abord, une vue d'ensemble, des années 1968-69, cartographiée, donc nécessairement réductrice, par la publication Alternative Libertaire, en Mai 2008.

Image

En France, les militants de gauche suivaient la situation à Prague depuis 1967 ou même 1966. Les militants du PCF, pour l'essentiel, avec appréhension. Ceux de la petite gauche révolutionnaire, notamment trotskiste, qui n'avaient pas oublié les soulèvements de Berlin en 53, ou de Budapest en 56, avec l'espoir d'un renouveau des luttes qui annoncerait une révolution anti-bureaucratique.

En Tchécoslovaquie comme dans d'autres pays du "socialisme réellement existant" (nous traiterons plus tard des luttes antibureaucratiques ailleurs, notamment en Pologne), les dirigeants tentaient de surmonter la crise multiforme du régime par des "réformes". Le Printemps de Prague débute formellement le 5 janvier 1968, avec l'arrivée au pouvoir du dirigeant réformateur Alexander Dubček. Dubček introduit la liberté de la presse, d’expression et de circulation et enclenche une décentralisation de l’économie.

Le Printemps de Prague se solde par l'invasion des troupes du Pacte de Varsovie, en fait essentiellement russes, dans la nuit du 20 au 21 aout. L'Opération Danube, préparée depuis le 8 avril, mobilise 400 000 soldats, 6 300 chars , appuyés par 800 avions, 2 000 canons, envahissent le pays. À titre de comparaison, l'Allemagne alignait 3580 chars contre l'URSS lors de l'Opération Barbarossa en 1941...

Les manifestations de protestation, pacifiques, sont nombreuses, notamment à Prague. Les manifestants, surtout des étudiants, assiègent les chars. Les forces d'occupation, qui ont l'ordre de réprimer la contestation, font un peu plus d'une centaine de morts et des milliers de blessés dans tout le pays. A l'automne, les ouvriers se mobilisent, mais la répression étouffe le mouvement en janvier 1969. Désespéré, l'étudiant, Jan Palach s'immole par le feu le 16 janvier 1969. Des centaines de milliers de personnes assisteront à ses funérailles. Il deviendra la figure légendaire de la contestation étudiante en Tchécoslovaquie.

L'invasion se poursuit par une période de durcissement politique et idéologique, la « Normalisation ». Les partis communistes finlandais, italien et français dénoncent l’occupation. Le parti italien (PCI) finit par rompre définitivement avec le parti russe, alors que le PCF ne condamna jamais la « normalisation ». Alexander Dubcek, remplacé par Husak, il se vit confier le titre honorifique de présidence de l'Assemblée fédérale avant d'être exclu du Parti en juin 1970 et réduit à des fonction subalternes. Il réapparut lors des manifestations de novembre 1989 et fut élu président du Parlement.

... https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/ ... oslovaquie
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Re: Budapest 1956, Allemagne de l’Est 1953, Prague 68

Messagede Pïérô » 26 Aoû 2018, 13:22

21 Août 68: une armada stalinienne fond sur le peuple tchécoslovaque

La nuit du 20 au 21 Août, les troupes du Pacte de Varsovie mettent fin au Printemps de Prague.

J’ai ouvert cette série « 1968 » par l’article suivant: 5 Janvier 68: Dubcek accède au pouvoir en Tchécoslovaquie https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/ ... oslovaquie. Il retrace le grand mouvement populaire connu comme le Printemps de Prague. Mais la nuit du 20 au 21 Août, les troupes du Pacte de Varsovie envahissent la Tchécoslovaquie. 400 000 soldats, plus de six mille chars, près de mille avions de cinq pays (l’URSS, la Bulgarie, la Pologne, la Hongrie et enfin, la RDA) sont mobilisés contre le Parti communiste tchèque (PCT).



La répression du Printemps de Prague résonne d’autant plus fortement en France que nous sommes en 1968, y compris dans le PCF, alors un des PC plus stalinien de tout l’Europe. Louis Aragon évoque un "Biafra de l’esprit ». Yves Montand se dit "submergé par le dégoût, l’écœurement…ma réaction a été immédiate, primaire : je tourne la page communiste de mon existence ». On peut suivre ici les réactions en chanson de beaucoup d’artistes, dont Jean Ferrat , Adamo, Serge Lama et Joan Baez.

Dans un article récent Pologne, Tchécoslovaquie, Yougoslavie : 1968 aux antipodes de 1989, Catherine Samary rappelle un point essentiel: l’existence d’une aile autogestionnaire dans le Printemps de Prague, rejetant autant la gestion bureaucratique héritée du stalinisme que les réformes favorables a marché. Extrait:

... https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/ ... coslovaque
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Re: Budapest 1956, Allemagne de l’Est 1953, Prague 68

Messagede bipbip » 28 Aoû 2018, 16:27

1968 en Tchécoslovaquie : Chronologie et analyse du « mouvement autogestionnaire »

(I)

La majorité des médias, en ce 20 août 2018, rappellent l’intervention – il y a 50 ans – des troupes du Pacte de Varsovie visant à écraser le mouvement d’émancipation sociale et politique qui avait pris forme, clairement dès 1967, en Tchécoslovaquie, qualifiée officiellement dès mai 1948 de « démocratie populaire » de Tchécoslovaquie. La majorité des analyses portent, d’une part, sur « les raisons de l’intervention militaire » et, d’autre part, sur les multiples manifestations de résistance active qui ont duré des mois et des mois.

Il nous paraît important de décrypter la dynamique sociale, politique antérieure à l’intervention, la multiplication des réflexions dans les revues et la presse tchécoslovaques, dès 1967, les débats économico-politiques qui ont marqué cette période. Réduire cette « révolution interrompue » à un conflit entre « réformistes » et « conservateurs » au sein du PCT nous paraît escamoter les traits les plus importants pour une réflexion historique conjuguée au présent. Toute une société s’est mise en marche, bien que dans un temps limité. Le système politique était l’objet de débats et de décisions. Le système judiciaire, en partie sous les effets retardés des terribles procès staliniens des années 1949-54, était mis en cause, ainsi que la censure, le complexe policier, interne et « externe » (celui lié aux différents « services de sécurité » de l’URSS), la place et le rôle du PCT, le droit au pluripartisme, le rôle et la fonction des syndicats, les organes d’autogestion au sein des entreprises, l’organisation et les structures propres au secteur paysan, les organisations « professionnelles » telles que celles des écrivains, des scientifiques, des journalistes, des artistes, des étudiants. Et, de même, la question nationale qui n’a cessé d’être présente dès 1945, puis 1948. Pour aborder diverses facettes de cette « révolution interrompue », nous publions ci-dessous une chronologie, qui n’éclaire qu’une partie des enjeux mentionnés. Elle est suivie des extraits d’un texte portant sur le mouvement autogestionnaire.

Charles-André Udry


Chronologie

1966
Mai : Alexander Dubcek est élu premier secrétaire du Parti communiste slovaque.

1967
1° 27-29 juin : 4e Congrès des écrivains : conflit ouvert avec la direction Novotny du PCT.
2° 27 août : célébration du centenaire de la première école secondaire slovaque. Conjointement est valorisée la création à la fin du XIXe siècle de Matica Slovenska, insitution culturelle slovaque. Cela met en relief la question nationale slovaque.
3° Septembre : le Comité central (CC) exclut du PCT les écrivains critiques qui se sont manifestés lors de leur 4e Congrès.
4° 30-31 octobre : le CC du PCT se réunit ces deux jours et l’agence de presse de Yougoslavie souligne que ce CC « est le plus important tenu lors de la dernière décennie ». Elle mentionne le conflit entre « conservateurs » et « réformistes » à propos de la situation économique et du rôle du PCT dans la société. L’exigence d’une séparation entre la fonction de premier secrétaire du PCT (Antonin Novotny) et celle de la présidence de la république (Antonin Novotny) concentre une dimension institutionnelle du conflit. Le pôle pro-Dubcek s’affirme.
5° 31 octobre : manifestation de rue de 1500 étudiants (sur 5000) du collège technique de Strahov à Prague. Depuis 1965 se répètent des pannes d’électricité qui sont un révélateur du dysfonctionnement plus général de l’économie. La manifestation se déroule avec comme mot d’ordre : « On veut de la lumière ». La répression policière est brutale.
6° 8 novembre : réunion des étudiants de l’Université Charles de Prague (faculté de philosophie) contre la répression, qui a été justifiée par le rectorat. Le pouvoir la considère comme nécessaire et légale, mais trop brutale. Les étudiants demandent : la punition des policiers, la fin de la censure de la presse, et débattent de la « mauvaise gestion technique » de l’économie.
7° 8-9 décembre : Brejnev est invité par Antonin Novotny à Prague (« le froid vient de Moscou »).
8° 18-21 décembre : conflit ouvert au sein des instances entre A. Novotny, ses partisans et une opposition hétérogène mais majoritaire qui se réfère entre autres à Dubcek.

1968
1° 3-5 janvier : Novotny démissionne du poste de premier secrétaire. Dubcek devient premier secrétaire. En Slovaquie, il est remplacé par Vasil Bilak… qui, en septembre 1968 – donc après l’intervention du Pacte de Varsovie sous la houlette de « l’Armée rouge » (sic) –, deviendra premier secrétaire du PCT. Il sera remplacé en avril 1969 par Gustav Husak, qui deviendra président de la république en 1975.
2° 29-30 janvier : A. Dubcek se rend à Moscou pour « consultation ».
3° 7 février : Dubcek rencontre Wladyslaw Gomulka, premier secrétaire du Parti ouvrier unifié polonais (POUP), qui a repris du service depuis le 21 octobre 1956 (jusqu’au 20 décembre 1970). Ils se réunissent à Ostrava (capitale de la Moravie-Silésie). C’est une opération de « sondage politique ».
3° 22-23 février : Brejnev et des dirigeants des pays de l’Est sont à Prague pour le 20eanniversaire de février 1948, date qui confirme le contrôle complet par le PCT et son appareil de la coalition intitulée Front national qui, de fait, intègre et subordonne les autres formations politiques. Klement Gottwald du PCT prend la direction du gouvernement. Cela implique de « purger la vie publique des membres ou sympathisants des forces non PC ».
4° 5 mars : la direction du PCT abolit la censure.
5° 13 mars : le Parlement demande au président de la Cour suprême la « réhabilitation des anciens prisonniers politiques ». Ce qui renvoie à toute l’histoire des procès politiques de 1949 à 1954.
6° 21 mars : Novotny démissionne de la présidence de la république. Ludvik Svoboda, le 30 mars, le remplace : il a une formation militaire, il a été ministre de la Défense, il a connu une période de disgrâce puis reviendra aux affaires. De fait, il est lié étroitement à l’Union soviétique. Il sera réélu à la présidence de la république après l’intervention soviétique et démissionnera en 1975 pour raisons de santé.
7° 23-24 mars : conférence de Dresde (RDA) qui réunit les dirigeants des partis (russe, allemand de l’Est, polonais, hongrois, bulgare). La direction du PCT est présente et subit de sérieuses critiques.
8° 29 mars-5 avril : le CC du PCT adopte son programme d’action. Et le 1ermai apparaît comme une approbation populaire de ce qui est perçu comme une démocratisation.
9° 10 avril : le CC du Parti communiste de Slovaquie demande une fédéralisation de la république et un statut d’égalité entre Tchèques et Slovaques.
10° 3-4 mai : délégation du PCT, avec Dubcek, à Moscou. Le 3 mai, le ministre de la Défense, le général Dzur, confirme lors de la visite à Prague du maréchal Yakubovski, chef suprême des forces armées du Pacte de Varsovie, que des manœuvres du Pacte sur le territoire de la Tchécoslovaquie sont discutées.
11° 5-7 mai : le dirigeant du Parti communiste italien, Luigi Longo, visite Prague. Le PC italien a déjà publié non seulement des articles, mais des longs entretiens avec des intellectuels du « Printemps de Prague » (formule qui renvoie à un festival organisé de longue date à Prague, depuis 1948). Le thème du « socialisme à visage humain » (sic) participe de la « voie nationale » au socialisme prônée dans le testament de Palmiro Togliatti datant de 1964.
12° 8 mai : réunion secrète des partis du « bloc soviétique », à l’exception du PCT ; et du PC roumain de Ceausescu ainsi que la Ligue des communistes de Yougoslavie (LCY).
13° 17-22 mai : une délégation militaire dirigée par le maréchal Gretchko vient à Prague pour l’organisation de manœuvres du Pacte de Varsovie sur le territoire tchécoslovaque ! Le problème qui va apparaître : ces manœuvres préparent quoi ? et surtout quand les troupes vont-elles se retirer ? En août 68, les 500’000 ou 600’000 hommes de troupe n’atterrissent pas en terrain inconnu. Lors d’une conférence de presse le 15 juillet, le général tchèquePrchlik avait informé du « retard du départ des troupes russes » suite à « l’exercice conjoint ». Voir point 15.
14° 17-25 mai : Alexis Kossyguine, président du Conseil des ministres de l’URSS d’octobre 1964 à octobre 1980, est « en cure » pour sa santé à Karlovy Vary (Carlsbad en Bohême, station thermale) et s’entretient avec « des responsables politiques » du PCT.
15° 29 mai : le général Kazakov et des représentants des armées du Pacte de Varsovie arrivent à Prague pour préparer l’état-major devant organiser les manœuvres qui se tiendront en juin en Tchécoslovaquie.
16° 1er juin : le CC décide de convoquer pour le 9 septembre le 14eCongrès (extraordinaire) du PCT. Une question de stratégie politique était posée par des secteurs du PC (minoritaires), des intellectuels, des militants des mouvements sociaux : ne faut-il pas tenir le congrès plus rapidement, et ne pas attendre septembre, et aussi appeler à des élections parlementaires ? Le thème du pluripartisme était de facto et théoriquement posé.
17° 27-28 juin : publication du « Manifeste des 2000 mots » – largement signé par des intellectuels, des membres du parti, des sportifs – qui met l’accent sur la nécessité de démocratiser la vie publique et la société. La réaction de la direction du PCUS, de secteurs du PCT est vive. Or, à la lecture de ce texte – que nous publierons –, ce ne sont pas ses formules qui sont le plus « graves ». Ce qui alerte la nomenklatura, y compris réformiste, c’est la dynamique du manifeste qui est en syntonie avec une radicalisation de secteurs sociaux divers.
18° 14-15 juillet : réunion à Varsovie des dirigeants russes, polonais, bulgares, hongrois et de RDA qui écrivent une lettre de mise en garde à la direction Dubcek.
19° 28 juillet : Dubcek s’adresse à la télévision demandant aux Tchèques et aux Slovaques de lui accorder un soutien. C’est une réponse de facto à la lettre de Varsovie.
20° 29 juillet-1er août : à la frontière soviéto-tchécoslovaque, à Cierna nad Tisou, réunion des dirigeants du PCUS et du PCT. Dubcek tente de négocier, en affirmant l’attachement à l’URSS et au COMECON. Les archives du PCUS indiquent la détermination de dirigeants clés en faveur d’une intervention militaire. L’appareil « d’intelligence » du PCUS informe sur la radicalisation politique, démocratique et sociale. Il est entendu au sommet du Kremlin.
21° 3 août : conférence à Bratislava. Le but : avoir une déclaration commune signée par l’URSS, la RDA, la Hongrie, la Bulgarie et la Tchécoslovaquie. Il s’agit de préparer la fraction du PCT qui soutiendra l’intervention et de stimuler les hésitations des dubcekistes.
22° 9-11 août : Tito à Prague en visite officielle. Son biographe Joze Pirjevec, Tito, CNRS Editions, 2017, écrit (p. 423) : « Tito était conscient qu’il existait un danger de voir se renforcer les « éléments anti-socialistes en Tchécoslovaquie. Il se rendit à Prague… pour appeler Dubcek et ses collaborateurs à la prudence tout en défendant publiquement le processus de démocratisation à la conférence de presse. » Suite à cette visite, il multiplia des appels téléphoniques avec Brejnev, Kadar (Hongrie) et d’autres dirigeants du Pacte de Varsovie « qui lui garantirent que le Pacte n’interviendrait pas militairement à Prague ». Dès le 22 août, la LCY condamna « l’agression », « l’occupation » et « l’ingérence grossière dans les affaires de la Tchécoslovaquie ». Tito a publiquement rejeté l’idée qu’il s’agissait d’une « contre-révolution ».
Soucieux, Tito avait rencontré secrètement, les 28, 29 et 30 avril, les dirigeants du Pacte de Varsovie, à Moscou, dans le but de discuter de l’attitude face à la Tchécoslovaquie.
Brejnev lui dit : « Pourquoi vous, les Yougoslaves, craignez tant le mot intervention ? » Il continua : « Faut-il attendre qu’en Tchécoslovaquie on commence à pendre les communistes comme en Hongrie en 1956 ?! L’histoire ne nous le pardonnera pas si nous restons les bras croisés face à la mise en action des forces anticommunistes en les regardant passivement enterrer le socialisme. »
Selon Joze Pirjevec, Tito était favorable au développement de la rénovation au sein du PCT. Tito et son inspirateur Edvard Kardelj pensaient que la transformation devait se faire « par en haut » (comme dans la LCY) et non pas « par en bas » pour être contrôlée.
23° 12août : Dubcek rencontre Walter Ulbricht (opération de sondage politique et d’intoxication).
24° 15-17 août : Ceausescu en visite à Prague.
25° 17 août : Janos Kadar se rend à Prague. En 1956, en Hongrie, il va rallier Moscou, il soutiendra l’intervention soviétique qui aurait prétendument été appelée par un « gouvernement ouvrier-paysan ».
26° 20 août : à partir de 23 heures, les armées des 5 pays du Pacte de Varsovie occupent la Tchécoslovaquie.
27° 22 août : les délégués du 14eCongrès du PCT se réunissent dans une usine du faubourg industriel de Prague (Vysocany).

Les conseils ouvriers en tant que mouvement social

« Ce n’est probablement pas par hasard que les formes embryonnaires de l’autogestion se sont manifestées dès l’année 1966, date à laquelle la réforme économique s’est mise en marche. Nous nous attendions à ce que l’autogestion tende à s’affirmer à mesure que se réaliserait le passage vers le nouveau système de gestion économique. Or, l’impulsion décisive vint de la sphère politique. Ce fut lors de la réunion de janvier 1968 du comité central du Parti communiste tchécoslovaque que commença le processus de renouveau du socialisme tchécoslovaque. Dès les premiers mois de cette année, l’autogestion apparaît comme sujet principal dans les journaux et les revues, pour devenir sujet de discussion dans les usines. Les discussions, menées jusqu’à ce moment-là uniquement par des spécialistes, ont vite acquis un caractère de masse ; les comités préparatoires des conseils ouvriers commencent à se constituer, on élabore des projets concernant les statuts des conseils et les lois électorales [pour leur élection]. Deux ou trois mois plus tard, on procède à l’élection des premiers conseils ouvriers.

Il est intéressant de remarquer la rapidité avec laquelle, après le développement du processus de démocratisation dans la société, l’idée de fonder des comités préparatoires de conseils ouvriers a pris racine et s’est répandue. Plus de 70% des comités préparatoires ayant donné naissance aux conseils ouvriers en janvier 1969 se sont constitués au cours des quatre premiers mois (avril-juillet 1968). En juin 1968, l’assemblée plénière du conseil central des syndicats et la conférence nationale des organisations de base du Mouvement syndical révolutionnaire [nom officiel – RHO] ont invité les organisations syndicales à favoriser et à encourager la constitution et l’activité des conseils ouvriers. Au cours du même mois [de juin], le gouvernement de la République a édicté les principes provisoires pour la constitution des conseils ouvriers ; ces principes supposaient qu’avant la publication de la loi sur l’entreprise socialiste – qui devait être adoptée vers la fin de l’année [1968] – pour réglementer définitivement les questions relatives à l’autogestion – les conseils ne seraient constitués que dans des cas isolés et après approbation des organes supérieurs de l’entreprise.

Or, dès la mi-août [1968], la moitié des entreprises du ministère de l’industrie lourde escomptait la constitution, début 1969 au plus tard, du conseil ouvrier ou, au moins, du comité préparatoire (informations de l’appareil du conseil central des syndicats). A la même date, la moitié des entreprises minières prévoyaient qu’elles seraient gérées par des organes démocratiques collectifs. Avant l’entrée des troupes étrangères sur le territoire tchécoslovaque (21 août 1968), près de 350 collectivités de travailleurs supposaient qu’un conseil ouvrier se trouverait à leur tête dès le 1er janvier 1969. Ce fait démontre combien fut considérable, parmi les travailleurs, la répercussion de l’idée d’une gestion démocratique. L’intérêt porté au conseil ouvrier a été, en outre, démontré par l’enquête sociologique effectuée vers la fin de juin 1968, dans 4 usines praguoises, par le Laboratoire de sociologie industrielle de la Faculté de mécanique de Prague. On posa à 200 ouvriers et techniciens, choisis au hasard, et à 100 dirigeants économiques et fonctionnaires des organisations socialistes, la question suivante : qu’attendez-vous de la constitution des conseils ouvriers ? Vu l’expérience que nous avons faite dans les années précédentes avec les questions de ce genre, portant sur les perspectives de la réforme économique, nous pouvions supposer que les ouvriers et les techniciens seraient plutôt réservés au sujet des avantages que présentent pour eux les organes de gestion démocratique des entreprises Or, voici quels ont été les résultats des enquêtes. 74% des interviewés s’attendaient à une amélioration de leur situation à la suite de l’instauration du conseil ouvrier, 5% estimaient qu’il n’y aurait pas de changements, à peine 3% redoutaient une aggravation et 1% refusait les conseils ouvriers […].

L’intervalle très bref dans lequel cette idée a mûri et le caractère assez flou des représentations que les ouvriers se faisaient des conseils ouvriers ne font que confirmer la spontanéité avec laquelle les producteurs tendaient vers l’autogestion. […]

D’après les constatations de l’appareil du conseil central des syndicats (dont l’exactitude est discutable dans certains cas), il existait au total 78 conseils ouvriers le 1erdécembre 1968. A la réunion constitutive de Pilzen au début de janvier 1969, 101 conseils ouvriers et 64 comités préparatoires étaient représentés, ce qui équivaut à quelque 800’000 travailleurs, soit sensiblement à un 1/6edes personnes travaillant dans les branches productrices de l’économie nationale. [Les conseils sont devenus une structure de résistance démocratique face à l’occupation des troupes du pacte de Varsovie et suite au processus dit de normalisation socio-politique qui s’en est suivi.] […]

On désigne à juste titre l’année 1968 comme la conséquence et la manifestation de la crise économique, politique et morale à laquelle aboutit la société tchécoslovaque dominée, pendant de nombreuses années, par le système de centralisation bureaucratique. Doivent être considérés comme faisant partie de cette crise de l’ensemble de la société les symptômes sérieux de décomposition des rapports sociaux dans l’industrie, en ce qui concerne principalement la participation des travailleurs à la gestion. Or, la crise du système social de l’entreprise n’est pas le seul processus qui se soit développé dans l’industrie au cours des dernières années. Les organisations sociales, les groupes et les catégories de travailleurs, aussi bien que les individus, se défendent contre les conséquences négatives de la bureaucratisation de l’économie. Les phénomènes les plus prononcés de cette faculté de régénération du système social de l’entreprise et de l’industrie sont, d’une part, le renouveau des syndicats [indépendance face au PC] et, d’autre part, la naissance et l’évolution des conseils ouvriers. »

Milos Barta, membre du Laboratoire de sociologie industrielle de la Faculté de mécanique de Prague


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Re: Budapest 1956, Allemagne de l’Est 1953, Prague 68

Messagede bipbip » 28 Aoû 2018, 18:32

Dossier Tchécoslovaquie (II) – «Kafka comme détonateur politique»

En janvier 1981 est publié par les éditions du Parti communiste italien, Editori Riuniti, un livre d’entretiens avec Eduard Goldstücker. Ils furent conduits par Franco Bertone. Le titre Da Praga à Danzica; le sous-titre: Une «confession» personnelle et politique sur le fil de l’histoire.

Pour rappel, Eduard Goldstücker commença, dès les années 1930, à écrire des essais consacrés, en priorité, à la littérature allemande. En 1960, il publie un ouvrage, intitulé Rainer Maria Rilke und Franz Werfel [1], qui eut une réelle audience dans des milieux intellectuels en Tchécoslovaquie.

En 1964, à Prague, il édite un essai dont l’écho et l’impact furent notables dans le climat culturel et politique régnant en Tchécoslovaquie. Il était encore marqué, entre autres, par un antisémitisme cultivé dès les procès de 1949-1954. Cet essai portait pour titre: Na tema Franz Kafka (Sur le thème de Franz Kafka). Cet écrit reçut le prix de l’Union des écrivains. En 1965, Eduard Goldstücker est le co-auteur de l’ouvrage Über Franz Kafka aus der Pager Perspektive.

En 1968 est paru en italien un ouvrage qui synthétise son approche socio-politique et culturelle qui se confirma en 1967-1968, Socialismo e libertà. Lors du XIVe Congrès (clandestin) du Parti communiste tchécoslovaque, le 22 août 1968, Goldstücker fut élu au Comité central du PCT et à son presidium. Il fut contraint d’émigrer en 1968. En 1974, il sera privé de sa nationalité.

Nous publions ci-dessous la traduction d’extraits du chapitre VI des entretiens avec F. Bertone, chapitre intitulé: Kafka «détonateur politique». Goldstücker y décrit le macro et le micro climat politiques et culturels régnant à Prague. Nous avions pu en apprécier quelques éléments, lors de divers échanges établis à l’occasion d’un voyage dans cette ville, en 1966.

Ceux qui réduisent, aujourd’hui, le processus à l’œuvre en Tchécoslovaquie à l’époque à la seule année 1968 – pour ne pas dire à l’intervention militaire soviétique – font preuve d’une myopie historique qui, plus d’une fois, se prolonge à l’heure présente. (Charles-André Udry)

*****

«Immédiatement après le XXe Congrès du PCUS (Parti communiste d’Union soviétique qui s’est tenu du 14 au 25 février 1956 ) beaucoup d’intellectuels tchécoslovaques manifestèrent publiquement l’opinion selon laquelle le modèle stalinien n’était absolument pas applicable dans notre pays. La désillusion dans le pays était grande et quelques jeunes intellectuels de valeur ont dû payer la manifestation publique de cette désillusion. Nous étions toujours plus convaincus de la nécessité de rechercher des voies de développement nouvelles et nous avons tenté d’ouvrir un débat, de publier des articles, de prononcer des conférences dans ce sens. Mais la réaction du groupe dirigeant du parti [à la tête duquel trônait Antonín Novotny depuis 1953] fut aveugle et très dure [2].

Je me rappelle de deux jeunes philosophes, Karel Kosík et Ivan Svitàk [dont nous publierons des contributions, dans les «épisodes» de ce dossier sur la Tchécoslovaquie, d’avant 1968 et qui ont cherché à lancer un débat sur le journal de l’Union des écrivains Literární Noviny, mais qui furent immédiatement punis : Kosík fut envoyé à travailler dans une fabrique; Sviták a subi le même traitement et en plus fut expulsé du parti [3].

Quelques mois après le XXe Congrès du PCUS, s’est réuni le Congrès des écrivains. Deux nos poètes les plus aimés, Jaroslav Seifert [1901-1986] et Frantisek Hrubín [1910-1971] ont secoué le Congrès avec leurs discours portant sur le caractère oppressif du régime et sur l’inutile manque de liberté que nous devrions supporter. Seifert avait été contraint à un silence quasi complet après 1948 [en 1929 il s’était opposé à la «bolchevisation» stalinienne du PC et en avait été exclu]. Pourtant il était un de nos plus importants poètes et avait adhéré avec enthousiasme à la lutte du parti. Eh bien, la contre-attaque du groupe dirigeant du parti fut dure y compris durant le congrès des écrivains et les menaces ont recommencé à tomber, comme avant.

En somme, nous avons dû attendre le XXIIe Congrès du PCUS [octobre 1961], puis le XIe Congrès du PCT pour une plus ou moins grande liberté d’initiative et d’expression.

(Franco Bertone) Nous sommes dès lors à la veille d’un événement qui fut pour la Tchécoslovaquie d’une énorme importance, un événement dont tu es le protagoniste et qui a mis en mouvement des événements successifs de grande, de très grande importance, importance politique. Je fais allusion à la conférence des spécialistes marxistes sur Kafka…

En juillet 1962, si je m’en souviens bien, s’est tenu à Moscou un congrès du Mouvement de la Paix au cours duquel Sartre avait prononcé un discours pour réclamer «une démilitarisation de la culture». Fort bien. J’avais déjà été nommé président la chaire de germanistique de l’université de Prague et j’avais déjà constitué un comité national tchécoslovaque de spécialistes de la littérature allemande. J’ai décidé de proposer au comité l’organisation d’une conférence internationale de marxistes sur l’œuvre de Kafka. J’ai dit que Kafka était né à Prague, qu’il avait écrit et vécu à Prague, que sa vie et son œuvre avaient de nombreux rapports avec Prague et que dans tout le monde on discutait de Kafka et que de nombreuses personnes venaient à Prague pour voir les lieux où Kafka avait vécu et travaillé. [Ces remarques de Goldstücker en disent long sur la politique – culturelle? – de la direction du PCT – cau]. Pourquoi donc, chez nous, Kafka devait-il continuer à rester un tabou, discréditer comme écrivain pessimiste et décadent? Dès lors, j’ai proposé d’affronter publiquement ce problème : devions-nous continuer à considérer Kafka comme un écrivain pessimiste et décadent dont l’œuvre devait être tenue éloignée du peuple tchécoslovaque? Ma proposition fut acceptée par le comité.

En février 1963, j’ai écrit un article sur Kafka pour la publication de l’Union des écrivains, Literárni Noviny, dans laquelle j’écrivais, entre autres, que de nouvelle possibilité de liberté se profilaient à notre horizon et que l’on devait être prêt à les exploiter au mieux. Comme tu as voulu le rappeler, quelques personnes dans diverses parties du monde, ont considéré cet article comme le premier pas en direction du «printemps de Prague». […] Comme dans tous les pays de l’Europe orientale nous avions aussi, sur le modèle de l’URSS, une organisation de masse qui s’appelait Société pour la diffusion de la culture politique et scientifique, qui par la suite a été rebaptisée Académie socialiste. Durant cette période la Société commençait à organiser des débats publics sur une série de thèmes. En mars 1963, quelque vingt orateurs, représentant divers secteurs de la vie culturelle sont invités à répondre aux questions du public. Mais avant que la réunion ne se tienne, Nikita Krouchtchev avait prononcé à Moscou son célèbre discours dogmatique sur les questions culturelles. Il était évident à tous que les questions du public viseraient à connaître notre opinion ayant trait au discours de Krouchtchev et cela suscitait beaucoup d’embarras.

A Prague, s’exprima de suite une grande agitation, Quelques orateurs se déclareront malades parce qu’ils ne voulaient pas être contraints à faire des affirmations fâcheuses pour la direction du parti, ni ne voulaient se heurter au public. J’étais l’un des orateurs et avec moi arriva aussi un fonctionnaire du parti, le responsable du département culture du comité de district de Prague, un homme horrible, Antonín Cerny. Au mi-temps de notre réunion parvient une question écrite par un groupe d’étudiants: «Nous demandons au professeur Goldstücker de nous dire son opinion concernant le discours de Krouchtchev sur les questions culturelles.»

Les étudiants, peut-être mes propres étudiants, se sont tournés vers moi, me démontrant de la sorte leur confiance et je n’avais aucune intention de les tromper. Je leur ai dit que j’estimais beaucoup le camarade Khroutchev et que, sous divers angles, je devais lui être reconnaissant à cause de son initiative politique, prise lors du XXe Congrès du PCUS, qui m’avait sûrement sauvé la vie. Toutefois, cela ne pouvait pas me conduire à déclarer que j’étais d’accord avec ses idées sur les questions culturelles […]. Il y a eu un long applaudissement et, dès lors, je crois que j’ai été considéré en Tchécoslovaquie comme quelqu’un qui disait la vérité. C’était la première fois en quelque quinze ans que quelqu’un exprimait en public une opinion contraire aux chefs de l’URSS. […] En réalité, lors du même débat, un représentant du secrétariat, Ladislav Stoll, fut ironiquement interrompu par le public au moyen d’applaudissements rythmés et ne put terminer son discours, engorgé par ce pataquès.

Il faut se rappeler, encore aujourd’hui, notre Congrès des écrivains de cette période. Ce fut un Congrès unique dans l’histoire de la culture de tous les temps, parce que, durant ce Congrès, les intellectuels tchécoslovaques ont demandé officiellement au régime… l’introduction de la censure. En fait, en Tchécoslovaquie, la censure n’existait pas officiellement. Néanmoins, chaque parole écrite, quelle que soit la discipline, devait passer par un examen d’une censure d’État, laquelle officiellement et juridiquement n’existait pas. C’était une situation intolérable. Parce qu’à l’intérieur de l’édifice où résidait la rédaction du quotidien du Parti, le RudéPrávo, existait un bureau pour les fonctionnaires de la censure qui, officiellement, n’existait pas: le stalinisme instauré par le Parti était devenu tellement aberrant qu’un organe inexistant de l’État avait le droit de contrôler le Parti [son quotidien]!

Or, cette censure inexistante n’opérait pas sur la base d’une loi (qui évidemment n’existait pas), mais sur la base de directives du secrétariat et du bureau de la sécurité du Parti, directive que personne parmi nous ne connaissait et qui, de plus, changeait en permanence. Les écrivains décidèrent, dès lors, de réclamer une loi pour la censure. Ce faisant, ils pensaient pouvoir au moins disposer d’une norme écrite à laquelle se référer et d’avoir juridiquement la possibilité de reconnaître le censure et de pouvoir faire appel de ses décisions. Pour cette raison, nous nous sommes battus pour avoir une censure légale qui, finalement, a été instituée. Si ce n’est que la loi sur la censure ne comptait pas pour grand-chose: les modalités d’application de la loi étaient, encore une fois, définies par les circulaires du secrétariat du Parti et la situation s’est finalement péjorée.

C’est dans ce contexte général que, le 27 au 28 mai 1963, nous avons tenu notre conférence internationale sur Kafka. […]

Alfred Kurella [4] a attaqué avec sévérité notre conférence, soutenant que Kafka était un écrivain décadent dont l’œuvre n’avait absolument aucun intérêt pour une société qui construisait le socialisme. Lors de notre conférence, les représentants de la République démocratique allemande avaient développé une orientation qui, d’une part, reconnaissait la qualité de Kafka comme artiste et écrivain mais qui, d’autre part, – selon leurs dires – reflétait dans ses œuvres les conditions sociales du capitalisme et, par-dessus tout, l’aliénation qui frappait l’être humain dans la société capitaliste, une réalité qui n’avait rien à dire et à voir avec les êtres humains de la nouvelle société, ceux qui étaient en train de construire le socialisme. En somme, les représentants de l’Allemagne de l’est considéraient Kafka comme «un simple phénomène historique».

La majeure partie des interventions lors de la conférence exprimèrent un point de vue exactement opposé. Ils argumentaient que le seul fait d’une conquête du pouvoir par le Parti communiste dans un pays ne représentait aucune garantie d’une solution automatique aux problèmes de l’aliénation. Nous soutenions, en grande majorité, que durant la période de transition du capitalisme au socialisme, l’aliénation continuait à être un phénomène social largement présent. Personnellement, j’ai affirmé que, sur la base de mon expérience personnelle, il pouvait très bien exister une situation dans laquelle le citoyen se sentait être profondément plus aliéné dans une société socialiste que dans une société capitaliste. Cette observation a été naturellement considérée comme un casus belli. […]

Je me rappelle, à ce propos, [la publication des œuvres de Kafka], d’un petit épisode. Je crois qu’il s’est produit à la fin de l’année 1965. Ilya Ehrenbourg était venu à Prague pour quelques jours. L’Union des écrivains organisa un repas en son honneur et je devais lui faire l’honneur d’une réception dans mon appartement. Je savais qu’Ehrenbourg considérait Kafka comme un des enfants les plus glorieux de Prague et se sentait obligé de dire combien il avait apprécié le fait qu’un gros volume des œuvres choisies de Kafka avait été publié en Union soviétique. Souriant, de manière ironique, à ma manifestation de courtoisie, Ehrenbourg m’a confié: «J’ai vu un volume russe sur Kafka dans les librairies de Sofia. Je crois que nous avons publié Kafka en russe pour les lecteurs bulgares». Ce fut la première phase des répercussions de la conférence sur Kafka. La seconde phase a commencé après l’invasion soviétique de mon pays» […]

____

[1] Le premier est plus connu des lectrices et lecteurs. Le second, Franz Werfel, est né à Prague en 1890. Adolescent il est un ami de Max Brod et de Franz Kafka. Il passe son baccalauréat au Deutsche Gymnasium de Prague. Il travaillera par la suite pour la maison d’édition réputée Kurt Wollf Verlag qui, dans son catalogue, publie non seulement Kafka, Marx Brod (qui publiera les œuvres de Kafka), Heinrich Mann, mais aussi Gustav Meyrink, Ernest Weiss, Arnold Zweig, etc. D’origine autrichienne, de culture juive, il sera un des premiers à dénoncer le génocide arménien de 1915. En 1938, avec Alma Mahler, la veuve de Gustav Mahler, son épouse, il devra fuir vers la France, puis le Portugal et enfin les Etats-Unis. (cau)

[2] Deux ans après la mort de Staline, le 1er mai 1955, la direction du PCT fit inaugurer un gigantesque monument de granit en l’honneur de Staline, à Prague; il sera détruit, en 1962, à l’explosif… sans trop de bruit politique. (cau)

[3] Nous publierons des extraits des contributions de Karel Kosík et Ivan Svitàk, dans les «épisodes» à venir de ce dossier ayant trait aux développements en Tchécoslovaquie antérieurs à 1968, puis ceux marquant les années 1967-1968-1969.

A propos de la «punition» mentionnée par Goldstücker envers ces deux intellectuels, il est révélateur que la sanction imposée par les dirigeants d’un prétendu Etat ouvrier bureaucratiquement assimilé – à l’URSS ici, en l’occurrence – consistait à «reléguer» le «coupable» dans une fabrique, c’est-à-dire dans les «rangs ouvriers». (cau)

[4] Alfred Kurella était «un important fonctionnaire du Parti de la RDA, qui représentait de manière rigoureuse la ligne stalinienne en matière culturelle» (E.G.). Il faut préciser que ce fonctionnaire de la culture, exilé en URSS dès 1933 et de retour en RDA en 1954, a commis un article, après l’intervention du Pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie, dans le quotidien du SED, Neues Deutschland: «Franz Kafka, le père spirituel de la contre-révolution tchécoslovaque». (cau)


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Re: Budapest 1956, Allemagne de l’Est 1953, Prague 68

Messagede bipbip » 28 Aoû 2018, 19:14

Dossier Tchécoslovaquie (III). «Les conseils ouvriers tchécoslovaques (1968-1969)»

Par Karel Kovanda

Nous poursuivons ici la publication de divers documents et analyses ayant trait aux évolutions qui marquèrent les années précédant 1968 en Tchécoslovaquie et celles qui se sont précipitées et polarisées en 1968-1969.

Au même titre qu’au cours de tels développements socio-historiques analogues surgissent des examens portant sur les initiatives et décisions propres aux forces qui constituèrent l’ossature du régime «établi» en 1948.

Conjointement, parmi des secteurs de l’intelligentsia – pour reprendre un terme utilisé par les «acteurs» du pays – prend forme un débat portant sur les forces sociales et politiques, et aussi leurs alliances possibles, qui pourraient jouer un rôle prépondérant dans un changement effectif du régime social, politique et économique en place. Ces controverses non seulement seront aiguillonnées par les conflits politiques et sociaux dont la configuration se fait plus nette au cours du temps, mais aussi par la dimension publique des débats et la place que prennent des nouvelles structures, multiples, bien que parfois considérées comme marginales.

Sous les termes «dimensions publiques» se regroupent la publication croissante d’articles dans les diverses revues et quotidiens, ainsi que les réunions d’associations professionnelles comme étudiantes. Certaines organisations se constituent, de facto, donc sans «approbation légale». Nous en citerons quelques-unes: le Conseil académique des étudiants de Prague, une sorte de «parlement étudiant»; le Club de la pensée critique au sein de l’Union des écrivains; le «K 231» qui se donnait comme fonction de représenter les milliers de personnes emprisonnées après 1948, selon les «exigences» de la «loi de défense de la République» qui portait le numéro 231. La première réunion du «K 231», qui rassembla un nombre fort important de personnes, tout début avril 1968, fut saluée par une lettre d’Eduard Goldstücker [https://alencontre.org/societe/histoire/dossier-tchecoslovaquie-ii-kafka-comme-detonateur-politique.html]. Elle fut lue devant l’assemblée, fort émue. En avril 1968 se forma aussi le KAN – acronyme tchèque du Club des Engagés sans parti – dont le but proclamé était d’assurer aux citoyens membres d’aucun parti une participation à la vie politique publique et de collaborer à la construction «d’un nouveau système politique – jusqu’ici jamais réalisé dans l’histoire – le socialisme démocratique». S’affirmait donc la volonté d’établir un véritable pluralisme politique. Le premier débat public organisé par le KAN se tint le 18 avril 1968 et sa charte fut lue lors d’une réunion des étudiants, le 3 mai. Elle se tenait devant la statue symbolique du réformateur Jan Hus (brûlé vif à Constance en 1415) dont la devise connue était: «…cherche la vérité, écoute la vérité, apprends la vérité, défends la vérité jusqu’à la mort, car la vérité te sauvera…»

Les rapports des étudiants, de l’intelligentsia et de différentes fractions des «réformistes» avec les travailleurs occupèrent une place de plus en plus centrale dès avril 1968. Ivan Sviták, le 28 avril, prononça un discours lors d’une assemblée du KAN, que nous reproduirons sur ce site par la suite. Il fut publié dans le journal syndical Práce (Travail) le 19 mai. Il y affirmait, entre autres: «Le mouvement syndical doit défendre les intérêts des producteurs contre les appareils, les manipulateurs, les techniciens et les managers, parce que le changement de la propriété sociale ne garantit pas que sous une propriété socialisée des moyens de production les travailleurs ne seront pas exploités autant que par le passé, si ce n’est plus.»

Karel Kovanda, dans le texte présenté ci-dessous, fournit son analyse des diverses approches qui émergèrent dans le cours des conflits multifaces qui marquèrent ces années en Tchécoslovaquie. Mettre à disposition des lectrices et lecteurs francophones ces documents – élaborés par des animateurs ancrés dans l’histoire du pays – peut leur permettre de s’approprier une histoire qui fait, souvent, l’économie des enjeux de «cette révolution interrompue» et donc la simplifie, ce qui en efface les «leçons». (Charles-André Udry)

*****

L’approche habituelle du printemps de Prague se concentre sur la lutte entre les forces de l’Ancien régime de Novotny (la bureaucratie et les conservateurs) et les forces nouvelles (les réformateurs, les libéraux et les progressistes). Bien qu’à un niveau de politique pratique la simple distinction entre «progressistes» et «conservateurs» puisse effectivement être utile, elle est trop superficielle à d’autres fins. Sur certaines questions importantes, des différences cruciales sont apparues au sein du camp progressiste, des différences résultant des prédilections philosophiques des participants lorsque ce n’est pas de leurs positions de classe.

Il y avait ceux qui plaidaient pour des réformes bien contrôlées, guidées, de la vie économique et politique du pays, des réformes dont ils espéraient, au moins implicitement, qu’elles soient conduites depuis en haut. A l’intérieur comme à l’extérieur du Parti communiste tchécoslovaque (PCT), il s’agissait des technocrates dans le domaine économique et des libéraux en politique. Il y avait aussi ceux qui considéraient qu’une participation populaire de masse était une condition essentielle pour engager un changement du système allant au-delà de la cosmétique. Ces derniers étaient les démocrates radicaux.

Evolution des «camps» en présence

Ces deux groupes appartenaient, sur le plan politique, au camp «progressiste». Les deux groupes étaient plongés dans une lutte contre les vieilles forces conservatrices. En réalité, les différences entre les deux groupes avant 1968 doivent être amplifiées, avec l’avantage du recul, pour les rendre clairement visibles.

Mais à mesure que les forces conservatrices perdaient du terrain politiquement, en particulier en 1968, les différences au sein du camp progressiste devinrent plus prononcées. Elles s’approfondirent au cours de l’année et se développèrent, plus encore, après l’invasion au mois d’août de cette année. L’invasion démontra en réalité l’impossibilité fondamentale de l’alternative libéralo-technocratique. Au moment critique, le choix devint clair: l’absorption dans une bureaucratie internationale [dans ce cas, illustrée au plan militaire par les forces du Pacte de Varsovie] ou une démocratie populaire radicale impliquant une implication massive [de la population].

Les positions libérales et technocratiques, représentant une sorte de «voie médiane», s’évanouirent progressivement et ceux qui les défendaient rejoignirent l’un ou l’autre camp. En définitive, à partir de l’été 1969, la boucle fut bouclée pour ceux qui étaient restés libéraux et technocrates: ils s’associèrent à la bureaucratie victorieuse, leur ennemi de jadis, contre les tenants de la démocratie radicale, leur alliée d’hier.

Différents segments de la population étaient impliqués dans le camp démocratique radical. Il s’agissait d’un secteur dont le développement fut rapide en lien avec la participation massive dans le domaine politique. Il englobait des fractions de l’intelligentsia, du mouvement étudiant ainsi que de larges portions de la classe laborieuse et du mouvement ouvrier tel que le ROH [Revolu?ní odborové hnutí, Mouvement syndical révolutionnaire, les rapports institués de subordination à la direction PCT furent, dès mars 1968, l’objet de critiques de plus en plus sévères telles que le révèlent les articles du quotidien Práce en tchèque et Práca en slovaque]. Ce processus dans ces structures s’accentua, en particulier à partir de la fin de 1968. Se sont joints à ces initiatives de nombreux techniciens et des cadres intermédiaires de la gestion des entreprises. La question principale sur laquelle les positions de ce groupe divergeaient le plus clairement des positions libérales et technocratiques était celle portant sur introduction de la démocratie dans l’industrie, dans la production, un domaine jusqu’ici éloigné des luttes politiques [1].

Au début des années 1960, l’économie tchécoslovaque s’enlisait. En 1962-63, elle marqua une période de stagnation et même de récession, avec un déclin du PIB sans parallèle avec aucun pays européen. Ce recul économique marquait la culmination des problèmes chroniques et récurrents engendrés par l’importation sans nuance du modèle soviétique de gestion économique. La crise encouragea la recherche d’alternatives possibles à ce système, souvent qualifié d’économie planifiée. Une réforme économique intégrale fut finalement proposée, une réforme qui est généralement associée avec le nom d’Ota Sik.

Réformes économiques et «participation des travailleurs»

Il ne s’agit pas ici de discuter des propositions de réforme dans le détail, ce qui a d’ailleurs été fait ailleurs [2]. Il suffit de remarquer que l’un des principaux motifs de celle-ci était d’accroître le rôle du marché tout en réduisant l’influence du rigide plan central. Les mécanismes de marché étaient vus comme le seul moyen de maintenir un développement économique s’auto-régulant. Indépendamment de ses limitations (qui ne furent jamais réellement sujets à un débat sérieux), on s’attendait à ce qu’ils soient bien supérieurs à l’économie planifiée, pour le moins dans un pays ayant les conditions et le statut économique de la Tchécoslovaquie.

Le défaut de base de l’économie planifiée résidait dans les décisions peu informées et arbitraires prises par les bureaucraties économiques et politiques centrales. Par conséquent, une entreprise recevait des objectifs de production (accompagné d’une série d’autres indicateurs) établis dans le plan élaboré au «centre», c’est-à-dire au sein de la Commission d’Etat à la planification ainsi qu’au ministère de l’économie. La réforme, toutefois, proposait que l’entreprise prenne ses décisions sur la base de son analyse du marché. Le plan central ne devait désormais jouer qu’un rôle de guide, l’entreprise à même d’agir, libérée de toute intervention politique arbitraire.

Accroître l’autonomie de l’entreprise et définir ses succès en fonction de sa capacité à remplir les besoins du marché (plutôt que dans sa capacité à atteindre les objectifs planifiés) conduirait à une meilleure responsabilisation des directions, leur revenu dépendant dans une large mesure des performances de l’entreprise. En fait, les incitations matérielles devaient agir à tous les niveaux: même le travailleur de l’atelier serait économiquement lié non seulement à son emploi, mais aussi aux performances générales de l’entreprise, cependant, bien entendu, à un degré bien moindre.

Pourtant, lorsque les propositions de réforme furent initialement discutées sur le fait que l’entreprise «prendrait des décisions», «chercherait son meilleur avantage», etc., la question de savoir qui réaliserait une telle activité, ainsi que devant qui les managers seraient tenus responsables, restait obscure. Dans les ébauches préliminaires, la question des réformes portait sur les politiques économiques à l’échelle nationale, y compris sur les règles générales présidant aux rapports entre l’Etat et les firmes individuelles. Les problèmes internes aux entreprises, tels que la distribution du pouvoir et l’autorité en leur sein, furent initialement contournés.

Il en alla de même en ce qui concerne la question de la participation des travailleurs à la gestion [des entreprises]. La «participation» existait, mais sur le papier seulement. Au fil des ans, le concept avait dégénéré sous des formes devenues impossibles à reconnaître et, en réalité, elle donnait aux travailleurs (représentés par un mouvement ouvrier très éloigné, le ROH) pratiquement aucune voix dans les affaires des entreprises. En 1965, alors que l’on commençait à mettre les réformes en application, un expert observait honnêtement que la participation consistait essentiellement dans le «maintien volontaire et enthousiaste de la discipline au travail» [3]. Ou, ainsi que l’établit plus tard un document du ROH: «l’une des principales formes de la participation ouvrière à la gestion […] est l’effort du travail individuel» [4].

Les réformateurs économiques n’étaient toutefois pas très intéressés par cette question. Dragoslav Slejska, un sociologue industriel tchécoslovaque de premier plan, nota en 1965 que le modèle centraliste de l’économie existant pouvait être transformé de deux manières distinctes. Il baptisa les deux alternatives respectivement de «managériale» et «collectiviste». Le modèle managérial, d’après Slejška, pourrait «mieux résoudre certains problèmes difficiles de discipline au travail, d’égalitarisme, de compétences, d’entreprise, etc. […] Il exacerbera cependant les problèmes des […] rapports démocratiques parmi les personnes impliquées dans la production, des intérêts du producteur vis-à-vis des intérêts des opérations menées par l’usine, de différentiation de statut et il découragera également le développement d’une attitude consciencieuse vis-à-vis du travail et de la propriété sociale. En un mot: aliénation» [5].

Alors que les généralisations peuvent manquer de précision, un point toutefois est clair: la conception des réformes économiques était «managériale» plutôt que «collectiviste». D’une manière générale, les réformateurs économiques (à une ou deux exceptions notables) ne se préoccupaient pas du rôle des travailleurs comme des agents actifs dans l’organisation de la production. Ils discutaient de la participation des travailleurs en des termes traditionnels, lorsqu’ils le faisaient.

Dans le meilleur des cas, ils avaient seulement des idées vagues et indéterminées sur les changements nécessaires. Des sentiments contradictoires étaient à l’œuvre: d’un côté, les travailleurs avaient le droit – si ce n’est dans la pratique, au moins sur le papier – de participer, une certaine valeur symbolique était donc en jeu. De l’autre, le rôle «modeste» du ROH avait pour effet qu’il soit perçu uniquement comme une autorité politique externe supplémentaire, interférant dans les prérogatives de gestion des entreprises; par conséquent quelque chose que les réformateurs économiques étaient prêts à supprimer.

D’autres ont accordé une plus grande attention au rôle des travailleurs, en particulier des sociologues comme Slejška, des politologues et des juristes. Les chercheurs en sciences sociales soulignaient, déjà en 1964, que dans le contexte des réformes économiques proposées, les décisions des directions d’entreprise affecteraient tous les employés dans la mesure où leurs revenus reposeront sur les performances d’ensemble des entreprises. En conséquence, «les travailleurs devraient naturellement insister pour que l’entreprise soit dirigée uniquement par des personnes bien qualifiées qui puissent garantir la prospérité de l’entreprise et une bonne paie ainsi que de bonnes conditions de travail pour les travailleurs» [6].

Plusieurs sources ont stimulé cette ligne de pensée: parmi d’autres, la critique de la forme dégénérée prise dans le pays par la participation ouvrière; une reconnaissance de la gestion plus efficace de l’industrie au cours des premières années d’après-guerre avec un degré considérable de démocratie dans les entreprises, ainsi que le modèle yougoslave d’autogestion, même s’il était officiellement désapprouvé.

Bien que les propositions spécifiques développées à partir de ces questions soient désormais d’un intérêt uniquement historique, le point principal demeure, c’est-à-dire que dès le début de la mise en place des réformes économiques, plusieurs opinions tentèrent de faire en sorte qu’elles soient plus sensibles aux travailleurs. Il s’agit là de préoccupations qui annoncent la démocratie radicale de la fin des années 1960.

Qui veillera sur la gestion des entreprises?

La mise en œuvre des réformes économiques progressa par à-coups. En 1965 plusieurs centaines d’entreprises commencèrent suivirent les nouvelles directives, l’ensemble de l’économie nationale se dirigeant vers le nouveau mode en 1966. Le processus fut difficile et traîna en longueur. Les économistes, qui avaient élaboré les réformes, développèrent un ensemble cohérent de propositions qui avait été accepté avec de grandes réticences par les responsables politiques et les bureaucrates. Ces derniers tentèrent d’affaiblir les effets des réformes, là où c’était possible, au moyen de divers compromis. Ota Šik se désespéra une fois que lorsque les réformes furent finalement acceptées, elles ne contenaient qu’environ un quart de ses propositions originales! [7]

Fin 1967, après deux ans de mise en application graduelle et sélective des réformes, plusieurs progrès furent réalisés. Le plan central avait perdu son omnipotence. Les prix n’étaient graduellement plus contrôlés et la fiscalité des entreprises était désormais uniforme. Les subsides d’Etat furent réduits ou supprimés, ce qui obligea plusieurs entreprises mal gérées à fermer. Enfin, des incursions dans le commerce extérieur commencèrent [par rapport aux relations univoques imposées dans le cadre du COMECON – Conseil d’assistance économique mutuelle ( !)].

Tous ces changements portaient toutefois sur des questions de macroéconomie. Une réforme d’ensemble du fonctionnement interne des entreprises restait nécessaire. Il s’agissait là d’un chemin inexploré, avec peu d’indications. Parmi les questions attendant une réponse: le statut d’une entreprise dans une économie de marché réformée; les principes de gestion des entreprises; les problèmes de propriété; l’intégration au sein des entreprises, etc.

Au milieu de l’année 1966, une équipe spéciale d’experts en gestion, soutenue par la Commission d’Etat pour la gestion et l’organisation (SKRO), en désaccord considérable avec les économistes qui avaient élaboré le reste des réformes, fut chargée de se pencher sur ces problèmes ainsi que celui de l’extension des principes des réformes économiques aux firmes individuelles. Les conclusions de l’équipe furent toutefois inacceptables pour la direction du pays avant 1968: supposer que le PCT (KSC) puisse endosser les détails d’un plan permettant aux entreprises autonomes de prendre des décisions par elles-mêmes revenait à ce que le parti cède une grande portion de pouvoir économique.

Le document du SKRO dut attendre une atmosphère plus propice. Il ne fut discuté publiquement qu’en 1968 [8], une fois que des changements politiques fondamentaux déblayèrent la voie pour la mise en œuvre des réformes économiques. L’importance du document du SKRO, jusqu’ici virtuellement ignoré par toutes les personnes qui étudient la période, réside dans le fait que, pour la première fois, il présentait une proposition détaillée du rôle des travailleurs dans la gestion des entreprises.

La question de savoir qui devait veiller à la gestion des firmes autonomes – pour autant qu’une personne le fasse, car certains affirmaient que les managers étaient ceux qui savaient le mieux – occupe une place centrale dans le document du SKRO. Au cours du printemps 1968, il était généralement accepté que, en raison des résultats économiques lugubres, les bureaucraties de l’Etat et du parti central durent abandonner ce qui leur restait de contrôle de la gestion économique. La question restait ouverte de savoir envers qui seraient responsables les gérants des nouvelles entreprises autonomes.

En principe, les directions d’entreprises sont censées être responsables envers les propriétaires. L’économie planifiée reconnut effectivement que toute propriété était aux mains de l’Etat. Les discussions portant sur les réformes conduisirent à une distinction entre les idées de propriété d’État et de propriété sociale – c’est-à-dire de propriété par l’ensemble de la société. Mais la société – à l’instar de l’État – est indivisible et il est difficile de transférer directement le concept de propriété sociale vers un organe devant lequel les directions d’entreprises seraient responsables.

Il existait plusieurs façons de traiter de cette question. Par exemple, une proposition émergea – théoriquement très intéressante – visant à créer un organe national élu qui centraliserait à nouveau les responsabilités économiques, une sorte de «parlement économique». Au final, c’est toutefois la conception d’une responsabilité économique décentralisée qui reçut l’assentiment général.

Dans cette veine, le document du SKRO proposait un organe agissant dans l’entreprise elle-même, comme une sorte de «législatif économique» qui serait distinct de la direction, «l’exécutif économique». Ce rôle législatif serait exécuté par des conseils. Cependant, établir le concept général de conseils en tant qu’organe décisionnel et l’accomplissement de cette fonction étaient deux choses assez différentes.

Deux questions se détachaient nettement: les pouvoirs du conseil et sa composition. Au début 1968, ces questions constituaient une ligne de clivage entre les approches technocratiques et démocratiques. L’autorité des conseils serait-elle seulement symbolique ou seront-ils impliqués dans les décisions fondamentales? Seront-ils composés principalement d’une collection d’experts et de bureaucrates, avec une représentation ouvrière seulement minoritaire, ou les travailleurs y joueront-ils un rôle dominant par leur composition? Ces questions portaient sur la détermination de quel serait le centre du pouvoir économique, du degré par lequel ce pouvoir serait retiré des mains de la bureaucratie et s’il allait à une nouvelle élite de gestionnaires ou aux travailleurs. (Cet article a été publié dans la revue Telos, summer 1976, traduction A l’Encontre; intertitres de la rédaction; la suite de cette analyse sera publiée sur le site alencontre.org, le samedi 25 août 2018)

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Karel Kovanda a quitté la Tchécoslovaquie en 1970. Il passa un doctorat en sciences politiques au MIT, en 1975. Au moment où il a écrit cet article pur Telos, il se déclarait sans emploi, vivant en Californie. Le 20 mars 1975, il écrivait un article dans le New-York Review of Books dans lequel il indiquait les premiers signes d’un changement, entre autres dans le mouvement étudiant, dès 1963. De retour dans son pays, en 1990, il fit une carrière diplomatique. (Réd. A l’Encontre)

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[1] Le terme de «démocrates radicaux» est habituellement utilisé pour se référer aux intellectuels qui cherchaient à établir une liaison étroite avec les masses populaires au cours d’une révolution différente, celle de 1848. L’utilisation de ce même terme dans ce texte suggère une authentique continuité historique avec toutes les traditions radicales tchèques. Une telle suggestion a originellement été formulée par Karel Bartošek dans son article peu lu, «Národ sebekritiky: sloby, nebo ?iny?» (Auto-critique nationale: en paroles ou en actes?), Reportérn°19 (1968), p. 7-8

[2] Par exemple, Galia Golan, The Czechoslovak Reform Movement (Cambridge, 1971), p. 59-93 ou Aldrich Kyn, «The Rise and Fall of Economic Reform in Czechoslovakia», American Economic Review n° 60 (mai 1970), p. 300-306. [En janvier 1969, était publié en italien l’ouvrage d’Ota Sik, La verità sull’economia cecoslovacca, Ed. Etas Kompass ; et en français, La Vérité sur l’économie tchécoslovaque, Fayard, 1969. Ce livre réunissait les conférences données à la télévision par Ota Sik. Empêtré dans les sables de la bureaucratie dominante, O. Sik va se rallier, en juin 1968, à l’essor du mouvement autogestionnaire, certes hétérogène. Réd.]

[3] Jirí Kovárik, in Právnick n° 6 (1964), p. 549.

[4] Ibid., p. 554.

[5] Právnick n° 7 (1965), p. 637.

[6] Právnick n° 6 (1964), p. 552

[7] Cité in Vladimír V. Kusín, Intellectual Origins of Prague Spring (Cambridge, 1971), p. 97

[8] Hospodárské noviny, n° 16 et 17 (16 et 26 avril 1968), suppléments.


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