Budapest 1956, Allemagne de l’Est 1953, Prague 68

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Messagede bipbip » 05 Nov 2016, 13:43

L’insurrection hongroise de 1956

1956 : A Budapest, classe ouvrière contre socialisme autoritaire

L’insurrection hongroise de 1956 a une mémoire controversée. Les tenants d’un antitotalitarisme libéral en font la preuve que le peuple hongrois adhérait sans réserve au modèle capitaliste. Les nationalistes hongrois le transforment en insurrection patriotique. On peut aussi voir cet événement pour ce qu’il était : une révolte massive de la classe ouvrière contre le socialisme autoritaire, qui ressuscita la démocratie directe.

Le contexte de l’insurrection était triple. D’une part, suite à une période pluraliste entre 1945 et 1948, le Parti communiste stalinien, avec à sa tête Mátyás Rákosi, avait mis au pas la vie politique hongroise avec une brutalité particulièrement féroce. D’autre part, le XXe congrès du PCUS en février-mars 1956, dont les « révélations » sur les crimes de Staline avaient eu de timides échos en Hongrie, avaient suscités les espoirs des communistes partisans d’une certaine libéralisation, comme Imre Nagy ainsi que de l’intelligentsia. Enfin, l’été 1956 vit une flambée émeutière en Pologne contre l’ingérence soviétique et les staliniens au pouvoir.

Étapes du soulèvement

Le soulèvement hongrois commença d’ailleurs, dans les milieux étudiants, autour de la solidarité avec la Pologne, comme dans les milieux de l’intelligentsia communiste « libérale ». Des réunions eurent lieu dans les universités à partir du 20 octobre, qui formulaient des revendications limitées, sur le modèle polonais : révocation de la clique de Mátyás Rákosi, formation d’un gouvernement sous la direction d’Imre Nagy, évacuation des troupes soviétiques, mais aussi des revendications sociales (augmentation des salaires, droit de grève). En parallèle, l’Union des écrivains annonçait l’organisation le 23 octobre d’une cérémonie à Budapest en hommage à la Pologne.

Débuts timides, donc, demandant essentiellement des réformes du régime en vigueur. Mais la manifestation, autorisée après des volte-face du gouvernement, attira la foule, bien au-delà des cercles initiaux : vers 18 heures, près de 300.000 personnes se pressaient devant le Parlement, réclamant le retour d’Imre Nagy. Simultanément, des attroupements se formaient en différents endroits de la ville, donnant à la mobilisation la forme d’une insurrection : l’immense statue de Staline fut mise à bas ; la Maison de la radio fut investie, devenant le lieu des premiers affrontements avec l’AVH, la police politique, et des premiers morts de l’insurrection.

En parallèle, le gouvernement prit deux décisions, l’une destinée à apaiser les manifestants et manifestantes et l’autre à reprendre la main : la désignation d’Imre Nagy au poste de président du Conseil, et l’appel à l’aide des troupes soviétiques, accompagné de la proclamation du couvre-feu et de la loi martiale.

Dès lors, l’insurrection mobilisa de nouveaux groupes, révélant les contradictions de classe de la société hongroise. Les ouvriers et ouvrières d’abord : dès la matinée du 24, la grève se généralise dans les usines de la capitale (Csepel, Ujpest) et de province (Györ, Miskolc), qui commencent à s’organiser, sous diverses formes, en conseils, nous y reviendrons.

L’armée, ensuite : dès le 25, la plus grande caserne de la capitale, Kiliàn, commandée par le colonel Pàl Maléter, passe dans le camp des insurgé.es, bientôt suivie par la quasi-totalité des forces militaires du pays. Face à l’extension de l’insurrection, le vieux communiste Imre Nagy prit, dans les jours suivants, plusieurs mesures importantes : introduction de ministres des partis paysans d’après-guerre dans le gouvernement (26 octobre), ouverture de négociations sur le retrait des troupes soviétiques de Hongrie (le 27), mais aussi abolition du système de parti unique (le 30).

En parallèle, il promettait la légalisation et l’intégration à l’appareil ­d’État des différents acquis de l’insurrection : conseils ouvriers, comités municipaux, forces armées insurgées. Enfin, le 1er novembre, Nagy proclama la neutralité de la Hongrie, c’est-à-dire la sortie de la Hongrie du pacte de Varsovie. À ce moment, la grève s’arrêta dans les usines hongroises, sur demande expresse du gouvernement, relayée par les dirigeants des conseils ouvriers.

La répression et les résistances

C’en était trop pour les dirigeants russes : dès le 1er novembre commença la deuxième intervention soviétique, avec 2.500 chars, 1.000 véhicules divers et 75.000 soldats soviétique. Le 3 novembre, les chars entrèrent dans Budapest, en suivant un itinéraire permettant d’isoler le centre de la ville des quartiers ouvriers, dont l’île de Csepel. Ils ouvrirent le feu vers 4h30 du matin, alors que les insurgé-e-s dressaient des barricades en divers endroits, et vers 8 heures du matin, l’armée soviétique avait pris possession de la Maison de la radio.

Dès lors, pendant quatre jours, les troupes soviétiques parcoururent les artères de la capitale, ouvrant le feu au hasard sur les maisons pour démoraliser les insurgé-e-s – aujourd’hui encore, on en voit les traces étonnamment nombreuses dans la ville. Ce furent les quartiers ouvriers qui, là encore, opposèrent la résistance la plus importante et la plus longue : les quartiers de Ujpest, Pest-Szent-Erzsébet, Soroksàr, Csepel avaient été armés les jours précédents et ont opposé une résistance opiniâtre jusqu’au 11 novembre. En province aussi, c’est dans les villes industrielles qui ont opposé la résistance la plus forte : à Pécs par exemple, le conseil révolutionnaire, pour éviter la destruction de la ville, décida d’organiser les combats dans les montagnes alentours : près de 5.000 ouvriers et ouvrières, ainsi que des étudiants et étudiantes, se joignirent aux insurgés dans les montagnes de Mecsek, et ont résisté près de trois semaines, infligeant des pertes aux soldats russes, avant de se replier en Yougoslavie.

En tout, les combats firent près de 3.000 morts, 13.000 blessés, et ont provoqué l’émigration de 200.000 personnes. Quant à Imre Nagy, il fut arrêté le 22 novembre et déporté en Roumanie : il finira exécuté le 16 juin, après un simulacre de procès où il fut accusé d’avoir fomenté une conspiration, avec l’aide des impérialistes étrangers, contre la République populaire de Hongrie. Plus d’un millier de personnes furent exécutées après la fin de l’insurrection.

Les analyses sur la signification profonde du mouvement divergent. Ce qui ne fait pas de doute, mis à part peut-être l’impulsion initiale autour des étudiants et des écrivains, c’est son caractère ouvrier. Précisons que la Hongrie, pays très rural jusqu’en 1945, a subi à partir de 1949 le plan quinquennal le plus ambitieux de tous les pays satellites de l’URSS en termes d’industrialisation.

En 1956, une classe ouvrière jeune, concentrée dans les énormes banlieues ouvrières comme Csepel, ou dans les villes nouvelles de provinces comme Sztalinvàros (qui est passée de quelques milliers à près de 30.000 habitants dans l’intervalle), s’est formée. Ainsi, le 23 octobre, la foule rassemblée devant le Parlement, et qui assaillit la Maison de la radio, était largement composée d’ouvriers et ouvrières des faubourgs de Budapest. Entre le 23 octobre et le 1er novembre, la grève ouvrière menée dans la capitale mais aussi la province, ont contribué au rapport de forces avec le gouvernement, l’obligeant à durcir ses positions vis-à-vis des émissaires de l’URSS. C’est enfin dans les quartiers ouvriers que la résistance armée à la deuxième intervention russe a été la plus forte.

Les Conseils, armes du prolétariat

Mais surtout, la classe ouvrière s’est dotée d’organes autonomes, de deux types : les conseils ouvriers d’abord, puis les conseils municipaux des travailleurs, ou conseils révolutionnaires, qui conquirent petit à petit le pouvoir dans les municipalités – les deux organes se confondant en réalité souvent.

Ainsi, dès le 24 octobre, une série de conseils ouvriers se mirent un peu partout en place, à commencer par la ville de Miskolc, où un conseil d’ouvriers et de soldats prit le pouvoir et formula dès le 25 par la radio ses revendications, qui montrent bien l’ambivalence de l’état d’esprit général : « Cessez le massacre des Hongrois à Budapest… Que les troupes soviétiques quittent la Hongrie. Faites cesser le feu. Nous en avons assez. Assez de l’autocratie de certains chefs. Nous voulons aussi le socialisme, mais en accord avec nos conditions spécifiquement hongroises, un socialisme hongrois, reflétant les intérêts de la classe ouvrière et nos sentiments patriotiques les plus sacrés. »

Vacance du pouvoir

Outre l’impulsion du mouvement, les conseils ouvriers se sont progressivement attribué un rôle d’organisation sociale autonome. La preuve en est que même après la chute d’Imre Nagy et la seconde intervention soviétique, les conseils ouvriers ont voulu se fédérer, profitant en réalité de la vacance du pouvoir, que ce soit au niveau du gouvernement – rendu illégitime par le recours aux troupes soviétiques – ou plus encore au niveau de la direction des usines.

Voici comment Ferenc Töke, un ouvrier communiste, décrit la formation d’un conseil central ouvrier, dont il fut vice-président, début novembre : « Avant la seconde intervention soviétique, le projet de création d’un conseil central ouvrier ne fut même pas formulé. L’idée ne fut lancée que pendant les journées confuses qui suivirent à 4 novembre. Le pays fut sans maître, le gouvernement n’existait pas en réalité, le peu d’employés ayant la confiance des soldats russes circulaient en voitures blindées. Il est caractéristique que les membres du régime renversé, contraints par les ouvriers à la démission, n’osaient pas revenir aux usines. »

Cela dit, il ne faut pas surestimer le projet de société que représentait cette forme d’organisation. Toujours pour Töke, « Personne ne suggéra que les conseils ouvriers eux-mêmes pourraient être la représentation politique des ouvriers. (…) Certes, comme je viens de le dire, le conseil ouvrier devait remplir certaines fonctions politiques, car il s’opposait à un régime et les ouvriers n’avaient pas d’autre représentation, mais dans l’esprit des travailleurs, c’était à titre provisoire. »

Récupérations de la révolution

Malheureusement, l’insurrection hongroise n’est pas aujourd’hui mobilisée, du moins en Hongrie, pour vanter les mérites d’une voie autogestionnaire vers le socialisme ou de l’auto-organisation de la classe ouvrière. Jusqu’à un passé assez récent, la mémoire qui dominait était celle de la Hongrie des années 1980, libérale, qui voyait dans les morts de 1956 des martyrs de l’occidentalisation, de la volonté des Hongrois de quitter le bloc soviétique pour adhérer à l’économie de marché et à la démocratie représentative.

Depuis une dizaine d’année, la mémoire de 1956 est récupérée par le gouvernement, et pire encore par les milices d’extrême droite. On peut citer les manifestations qui ont suivi en 2006 les révélations des scandales de corruption du gouvernement social-démocrate au pouvoir : à ce moment, des milices d’extrême droite avaient organisé une émeute devant la Maison de la radio, pour fêter à leur manière les 50 ans des débuts de l’insurrection d’octobre 1956 en scandant « Gyurcsàny [le chef du gouvernement en 2006] sale Juif ! » À un niveau plus institutionnel, la place du Parlement, qui a été le point de départ de l’événement, est aujourd’hui décoré de divers symboles de l’insurrection : sachant que l’urbanisme mis en place dans cet endroit du centre de Budapest répond dans son ensemble à une esthétique protofasciste, mettant en avant, outre 1956, les héros de la nation du XIXe siècle et… du régime autoritaire de Horthy dans l’Entre-deux-guerres.

Cela dit, il faut être clair sur les intentions des acteurs de l’insurrection : à part pour quelques émigrés aristocratiques qui émettaient depuis une station de radio à Vienne, il n’a été pour personne question de revenir au système capitaliste.

Gyula (AL 93)


L’ANNÉE 1956 EN HONGRIE

Février : XXe congrès du PCUS et « révélation » des crimes de Staline.

28 juin : Insurrection à Poznan, en Pologne.

23 octobre : Manifestation à Budapest en soutien à la Pologne, qui se transforme en insurrection ; rappel de Nagy à la tête du gouvernement ; appel à l’aide aux troupes soviétiques.

24-30 octobre : constitution des conseils ouvriers ; passage des casernes à l’insurrection ; concessions de Nagy à l’insurrection (retour au système multipartis, annonce de la neutralité de la Hongrie…).

3 novembre : Entrée des chars soviétiques à Budapest, début de la répression qui fera 2 500 morts.

Fin novembre : Fin de l’insurrection, formation d’un gouvernement autour de Jànos Kàdàr.

16 juin 1957 : Exécution d’Imre Nagy.


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Re: Budapest 1956

Messagede bipbip » 02 Sep 2017, 18:22

Brochure. « Hongrie 1956 : les jours où les travailleurs ont défié le stalinisme »

À l’occasion du soixantième anniversaire de la révolution des conseils ouvriers en Hongrie, en octobre-novembre 2016, Révolution Permanente a publié une série d’articles pour revenir sur cet événement très important de l’histoire de la classe ouvrière internationale.

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La Révolution des conseils ouvriers en Hongrie est une « révolution oubliée » dont la signification a été profonde dans la lutte pour le socialisme. En effet, elle était l’expression de la révolte des travailleurs, de la jeunesse opprimée et réprimée, des larges masses en général, dans un pays dominé par un régime stalinien brutal qui agissait soi-disant au nom du « socialisme ».

Mais à la différence des mobilisations populaires de la fin des années 1980 et début des années 1990, où les tendances libérales et pro-capitalistes ont réussi à canaliser le mécontentement populaire pour entamer le processus de restauration capitaliste dans l’URSS et dans l’Europe de l’Est, les insurgés hongrois de 1956, tout en se battant contre la dictature stalinienne, rejetaient le retour des capitalistes et des propriétaires fonciers. Autrement dit, il s’agissait d’une lutte ouvrière et populaire aussi bien contre le stalinisme que contre le capitalisme. Pour le vrai socialisme.

L’héroïsme de la classe ouvrière et de la jeunesse hongroise de 1956 est inscrit dans les pages les plus tragiques, mais aussi les plus glorieuses, de l’histoire du mouvement ouvrier international en lutte pour le socialisme.

Et c’est cette mémoire que le stalinisme comme les capitalistes ont essayé (et essaient toujours) de déformer, d’occulter. Revenir sur la Révolution des conseils ouvriers de 1956 permet non seulement de faire connaitre cette histoire aux générations militantes d’aujourd’hui, mais aussi d’en tirer les leçons et d’enrichir la réflexion sur la lutte pour la révolution et le socialisme aujourd’hui.

Afin de regrouper l’ensemble des articles que nous avons publiés et de donner une vision globale du processus, nous venons de publier une brochure, que vous pouvez télécharger librement ci-dessous, ou vous procurer en version papier en écrivant à siterevolutionpermanente@gmail.com.

Télécharger la brochure : https://drive.google.com/file/d/0B8v9II ... sp=sharing

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Re: Budapest 1956, Allemagne de l’Est 1953 ...

Messagede Pïérô » 10 Sep 2017, 01:50

L’insurrection ouvrière en Allemagne de l’Est – juin 1953

UN MOUVEMENT SPONTANÉ

Il existe une conception assez répandue qu’une révolution prolétarienne ne peut se réaliser qu’à condition qu’on ait créé avant des organisations puissantes et mis à leur tête une direction résolue qui formule des slogans et montre le chemin, C’est seulement une telle organisation et une telle direction qui pourraient stimuler les masses et les amener une résistance réelle. Ainsi, une avant garde politique serait la condition indispensable pour la lutte décisive qui seule peut briser le pouvoir de la classe dirigeante. Dans le passé, cette conception a été détruite pour une bonne part par la réalité historique. L’insurrection ouvrière d’Allemagne de l’Est de 1953 a relégué une fois de plus cette conception au royaume des fables.

Les masses se sont mises en mouvement sans être le moins du monde stimulées par certaines organisations. Il ne pouvait d’ailleurs guère en être autrement. Des organisations qui auraient pu remplir cette « tâche historique » n’existaient pas dans l’Etat d’Ulbricht et de Gretewohl sous la dictature du parti unique, le S.E.D. Des mots d’ordre ou des résolutions qui auraient pu indiquer aux ouvriers « que faire » étaient absolument inexistants. Il n’y avait, et pour cause, aucune trace de ce qui aurait pu ressembler à une direction d’en haut ou de l’extérieur (1). Après la lutte, un ouvrier de l’usine de films Agfa à Wolfen près de Bitterfeld déclarait : « Il n’y avait aucun plan, tout est venu spontanément. Les ouvriers des usines d’à côté ne savaient pas ce qui se passait dans notre usine jusqu’au moment où nous nous sommes trouvés ensemble dans la rue. »

Un berlinois qui marchait dans un cortège qui traversait la capitale décrivait ainsi ses expériences : « Nous avons atteint le Lustgarten, le but de notre marche et personne ne pouvait dire ce qu’il fallait faire ensuite ». Un habitant de Dresde déclarait de son côté : « Nous voulions faire une manifestation Place du Théâtre. Nous ne pensions pas à d’autres actions pratiques. C’était comme une première ivresse. Nous avions oublié les choses les plus simples et les plus urgentes. »

C’est aussi ce que racontait un ouvrier d’usine quelque part dans la zone russe : « C’était une catastrophe qu’il n’y eut pas d’organisations ou quelque chose dans ce genre. Dans cette région, nous étions tous des gens qui n’avions jamais fait la grève. Tout était improvisé. Nous n’avions aucun rapport avec d’autres villes ou d’autres usines. Nous ne savions pas par quoi commencer. Mais on était tout joyeux que les choses se passent comme ça. On ne voyait que des visages rayonnants et émus dans la foule parce que tout le monde pensait : c’est enfin l’heure où nous nous libérons du joug de la servitude ». Un témoin oculaire d’Halberstadt déclarait : « Toutes les actions se caractérisaient par leur spontanéité. S’il en avait été autrement, tout aurait mieux marché… »

Un des premiers auteurs qui a écrit sur les événements de cet été là en a conclu que « les actions qui prenaient ainsi la forme d’une grève générale se déroulèrent d’une manière non coordonnée et d’une manière totalement différente de ce qui se serait produit s’il s’était agi d’une grève proclamée par un mouvement syndical. Les syndicats existants étaient dominés par les adhérents du système et ne servaient que les intérêts de l’Etat. Cela explique le fait que des initiatives surgirent en plusieurs endroits à la fois, dans les maisons de centaines et de milliers d’ouvriers qui, au soir du 16 juin écoutaient la radio et apprenaient ainsi ce que les ouvriers du bâtiment de Berlin avaient fait » (2). Plus loin, le même auteur constate que « dès 7 heures du matin le 18 juin, l’inquiétude s’étendait partout dans la zone Est sans qu’il y eut à ce moment de communication entre les villes et les villages » (3). Plus tard, d’autres historiens ne purent que confirmer cette première constatation.

Tous les participants aux événements et tous les témoins oculaires qui les ont rapportés sont tombés d’accord sur ce point : l’insurrection de l’Allemagne de l’Est en juin 1953 ne peut être caractérisée que comme un mouvement spontané de la classe ouvrière.

DES MENSONGES BOLCHEVIQUES

Le déroulement du mouvement de masse en Allemagne de l’Est était un arrêt de mort pour toutes les théories qui, comme la théorie bolchevique, essaient de prouver la nécessité d’un parti de révolutionnaires professionnels comme précurseurs de la révolution prolétarienne. Comme on pouvait s’y attendre, les bolcheviques de l’Allemagne de l’Est ont essayé de se défendre contre ce coup que les ouvriers leur portaient. Après 48 heures de réflexion, ils prétendirent qu’il ne s’agissait nullement d’une lutte ouvrière mais… d’un « complot qui aurait été ourdi bien avant », de la « terreur semée par des bandes menées par Adenauer, Ollenhauer, Kaiser et Reuter (4) personnellement », l’action de « milliers de provocateurs fascistes étrangers » qui « échouait grâce au bon sens des travailleurs berlinois ».

L’impudence de ces menteurs ne connaissait pas de bornes. Dans leur propre journal Neues Deutschland, le quotidien du S.E.D., du 17 juin 1953, les dirigeants de l’Allemagne de l’Est devaient reconnaître que les ouvriers qui s’étaient mis en grève le 16 juin « mettaient soigneusement leurs distances des provocateurs et des éléments troubles ». Plus tard, ils ont complètement passé sous silence le fait que l’insurrection de juin n’était pas tombée du ciel mais était l’aboutissement d’un mouvement qui s’était amp1ifié au cours des mois précédents. Des semaines déjà avant les 16 et 17 juin, des grèves avaient éclaté à Eisleben, Finsterwalde, Fürstenwald, Chemnitz-Borna et dans d’autres villes. Au cours de ces grèves apparaissaient les mêmes revendications que celles qui furent avancées en juin au cours de l’insurrection. Ces grèves antérieures, les bolcheviques n’avaient jamais prétendu qu’elles étaient poussées par des « provocateurs ». Cependant, leur relation avec le mouvement qui se déclencha plus tard est tellement évidente que cette évidence, à elle seule, détruit tous les incroyables mythes sur un prétendu jour X où devait être mené l’assaut contre la R.D.A.

Selon les bolcheviques, « 95 % des manifestants de Berlin Est étaient venus des secteurs occidentaux ». Cela veut dire que ce 16 juin 1953, vu le nombre des manifestants, plusieurs centaines de milliers de personnes auraient passé aux quelques postes de contrôle aux frontières des secteurs Est et Ouest de Berlin. Affirmation complètement ridicule. Et qui n’était même pas prise au sérieux par les bureaucrates eux-mêmes comme le prouve le nombre imposant d’arrestations qu’ils opérèrent ensuite dans les usines ou dans les quartiers populaires de Berlin Est. Et cela, en dépit du fait que leur propre organe, Neues Deutschland ait écrit, la veille des arrestations, que précisément dans les quartiers ouvriers de Berlin Est habitaient des ouvriers « intelligents qui ne se laissaient pas provoquer ».

Si les bolcheviques veulent continuer à prétendre que les manifestants venaient des secteurs occidentaux de Berlin, ils sont alors forcés de reconnaître qu’ils ont arrêté des innocents dans les quartiers de Berlin-Est et qu’ils ont condamné des innocents à de lourdes peines de prison et même à mort. Si, au contraire ils maintiennent que ces condamnés sont « coupables » il ne reste pas grand chose de toutes leurs affirmations sur l’origine des manifestants.

Mais, quel était donc le crime de ceux que l’on avait ainsi emprisonnés ou fusillés ? Même le journal est-allemand Vorwärts écrivait le 22 juin et Neues Deutschland le 23 que dans les chantiers de construction de la Stalinallee ― où ne travaillaient pratiquement que des membres du S.E.D. ― à l’usine de cables de Köpenick ainsi que dans la région de Leipzig fonctionnaient des comités de grève élus par les ouvriers. Est-ce que cela veut dire que l’élection d’un comité de grève ou bien être élu dans un comité de grève était le crime dont étaient accusés des dizaines de condamnés ?

C’était bien cela en effet. Mais, il n’était pas question qu’ils soient accusés ouvertement de cela. La classe dirigeante de l’Allemagne de l’Est ne pouvait pas se permettre de reconnaître qu’elle poursuivait des ouvriers seulement pour le fait qu’ils menaient la lutte de classe et ce faisant menaçaient le pouvoir bolchevique. Et, malgré les contradictions que nous venons de relever, les bolcheviques ont maintenu leur interprétation minable que l’insurrection aurait été « l’oeuvre des agents de l’Ouest et des provocateurs ». Dans le journal Berliner Zeitung (Est) du 21 juin 1953, cette interprétation était formulée comme suit : « les provocateurs étaient vêtus de chemises de cowboys » et cela, sans que la rédaction, pas très intelligente, explique pourquoi, étant vêtus ainsi, on pouvait les reconnaître du premier coup comme des provocateurs. Peut-être parce que des lecteurs intelligents auraient pu leur poser la même question que nous, peut-être parce que personne n’avait aperçu ces hommes déguisés en cow-boys, le quotidien Tägliche Rundschau avançait le 24 juin une autre interprétation selon laquelle les « provocateurs » et « espions de l’Ouest » s’étaient « déguisés en ouvriers du bâtiment ». Mais cette fois, on ne disait pas comment les soit-disant espions auraient pu réussir à se procurer les habits ouvriers caractéristiques de l’Allemagne de l’Est et de plus avec leur mauvaise qualité.

Le 20 juin 1953, un certain Kuba donnait une troisième interprétation dans le Neues Deutschland. Il parlait des « hooligans », c’est-à-dire des gens de cette espèce qui « se seraient mêlés à la population ouvrière de Berlin Est et qu’on aurait tout de suite reconnu à leur apparence ». Dans toutes ces interprétations, les bolcheviques s’empêtraient dans leurs propres mensonges.

Il ne leur restait pas autre chose. Ils étaient bien loin de penser que l’action des masses dans la R.D.A. surgissait des relations sociales elles-mêmes et que l’ordre établi par le S.E.D. soulevait la perspective d’une révolution prolétarienne tout autant que le capitalisme en Europe ou aux U.S.A. Le même Kuba que nous venons de citer déclarait aux ouvriers de l’Allemagne de l’Est : « On a envie de lutter que si l’on a des raisons pour le faire et de telles raisons, vous n’en aviez pas ».

L’idée que, le fait qu’ils luttaient, montrait précisément qu’ils avaient des raisons pour ça, ne l’effleurait même pas. Il y avait un abîme entre les dirigeants de l’Allemagne de l’Est et la classe ouvrière. Pour ces dirigeants, le socialisme, c’était un salaire aux pièces avec des primes. Pour eux, « l’intérêt du prolétariat », c’était une exploitation plus intense qu’à l’Ouest. Que la classe ouvrière résiste à une telle situation était causé, à leurs yeux de dirigeants, par un « malentendu », un malentendu qui devait être clarifié par l’armée russe avec ses chars d’assaut et par la police soi-disant populaire – la Volkspolizei.

« La politique des salaires dans la zone Est d’Allemagne a pour but d’obtenir une augmentation de la productivité au moyen d’un plus grand effort et d’une baisse des salaires. Là où cela est possible, on peut pratiquer le salaire au rendement. Le montant du salaire dépend d’abord de la catégorie dans laquelle on se trouve, ensuite de la mesure dans laquelle l’ouvrier remplit sa norme, c’est-à-dire le nombre de produits qu’il doit produire dans un temps déterminé. Déjà, en 1950, il y avait en Allemagne de l’Est de grandes différenciations dans les salaires. Le système russe que voulaient appliquer les dirigeants ne pouvait que mener des différences encore plus grandes. »
« Le système des salaires dans la zone soviétique », Der Gewerkschafter (« Le Syndicaliste » – ouest -allemand), juillet 1953.

LA MARÉE DE LA RÉVOLUTION

Le 16 juin changeait tout et tout le monde. Le 17 juin apporterait encore plus de changements. La raison en était que les manifestations de masse coïncidaient avec des grèves de masse et que ces deux formes de la lutte prolétarienne entremêlées provoquent rapidement des réactions en chaîne. Parce que les ouvriers avaient senti leur force de classe, ils commençaient à agir comme classe. Parce qu’ils commençaient à agir comme classe, le sentiment de leur force augmentait.

Pour pouvoir manifester, il faut d’abord cesser le travail. D’autre part, là où les ouvriers manifestaient, ils se dirigeaient d’abord vers les usines où leurs camarades hésitants n’avaient pas encore rejoint leur action. Les grévistes devenaient des manifestants et les manifestants stimulaient l’activité de la grève.

Leur unité, les ouvriers, sentaient qu’elle existait. Pour éviter qu’elle ne soit brisée, pour empêcher que l’extension permanente de leur lutte et que cette lutte elle-même en même temps ne soit brisée, il fallait prendre heure par heure des mesures dont chacune avait pour résultat que le mouvement global faisait un pas en avant chaque fois et s’élevait alors à un niveau plus haut.

Partout, en Allemagne de l’Est, les ouvriers formaient leurs propres comités de grève qui réglaient leurs affaires soit par usine, soit dans toute une ville, soit dans toute une région industrielle. En conséquence, le pouvoir se déplaçait. L’autorité des organes qui s’étaient formés pendant et pour la lutte s’accroissait de plus en plus. Le pouvoir du parti et du gouvernement s’évanouissait. Le pays échappait à l’emprise de toutes les institutions qui existaient jusqu’à ce moment. Celles-ci perdaient leurs fonctions de gouvernement dans la mesure où de plus en plus, les ouvriers se gouvernaient eux-mêmes. Leurs comités de grève ne prenaient pas seulement pratiquement mais aussi formellement le caractère de conseils ouvriers. Ainsi naquit une organisation qui n’était pas du tout formée en vue du bouleversement des relations sociales, mais qui était au contraire le produit d’un processus révolutionnaire.

Les grèves de masse prenaient dans leur ensemble la forme d‘une grève générale, C’était leur quantité qui leur donnait une autre qualité. Ce changement de qualité se manifestait aussi comme un changement de conscience. Au début, on faisait la grève pour faire annuler l’augmentation des normes de travail et pas du tout pour faire tomber le gouvernement. Le 16 avril, pendant les discussions à la centrale électrique de Zeits, l’ouvrier Engelhardt s’écriait : « Nous voulons vivre comme des êtres humains et nous ne voulons rien de plus ! » Mais du moment où l’on avait bloqué toutes les usines, la situation était différente. Afin de pouvoir vivre comme des êtres humains, les ouvriers demandaient la chute du régime. En effet, ils étaient en train de transformer les relations sociales et cela conditionnait la chute d’un régime basé sur ces relations. Au début, ils criaient : « A bas l’augmentation des normes de travail » ; un peu plus tard ils criaient : « A bas Walter Ulbricht ». Cela caractérise le processus révolutionnaire. Ce n’était pas telle ou telle organisation qui avait fait la révolution, mais c’était la révolution qui créait ses propres organisations. Ce n’était pas une conscience révolutionnaire qui poussait la révolution, mais c’était la révolution qui faisait naître une conscience révolutionnaire. L’un était lié à l’autre. Il semblait que les organisations nouvelles qui n’existaient pas avant surgissaient comme par un coup de baguette magique. En réalité, elles surgissaient grâce à l’initiative des dirigeants complètement inconnus qui étaient poussés par les masses, de dirigeants qui eux-mêmes s’étonnaient de leurs propres actions. Ils avaient été saisis soudainement par la tension des événements et ils avaient été portés en avant alors que, dans le tourbillon social, la conscience de tout s’était transformée. D’un côté la formation des organisations nouvelles stimulait grandement cette transformation de la conscience : il y a beaucoup d’exemples de cela.

Dans la ville de Görlitz sur la Neisse, le 17 juin, la foule insurgée s’emparait de l’installation des hauts-parleurs de la ville. Tout de suite les premiers orateurs se présentaient : 20.000 hommes les écoutaient. Le son était mauvais. Ils parlaient quand même les uns après les autres. Des ouvriers de la grande usine de wagons Lowa, des ouvriers d’autres usines, de petits artisans, un propriétaire de bistrot, un architecte, des employés et après eux, des ouvriers et des ouvriers. La plupart d’entre eux ne s’étaient jamais trouvés devant un micro, mais leur enthousiasme, leur joie d’être témoins de telles choses les aidaient à surmonter leur trac : ils se trouvaient devant des milliers et ils parlaient. A Magdebourg, le soir du 16 juin, le musicien K. jouait en froc noir et chemise blanche à l’Opéra « La Chauve Souris » de Johann Strauss devant une salle comble. Jamais il ne s’était occupé de politique. Il ne se doutait pas qu’il se trouverait le lendemain à la tête des ouvriers de cette ville industrielle et qu’il serait forcé de s’enfuir ensuite à Berlin-Ouest pour cette raison.

A Dresde, un certain Richard S. ― 34 ans ― habitant de cette ville, conduisait les grévistes et les manifestants d’une usine à l’autre pour appeler les travailleurs à se joindre à l’action. Dans chaque usine, il entrait dans les grands ateliers, sautait sur les tours et gesticulait jusqu’à ce que les machines soient stoppées et les courroies de transmission débranchées. Alors, il commençait à parler : « Est-ce que vous avez entendu les nouvelles de la Stalinallee ? Il faut être solidaires avec eux. Venez dans la rue ! » Lui et deux autres formaient un comité révolutionnaire. Ils arrêtaient tous les camions qui passaient et persuadaient chaque chauffeur de faire demi-tour et de se joindre à l’action. En peu de temps, ils disposaient d’une division motorisée qui à 11 heures du matin déjà avait transporté 15.000 ouvriers. Plus tard S. raconta : « Je me sentais comme si j’étais né de nouveau. J’ai envoyé 50 cyclistes pour occuper la station de radio. »

A Dresde, cette tentative échouait, mais à Halle elle réussit. La station de radio locale fut occupée par 30 ouvriers insurgés. Ils s’assuraient que les communiqués de la direction centrale de grève étaient bien diffusés. Les événements du 17 juin 1953 étaient comme une avalanche. Le jour se levait à peine que, dans toutes les villes et tous les villages et pratiquement dans toutes les usines de l’Allemagne de l’Est, les ouvriers entraient en lutte. Comme à Berlin-Est, cela commençait par des grèves et des manifestations. Quelques heures plus tard, on désarmait la police. On se pressait autour des bureaux du parti, on déchirait les brochures de propagande du S.E.D., on envahissait les prisons pour libérer ceux qui étaient dedans. Mais ce n’était qu’après ces manifestations de la colère populaire que l’insurrection spontanée prenait plus clairement le caractère de révolution prolétarienne.

On pouvait observer et pas par hasard ― ce processus le plus clairement dans cette partie de l’Allemagne de l’Est qui était la plus industrialisée et où se trouvait la plus forte concentration de population ouvrière. C’était là le foyer de l’incendie. A Halle, Wolfen, Mersebourg, Bitterfeld, Rosslau, Gera et d’autres villes de cette région surgissaient des organisations qui prenaient pour une courte période le pouvoir exécutif entre leurs mains. Ils mettaient en place une nouvelle structure qui n’était ni bourgeoise, ni étatique. Une structure conçue spécialement pour une réelle libération des ouvriers. A Halle, à 13h30 il y eut une réunion dans une des usines de la ville à laquelle participaient des représentants des comités de grève de presque toutes les usines de la ville. On élisait un conseil qui s’appelait « comité d’initiative » mais qui, si l’on y regardait de plus près avait tous les traits d’un conseil ouvrier et qui fonctionnait comme tel. C’était ce conseil ouvrier qui proclamait la grève générale ; c’était lui qui décidait qu’il fallait occuper un des journaux locaux pour y faire imprimer un manifeste. L’opération était en cours lorsque, dans le dos des ouvriers, la police secrète fut avertie et on dut renoncer à ce travail.

Personne n’avait besoin de se demander quelle classe bougeait à Halle. Dès les premières heures de la matinée, plusieurs colonnes d’ouvriers venant des usines métallurgiques de la banlieue entraient dans la ville et marchaient en direction du centre. Ils faisaient comme les ouvriers d’Hennigsdorf qui avaient envahi Berlin-Est. Sur la place du marché de Halle une foule de plus de 50.000 manifestants se rassemblait.

A Mersebourg se déroulaient des événements semblables : 20.000 ouvriers se dirigeaient vers la Uhland Platz dans le centre ; ils venaient des usines Leuna (5) et ils avaient entraîné avec eux les ouvriers de l’usine Buna Werk à Schkopau, de la mine de lignite Gross-Kayna, des mines de houille de la vallée du Geisel et de trois autres usines (papeteries). La direction de la grève, convaincue que la force des ouvriers se trouvait dans les entreprises, conseilla aux manifestants de rentrer dans leurs usines pour lutter là pour leurs revendications.

De quelles revendications il s’agissait, c’était déjà très clair dans la matinée. Devant le bâtiment de la direction de Leuna Werke, tout le personnel s’était rassemblé. Un des porte-paroles, demanda entre autres qu’il soit mis fin à l’accélération incessante des cadences et que l’on désarme, tout de suite la police de l’usine. Les ouvriers occupèrent la radio de l’usine.

A Bitterfeld, dans l’après-midi du 17 juin, ce que l’on voyait, personne ne l’avait vu auparavant. Venus de toutes les usines de banlieue, les ouvriers, en habits de travail, s’avançaient sur un large front, les mineurs encore noirs de la poussière du charbon. La ville était toute en fête. Le président du comité de grève prenait la parole sur la Place de la Jeunesse. Il parlait encore lorsque l’on apprit que la police avait arrêté quelques ouvriers. A cette nouvelle, le comité de grève décide d’occuper toute la ville. A ce moment, le comité de grève commença à fonctionner comme un conseil ouvrier qui exerçait le pouvoir à Bitterfeld. Les employés municipaux devaient continuer leur travail. Les pompiers recevaient l’ordre d’enlever dans la ville toutes les affiches du S.E.D. En même temps, le comité de grève envisageait la grève générale, non seulement dans la ville et ses environs, mais dans toute l’Allemagne de l’Est. Dans un télégramme envoyé au soi-disant gouvernement de la R.D.A. À Berlin-Est, le comité de grève de Bitterfeld demandait la « formation d’un gouvernement provisoire composé d’ouvriers révolutionnaires ».

A Rosslau sur l’Elbe, les ouvriers étaient aussi maîtres de la ville pendant une certaine période. Ceux qui travaillaient dans les chantiers navals étaient le noyau de la résistance.

On retrouvait dans toutes les usines et toutes les villes d’une certaine importance la même situation qu’au centre vital du pays. A Dresde, les ouvriers de toutes les grandes usines, y compris les usines Zeiss, étaient en grève et manifestaient. Dans la province de Brandebourg, les ouvriers des chantiers navals Thälmann, de l’entreprise de transport Brandenbourg, de la mine Elisabeth et de l’usine de chars Kirchmöser (sous direction russe) étaient aussi en lutte. A Falkensee, le travail avait cessé dans toutes les usines. De même à Leipzig, Francfort sur l’Oder, à Fürstenberg, à Greifswald et à Gotha pour ne citer que quelques villes, les ouvriers étaient dans la rue. Même dans les mines d’uranium à la frontière tchèque, c’était la grève ; même dans le nord du pays, là où la population était la moins dense.

Tout cela n’empêchait pas pas le « Neues Deutschland » de proclamer un mois plus tard, le 28 juillet 1953, que la grève qui « avait été préparée par des putschistes avait échoué parce que la majorité des ouvriers ne les écoutait pas et que seulement 5 % de la classe ouvrière s’était lancée dans la grève » (6). En réalité, les dirigeants bolcheviques étaient confrontés à la résistance de toute la classe opprimée.

NI ULBRICHT, NI ADENAUER

Lorsque le gouvernement Ulbricht et le S.E.D. annoncèrent au printemps de 1953 l’augmentation des normes de travail, une partie de la classe ouvrière en Allemagne de l’Est espérait pouvoir en neutraliser les effets en se faisant passer dans une catégorie supérieure du salaire. Mais cet espoir s’avéra rapidement complètement vain. Le 22 mai, « Neues Deutschland » écrivait qu’une telle revendication était en complète contradiction avec les intérêts des ouvriers. Les ouvriers avaient pourtant une toute autre opinion de leurs intérêts. Le compte avait été vite fait : un ouvrier qui gagnait entre 20 et 24 marks (Est) par jour n’en toucherait plus après l’augmentation des normes qu’entre 13 et 16. Ils ne pouvaient pas accepter cela. Ils se révoltaient contre une attaque aussi brutale sur leur niveau de vie ; ils ne résistaient pas pour des buts politiques ou des idéaux révolutionnaires.

Les circonstances faisaient que leur lutte contre la politique des salaires du gouvernement se développait en quelques heures en une lutte contre le gouvernement comme tel. Ce n’était pas une conséquence de leurs intentions. Cela surgissait de l’essence de la lutte même et de son caractère de classe. Ce caractère de classe leur montrait le chemin pour leur action et, à chaque moment, jouait un rôle décisif dans le contenu et la forme de leur mouvement.

Ce caractère de classe est largement ignoré à l’Est comme à l’Ouest. Pour les mêmes raisons d’ailleurs. Si les bolcheviques l’avaient reconnu, ils auraient été forcés de renoncer en même temps à tous les mythes autour de leur propre société. Les démocraties bourgeoises de leur côté n’avaient aucun intérêt à mettre l’accent sur la signification sociale d’événements qui, justement à cause de cette signification là, auraient pu avoir des répercussions dans la classe ouvrière en Occident. C’est pour cela que les chefs politiques de la R.F.A. parlaient d’une insurrection du peuple contre l’occupant russe et mettaient au premier plan des choses qui se déroulaient en marge du mouvement mais qui pouvaient servir facilement de support à une interprétation favorable à la classe dominante. C’est pour cela que la classe dominante de l’Occident parlait d’une lutte « pour l’unité allemande ».

Lors d’une manifestation solennelle, Place Rudolf Wilde dans le quartier de Schöneberg à Berlin-Ouest, le chancelier Adenauer déclarait le 23 juin 1953 : « La partie du peuple allemand qui se trouve derrière le rideau de fer nous a fait savoir qu’il ne faut pas que nous l’oublions… Je jure devant tout le peuple allemand que nous n’aurons pas de repos tant qu’ils ne connaîtront pas la liberté, jusqu’au moment où toute l’Allemagne sera réunifiée. » Et le bourgmestre Reuter ajoutait : « Aucune puissance dans le monde ne peut nous diviser nous allemands. La jeunesse a retiré de la Porte de Brandebourg le drapeau de la servitude. Un jour viendra où cette jeunesse y plantera le drapeau de la liberté… »

C’est vrai que le 17 juin, des jeunes avaient ôté le drapeau de la R.D.A. de cette porte monumentale et avaient essayé de le remplacer par celui de la R.F.A. C’est vrai aussi qu’en plusieurs occasions, on avait scandé « Liberté » et que certains cortèges brandissaient des drapeaux du gouvernement de Bonn. Mais cela ne prouvait rien d’autre qu’une partie des participants au mouvement n’avaient pas une idée claire de leur propre action. Si le sens de leur action leur est apparu peu à peu, certainement ils n’y sont pas tous parvenus au même moment. Les ouvriers de l’Allemagne de l’Est ont montré en plusieurs occasions au cours de leur action qu’ils ne se dirigeaient pas en premier lieu contre l’armée russe qui stationnait sur le territoire de l’Allemagne de l’Est mais contre le gouvernement du S.E.D. Jusqu’au dernier moment où cette armée prenait part ouvertement aux luttes, l’attitude des ouvriers vis à vis de cette armée n’était pas agressive et se distinguait nettement de leur attitude contre la police populaire et contre les fonctionnaires du parti.

Si l’on pose la question de savoir si tous les ouvriers d’Allemagne de l’Est ont compris leur action comme un mouvement de classe, alors, la réponse est sans aucun doute négative. Mais cela ne change rien au fait incontestable que malgré cela, leur action était un mouvement de classe parce que ce que pensaient les ouvriers était moins important que ce qu’ils faisaient dans leur totalité. Il est certain que malgré certains symboles de la R.F.A. et malgré le fait qu’on scandait d’une façon assez naïve « Liberté » et même « Unité », la classe ouvrière ne voulait pas vivre dans une Allemagne réunifiée. Les cheminots de Magdebourg écrivaient à la peinture blanche, en grandes lettres sur les wagons dans la gare de triage : “Ni Ulbricht, ni Adenauer, mais Ollenhauer ».

Ils exprimaient ainsi, sous la forme d’un malentendu, qu’ils tenaient un social-démocrate comme Ollenhauer comme un représentant de leur classe, mais en même temps, ils disaient clairement qu’ils n’avaient rien à faire avec une Allemagne gouvernée par Adenauer, pas plus qu’avec une Allemagne gouvernée par Ulbricht. Ils exprimaient, d’une façon qui formellement était fausse, qu’ils luttaient non seulement contre le capitalisme d’Etat, mais aussi contre le capitalisme tout court et que pour eux cela ne présentait aucun attrait de passer du joug du bolchevisme sous le joug de la bourgeoisie.

Les politiciens de l’Allemagne de l’Ouest ont fait du 17 juin une journée nationale pour « l’unité allemande ». Cela escamotait complètement le fait que la révolte exprimait avant tout le refus d’une division de classe qui existait autant à l’Est qu’à l’Ouest et que les ouvriers d’Allemagne de l’Est avaient montré au cours de cette journée là qu’en tant qu’ouvriers, ils étaient les ennemis d’une société fondée sur l’oppression de classe.

« L’histoire de toutes les révolutions précédentes nous montre que les larges mouvements populaires, loin d’être un produit arbitraire et conscient des soi-disant “chefs” ou des “partis”, comme se le figurent le policier et l’historien bourgeois officiel, sont plutôt des phénomènes sociaux élémentaires, produits par une force naturelle ayant sa source dans le caractère de classe de la société moderne… »
Rosa Luxembourg

Cajo BRENDEL

Notes :
(1) Certains ont voulu rechercher les « traditions ». Le chef social-démocrate Willy Brandt a soutenu que « les couches pur sang du vieux mouvement ouvrier syndicaliste et politique » ont influencé les événements. D’autres ont même cru bon de remonter jusqu’à 1919 et 1921. Selon Baring rien ne permet de conclure dans ce sens, le soulèvement ayant eu lieu aussi bien dans les régions qui élisaient des députés communistes dans les années 30 comme dans les autres. « En tout cas, dans la rue, la ‘tradition’ incarnée par les ‘anciens’ était absente (les sociaux-démocrates de Weimar, puis les nazis, enfin le Guépéou assassinèrent pratiquement tous les ouvriers actifs) » (ICO p.19). Sans compter tous les ‘anciens’ restés sur les champs de bataille.
(2) Joachim G. Leithäuser – Der Monat – octobre 1953 p. 46.
(3) id. sept. 1953. p 613.
(4) Adenauer était chancelier de l’Allemagne Fédérale (chrétien démocrate) ; Ollenhauer président du SPD, Kaiser chef du parti chrétien-démocrate et Reuter bourgmestre socialiste (SPD) de Berlin Ouest.
(5) Les usines chimiques Leuna sont les plus grandes usines de l’Allemagne de l’Est.
(6) La critique du livre d’Arnulf Baring, Le 17 juin 1953, publiée dans ICO souligne que d’après Baring, seulement 5 à 7 % du total des salariés d’Allemagne de l’Est participèrent au soulèvement et ajoute : « Certes il est possible que la proportion réelle fût supérieure, mais, en tout cas, ce pourcentage exprime un ordre de grandeur très vraisemblable ». Les différentes sources citées précédemment infirment ces estimations sans donner de pourcentages précis. A plusieurs endroits de son livre très documenté, Stefan Brant (Der Aufstand – L’Insurrection) parle de « toute la classe ouvrière » qui se levait. L’auteur de cette brochure estime de plus que l’ampleur des événements montre qu’un nombre beaucoup plus important d’ouvriers que celui « avoué » par les dirigeants de l’Allemagne de l’Est fut impliqué dans l’insurrection de juin 1953.


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Re: Budapest 1956, Allemagne de l’Est 1953 ...

Messagede bipbip » 10 Oct 2017, 20:28

La Révolution de Juin en Allemagne orientale et centrale

Ernst Salter Berlin, juillet 1953

Doc PDF : http://monde-nouveau.net/IMG/pdf/Berlin_1953.pdf
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Re: Budapest 1956, Allemagne de l’Est 1953 ...

Messagede bipbip » 12 Jan 2018, 00:39

ROLAND BARDY
1919 - LA COMMUNE DE BUDAPEST
Éditions de la Tête de Feuilles 1972

1917-1919. Quatre révolutions ébranlent le monde : Russie, Allemagne, Bavière, Hongrie. En Hongrie, après une première révolution bourgeoise, le peuple, bien que sans parti organisé, prend le pouvoir et instaure la République des Conseils. Elle dure 133 jours avant d’être écrasée. De pair avec la guerre révolutionnaire, les masses, poussant les dirigeants, entreprennent une tâche gigantesque : collectivisation des terres, autogestion des entreprises, réforme de l’éducation, émancipation de la femme.

Une révolution inconnue et profondément originale. Un exemple pour les révolutions futures.

TABLE DES MATIERES

- INTRODUCTION....................................................................... 7

- PREMIERE PARTIE : LA REVOLUTION DES ROSES D’AUTOMNE
Chapitre I : Le Mouvement paysan ... 21
Chapitre II : Le Mouvement ouvrier ... 28
Chapitre III : La montée de la Révolution ..................................... 34
Chapitre IV : La Révolution des Roses
d’Automne........................ 43
Chapitre V : Le gouvernement Karolyi. 53
Chapitre VI : Les échecs du gouvernement Karolyi.................... 62

- DEUXIEME PARTIE : LE PRINTEMPS DE BUDAPEST
Chapitre I : Les journées de Mars---- 81
Chapitre II : La République des Conseils
de Hongrie........................ 91
Chapitre III : La Commune à l’oeuvre .. 111
Chapitre IV : La guerre révolutionnaire . 140

- TROISIÈME PARTIE : ÉPILOGUE
La Terreur blanche................................... 169

- QUATRIÈME PARTIE : DOCUMENTS
Le Communisme en Hongrie...................... 183
Tracts de la Révolution hongroise............. 187
Devons-nous communiser Sophie ?........... 204

- CHRONOLOGIE ................................................. 227

- BIBLIOGRAPHIE ............................................... 236

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Re: Budapest 1956, Allemagne de l’Est 1953, Prague 68

Messagede Pïérô » 13 Jan 2018, 22:26

il y a 50 ans 1968 commence à Prague

Il y a 50 ans, le 5 janvier 1968 Dubcek remplace Novotny à la direction du Parti communiste tchécoslovaque. Plus qu’une révolution de palais, c’est le début du « Printemps de Prague ». Comme le soleil, 1968 se lève à l’Est, avec la promesse d’un « socialisme à visage humain », celui d’une dynamique d’autogestion incarnée par les conseils de travailleurs.

Printemps de prague, et conseils de travailleurs (1968/1969)

« Prague n’a touché l’opinion révolutionnaire que dans la semaine de sa chute ». (Gilles Martinet, Les cinq communismes, ).

Les changements intervenus début 1968 au sein du Parti communiste tchécoslovaque, remplacement de Novotny par Dubcek à la tête du Parti communiste en janvier, puis par Svoboda à la présidence de la Fédération en mars, ne se réduisaient pas à une révolution de Palais. La « société civile » mise en mouvement, s’était engouffrée dans les brèches : abolition de la censure, liberté d’expression, et au sein même des entreprises naissance de « conseils d’entreprise » ou « conseils de travailleurs » qui vont se multipliant et se coordonnant principalement après le 21 août 1968 jusqu’à la fin 1969.

La civilisation au carrefour, la Tchecoslovaquie au feu rouge

Crise économique et réformes dans les années 1960.

Au début des années 1960, les difficultés économiques se traduisent tant par la baisse du revenu national brut, que des salaires nominaux et réels. « Le culte du plan » est mis en cause (Radoslav Selucki, 1963). Une réforme économique est tentée, avec une place plus importante donnée aux directeurs d’entreprise, entreprises plus autonomes dans une planification désormais indicative. Les blocages au sein du parti, des appareils de l’Etat, et surtout des organes économiques et de planification amènent le 13ème congrès du PCT en 1966, à constituer, en plus de l’équipe d’Ota Sik chargée de la réforme économique, une « commission d’Etat pour la gestion et l’organisation ». Il est question d’accorder une place plus importante à la « participation ouvrière ». Les réformateurs doivent chercher l’appui d’autres forces sociales, et certains d’entre eux n’entendent pas se contenter de remplacer les bureaucrates par des technocrates. Parallèlement, à partir de 1963, année du troisième congrès des écrivains qui dénonce le culte de la personnalité, une certaine libéralisation politique – limitée mais réelle, aboutit des changements : libérations de prisonniers politiques, réhabilitations de condamnés des procès des années 1950, voyages à l’étranger plus aisés, modifications du code du travail. Ces processus, impulsés par la direction et une partie de l’appareil du PCT, avec l’appui des intellectuels, amoindrissent la rigidité bureaucratique dans la vie quotidienne des groupes sociaux.

Travail et travailleurs à l’ère de la révolution scientifique et technique.

La Tchécoslovaquie disposait déjà d’un prolétariat développé dans l’entre-deux-guerres. La composante ouvrière forte en 1947 (53%), augmente légèrement (57,6% en 1970), ce sont les effectifs d’employés qui doublent dans le même temps (de 16% à 31,7%). L’industrialisation a provoqué d’intenses migrations vers les villes, alimentant particulièrement l’industrie lourde. En 1970, les 3 800 000 travailleurs se trouvent en majorité dans l’Industrie. L’autre (petite) moitié se partageant entre la construction (11%), les transports (8%), le commerce (5%) l’agriculture et forêts (10%), et autres (12%). Les statistiques confirment une promotion ouvrière certaine, et une part non négligeable d’anciens ouvriers a intégré l’appareil de gestion, ce qui ne signifie pas gestion ouvrière. En 1963 sur 11 941 directeurs et adjoints, seuls 2 822 ont une instruction supérieure, situation critiquée par les réformateurs qui y voient une grande faiblesse de l’encadrement.

Sous la direction du philosophe Radovan Richta, une équipe pluridisciplinaire de 45 spécialistes, constituée sur l’initiative conjointe du comité central du PCT et du président de l’Académie des sciences, rend publique en 1966 une synthèse de ses travaux, sous l’intitulé La civilisation au carrefour. Au coeur de cet ouvrage, la « révolution scientifique et technique » (RST) et ses conséquences sur la société. la RST inverse la tendance à la parcellisation des tâches issue de la révolution industrielle, l’automation élimine la masse de travail simple et transforme le travail complexe. Avec la « révolution tertiaire », la transformation du travail humain en activité créatrice implique une « révolution des qualifications » et une « révolution dans l’éducation ». Une transformation radicale doit toucher les systèmes d’organisation et de commandement et réduire la dichotomie entre dirigeants et dirigés. De manière différente de ce qui existe dans les pays capitalistes. La RST doit être utilisée à des fins humaines. L’équipe de Richta met l’accent sur le développement de la formation et des qualifications, pour mettre en pratique des modèles de gestion faisant appel à l’initiative humaine, ce qui concerne non seulement les entreprises, mais l’ensemble de la société.

1968/1969 : feu vert pour les conseils de travailleurs

Tout au long de 1968 et 1969, la participation à la gestion et la place des ouvriers dans le système politique restent étroitement imbriqués. Le « processus d’en bas » prend le dessus, avec des objectifs structurels modifiant qualitativement les processus de réformes.

L’expérience du mouvement ouvrier

L’expérience de la classe ouvrière tchécoslovaque est riche. En Août 1944, les syndicalistes jouent un grand rôle dans la mise en place des nouvelles institutions. Des conseils d’entreprise sont censés jouer un rôle dans le contrôle de la production et la gestion des usines. Toutefois ils perdent rapidement toute indépendance. Après la prise du pouvoir par le Parti communiste la fonction revendicative des syndicats se transforme en instrument de mobilisation des travailleurs pour la production. « L’effort du travailleur » est la forme prônée de la « participation des travailleurs à la gestion ». Les organes syndicaux dans l’entreprise bénéficiaient, en principe, d’attributions étendues (préparatifs du plan, conclusion des conventions collectives, avis sur les investissements). Les décisions de la direction d’entreprise sont soumises à l’approbation syndicale (sur les salaires, les heures de travail, les primes, l’embauche, le licenciement, la répartition des travailleurs dans les catégories de classification). Mais ces droits sont en réalité soumis aux les directives émanant du gouvernement. Le directeur d’usine, est choisi en général par l’Etat, c’est à dire par le parti au pouvoir. En vertu de son « rôle dirigeant » la cellule du parti supplante la section syndicale.

Premiers vents printaniers dans les usines

Après l’appareil, après les intellectuels et les étudiants, c’est le tour des travailleurs. L’autogestion est un sujet de discussion dans les usines. En avril 1968, le PCT adopte un programme d’action qui annonce le principe de l’autogestion de la propriété sociale (et non plus d’Etat) sans en définir les contours. Faisant pression sur les directions, la base syndicale se mobilise. Dès la mi-mai se réunissent commissions, assemblées pour préparer une loi sur « l’entreprise socialiste ». Des grèves éclatent contre l’incompétence de certains dirigeants d’entreprise. Des conseils commencent à se mettre en place début juin, dans les forteresses ouvrières de CKD-Prague (usine W. Pieck) et à Skoda Plzen.

Partant des problèmes matériels et économiques, le mouvement des conseils prend une dimension politique : la participation démocratique tant dans l’entreprise que dans la société. D’un côté des économistes et des directeurs, soutenus par les organes dirigeants du parti et du gouvernement, ne pensent attribuer aux conseils que des pouvoirs limités dans un système de cogestion, pour créer un climat favorable à la rationalisation de la gestion et à l’augmentation de la productivité. Le parti utiliser le terme de « conseils d’entreprise » plutôt que « conseils de travailleurs ».

Une autre conception d’inspiration autogestionnaire s’affirme. Les conseils doivent d’élaborer eux-mêmes les objectifs de production. Avec une vision plus politique, les partisans de l’autogestion préconisent la coordination des conseils comme expression indépendante du mouvement ouvrier.

Le 8 juin par le gouvernement des « principes provisoires pour la constitution des conseils de travailleurs », discutée dans une réunion nationale consultative des syndicats le 20 juin, publiée le 30 juin 1968 dans le quotidien Rude Pravo. Les travailleurs sont considérés désormais comme « producteurs et co-entrepreneurs socialistes » associés à l’élaboration de la politique économique. Il n’est pas prévu de conseils dans les services publics. Les syndicats demandent qu’on ôte toute référence aux « organes supérieurs ». Les 30 juin des directives autorisent la constitution de conseils « à titre expérimental », ce qui commence à se concrétiser durant l’été.

Le mouvement des conseils s’amplifie après l’intervention soviétique

Avec l’invasion du territoire le 21 août 1968, le processus s’accélère et se politise.

Le congrès clandestin du PCT se prononcent en faveur d’une la conception plutôt autogestionnaire. Le 23 août, une grève générale de protestation contre l’invasion mobilise les travailleurs. La dynamique unissant la « gauche politique », les structures ouvrières et les étudiants est engagée. Dans les usines, travailleurs et syndicats menacent de recourir à la grève si le comité central – qui se réunit le 14 novembre 1968 – condamne la politique d’avant août. Les étudiants, eux, font grève en novembre sur la base des « dix points », parmi lesquels : le refus de la « politique des concessions » aux soviétiques, la poursuite des conseils. Dans les entreprises, sous diverses formes, la solidarité avec les étudiants se manifeste : tracts, sirènes, envois de motions, résolutions syndicales, collectes d’argent, et même courts arrêts de travail. Au congrès de la fédération de la métallurgie (900 000 adhérents), les 1 200 délégués ratifient un accord intervenu avec l’union étudiante.

Les conseils se multiplient : 19 en septembre, 120 fin 1968, malgré la prudence du gouvernement qui estime le 24 octobre qu’il n’est pas utile de poursuivre cette expérience. En janvier 1969, dans l’usine Skoda, à Plzen, les délégations de 182 grandes entreprises représentant 890 000 salariés, soit plus du quart des travailleurs de Tchécoslovaquie, se réunissent en une rencontre consultative. Rudolf Slansky, fils d’un des condamnés des procès de Prague des années 1950, propose de constituer un comité consultatif des conseils. Le mouvement continue encore. Le congrès des syndicats se réunit du 4 au 7 mars 1969 réclame la légalisation des conseils ouvriers, pressant à son tour le gouvernement d’adopter la loi sur l’entreprise socialiste, condamnant l’intervention des pays du pacte de Varsovie.

En juin 1969 plus de 300 conseils sont en place, à l’été 1969 l’on compte 500 entreprises et plus d’un million de travailleurs concernés.

De la cogestion à l’autogestion.

Les statuts réels des conseils dépassent souvent les préconisations des dirigeants de l’Etat et du parti. Des enquêtes sociologiques sont menées. Les représentants élus du personnel de l’entreprise forment en général entre les 2/3 et les 4/5 du conseil, les membres. Il arrive même que les membres externes soient choisis par l’ensemble du personnel.

Les conseils sont élus au suffrage universel et au scrutin secret. Selon les cas, pour être élu, il faut remplir des conditions de connaissance de l’entreprise et d’ancienneté variant de 2 à 5 années. Le conseil doit être composé des représentants de tous les secteurs d’activité de l’entreprise. Loin de seuls attributs consultatifs, tous les statuts réservent au pouvoir intégral du conseil : la nomination et la révocation du directeur, la nomination des autres membres de la direction d’entreprise. Dans certains cas, le pouvoir du conseil s’étend à d’autres question relatives à la gestion. Beaucoup prévoient un droit de véto des conseils sur de nombreuses questions au delà des grands investissements.

25% des membres élus ont suivi un enseignement général, 50% des études secondaires, (mais la moitié seulement d’entre eux les ont achevées), et 25% sont issus de l’enseignement supérieur. La majorité des salariés élus sont les techniciens (plus des deux tiers), les ouvriers n’en représentant qu’un quart, ce sont surtout des ouvriers qualifiés. On pourrait interpréter cette sous-représentation ouvrière comme un manque de confiance en soi. Toutefois, la présence importante de travailleurs qualifiés, techniciens a été un argument de « compétence » opposé aux adversaires de l’autogestion qui prédisaient de grands gaspillages et difficultés à cause du dilettantisme, voire de l’irresponsabilité supposés de la masse des travailleurs non éduqués, comme si la nomination des directeurs par l’appareil politique, administratif et économique de l’Etat avait été un gage de compétence.

Obstacles et freins

D’après les enquêtes, les salariés de l’appareil syndical, notamment ceux qui exercent leurs fonctions depuis plus de dix ans, sont critiques vis à vis des conseils de travailleurs, ce qui les distingue des militants et « jeunes fonctionnaires » syndicaux. Il faut rappeler que l’appareil des syndicats a connu un profond renouvellement. D’abord lente, il s’accélère après l’intervention soviétique. Fin 1968, 70 à 80% des dirigeants syndicaux ont été remplacés.

A la recherche du compromis avec les soviétiques, la direction dubcekienne, freine. Le comité central ait en janvier 1969 avait confirmé le programme d’action 1968, mais en février 1969 le projet du gouvernement ramène à une forme limitée de cogestion, (un tiers uniquement de représentants élus des travailleurs, droit de véto accordé à l’Etat et aux directeurs).

Le 3 avril, la censure est rétablie. Le 17 avril, Dubcek est contraint de quitter la direction du PCT, Husak lui succède. Le 29 avril 1969, le Conseil national tchèque annonce le report à une date indéterminée de la discussion du projet de loi. Le 31 mai Cernik, premier ministre, abandonne l’autogestion industrielle. Il n’y aura pas de loi sur les conseils,

L’union des étudiants est dissoute en juin 1969, et les comités syndicaux de subissent de véritables purges. A l’usine Skoda, le conseil décide de se dissoudre en novembre 1969. Au cours de l’année 1970, 50 000 syndicalistes sont démis de leurs fonctions. En septembre 1970, l’union des écrivains est dissoute. Dans le parti communiste, la purge a atteint un demi-million de membres.

Fin 1969, le comité central « normalisé » du PCT, estimant trop larges les compétences des conseils, et trop élevé le nombre de travailleurs des entreprises en leur sein, considère qu’ils ont affaibli le travail et l’efficacité des directions d’entreprise. Des conseils auraient suivi des « tendances extrémistes et anarchisantes » affaiblissant le rôle du Parti. Certes, le « dépérissement de l’Etat » et l’autogestion demeurent comme « buts », mais ce sont des « buts éloignés ». Comme l’évoque Vercors dans « Le voyage dans l’hiver », en attendant le parti se « sacrifie » pour assumer les tâches ingrates. « L’autogestion et ses lourdes responsabilités prendraient trop de temps aux travailleurs, et trop d’énergie intellectuelle, les privant ainsi des loisirs dont ils ont besoin ». Les conseils s’éteignent de bon ou – plus fréquemment – de mauvais gré.

Craignant une restauration du capitalisme, dans le tiers-monde, de nombreux partis, et gouvernements comme à Cuba, ont approuvé l’intervention soviétique au nom du refus d’affaiblir le « camp socialiste. Un maoïste italien, Marco Maccio, dans Les Temps Modernes en avril 1969, tout en condamnant l’intervention, critique les réformes du printemps Tchécoslovaquie qui risquaient de la réinsérer, comme la Yougoslavie, dans le marché mondial.

En occident, et particulièrement en France, il sera peu question de cette expérience, si l’on excepte des courants intellectuels, politiques ou syndicaux déjà acquis aux thèses autogestionnaires. La revue l’homme et la société publie en 1968 même un numéro regroupant des textes des sociologues tchécoslovaques, dont ceux de Richta. Yvon Bourdet, Pierre Naville, Victor Faye, et d’autres militants ou proches de la CFDT, du PSU, oppositionnels du PCF ou membres des courants « marxistes-révolutionnaires » publient des articles. La revue Autogestion y consacre des contributions, puis un numéro spécial. Dans la presse militante, comme dans Sous le drapeau du socialisme, l’Internationale ou Commune (journaux de l’Alliance Marxiste Révolutionnaire, ou des Comités communistes pour l’autogestion) l’on (re)publie au cours des années 1970 et 1980 à titre de « document » les statuts du conseil de l’entreprise CKD – usine W Pieck, qui est aussi publié dans la revue Autogestion, et dans le livre Prague, la révolution des conseils ouvriers, qui paraît en 1977. Dans le parti communiste français et ses dissidences, Roger Garaudy, qui avait utilisé en 1963 à l’occasion du congrès des écrivains l’expression « printemps de Prague, revient longuement à partir de la révolution scientifique et technique et les textes de Richta sur l’expérience tchécoslovaque dans Le grand tournant du socialisme publié en 1969. Mais tout cela demeure dans des cercles restreints. Sans doute l’expérience autogestionnaire de 1968/1969 a été plus « discrète », et s’est retrouvée « étouffée » entre le long temps du modèle Yougoslave d’une part, et les grèves ouvrières, puis la formation de Solidarnosc et de son programme pour l’autogestion dans les années 1980.

En Tchécoslovaquie même, l’expérience nourrit des réflexions telles celles de Petr Uhl dans Le socialisme emprisonné. En 1977, un tiers du millier de signataires de la « Charte 77 » étaient des ouvriers. La chute du mur de Berlin et la « révolution de velours », ont permis le rétablissement de libertés politiques. Mais l’arrivée des investisseurs étrangers s’est accompagnée de la liquidation des anciens droits des salariés et de leurs représentants. Des idées du printemps 68, le marché a bien été retenu mais amputé de la propriété sociale et de l’autogestion qui en étaient alors indissociables.

Robi Morder, « L’autogestion au prisme du printemps de Prague. Le mouvement des conseils de travailleurs en Tchécoslovaquie en 1968 et 1969 », in l’Encyclopédie internationale de l’autogestion, éditions Syllepse 2010-2015.

https://blogs.mediapart.fr/robi-morder/ ... nce-prague


Bibliographie succincte

Numéros spéciaux de revues :

« Sociologie tchécoslovaque et renouveau de la pensée marxiste », L’Homme et la société, N° 9, juillet – septembre 1968.

« Conseils ouvriers en tchécoslovaquie », N° spécial, Autogestion et socialisme N° 11-12, mars-juin 1970.

Recueils commentés de documents :

Jiri Pelikan, Le congrès clandestin, protocole secret et documents du XIVème congrès extraordinaire du parti communiste tchécoslovaque, Le Seuil, Paris, 1970.

Pierre Broué, Ecrits à Prague sous la censure, août 1968 – juin 1969 , (chap V, « Conseils ouvriers et autogestion »), EDI, Paris, 1973.

Jean-Pierre Faye, Vladimir Claude Fisera, Prague, la révolution des conseils ouvriers, 1968-1969, Seghers/Laffont, Paris, 1977.

Autres contributions

Milos Barta, « Les conseils ouvriers en tant que mouvement social », Autogestion, N° 9-10, septembre – décembre 1969.

Karel Bartosek, « rencontre inattendue en tchécoslovaquie (octobre 1968 – juin 1969) », in

François Fejto et Jacques Rupnik, Le printemps tchécoslovaque 1968, Ed. Complexe, Bruxelles, 1999. (notamment les contributions de Jaromir Veprek sur la réforme économique et d’André Gauron sur la politique d’Ota Sik).

Joseph et Vladimir Fisera, « cogestion des entreprises et économie socialiste, l’expérience tchécoslovaque, 1967-1970 », Revue de l’Est, Vol 2, N° 1, CNRS, Paris, 1971.

Gilles Martinet, Les cinq communismes, Le Seuil, collections points, Paris, 1974.

Robi Morder, « Prague, un Printemps en hiver, Conseils de travailleurs et autogestion en Tchécoslovaquie, 1968/1969 », in Geneviève Dreyfus Armand (coord), Les années 68, un monde en mouvement, BDIC, Syllepse, 1968.

Jacques Rupnik, « La classe ouvrière tchécoslovaque », in « Structures sociales en Europe de l’Est (2. Transformation de la classe ouvrière) » Notes et études documentaires, N° 4511-4512, 10 mai 1979, La Documentation française, Paris, 1979.

Radovan Richta, la civilisation au carrefour, Antrhopos, Paris, 1969 (réédité au Seuil, collection politique, 1974)

Rudolf Slansky, « Les premiers pas de l’autogestion en Tchécoslovaquie », Autogestion, N° 7, décembre 1968.

Petr Uhl, le socialisme emprisonné, La Brèche, Paris, 1982

Petr Uhl, « Réformer d’en haut ou démocratie d’en bas », L’homme et la société, N° 2-3, 1988 (nouvelle série, N° 88-89)


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Re: Budapest 1956, Allemagne de l’Est 1953, Prague 68

Messagede bipbip » 16 Jan 2018, 01:34

Tchécoslovaquie 1968. «Deux schémas faux»

Entretien avec Peter Uhl conduit par Jan Malewski en 1998

Oppositionnel marxiste tchécoslovaque, condamné à deux reprises (en 1969 à quatre ans et en 1979 à cinq ans de prison), signataire de la Charte 77 et fondateur du VONS (Comité de défense des personnes injustement persécutées), Petr Uhl est aujourd’hui journaliste (en août 1998) à Prague. Cet entretien, qui date de seulement 20 ans, indique l’utilité de réanalyser, une fois de plus, 50 ans après «le printemps de Prague», ce «processus» et, plus généralement, la dynamique «des réformes» des dits «Etats ouvriers bureaucratiquement dégénérés» ou des «formations en transition – bloquée (sic) — vers le socialisme». (Réd. A l’Encontre)

... https://alencontre.org/societe/histoire ... -faux.html
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