1936, une révolution sociale et libertaire en Espagne

Re: 1936, une révolution sociale et libertaire en Espagne

Messagede digger » 13 Oct 2014, 09:23

Alexander n’aborde que très peu l’avant-guerre. Il dit seulement qu’au moment où la CNT a signé cet accord (qui ne s’est jamais réellement concrétisé, je crois) l’UGT était déjà sous contrôle stalinien . Sous entendu, c’est avant qu’il fallait réaliser l’union.

Il y a eu effectivement plusieurs tentatives. Broué, en signale une en 1933, à travers "L'appel de l’Alliance ouvrière de Catalogne (décembre 1933)". Signé Pour I'U.G.T. : Vila Cuenca. Pour l'Union socialiste : Martinez Cuenca. Pour la Gauche communiste : Andrés Nín. Pour le Bloc ouvrier et paysan : Maurín. Pour le P.S.O.E. : Vidiella. Pour les syndicats de l'opposition : A. Pestaña. Pour l'Union des rabaissaires : J. Calvet.
Dans la forme, cet appel pouvait difficilement être accepté par les anarchistes, en opposant l’action parlementaire à la rue

"elle [la réaction capitaliste] utilise l'inconscience des masses laborieuses groupées autour de la F.A.I. et de la C.N.T. afin de les précipiter dons la rue et de les conduire à un choc brutal contre la force publique, et cherche machiavéliquement deux objectifs également favorables pour elle : émouvoir l'opinion publique pour fustiger les pires monstruosités du Pouvoir public, semer la terreur, la désolation et la mort, qui justifieraient un coup d'État réactionnaire et fasciste. Calculs logiquement déduits des faits. Mais ils ne réussiront pas."


Autrement dit, les ouvrier-es membres de la CNT et/ou de la FAI sont des inconscient-es. Pas terrible comme appel à l’unité.

Et la réponse de la CNT

Les anarchistes et le front unique (1934).
« Le front unique au sommet a les résultats inverses de ceux recherchés, mais un front unique à la base entre simples ouvriers de tous les camps sociaux, décidés à se soulever pour la révolution est utile et signifierait la victoire.
Mais c’est quand on recourt à la deuxième formule que nous objectons : ce front unique souhaité est-il réalisable ? Actuellement la possibilité n'en existe pas. Absolument pas.
Si, pour réaliser l'unification, il est nécessaire d'avoir un dénominateur commun basé sur un accord minimal qui doit être la destruction du capitalisme et de l'État, les socialistes qui défendent au Parlement une constitution capitaliste et sont prêts à la défendre y compris dans la rue, et les communistes étatistes qui veulent construire un nouvel État, comment vont-ils venir à un front qui cherche à détruire ce qu'ils défendent et désirent ?
Et qui, sinon les directions de ces partis, s'oppose à ce qu'opère agisse, négocie ce front ?
Je crois que 1’impossibilité est assez évidente. Il n’existe qu'une formule qui rendrait possible la formation de ce front, que les ouvriers socialistes, communistes, ugétistes ou autres débordent leurs dirigeants et s'unissent aux autres ouvriers, dans une révolte ouverte, acceptant explicitement l'objectif minimum possible après être passés par-dessus la tête de leurs chefs. »
(« Ce qui se discute : le front unique », Solidaridad Obrera, 16 février 1934.)


P.Broué La Révolution Espagnole
http://www.npa33.org/IMG/pdf/pbroue_revoesp_31-39.pdf
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Re: 1936, une révolution sociale et libertaire en Espagne

Messagede SchwàrzLucks » 13 Oct 2014, 12:39

Ce que je vois dans ce document, c'est un front antifasciste. Au moins a-t-il le mérite de se limiter aux organisations ouvrières, on ne tombe donc pas dans le travers du Front Populaire.
Quant à l'attaque sur la CNT/FAI, je crois comprendre d'où elle vient, même si elle ne se justifie pas réellement si l'on veut construire le Front Unique : les pistoleros de la CNT/FAI avaient pris la sale habitude depuis un moment de se lancer dans des expéditions punitives, et ce sans le moindre contrôle de la base syndicale alors qu'ils étaient sensés s'y référer. Et bien sûr, la répression, elle tombe sur les militants syndicalistes, pas sur les pistoleros. Cela dit, de tels propos sont regrettables si l'on souhaite réellement l'unité ouvrière antifasciste, ils auraient très bien pu s'en passer.

Sur la réponse de la CNT, ce ne sont que de belles paroles. Si dans les Asturies, en octobre, elle a réellement mis en oeuvre le Front Unique à la base tel qu'ils y appellent dans ce texte, ils n'en ont pas fait de même dans d'autres régions. Ainsi, alors que la révolution éclate le 4 octobre 1934 dans les Asturies, que les usines, logements, etc. sont pris par les syndicats, et que les travailleurs en armes se préparent à l'affrontement avec l'armée, l'insurrection éclate aussi notamment au Pays Basque et en Catalogne. Et que fait le Comité Régional de la CNT en Catalogne ? Il appelle à la reprise du travail le 7 octobre. Les Faïstes, de leur côté, jouent le rôle de briseurs de grève.
Sur l'appel au Front Unique à la base, c'est une attitude purement localiste et donc défensive de la part des anarcho-syndicalistes. Alors certes, l'unité doit se faire à la base avant tout... mais face aux travailleurs se dresse un Etat, bien central, lui. Pour faire la Révolution, briser l'Etat et donc combattre son armée, une insurrection locale sans la moindre coordination à un niveau plus large, et au moins au niveau de l'Etat, n'a aucune chance de réussir. La réalité, c'est que les dirigeants anarcho-syndicalistes, surpris par l'ampleur que ça prenait, ont eu peur de la Révolution et ont préféré rester sur une attitude défensive, ce qui a permis l'écrasement brutal et sauvage de la révolution asturienne.
Mais la tête de l'UGT a aussi ses responsabilités dans l'échec, bien sûr. A la direction de l'UGT, Largo Caballero avait viré vers le camp révolutionnaire et avait entraîné les organisations affinitaires socialistes (d'habitude social-démocrates, mais entraînées dans l'élan révolutionnaire) dans son sillage. Problème, dans la direction de l'UGT, il y avait aussi Indalecio Prieto, resté quant à lui fidèle à la social-démocratie et qui a donc préféré nouer des contacts avec l'intelligentsia républicaine qu'avec la base ouvrière et soldatesque. Sans oublier une conception bien trop centraliste de l'Alliance Ouvrière, des comités locaux ne se constituant donc que dans les régions où les comités locaux de l'UGT étaient radicalisés. Pire encore, la direction de l'UGT refuse de soutenir de multiples grèves s'étant déclenchées sous sa bannière sous prétexte de se concentrer sur l'insurrection à venir. Et, le moment venu, la majorité de l'appareil de l'UGT se dégonfle et se contente de diriger le mouvement comme un simple mouvement revendicatif. Ils ne proposent rien, restent passifs, laissant un goût amer à la base.
Or, si la CNT nationale était entrée en jeu avec une stratégie révolutionnaire claire et en diffusant leur tactique à la base, l'appareil social-démocrate n'aurait pas pu suivre et la base de l'UGT serait elle aussi entrée en jeu partout en Espagne. Ils préféreront rentrer dans le Front Populaire bourgeois dans la foulée, c'est bien moins risqué...

Pacte d’Alliance ouvrière des Asturies

Voici le Pacte et les bases qui mentionnent les termes du compromis passé entre les organisations signataires :

« Les organisations soussignées U.G.T. et C.N.T. conviennent entre elles de reconnaître que, face à la situation économique et politique du régime bourgeois d’Espagne, Faction unitaire de tous les secteurs ouvriers s’impose avec l’objet exclusif de promouvoir et de mener à bien la révolution sociale. A telle fin chaque organisation signataire s’engage à accomplir les termes de l’engagement fixés ainsi dans ledit pacte :
1) Les organisations signataires de ce pacte travailleront d’un commun accord jusqu’au triomphe de la révolution sociale, établissant alors un régime d’égalité économique, politique et sociale, fondé sur des principes socialistes fédéralistes.
2) Pour parvenir à cette fin, on constituera à Oviedo un Comité exécutif représentant toutes les organisations ayant adhéré au dit pacte, qui agira en accord avec un autre de type national et d’un caractère identique répondant aux nécessités de Faction générale à développer dans toute l’Espagne.
3) Comme conséquence logique des conditions 1) et 2) du dit pacte, il est entendu que la constitution du Comité national est une prémisse indispensable (au cas où les événements se déroulent nomalement) pour entreprendre toute action en relation avec l’objectif de ce pacte, pour autant que ce pacte s’efforce et prétende à la réalisation d’un fait national. Ce futur Comité national sera le seul habilité à pouvoir ordonner au Comité qui s’installera à Oviedo les opérations à entreprendre
en relation avec le mouvement qui éclatera dans toute l’Espagne.
4) Dans chaque localité des Asturies sera constitué un Comité qui devra être composé par des délégations de chacune des organisations signataires de ce pacte et par celles qui, apportant leur adhésion, seront admises dans le Comité exécutif (1).
5) A partir de la date de signature de ce pacte cesseront toutes les campagnes de propagande qui pourraient gêner ou aigrir les relations entre les diverses parties alliées, sans pour cela signifier l’abandon du travail serein et raisonnable entrepris au compte des diverses doctrines préconisées par les secteurs qui composent l’Alliance ouvrière révolutionnaire, et conservant, à telle fin, leur indépendance organique.
6) Le Comité exécutif élaborera un plan d’action qui, moyennant l’effort révolutionnaire du prolétariat, assurera le triomphe de la révolution dans ses différents aspects, et sa consolidation selon les normes d’une convention à établir préalablement.
7) Deviendront des clauses additionnelles au présent pacte tous les accords du Comité exécutif, dont l’observance est obligatoire pour toutes les organisations représentées, ces accords étant de rigueur tant durant la période préparatoire de la révolution qu’après le triomphe, étant bien entendu que les résolutions du dit Comité s’inspireront du contenu du pacte.
8) L’engagement contracté par les organisations soussignées cessera lorsqu’aura été implanté le régime signalé à l’alinéa 1, avec ses organes propres, élus librement par la classe ouvrière et par le procédé qui a régi l’œuvre de ce pacte.
9) Considérant que ce pacte constitue un accord des organisations de la classe ouvrière pour coordonner leur action contre le régime bourgeois et l’abolir, les organisations qui auraient une relation organique avec des partis bourgeois les rompront automatiquement pour se consacrer exclusivement à parvenir aux fins que détermine le présent pacte.
10) De cette Alliance révolutionnaire fait partie, pour être préalablement en accord avec le contenu de ce pacte, la Fédération socialiste asturienne.

Asturies, 28 mars 1934 »
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Re: 1936, une révolution sociale et libertaire en Espagne

Messagede Pïérô » 26 Nov 2014, 04:23

La révolution à la campagne

Le communisme libertaire en théorie et en pratique


Face aux ravages du capitalisme, la question de la révolution et d’une autre forme d’organisation de la société est toujours d’actualité. Retour ici sur l’expérience communiste libertaire avec un extrait de l’ouvrage « énorme » de Burnett Bolloten http://agone.org/memoiressociales/laguerredespagne sur la guerre d’Espagne qui vient de sortir.

Tout comme les artisans, les petits industriels et les petits commerçants, les propriétaires exploitants, les fermiers et les métayers redoutaient la collectivisation. Si la collectivisation de la terre avait été appliquée presque sans exception aux grands domaines, une forme d’exploitation qui avait été spontanément adoptée par les paysans sans terre qui y travaillaient comme journaliers avant la révolution, des milliers de fermiers propriétaires de petites et moyennes exploitations avaient également été touchés par le mouvement de collectivisation dans les premières semaines de la révolution. Même ceux qui n’avaient pas été concernés immédiatement voyaient approcher la ruine à mesure que le mouvement se développait ; car dans le domaine agricole, non seulement les collectivisations menaçaient d’épuiser la main-d’œuvre et de créer une concurrence catastrophique dans la production et la vente de produits agricoles, mais elles représentaient aussi un danger tant pour les anciens petits propriétaires que pour les nouveaux qui, après s’être approprié la terre qu’ils cultivaient, estimaient que la révolution avait accompli sa mission.

Dans la province andalouse de Jaén, où les socialistes étaient la principale force politique chez les ouvriers et où les propriétaires de petites et moyennes exploitations détenaient une bonne partie des terres cultivées avant le déclenchement de la guerre civile, l’agriculture collectiviste s’imposa rapidement comme la principale forme d’exploitation aux dépens des grands propriétaires, mais aussi des petits et moyens. « La crainte de la révolution poussait les grands propriétaires terriens à fuir, s’ils le pouvaient, vers d’autres lieux où on ne les connaissait pas, écrit Garrido González. De leur côté, les propriétaires de petites et moyennes exploitations s’efforçaient de se faire oublier pendant un temps s’ils craignaient les représailles de journaliers avec lesquels ils avaient pu être en conflit pour des questions de salaires ou de conditions de travail. Le fait est qu’en ces premiers temps de la révolution, le pouvoir était aux mains des miliciens armés. » Les socialistes, les anarcho-syndicalistes et les communistes savaient, poursuit Garrido, que « le grand soir était arrivé, que l’occupation massive des terres et leur exploitation collective incarnaient la révolution qu’ils avaient attendue si longtemps » [1].

Si les cultivateurs s’alarmaient de voir cette généralisation rapide de la collectivisation des terres, pour les ouvriers agricoles inscrits à la CNT et à l’UGT, c’était le commencement d’une ère nouvelle. Les anarcho-syndicalistes, ces révolutionnaires traditionnels de l’Espagne qui furent les principaux instigateurs de la collectivisation des terres, y voyaient un des piliers de la révolution. Elle était un de leurs objectifs premiers et exerçait sur leurs esprits une véritable fascination. Selon eux, elle devait entraîner une augmentation du niveau de vie à la campagne grâce à la mécanisation et à l’application des découvertes agronomiques, protéger le paysan contre les caprices de la nature, les abus des intermédiaires et des usuriers, mais aussi l’élever sur le plan moral. « Les paysans qui ont compris les avantages de la collectivisation ou ceux qui possèdent une conscience révolutionnaire claire ont déjà commencé à la mettre en place [l’exploitation agricole collective] et doivent par tous les moyens essayer de convaincre ceux qui restent à la traîne. Nous ne pouvons admettre l’existence de petites propriétés car la propriété de la terre crée nécessairement une mentalité bourgeoise, calculatrice et égoïste, que nous voulons détruire à jamais. Nous voulons bâtir une Espagne nouvelle tant sur le plan matériel que sur le plan moral. Notre révolution sera économique et éthique », pouvait-on lire le 16 janvier 1937 dans Tierra y Libertad, l’organe de la FAI, qui exerçait une influence idéologique directe sur les syndicats affiliés à la CNT.

Le travail collectif, déclarait-on dans une autre publication de la FAI, abolit la haine, l’envie et l’égoïsme pour laisser place à « la solidarité et au respect mutuel, puisque tous ceux qui vivent dans une collectivité doivent se comporter les uns envers les autres comme s’ils faisaient partie d’une vaste famille [2] ».

La collectivisation était également un moyen d’élever intellectuellement les paysans. « Le plus grave inconvénient du travail familial, qui absorbe la totalité de l’énergie des membres de la famille en mesure de travailler (le père, la mère et les enfants), c’est l’effort excessif qu’il exige – affirmait Abad de Santillán, un des principaux théoriciens de la CNT et de la FAI. Il n’y a pas d’horaires, pas de limites à la dépense physique. [Le] paysan ne doit pas pousser à l’extrême son sacrifice et celui de ses enfants. Il faut qu’il lui reste du temps et une réserve d’énergie pour s’instruire, pour que les siens s’instruisent, pour que la lumière de la civilisation brille aussi sur la vie à la campagne. Dans les collectivités, le travail est bien moins pénible et permet à chacun de lire des journaux et des livres, de cultiver son esprit afin de l’ouvrir à toutes les innovations créatrices de progrès [3]. »

Si les socialistes de l’UGT soutenaient un point de vue semblable, la raison fondamentale pour laquelle ils préconisaient la collectivisation des terres et s’opposaient au morcellement des grands domaines était la peur que les petits propriétaires représentent un jour un obstacle, voire une menace, pour le développement futur de la révolution. « Collectivité… Collectivité… – disait un secrétaire local de la Fédération nationale des travailleurs de la terre (FNTT), affiliée à l’UGT. C’est la seule façon d’aller de l’avant, car à ce stade, le morcellement est hors de question, puisque la terre n’est pas la même partout, et certaines récoltes peuvent être meilleures que d’autres, et cela nous conduirait à voir à nouveau des paysans malchanceux travailler dur et ne rien avoir à manger, tandis que d’autres, favorisés par le sort, vivraient à l’aise, et nous aurions encore des maîtres et des serviteurs [4]. » « Nous ne permettrons en aucune façon – déclarait le comité exécutif de la Fédération – de morceler ni de distribuer la terre, le bétail et l’outillage, car nous avons l’intention de collectiviser toutes les fermes saisies pour que le travail et les bénéfices soient équitablement répartis entre les familles de paysans [5]. » Toutefois, en décembre 1936, le comité national de la Fédération décida que les adhérents qui s’opposaient à la collectivisation des grands domaines recevraient une parcelle individuelle proportionnelle au nombre de personnes qui devaient y travailler [6].

« Nous, anarcho-syndicalistes – pouvait-on lire dans l’organe du mouvement de jeunesse de la CNT et de la FAI -, avons compris dès le début que l’exploitation individuelle aurait pour conséquences directes l’apparition de grandes propriétés, la domination des chefs politiques locaux, l’exploitation de l’homme par l’homme, et enfin la restauration du système capitaliste. La CNT a refusé cela et elle a encouragé la création de collectivités industrielles et agricoles [7]. »

Cette crainte qu’une nouvelle classe de riches propriétaires ne renaisse sur les cendres du passé si l’on encourageait l’exploitation individuelle de la terre était sans aucun doute une des causes de la détermination des partisans les plus acharnés de la collectivisation à s’assurer, de gré ou de force, l’adhésion des petits cultivateurs au système collectif. Il est cependant indéniable que la politique officielle de la CNT, tout comme celle, moins radicale, de l’UGT, se voulaient, dans une certaine mesure, respectueuses de la propriété du petit agriculteur républicain. « Je considère que le fondement de toute collectivité est le fait que ses membres y entrent volontairement – écrit Ricardo Zabalza, secrétaire général de la FNTT. Je préfère une collectivité petite et enthousiaste, formée par un groupe de travailleurs honnêtes et actifs, à une grande collectivité constituée de force par des paysans sans conviction qui la saboteraient de l’intérieur jusqu’à la faire échouer. Le premier chemin semble plus long, mais l’exemple de la petite collectivité bien administrée convaincra l’ensemble des paysans dont l’esprit est profondément pratique et réaliste, tandis que le second finirait par discréditer le collectivisme à leurs yeux [8]. » Néanmoins, aucune de ces organisations ne permettait au fermier de posséder plus de terre que ce qu’il était en mesure de cultiver sans l’aide d’une main-d’œuvre salariée ni, en bien des cas, de disposer librement des surplus de sa récolte, car il était obligé de les remettre au comité dont il devait accepter les conditions [1] et, de plus, il était bien souvent contraint par divers moyens, comme on le verra plus loin dans ce chapitre, de se joindre aux collectivités. C’était particulièrement vrai dans les villages dominés par les anarcho-syndicalistes. En effet, si la Fédération nationale des travailleurs de la terre, socialiste, comptait dans ses rangs un nombre appréciable de petits propriétaires et de métayers qui étaient très peu ou absolument pas partisans de la collectivisation de la terre et avaient adhéré à l’organisation parce qu’elle leur offrait sa protection contre les politiciens, les propriétaires fonciers, les usuriers et les intermédiaires, les syndicats de paysans affiliés à la CNT, étaient, au début de la guerre, presque entièrement composés d’ouvriers agricoles et de paysans pauvres acquis à la doctrine anarchiste. Pour eux, la collectivisation de la terre était la pierre angulaire du nouveau régime communiste anarchiste ou, comme on l’appelait, du « communisme libertaire », qui devait être établi au lendemain de la révolution – une résolution sur cette doctrine fut approuvée par le congrès extraordinaire de la CNT de mai 1936 à Saragosse. Le communisme libertaire serait un régime « de fraternité humaine, s’efforçant de résoudre les problèmes économiques, sans que l’État ou la politique soient nécessaires, conformément à la fameuse formule, “De chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins” », un régime sans classes, fondé sur les syndicats et les communes autogérées, qui seraient unies en une confédération nationale, et où les moyens de production et de distribution seraient détenus en commun [9].

Bien qu’aucune discipline rigoureuse n’ait présidé à l’instauration du communisme libertaire, celle-ci s’effectua partout plus ou moins selon le même processus. Un comité CNT-FAI était mis sur pied dans chacune des localités où le nouveau régime était instauré. Ce comité était non seulement investi des pouvoirs législatif et exécutif, mais il administrait également la justice. L’une de ses premières initiatives consistait à interdire le commerce privé, à mettre entre les mains de la collectivité les terres des riches, et parfois celles des pauvres, ainsi que les bâtiments agricoles, l’outillage, le bétail et les moyens de transport. À quelques rares exceptions près, les coiffeurs, les boulangers, les charpentiers, les cordonniers, les médecins, les dentistes, les enseignants, les forgerons et les tailleurs durent eux aussi s’intégrer au système collectif. Des stocks de vêtements, de nourriture et d’autres marchandises étaient emmagasinés dans un dépôt communal qui demeurait sous le contrôle du comité local, et les églises qui avaient échappé aux incendies étaient transformées en magasin, en réfectoire, en café, en atelier, en école, en garage ou en caserne. Au sein de certaines communautés, l’utilisation de l’argent fut supprimée pour les échanges internes, car pour les anarchistes « l’argent et le pouvoir sont des philtres diaboliques qui détruisent la fraternité et transforment l’homme en loup, en l’ennemi le plus féroce et le plus acharné de ses semblables [10] ». « Ici, à Fraga [petite ville aragonaise], s’il prend à quelqu’un la fantaisie de jeter des billets de 1 000 pesetas dans la rue, personne n’y prêtera attention. Rockefeller, si vous veniez à Fraga avec tout votre compte en banque, vous ne pourriez même pas vous payer une tasse de café. L’argent, votre serviteur et votre Dieu, a été chassé de notre ville et le peuple est heureux », pouvait-on lire dans un périodique libertaire [11]. Une autre publication rapportait : « Les femmes et les hommes qui attaquaient les couvents [à Barcelone] brûlaient tout ce qu’ils trouvaient, même l’argent. Je ne suis pas près d’oublier ce rude travailleur qui me montra avec orgueil, un morceau de billet de 1 000 pesetas brûlé [12] ! » Dans les communautés libertaires où l’argent avait été aboli, les travailleurs recevaient, en guise de salaire, des bons dont la valeur dépendait de l’importance de leur famille. « Ce qui caractérise la plupart des collectivités de la CNT – notait un observateur étranger – c’est l’instauration d’un salaire familial. Ce sont les besoins des membres de la collectivité qui déterminent le montant de leur rétribution et non la quantité de travail fournie par chaque ouvrier [13]. » S’ils étaient abondants, les aliments produits sur place tels que le pain, le vin ou l’huile d’olive étaient distribués gratuitement, tandis que l’on pouvait se procurer les autres marchandises au moyen de bons au dépôt communal. Les excédents de production étaient échangés avec les autres villes et les autres villages anarchistes, l’argent n’étant utilisé que pour les transactions avec les communautés qui n’avaient pas encore adopté le nouveau système.

Burnett Bolloten

Traduit de l’anglais par Étienne Dobenesque

La Guerre d’Espagne. Révolution et contre-révolution (1934-1939), Agone, coll. « Mémoires sociales », 2014 http://agone.org/memoiressociales/laguerredespagne. Extraits du chap. VI, p. 107-114 (l’appareil de référence, très fourni, a été réduit à son plus strict minimum).


Image


[1] Gaston Leval, le célèbre anarchiste français, écrit à propos du village de Calanda : « On accorda un minimum de liberté aux individualistes. Ils pouvaient posséder la terre, puisque tel était leur désir, mais il leur était impossible de faire du commerce avec le fruit de leur travail. Ils ne pouvaient ni spéculer, ni faire de concurrence déloyale à la collectivité naissante » (Cultura Proletaria, 4 novembre 1939).

[1] Garrido González, Colectividades agrarias en Andalucía Jaén (1931-1939), Madrid, Siglo XXI, 1979, p. 28-30.

[2] Tiempos Nuevos, septembre 1938.

[3] Diego Abad de Santillán, La revolución y la guerra en España, Mexico, El Libro, 1938, p. 107-108.

[4] Adelante, 1er avril 1937.

[5] El Obrero de la Tierra, 30 août 1936, reproduit dans Adelante, 21 juillet 1937.

[6] Cité dans Por la revolución agraria, p. 8.

[7] Juventud Libre, 3 juillet 1937.

[8] Verdad, 8 janvier 1937.

[9] Isaac Puente, Finalidad de la CNT : El comunismo libertario, Barcelone, Tierra y Libertad, 1936, p. 3 et 4.

[10] Article d’Isaac Puente publié dans le supplément d’août 1932 de Tierra y Libertad.

[11] Die Soziale Revolution, n° 3, janvier 1937.

[12] Federica Montseny, « 19 de Julio Catalán », Fragua Social, 19 juillet 1937.

[13] Article d’Augustin Souchy dans Tierra y Libertad, 6 août 1938.

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Re: 1936, une révolution sociale et libertaire en Espagne

Messagede bipbip » 09 Déc 2014, 13:54

Montpellier, les 9, 10, 11, 12 et 13 décembre

Exposition : Espagne 1936 libertaire

Co-organisée par la CNT-AIT 34 et le Centre Ascaso-Durruti

Entrée libre tous les jours d'ouverture de 14h à 19 h.

Centre Ascaso Durruti
6 rue Henri René
34 Montpellier

Le vendredi 12 décembre de 14h jusqu'à plus tard:
- 18h30 Présentation de l'exposition
- Après « Fallait pas » : repas et apéritif partagé, chacun amène ce qu'il veut et peut.

L'exposition : Elle a été faite et construite grâce au concours de la fondation Anselmo Lorenzo et à la participation des compagnons de la CNT-AIT de Toulouse et Montauban, CNT-AIT Béziers et le centre Ascaso-Durruti. L'expo est composée de 5 sections :
- Gestation : « résistance au fascisme » et « au tour du peuple »
- Guerre ou révolution : « préparation de la défense » et « sur le front »
- Collectivités : «industries de guerre » ; « industries de l'alimentation » ; « industrie textile » ; « collectivités agraires » ; « services publics »
- Autres manifestations de la révolution : « culture et éducation », « les femmes et la révolution sociale », « les femmes sur le front » et « solidarité internationale »
- Exil et dictature : « vers l'exil » et «la fin »

http://ascaso-durruti.info/pagebarr/vie ... c2014.html
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Re: 1936, une révolution sociale et libertaire en Espagne

Messagede Béatrice » 15 Jan 2015, 11:22

vendredi 16 janvier 2015 à MARSEILLE à 19 h au Local de Solidaires,
29 boulevard Longchamp, 13001.

Projection Ciné Solidaires
Mika, ma guerre d’Espagne à moi
Film documentaire de Fitot Pochat et de Javier Olivera

Mika Etchebéhère et son mari Hipólito ont été les témoins d’événements qui ont changé le cours du XXe siècle. Nés en Argentine, ils deviennent militants marxistes. En quête de la Révolution, ils commencent un voyage qui les mènera en Patagonie, à Berlin et à Paris. Ils se trouvent finalement à Madrid quand la guerre civile espagnole surgit. Mika devient alors la première femme à obtenir le rang de capitaine dans l’armée républicaine. Donc je suis pour eux une femme, leur femme, exceptionnelle, pure et dure, à qui l’on pardonne son sexe dans la mesure où elle ne s’en sert pas, qu’on admire autant pour son courage que pour sa chasteté, son attitude, sa conduite. Puis-je risquer de manquer à cet engagement tacite, faire l’amour et qu’ils l’apprennent, et garder en même temps leur confiance, leur respect, cette espèce d’admiration qu’ils me vouent à l’heure de la vérité ? Eh bien, non ! je reste ce que je suis, chaste et pure comme ils me veulent, femme ou hybride, quelle importance !
L’essentiel est de servir cette révolution avec le maximum d’efficacité et merde pour la petite secousse de la chair ! D’ailleurs, elle est déjà si loin que je peux
retourner dans la tranchée et regarder Antonio Guerrero droit dans les yeux, lavée de toute faute, drapée dans mon inviolabilité et ma légende. Un superbe coup de canon, si proche que j’ai l’impression de voler en l’air, me libère de mes cogitations.Tant
mieux, faisons la guerre. Ce n’est pas le moment defaire autre chose, et en vérité je n’en ai pas envie.

http://www.millebabords.org/spip.php?article27289
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Re: 1936, une révolution sociale et libertaire en Espagne

Messagede bipbip » 25 Mar 2015, 16:58

Prendre le pouvoir par les armes et le perdre par la loi
Le dilemme des anarchistes à Barcelone en juillet 1936

La tension n’avait cessé de monter à Barcelone depuis la défaite de l’insurrection militaire des 19 et 20 juillet 1936, d’où la Confédération nationale du travail (CNT), la fédération syndicale d’orientation anarchiste, et son guide idéologique, la Federación anarquista ibérica (FAI), qui étaient, de très loin, les organisations de la classe ouvrière les plus puissantes en Catalogne, prenant quasiment le contrôle de la région, avaient émergé comme le moteur de la révolution.

... http://terrainsdeluttes.ouvaton.org/?p=3882
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Re: 1936, une révolution sociale et libertaire en Espagne

Messagede bipbip » 02 Avr 2015, 14:01

Image

La gestion ouvrière du système de transport public de Barcelone 1936-1939

L’histoire de la gestion ouvrière directe du système de transport public de Barcelone durant la révolution et la guerre civile espagnole dans les années 1930 est une illustration de la capacité des travailleurs de diriger en direct les industries dans lesquelles ils travaillent.

Dans les années précédant la révolution espagnole de 1936, les luttes des travailleurs ont connu des défaites comme celle de la longue grève des tramways de 1935. Certains des leaders de cette grève ont été jetés en prison. La victoire des libéraux et des sociaux-démocrates lors des élections nationales de février 1936 a permis la libération de ces syndicalistes et les travailleurs du système de transport ont pu reconstruire leur syndicat, qui a joué un rôle important dans la ville durant les événements révolutionnaires de 1936.

Dans la Barcelone de 1936, le tramway, géré par « Tramways de Barcelone » (Tranvias de Barcelona), une société principalement détenue par des investisseurs belges, constituait la majeure partie du système de transport. La société de tramways fonctionnait sur 60 lignes qui quadrillaient la ville et s’étendait dans les banlieues proches. Sur les 7000 travailleurs de cette société, 6500 adhéraient au Syndicat des transports de la Confédération Nationale du Travail (CNT). La CNT était une organisation syndicale libertaire. Le syndicat des transport était une organisation totalement démocratique, fonctionnant par Assemblées générales et conseils de délégués élus. Etre syndicaliste signifiait être partie prenante d’un mouvement social révolutionnaire ayant pour objectif de permettre aux travailleurs de prendre le contrôle direct et collectif de la gestion des industries, supplantant les patrons et les investisseurs capitalistes afin de créer une économie basée sur la propriété collective.

En réaction aux mobilisations de masse et aux grèves des travailleurs espagnols, la direction de l’armée, avec le soutien de l’élite capitaliste du pays, a tenté de renverser le gouvernement libéral le 19 juillet 1936 afin d’écraser le mouvement ouvrier. Des groupes unitaires de défense se sont immédiatement formés avec le support de la majeure partie de la police, qui ont permis de mettre en défaite l’armée sur les deux tiers du pays. Les syndicats de travailleurs ont formé leur propre « Armée populaire » pour combattre l’armée fasciste espagnole. Dans les jours qui ont suivi la défaite de l’armée à Barcelone, les syndicats ont alors exproprié la plupart des industries et de nouvelles organisations de gestion ouvrière directe ont été mises en place.

Les travailleurs du Syndicat des transports ont participé aux combats. Ils ont saisi un véhicule blindé que la société utilisait pour tracter les tramways et l’ont utilisé comme char d’assaut dans les combats avec l’armée.

Le 20 juillet, un groupe armé du Syndicat des Transports CNT découvre que la direction des Tramways de Barcelone avait fuit. Une assemblée générale des travailleurs du système de transport s’est alors tenue le jour suivant et a voté à une très large majorité l’expropriation des propriétaires au nom du peuple. Trois lignes privées de bus, deux funiculaires et le métropolitain ont ainsi été réquisitionnés en même temps que les tramways.

Le système de tramways a été sévèrement malmené dans les batailles de rue. Des rails ont été endommagés, des caténaires sont tombés en certains endroits, des panneaux de commandes ont été mis hors service sans parler des barricades qui bloquaient certaines lignes. Travaillant jour et nuit, les travailleurs du système de transport ont pu remettre en marche le réseau de tramways en cinq jours. Dans le même temps, les tramways ont été repeints avec le drapeau diagonalement divisé de rouge et de noir du mouvement syndical (voir photo). Avant le 19 juillet, les équipements de la compagnie d’électricité étaient souvent placés au milieu des rues obligeant le tramway à réaliser des tournants serrés souvent sources de déraillements. Après la prise de pouvoir des syndicats, les travailleurs des transports se sont entendus avec les travailleurs des services de l’énergie pour les déplacer afin de rendre les rails plus rectilignes. Sous gestion privée, la société d’électricité avait placé des générateurs au milieu de la rue et les rails de tramways les contournaient. Les travailleurs se sont alors arrangés pour les déplacer sur le côté. Sur nombre de lignes, les câbles étaient tendus par des pylônes placés au centre de la rue. Ils ont été remplacés par des pylônes sur trottoirs qui étaient considérés plus sûr.

Les différents modes de transport – bus, métro, tramway – étaient organisés en sections syndicales distinctes, à l’image des ateliers de réparation. Ils étaient tous dirigés par des comités élus et responsables devant les assemblées de travailleurs. Un ingénieur était élu pour chacun des comités administratifs, afin de faciliter la coordination entre ingénieurs et travailleurs manuels. Il y avait une Assemblée générale pour les décisions qui affectaient la totalité des modes de transports. Il n’y avait pas de directeur général ou de gestionnaire principal mais un comité de travailleurs élu de 7 membres responsables de la coordination générale.

Les Tramways de Barcelone avaient mis en place un système de tarifs par zone dans lequel les personnes venant des banlieues éloignées où résidait la classe ouvrière étaient désavantagées pour accéder au centre ville. Un tarif unique pour l’ensemble de la zone métropolitaine a alors été institué. En dépit de cette baisse de tarif, le système de transport dégageait des excédents. Une partie significative de ces excédents était destinée à l’effort de guerre anti-fasciste. Les travailleurs donnaient aussi de leur temps du dimanche pour travailler dans des usines mises en place dans les ateliers du système de transport pour fabriquer des munitions pour l’Armée populaire.

Beaucoup de machines-outils françaises et américaines ont été achetées, pour permettre au service de transport d’être auto-suffisant en terme de pièces détachées. Il y avait notamment une machine-outil américaine capable de dupliquer des pièces détachées, la seule machine de ce type en Espagne. Un fourneau pour fondre et mélanger les pièces usagées a été acquis. Ce nouvel équipement permettait au service de transport de construire ses propres tramways. Avant la révolution, la société privée n’était capable de réaliser que 2% des réparations dans ses propres ateliers et n’assurait que les plus urgentes. En une année de gestion ouvrière, les ateliers étaient capables de fabriquer 98% des pièces usagées, et ce, tout en dégageant des excédents en dépit d’une hausse de 150% des matières premières.

Le syndicat CNT des transports s’est entendu avec le nouveau syndicat CNT de la santé pour garantir aux travailleurs des transports et à leurs familles des soins médicaux gratuits. Le syndicat des travailleurs de la santé s’est créé en vue de prendre en main les hôpitaux et créer un réseau de cliniques gratuites, faisant partie d’un nouveau système socialisé et gratuit de santé en Espagne, créé à l’initiative des personnes du secteur. L’accord entre le collectif du système de transport et la fédération de la santé comportait un tiers-payant pour les travailleurs et leurs familles. Ceci incluait l’accès à une clinique qui n’était jusqu’alors réservée qu’aux plus riches.

A cause de la baisse des déplacements automobiles due à la guerre et de l’augmentation de l’emploi dans des industries de guerre, la fréquentation des transports publics a augmenté de 62% pendant la première année de gestion ouvrière. Il était impossible d’obtenir de nouveaux tramways. Pour s’adapter à cette nouvelle fréquentation, les travailleurs ont repensé les opérations de maintenance afin de diminuer les temps d’immobilisation du matériel. Plusieurs tramways vieillissants ont été rénovés et remis en service. De nouveaux wagons légers ont été construits pour les deux lignes de funiculaires.

En septembre-octobre 1936, il y a eu un conflit politique majeur entre les syndicalistes et les communistes concernant les industries sous gestion ouvrière. Les syndicalistes voulaient créer une économie socialisée et démocratique, contrôlée par « en-bas » et gérée par des assemblées de travailleurs et de voisinage, avec des plans à l’échelle de régions entières définis par des congrès de délégués. Les communistes étaient intéressés à reconstruire le pouvoir d’un État bureaucratique traditionnel… avec en perspective une mainmise de l’État sur l’ensemble de l’économie. De ce point de vue, les communistes s’opposaient au projet des syndicalistes d’une gestion directe de l’économie par les travailleurs en établissant des barrages routiers. Ils ont été aidé par des professionnels, des petites entreprises et des cadres qui voyaient disparaître leurs privilèges de classe. Suite à ce conflit politique majeur, la Généralité – le gouvernement régional de la Catalogne – a émis un décret de collectivisation en octobre 1936 exigeant que les industries expropriées soient réorganisées en coopératives de travail.

Après la publication de ce décret, le système de transport, qui avait été géré par le syndicat, a été réorganisé en tant que Collectif de Service public unifié, formellement séparé de la CNT. Dans certains secteurs de ce Collectif, comme le métro, il y avait le syndicat UGT. L’UGT était une fédération de syndicats sociaux-démocrates – plus bureaucratisés que la CNT et liés aux partis socialiste et communiste. Dans les secteurs du Collectif où l’UGT était présente, l’UGT élisait ses propres délégués aux comités administratifs.

Avant le 19 juillet, les peones (manœuvres) étaient les travailleurs les plus mal payés et les travailleurs qualifiés percevait 50% de plus. Après l’expropriation de l’industrie, tous les travailleurs autres que les qualifiés recevaient la même paye de base et les travailleurs qualifiés (comme les mécaniciens) étaient payés 6% de plus. Les travailleurs se mobilisaient bénévolement les dimanches dans les ateliers mis en place par le syndicat des transports pour fabriquer du matériel de guerre pour les milices ouvrières qui combattaient l’armée espagnole. Par ailleurs, des douches et des moyens de nettoyage ont été installés dans tous les ateliers et les dépôts… quelque chose qui n’avait jamais été fait auparavant.

Les questions de discipline au travail étaient traitées par les assemblées de travailleurs. Il y a eu quelques cas de travailleurs en état d’ébriété au travail. Dans de tel cas, le travailleur était généralement suspendu de façon temporaire et sa paye était transmise directement à sa femme (s’il était marié).

A cause du recrutement de travailleurs dans l’Armée populaire combattant les militaires fascistes, le système de transport a dû faire face à un manque de main d’œuvre. Ceci a conduit à recruter pour la première fois des femmes. Mais un autre problème est alors apparu pour le mouvement syndicaliste libertaire, et ce, pas seulement dans le système de transport.

L’Association des femmes antifascistes (Asociación de Mujeres Anti-fascistas — AMA) était présente parmi les femmes travaillant dans l’industrie. Or l’AMA était une « courroie de transmission » du Parti communiste. Comme l’AMA gagnait de l’influence dans l’industrie, les militants syndicaux de la CNT craignaient que les femmes rejoignent l’UGT. Ceci aurait augmenté l’influence des communistes dans l’industrie. Le syndicat libertaire CNT aurait pu se retrouver minoritaire.

Afin de contrer ceci, les unions locales de la CNT ont ouvert leurs locaux syndicaux aux Femmes Libres (Mujeres Libres). Durant la révolution et la guerre civile, les Femmes libres ont regroupé plus de 20000 femmes pauvres ou de la classe ouvrière afin de les impliquer dans les questions sociales et les combats. Elles participaient en tant qu’égales des hommes dans les syndicats et autres organisations.

Les syndicats ont créé des jardins d’enfants, des groupes d’étude ainsi que des programmes d’apprentissage et d’alphabétisation pour les femmes. Dans les usines collectivisées, le travail pouvait être interrompu pour permettre aux militantes de Femmes libres de présenter leurs activités. Le système de transport était une industrie où les Mujeres Libres ont eu une forte présence. Pura Pérez, membre des Mujeres Libres, a été une des premières femmes à conduire un tramway dans Barcelone. D’après elle, les hommes du syndicat des transports CNT considéraient les femmes comme « des apprenties, des mécaniciennes, et conductrices et nous ont réellement appris ce qu’il fallait faire. » La camarade Pérez de la CNT se remémore que cela a été un choc pour les passagers lorsqu’ils ont réalisé que c’était une femme qui était aux commandes du tramway. A la fin de la guerre civile, les femmes constituaient une partie significative de la force de travail du système de transport de Barcelone.

Sources
Gaston Leval, Collectives in the Spanish Revolution
Martha A. Ackelsberg, Free Women of Spain: Anarchism and the Struggle for the Emancipation of Women

http://www.workerscontrol.net/fr/author ... -1936-1939
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Re: 1936, une révolution sociale et libertaire en Espagne

Messagede Pïérô » 22 Avr 2015, 02:38

Vendredi 24 avril, Toulouse

Burnett Bolloten : La Guerre d'Espagne. Révolution et contre-révolution (1934-1939)

Conférence-débat avec Philippe Olivera autour de l'œuvre monumentale de Burnett Bolloten : La Guerre d'Espagne. Révolution et contre-révolution, 1934-1939 (Éditions Agone).

à 18h30, Librairie Floury Frères, 36 rue de la Colombette, Toulouse


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« La révolution espagnole fut la plus singulière des révolutions collectivistes du XXe siècle. C'est la seule révolution radicale et violente qui se soit produite dans un pays d'Europe de l'Ouest et la seule qui ait été, malgré l'hégémonie communiste croissante, véritablement pluraliste, animée par une multitude de forces, souvent concurrentes et hostiles. Incapable de s'opposer ouvertement à la révolution, la bourgeoisie s'adapta au nouveau régime dans l'espoir que le cours des événements changerait. L'impuissance manifeste de leurs partis incita très vite les libéraux et les conservateurs à rechercher une organisation capable d'arrêter le courant révolutionnaire lancé par les syndicats anarchiste et socialiste. Quelques semaines seulement après le début de la révolution, une organisation incarnait à elle seule tous les espoirs immédiats de la petite et moyenne bourgeoisie : le parti communiste. »

Maîtrisant une immense bibliographie, ce livre offre non seulement une synthèse magistrale de la guerre d'Espagne, mais aussi la possibilité de dépasser un stade où la mémoire était trop étroitement mêlée à l'histoire pour permettre de déceler les enjeux de cette période cruciale du XXe siècle.

Philippe Olivera est professeur d'histoire à Marseille, historien et éditeur aux éditions Agone. Ses dernières recherches ont porté sur l'histoire des conflits contemporains et notamment sur la Première Guerre mondiale ("L'ordinaire de la guerre", Agone, 2014, n°53). C'est lui qui s'est chargé, en tandem avec Thierry Discepolo, d'assurer l'édition française de l'œuvre monumentale de Burnett Bolloten : La Guerre d'Espagne. Révolution et contre-révolution (1934-1939), Agone, 2014).
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Re: 1936, une révolution sociale et libertaire en Espagne

Messagede Pïérô » 01 Juin 2015, 01:16

Collectivisations industrielles durant la révolution espagnole

Même si c’est dans les campagnes que les socialisations anarchistes les plus systématiques ont eu lieu, la révolution a aussi été une réalité dans les villes. En Espagne à cette époque, au moins deux millions de personnes, sur une population totale de 24 millions, travaillaient dans l’industrie, 70 % de celle-ci étant concentrée sur une seule région, la Catalogne. Ici, dans les heures qui ont suivi l’offensive fasciste, les travailleurs ont pris le contrôle de 3000 entreprises. Ceci incluait tous les services de transport, de livraison, d’électricité et d’énergie, de gaz et de traitement des eaux, les usines d’automobiles et de mécanique, les mines, les cimenteries, les usines de textile et de papiers, les centrales chimiques et électriques, les usines de bouteilles en verre, les parfumeries, l’agro-alimentaire et les brasseries.

Deux parties
(1) http://www.autogestion.asso.fr/?p=5158
(2) http://www.autogestion.asso.fr/?p=5199
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Re: 1936, une révolution sociale et libertaire en Espagne

Messagede bipbip » 10 Juin 2015, 12:33

Cahors, vendredi 12 juin 2015

Sur les chemins d'Acratie

Un doc sur les collectivités agricoles d'Aragon en 36 et le parcours d' un militant libertaire, d'Aragon au Tarn: Martin Arnal Mur.

à 18h30, Le Lieu Commun - 68, rue Louise Michel - ex rue st James, Cahors


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Re: 1936, une révolution sociale et libertaire en Espagne

Messagede geronimo355 » 11 Juin 2015, 08:55

Il est toujours bon de rappeler l'excellent résumé de la révolution espagnole par Debord en 4ème de couverture de Protestation devant les libertaires du présent et du futur sur les capitulations de 1937 :
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L'anarchisme est radical ou il n'est rien.
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Re: 1936, une révolution sociale et libertaire en Espagne

Messagede bipbip » 22 Juin 2015, 02:23

Vendredi 26 juin à Albi

Sur les chemins d'Acratie

Un doc sur les collectivités agricoles d'Aragon en 36 et le parcours d' un militant libertaire, d'Aragon au Tarn: Martin Arnal Mur.

à 20h, au 21 avenue BELLET, Albi


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Re: 1936, une révolution sociale et libertaire en Espagne

Messagede ARTHUR » 22 Juin 2015, 08:03

Un bien piètre ouvrage
Tout ce qui est rouge n’est pas d’or

L’annonce de la publication en français de : « El eco de los pasos » [1] autobiographie de Juan Garcia Oliver [2], laissait espérer une vraie découverte, un grand moment d’authenticité.
Les 640 pages annoncées devaient normalement donner : au lecteur le temps de s’installer dans ce témoignage, à l’auteur celui d’approfondir son analyse d’une période historique intensément vécue, et à l’éditeur le moyen d’offrir un document de poids.
Freddy Gomez, dans la revue Contretemps avait évoqué en 2004 ce personnage que notre mémoire, dans le souvenir des ouvrages d’Abel Paz [3], situait dans le sillage d’Ascaso [4] et de Durruti [5]. Il écrivait alors que ces mémoires, publiées en espagnol en 1978, avaient passablement irrité.
Ce fut l’ultime publication, dans l’Espagne d’après Franco, de Ruédo ibérico, la maison d’édition mythique de l’anti-franquisme fondée à Paris en 1961 et principalement animée par José Martínez Guerricabeitia.
Une publication précédée de peu, à l’époque et chez le même éditeur, par celle du livre de Burnett Bolloten, lui aussi réédité dernièrement par les éditions Agone.

Une première déception
L’objet en lui-même déçoit par une couverture cheap, portant difficilement les 640 pages que le bouquin contient, des coins qui, sous le poids, se cornent à la première manipulation, un dos qui fissure dès la lecture… Une mise en page rébarbative, un pauvre cahier central de photos de fond de tiroirs et de valeurs inégales … Puis deux textes introductifs :
- Le premier de Freddy Gomez, repiqué sur la revue Contretemps
- Le second de José Martin, qui précédait peut-être la première édition.
Deux textes qui s’interrogent sur le personnage, mais qui nous interrogent surtout sur les volontés de l’éditeur, que celui-ci, malheureusement n’éclairera d’aucune déclaration d’intention, de nul positionnement sur le texte qu’il nous livre ensuite.

La suite sur: http://www.cnt-f.org/subrp/spip.php?article780
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Re: 1936, une révolution sociale et libertaire en Espagne

Messagede bipbip » 28 Juin 2015, 16:41

Carmaux (81), lundi 29 juin 2015

Soirée débat :
SUR LES CHEMINS D'ACRATIE

à 20h30, Clap-Ciné Carmaux - 3 avenue Jean Jaurès - 81400 CARMAUX

Ce documentaire nous fait découvrir et comprendre le mouvement extraordinaire de l'Espagne de 1936 et des collectivités agraires d'Aragon. Celles-ci permirent de nourrir les populations, d'assumer les besoins des combattants du front et d'accueillir les réfugiés qui fuyaient devant l'avancée des fascistes.

C'est l'histoire de Martin Arnal Mur, guérillero libertaire d'Aragon et résistant tarnais.

A travers le parcours de ce combattant, nous découvrirons à quel point les idées généreuses d'autogestion continuent de faire leur chemin, en particulier dans les démarches collectives entre Tarn et Aragon.

Séance suivie d'un débat et de la "Kino cup". Tarif unique à 4 euros
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Re: 1936, une révolution sociale et libertaire en Espagne

Messagede bipbip » 03 Sep 2015, 01:04

Ces Arabes, héros perdus de la guerre d'Espagne. Portraits de combattants républicains qui ont souffert du racisme de leur propre camp.

Même si les historiens ont préféré insister sur les Maures qui ont servi Franco, des centaines de volontaires arabes ont combattu aux côtés des républicains espagnols entre 1936 et 1938. On a commencé à le dire à Lausanne, lors d'un colloque consacré aux Brigades internationales (1).

Ce dossier, Abdelatif Ben Salem, sociologue de formation, Tunisien hispanophile, Parisien passionné d'histoire, le connaît bien. Voilà des années qu'il est sur les traces de ces combattants inconnus. Et qu'il est certain que Sail Mohamed, l'ouvrier anar de la banlieue parisienne devenu le responsable politique des étrangers de la colonne Durruti, n'était pas le seul Arabe à se battre au côté des antifranquistes.

... http://www.liberation.fr/culture/1998/0 ... fer_544847
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