1936, une révolution sociale et libertaire en Espagne

Re: Rio Tinto et le coup d’État fasciste en Espagne

Messagede chaperon rouge » 25 Juil 2009, 23:52

:!: L'article n'est pas copyright mais je demande à ce qu'il ne soit finalement pas publié dans le petit noir pour raison de correction et publication prochaine sous forme de brochure.



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Rio Tinto et le coup d'État fasciste en Espagne
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GUERRE À LA GUERRE, À BAS TOUTES LES ARMÉES
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Espagne 36-39, Message révolutionnaire des Amis de Durruti

Messagede Pïérô » 15 Aoû 2010, 12:41

De Georges Fontenis qui vient de mourrir. C'est un peu long peut être pour un forum, mais je pense que c'est jouable car la brochure n'est pas longue et amène un regard sur ces évènements qui me parait important. Je scinde cela en trois parties, le nombre de caractères dans un post étant limité. Je ne "quote" pas pour une meilleurs lisibilité.


Message révolutionnaire des Amis de Durruti


AVERTISSEMENT

Cette seconde édition du Message révolutionnaire des Amis de Durruti nous a paru justifiée.

D'abord ce texte nous est demandé par bon nombre de jeunes camarades. Ensuite, cette étude reste une "contribution utile" et même "précieuse", selon D. Guérin, à une compréhension de la révolution espagnole et à l'éclairage de la notion de communisme libertaire. Enfin et surtout, elle permet d'approcher de plus près les conceptions libertaires du pouvoir du "peuple en armes" et de "junte" ou Front révolutionnaire.

La première édition avait été due à l'initiative des militants de la région ouest de l'UTCL (Union des travailleurs communistes libertaires) et la présente réédition s'inscrit dans le travail éditorial d'ensemble d'Agora de l'organisation Alternative libertaire.


Avant-propos de Daniel Guérin

L'étude de Georges Fontenis me paraît une contribution utile, et je dirais mieux: précieuse, non seulement à une meilleure compréhension de la révolution espagnole de 1936-1937, mais aussi à une interprétation plus extensive de la notion même de communisme libertaire.

L'usage de ces deux mots gagnerait certes à ce qu'ils soient distingués clairement de deux autres versions, affublées des mêmes vocables, à savoir, d'abord l'utopie, propagée par Kropotkine et ses disciples, d'un paradis terrestre sans signe monétaire, où tout un chacun, grâce à l'abondance, puiserait dans le tas; ensuite l'idylle enfantée au sein de la CNT espagnole, dès avant 1936, par l'imagination d'Isaac Puente, d'un puzzle de "Communes libres". A la veille du putsch franquiste, cette douce rêverie préparait fort mal l'anarcho-syndicalisme espagnol aux dures réalités d'une révolution et d'une guerre civile. Fontenis, s'il souligne certains aspects positifs du congrès de Saragosse de 1936, me semble passer à côté de ceux qui me paraissent éloignés du réel.

Dans la première partie de son étude, l'auteur retrace avec exactitude la dégénérescence, les capitulations successives des leaders anarchistes de la CNT-FAI, mais peut-être ne descend-il pas avec assez d'insistance au coeur du problème. A savoir, l'anarchisme traditionnel, idéaliste et désintégrationniste, n'était-il pas voué fatalement à l'échec dès lors qu'il se trouverait confronté à une lutte sociale implacable, à laquelle il n'était pas le moins du monde préparé?

Car ce ne sont pas tant chez ses leaders l'infidélité aux principes, les défaillances humaines, les inexpériences ou naïvetés qui les ont fourvoyés, mais, bien davantage, une incapacité congénitale à déjouer les embûches du pouvoir (dont ils s'accommodèrent faute d'avoir pu le biffer d'un trait de plume). De ce fait, ils étaient voués à s'enliser dans le ministérialisme, à s'abriter sous l'aile trompeuse de la démocratie bourgeoise "antifasciste" pour finalement se laisser prendre en remorque par le stalinisme contre-révolutionnaire.

En revanche, ils étaient diablement bien préparés à l'autogestion économique de l'agriculture et, dans une moindre mesure, de l'industrie, et la collectivisation libertaire, qui reste un modèle pour le futur révolutionnaire, a sauvé l'honneur de l'anarchisme. On peut regretter que l'étude de Fontenis ne puisse qu'effleurer cette page glorieuse de la révolution espagnole. Il serait fondé, certes, à rétorquer qu'elle n'est pas moins absente des écrits qu'il analyse.

Le mérite de ces textes réside ailleurs, dans le domaine politique. Ils révèlent un aspect trop méconnu de l'avant-garde libertaire ibérique, le bref essor des "amis de Durruti", ainsi nommés en mémoire du légendaire Buenaventura Durruti, tombé au front dès le 20 novembre 1936. Ils sont issus des leçons tirées, un peu tard, de la cruelle défaite de mai 1937 à Barcelone. De même qu'en France le babouvisme avait été le fruit attardé des sévères répressions de germinal et prairial 1795, la lucidité de ces communistes libertaires a été avivé par la tragédie catalane de mai.

A travers les quelques numéros de leur éphémère organe, l'Ami du Peuple, que Fontenis a passionnément dépouillés et traduits, on voit ces militants se refuser à attendre, pour faire la révolution, d'avoir gagné la guerre, comme le prétendaient les anarchistes réformistes ainsi que les staliniens, et affirmer que l'on ne peut dissocier l'une de l'autre. Et de proclamer qu'il est possible de se battre contre l'ennemi fasciste sans renoncer pour autant aux idéaux libertaires. Et de dénoncer l'asphyxie engendrée par la machine étatique. Et, enfin, d'affirmer que sans théorie révolutionnaire les révolutions ne peuvent aller de l'avant, que celle du 19 juillet 1936 a échoué faute d'un programme conséquent.

Georges Fontenis, dans son effort pour parvenir à un tel programme communiste libertaire, le rédigera, en France, en 1954 et, j'ajoute qu'il le rénovera, en juillet 1971, à Marseille, au congrès constitutif de l'Organisation communiste libertaire auquel j'ai participé. Je termine en précisant que je me trouve aujourd'hui à ses côtés, dans l'UTCL, Union des Travailleurs Communistes Libertaires, qui s'inscrit dans la tradition léguée par la Première Internationale dite anti-autoritaire.


INTRODUCTION

Mai 1937. A Barcelone paraît le premier numéro de l'Amigo del Pueblo, organe des "Amigos de Durruti". La répression policière de l'État républicain vient de s'abattre sur les combattants des barricades qui ont répondu aux exactions des staliniens en reprenant la voie révolutionnaire. Mais alors que les combattants de la révolution l'emportent sur les troupes staliniennes et les corps de répression de la Généralité de Catalogne et de l'État central, les "leaders" anarchistes de la CNT-FAI devenus ministres du gouvernement bourgeois demandent aux vainqueurs des barricades de baisser les bras, de faire confiance aux "chefs" pour apaiser le conflit et ramener l'unité dans le camp anti-franquiste. Le résultat ne se fait pas attendre: des milliers de combattants des barricades se retrouvent en prison et une censure plus brutale que jamais musèle la presse. Le premier numéro d'Amigo del Pueblo est caviardé férocement. Mais enfin il paraît et il va tenter d'être le point de ralliement de tous ceux qui à travers la lutte contre Franco ne veulent pas oublier les tâches de la révolution, ces tâches qui précisément donnent tout son sens à la guerre contre les militaires et leurs alliés.

Les Amigos de Durruti et, plus largement, les travailleurs libertaires d'Espagne vont échouer. Pourquoi? Et en fait, quel fut leur combat?

Près d'un demi-siècle après ces événements, rien de bien solide n'est encore paru en réponse à ces interrogations. Les leaders du mouvement anarchiste "officiel", traditionnel, toujours préoccupés de dissimuler les défaillances et les inconséquences, d'estomper les responsabilités, d'éviter les problèmes théoriques fondamentaux, se sont toujours dérobés à la discussion ou se sont satisfaits de quelques confessions et regrets tardifs... mais on attend toujours une autocritique de fond, une analyse rigoureuse des événements. Tout a été fait pour étouffer les critiques les plus radicales, en particulier celles des Amigos de Durruti, et tenter de les effacer à jamais.

Pourtant, eux, les Amigos de Durruti, ont plus qu'esquissé cette analyse rigoureuse et vigoureuse dont nous avons besoin, et ils l'ont fait au coeur même du combat.

C'est pourquoi il nous a paru indispensable de publier leurs principaux écrits, encore inédits en Français.

Pour contribuer au débat, que nous souhaitons clarificateur, nous y ajoutons une brève étude sur l'évolution du mouvement libertaire et de la révolution espagnole et aussi, nécessairement, les commentaires que les textes et les faits inspirent aujourd'hui aux camarades qui poursuivent le lutte pour le communisme libertaire.

Cela dit, notre travail n'est pas une histoire de la révolution espagnole qui, à notre sens, reste à écrire. Nous avons d'ailleurs délibérément laissé de côté l'immense chapitre des réalisations économiques et sociales, des collectivisations et socialisations, sauf lorsque ces faits s'intégraient dans notre étude. Là-dessus, les travaux de Gaston Leval et de F. Mintz, que nous citons en bibliographie, font autorité. Nous avons tenté seulement d'éclairer, d'un point de vue révolutionnaire, la période du printemps et de l'été 1937, période qui nous est apparue comme décisive.


1ère partie


LE CAMP "ANTIFASCISTE"

Il est indispensable - les amis de Durruti ont tenté de le faire - de trouver la voie qui pour les révolutionnaires permet, sans compromission et sans tomber dans un frontisme antifasciste sans principes, une pratique de lutte unifiée des forces prolétariennes contre les coups de force de la réaction, du militarisme, du fascisme. On comprend pourquoi les amis de Durruti donnèrent toute son importance au prétendu choix "guerre ou révolution".

Mais il nous faut bien, avant d'aborder les faits et leurs analyses brosser un tableau, aussi succinct que possible, des forces en présence dans le camp "antifasciste" ne serait-ce que pour faciliter au lecteur non averti son voyage à travers ce qu'un auteur a appelé "le labyrinthe espagnol". La bibliographie que nous donnons permettra d'ailleurs de trouver une information complète.


ESPAGNE ET CATALOGNE.

La poussée des autonomismes régionaux dans l'Espagne unifiée imposée par le pouvoir central, remonte fort loin et elle se poursuit aujourd'hui, sur le plan des institutions (il existe, dans les diverses régions, des pouvoirs bénéficiant d'une autonomie limitée) ou de l'action subversive (c'est le cas au pays Basque). Dans les années 30, elle n'impliquait guère que deux régions, d'ailleurs les plus développés économiquement, la Catalogne et le pays Basque. La république leur avait accordé des institutions particulières. En Catalogne, région qui va jouer un rôle de premier plan dans la révolution, il existait donc un pouvoir régional : le Gouvernement de la Généralité de Catalogne, un parlement régional et des forces d'ordre public: les gardes de la Généralité (Mozos de escuadra). Les partis et organisations y avaient souvent une physionomie particulière, comme nous allons le voir.


LES PARTIS CATALANISTES

Il existait en Catalogne des organisations sans liens institutionnels ou historiques avec les partis et groupes qui se retrouvent dans tout le reste de Espagne. Citons les plus importantes:

La "gauche catalane" (la Esquerra) sera à la tête de la Généralité de Catalogne. Elle rassemble une partie des travailleurs mais surtout des éléments de la petite bourgeoisie "de gauche", des intellectuels. C'est la parti du Président de la Généralité, Companys.

L'Union des Rabassaires (métayers, petits exploitants agricoles) est d'une orientation voisine.

Le parti de l'État catalan (l'Esta Català) est franchement séparatiste, d'un nationalisme fascisant.


LES RÉPUBLICAINS FÉDÉRALISTES

L'esprit fédéraliste s'est manifesté en Espagne au cours du 19ème siècle par l'existence d'un fort courant au sein des républicains. Un certain nombre de ces républicains se sont reconnus très proches des idées fédéralistes du courant anti-autoritaire de la 1ère Internationale. Les républicains fédéralistes recrutent surtout dans certaines couches paysannes et dans la petite bourgeoisie libérale.

En 1936, il existe au parlement de Madrid (les Cortès) une étonnante extrême-gauche parlementaire. Ce sont les républicains fédéralistes qui la constituent.

Il y a parmi eux notamment des avocats qui défendent les militants anarcho-syndicalistes et anarchistes au cours des procès.

Ces libéraux ne désirent nullement bouleverser les fondements de la société bourgeoise mais ils ont un discours radical, assez proche des déclarations des révolutionnaires. La CNT les ménage et même les soutien, en dépit de son anti-parlementarisme.


LA GAUCHE ET L'EXTREME-GAUCHE

Le parti socialiste (Parti socialiste ouvrier espagnol) est un parti réformiste composé surtout d'intellectuels de la petite bourgeoisie et de fonctionnaires mais il s'est constitué une assise ouvrière à travers une organisation syndicale, l'Union Générale des Travailleurs (U.G.T) dans la mesure où les rouages du parti et des syndicats s'interpénètrent. Un bon exemple: le leader socialiste Largo Caballero -qui sera longtemps un pur réformiste et un ministre répressif- est secrétaire général de l'U.G.T. Les leaders de l'U.G.T combattent ouvertement les syndicalistes de la CNT mais il existe cependant à la base, en maintes circonstances, un désir d'unité de la classe ouvrière.

Les communistes sont divisés et peu nombreux, leur stalinisme est outrancier. Mais leur influence grandira vite pendant la révolution, nous verrons pourquoi. En Catalogne, le parti stalinien prendra le nom de PSUC, parti socialiste unifié de Catalogne, né de la fusion du petit parti communiste et d'un parti socialiste catalan.

Les trotskistes constituent seulement quelques groupes dont l'activité est avant tout théorique. leur militant le plus connu, Andrès Nin se rallie au POUM. C'est à tort que ce "parti ouvrier d'unification marxiste" est considéré comme trotskiste: il est la forme que prend à partir de 1935, le "bloc ouvrier et paysan", essentiellement catalan et composé de communistes en rupture avec Moscou. C'est un parti qui jouit d'une certaine influence, à Barcelone notamment, mais qui est sans cesse tiraillé entre le soutien aux catalanistes et l'internationalisme, entre l'électoralisme et l'appartenance d'un certain nombre d'adhérents à la CNT, entre les dénonciations des dirigeants de Moscou et une admiration proclamée pour le régime de Staline. dans le jargon trotskiste, c'est un parti ouvrier "centriste".


LE MOUVEMENT LIBERTAIRE

Venons-en maintenant à la Confédération nationale du travail. sans entrer dans les détails de son histoire, nous devons nous étendre davantage sur ce qu'est cette CNT puisque les "Amis de Durruti" en sont membres.

Elle a été fondée en 1911 sur la base de groupements ouvriers et libertaires qui se sont maintenus comme héritiers de la Fédération espagnole de la 1ère Internationale. S'inspirant du syndicalisme révolutionnaire français, alors à son apogée, elle adopte la forme d'organisation et de lutte du syndicat ouvrier mais elle définit son objectif final comme étant le communisme anarchiste dont elle voit la réalisation à travers le syndicat comme structure fondamentale. C'est donc une organisation anarcho-syndicaliste de masse qui atteindra en 1936 près d'un million d'adhérents.

Son histoire est fort complexe, traversée de nombreux conflits. En son sein existent deux courants souvent opposés: d'une part un courant purement anarcho-syndicaliste qui considère que la CNT suffit comme organisation et qui estime superflue ou inquiétante l'existence de groupes anarchistes organisés extérieurement à la "Confédération", d'autre part, le courant inspiré par les militants se considérant d'abord comme anarchistes révolutionnaires adhérant à une confédération syndicale où ils ont mission de combattre toute tentation réformiste. Le conflit s'aggrave lorsque les groupes anarchistes, jusqu'alors faiblement réunis dans une Fédération aux liens très peu serrés, constituent en 1927 avec des groupes portugais la célèbre FAI (Fédération anarchiste ibérique). Nous sommes alors devant le problème des rapports entre l'organisation de masse et l'organisation d'avant-garde. Même si les rapports entre FAI et CNT ne sont pas des rapports mécaniques de sujétion, il se trouvera des militants adversaires de la FAI, des militants anarchistes pourtant, pour condamner "la dictature de la FAI". En fait si un certain nombre de responsables de la CNT appartiennent à la FAI, il s'agit non à proprement parler d'une dictature mais d'une influence idéologique dominante. Le conflit qui atteint son point culminant en 1931, à l'occasion du congrès de la CNT tenu à Madrid, opposera les militants partisans d'une analyse réaliste et d'une action très réfléchie aux militants qui veulent, sans attendre, lancer des soulèvements révolutionnaires. Les premiers rédigent un manifeste recueillant 30 signatures (on les appellera les "Trente" et leur tendance s'appellera le "trentisme"), manifeste dans lequel ils dénoncent les analyses superficielles, la conception simpliste et catastrophique de la révolution, le culte de la violence pour la violence, qui leur paraissent être les caractéristiques des militants de la FAI1 Bien que tous les membres de la FAI soient loin d'être des énergumènes, il est bien vrai que des tentatives révolutionnaires aventureuses ont eu lieu ou auront lieu par la suite, à l'instigation ou avec l'appui de certains groupes de la FAI, tentatives vouées à l'échec et qui se soldent par une répression féroce. Par contre, les "trentistes" qui se disent prudents mais non moins révolutionnaires pour autant, ont parmi eux incontestablement des militants inclinant vers le réformisme. Un de leurs chefs de file, Angel Pestana va par la suite fonder le "parti syndicaliste" et sera député aux Cortès.

Les militants et les syndicats qui se rallient au manifeste des Trente sont exclus de la Confédération et constituent des "syndicats d'opposition" dont l'influence en certaines régions est loin d'être négligeable. Si bien qu'ils seront réintégrés dans la CNT cinq ans plus tard au Congrès de Saragosse.

L'on verra bientôt, dans le gouvernement central à Madrid et dans celui de la Généralité de Catalogne, à Barcelone, des ministres d'origine e "trentiste" mais aussi des militants de la FAI ou des intransigeants ayant combattu le trentisme, comme Garcia Oliver et Federica Montseny. Et en septembre 1937, Pestana rejoindra la CNT.2

Si l'on veut dresser un tableau rapide mais assez complet des courants en présence dans l'ensemble du mouvement libertaire espagnol, on peut distinguer:

-une petite frange révisionniste qui, avec Pestana, aboutit au parti syndicaliste;

-un courant "trentiste", qui se veut révolutionnaire mais réaliste, avec un Juan Peiro qui a combattu durement pour la création de Fédérations d'industries dans la CNT et qui a dénoncé les pratiques aventuristes de certains groupes de la FAI;

-une composante traditionnaliste regroupant de nombreux responsables syndicaux qui ne voient pas toujours l'utilité (ils en combattent parfois l'existence) d'une organisation spécifique réunissant les groupes anarchistes. Ces militants se considèrent comme anarchistes mais pour eux les groupes anarchistes devraient être simplement des centres de réflexion et de propagande générale. C'est un point de vue très courant chez les anarcho-syndicalistes.3

Les FAIstes, par conséquent, sont loin de rassembler tous les anarchistes et pour lesquels les syndicats ne répondent pas à toutes les tâches. Encore faut-il distinguer les FAIstes d'origine ouvrière, d'abord anarcho-syndicalistes, comme Garcia Oliver ou Durruti, des anarchistes d'origine intellectuelle, comme Federica Montseny.

Les jeunesses libertaires qui, surtout en Catalogne, défendent la pureté de l'idéal "acrate" 4 et jouent un grand rôle sur le plan culturel et éducatif. A ce propos, il faut dire que le mouvement libertaire espagnol tout entier est très porté vers l'alphabétisation, l'éducation (d'où la création de nombreuses écoles modernes, inspirées de la pédagogie de Francesco ferrer, et la multiplication des "athénées" sorte d'universités populaires, très vivantes).

Les "Amis de Durruti", tous membres de la CNT, membres également de la FAI pour la plupart, constituent à partir de 1937 un courant particulier.

A partir de juillet 36, les liens entre la CNT et la FAI seront si étroits que les deux sigles apparaîtront le plus souvent mêlés (on dira "la CNT-FAI"),. Même un "mouvement libertaire" réunira les trois branches: CNT, FAI, FIJL (Fédération ibérique des jeunes libertaires) mais, au sein des difficultés de la guerre, on verra à partir de mai 1938 se manifester une opposition entre la direction de la CNT, sacrifiant tout à l'idéologie de la "résistance à outrance" et se soumettant aux orientations du gouvernement Negrin et le comité Péninsulaire de la FAI s'efforçant tardivement de sauver l'honneur en dénonçant l'avance de la contre-révolution.

Pour en terminer avec ce rapide panorama, il convient de signaler que la FAI, constituée à l'origine de "groupes d'affinité" pratiquement clandestins, en tout cas en marge de toute législation, est numériquement limitée, environ 30000 affiliés en juillet 1936. Pratiquant une activité publique à partir de ce moment, elle se transforme en juillet 1937 en une Fédération de groupes locaux et de quartiers, nettement plus ouverts aux adhésions que les groupes d'affinité, mais où les pouvoirs de décision des comités sont accrus. Ainsi "l'organisation spécifique" la "Especifica" comme disent les Espagnols, se transforme en parti de type courant, visant à devenir une "organisation spécifique de masse". On peut sans doute considérer que les groupes d'affinité ne correspondent plus à la période qui s'est ouverte en juillet 36, mais par contre, comment ne pas voir la pauvreté et la confusion de la base théorique qui tient en une déclaration de principes de quelques lignes?5



2ème partie


LA RÉPUBLIQUE BOURGEOISE ET LES RÉVOLUTIONNAIRES


LA RÉPUBLIQUE DU 14 AVRIL 1931

C'est une république bourgeoise très conservatrice qui succède en 1931 à la monarchie. L'appui des socialistes ne modifie pas cette coloration et nous voyons même le ministre socialiste du travail, Largo Caballero, participer à la répression des grèves et mouvements insurrectionnels qui surgissent devant l'incapacité du nouveau régime à prendre des mesures élémentaires de changement. le résultat des deux premières années de pouvoir républicain est sévère: 400 morts, 3000 blessés, 9000 détenus, 160 déportés, 160 saisies de journaux ouvriers... et 4 saisies de journaux de droite.1 On comprend que les élections législatives de 1933 se soldent par la défaite de la gauche: les ouvriers n'ont pas voté et les socialistes sont passés de 116 députés en 1931 à 60.

La principale force ouvrière, la CNT, avait déclaré la "grève électorale" au bénéfice de la révolution sociale. Il se produit effectivement un mouvement révolutionnaire le 8 décembre 1933. Dans les diverses régions, en bien des villes et villages, les masses proclament le communisme libertaire. La répression est brutale. Le gouvernement ouvertement réactionnaire va affronter en octobre 34 une puissante insurrection, celle des Asturies, où luttent côte à côte socialistes, communistes, anarchistes. La répression, une véritable boucherie, s'accompagne des pires tortures et de l'emprisonnement de 30000 travailleurs dont un nombre important de membres de la CNT.


LE FRONT POPULAIRE

On comprend que la campagne abstentionniste soit des plus faibles pour les élections de 1936; en fait la CNT laisse ses adhérents apporter leurs suffrages aux partis de gauche réunis sous le signe du "Front populaire" afin qu'une victoire de la gauche vide les prisons. Effectivement, la droite est battue et les emprisonnés politiques sont libérés...

L'agitation des milieux de l'armée ne fait que croître. Elle était déjà évidente avant les élections, si bien que deux jours avant le scrutin, le comité national de la CNT avait lancé un manifeste de mobilisation contre un coup d'État militaire menaçant: "le prolétariat sur le pied de guerre contre la conspiration monarchiste et fasciste!" Que va faire le nouveau gouvernement du Front populaire? Il joue la force tranquille et va jusqu'à nier tout danger, exaltant même la loyauté des chefs militaires.


LA CNT PRÉPARE LA RÉVOLUTION

La CNT, le 1er mai 1936, se réunit en congrès à Saragosse. Elle tente, en dépit d'un discours non exempt de naïvetés, de préciser divers aspects de son programme, le communisme libertaire. Elle fixe les conditions d'une alliance inéluctable avec l'UGT dans d'éventuelles circonstances révolutionnaires. Elle précise sa position, à la fois constructive et critique, à propos des projets de réforme agraire. Et sous le titre "défense de la révolution", le congrès pose le problème du pouvoir révolutionnaire et de la lutte armée. Certes, il est impossible alors de prévoir le déroulement précis d'éventuels faits révolutionnaires mais les fondements d'une véritable politique de rupture avec l'ordre capitaliste et étatique sont posés: prise du pouvoir économique à tous les niveaux, rôle de l'Espagne dans le cadre de la révolution internationale, négation de l'armée permanente, nécessité du peuple en armes et de la détention des armements par les communes, rôle des "cadres de défense confédérale" et organisation efficace des moyens militaires sur le plan national, importance primordiale de la propagande auprès des prolétariats des autres pays. N'oublions pas l'esprit général qui préside à ces dispositions: dans la résolution concernant l'alliance avec l'UGT, il est précisé que doit être repoussée "toute espèce de collaboration politique et parlementaire" avec le régime bourgeois.

Il n'était pas inutile que tout cela soit rappelé avant de voir ce que sera l'attitude de la CNT deux mois plus tard, car en juillet ce sera le soulèvement militaire.


JUILLET 36

Les événements vont en effet aller très vite. Dès le début de la législature, les députés de droite aux Cortès font des déclarations de guerre civile. Le 11 juillet, la Phalange2 s'empare de l'émetteur radio de Valence. Le président du Conseil est prévenu de l'éventuel soulèvement des généraux mais il se refuse à prendre quelque mesure que ce soit. Le 17 juillet, l'armée prend le pouvoir au Maroc, le massacre des ouvriers et personnalités de gauche commence.. et le gouvernement de Madrid affirme qu'il contrôle la situation. Séville tombe aux mains des militaires. Enfin, le gouvernement de Casarès Quiroga cesse ses déclarations rassurantes, mais c'est pour passer la main à un gouvernement de conciliation présidé par Martinez Barrio offrant le ministère de la Guerre au général Mola qui refuse et se déclare en lutte ouverte.

Le matin du 19 juillet, le journal de la CNT Solidaridad obrera paraît sévèrement censuré par le pouvoir républicain mais l'appel du comité régional de Catalogne, appel aux armes et à la grève générale révolutionnaire, a échappé aux censeurs. Le même comité régional et la fédération locale des syndicats de Barcelone exigent de la Généralité de Catalogne et du gouverneur civil la distribution d'armes aux forces populaires. En vain. Mais les militants de la CNT s'emparent des armes entreposées dans les navires du port. Les autorités ordonnent à la force publique de les récupérer mais il n'en sera récupéré qu'une infime partie. A Madrid, le comité national de la CNT déclare à la radio la grève générale révolutionnaire et demande aux militants de veiller dans les locaux syndicaux les armes à la main.

Les 19 et 20 juillet, les casernes de Barcelone sont prises par les forces populaires et les militants de la CNT et de la FAI, qui ont constitué l'élément principal de ces forces, sont les maîtres incontestés de la vie sociale et économique en Catalogne. A Madrid, dès le 20, les camarades de la CNT appuyés par des groupes de gardes d'assaut et par les jeunesses socialistes se rendent maîtres de la situation. Ailleurs, la lutte est confuse. Ainsi à valence, par la faute des atermoiements du gouvernement, il faudra attendre 15 jours pour que les militaires soient vaincus.

Partout où il le peut, le gouvernement de Madrid aggrave la situation: ses gouverneurs civils et les juntes déléguées qu'il créé ont hâte de faire cesser les grèves, de supprimer les comités exécutifs populaires qui ont surgi. Ainsi est laissé à l'ennemi le temps de se ressaisir, de se renforcer sur le front de Teruel, de se consolider à Saragosse et aux Asturies, d'être maîtres de l'Andalousie. Pourtant, le 19 juillet, le soulèvement militaro-fasciste pouvait être considéré comme ayant échoué sur les deux-tiers les plus riches, les plus peuplés et les plus développés du territoire.


LES MASSES ET LES CHEFS

C'est d'abord à Barcelone que va se jouer l'avenir d'une révolution dont le soulèvement militaire a été le déclencheur. Que vont faire la CNT et la FAI de l'immense pouvoir qu'elles viennent d'acquérir?

Au cours d'une première entrevue, Companys, président de la Généralité de Catalogne, donne carte blanche aux représentants des organismes responsables de la CNT. Que peut-il faire d'autre alors que son gouvernement a perdu toute crédibilité? Il va en fait manoeuvrer: il propose la création d'un comité des milices antifascistes mais publie un décret qui tente de transformer les milices en force de police au service de la Généralité. Les représentants de la CNT imposent la reconnaissance d'un comité des milices constitué délégués des diverses organisations, mais la CNT n'y aura qu'une représentation égale à celle de l'UGT, minoritaire en Catalogne, et elle fait la place belle aux organisations de la bourgeoisie catalane. Sans doute est-il nécessaire de tenir compte des forces autres que la CNT, notamment de la gauche catalane et des petits paysans. Mais de quelle manière faut-il en tenir compte? En les entraînant dans le sillage des masses ouvrières qui ont combattu et qui vont ouvrir la voie à des mesures économiques et sociales révolutionnaires? En fait, on va remettre en selle le gouvernement de la Généralité en donnant une importance arithmétique aux forces conservatrices.

C'est un plénum régional des représentants des organisations locales et cantonales de la CNT et de la FAI qui va entériner cette politique, le 23 juillet.

Un faux dilemme stupéfiant va, dès le départ, obscurcir le débat: "ou le communisme libertaire qui équivaut à la dictature anarchiste, ou la démocratie, c'est-à-dire la collaboration". Selon José Peirats (qui ne cite pas ses sources) c'est Garcia Oliver qui en est l'auteur. Oliver affirme avoir été au contraire un des rares militants à avoir pris parti pour la révolution (le tout pour le tout) et il accuse Federica Montseny et Santillan d'avoir entraîné la majorité du plénum contre le danger de la "dictature anarchiste". Toujours est-il que G.Oliver et F.Montseny se retrouveront bientôt dans la pratique de la collaboration gouvernementale.

Comment expliquer que la grosse majorité de la CNT et de la FAI ait rallié, plus il est vrai par résignation que par enthousiasme, le camp de la collaboration au sein des organismes d'Etat? Il ne faut pas perdre de vue que le mouvement anarchiste espagnol, s'il est à forte prédominance ouvrière, n'est pas exempt de certaines caractéristiques du mouvement anarchiste international en cette période. L'idéalisme bourgeois, un humanisme vague, la substitution du discours philosophique creux à la réflexion politique solide, l'individualisme et le dilettantisme ne l'ont pas épargné, surtout chez les "intellectuels" parfois plus près du libéralisme radical que du syndicalisme révolutionnaire. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire quelques périodiques et brochures. le congrès de Saragosse est dans une certaine mesure un reflet de cette situation: on s'y est bien efforcé de donner un contenu au communisme libertaire, mais on n'a pas posé clairement le problème du pouvoir politique. Il y a ainsi des questions "tabou" dans les organisations libertaires et la notion de pouvoir des masses par rapport au pouvoir d'État, question centrale, vitale, est restée dans une ombre pudique.

Trop souvent, la phrase "acrate" et la proclamation de la "pureté anarchiste" ont tenu lieu de réflexion approfondie. Il n'est donc pas aussi surprenant qu'on le ressent tout d'abord que la masse des militants soit prise de court et accepte l'assimilation grossière du pouvoir ouvrier dans la rue et dans l'usine à un pouvoir d'État ou de parti, à une "dictature anarchiste". Nous y reviendrons.

Pour l'heure, la collaboration au pouvoir d'État n'est pas encore aveuglante. Sans doute pour sauver les apparences et ménager les inquiétudes d'un certain nombre de militants, le comité des milices ne prend pas vraiment figure de gouvernement et reste dans une certaine mesure autonome bien que créé officiellement par un décret du gouvernement de la Généralité et quoi qu'il ne soit qu'une réunion de leaders des diverses organisations et non pas une émanation de comités de base.

Mais ce qui est remarquable, c'est le divorce qui va peu à peu s'instaurer entre la politique des organismes de base et celle des comités de sommet. Ainsi les sections syndicales de base prennent des mesures de saisie des entreprises, de contrôle ouvrier et même de collectivisation, en même temps que de satisfaction des revendications ouvrières tandis que les comités publient des communiqués insistant sur la nécessité de la reprise du travail et de l'augmentation de la production et s'abstenant de toute consigne révolutionnaire concernant la gestion des grandes entreprises. Deux exemples: le communiqué de la Fédération locale des syndicats de Barcelone du 28 juillet et le manifeste du 26 du comité péninsulaire de la FAI qui est un tissu de déclarations romantiques, voire délirantes, magnifiant l'héroïsme des travailleurs, appelant à une "ère nouvelle" mais sans la moindre consigne concernant le pouvoir ou la socialisation. L'impulsion révolutionnaire constructive (avec l'alliance concrète CNT-UGT) surgit du peuple, des syndicats et de leurs militants pendant que les comités observent une attitude de modération3 . Ces comités "responsables" vont par ailleurs se trouver confrontés à des critiques qui s'exercent à l'encontre des organisations qu'ils représentent, critiques parfois fondées: il y a des saisies de biens abusives ou sans fondement, des arrestations arbitraires par des groupes d'individus sans mandat, des exécutions sommaires même.

Nous allons voir comment on va tenter de régler le problème de ce qu'on pourrait appeler "sûreté révolutionnaire", mais ce qu'on observe d'abord c'est que les comités de sommet vont tomber dans le piège que tendent le gouvernement central et celui de Catalogne: le chantage aux biens étrangers et au terrorisme aveugle est repris même par le comité des milices et les sommets des organisations. Sans doute est-il indispensable de veiller aux provocations et il est vrai que des navires de guerre des puissances étrangères sont arrivés dans le port de Barcelone. Le comité régional de Catalogne va jusqu'à donner la liste de 87 firmes et installations anglaises à respecter à tout prix. Mais l'État républicain exploite sans vergogne quelques excès isolés et la menace des escadres étrangères pour faire évoluer la situation dans le sens d'une normalisation sous l'autorité gouvernementale. Les gouvernements de Madrid et de Barcelone ne vont pas parvenir sans problème à leur but.

En effet, à côté du comité des milices qui conserve un aspect révolutionnaire, vont être crées, pour les tâches de sûreté révolutionnaire, des "patrouilles de contrôles": 700 hommes répartis en 11 sections; cette fois la CNT fait respecter le rapport des forces entre les organisations. le gouvernement de la Généralité s'incline mais il sait qu'il y a là un embryon de pouvoir du peuple en armes et il décrétera la dissolution des patrouilles dès qu'il le pourra.

Par ailleurs, les organisations de base poursuivent leurs tâches de socialisation et un conseil d'économie de catalogne est créé par un décret du 13 août.


PREMIERE OFFENSIVE GOUVERNEMENTALE

Début août, le gouvernement central décrète la mobilisation des classes 33,34 et 35. A Barcelone, les jeunes gens appartenant à ces classes descendent dans les rues, refusent de rejoindre les casernes, manifestent aux cris de "à bas l'armée, vive les milices populaires". Un certain nombre de ces hommes appartiennent déjà aux milices et s'apprêtent à partir au front. Cette fois, le comité régional de la CNT, les groupes de la FAI, le journal Solidaridad obrera prennent parti pour le refus de la militarisation. On observe là une réaction saine de la base contre les projets des sphères gouvernementales et c'est une réaction massive, populaire.

C'est pourtant une solution intermédiaire qui va intervenir sous l'égide du comité des milices et du conseil de défense: les jeunes rejoindront les casernes mais sous l'autorité du conseil des milices. La CNT et la FAI approuvent. Il semble que l'essentiel soit sauvé malgré les concessions car les militaires de métier des divers grades seront utilisés sur le plan de la technique et le commandement sera contrôlé par des conseils d'ouvriers-soldats composés de soldats élus et de délégués des organisations et partis. Mais n'oublions pas que vient d'être créé, au sein du gouvernement de la Généralité un "conseil de défense" qui détient l'autorité militaire pour la Catalogne. Nous constaterons ce qu'est au juste ce conseil de défense, mais nous devons noter que le premier élan d'opposition dû aux jeunes mobilisés pèse d'un grand poids: au cours d'un meeting immense qui se tient à Barcelone le 10 août, les divers orateurs de la CNT et de la FAI affirment la nécessité de ne désarmer le peuple sous aucun prétexte.

L'impression générale qui ressort de toute cette première période de la révolution est une impression d'ambiguïté: les valeurs révolutionnaires semblent défendues avec intransigeance alors que des mesures concrètes sont prises qui vont vers l'abandon d'une ligne radicale de transformation sociale et politique. En voici encore un exemple: au moment où la CNT et la FAI refusent le désarmement populaire, elles créent avec leurs partenaires, le 11 août, un comité d'entente sur la base d'un comité d'unité qui donne la part belle à l'UGT (qui commence seulement à se développer en Catalogne) et au PSUC qui se déclare "parti de l'ordre révolutionnaire dans le cadre du respect de la propriété privée" et qui va drainer les forces petites-bourgeoises en devenant un parti important. Incontestablement, la création d'un comité d'entente illustre une politique de sommet et est déjà un signe d'abandon d'une véritable politique révolutionnaire. Cela dit, dans le cadre de la pratique choisie, on comprend mal que la CNT et la FAI acceptent de n'avoir dans le comité d'entente qu'une représentation seulement égale à celle de l'UGT et du PSUC. Cela pèsera d'un poids assez lourd au cours des mois à venir.


VERS LA COLLABORATION GOUVERNEMENTALE OUVERTE

Début septembre à Madrid, le gouvernement Giral est remplacé par le gouvernement Largo Caballero qui regrette la non-participation de la CNT. Deux mois plus tard, le 30 octobre, Largo Caballero fait état, dans une interview accordée au Daily Express et reproduite dans toute la presse, du désir de la CNT de partager les responsabilités gouvernementales.

Parallèlement, le N° 41 du bulletin d'information de la CNT-FAI avait, le 3 septembre, publié un article violemment anti-étatiste, mais le plénum national des régionales de la mi-septembre proclame la nécessité de la participation à "un organisme national habilité à assumer les fonctions de direction", cet organisme étant un "conseil national de défense" composé de 5 délégués de la CNT, 5 de l'UGT et ' "républicains" sous la présidence de Largo Caballero. Certes, on préconise le remplacement des anciennes institutions, dans un cadre dit fédéraliste, par des conseils régionaux de défense mais tout est décidé, y compris la représentation des organisations dans les conseils, par les sommets de ces organisations et non à partir d'assemblées populaires et de leurs délégués. C'est un véritable pouvoir des partis qui s'instaure et la puissance publique va être exercée par Largo Caballero et ses ministres que l'on appellera pudiquement "conseillers".

En fait, le sommet de la CNT désire participer au gouvernement mais il faut sauver les apparences et ménager les inquiétudes des militants qui accepteraient difficilement un abandon des principes avoués ouvertement.

Le 30 septembre, une réunion du plénum national des régions de la CNT entérine la participation ou plutôt, selon ses propres termes, la demande insistante de la création du conseil national de défense.

Entre-temps, le 27 septembre, on apprenait à Barcelone l'entrée de représentants de la CNT dans le gouvernement de la Généralité prenant le nom de "Conseil de défense" et entraînant la dissolution du comité des milices. Ainsi, la relative dualité des pouvoirs avait vécu. la lutte contre les "incontrôlés" va s'accentuer et la nécessité d'une forte discipline va s'affirmer. Pour achever de couvrir l'opération, on utilise la phrase ambiguë de Durruti: "Nous renonçons à tout sauf à la victoire" pour en faire une consigne contre contre-révolutionnaire, alors que Durruti déclare à la presse Madrilène: "Nous autres, nous faisons la guerre et la révolution en même temps."

Comment la CNT et la FAI ont-elles pu en arriver là? Comment leurs comités de sommet ont-ils pu se faire mandater pour un tel changement fondamental? Les problèmes posés par la révolution et par la guerre ont-ils été vraiment posés?

Les documents de l'époque sont muets. Rien n'a été traité à fond, l'analyse a été remplacée par des discours et des affirmations.

Si dans le mouvement anarchiste international, la discussion est vive, acharnée même 4, apparemment en Espagne c'est la résignation.


NAISSANCE D'UNE OPPOSITION

En vérité la situation est plus complexe qu'il n'y paraît. Il faut d'abord tenir compte de deux importantes données objectives: d'une part beaucoup de militants sont sur les fronts, ils se battent et ce ne sont pas les problèmes politiques qui les sollicitent au premier chef car ils se battent dans des conditions particulièrement difficiles et avec un armement souvent plus que déficient, d'autre part beaucoup de camarades de l'arrière ont conscience de faire avancer les choses: les socialisations et collectivisations vont bon train, les milices populaires et les patrouilles de contrôle apparaissent au moins partiellement comme l'embryon d'un pouvoir populaire réel, anti-bourgeois. Les uns et les autres seront surpris par l'évolution des événements, la reprise en mains de plus en plus dure du pouvoir gouvernemental, l'élimination des organismes populaires ou des tentatives de double pouvoir. Néanmoins, des forces d'opposition à la politique des états-majors, des luttes pour le maintien des bases d'un pouvoir ouvrier, peuvent être observées. Dans les milices, au front, la résistance à la militarisation restera vive et les mesures de socialisation et de collectivisation seront maintenues malgré les décisions gouvernementales.

Et puis, sur le plan purement politique, la résistance va tout de même se manifester. Elle est souvent assourdie, occultée par les discours des leaders, parfois vive et claire dans les réunions, visible surtout dans la presse: ainsi Ruta organe des jeunesses libertaires de Catalogne qui sera un organe d'opposition jusqu'à la fin de la guerre, la revue Acracia de Lérida, le quotidien de Valence Nosotros appuyé par la "colonne de fer". Une faiblesse cependant qui ne sera surmontée qu'à partir du printemps 37 par les "Amigos de Durruti": l'opposition reste au niveau du purisme "acrate" beaucoup plus qu'au niveau de l'analyse nécessaire des problèmes de fond.

Autre faiblesse : la dispersion, le manque de convergence, de liaison. les opposants ne constituent pas une tendance qui lutterait pour obtenir de s'exprimer dans la presse confédérale. Et l'isolement est tel que la plupart des militants - surtout ceux qui sont au front- ignorent qu'il y ait une opposition.

De plus, les opposants sont piégés par le chantage à l'unité antifasciste, à la nécessité de masquer les désaccords face à l'ennemi.

Les comités de sommet n'hésitent d'ailleurs pas à utiliser des manoeuvres de bas étage comme les convocations hâtives d'un plénum que les assemblées de base n'auront pas le temps de préparer, comme les ordres du jour incomplets qui permettent de poser au dernier moment la question importante mais non annoncée5 . Enfin le leaderisme, le pouvoir charismatique des dirigeants, joue dans les organisations libertaires comme dans tout groupement.

En résumé, sous les mots magiques de fédéralisme et d'autonomie, les leaders détiennent le pouvoir au sein de la CNT et de la FAI. Et il faudra attendre que le gouvernement et les forces qui le soutiennent passent à l'offensive violente contre les secteurs révolutionnaires pour que surgisse enfin une opposition qui s'efforcera de poser les problèmes fondamentaux, "les Amigos de Durruti".

Jusque-là, on observera sans doute des réactions saines mais improvisées et manquant de contenu politique. C'est ainsi qu'à la mi-octobre 36, la colonne CNT-FAI "colonne de fer" va quitter un instant le front de Teruel pour une incursion à l'arrière: il s'agit de dénoncer le parasitisme et les forces de répression, d'exiger le désarmement et la dissolution de la garde civile, l'envoi au front des corps armés au service de l'État, la destruction des archives et fichiers des institutions, la saisie des fonds et métaux précieux pour l'achat d'armes, etc. Cette incursion de "nettoyage" de l'arrière fut sanglante au cours des combats avec les forces répressives. La colonne de fer publie un manifeste expliquant son souci de ne pas voir les combattants trahis par l'arrière et elle exprime clairement son choix politique: "Nous luttons pour réaliser la révolution sociale". Quelle que soit l'opinion qu'on peut avoir sur l'aspect aventureux ou inconséquent de cette affaire, on ne peut qu'être frappé du sentiment des miliciens d'être les jouets des institutions gouvernementales et des partis bourgeois, d'être "refaits" par la haute politique des dirigeants, de la volonté de ces hommes de se battre à condition de le faire non pour une quelconque république mais pour la révolution

On retrouvera bientôt d'autres réactions de ce genre.


LA RÉPRESSION S'ACCÉLÈRE

C'est à partir précisément du moment où la CNT-FAI participe au gouvernement que la répression va se donner libre cours. Il est sûr que la participation est vécue comme un recul par les militants - y compris ceux qui l'approuvent- et comme un aveu d'impuissance par les adversaires, trop heureux de ligoter la principale force révolutionnaire dans le réseau des lois et décrets, et dans la "solidarité" gouvernementale.

Le gouvernement central quitte Madrid menacée et se retire à Valence, Madrid étant alors gouvernée par une junte déléguée de défense, dont le président, le général Miaja, aura pour premier soin de remplacer les postes de contrôles et les gardes de vigilance des miliciens par des unités de sécurité et des gardes d'assaut. des heurts se produisent, des militants de la CNT sont retrouvés assassinés.

La répression prend aussi une voie insidieuse: la banque d'Espagne possédait un énorme trésor en or et des dépôts de devises très importants en Angleterre et à la banque de France. La politique de non-intervention permet à la Grande-Bretagne et à la France de refuser l'utilisation de ces dépôts mais la Russie de Staline va recevoir l'or espagnol en échange d'armement et de ravitaillement. Les armes russes ne parviendront qu'aux secteurs sous contrôle du parti communiste. Et l'organe de ce parti Mundo Obrero feint de s'indigner de l'inactivité du front d'Aragon tenu surtout par des divisions confédérales qui ne reçoivent pas d'armes, tandis que les unités staliniennes bien armées surveillent l'arrière. Ainsi, peu à peu, s'étend une campagne de calomnies dont la CNT-FAI n'est pas la seule victime, le POUM étant visé d'abord. Les conflits entre le PSUC et le POUM aboutissent à une crise gouvernementale en Catalogne. Un nouveau gouvernement s'installe, composé hypocritement de "catégories sociales" et non de partis. On y retrouve donc des représentants des syndicats (CNT et UGT) de la gauche catalane représentant la petite bourgeoisie et des Rabassaires (petits paysans) mais le POUM est éliminé. Cela ne fait pas honte à la CNT qui décrit le nouveau gouvernement comme apolitique! Pendant ce temps, les staliniens organisent des manifestations contre le manque de vivres, jusqu'à l'arrivée de navires russes qui apportent au prolétariat de Barcelone le "cadeau des travailleurs russes" payé par l'or espagnol.6 .

Les "incidents" vont se multiplier: des camarades assassinés, des journaux suspendus, des détentions dans des prisons spéciales des agents staliniens où les prisonniers sont torturés. la tchéka s'installe... tandis que le comité d'entente créé le 11 août (voir supra) appelle encore à la fraternité le 21 janvier 37, avec la signature de la CNT, de la FAI, de l'UGT et du PSUC.

Par ailleurs, avec beaucoup de réticences dans les colonnes confédérales, la militarisation des milices va s'opérer. les comités supérieurs de la CNT vont au front pour convaincre les miliciens du bien-fondé d'une militarisation qui tend à faire revivre les vieilles prérogatives militaires. Certains miliciens quittent les colonnes mais, finalement, même la colonne de fer accepte la nouvelle réglementation.

Les provocations staliniennes se poursuivent et la crise va être provoquée à Barcelone par un décret du 4 mars 37 du Conseiller de l'ordre public ordonnant la dissolution des patrouilles de contrôle des divers corps armés, le désarmement des forces populaires au profit de la force publique.

Les militants confédéraux et anarchistes se dressent contre leurs représentants dans le gouvernement catalan. La fédération des groupes anarchistes de Barcelone, le comité régional de la CNT, les conseils d'ouvriers et de soldats, exigent l'annulation du décret.

Le président de la Généralité, Companys, tente plusieurs formules gouvernementales pour résoudre la crise. Un nouveau gouvernement est formé le 26 avril avec 4 représentants de la CNT mais rien n'est résolu.


MAI 1937

Fin avril, début mai, les éléments policiers désarment des militants de la CNT et les arrêtent. Le 2 mai, à 3 heures de l'après-midi, d'importants contingents de la force publique, sous le commandement du commissaire général à l'ordre public, attaquent par surprise le bâtiment de la "Téléfonica". Ils ne peuvent s'emparer que du rez-de-chaussée, et les confédérés des quartiers ouvriers sont alertés. Contre la force publique (garde d'assaut, garde nationale républicaine -ex-garde civile- garde de sécurité et garde de la Généralité) le PSUC et les catalanistes séparatistes (Estat Català) se dressent les forces populaires, CNT-FAI, Jeunesses libertaires, POUM, patrouilles de contrôle, bénéficiant de l'appui technique des comités de défense confédérale. Les barricades se dressent et c'est une lutte au moins aussi implacable que celle du 19 juillet 36 qui va se livrer pour la maîtrise de la ville.

Les ministres confédéraux de la Généralité espèrent obtenir l'annulation des ordres donnés à la force publique et la destitution de leurs collègues qui ont abusé de leurs fonctions. Mais les autres partis ne veulent pas céder. L'attitude du président Companys reste équivoque et il s'oppose aux sanctions.

La grève générale est déclenchée, les forces populaires se rendent maîtresses des quartiers extérieurs et de la plus grande partie du centre. les casernes sont prises et la résistance gouvernementale faiblit malgré l'armement supérieur des gens du PSUC et de Estat Català.

Le 4 mai, les forces populaires sont en gros victorieuses7 mais les comités de sommet appellent à déposer les armes, qu'il s'agisse des dirigeants des forces provocatrices ou du comité régional de la CNT. Garcia Oliver, ministre du gouvernement central, envoyé par ce dernier pour trouver une solution, en appelle à l'unité antifasciste. Il semble bien que les catalanistes, les communistes de la Généralité et le président lui-même ne soient pas disposés à tenir compte des démarches de Garcia Oliver et de ses amis. Mais les batteries antiaériennes de Montjuich sont aux mains de la CNT-FAI et les canons sont prêts à tirer sur le palais présidentiel.

Le 5 mai le gouvernement de Catalogne démissionne en bloc. Les confédéraux n'osent se lancer à fond du fait des consignes de trêves et de cessez-le-feu, mais le mécontentement augmente vis-à-vis des comités. C'est alors qu'apparaissent les "Amis de Durruti", dont le tract condamnant les attitudes de conciliation est désavoué par les comités confédéraux, en un communiqué diffusé dans la nuit du 5 au 6 mai. Un manifeste signé de la CNT et de l'UGT de Barcelone est lancé par radio. Il appelle au retour au calme... pendant que les forces policières s'efforcent d'améliorer leurs positions et que des unités de la marine de guerre entrent dans le port. Le gouvernement central prend en mains l'ordre public et envoie en Catalogne d'importants contingent de gardes d'assaut.

Les appels au calme de Garcia Oliver et Mariano Vasquez 8 ne sont pas entendus. Federica Montseny, envoyée du gouvernement central, échappe miraculeusement à la fusillade des ennemis, parvient à rejoindre Companys et le dépossède provisoirement de ses fonctions au nom du gouvernement. Companys semble avoir attendu l'intervention de l'escadre britannique qui effectivement se dirige vers Barcelone.

La CNT et la FAI dans la nuit du 6 mai font de nouvelles propositions d'arrêt du conflit mais les combats se poursuivent. Cependant, au cours de la matinée du 7, le calme semble s'imposer et les forces du gouvernement central entrent dans Barcelone, forces dans la composition desquelles entrent des gardes d'origine confédérale et dont le commandant est lui-même un ancien milicien de la colonne "Tierra y libertad".

Le comité régional de la CNT considère que le "tragique incident" est clos. Mais il y a 500 morts et 1000 blessés. L'armistice intervenu est accompagné de la promesse de libérer les prisonniers des deux camps. Les confédéraux exécutent cette promesse tandis que les gouvernementaux et les tchékistes gardent les leurs et même procèdent à de nouvelles arrestations. En fait, dans les prisons tchékistes, beaucoup de prisonniers ont été exécutés et on retrouve jusqu'au 11 mai des cadavres mutilés.

Les événements de mai 37 eurent leur répercussion dans toute la région, si bien que les colonnes confédérales et du POUM durent interdire aux éléments staliniens de la 21ème division de se diriger vers Barcelone.

Nous ne pourrions conclure ce bref tableau des événements sans mettre en évidence l'assassinat, le 5 mai, des militants anarchistes italiens Camillo Berneri et Barbieri 9. Berneri, présenté à tort par les communistes comme dirigeant des "Amis de Durruti10 était, il l'écrit lui-même, sur une position "centriste", mais ses dénonciations des crimes staliniens et ses critiques précises et acérées de la politique gouvernementale (y compris des ministres CNT) frappait juste.

La répression gouvernementale et stalinienne ne cessera pas avec l'armistice: la dissolution des patrouilles de contrôle, ordonnée dans le décret du 4 mars, sera effective, les campagnes contre la CNT se poursuivront et ce sera aussi le monstrueux procès du POUM.

Mais maintenant, nous laisserons la parole aux "Amigos de Durruti".
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Pïérô
 
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Re: Espagne 36-39, Message révolutionnaire des Amis de Durru

Messagede Pïérô » 15 Aoû 2010, 13:05

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3ème partie


LES AMIS DE DURRUTI ET "L'AMI DU PEUPLE".


QUI SONT LES "AMIGOS DE DURRUTI" ?

Nous avons vu, dans la première partie, qu'une opposition s'était manifestée face aux avocats plus ou moins habiles de la collaboration ministérielle. Notamment les jeunesses libertaires de Catalogne avaient déclaré leur refus de "se rendre complices en faisant le silence..." et ils avaient même ajouté : "nous somme prêts à revenir, s'il le faut, à l'existence illégale...".

Au printemps de 1937, un groupement de militants opposants commence à se manifester sous le nom des "Amigos de Durruti" et dès avant les journées de Mai, ils écrivent dans un tract :

"L'esprit révolutionnaire et anarchiste du 19 juillet a été mystifié...La CNT et la FAI qui, pendant les premiers jours de juillet, étaient ceux qui exprimaient le mieux le sens révolutionnaire et l'énergie potentielle dans la rue, se trouvent aujourd'hui être dans une situation diminuée pour ne pas avoir su donner toute sa valeur à leur personnalité pendant les journées ci-dessus évoquées. Nous avons accepté la collaboration sur un plan minoritaire tandis que notre force dans la rue a une grande valeur majoritaire. Nous avons renforcé les représentants d'une petite bourgeoisie décrépite et contre-révolutionnaire.

En aucune façon nous ne pouvons tolérer que la Révolution soit ajournée jusqu'à la fin du conflit militaire.

Ces glorieuses milices ouvrières... coururent le danger de se transformer en une armée régulière n'offrant pas la moindre garantie à la classe ouvrière".


Dans ce tract, les Amis de Durruti rappellent la menace que constitue le projet "d'Ordre public" pour la Catalogne, projet suspendu mais qui va ressurgir et qui vise à remplacer les forces révolutionnaires de l'arrière par un corps de répression "neutre, amorphe, capitulant devant la contre-révolution". Prophétiquement, les Amis de Durruti ajoutent:" Si pareilles intentions venaient à prospérer, nous ne tarderions plus beaucoup à remplir de nouveau les cellules des prisons".

Au cours des journées de Mai, ils publient un tract et un Manifeste qui sont chaleureusement accueillis par les travailleurs. Voici le contenu du tract (en pleine action, le style est sobre):

"CNT-FAI, Groupement "les Amis de Durruti" :

"Travailleurs, n'abandonnons pas la rue. Junte révolutionnaire. Exécution des coupables. Désarmement des corps armés. Socialisation de l'économie. Dissolution des partis politiques qui ont agressé la classe ouvrière. Nous saluons les camarades du POUM (Parti Ouvrier d'Unité Marxiste) qui ont fraternisé avec nous dans la rue. Vive la révolution sociale."

Mais qui sont les composants des "Amis de Durruti" ? Ils se disent une "Agrupacion", c'est-à-dire non pas un groupe mais plutôt un groupement, un rassemblement. Tous sont des militants de la CNT, la plupart sont des miliciens qui ont mal accepté la militarisation, certains même ont quitté les milices lorsque cette militarisation est devenue effective, d'autres sont des militants des patrouilles de contrôle. Bon nombre d'entre eux sont toujours au front dans les unités à prédominance confédérale, issues de la colonne de fer, de la colonne Durruti, etc. Mais après les journées de Mai 37, ils vont être calomniés, traités "d'incontrôlables", de "provocateurs", voire d'agents staliniens par les directions de la CNT et de la FAI ou d'agents fascistes par les staliniens et leurs alliés.

Ajoutons que par la suite, les officiels du mouvement libertaire les assimilerons volontiers aux "trotskistes" parce qu'ils auront pris courageusement la défense du POUM et de ses militants. Les trotskistes, trop content de l'aubaine, tenteront de donner quelque crédit à cette rumeur. Récemment, le n°10 des Cahiers Léon Trotski (publiés par l'institut du même nom et qui accueille les divers groupes du courant trotskiste) a fait paraître une étude de F.M Aranda sur les Amis de Durruti. L'auteur essaie de démontrer laborieusement la collaboration entre ces militants et les trotskistes d'alors. Qu'en est-il réellement?

Le seul point acquis, hormis des allusions sur de prétendus protocoles secrets, est l'existence de relations entre quelques amis de Durruti et un, oui: un seul militant trotskiste, en l'occurrence l'Allemand Hans Davis Freund, connu sous le pseudonyme de Moulin. Rien n'est dit sur ces relations, aucun nom des "Amis de Durruti" en cause n'est signalé... mais cela semble suffisant à cet "historien" pour parler "d'étroite association"! Dans le même numéro du même bulletin, page 83, Pierre Broué rappelle plus honnêtement que les "Amis de Durruti" "ont refusé une réunion en vue d'une action commune"... Le dossier est donc bien mince.

Quant à la défense du POUM, elle nous paraît logique. Les Staliniens voulaient détruire ce parti qui s'opposait à leur hégémonie et défendait les victimes des procès de Moscou. ne pouvant affronter directement la CNT-FAI, les Staliniens bloquaient toute alliance qui leur échappait (par exemple, la collaboration entre les jeunesses libertaires et les jeunesses du POUM). on a vu que les dirigeants de la CNT-FAI avaient accepté l'exclusion du POUM du gouvernement mais qu'en mai 37, les travailleurs libertaires se battirent à côté de ceux du POUM.

Cela dit, précisons que la politique de la direction du POUM fut aussi désastreuse que celle de la CNT-FAI.

En fait, cette fable du trotskisme des Amis de Durruti vient du mouvement libertaire, les trotskistes essayant de se donner une importance qu'ils n'avaient pas et utilisant le fait que les leaders anarchistes, refusant toute analyse rigoureuse venant de leurs propres rangs, ont tenté de discréditer les "Amis de Durruti", tout en participant à leur répression. Dans un milieu où la pire insulte est de se faire traiter de "marxiste", cela permet d'évacuer les problèmes gênants et ses propres responsabilités.

En tout cas, les "Amis de Durruti" qui vont substituer aux tracts la parution d'un organe de presse, s'attacheront avec acharnement à proclamer leur appartenance à l'anarchisme révolutionnaire, en dépit des désaveux ou des calomnies que les hautes sphères du mouvement libertaire officiel ne manqueront pas de proférer à leur égard. Cet organe de presse, El amigo del pueblo, l'Ami du peuple, paraîtra de juillet à septembre 1937, avec huit numéros. Dès le premier, en page 4, deux grands articles vont mettre en lumière l'attachement des Amis de Durruti au mouvement libertaire. Nous lisons dans l'article intitulé :
"Notre présentation. Pourquoi nous paraissons, que voulons-nous? Où allons-nous?

Nous sommes apparus publiquement sans le moindre désir d'engager des querelles personnelles. Nos objectifs sont plus élevés. Nos aspirations se mesurent en jours de triomphe et de passion pour nos idées et pour nos volontés.

Nous ressentons un amour épuré pour la Confédération Nationale du Travail et pour la Fédération Anarchiste Ibérique, mais ce même attachement que nous professons pour les organisations, qui est quelque chose de consubstantiel à nos inquiétudes, nous incite à affronter certaines interprétations que nous qualifions de préjudiciables et de néfastes."


Le numéro suivant publie en page 3 en gros caractères: "L'association des Amis de Durruti est constituée par des militants de la CNT et de la FAI. Seules les assemblées des Syndicats peuvent nous expulser de l'organisation confédérale. les réunions de délégués des organisations locales et cantonales n'ont pas le pouvoir d'exclure un camarade. Nous engageons les comités à poser la question des "Amis de Durruti" dans les assemblées, là où réside la souveraineté de l'organisation".

L'attachement des Amis de Durruti aux organisations du mouvement libertaire va jusqu'à une tentative de conciliation poussée puisqu'on peut lire ce communiqué en gros caractères, en bas de la première page du numéro 3 :

"Respectant l'accord intervenu au cours du plenum des groupes de la FAI et espérant que les comités de la CNT et de la FAI feront de même, nous corrigeons le concept de trahison que nous avons lancé dans le Manifeste paru pendant les journées de Mai.

Nous répétons ce que nous avons déclaré au cours du plénum, que nous n'avons pas donné au mot "trahison" le sens de vénalité et de mauvaise foi mais la signification d'incapacité et de lâcheté. Et c'est dans cette interprétation que nous utilisons le mot "trahison" que nous reconsidérons aujourd'hui, espérant que les comités rectifieront aussi le concept d'agents provocateurs qu'ils ont lancé contre nous.

Nous avons été les premiers à rectifier. Nous nous attendons à ce qu'à bref délai les comités suivent l'exemple signalé par nous dans la présente note."


L'histoire de cette tentative de compromis est reprise en détail dans le N°5, paru le 20 juillet, et dont la page 3 est occupée dans sa plus grande partie par un appel solennel. On voit dans ce texte intitulé "le groupement les Amis de Durruti aux travailleurs" comment se sont déroulés les conflits entre les Amis de Durruti et les instances officielles CNT et FAI, comment après les prises de position à la suite des journées de mai, et malgré les promesses, les assemblées syndicales ne furent pas appelées à discuter des problèmes posés et que la décision d'exclure les membres des Amis de Durruti fut prise par les comités, en dépit de l'opposition à cette mesure des jeunesses libertaires et de nombreux militants. L'exclusion, confirmée par un plenum national réunissant les régionales des organisations, (la régionale andalouse s'opposa à cette décision) ne fut en fait que rarement appliquée dans les syndicats.

L'appel aux travailleurs qui se termine aux cris de "Vive la révolution sociale, vive le communisme libertaire", bien que faisant état du courant de sympathie rencontré par les Amis de Durruti ne sera guère entendu.

Pourtant, les divers numéros de l'Amigo del Pueblo font état de souscriptions importantes, d'adhésions, de formation de nouveaux noyaux, soit dans les unités confédérales, soit dans les localités de Catalogne (Sans, Tarrasa, Sabadell par exemple). Pourtant, dans un entrefilet du N°3, en page 2 et dans un large bandeau en bas de la page 3 du même numéro, on apprend que la fédération locale des jeunesses libertaires de Barcelone et le comité de défense des jeunes ont signifié aux comités régionaux de la CNT et de la FAI leur accord avec l'interprétation des journées de mai donnée par les Amis de Durruti. Mais l'influence de ces derniers restera limitée presqu'exclusivement à la Catalogne et leur existence même sera ignorée par la plupart des combattants des unités à prépondérance libertaire Les moyens de se faire connaître leur auront manqué; la répression, active ou souterraine, exercée par le pouvoir ou par les comités de la CNT et de la FAI triomphera vite.

Dès le numéro 4, El Amigo del Pueblo signale l'arrestation du directeur de la publication, Jaime Balius , et la fermeture par la police du local N°1 de la Rambla de la Flores.

Les numéros suivants seront en partie consacrés à dénoncer l'escalade de la répression et les difficultés de parution. Le 21 septembre 1937 sortira le dernier numéro, le N°8.

Ainsi, les Amis de Durruti n'auront pu être le point de convergence de l'opposition anarchiste, éparse dans les masses confédérales et au front. Au moins auront-ils légué à la mémoire du prolétariat un ensemble d'analyses et de propositions programmatiques qu'il nous faut prendre en compte.


"EL AMIGO DEL PUEBLO".

C'est dans cette publication que nous avons déjà citée que nous trouvons l'essentiel des analyses et du programme des Amis de Durruti.

Nous disposons des copies (en fac-similé) des huit numéros de cet organe, parus entre juillet et fin septembre 1937. Tout y est à lire sans doute, mais dans l'obligation matérielle de faire un choix, nous avons porté attention sur les articles de fond, faisant un sort plus restreint aux écrits polémiques ou apologétiques. Il nous faut cependant dire quelques mots de ces derniers, ne serait-ce qu'à cause de leur fréquence et de leur répétition. Cette insistance est un signe. Le style employé également, qui risque de surprendre le lecteur d'aujourd'hui.

Il faut dire, même si cela est de moins en moins vrai, que la littérature anarchiste (nous parlons ici de la presse plus que des textes des théoriciens) affectionne l'utilisation intense du lyrisme romantico-révolutionnaire. On recherche les longues périodes incantatoires faisant appel aussi bien aux souvenirs de la Rome antique que de la révolution française. De plus, l'Espagnol a le goût des formules épique, excessives et la langue elle-même favorise les envolées passionnées, hyperboliques. Mais il ne faut pas voir là seulement le désir d'exprimer les sentiments exaltés des militants. C'est toute une époque qui jette ses derniers feux: l'Espagne de 1936 est un des derniers foyers du bouillonnement insurrrectionnaliste qu'a connu l'Europe au cours du siècle précédent.

Pour en revenir à l'essentiel, les problèmes fondamentaux, nous avons donc sélectionné des articles que nous regroupons sous un certain nombre de rubriques, chaque rubrique, indiquée par nos sous-titres, faisant apparaître les références des articles.


POURQUOI "DURRUTI".

Avant d'aborder les questions de fond, il est une interrogation que nos lecteurs peuvent à bon droit se poser et à laquelle il nous faut bien répondre: pourquoi cette référence à Durruti?

Avec Francisco Ascaso, que El Amigo del Pueblo va également magnifier, Buenaventura Durruti est le héros le plus populaire de la lutte révolutionnaire dans l'Espagne de 1936. Ascaso tombe le 19 juillet 1936 à la tête des combattants de la CNT-FAI au cours de l'attaque de la caserne Atarazanas. Durruti quitte Barcelone pour le front d'Aragon avec une colonne de miliciens. Il se dirige ensuite vers Madrid menacée directement par les fascistes. Le 20 novembre il est blessé à mort dans des circonstances restées obscures. Sa vie aura été une suite d'épisodes aventureux, sa mort, sur le front de Madrid, en fait un personnage de légende.

Tant sur les épisodes de sa vie que sur les circonstances de sa mort, c'est le livre d'Abel Paz qu'il faut consulter (voir bibliographie). Également, en complément et en correction, le livre de Garcia Oliver, déjà cité, qui montre des aspects moins laudateurs de la personnalité de Durruti. Un point mériterait d'être éclairé: Durruti, Ascaso, tout le groupe d'affinité des "Solidarios" auraient été considérés comme des "anarcho-bolchéviks", pendant les années 20, par certains anarchistes espagnols. Partisans d'une alliance révolutionnaire avec d'autres forces de gauche, les insurrections strictement anarchistes étant vouées à l'échec, ils parlaient de conquête du "pouvoir" après "avoir détruit le vieil appareil de l'État". Un tel point de vue n'avait rien de commun avec la "participation gouvernementale", contrairement à ce qu'affirme César M. Lorenzo dans son livre "les anarchistes espagnols et le pouvoir". Durruti a d'ailleurs évolué entre cette période ancienne et 1936.

Qui pourrait dire quelle aurait été son orientation si la mort ne l'avait atteint si tôt? On sait seulement qu'il voulait mobiliser toutes les énergies en vue de vaincre le fascisme et qu'il avait exprimé son indignation et son mépris devant l'indifférence ou la lâcheté de l'arrière. Une déclaration faite peu de temps avant sa mort (et reproduite dans le N°3 en page 4 de l'Amigo del Pueblo) condamne "les intrigues, les luttes intestines" demande aux dirigeants d'être "sincères et de construire une économie efficace permettant de conduire une guerre moderne". Il exige une "mobilisation effective de tous les travailleurs de l'arrière". Il émet des réserves sur la nécessité de la militarisation et affirme qu'il existe au front une discipline efficace.

Il n'est pas certain qu'il aurait suivi jusqu'à leurs plus extrêmes conséquences les options des militants qui vont se retrouver en 1937 dans une opposition radicale aux sommets de la CNT et de la FAI. On peut comprendre cependant que ces militants l'aient choisi comme symbole d'une lutte âpre et sans concessions.

La première page du N°1 de l'Amigo del Pueblo est révélatrice. C'est une page en couleurs qui ne contient d'ailleurs qu'une proclamation et des mots d'ordre encadrant un portrait de Durruti tenant le drapeau de la CNT, la "bandera roji-negra". Voici l'essentiel de cette proclamation dont le ton est pleinement dans la veine de ce lyrisme révolutionnaire inséparable de l'anarchisme espagnol.

"... enveloppé dans les plis de la bannière rouge et noire, notre prolétariat surgit à la surface de l'Espagne avec le désir ardent de l'émancipation absolue.

Un homme traverse ces sublimes journées. Buenaventura Durruti s'enracina dans le coeur des multitudes. Il lutta pour les travailleurs. Il mourut pour eux. Son passé immortel est étroitement lié à ce drapeau rouge et noir qui a flotté gaillardement à l'aube du majestueux juillet. Sur son cercueil, nous l'avons déchargé de son fardeau en le prenant sur nos épaules. Avec ce drapeau tenu haut, nous tomberons ou nous vaincrons. Il n'y a pas de moyen terme: ou vaincre, ou mourir."


Le bas de la page porte en très gros caractères : "Sommes-nous des provocateurs ? Sommes-nous les mêmes que toujours ? Durruti est notre guide ! Son drapeau est le nôtre ! Vive la FAI ! Vive la CNT !"

L'insistance à se rattacher au souvenir de Durruti (et en même temps de répondre à l'accusation de "provocateurs" ou "d'irresponsables) est évidente dans tous les numéros suivants.

Peut-on ici parler de culte de la personnalité ?

Et l'Amigo del Pueblo répond-il à notre interrogation ?

Le N°2 du journal est plutôt consacré à Francisco Ascaso et certes les deux hommes sont inséparables dans l'admiration que leur portent nos camarades espagnols comme ils furent inséparables au cours des événements qui ont jalonné leur vie. Mais le N°3, sous le titre "Imitons le héros du peuple" déclare, en page 2 :

"... Nous n'oublions pas notre condition d'iconoclastes. Mais Buenaventura Durruti, outragé aujourd'hui par les hommes qui, avec audace, falsifient ses épreuves et ses interrogations, aurait méprisé et combattu rudement, sans lyrisme et sans opportunisme, ces mécanismes dévorants qui sont en train de laisser aller à sa perte la révolution de juillet...

Il faut comprendre qu'imiter Durruti n'est ni hésiter, ni faiblir. C'est réfléchir sur l'expérience du mouvement de juillet et, devant l'analyse faite, décider que la contre-révolution ne l'emportera pas sur notre conception de la responsabilité."


Le N°5 reprend la question sur un plan plus général mais l'article, paru en page 4, sous la rubrique "idées" et intitulé "ni idoles, ni décisions arbitraires" est manifestement une tribune libre, s'intéressant de l'extérieur aux Amis de Durruti.

Cet article prend d'une part la défense des Amis de Durruti (le groupement est désigné en tant qu'"institution anarchiste créée à la chaleur de l'auréole qu'un chef défunt laissa à travers sa mort"), soutient le bien-fondé de sa lutte contre "le centralisme traditionnel de tout gouvernement et variété d'État" et contre le centralisme "incongru" des prétendus anarchistes qui ont décrété l'expulsion des Amis de Durruti de l'organisation ouvrière. Mais d'autre part, concernant "le héros", il déclare :" Nous sommes opposés à toute espèce d'idolâtrie ou de cultes personnels... " et, plus loin à propos de Durruti, "la gloire de héros, il l'a obtenue par sa hardiesse spartiate et par sa noblesse de caractère et de sentiments, non pour ses idées. Et quant à son idéalisme parfait, d'autres fils du peuple qui appartiennent à la masse anonyme et qui ne sont pas considérés comme symboles, étaient peut-être au-dessus de notre héros".

Le numéro suivant (N°6 du 12 août 1937) revient sur la question, en première page, sous le titre "Los Caudillos". Mais le caudillisme qui est dénoncé est celui des partis et celui qui règne dans les hautes sphères de la CNT et de la FAI, le caudillisme de ceux qui sont fabriqués par la presse et à la tribune. En ce qui concerne les "héros", c'est autre chose:

"N'avons-nous pas dit mille fois que c'est au peuple de choisir ses hommes et que si le peuple veut leur attribuer une considération supérieure à celle qu'il donne aux autres, c'est lui qui doit en décider? Ce qui ne doit pas être accepté, c'est que l'on fabrique des caudillos avec l'équerre et le tire-lignes.

Un caudillo est tombé devant Madrid. Buenaventura Durruti a obtenu l'estime de l'âme populaire parce qu'il a agi comme le peuple voulait que l'on fasse.

(...) Buenaventura Durruti fut un caudillo. Mais il ne le devint pas par de minables flatteries. Il y parvint à travers sa vie,dans la rue et sur les champs de bataille pendant que les autres qui aspiraient à être caudillos fréquentaient les halls des grands hôtels aux côtés d'élégants touristes".


C'est tout ce que nous pouvons découvrir en guise d'auto-critique! La question ne sera d'ailleurs pas reprise dans les ultimes numéros de l'Amigo del Pueblo.


DENONCIATION DU MINISTERIALISME.

Nous avons vu, au cours de la première partie de notre travail qu'un nombre non négligeable de militants anarchistes et confédéraux avait protesté contre l'esprit de concession qui animait les comités de sommet des organisations.

Pourtant les partisans de la collaboration gouvernementale n'ont pas toujours été sommaires . Ainsi Diégo Abad de santillan affirme subtilement que la révolution nécessaire sera faite par les masses et que le gouvernement est seulement un bon instrument pour faire la guerre. Il ajoute que cependant la présence des révolutionnaires dans le gouvernement permettra "peut-être" d'éviter que l'État dresse "des obstacles excessifs" aux réalisations populaires. D.A. de Santillan qui argumente ainsi dans la "Soli" (abréviatif populaire de "Solidad Obrera") du 16 avril, donc quelques jours avant les événements de mai, oublie de dire que les responsables de la CNT-FAI collaborent à un gouvernement bourgeois qui s'est efforcé constamment de limiter les conquêtes ouvrières et qui a évincé le POUM sans que les Garcia Oliver et les Montseny aient élevé des protestations. Il oublie aussi de préciser que le gouvernement central ne soutient nullement l'effort de fabrication de guerre réalisé en Catalogne et que les colonnes libertaires du front d'Aragon ne reçoivent pas d'armes, que par conséquent le gouvernement, s'il excelle à renforcer les corps de sécurité de l'arrière ne sait pas du tout conduire la guerre. Comment D.A de santillon peut-il ne pas voir que la défense de la bourgeoisie se renforce chaque jour contre les mesures prises par les masses ouvrières et paysannes tandis que les staliniens étendent leur pouvoir, aussi bien par la mainmise sur les corps de répression que par leur police parallèle ?

Mais le ministérialisme va culminer au cours des journées de mai. C'est la première tâche du N°1 d'Amigo del Pueblo de faire la lumière et de prendre une position intransigeante. Ce premier numéro, qui ne porte pas de date, paraît visiblement à la hâte, des articles presqu'entièrement supprimés par la censure. On peut raisonnablement penser qu'il est publié le 15 mai puisqu'il reproduit un texte daté de Barcelone, du 11 mai 37.

Apparemment ce numéro est consacré à magnifier le souvenir de Durruti. En réalité, le numéro est dans sa plus grande partie axé sur les journées de mai. La seconde page, mutilée pour la moitié au moins par une censure implacable, ouvre sans tarder le débat en opposant deux manifestes: celui du comité régional (CNT, FAI et jeunesses libertaires) et celui des Amis de Durruti. le Manifeste du comité régional est un appel à l'unité des travailleurs pour faire face aux provocations, un appel à l'honnêteté politique au sein des forces de l'arrière. Il salue "la décision populaire" qui a fait avorter la manoeuvre de l'ennemi. Mais cet ennemi n'est pas désigné et, après avoir tenté de justifier la ligne de conduite de la CNT et de la FAI à la suite du 19 juillet 36 et la modicité de leurs exigences présentée comme un signe de "noblesse et de loyauté", il se termine par les mots d'ordre suivants: "Vive l'alliance révolutionnaire du prolétariat! A bas la contre-révolution! Vive l'unité de la CNT et de l'UGT, garantie du triomphe dans la guerre et la révolution!" Ce Manifeste ne contient aucun rappel des réalisations révolutionnaires, il entretient la persistance des illusions (surtout quand on sait où en sont les chefs de l'UGT en Catalogne), il n'émet aucune critique du gouvernement et ne dit pas un mot des ministres de la CNT. C'est l'exemple même de l'ambiguïté et de la faiblesse politique.

Quant au Manifeste des Amis de Durruti, d'ailleurs beaucoup plus radicalement censuré, il dénonce les illusions de l'unitarisme antifasciste et les trahisons des dirigeants. En voici les passages les plus marquants (les parties en gras sont des sous-titres dans le texte original).

"On a affirmé que les journées de juillet (1936) ont été une réponse à la provocation fasciste, mais nous, les Amis de Durruti, avons soutenu publiquement que l'essence de ces journées mémorables de juillet réside dans le désir absolu de l'émancipation du prolétariat.

Le comité régional de la CNT nous désavoue.

Ce désaveu de la part des prétendus comités responsables ne nous a pas surpris. Nous savons, d'avance, que ces comités ne peuvent faire autre chose que de paralyser l'avance du prolétariat. Nous ne connaissons que trop les trentistes qui appartiennent au comité régional.

Nous sommes les Amis de Durruti qui avons une suffisante autorité morale pour dénoncer ces individus qui ont trahi la révolution et la classe ouvrière parce qu'ils sont incapables et lâches. Quand nous n'avons pas d'ennemis en face de nous, ils livrent de nouveau le pouvoir à Companys et à la petite bourgeoisie et, de plus, remettent l'ordre public au gouvernement de Valence et au service de défense du général Pozas.

La trahison est énorme. Les deux garanties essentielles de la classe ouvrière, sécurité et défense, sont offertes sur un plateau à nos ennemis.

Que faire ?

Malgré la trêve concertée, l'esprit des journées que nous venons de vivre est toujours là. On a commis l'énorme erreur de donner du temps à l'adversaire pour renforcer ses positions. On a donné au gouvernement de Valence la possibilité d'envoyer des renforts à la contre-révolution.

On n'a pas su attaquer à fond et il n'y a pas eu de coordination des efforts sur le terrain insurrectionnel.

Nous sommes attentifs aux événements qui s'approchent. Nous ne nous décourageons pas. Nous maintenons un solide moral révolutionnaire. Nous n'oublions pas que nous sommes en train de jouer une carte décisive. Nous ne nous laissons pas tromper par le danger supposé d'une agression des navires de l'escadre anglaise alors qu'en réalité les puissances démocratiques appuient le fascisme avec impudence.

(...) Camarades, pas de défaillance.

Vive la révolution sociale ! A bas la contre-révolution !"


Dans la même page, un petit article intitulé "Commentaires" mérite d'être cité:

"Nous reproduisons le Manifeste que vient de lancer le Comité régional et nous y ajoutons le Manifeste que notre groupement a publié quelques jours avant et un tract. (Nous ne possédons pas le texte intégral de ces écrits. N.D.T)

Nous faisons remarquer aux travailleurs que les mêmes comités qui dans les journées de mai nous traitaient de provocateurs, doivent reconnaître qu'il est nécessaire d'adopter des positions graves et décidées en faveur des conquêtes révolutionnaires.

Cependant, nous observons dans le susdit Manifeste un embarras extraordinaire. Nous continuons à penser que malgré tout on ne sait pas comprendre le véritable esprit des journées de mai. Mais nous nous félicitons de ce que les événements eux-mêmes se soient chargés de démontrer aux comités que leur comportement a été d'une importance regrettable et néfaste."


C'est dans ce même numéro 1 que Eleuterio Roig, un des principaux rédacteurs, rapproche dans un article de la page 3 les "deux dates" de juillet 36 et de mai 37. Il souligne que si l'occasion des journées de juillet 36 fut perdue, les journées de mai 37 permettaient de retourner à la Révolution. Mais si juillet 36 fut ruiné par l'incapacité et l'absence de vision pratique, s'il s'est agi d'une "erreur", par contre, en mai 37, il faut parler de "trahison" et, conclut l'article, "la tête des coupables doit rouler dans la poussière".

Mais la condamnation du ministérialisme ne serait pas complète s'il n'était rappelé que les leaders sont entrés au gouvernement de la Généralité et au gouvernement central alors que le plenum des régions de la CNT envisageait l'unité prolétarienne dans le cadre d'organismes révolutionnaires, junte nationale et juntes régionales de défense. C'est un article de la page 4 de ce premier numéro déjà cité à propos de la présentation des Amis de Durruti qui dénonce ce détournement bureaucratique. Enfin, cet article souligne que les colonnes de la presse de la CNT ont été interdites aux opposants et c'est pourquoi il est nécessaire de donner le jour à une publication qui puisse réaffirmer les positions révolutionnaires.


LES ÉTAPES DE LA CONTRE-RÉVOLUTION.

Une des tâches que se donnent les Amis de Durruti est la dénonciation des menées contre-révolutionnaires. Nous avons vu que le premier numéro de l'Amigo del Pueblo, à propos des journées de mai a déjà amorcé ce travail. On y salue les Patrouilles de contrôle menacées dans leur existence et on leur offre les colonnes du journal. On y dénonce la suppression des tribunaux populaires et le retour de l'ancienne magistrature, un entrefilet signale l'assassinat de Berneri et Barbieri. Surtout, le bilan des journées de mai est annoncé: 500 morts, 200 blessés, de nombreux révolutionnaires emprisonnés.

Le second numéro, qui paraît le 26 mai, reproduit en première page, en noir et rouge, une très belle gravure représentant la prise de la caserne Atarazanas, le 19 juillet 36, et le portrait de Francisco Ascaso, mort au cours du combat. Sous la gravure, surmonté d'un bandeau stigmatisant les mesures de censure, est publié un placard, lettres noires sur fond rouge, dont voici le contenu :

"Nous nous opposons à tout armistice. . Le sang répandu par les travailleurs espagnols est un obstacle infranchissable sur lequel échoueront les menées que patronnent les politiciens du pays et la diplomatie capitaliste du monde entier.

Vaincre ou mourir. Il n'y a pas d'autre solution possible."


Le placard est flanqué, de chaque côté, de deux courts articles qui éclairent effectivement le danger d'un armistice qui permettrait de rétablir "les privilèges de caste contre lesquels s'est levé le prolétariat ibérique au cours des mémorables journées de juillet". Les puissances européennes y trouveraient leur compte, notamment la France et l'Angleterre, tandis que Hitler obtiendrait des zones d'influence et que la conquête de l'Abbyssinie par les Italiens serait reconnue. Ces puissances voient le "danger évident que nos désirs contaminent les parias des pays voisins et les esclaves d'au-delà des mers.
Pour ces raisons, les états fascistes et les puissances démocratiques ont un intérêt spécial à étouffer la guerre que nous soutenons, qui est proprement la révolution armée. Nous, nous ne reculerons pas dans la lutte."


Sous le titre "les journées de mai", la page 2 du même numéro donne des précisions sur la manière dont le PSUC a organisé les provocations, avec l'accord des partis catalanistes. En page 4, sous le bandeau "la contre-révolution continue à avancer", plusieurs articles centrés sur l'événement que constitue le remplacement de Largo Caballero par Negrin à la tête du gouvernement. C'est l'éditorial de cette page qui retient surtout notre attention car les événements devaient montrer que les Amis de Durruti avaient vu juste. Voici les passages principaux de cet éditorial :

"La crise qui s'est produite dans le gouvernement de Valence est le corollaire logique du plan contre-révolutionnaire médité que nous avons vécu uniformément sur le sol catalan.

La presse qui a applaudi au "cessez-le-feu", a affirmé à haute voix que l'autorité du gouvernement de Valence sortirait renforcée des journées de mai. Mais il n'était pas logique que ce soit précisément un gouvernement de composition syndicale qui recueille le fruit de l'intervention des unités en uniforme.

Largo Caballero est tombé en disgrâce...

... Les puissances démocratiques qui sont intéressées à un arrêt du conflit espagnol veulent préparer le terrain pour un arrangement problématique. la CNT est un obstacle pour tout compromis. Il est donc nécessaire que le gouvernement de Valence prenne la consistance d'un brun de coton.

Le parti communiste espagnol a été le champion de ce profond changement qu'a subi la politique espagnole. les marxistes, qui n'en ont que l'étiquette, ont dirigé toutes les intentions contre-révolutionnaires qui déjà depuis un certain temps combattaient pour surgir à la surface en laissant des marques indestructibles.

(...)Les aspects primordiaux de la nouvelle situation se situent dans la formation d'une armée qui n'aura plus rien de commun avec ces hommes qui dans les premières journées de notre révolution sortirent dans la rue déguenillés et avec une foi sublime pour la cause du prolétariat...

Une autre question qui s'est débattue au cours de la crise avec la plus grande force fait référence au désarmement de l'arrière ce qui signifie en clair le désarmement de la classe travailleuse.

La sortie de la CNT de la sphère gouvernementale ne nous déplaît pas, à nous anarchistes et ouvriers révolutionnaires. Mais les représentants de la CNT n'ont pas abandonné le gouvernement par leur propre conviction, ils en ont été repoussés par les circonstances".


Les autres articles de cette page dénoncent la "résurrection du parlement" que Negrin a exhumé, les calomnies staliniennes, les sympathies marquées par l'ensemble d'une presse vénale au nouveau gouvernement, la rencontre à Londres du ministre socialiste Julian Besteiro avec le ministre britannique des affaires étrangères, Eden, précisément au moment du changement de gouvernement à Valence.

Il est presque superflu de signaler que tous les numéros de l'Amigo del Pueblo, jusqu'au dernier moment, vont retracer tous les fait qui marquent les étapes de la contre-révolution. Nous rappellerons les plus marquants.

dans le N° 3, en première page, il est montré comment 24 heures avant l'ordre de dissolution des patrouilles de contrôle, des groupes de gardes d'assaut et de membres du PSUC ont assailli des camarades des patrouilles. Les noms de ces camarades qui ont été tués sont donnés, et les circonstances de leur mort sont précisées. A ce propos, notons que dans les divers numéros de l'Amigo del Pueblo sont indiqués les noms des militants assassinés.

La dissolution des patrouilles de contrôle sera maintenue sans que pour autant les représentants de la CNT au gouvernement de la Généralité démissionnent de leurs charges comme l'exigent les Amis de Durruti. Leur journal proteste aussi contre le maintien en prison de militants antifascistes alors qu'on donne des facilités aux détenus fascistes dont certains sont élargis parce qu'ils acceptent de prendre la carte du parti communiste (du PSUC, plus précisément). Ces faits quasi-incroyables sont relatés dans le N°6, notamment, du 12 août 1937 qui évoque la situation des prisonniers antifascistes de la prison modèle de Barcelone et d'une prison de Madrid spécialement réservée aux travailleurs. Toute la partie inférieure de la première page est consacrée à cette parution ainsi que des entrefilets en gros caractères en page 2 et un article important en 3ème page, intitulé: "Après les événements, la répression de mai dernier". Il est précisé, dans un des entrefilets de la page 2 : "Dans la prison modèle, les fascistes contrôlent en grande partie le cabinet anthropométrique, l'infirmerie... et presque toutes les affectations. Dans la prison, on dit la messe, on entonne l'hymne fasciste, on salue à la fasciste, on fait de la propagande fasciste avec la complicité du PSUC qui recrute des adeptes parmi les éléments fascistes et beaucoup de ces derniers sont libérés, enrôlés dans le parti de Comorera et de Ovsenko. Et dire que le directeur de la prison a été proposé par la CNT !"

Dans le même numéro est posée, page 4, la question de l'assassinat du leader du POUM, Andrès Nin, et le procès du POUM pour espionnage est dénoncé comme étant l'oeuvre du Komintern. Les Amis de Durruti prévoient que la manoeuvre infâme contre le POUM se répétera bientôt contre les militants de la CNT et de la FAI.

En fin de page 4, la situation de l'infirmerie de la prison modèle est rappelée et la page se termine par le pavé suivant :

"Un an après les journées de juillet, il est plus facile de libérer un fasciste qu'un travailleur. Pour un camarade mis en liberté, sortent cinquante fascistes."

Le N°7 de l'Amigo del Pueblo est consacré en grande partie à mettre en lumière l'escalade de la contre-révolution. En première page, on relève un article important sur la répression en Aragon. L'article donne des précisions sur l'assaut donné aux collectivités par la division Lister , assaut accompagné par la fermeture des locaux des organisations libertaires, l'arrestation de militants membres du Conseil d'Aragon dissous par le gouvernement Negrin. En page 2, le chiffre de 800 travailleurs emprisonnés à Barcelone est avancé et un encadré très important relève les diverses étapes franchies par la contre-révolution en un peu plus d'une année. En voici la traduction:

"Treize mois juste.

1. Triomphe du prolétariat dans les journées de juillet.

2. Collaboration avec la petite bourgeoisie.

3. Dissolution des comités antifascistes.

4. Intervention politique de l'URSS dans le gouvernement de la Généralité.

5. Mort de Buenaventura Durruti.

6. Avance de la contre-révolution.

7. Boycott des colonnes confédérales.

8. Livraison de la ville de Malaga.

9. Journées de mai. Cessez-le-feu!

10. Gouvernement Negrin à Valence.

11. Gouvernement présidentialiste en Catalogne.

12. Disparition des patrouilles de contrôle et des comités de défense.

13. Ordre public et défense pris en main par la contre-révolution.

14. Abandon de l'usine métallurgique de Bilbao au fascisme.

15. Assassinat de militants des organisations révolutionnaires.

16. Répression violente contre le prolétariat.

17. Prisons bondées de travailleurs.

18. Prisons gouvernementales.

19. Disparition et mort d'Andrès Nin.

20. Attaque des collectivités, syndicats et centres culturels.

21. La presse révolutionnaire enchaînée.

22. Dissolution du Conseil d'Aragon.

23. Des milliers de gardes, munis d'un matériel et d'un armement abondants, restent à l'arrière recevant la solde de guerre.

24. Montée alarmante des prix de subsistances.

25. Azana, Companys et tous les grands bureaucrates continuent à percevoir les traitements d'autrefois.

26. Raréfaction des vivres. Dans les restaurants de luxe, des mercantis de la révolutions continuent à s'empiffrer.

27. La recherche des planques est à l'ordre du jour.

28. Les miliciens mangent mal et touchent leur solde avec une grande irrégularité.

29. Reconnaissance des prérogatives religieuses.

30. A Valence, célébration de la première messe à caractère officielle."

Mais il n'est pas possible d'en terminer avec cette question de la contre-révolution sans faire un sort particulier au problème de l'armée. Nous avons chemin faisant montré comment, insidieusement, le gouvernement faisait tout pour substituer aux milices une armée de type traditionnel, outil spécialisé coupé des forces populaires. Un important article paru en 4ème page du N°5 (daté du 20 juillet 1937) va nous permettre de mesurer où l'on en vient un an après le 19 juillet 1936. L'article est intitulé précisément: "Vers la création de l'armée de la contre-révolution". En voici l'essentiel :

"Indalecio Prieto (socialiste) ministre de la défense nationale, décrète :

Premièrement : il reste rigoureusement interdit aux individus des armées de terre, de mer et de l'air, de faire de la propagande en vue d'obtenir des soldats, hommes de troupe, chefs ou officiers, qu'ils entrent dans un parti politique déterminé ou une organisation ouvrière, devant respecter avec les plus grands scrupules la liberté de penser des combattants du fait qu'il leur suffit pour montrer leur loyauté d'être adhérents à l'un quelconque des noyaux politiques ou syndicaux de signification anti-fasciste.

Secondement : les propositions ou simples indications d'un supérieur à un inférieur pour obtenir de celui-ci un changement de son orientation politique ou syndicale seront considérées comme constituant un délit de contrainte et détermineront la "dégradation" de celui qui commettrait un tel délit, sans préjudice de la responsabilité pénale correspondante.

(...) La seule classe incapable de tirer un enseignement des sanglantes leçons de l'histoire est la bourgeoisie. Même après de grandes expériences, y compris la Révolution française avec l'exemple de Carnot, elle s'obstine à construire une armée "apolitique".


Nous, on ne nous trompe pas par ce mythe de l'impartialité que l'on tente de mettre en évidence par ce décret. Nous connaissons parfaitement les simulacres d'exécution montés par Lister et El Campesino, dans la région du centre, contre les éléments appartenant à nos organisations. Cet apolitisme recommence à créer la propagande clandestine dans les noyaux militaires, comme avant le 19 juillet. C'est la bourgeoisie qui lance de façon accélérée le processus de la contre-révolution. C'est la menace brutale de la dictature pseudo-démocratique qui se retourne contre le prolétariat révolutionnaire et lui interdit la libre expression de ses idées...

Et notre mouvement (la CNT-FAI, n.d.t) ne s'oppose pas à de tels décrets dignes du réformisme social-démocrate! Et nos combattants sont bloqués par ces intrus qui en juillet reculaient lâchement devant la provocation fasciste et qui aujourd'hui, sans aucune dignité ni sentiment collectif, se lancent ouvertement contre les combattants révolutionnaires.

Nos commissaires de guerre le savent bien. Ils peuvent être dégradés. Et également les éléments qui acceptèrent la militarisation en tant qu'un moyen de coordonner les énergies pour faire la guerre mais pas en tant qu'acceptation des lois que la bourgeoisie édicte en ce domaine.

(...) Armée révolutionnaire au service de la libération du prolétariat!! C'est là notre consigne. Et aussi de travailler sans relâche. Et d'empêcher qu'une fois encore le militarisme de classe renaisse par nos hésitations et notre manque de vision révolutionnaire.

Au centralisme social-démocrate doit arriver ce qui est arrivé au fascisme. Il ne passera pas. Nous les écraserons."


Nous abordons ainsi une autre question fondamentale, celle du rapport guerre-révolution et par là même le problème de la défense armée du territoire révolutionnaire. C'est dans chaque numéro de l'Amigo del Pueblo que ce problème est évoqué.
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Pïérô
 
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Re: Espagne 36-39, Message révolutionnaire des Amis de Durru

Messagede Pïérô » 15 Aoû 2010, 13:28

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GUERRE ET RÉVOLUTION.

Dès le premier numéro, un article paraît en quatrième page, intitulé précisément "la guerre et la révolution". En voici les principaux passages :

"... Dès le premier instant du choc avec les militaires, il n'est déjà pas possible de disjoindre la guerre de la révolution. Nous serions injustes si nous croyions que notre Francisco Ascaso est tombé valeureusement à Aterazanas pour un simple désir de combat. Francisco Ascaso offrit sa vie parce qu'il savait que le sang répandu par lui et par ses camarades tombés dans le journées de juillet, avait la valeur d'un stimulant dans la trajectoire des conquêtes révolutionnaires.

(...) A mesure que les semaines et les mois ont passé, il est précisé que la guerre que nous soutenions contre les fascistes n'avait rien de commun avec les guerres que se déclarent les États.

(...) Les partis petits-bourgeois et les marxistes officiels sont ceux qui mettent le plus de chaleur à dissocier la révolution de la guerre. Ils nous disent, à nous anarchistes, que nous devons attendre, pour faire la révolution, que nous ayons gagné la guerre. Ils nous disent de ne pas être impatients, qu'il y aura temps pour tout. Mais pendant ce temps, les défenseurs de la position selon laquelle il faut différer la révolution pour l'après-guerre, tâchent de monopoliser les postes de commandement et les leviers du pouvoir afin de juguler la révolution.

Nous, anarchistes, ne pouvons faire le jeu de ceux qui prétendent que notre guerre est seulement une guerre d'indépendance avec quelques aspirations uniquement démocratiques.

A ces prétentions nous répondons, nous, les Amis de Durruti, que notre guerre est une guerre sociale.

La lutte armée que soutiennent les travailleurs espagnols est d'un genre identique à l'épopée des travailleurs parisiens qui au 18ème siècle offraient leurs vies contre l'oligarchie des têtes couronnées. Notre guerre est comparable à la Commune de Paris. Notre guerre possède le même sens social que la lutte soutenue par les travailleurs russes contre le monde entier.

Il n'est pas possible d'examiner la guerre sans parler en même temps de la cause qui l'a engendrée. Quelques critiques de l'heure actuelle essaient de présenter notre guerre comme une conséquence du soulèvement militaire. Sous l'aspect matériel, c'est certain. Ce fut un cas de légitime défense qui a embrasé l'Espagne entière en quelques heures.

Mais il faut réfléchir. le malaise espagnol vient de plusieurs siècles. Nous devons remonter à des dates lointaines pour démontrer qu'en Espagne existe un conflit que n'a pu résoudre la petite bourgeoisie et qui, à cause de l'incapacité et de la lâcheté de la mésocratie (pouvoir des couches moyennes, n.d.t) a concerné à son tour le prolétariat.

Partons seulement des Cortès de Cadix et, à travers la trame des dates, nous arrivons au 19 juillet qui pèse si lourd mais il est impossible d'affirmer que si les militaires ne s'étaient pas jetés dans les rues, nous, les anarchistes, n'aurions pas empoigné les armes. Je suis absolument certain que si les généraux assassins n'avaient pas provoqué cette guerre sanglante, il se serait aussi produit un choc... Les raisons politiques abondent démontrant que la classe ouvrière est en train de lutter pour l'écrasement de ses ennemis séculaires que sont les latifundistes, l'église, les militaires, le capital financier, les agioteurs et qu'elle lutte aussi pour la disparition des organismes étatiques dont la petite bourgeoisie désire exploiter les commandes pour affermir la situation de quelques privilégiés. Et à ces ennemis du prolétariat doit s'agréger le capital international qui prête son appui inconditionnel au fascisme espagnol.

Peut-on tolérer qu'après neuf mois d'une guerre bestiale qui assassine nos enfants et nos femmes de façon sadique, l'on dise que nous parlerons de la Révolution plus tard ?

(...) Non. Les combattants, les travailleurs qui se sacrifient dans les tranchées ne partagent pas ce point deb vue contre-révolutionnaire."


Le dilemme guerre-révolution est repris dans le N°2 du journal mais sous un autre jour. L'article, toujours sous le titre "la guerre et la révolution", en page 3, dénonce les profits et abus qui se donnent libre cours à l'arrière pendant que les miliciens manquent de tout au front. Il dénonce les traitements et soldes énormes attribuées au président de la République Manuel Azana, à Companys, aux magistrats, aux députés du parlement central et du parlement catalan qui se réunissent une fois par mois; il dénonce la haute bureaucratie qui envoie ses représentants mener joyeuse vie à Pari, les profits des embusqués, des nouveaux riches; il dénonce "l'augmentation de la circulation des taxis utilisés par les bureaucrates, les crapules, les prostituées, tous ceux qui fréquentent les restaurants de luxe, les cabarets et les dancings pendant que les ouvriers sont affrontés aux difficultés de la vie quotidienne et que les miliciens manquent d'essence et de matériel. Le comble est que le gouvernement de Valence qui organise des collectes dans les rues pour l'effort de guerre paye pendant ce temps aux financiers anglais les dettes contractées par les gouvernements bourgeois."

L'article montre ainsi de façon vivante qu'il y a nécessité de socialiser la richesse du pays en mettant tout en commun au service de la lutte et il conclut ainsi que l'on ne peut dissocier la guerre de la révolution.

Dans tous les numéros de l'Amigo del Pueblo la question est reprise, sous une forme évidente ou à propos d'autres problèmes comme nous l'avons vu en examinant l'escalade contre-révolutionnaire. Nous mentionnerons seulement un grand article de la page 2 du N°6, du 12 août 1937, qui toujours sous le titre "la guerre et la révolution" reprend ce qui a été mis en évidence précédemment mais nous en extrayons quelques expressions qui nous paraissent significatives. L'article oppose la consigne "guerre" avec laquelle "les dirigeants marxistes, qui n'ont rien de marxiste, trompent le peuple" et la consigne "guerre et révolution", seule capable de mobiliser les forces ouvrières et qui suppose "révolution dans l'économie. Révolution dans la politique. Révolution dans l'armée." C'est donc tout le programme révolutionnaire qui est en question mais aussi le périlleux problème de la défense de la révolution, de l'armée révolutionnaire, du peuple en armes.


LA MILITARISATION.

La lutte armée des miliciens au cours des premières semaines n'a pas posé de problèmes théoriques parce qu'elle a été l'expression d'une autodéfense ouvrière, le combat de détachements révolutionnaires, une forme de l'action du peuple en armes. C'est avec la nécessité d'une solide coordination des actions de guerre, sous la pression des nécessités d'approvisionnement, d'armement, de gestion d'effectifs importants, que s'est posé le problème de la militarisation.

Il faut dire que ce terme, de connotation bourgeoise, a été imposé par les secteurs qui souhaitaient le rétablissement du type de fonctionnement d'une armée classique. Les Amis de Durruti n'ont pas fui les difficultés posées par la recherche d'une solution qui tienne compte à la fois des nécessités d'une lutte armée moderne de grande envergure et de la sauvegarde du caractère révolutionnaire du combat à mener.

L'hostilité des Amis de Durruti aux mesures gouvernementales de militarisation des milices a été déjà évoquée mas c'est avec les N°5 de l'Amigo del Pueblo que la question est abordée avec précision. On trouvera donc les propositions précises faites par les miliciens de la colonne Durruti le 16 janvier 1937, militants composant en grande partie les Amis de Durruti. Ces militants tiennent le front d'Aragon, secteur de Gelsa, et appartiennent à diverses unités: centuries, sections de mitrailleurs, batteries d'artillerie, etc.

Sous le titre "le problème de la militarisation", le texte est un appel "aux compagnons, aux colonnes confédérales". Tout d'abord, il est précisé que c'est déplacer le problème que de lier l'efficience des centuries à la forme d'organisation alors que le besoin fondamental est celui de matériel de guerre. Mais la question de l'organisation n'est pas pour autant laissée de côté, notamment en ce qui concerne "le commandement unique collectif" du front aragonais :

"Nous, comme militants, proposons à l'organisation et aux colonnes confédérales le présent schéma qui, croyons-nous, est adapté à nos pensées anarchistes:

les compagnies se constitueront sous la forme suivante :

. 4 escouades de 12 hommes=48, lesquels constitueront une section,

. 4 sections de 48 hommes=192, lesquels composeront une compagnie,

. un bataillon se composera de 3 compagnies d'infanterie et une de spécialités,

. une compagnie de spécialités (mitrailleuses, mortiers et fusils mitrailleurs) sera formée de 84 hommes, et ajoutée aux trois compagnies d'infanterie donnera un total de 660 hommes ou un bataillon,

. un régiment sera formé de trois bataillons, ce qui donne un total de 1980 hommes,

. une brigade se composera de 2 régiments d'infanterie, de cavalerie, artillerie et services spécialisés,

. une division se composera de deux brigades.

Toutes ces unités seront commandées par des techniciens sortis des écoles spéciales de guerre. Nous aurons le souci que ces cadres du front aragonais soient composés, autant que possible, d'éléments des écoles spéciales de guerre patronnées par les Jeunesses libertaires.

Dans chacune de ces unités sera nommé un délégué politique, élu par les composants de ces unités et qui aura pouvoir sur la marche morale et administrative, laissant au technicien son activité particulière.

Il ne sera accepté aucun signe distinctif déterminant les différentes positions de chacun d'eux. Le technicien pourra être destitué à la demande des unités, déposant leur requête devant un tribunal de compagnie, bataillon, etc.

Les comités de bataillon seront constitués par des délégués de compagnie, ceux de division par des délégués de régiment et le comité de commandement unique du front aragonais par des délégués des divisions.

Compte tenu de cette garantie de représentation depuis le commandement unique de l'état-major du front aragonais jusqu'à la compagnie, les ordres pour réaliser les opérations ne pourront être discutés. Des tribunaux seront constitués pour prononcer les sentences concernant les fautes de transgression de la discipline, au sein de la compagnie si elles sont légères et au niveau de la division si elles sont graves. Ces tribunaux seront composés par les délégués politiques. le degré de sanction des fautes susdites sera établi selon les règles de la justice la plus élevée, interprétant toujours au minimum leur extrême gravité."


Le texte qui précède, bien que recelant des imprécisions, peut être considéré comme un effort sérieux pour concilier les impératifs de la lutte armée coordonnée et le refus à la fois du formalisme militaire et d'un prétendu apolitisme.

En réalité, il reprend les thèses de Camillo Berneri sur la militarisation , et dans le N°8, le dernier qui paraîtra, le 21 septembre 1937, un grand encadré en page 4, intitulé "une armée confédérale" insiste sur la nécessité d'une armée politiquement orientée :

"L'armée révolutionnaire est proprement la révolution en armes. Ses composants sont les révolutionnaires eux-mêmes qui luttent pour elle à bras le corps dès les premiers instants.

Pour être le lieu le plus combatif de la révolution, il faut qu'elle soit toujours fidèle aux caractères révolutionnaires essentiels. Quand l'esprit révolutionnaire disparaît de l'armée, celle-ci se transforme en un instrument de guerre de caractère professionnel qui à la fin trahit la révolution elle-même.

L'histoire nous présente le cas de l'armée française créée par la Convention. L'amalgame des volontaires et des troupes de ligne ne jugula pas la révolution tant que prévalut l'esprit des sans-culottes. mais à mesure que se fut imposé l'esprit professionnel, les hiérarchies et les ambitions des chefs, cette armée qui luttait pour étendre les droits de l'homme au-delà des frontières en vint à être le jouet d'un général chanceux et batailleur.

En URSS il est arrivé exactement la même chose. Ces soldats aguerris qui dans les faubourgs de Petrograd maintinrent en haleine le monde entier ne sont plus qu'un souvenir. L'esprit révolutionnaire des premiers jours s'est changé en net professionnalisme qui a servi seulement les desseins de Staline.

La prolongation et l'intensité de la guerre obligent à de grandes mobilisations d'hommes. Mais il faut tenir compte que ce ne fut pas l'origine de notre armée. Elle est née en juillet, à Atarazanas, sur le Parallèle et dans la rue de San Pablo, là où des hommes dépoitraillés, émaciés et tremblant de rage se battirent en véritables soldats de la révolution.

La CNT aurait dû avoir son armée. Cet enthousiasme des premiers instants aurait permis de créer une armée à nous et ainsi nous aurions évité que les caractères essentiels de juillet fussent dénaturés.

Les dispositions qui ont été données depuis Valence interdisant la propagande dans les rangs de l'armée sont un mythe. Aux soldats de la révolution, il faut parler de révolution, d'idéaux. Pour soutenir la dureté des campagnes, et pour sauter des tranchées à la chasse de l'ennemi, barbotant sur le terrain surchargé de mitraille, on a besoin d'un idéal ressenti avec une profonde passion, une profonde conviction révolutionnaire.

Nous, camarades de la CNT qui avons versé notre sang dans les campagnes d'Aragon, devons maintenir indemnes nos saintes propositions de rédemption sociale. Et pour cela il faut serrer les rangs des colonnes confédérales.

En juillet nous aurions pu créer une armée confédérale. En mai aussi. Aujourd'hui, faisons ce que nous pouvons pour que les divisions de la CNT soient l'armée de la révolution et la garante de celle-ci."


Les textes que nous venons de traduire se trouveront résumés dans les propositions de programmes présentées par les Amis de Durruti ainsi que nous le verrons plus loin. Mais il nous reste, avant d'aborder cette question fondamentale du programme, à examiner un aspect majeur de l'effort théorique accompli par les Amis de Durruti: les rapports des révolutionnaires et de la petite bourgeoisie.


LA PETITE BOURGEOISIE ET LA RÉVOLUTION.

Le lecteur a pu remarquer à maintes reprises dans tout ce qui précède que le problème des rapports avec la petite bourgeoisie et ses représentants politiques était constamment présent dans les préoccupations des Amis de Durruti. Il nous a paru indispensable cependant de donner les principaux passages d'un article sur la question paru en page 3 du numéro 4 (22 juin 1937) et intitulé "la petite bourgeoisie et la révolution".

Après avoir indiqué que les partis prétendument marxistes ("qui n'ont de marxiste que le nom" comme le PSUC, sont en fait les défenseurs de la petite bourgeoisie alors qu'ils se disent les représentants du prolétariat, l'auteur déplore que des organisations de type nettement prolétarien, dont le passé révolutionnaire est connu, adoptent également des positions ambiguës à l'égard de la petite bourgeoisie.

Il poursuit : "la petite bourgeoisie... doit être supprimée radicalement, non seulement de la direction politique mais aussi de la gestion autonome qu'elle conserve toujours dans le concert économique, grâce à la bénévolence de nos organisations.

Cette classe, dont l'égoïsme est la cause directe de toutes les calamités d'ordre social, sait parfaitement que si la révolution triomphait (qui, en ce cas, ne pourrait être que prolétarienne), ses privilèges et autres franchises en seraient automatiquement supprimés. Et dans le cas concret qui nous intéresse à l'heure actuelle, elle n'ignore pas que le fascio indigène et d'au-delà des frontières lui donne toutes sortes de garanties pour qu'elle conserve ses positions et ses prérogatives.

Cela veut dire, concrètement, que la petite bourgeoisie est plus proche de Franco que de la République et à fortiori de la révolution.

(...) La petite bourgeoisie est un danger dans tous les domaines pour la marche de la révolution et si nous ne savons pas rendre inutilisables opportunément ses moyens d'attaque et de défense, on court le risque que, grâce à ses activités réactionnaires, soit étouffée dans l'oeuf la révolution commencée au prix de tant de sacrifices.

(...) La petite bourgeoisie, comme il a été bien mis en évidence plus haut, est plus proche du fascisme que de ceux qui soutiennent un critère ouvrier-révolutionnaire. En conséquence, la petite bourgeoisie sabote - comme elle continuera à saboter tant qu'on la respecte - l'économie, ce qui est la même chose que de saboter la révolution.

Les petites industries et les commerces, aux mains de la bourgeoisie, sont des armes brandies par le fascio contre la révolution. Nous tolérons -l'économie est aussi une arme de guerre- un ennemi doté de moyens offensifs dans notre propre maison. Franco nous combat de front et nous tire dans le dos. Mais qui donc peut faire partie, à l'arrière, de la fameuse cinquième colonne dont nous a parlé en certaine occasion le défunt Mola, si ce n'est la petite bourgeoisie? De l'aristocratie, des grands capitalistes, les uns ont disparu, les autres ont été supprimés. Ceux-là ne peuvent former la cinquième colonne. Qui donc peut en faire partie? Il n'y a pas le moindre doute, nous le répétons, la petite bourgeoisie.

(...) Nous n'adoptons pas de position ambiguë et confusionnistes. Notre force prend ses racines dans le prolétariat authentique. La petite bourgeoisie est contre nous, ce qui est être contre la révolution. Il n'y a pas à faire grâce à la petite bourgeoisie. Il y a à la combattre et à l'éliminer. Que certains secteurs antifascistes se consacrent à chanter ses louanges et s'érigent en ses défenseurs inconditionnels ne doit pas nous étonner; cette position est ce qui les caractérise le plus et les met en évidence comme ennemis de la classe ouvrière. Mais la CNT et la FAI, ni directement ni indirectement, ne doivent respecter leurs positions et encore moins se maintenir dans un état d'indifférence et de passivité face à ce problème. Publiquement et en privé il faut combattre cette classe jusqu'à son complet écrasement. C'est elle qui hausse le prix des articles de première nécessité, qui ne s'arrête devant rien pourvu qu'elle augmente ses richesses. Elle qui propage, aux côtés de ses représentants politiques, des bobards tendancieux et confusionnistes. Elle qui hait sordidement la révolution, qui tâche par tous les moyens à sa portée d'empêcher qu'elle triomphe. Elle qui sabote l'économie révolutionnaire, spéculant sur les articles les plus indispensables. Elle qui nourrit la cinquième colonne. Elle qui servirait de doigt dénonciateur si par malchance le fascisme triomphait un jour. Elle qui, le plus furieusement, s'acharnerait, si cela était possible, sur le prolétariat. Il faut donc la combattre et l'éliminer..."


Dans ce même numéro 4, l'éditorial du bas de la dernière page, sous le titre "une nouvelle phase de la révolution" reprend la dénonciation non seulement de la petite bourgeoisie mais surtout la dénonciation du confusionnisme de la CNT et de la FAI :

"... Nous n'avons pas eu la compréhension suffisante pour écraser les partis petits-bourgeois qui fardés de couleur écarlate s'apprêtaient à barrer la route aux travailleurs insurgés.

L'expérience petite-bourgeoise a porté un énorme préjudice aux désirs du prolétariat. la mésocratie organisée politiquement et militairement combattit pour nous faire revenir à des situations semblables à celles qui prévalaient avant les journées de juillet. Et à mesure que nous avancerons dans l'analyse de la courbe descendante qui succède aux dates initiales de la levée du prolétariat, nous découvrirons la série de contradictions qui devaient se produire fatalement par le simple fait que nous soyons attelés au char de la petite bourgeoisie...

La lutte de mai a revêtu les mêmes caractéristiques que l'explosion de juillet. Nous ne savions pas où nous allions! Nous savions seulement que l'ennemi se proposait de nous arracher les conquêtes de juillet et que nous allions les défendre, mais il manquait une idée directrice qui en ces instants suprêmes pouvait être décisive.

L'écho de mai commence à s'estomper. Bientôt ce sera un souvenir...

Il existe deux réalités indéniables. Une d'elles est économique et l'autre sociale. En ce qui regarde la question économique en Espagne, nous avons les syndicats qui ont une haute capacité constructive que personne ne peut discuter ni essayer de marchander. Quant aux fonctions sociales et de caractère local, les communes sont les plus indiquées pour libérer l'exercice des activités propres des centres urbains et ruraux.

De plus il faut se mettre d'accord sur quelque chose de fondamental. La révolution a besoin d'un organisme qui veille sur la pureté des réalisations sociales. La constitution d'une junte révolutionnaire est indispensable, cette junte ne devant s'immiscer en aucune façon dans les fonctions des syndicats et des communes. Cette junte révolutionnaire serait élue démocratiquement par la classe travailleuse."


Ce dernier article est capital car il est annonciateur de l'effort d'analyse et de l'effort programmatique auxquels les Amis de Durruti vont s'attacher à partir de ce numéro 4 de l'Amigo del Pueblo alors que le vécu des journées de mai ne retient plus toute leur attention.


THÉORIE RÉVOLUTIONNAIRE ET PROGRAMME.

Les positions prises par les Amis de Durruti sur les problèmes que nous avons passés en revue jusqu'ici ne sont donc pas seulement des réponses saines mais circonstancielles aux questions posées par le déroulement des événements.

Précisément, c'est dans ce numéro 4 que la première page est en partie consacrée à la présentation, sous une forme lapidaire, d'une série de propositions concrètes. En voici la traduction complète, sous le titre:

"Nous, "agents provocateurs et irresponsables" proposons:

- Direction de la vie économique et sociale par les syndicats.

- Commune libre.

- L'armée et l'ordre public doivent être contrôlés par la classe travailleuse. Dissolution des corps armés. maintien des comités de défense et des conseils de défense.

- Les armes doivent être au pouvoir du prolétariat. les fusils sont la garantie maximum des conquêtes révolutionnaires. personne d'autre que la classe travailleuse ne peut en disposer.

- Abolition des hiérarchies. Les ennemis du prolétariat doivent être versés dans les bataillons de fortification.

- Syndicalisation forcée. Bourse du travail. Suppression des recommandations pour obtenir du travail.
Carte de rationnement. travail obligatoire. A l'arrière, il faut vivre pour la guerre.

- Socialisation de tous les moyens de production et d'échange. Lutte à mort contre le fascisme et ses propagandistes. Épuration de l'arrière. Création de comités d'habitants.

- Institution immédiate du salaire familial sans exceptions bureaucratiques. La guerre et la révolution doivent affecter tout le monde également. Suppression du parlement bourgeois. Suspension des passeports.

- Mobilisation face à la contre-révolution.

- Désobéissance totale aux moyens coercitifs de l'État comme l'application de la censure, le désarmement des travailleurs, la confiscation des émetteurs de radio par l'État, etc.

- Opposition décidée à ce que les moyens de production soient municipalisés tant que la classe travailleuse ne sera pas maîtresse absolue du pays.

- Retour à l'esprit largement révolutionnaire de nos organisations.

- Opposition totale à la collaboration gouvernementale qui est contraire dans les faits à l'émancipation du prolétariat.

- Guerre à mort aux spéculateurs, aux bureaucrates, aux fauteurs de hausse des prix des subsistances.

- Sur le pied de guerre contre tout armistice."


Il est évident que ce catalogue rassemble des points programmatiques qui ne se situent pas tous au même niveau de discussion . Mais les numéros suivants vont apporter des précisions.

Le N°5, du 20 juillet, s'élève au niveau de la pensée théorique et nous apporte, sur l'ensemble des problèmes posés, une réponse sans ambiguïté. L'éditorial de la première page "Une théorie révolutionnaire" est sans doute ce que les Amis de Durruti ont apporté de plus élaboré. En voici les passages les plus édifiants :

"Le tour qu'ont pris les événements depuis les journées de mai est réellement plein d'enseignements.

Dans l'articulation des forces qui se sont manifestées dans la rue au cours de ces journées, une transformation sensible s'est produite.

Cette puissance gigantesque qui tournait autour de la CNT et de la FAI,il y a un an, a souffert d'un notable relâchement. Ce n'est pas que les masses ouvrières se soient séparées de l'esprit révolutionnaire qui est quelque chose d'inhérent à l'organisation confédérale et à l'organisation spécifique ...

La trajectoire descendante doit être attribuée exclusivement à l'absence d'un programme concret et de quelques réalisations immédiates et de ce fait nous sommes tombés dans les filets des secteurs contre-révolutionnaires au moment précis où les circonstances se déroulaient favorablement pour le couronnement des aspirations du prolétariat. Et pour ne pas avoir donné libre cours à cet élan de juillet, en une nette orientation de classe, nous avons rendu possible une prédominance petite-bourgeoise qui en aucune manière n'aurait dû se produire si, dans les milieux confédéraux et anarchistes, avait prévalu une décision unanime d'installer le prolétariat à la direction du pays.

Mais il n'y a pas eu une vision des incidences vécues. En juillet, nous n'avons pas interprété cette heure grandiose. Nous avons eu peur. Les canons des escadres étrangères inspirèrent la pusillanimité à un pourcentage croissant de militants. Nous avons cédé le terrain à des secteurs qui plus tard se sont affrontés aux organisations typiquement révolutionnaires avec des prétentions d'une tournure réactionnaire évidente.

Nous ne considérons pas que les échecs doivent être imputés exclusivement aux individus. Nous avons des preuves suffisantes selon lesquelles l'immoralité a énormément contribué au discrédit des faits antérieurs. mais ce qui a véritablement contribué, disons, ce qui a décidé la perte évidente d'une révolution qui aurait pu s'échapper des mains de quelques incapables, c'est l'absence d'une pensée directrice qui aurait marqué d'une manière claire le chemin à suivre.

L'improvisation a toujours donné des résultats pitoyables. Notre présomption selon laquelle les réalités sociales se forgent sans qu'existe une force déterminante qui veille jalousement sur la sauvegarde des prémisses de la révolution, est tout à fait déplacée. Et en juillet, ce qui était déterminant, c'était la CNT et la FAI qui ont commis la sottise selon laquelle une révolution de type social pouvait partager ses aspects économiques et sociaux avec les facteurs ennemis. Et cela fut l'erreur maximum car nous avons donné de la force à la petite bourgeoisie qui s'est retournée furieuse contre la classe travailleuse lorsque, par l'effet des détours de guerre, elle a obtenu un ferme soutien dans les prétendues puissances démocratiques. En mai, de nouveau, s'est posé le même conflit. De nouveau fut mise en question la suprématie dans la direction de la révolution. Mais les mêmes individus qui en juillet s'effrayèrent du danger d'une intervention étrangère, commirent pendant les journées de mai l'erreur de vision qui culmine avec le fatidique "cessez-le-feu", erreur qui plus tard s'est traduite, malgré la trêve concertée, par un désarmement insistant et une répression impitoyable de la classe travailleuse.

Nous avons indiqué la raison. Nous avons beaucoup de preuves. Lors des journées de juillet, certains militants, qui ont participé aux formations hybrides, affirmaient publiquement qu'il fallait renoncer au communisme libertaire.

Mais ce qui ne peut se comprendre, c'est qu'après cette négation, ne se soit pas présentée une affirmation claire et catégorique.

De sorte que, en nous débarrassant d'un programme, c'est-à-dire le communisme libertaire, nous nous sommes livrés en entier à nos adversaires qui posaient et posent un programme et des directives. De cet instant, s'est profilée notre mise à l'écart puisque nous avons donné raison aux partis que nous avions combattu si furieusement et à qui nous remettions sur un plateau cette attitude résolue que personne ne pouvait nous disputer. Le manque d'esprit de classe a contribué à l'étape de déclin dont nous sommes témoins. Au travers de discours déterminés ont été lancées des expressions de dimension contre-révolutionnaire. Et dans nos interventions, nous avons été à la remorque de la mésocratie, alors que ce devrait être l'organisation majoritaire en juillet qui dispose, en un sens absolu, de la chose publique. Quant aux partis petit-bourgeois, il fallait les écraser en juillet et en mai. Nous pensons que n'importe quel autre secteur, en situation de disposer d'une majorité absolue comme celle que nous avions, se serait érigée en arbitre résolu de la situation.

Dans le numéro précédent de notre organe, nous avons détaillé un programme. Nous éprouvons la nécessité d'une junte révolutionnaire, d'une prédominance économique des syndicats et d'une structuration libre des communes. Notre groupement a voulu montrer un exemple, de crainte qu'en des circonstances similaires à celles de juillet et de mai, on procède de manière identique. Et le triomphe réside en l'existence d'un programme qui doit être appuyé, sans hésitation, par les fusils.

Malgré l'accumulation des erreurs commises, il est à présumer que tôt ou tard le prolétariat se manifestera de nouveau. Mais ce qu'il faut tâcher de faire, c'est qu'en cas d'occasion immédiate, ne recommencent pas à l'emporter les timorés et les faibles qui nous ont placés sur un terrain hérissé de difficultés majeures.

Sans théorie, les révolutions ne peuvent aller de l'avant. Nous, les Amis de Durruti, avons formulé notre pensée qui peut être l'objet de révisions propres aux grands bouleversements sociaux, mais qui a ses racines en deux points essentiels qui ne peuvent être éludés: un programme et des fusils.

Nous devons maintenir un jugement aigu dans les syndicats et les lieux de travail. Nous devons faire prévaloir nos propositions. Sans nervosismes stériles, sans précipitations contre-indiquées, nous préparons la classe ouvrière pour qu'elle sache occuper du premier coup la place qui lui revient et qui a été perdue lamentablement, faute d'une théorie révolutionnaire."


Les éditoriaux des numéros suivants, les trois derniers, reprennent le thème de la nécessité d'un programme et d'une théorie révolutionnaire, tant dans le N°7 du 31 septembre sous le titre "une dure expérience" que dans le N°8 "Pour triompher, il faut un programme". Mais ces articles ne nous apportent rien de nouveau. Par contre,le N°6 du 12 août 1937 précise un des points fondamentaux du programme et son éditorial s'intitule "Nécessité d'une junte révolutionnaire". Sur ce point capital, des éclaircissements nous sont apportés et il est indispensable d'en traduire l'essentiel.

"Un des aspects que nous considérons les plus transcendants de cette conception... est celui qui se rapporte à la défense de la révolution.

Nous, militants de la CNT et de la FAI qui nous regroupons dans "les Amis de Durruti" croyons que forcément il faut veiller sur la pureté des choses essentielles de la révolution durant les jours fiévreux de le frénésie insurrectionnelle, et nous sommes complètement convaincus qu'il faut, durant une période plus ou moins longue, exercer une tutelle devant tendre à orienter le rythme de la révolution sur le sentier qui apparaît, toujours, dans les premiers instants.

... Acceptant cette thèse, il nous faut chercher concrètement à approcher la manière de structurer cet organisme dirigeant et défenseur de la révolution.

Les formes étatiques, avec leur engrenage compliqué, ont complètement échoué. La machine étatique asphyxie et finit par créer de nouvelles promotions de privilégiés et de défenseurs de quelques améliorations qui concernent exclusivement un nombre réduit d'individus. Il y a besoin pour le bon fonctionnement de la société naissante d'une formule plus souple et plus malléable qui permette d'accomplir honorablement les fonctions sociales inhérentes au nouveau moment qui surgit.

La constitution d'une junte révolutionnaire est une prémisse inévitable. Cette junte sera constituée par une représentation authentique des travailleurs qui sont descendus dans la rue les armes à la main. les hommes des barricades sont ceux qui défendent la révolution et ce sont les seuls qui ne vendront ni ne trahiront les résultats du triomphe.

(...) La durée de la tutelle que doivent exercer les travailleurs révolutionnaires dépendra du temps que mettra le nouvel ordre des choses à se consolider.

(...) En juillet se constitua un comité antifasciste qui ne répondait pas à l'envergure de cette heure sublime. Comment pouvait-il développer l'embryon surgi des barricades, dans un côte à côte d'amis et d'ennemis de la révolution? Le comité antifasciste ne fut pas, de par sa composition, le représentant de la lutte de juillet.

Il est nécessaire de capter les désirs les plus vifs qui se manifestent dans la rue et si l'on permet qu'ils soient corrompus dans les premiers moments, il est sûr que la dégénérescence manifestée dans les formes premières se poursuivra au cours des moments suivants. Il n'y a pas de doute que si, dans les débuts, on maintient une expression droite et indemne, la révolution atteindra l'objectif pour lequel tant de vies se sont immolées.

De plus, il existe une zone déterminée de la population qui bien que venant à se confondre avec le nouvel état de choses, le fait par simple instinct de conservation. Ces individus figurent dans les syndicats, sur les lieux de travail. On ne peut concéder à cette zone, qu'il faut voir ensuite comme des divorcés de la révolution, une représentation dans les nouveaux organismes. Encore beaucoup moins devons-nous conférer des charges à ceux qui sont des ennemis déclarés.

Pour les raisons qui précèdent, nous sommes partisans de ce que participent à la junte révolutionnaire seulement les ouvriers de la ville, de la campagne, et les combattants qui dans les instants décisifs du conflit se sont manifestés comme paladins de la révolution sociale."


Sur les deux autres points fondamentaux du programme qui portent sur le rôle des syndicats et des communes, nous retiendrons deux articles. Dès le N°4, du 22 juin, nous lisons en page 3, sous le titre "La municipalisation et la militarisation" que les tenants du pouvoir en Catalogne demandent la municipalisation des approvisionnements, des transports, mais il s'agit alors d'éliminer la gestion syndicale au profit des municipalités contre-révolutionnaires, alors que la revendication des Amis de Durruti est celle des communes libres aux mains des travailleurs. C'est dans le N°7, dans le dernier article de la page 4 que nous lisons, sous le titre "Autour de notre programme : tout le pouvoir économique aux syndicats".

"La révolution espagnole s'est caractérisée par le fait que les syndicats sont ses représentants les plus solides...

Et ainsi, de même que dans la révolution russe les soviets furent les organes d'une indiscutable suprématie, dans notre révolution ce sont les syndicats qui doivent exercer tout le pouvoir économique dans la vie du pays."


Sur ces points donc, les Amis de Durruti ne font que reprendre sans autre précision le programme de la CNT du Congrès de Saragosse en mai 1936. Sans doute y a-t-il à revoir à cet égard ce que nous pouvons considérer comme une vue trop simple de la conception anarcho-syndicaliste. Mais il nous semble que la discussion doit s'ouvrir surtout sur le petit nombre de questions fondamentales pour lesquelles l'apport des Amis de Durruti est précieux :

- l'analyse de classe, la condamnation de la démocratie bourgeoise et l'opposition du prolétariat à la petite bourgeoisie.

- la défense de la révolution et les problèmes posés par la lutte armée.

- la nature et la structure du pouvoir que doit exercer le prolétariat révolutionnaire.



IVème PARTIE


CE QUE NOUS EN PENSONS

Au militant qui s'efforce de contribuer à la naissance d'une mémoire authentique du courant anti-autoritaire du mouvement ouvrier, la question se pose ainsi: quel est l'apport de l'épisode historique qu'ont constitué l'action et la pensée des Amis de Durruti? Il nous faut donc, au terme de cette étude, établir un bilan, faire en quelque sorte le compte des insuffisances et des acquis.


DES FAIBLESSES, POURQUOI ?

Si l'on se réfère à l'ensemble de l'histoire du mouvement anarchiste international, il faut rapprocher l'apport des Amis de Durruti de celui des anarchistes russes de la Plate-forme, des analyses des militants italiens après l'aventure des Conseils ouvriers, des théories des communistes de Conseils dans les pays d'Europe, notamment en Allemagne après 1920, et pour ce dernier pays du bilan de toute la gauche anarcho-syndicaliste et conseilliste, des efforts des anarchistes bulgares pour la construction d'une organisation inspirée par la "plate-forme", des expériences que constituent en France, l'Union anarchiste communiste révolutionnaire de 1927, puis, en 1934, la première Fédération communiste libertaire. Or, les Amis de Durruti n'ont jamais fait allusion à ce passé encore récent en 1936. L'ignoraient-ils? C'est, pour beaucoup d'entre eux au moins, très probable.

C'est qu'ils sont des militants d'un mouvement, le mouvement libertaire espagnol, dont les caractéristiques sont bien particulières. Il faut le dire, une fois encore, l'anarchisme espagnol se situe dans le cadre d'une lutte de classes aiguë, s'appuie sur un mouvement de masse puissant à structure syndicale, mais il en est resté sur le plan de la théorie à un ensemble flou d'affirmations anti-autoritaires très générales, parfois quasi-individualistes, assaisonné de pratiques conspiratives et très violentes, avec une organisation "spécifique" qui fait parfois penser au carbonarisme du siècle précédent. C'est la raison pour laquelle une partie non négligeable des militants des syndicats de la CNT a pris ses distances vis-à-vis de la F.A.I et même a penché vers le "trentisme".

Le mouvement libertaire espagnol, fidèle à certains aspects du bakouninisme, infiltré de notions morales et culturelles plus proches de l'humanisme petit-bourgeois que de la rigueur révolutionnaire, n'a pas totalement ignoré ce qui se passait au-delà des Pyrénées et ses militants persécutés ont bien connu leurs camarades de France et de Belgique. Mais, fixé sur son missel anarchiste traditionnel, il n'a guère tenu compte de ce qui venait de l'extérieur.

Noyés dans ce confusionnisme et cette complexité, plongés dès le premier jour dans le tourbillon des combats, les Amis de Durruti sont partis de bien loin et sont partis tard alors que la bureaucratisation du mouvement était déjà irréversible et que le ministérialisme était accepté, peut-être par résignation, par un grand nombre de militants. Ils ne sont apparus que par réaction aux menées contre-révolutionnaires qui se sont développées en 1937, ils n'ont pas constitué une opposition appuyée sur une solide analyse qui peut-être eût sauvé la Révolution dès juillet 1936.

Pris dans la violence des combats de mai 1937, ils ont sans doute cru à une victoire possible. Ils ont vite compris que leur lutte ne pouvait avoir de portée pratique que si elle s'étendait à tout le territoire non encore conquis par Franco. Leurs textes sont vite apparus non comme l'expression d'une possibilité de redresser la situation mais comme un message aux révolutionnaires du monde.

Ils sont partis tard et ils ne sont pas arrivés: la bureaucratie installée dans le ministérialisme et tenant bien en mains les rouages des organisations a tout fait pour étouffer leur voix. Eux-mêmes, emportés par les événements, dispersés sur les divers fronts, figés par la militarisation, ils ont très vite disparu.

Il est certain qu'il n'est pas facile de créer une force de critique et de proposition en pleine guerre civile, en partant d'une base de préparation doctrinale tout à fait insuffisante, en ignorant pratiquement les efforts théoriques accomplis au cours de la décennie précédente dans le mouvement international, efforts que personne d'ailleurs n'a jusqu'alors capitalisé dans un ensemble cohérent et qui n'ont pu toujours dépasser le niveau de l'ambiguïté.

Les insuffisance de ce qu'ont apporté les Amis de Durruti s'expliquent donc pleinement. Il nous faut cependant en faire rapidement le tour.

Les Amis de Durruti n'ont pas su rompre avec un romantisme révolutionnaire parfois échevelé ni même avec un certain culte du héros. Ces défauts, apparemment mineurs, ont sans doute contribué à obscurcir leurs analyses et leur ont interdit d'accéder à une vue toujours claire des réalités.

A ce romantisme s'ajoute parfois un goût prononcé pour la simplification: la suppression pure et simple d'un trait de plume, pourrait-on dire, de la petite-bourgeoisie.

Quant à la conception du syndicalisme comme base de construction du communisme libertaire, elle est restée, nous l'avons vu, simpliste et répétitive. Même sur le plan de la structure de l'organisation spécifique, ils se sont contentés d'être les fidèles gardiens d'une tradition discutable: ils ont été pour le maintien pur et simple du vieil anarchisme romantique et conspiratif de la F.A.I de 1927 et s'ils ont refusé les nouvelles structures de la F.A.I (présentées en juillet 1937) c'est avec une grande pauvreté d'arguments; ils s'en sont tenus à un antiplateformisme affligeant alors qu'il fallait distinguer les visées de direction bureaucratiques que la nouvelle structure pouvait favoriser dans le cadre d'une carence majeure d'analyse théorique, du bien-fondé de la remise en cause des petits groupes d'affinité.

Sur le problème de l'unité ouvrière comme sur celui de la constitution de la junte révolutionnaire, nous avons très bien perçu une évolution allant de la revendication de comités représentants les organisations à l'exigence d'organismes désignés par les structures de base. Évolution positive incontestablement mais qui laisse malgré tout une impression d'ambiguïté.


LES ACQUIS.

Et pourtant, nous ne pouvons rester indifférents au combat difficile qu'ont mené les Amis de Durruti. Et pourtant, nous n'avons pas l'impression d'une simple redécouverte des remises en cause intervenues dans le mouvement libertaire international.

C'est que leur expérience n'est comparable à nulle autre. C'est qu'ils ont surgi en pleine révolution et qu'ils ont su réagir sur-le-champ à une série d'événements qu'ils vivaient cruellement.

Leur mérite c'est essentiellement d'avoir su se définir, même maladroitement ou imparfaitement, en plein combat et malgré le poids des insuffisances et du confusionnisme du complexe mouvement libertaire espagnol.

Et puis à côté des ombres, il y a beaucoup de lumières.

Fondamentalement leur acceptation de remettre en cause les tabous, et l'on sait qu'ils sont de poids dans le mouvement anarchiste traditionnel: les Amis de Durruti prennent sans attendre la défense des militants du P.O.U.M alors que les dirigeants de la CNT hésitent et ergotent, ils se refusent à vilipender les "marxistes" mais combattent ceux qui n'ont de marxiste que le nom (et un tel distinguo est, dans le cadre du mouvement espagnol, une véritable hérésie), ils stigmatisent la couardise des responsables qui s'en remettent -pour justifier leur abdication- à la démocratie arithmétique qui donne un poids injustifié aux couches de la petite-bourgeoisie, ils font voler en éclats l'argumentation pénible assimilant le communisme libertaire à la "dictature anarchiste", ils dénoncent les menées contre-révolutionnaires qui vont en s'amplifiant.

Mais ce qui restera leur apport fondamental, c'est la résolution du dilemme guerre-révolution, leur prise de position authentiquement révolutionnaire, l'affirmation de la nécessité d'un pouvoir ouvrier en opposition à la collaboration ministérialiste, la prééminence d'une analyse de classe, la dénonciation du flou théorique et de l'improvisation. La nécessité d'une junte révolutionnaire est peu à peu affinée, cette junte étant conçue comme l'émanation des organismes de base et non des états-majors des diverses organisations.

La difficile question de l'armement du prolétariat et surtout des nécessités de la lutte armée dans les conditions d'une guerre moderne est abordée en pleine situation de lutte et les propositions les plus précises, les plus réfléchies, ont subi l'épreuve des faits, dans les unités confédérales. La nécessaire organisation militaire est posée en fixant les mesures qui garantissent la démocratie dans les unités et rendent inutile le vieux formalisme militaire.

Enfin, les Amis de Durruti retrouvent les acquis de ce qu'on peut appeler déjà le pôle communiste libertaire en ce qui concerne la nécessité d'une organisation révolutionnaire spécifique, élaborant une théorie, un programme posés comme indispensables. Mais si l'on conteste la notion de "tutelle" avancée par les Amis de Durruti, dut-elle s'exercer pendant les premiers temps du processus révolutionnaire, il faut leur savoir gré d'avoir posé ce grave problème.

Le bilan est positif, largement. L'histoire, tragique et brève, des Amis de Durruti restera un moment privilégié de la construction du communisme libertaire.



BIBLIOGRAPHIE

Cette bibliographie, volontairement limitée, ne comprend que les références d'ouvrages encore disponibles ou que l'on peut consulter en bibliothèque. Nous avons délibérément laissé de côté les livres et brochures qui appartiennent à des collections personnelles ou qui ne traitent de la Révolution espagnole qu'épisodiquement.

BERNERI Camillo Guerre de classes en Espagne éd. Spartacus.

PAZ Abel Durruti éd. La tête de feuilles Paris 1972

GARCIA-OLIVER Juan El eco de los pasos (el anarcosyndicalismo)éd. Ruedo iberico (Barcelone) 1978. En espagnol.

PEIRATS José La CNT en la revolucion espanola éd. CNT (Toulouse) 1952, 3 tomes. En espagnol.

ALBA Victor Histoire des républiques espagnoles éd. Nord-sud (Paris) 1948. Traduit en français.

NICOLAS L. A travers les révolutions espagnoles. éd. Pierre Belfond "poche-club" (Paris) 1972.

RICHARDS V. Enseignements de la révolution espagnole. éd. U.G.E. (Coll. 10-18).

SEMPRUN-MAURA Carlos Enseignements de la révolution espagnole Mame (Histoire à l'épreuve).

BOLLOTEN Burnett La révolution espagnole (la Gauche et la lutte pour le pouvoir) éd. Ruedo iberico.

BRENAN Gerald Le labyrinthe espagnol. Origines sociales et politiques de la guerre civile. éd. Ruedo iberico.

JACKSON Gabriel. Histoire de la guerre civile d'Espagne. éd. Ruedo iberico. Protestation devant les libertaires du présent et du futur sur les capitulations de 1937 par un "incontrôlé" de la colonne de fer éd. Champ libre.

BROUÉ P. TÉMINE E. La révolution et la guerre d'Espagne éd. de Minuit. (Il s'agit d'un point de vue trotskyste).

LORENZO César M. Les anarchistes espagnols et le pouvoir, 1968-1969. éd. du Seuil (Paris) 1969. L'auteur y défend les positions "possibilistes" des dirigeants.

MINTZ Franck L'autogestion dans l'Espagne révolutionnaire éd. Bélibaste, 1970.

MINTZ Franck et PECINA Miguel Los amigos de Durruti, los trotzquistas y los sucesos de mayo (en espagnol)

LEVAL Gaston Espagne libertaire (1936-1939). L'oeuvre constructive de la révolution espagnole éd. Du cercle et de la tête de feuille, 1971.

THOMAS Hugh La guerra civil espanola éd. Ruedo iberico 1962 (en espagnol).


Il n'y avait pas les notes sur le texte que j'ai trouvé. Si quelqu'un-e peut m'aiguiller...
Image------------ Demain Le Grand Soir --------- --------- C’est dans la rue qu'çà s'passe --------
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Inventaire mémoires anarchistes anarchosyndicalistes espagn

Messagede Nico37 » 06 Juil 2011, 21:55

Inventaire provisoire des mémoires anarchistes et anarchosyndicalistes espagnoles Joel Delhom Inventaires 4 | printemps 2009

L’auteur attire l’attention sur l’importance de l’autobiographie populaire anarchiste espagnole et en propose un inventaire provisoire.

Plan

Algunas consideraciones preliminares en torno a la autobiografía libertaria
Criterios de selección y de elaboración del inventario
Breve comentario sobre el inventario realizado
Corpus de Memorias: orden alfabético
Corpus de testimonios y recuerdos : clasificación temático-cronológica
1. La Organización y las luchas sociales (19 autores y 20 obras)
2. Los episodios revolucionarios anteriores a la Guerra Civil
3. La Guerra Civil
4. La revolución social del 36
5. El éxodo, los campos, el exilio y la guerra mundial
6. La resistencia antifranquista y la organización clandestina
7. Las represiones
8. Temas varios y textos cuyo género queda por definir
Siglas utilizadas en el inventario

(.PDF)
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Re: 1936, une révolution sociale et libertaire en Espagne

Messagede bipbip » 19 Juil 2013, 15:01

19 juillet 1936,
Il y a 70 ans, le 19 juillet 1936, les tra­vailleurs espa­gnols des­cen­daient dans la rue, pre­naient les armes et pro­vo­quaient la grève géné­rale dans de nom­breu­ses régions d’Espagne pour répon­dre à la ten­ta­tive de coup d’Etat natio­na­liste à carac­tère fas­ciste déclen­ché la veille. Cette réac­tion, qui peut appa­raî­tre comme spon­ta­née, fut en réa­lité non pas l’œuvre des forces poli­ti­ques, gou­ver­ne­men­ta­les et Etatiques du Front popu­laire au pou­voir mais des orga­ni­sa­tions ouvriè­res et pay­san­nes, CNT en tête. Dans cer­tai­nes régions comme l’Aragon et la Catalogne, l’influence et l’implan­ta­tion de la CNT (Confédération Nationale du Travail), confé­dé­ra­tion syn­di­cale anar­cho-syn­di­ca­liste, ainsi que de la FAI (Fédération Anarchiste Ibérique), ont permis que le vent liber­taire souf­fle pour s’oppo­ser à la bar­ba­rie fas­ciste mais aussi pour cons­truire un autre futur. Pour les mili­tants liber­tai­res mais plus géné­ra­le­ment pour ce peuple en arme, la lutte anti­fas­ciste se confon­dait alors avec la Révolution sociale. La Révolution espa­gnole fut cer­tai­ne­ment le plus fabu­leux moment de chan­ge­ment social de l’his­toire du XXe siècle. Aujourd’hui, 70 ans plus tard, cette expé­rience révo­lu­tion­naire et liber­taire et le projet social qu’elle porte et qu’elle a confronté à la réa­lité n’ont pas pris une ride et sont tou­jours d’actua­lité.

L’auto­ges­tion géné­ra­li­sée de la société

Face à l’inca­pa­cité du gou­ver­ne­ment répu­bli­cain à faire face au coup d’Etat du géné­ral Franco, les mili­ces ouvriè­res ont orga­nisé la lutte anti­fas­ciste. En même temps, l’Etat étant qua­si­ment tombé en désué­tude et inca­pa­ble de gérer la situa­tion mili­taire comme économique et sociale, les syn­di­cats ont pris en charge l’orga­ni­sa­tion et la ges­tion de la société et de l’économie. Les mili­tants anar­cho-syn­di­ca­lis­tes et anar­chis­tes ont alors pu lais­ser libre cours à leur volonté de mise en place du com­mu­nisme liber­taire. Dans de nom­breu­ses villes et cam­pa­gnes l’ensem­ble de l’économie (de la pro­duc­tion à la consom­ma­tion en pas­sant par la dis­tri­bu­tion) passe aux mains des syn­di­cats CNT et UGT. A Barcelone, sous l’impul­sion des liber­tai­res, l’indus­trie et les trans­ports sont col­lec­ti­vi­sés. Dans les cam­pa­gnes, de nom­breux vil­la­ges met­tent en place des col­lec­ti­vi­tés où la pro­priété privée comme sou­vent l’argent sont sup­pri­més, où les terres sont ras­sem­blées, tra­vaillées col­lec­ti­ve­ment et où les riches­ses pro­dui­tes sont redis­tri­buées selon la bonne vielle devise « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins ». Ce mou­ve­ment attein­dra son plus haut point de déve­lop­pe­ment en Aragon avec la cons­ti­tu­tion du Conseil des col­lec­ti­vi­tés d’Aragon. Dans les pre­miers mois de la Révolution, malgré une situa­tion de guerre civile et tout en devant assu­rer la lutte contre le fas­cisme, le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire a réussi le pari d’aug­men­ter la pro­duc­tion par la col­lec­ti­vi­sa­tion mais aussi de déve­lop­per les écoles, le sys­tème de santé, l’accès à la culture, ou encore la condi­tion des femmes dans la société (qui seront les pre­miè­res à obte­nir le droit à l’Interruption Volontaire de Grossesse !). Indéniablement, pour le peuple espa­gnol qui n’avait jusque là que connu exploi­ta­tion, misère et sou­mis­sion à l’armée et à l’Eglise, les condi­tions de vie s’amé­lio­rent et le projet liber­taire tient ses pro­mes­ses comme source d’émancipation indi­vi­duelle et col­lec­tive.

Les hési­ta­tions du mou­ve­ment liber­taire et la contre-révo­lu­tion

Pourtant ce si bel espoir fut de courte durée. A peine un an plus tard, les conquê­tes de la Révolution étaient remi­ses en cause et en danger comme en témoi­gnent les jour­nées de mai 1937 à Barcelone où s’affron­tent les mili­tant-e-s révo­lu­tion­nai­res de la CNT, de la FAI et du POUM avec les forces répu­bli­cai­nes et com­mu­nis­tes sou­hai­tant une reprise en main de la situa­tion poli­ti­que, mili­taire et économique par l’Etat cen­tral. La contre-révo­lu­tion est alors en marche. Elle est menée par un Parti com­mu­niste espa­gnol qui s’est déve­loppé en inté­grant les éléments de l’armée et de la petite bour­geoi­sie qui n’accep­tent pas la révo­lu­tion sociale. Cette poli­ti­que est diri­gée, depuis l’URSS (qui s’est fait livrer l’or de la banque d’Espagne), par Staline qui n’admet pas qu’un autre modèle de Révolution vienne concur­ren­cer l’illu­sion du para­dis des tra­vailleurs sovié­ti­ques et trou­bler ses plans d’alliance inter­na­tio­nale. Le géné­ral com­mu­niste Lister ira même jusqu’à dis­sou­dre, à la tête de sa divi­sion blin­dée, les col­lec­ti­vi­tés d’Aragon au prin­temps 1938 par la force. Rien ne sert de se voiler la face, dans cette offen­sive de la contre-révo­lu­tion et dans la remise en cause des conquê­tes révo­lu­tion­nai­res au sein du camp anti­fas­ciste, le mou­ve­ment liber­taire a commis des erreurs d’appré­cia­tion, de stra­té­gie et de fonc­tion­ne­ment. Ne pas avoir pro­clamé l’indé­pen­dance du Maroc espa­gnol dans les pre­miers jours de la Révolution, ce qui aurait coupé les bases arriè­res et sapé les réser­ves mili­tai­res de Franco, comme le fait de lais­ser une vitrine légale au gou­ver­ne­ment du Front popu­laire, notam­ment sous la forme de la Généralité en cata­lo­gne, sont des posi­tions lour­des de consé­quen­ces et qui ont permis à l’Etat, et à tra­vers lui aux forces contre-révo­lu­tion­nai­res, de repren­dre prise sur la société. Ces déci­sions vien­nent cer­tai­ne­ment d’une erreur d’appré­cia­tion par rap­port à l’atti­tude et aux atten­tes envers le gou­ver­ne­ment de Front popu­laire de la République fran­çaise. Tout a été fait pour se ména­ger une image res­pec­ta­ble, ne pas heur­ter la répu­bli­que voi­sine, dans l’espoir d’une aide du Front popu­laire de Léon Blum qui ne vien­dra jamais. Enfin, la par­ti­ci­pa­tion au gou­ver­ne­ment de cer­tains res­pon­sa­bles de la CNT, qui s’étaient petit à petit coupés de tout contrôle des mili­tants et adhé­rants et les avaient dépos­sé­dés des déci­sions, enté­rine petit à petit tous les reculs, de la mili­ta­ri­sa­tion des mili­ces à la remise en cause de la col­lec­ti­vi­sa­tion. Le refus d’assu­mer l’affron­te­ment, par peur de briser l’unité anti­fas­ciste, et l’aban­don des mili­tants refu­sant la remise en cause des conquê­tes révo­lu­tion­nai­res durant les jour­nées de mai 37 sont signi­fi­ca­tifs.

L’exil ou la mort

Dans ce contexte, la lutte anti­fas­ciste, vidée petit à petit de sa sub­stance, de ses dyna­mi­ques et de ses espoirs révo­lu­tion­nai­res, ne pou­vait plus l’empor­ter sur la bar­ba­rie. Face à l’esprit de caserne et la vio­lence guer­rière du fas­cisme espa­gnol, sou­tenu par Hitler et Mussolini, seuls l’esprit, les pra­ti­ques, les formes d’orga­ni­sa­tion et le projet révo­lu­tion­naire pou­vaient l’empor­ter. Ce sera donc la défaite pour le camp anti­fas­ciste après près de trois ans de lutte à mort. Début 1939, Barcelone tombe sans pra­ti­que­ment com­bat­tre, puis c’est au tour de Madrid dans un der­nier sur­saut. C’est l’exil ou la mort pour des mil­liers de mili­tants, d’ouvriers et de pay­sans. Près d’un demi mil­lion de per­son­nes passe la fron­tière et se réfu­gie en France. La République fran­çaise qui les avait déjà aban­don­nés face au fas­cisme les accueille en les par­quant dans des camps de concen­tra­tion, par­fois le long de la plage. Certains en sor­ti­ront pour s’enga­ger dans les com­pa­gnies de tra­vail, cer­tains iront tra­vailler sur les for­ti­fi­ca­tions le long du Rhin, d’autres s’enga­ge­ront dans l’armée fran­çaise, d’autres enfin seront livrés aux nazis, après la défaite de la France, par le gou­ver­ne­ment de Vichy. Beaucoup, notam­ment dans le sud-ouest, conti­nue­ront la lutte anti­fas­ciste en par­ti­ci­pant à la créa­tion des pre­miers grou­pes de résis­tants durant les som­bres heures de l’occu­pa­tion et de l’Etat fran­çais. Et lors­que la divi­sion Leclerc pénè­tre dans Paris en sep­tem­bre 44, après le débar­que­ment, dans ses blin­dés on trouve de nom­breux anar­cho-syn­di­ca­lis­tes espa­gnols dont l’un d’entre eux est le pre­mier à ren­trer dans la ville. Ils pour­sui­vront la guerre jusqu’au nid d’aigle d’Hitler en Allemagne, per­sua­dés qu’après Rome et Berlin ce sera au tour de Madrid d’être débar­ras­sée du fas­cisme. Espoirs déçus une fois de plus. Les Alliés pré­fé­re­ront lais­ser en place un Franco qui arrange les inté­rêts amé­ri­cains dans le contexte d’une guerre froide qui s’annonce, plutôt que de voir ren­trer en Espagne ces mili­tants anti­fas­cis­tes avec plein de fou­tues idées dans la tête et prêts à repren­dre la révo­lu­tion sociale là où ils l’avaient arrê­tée.

Un projet tou­jours d’actua­lité

Même si cette expé­rience s’est ter­mi­née dans le sang et les larmes, si les espoirs liber­tai­res nés de ce tour­billon de l’his­toire ont été écrasés de toute part, l’expé­rience liber­taire de la Révolution espa­gnole reste tou­jours d’actua­lité. C’est un moment où l’Histoire s’est accé­lé­rée, où le com­mu­nisme liber­taire s’est maté­ria­lisé de la façon la plus pous­sée et sur la plus grande échelle. Les ensei­gne­ments que nous laisse cette expé­rience sont nom­breux et tou­jours per­ti­nents. Que ce soit sur le rôle de l’Etat comme appa­reil de ges­tion aux pro­fits des pri­vi­lé­giés, sur la méfiance à avoir envers les intri­gues du pou­voir et de ceux qui aspi­rent à s’en empa­rer, sur la forme de la lutte anti­fas­ciste qui doit for­cé­ment être aussi anti­ca­pi­ta­liste mais sur­tout sur cette fabu­leuse capa­cité à réor­ga­ni­ser la société sur la base de l’égalité économique et sociale grâce à la col­lec­ti­vi­sa­tion des moyens de pro­duc­tions, de dis­tri­bu­tion et des riches­ses pro­dui­tes sur une base auto­ges­tion­naire. A l’heure où l’exploi­ta­tion capi­ta­liste se fait plus agres­sive, où les poli­ti­ques Etatiques gèrent le creu­se­ment des iné­ga­li­tés par des mesu­res sécu­ri­tai­res, la Révolution espa­gnole et sa flamme liber­taire nous offrent encore une alter­na­tive à la Barbarie capi­ta­liste et Etatique !

juin 2006, Coordination des Groupes Anarchistes - CGA - Lyon
http://rebellyon.info/Projection-du-fil ... topie.html

Du Comité Confederal de la CGT(e)
19 de Julio: Día de la Revolución Social de 1936
http://cgt.org.es/noticias-cgt/comunica ... al-de-1936
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Re: 1936, une révolution sociale et libertaire en Espagne

Messagede bipbip » 09 Nov 2013, 02:57

Collectivisations
Mai 1937, la révolution espagnole au tournant : les collectivisations.

En juillet 1936, les anarchistes ripostent au coup d’État du général Franco. La Généralité de Catalogne (gouvernement régional) refusant d’armer les ouvriers, la CNT diffuse le 17 juillet, par voie de tracts, des instructions de regroupement aux travailleurs. Le 18 juillet on apprend que le coup d’état est prévu pour le lendemain matin. La CNT prévient qu’elle va procéder à la réquisition des véhicules et des armes, tandis que les militaires se préparent au coup de force. Le 19 juillet 1936, les ouvriers écrasent l’insurrection fasciste à Barcelone. Cette victoire devant être mise à l’actif du mouvement libertaire, celui-ci se renforce encore et constitue la première force politique dans l’Espagne de 1936. Dès lors, c’est à une véritable révolution que l’on assiste, qui bouleverse profondément la vie de millions d’Espagnols. La collectivisation de très larges secteurs de l’industrie, des services et de l’agriculture constitua l’un des traits les plus marquants de cette révolution. C’est cette conception de la révolution que les libertaires devront défendre aussi bien face aux fascistes que face au gouvernement républicain où les Staliniens deviennent dominants.

Des collectivisations spontanées

Le mouvement des collectivisations démarre aussitôt après la tentative de coup d’Etat fasciste, en même temps que la constitution de milices qui vont arrêter pendant des mois l’avancée des troupes franquistes. L’expropriation et la collectivisation des terres, l’autogestion des usines ne se font pas pour défendre le gouvernement de Front populaire mais pour réaliser une révolution. Pendant quelques mois, l’État républicain n’existe plus que sur le papier.

"Nous les anarchistes, n’étions pas partis faire la guerre pour le plaisir de défendre la république bourgeoise (...) Non, si nous avions pris les armes, c’était pour mettre en pratique la révolution sociale" [1] Les collectivisations naissent spontanément de la part des travailleurs. Aucun ordre ni aucun comité n’est à l’origine de ce mouvement de collectivisation, comme le dit si bien Jose Peirats (1909-1989) : "Les collectivisations sont nées spontanément des travailleurs. Pour deux raisons : d’abord parce qu’on pouvait les faire, ensuite parce que la bourgeoisie, en s’enfuyant, a facilité le terrain. Et l’on sait que lorsque quelqu’un ouvre un nouveau chemin, tous l’imitent ; la collectivisation s’amplifia et devint réalité."

À Barcelone, les comités dirigeants de la CNT, avaient lancé l’appel à la grève générale le 18 juillet 1936, mais sans donner la consigne de collectivisation. Or, dès le 21 juillet, les cheminots catalans collectivisaient les chemins de fer. Le 25, ce fut le tour des transports urbains, trams, métro et autobus, puis le 26, celui de l’électricité et le 27, des agences maritimes.

L’industrie métallurgique fut immédiatement reconvertie dans la fabrication de véhicules blindés et de grenades pour les milices qui partaient combattre sur le front d’Aragon. En quelques jours, 70% des entreprises industrielles et commerciales furent saisies par les travailleurs dans cette Catalogne qui concentrait à elle seule les deux-tiers de l’industrie du pays. [2] Le mouvement des collectivisations aurait concerné entre un million et demi et deux millions et demi de travailleurs [3] , mais il est difficile d’en faire un bilan précis : il n’existe pas de statistiques globales et beaucoup d’archives ont été détruites.

Dans les entreprises collectivisées, le directeur était remplacé par un comité élu, composé de membres des syndicats. Il pouvait continuer à travailler dans son ancienne entreprise, mais avec un salaire égal à celui des autres employés. Dans la plupart des entreprises à capitaux étrangers (le téléphone, certaines grosses usines métallurgiques, textiles ou agro-alimentaires), si le propriétaire (américain, britannique, français ou belge) demeura officiellement en place pour ménager les démocraties occidentales, un comité ouvrier prit en main la gestion.

Collectiviser pour gagner la guerre !

L’effort se concentrant sur l’industrie militaire, la production s’effondra dans les autres secteurs, entraînant avec elle une flambée de chômage technique, une pénurie de biens de consommation, un manque de devises et une inflation galopante. Face à cette situation, toutes les collectivités n’étaient pas égales. Fin décembre 1936, une déclaration du syndicat du bois, paru dans le Bulletin CNT-FAI, s’en indigna réclamant "une caisse commune et unique entre toutes les industries, pour arriver à un partage équitable. Ce que nous n’acceptons pas, c’est qu’il y ait des collectivités pauvres et d’autres riches" [4] .

Sans que personne, aucun parti, aucune organisation ne donne de consignes pour procéder dans ce sens [5] des collectivités agraires se formèrent également. La collectivisation concerna surtout les grands domaines, dont les propriétaires avaient fui en zone franquiste ou avaient été exécutés. En Aragon, où les miliciens de la Colonne Durruti dès la fin juillet 1936, impulsèrent le mouvement, il toucha presque tous les villages : la Fédération des collectivités regroupait un demi-million de paysans. Rassemblés sur la place du village les actes de propriété foncière étaient brûlés. Les paysans apportaient tout ce qu’ils possédaient à la collectivité : terres, instruments de travail, bêtes de labour ou autres. Dans certains villages, l’argent fut aboli et remplacé par des bons. L’entrée dans la collectivité perçue comme un moyen de vaincre l’ennemi, était volontaire. Ceux qui préféraient la formule de l’exploitation familiale continuaient à travailler leur terre, mais ne pouvaient exploiter le travail d’autrui, ni bénéficier des services collectifs.

CAL Rouen


[1] Patricio Martínez Armero, cité par Abel Paz, La Colonne de Fer, éd. Libertad-CNT, Paris, 1997.

[2] Carlos Semprun. Maura, Révolution et contre-révolution en Catalogne, éd. les nuits rouges, 1974.

[3] Frank Mintz, Autogestion et anarcho-syndica- lisme, éd. CNT, 1999.

[4] Carlos Semprun. Maura, Révolution et contre-révolution en Catalogne, éd. les nuits rouges, 1974.

[5] Abad de Santillan, Por qué perdimos la guerra, Buenos-Aires, Iman, 1940.
http://www.alternativelibertaire.org/sp ... rticle1084
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Re: 1936, une révolution sociale et libertaire en Espagne

Messagede Pïérô » 09 Sep 2014, 11:53

Vendredi 12 septembre

à 19h30, Librairie du Monde libertaire - Publico, 145 rue Amelot, Paris 11e

Une femme à la tête d’une colonne au combat

Rencontre, débat et projection, avec les Editions Milena, autour du livre
Une femme à la tête d’une colonne au combat de Mika Etchebéhère


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« Je suis incapable de trouver une autre occupation que celle de me faire tuer. Je n’ai pas, comme les miliciens, le droit de traîner dans les bars pour écourter les jours et les nuits sans combats. Mon statut de femme sans peur et sans reproche, de femme à part, me l’interdit. Mes convictions personnelles aussi me l’interdisent. Alors il ne me reste qu’à me plonger dans le manuel de formation militaire que j’essaie d’apprendre par cœur… »

C’est l’un des textes les plus forts sur la guerre d’Espagne.

Écrit par Mika Etchebéhère (1902-1992), une femme qui dirigea une colonne du Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM) en 1936-1937. On y croise des minoritaires, des anarcho-syndicalistes et des marxistes antistaliniens, tous habités par la conviction d’imminents lendemains qui chantent. Rédigé en langue française par une internationaliste argentine qui a fini ses jours à Paris, ce livre vient d’être réédité par les éditions Milena, qui signent là leur premier ouvrage.

Outre les photos inédites et une lettre de Julio Cortázar en fac-similé, l’ouvrage est vendu avec un intéressant documentaire de 80 minutes de Fitot Pochat et Javier Olivera.

« Rien n’est plus triste que de trouver mauvaise l’œuvre d’un ami, et à l’inverse, on ressent une grande joie lorsque ce texte est beau. Beau, nécessaire et efficace, ton livre est le témoin de la guerre d’Espagne, mais également des ruines de notre époque, et de l’invincible espoir qui est le nôtre. » (lettre de Julio Cortázar, 1974)
Image------------ Demain Le Grand Soir --------- --------- C’est dans la rue qu'çà s'passe --------
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Re: 1936, une révolution sociale et libertaire en Espagne

Messagede L . Chopo » 09 Sep 2014, 17:37

Autour des mémoires de Mika, à lire également "la Capitana" de Elsa Osorio.
Ed Métailié, collection « Suite hispano-américaine »

"Portée par ce Personnage hors du commun, Elsa Osorio écrit un roman d’amour passionné et une quête intellectuelle exigeante en mettant en œuvre tout son savoir faire littéraire pour combler les trous de l’Histoire."

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Pour la Confédération Nationale des Travailleurs - Solidarité Ouvrière (CNT-SO)
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Dissensions au sein des rangs libertaires

Messagede digger » 08 Oct 2014, 08:09

Le texte ci-dessous est la traduction intégrale d’un chapitre du livre The anarchists in the Spanish war (Janus Publishing Company Limited 1999), vol II chap 34, p 1030 et suivantes de l’édition électronique. https://libcom.org/files/Alexander%20R.J.%20The%20anarchists%20in%20the%20Spanish%20Civil%20War.%20V.2.pdf


A l’évidence, depuis le début de la guerre civile, les anarchistes avaient fait marche arrière sur le plan idéologique. Ce processus a commencé avec la décision fondamentale de la CNT catalane de ne pas assumer le pouvoir officiellement après le 19 juillet, mais de collaborer plutôt avec les autres groupes qui soutenaient la cause de la république. Il fut renforcé par les décisions d’entrer dans les gouvernements de Catalogne et de la république. Néanmoins, aucune fracture importante ne se produisit au sein du mouvement libertaire suite à ces compromis envers l’idéologie et les pratiques traditionnelles.

Ce n’est qu’après les événements de mai et l’expulsion des anarchistes des gouvernements de Catalogne et de la république que de telles divisions commencèrent à apparaître de manière significative. Les pressions extrêmes sur les anarchistes durant la dernière période de la guerre civile eurent un impact sur la vie interne du mouvement. Différents groupes réagirent différemment à ces pressions des staliniens et de leur alliés et quant aux relations des libertaires avec le gouvernement. Ces différences d’appréciations et de jugements conduisirent en dernier lieu à des positions conflictuelles au grand jour sur le rôle de mouvement vis à vis de la république durant la dernière année de la guerre contre Francisco Franco.

Une des stratégies des staliniens était d’essayer d’infiltrer les rangs anarchistes. Diego Abad de Santillan a remarqué ces efforts pour "démembrer" le mouvement libertaire ainsi que le fait que le comité national de la CNT avait dénoncé ces tentatives, même si il affirmait aussi qu’il ne l’avait fait "qu’en paroles" et qu’il s’était trop aligné sur le gouvernement Negrin et les forces politiques qui le soutenaient.1 Rien n’indique que les staliniens ont réussi à ce que leurs partisans prennent pieds au sein des organisations libertaires.

Il est néanmoins évident que les staliniens ont certainement spéculé sur la possibilité de diviser les rangs anarchistes. Ainsi, Palmiro Togliatti avait signalé à ses patrons à Moscou, le 25 novembre 1937:
"La différence s’accentue, au sein de la CNT, entre l’aile légaliste , qui souhaite une collaboration avec nous , et l’aile terroriste. On parle d’une scission... Reste à voir si il est pertinent de signer un pacte entre le PC et la CNT. Mon opinion est favorable... Il est nécessaire d’éviter que la CNT ne se lance, d’un seul bloc, sur une voie aventureuse, et, en même temps, d’établir des liens avec la partie saine de la CNT …" 2

Controverse au sujet de la participation aux gouvernements


Même si des différences marquées d’opinion ont commencé à être plus visibles au sein du mouvement anarchiste durant la dernière années de la guerre civile, elles ne datent pas de là. Malgré que la décision de la CNT catalane de ne pas se saisir du pouvoir officielle après le 19 juillet avait rencontré une unanimité presque totale, (comme nous l’avons noté précédemment dans cet ouvrage), une controverse eut lieu au sein des rangs libertaires lorsque les anarchistes décidèrent de rejoindre les gouvernements catalan et de la république.

L’entrée des libertaires aux gouvernements avaient le soutien d’une grande majorité des adhérents du mouvement, et l’opposition était très limitée. José Peirats, qui lui était lui-même opposé, en témoigne. Après avoir cité les justifications officielles des dirigeants de la CNT pour l’entrée dans le gouvernement de Largo Caballero, il posait la question:

"Est-ce que tous les militants étaient d’accord? Est-ce que cette position nouvelle de la CNT avait le soutien de l’anarchisme et de l’anarcho-syndicalisme international ? A l’exception de courants minoritaires, qui avaient manifesté leurs désaccords dans leurs journaux et à travers des comités , des réunions, des plenums et des assemblées, la triste vérité est que la grande majorité des militants étaient guidés par un fatalisme certain, comme résultat direct des réalités tragiques de la guerre."3

Néanmoins l’opposition à la reddition anarchiste, même temporaire, vis à vis du refus de leur participation ‘à l’état’ existait. Manuel Salas, un ancien combattant de la CNT, faisait remarquer de nombreuses années plus tard que, même si il n’y avait eu que peu de désaccord sur l’entrée des anarchistes dans le gouvernement catalan à la fin septembre 1936, il y eut de nombreuses discussions et désaccords sur le fait de savoir si la CNT-FAI devait entrer dans le gouvernement de Largo Caballero.4

Un dirigeant des Juventudes Libertarias au moment de la guerre, Germinal Gracia, m’a dit de nombreuses années plus tard, qu’il avait édité un journal, El Quijote, qui s’était opposé à cette entrée et que l’hebdomadaire des Juventudes Libertarias avait adopté la même position. Il remarquait que l’entrée de la CNT dans la gouvernement de Largo Caballero avait été prise sans être soumise à la base de l’organisation et affirmait que beaucoup de militants de base s’étaient sentis trahis par cette décision à laquelle ils étaient fortement opposés.

Un des principaux opposants à l’entrée de la CNT dans le gouvernement républicain était José Peirats qui, pendant la guerre, était un dirigeant local des Juventudes Libertarias à Lérida, et qui y éditait un journal anarchiste, Acracia. Il soutenait que les ministres de la CNT n’auraient aucun pouvoir au sein du gouvernement et qu’il serait préférable qu’ils se battent pour la révolution dans les rangs de ses organisations. Après les événements de mai de Barcelone, il fut obligé de renoncé à la direction de Acracia en raison de son opposition.5

Cependant, Fidel Miró, qui avait été à la tête des Juventudes Libertarias durant presque toute la guerre civile, affirmé que la seule publication des Juventudes qui était opposée à l’entrée au gouvernement était celle de Peirats, et que, dans les plenums régionaux catalans de l’organisation, seules les délégations de Lérida, Hospitalet et une autre y étaient opposées.6

Le début de la dissidence au sein de la FAI

Durant la première année de la guerre civile, les gens en général – et même les membres du mouvement libertaire – n’observaient que peu de différence entre les opinions et les pratiques de la Confederación Nacional del Trabajo et la Federación Anarquista Ibérica. Les initiales CNT-FAI apparaissaient partout à Barcelone et dans les autres villes et villages de la république, comme si elles formaient qu’une même et seule organisation. Les délégations de la CNT comme de la FAI dans les gouvernements locaux, régionaux et autres institutions publiques, étaient un moyen d’assurer une plus grande représentation du mouvement libertaire, plus qu’elles ne marquaient une différence de points de vues entre les deux organisations. Il n’y avait apparemment aucune divergence significative entre la CNT et la FAI à cette époque. En fait, Gómez Casas avait remarqué que la FAI "s’était fait tellement oubliée" au début de la guerre civile et de la révolution qu’elle "n’avait pratiquement donné aucun signe de vie en tant qu’organisation jusqu’en septembre pratiquement".7

Néanmoins, après les événements de mai et l’expulsion des anarchistes dus gouvernements républicain et catalan, la situation a commencé à changer. Les avis des dirigeants de la CNT et de la FAI sur comment s’opposer aux menées staliniennes pour obtenir le pouvoir sans partage, et notamment sur les relations avec le gouvernement.

Diego Abad de Santillán, un dirigeant de la FAI, a cité un memorandum de l’organisation de septembre 1938 qui expliquait:

"Le Comité Péninsulaire de la FAI, créé durant l’été de 1937, a commencé à adresser des observations fraternelles au Comité National de la CNT, à sa voir que, puisque nous avions laissé à la confédération l’initiative en matière politique, il était nécessaire de commencer à retrouver notre propre personnalité, afin d’arrêter, autant que faire se pouvait, le déclin de la révolution espagnole. Nous devons dire que nos efforts n’ont pas été couronnés de succès et que les désaccords au sujet de notre entente devenaient plus marqués au cours de nos discussions quotidiennes, au point qu’il était impossible de définir une orientation commune, d’arriver à une même interprétation et à une même solution face aux différents problèmes posés par la guerre, l’économie, la politique internationale, etc".8

Santillán a décrit l’évolution de la fracture entre la direction de la FAI (soutenue dans une certaine mesure par la Federación Juvenil Libertaria - FJL) et le comité national de la CNT. Pour commencer, il y eut le refus catégorique de la CNT de rejoindre le gouvernement Negrin lorsqu’il fut formé et la déclaration publique faite par le comité national de la CNT à cette occasion:

"Les militants de la FAI n’avaient rien à redire à cette position claire et noble. Elle était la bonne...Seulement, ceux d’entre nous qui étions mieux informés lui donnions une signification différente, et nous doutions que ces paroles, qui représentaient la seule ligne acceptable pour la grande majorité dans la Confédération, avaient la même valeur pour les dirigeants improvisés de la grande organisation. Ceux-ci, en conflit avec l’esprit, les intérêts et les aspirations de la masse des travailleurs et des combattants, après avoir soutenu la politique de Largo Caballero, avoir pris contact avec Prieto pour l’informer qu’ils le soutenaient, et lorsque, malgré ce soutien, Prieto fut aussi renvoyé de ce gouvernement, ils s’alignèrent sur la politique de Negrin jusqu’après la défaite."

Santillán fait remarquer que, après la chute de Bilbao, Juventud Libre, l’organe des FJL, avait publié un article avec le titre ‘La chute de Bilbao signifie l’échec du gouvernement Negrin.’ L’ article affirmait: "Parce que dans toute l’Espagne loyaliste, une seule clameur, un seul cri traverse la campagne et les villes: Dehors le gouvernement Negrin! Dehors le Parti Communiste, cause de toutes les défaites!’9
Selon Santillán,

"Les communications du 10 août 1937 du Comité National de la CNT au président du Conseil des Ministres, maintenaient la trajectoire honorable de mai. Peut-être péchaient-elles par prudence excessive, par tolérance et l’absence systématique de réponse aux provocateurs qui cherchaient à anéantir notre travail. Mais ces documents sont encore, dans la forme, emprunts de dignité."10

Plus tard, en 1937, le comité national de la CNT, avec le soutien de la FAI, a présenté au gouvernement une critique des opérations militaires après la chute du gouvernement Largo Caballero. Ce document concluait que l’échec de l’offensive en Estrémadure, préparée par Largo Caballero, qui était dû au refus des russes de permettre aux forces aériennes d’y participer, "porte la responsabilité de la chute de Bilbao". Il critiquait aussi l’inefficacité du commandement des petites offensives républicaines entreprises dans la région du centre et en Aragón, et soutenait que :

"L’opération de Brúñete a été exclusivement un coup politique, qui n’a pas servi la cause de la victoire sur le fascisme, mais qui a essayé de servir les intérêts du Parti Communiste au détriment des autres organisations ...
Un changement radical est nécessaire dans la menée de la guerre pour éviter le désastre vers lequel nous nous dirigerions si nous continuons à procéder comme nous le faisons maintenant ...
Nous avons cherché en vain un quelconque signe de correction dans l’orientation de la guerre, lorsque Prieto était ministre de la défense nationale, ou lorsque Negrin lui a succédé, qui aurait pu justifier le retrait de toutes les réserves, observations et jugements critiques faites par la direction de la CNT."11

Au sujet du comité national de la CNT, Santillán a écrit :

"Ce qui est sûr, c’est qu’il a cessé toutes les critiques, il a offert à Negrin, après de nombreuses concessions et humiliations, un ministre choisi par lui, et il n’est resté, face à l’effondrement durant la presque totalité de l’année 1938, que notre voix individuelle et celle du Comité Péninsulaire de la FAI."12

Au moment où le Comité Péninsulaire de la FAI commença à réagir face à la collaboration toujours plus étroite de la direction de la CNT avec Juan Negrin, la capacité de la FAI à s’adresser aux masses anarchistes était très limitée. Diego Abad de Santillán a écrit par la suite:

"Il n’était pas possible pour nous d’en appeler aux masses afin qu’elles fassent pression sur le gouvernement. La tentative en ce sens qu’avait fait Largo Caballero l’année précédente l’avait conduit à être prisonnier dans sa propre maison. Ce n’est pas que cela, ou quelque chose de pire, nous faisait peur, mais que dans la situation existante, un sacrifice personnel n’aurait rien apporté de positif. A plusieurs reprises, la presse gouvernementale, et la majeure partie d’entre elle l’était, a insinué que, pour des arrières-pensées moindres que les nôtres, de nombreuses personnes étaient en prison ou avaient été tuées. Et elle attribuait à la générosité du gouvernement le fait que nous pouvions circuler dans les rues Il est vrai que beaucoup d’espagnols de valeur ont été emprisonnés ou tués pour des accusations moindres. Nous avions aussi dénoncé cela comme l’une des nombreuses raisons pour lesquelles le pire gouvernement que n’ait connu l’Espagne depuis des siècles soit jugé et renvoyé...
Ce que nous disions dans nos publications, ce que nous communiquions à nos militants, ce que nous discutions entre amis, nous le disions aussi clairement au gouvernement."13

La CNT, la FAI et les treize points de Negrin

La première rupture publique entre la direction de la CNT et celle de la FAI semble être intervenue à l’époque de la publication du"programme en treize points" du premier ministre Juan Negrin sur les objectifs de la guerre. Il fut annoncé à son cabinet le 1er mai 1938 et affirmait que la guerre civile était une lutte pour l’indépendance nationale, les libertés régionales dans l’Espagne d’après-guerre, la liberté de religion, et pour une armée "au service de la nation". Cependant, il y avait trois des 13 Points qui avaient une signification particulière selon un point de vie anarchiste.

Le Point 3 déclarait que la lutte avait pour objectif une "république populaire, représenté par un état fort, basé sur les principes de démocratie pure et exerçant son action à travers un gouvernement disposant d’une pleine autorité conférée par le vote des citoyens et symbole d’un Pouvoir Exécutif ferme, dépendant en permanence des orientations et des intentions du peuple espagnol."

Le Point 7 stipulait:

"L’État garantira la propriété légalement et légitimement acquise, dans les limites de l’intérêt national suprême et la protection des moyens de production. Sans interférer avec l’initiative individuelle, il empêchera l’accumulation des richesses entraînant l’exploitation des citoyens et la domination de la collectivité, en affaiblissant l’action de contrôle de l’État dans la vie sociale et économique. A cette fin, il encouragera le développement de la petite propriété, garantira le patrimoine familial et stimulera tous les moyens ayant pour but l’amélioration économique, morale et raciale des classes productrices. La propriété et les intérêts légitimes des étrangers qui n’ont pas aidé la rébellion seront respectés et les dommages involontairement causés par la guerre seront examinés en vue d’une compensation appropriée. Pour l’étude de ces dommages, le gouvernement de la république a déjà créé la Commission des Requêtes Étrangères."

Le Point 8 traitait de la réforme agraire:

"Une réforme agraire en profondeur supprimera la vieille et aristocratique propriété semi-féodale, qui, en l’absence de tout sentiment humain, national et patriotique, a toujours constitué le principal obstacle au développement des grandes potentialités du pays. L’établissement d’une Espagne nouvelle fondée sur la grande et solide démocratie paysanne, propriétaire de la terre qu’elle travaille."
Enfin, le Point 13, bien qu’il ne soit pas d’un intérêt particulier pour les anarchistes, soulevait de graves doutes parmi eux et chez d’autres éléments soutenant la cause républicaine:
"Une large amnistie pour tous les espagnols qui souhaitent coopérer à l’immense tâche de reconstruction et d’embellissement de l’Espagne. Après une lutte cruelle telle que celle qui ensanglante notre pays, où ont réapparu les vieilles vertus d’héroïsme et d’idéalisme de la race, ce serait commettre un acte de trahison envers la destinée de notre mère patrie de ne pas réprimer et étouffer toutes idées de vengeance et de représailles l’effort commun de sacrifices et de travail, que tous ses fils seront obligés de faire pour l’avenir de l’Espagne "14

La réaction de la direction de la CNT et de la FAI à la rédaction des 13 Points furent totalement différentes. Le 10 mai, la direction de la CNT se joignit à celle de l’UGT via leur comité de liaison pour publier une déclaration stipulant que:

"Notre gouvernement de Front Populaire, dans son récent programme condensé en 13 points, a formulé les exigences fondamentales de notre combat: Indépendance nationale intégrale et absolue, défense devant le monde, et dans une position d’avant-garde, du présent et de l’avenir de l’humanité civilisée, sans limite d’efforts ou de sacrifices, en conquérant pour notre patrie, dans le concert de toutes les nations, la place qui lui revient, en défendant l’intérêt collectif; le droit de disposer des destinées de notre pays et que cela soit la volonté nationale qui accorde à la république les structures juridiques et sociales qu’elle estime humaine et juste.15
Ces objectifs créent les conditions et la force de ne rien céder dans notre effort jusqu’à l’obtention de la victoire de notre cause. Et comme la lutte jusqu’au bout ou jusqu’à la victoire exprime la ferme détermination de tout le prolétariat que nous représentons, ce Comité National de Liaison CNT-UGT se joint au gouvernement du Front Populaire et affirme et considère ces déclarations comme les siennes".16

Le 10 mai 1938, le Comité National de la CNT publia une circulaire dans laquelle elle entreprit de défendre chacun des 13 Points de Negrin. Il le fit, dit-il, pour montrer qu’il il avait "place pour des réalisations significatives" dans ce programme et pour réfuter "les affirmations négatives des défaitistes".

Concernant le Point 3, le comité national affirmait:

"Lors du Plenum de septembre 1937 , nous nous sommes mis d’accord et pour faire nôtre la thèse d’une élection sous les auspices d’une "République Socialiste Fédérale et Démocratique” . Concernant les bases présentées à l’UGT et acceptées par le Plenum National des Organisations Régionales, nous incluons un paragraphe qui exprime l’accord de septembre. La déclaration du gouvernement change les termes et parle d’une République Populaire, ce qui n’est pas opposé à notre thèse."17

La circulaire de la CNT qualifiait le Point 7 comme étant d’une "importance révolutionnaire, puisqu’il traite de l’économie et de la propriété.Nous aurions souhaité une déclaration de socialisation, de collectivisation, etc., etc.’ mais la CNT disait que c’était impossible pour un document gouvernemental adressé principalement à l’étranger. Elle soulignait que la CNT elle-même avait soutenu la petite propriété et avait proposé des meilleures compensations pour les entreprises étrangères. Elle déclarait voir dans le Point 7 "une abondance de points qui coïncident avec nos programmes et synthétisés de manière théorique et pratique dans ‘stimulera tous les moyens ayant pour but l’amélioration économique, morale et raciale des classes productrices.’”

Quant au Point 8, traitant de la réforme agraire, le comité national de la CNT considérait que l’engagement de ce point en faveur du"paysan, propriétaire de la terre qu’il travaille" était tout à fait satisfaisant. La raison en était qu’il ne précisait pas "si le paysan allait être propriétaire, individuellement ou collectivement, et que, par conséquent, il pouvait exister des systèmes collectifs dans les campagnes, considérant que les paysans qui les formeraient seraient propriétaires de la terre qu’ils travailleraient."

Enfin, le comité national de la CNT défendait le Point 13, qui promettait une amnistie totale pour ceux impliqués dans la rébellion contre la république. Il le décrivait comme "important pour l’extérieur ... et pour les zones rebelles en suscitant l’espoir parmi ceux qui étaient confrontés quotidiennement à l’invasion italo-allemande..."18

La direction de la FAI considéraient les 13 Points de manière totalement différente de celle du comité national de la CNT. Une circulaire envoyé par le Comité Péninsulaire de la FAI à tous les groupes régionaux déclarait:

"...la note rendue publique par le gouvernement concernant les objectifs visés par la république dans cette guerre est irrationnelle en ce qu’elle établit une ligne de conduite qui signifie concrètement un retour au régime existant avant le 19 juillet, avec toutes les conséquences que cela suppose pour le prolétariat..."19

Une autre circulaire, datée du 6 mai, du même Comité, déclarait:

"A partir du troisième point, qui établit un régime parlementaire, jusqu’au treizième, qui promet l’amnistie aux partisans de Franco, son contenu est en complète contradiction non seulement avec nos idées (que l’on ne peut pas s’attendre à voir reproduites dans un document gouvernemental) mais aussi avec la réalité de l’Espagne antifasciste depuis le 19 juillet. Ce qui est le plus significatif, dans ce document, c’est ce qui en est absent. Nous n’y trouvons nulle part la moindre allusion au 19 juillet, aux forces contre-révolutionnaires, qui ont pris alors les armes contre le peuple et furent éliminées radicalement de la vie publique; ni aucune formule garantissant les conquêtes de la classe ouvrière et paysanne; le droit à l’exploitation collective et au contrôle de la production. Au contraire, l’État promet de garantir la propriété et l’initiative privées, le libre exercice des pratiques religieuses, de stimuler le développement de la petite propriété, l’indemnisation du capitalisme étranger, etc., etc."20

Le désaccord entre les points de vue des directions de la CNT et de la FAI culmina lors d’une controverse, pour décider si la FAI signerait ou non une déclaration du Front Populaire soutenant les 13 Points. L’organisation régionale catalane de la FAI, qui faisait partie du comité exécutif de Mouvement Libertaire dans cette région de la république, fit fortement pression sur le Comité Péninsulaire pour qu’il signe le document, soutenu en cela par le comité régional de la FAI des Asturies, bien que celui d’Aragón soutenait les réserves du Comité Péninsulaire. Finalement, le Comité Péninsulaire accepta de signer,"de mauvais gré".21

Le second conflit sérieux entre le Comité Péninsulaire de la FAI et le comité national de la CNT est apparemment survenu à l’époque de gouvernement de crise de août 1938, causé par la démission des ministres nationalistes catalans et basques, suite à la publication par le gouvernement Negrin de trois décrets avec lesquels ils étaient en désaccord, y compris l’un d’eux qui nationalisait l’industrie de guerre nationale. Diego Abad de Santillán a expliqué ce qui est arrivé alors:

"Les efforts que nous avons fait durant les jours où la crise a duré, pour essayer d’influencer les comités supérieurs du mouvement libertaire, qui s’entêtaient à conserver un ministère stérile dans le gouvernement Negrin, un ministre choisi par Negrin lui-même, qui n’avait accès à aucune information d’intérêt vital, sont impossibles à décrire.
Les innombrables arguments, rapports, informations, que nous avons présenté pour faire comprendre combien était préjudiciable notre collaboration avec un tel gouvernement, et combien elle était néfaste pour une issue favorable de la guerre, auraient fait réfléchir un peu plus même ceux qui y étaient opposés. Néanmoins nous n’avons rien obtenu. On nous avait annoncé depuis le début que, quels que soient nos arguments, rien ne pouvait être changé. La CNT, ou ses soi-disant représentants, restaient inflexibles sur leurs positions, malgré toutes les humiliations qu’ils avaient subi, même pendant la crise elle-même, et les autres partis et organisations se sentaient intimidés par l’appareil de répression en place…" 22

José Peirats a décrit les réactions différentes des directions de la CNT et de la FAI devant la crise d’août 1938 :

"La CNT ne renonça pas à sa position. La FAI, pour sa part, avait précisé la sienne dans un document, qui peut se résumer en deux points... 1. Les décrets approuvés par le Conseil des Ministres du 11 de ce mois représentent une attaque pour les libertés et les droits du peuple espagnol. 2. Nous exhortons tous les partis et organisations pour lesquelles l’intérêt général est plus important que leurs ambitions particulières , à manifester leur refus de la politique qu’impliquent ces décrets."23

Le Mémorandum de la FAI de août 1938 concernant la conduite de la guerre


Le désaccord profond suivant entre le Comité Péninsulaire de la FAI et la direction de la CNT concernait le soutien total et sans réserve de cette dernière à Juan Negrin, et à tous les aspects de la conduite de la guerre - militaire, économique et politique, - et se présentait sous forme d’un mémorandum sur la situation militaire. Ce document avait été soumis au gouvernement, et également aux "ex-ministres de la guerre, aux commandants militaires, aux partis et organisations qui soutiennent le gouvernement". Santillán a souligné que que : "malgré le silence de la majorité, nos arguments et critiques étaient si indiscutables que de nombreuses personnes pensaient que les changements que nous suggérions allaient être acceptés." Parmi ceux qui manifestèrent leur approbation du mémorandum (tout ou partie) au Comité Péninsulaire, étaient Largo Caballero, Indalecio Prieto, le général Vicente Rojo (chef de l’état-major), Luis Araquistáin, le colonel Diaz Sandino, le colonel Jiménez de la Veraza, le colonel Emilio Torres et le général José Asensio.24

Dans ce document, il était noté que, durant les deux années de la guerre, les forces loyalistes avaient été la plupart du temps sur la défensive, il ne fait aucun doute que l’orientation que nous avons donné à la campagne souffre de nombreux défauts de notre côté, et que notre armée populaire et ses chefs, peu compétents et déstabilisés par des politiques partisanes, présentent également des défauts"25
La première cause d’une telle "situation militaire difficile" citée dans le mémorandum était "l’influence absurde et pernicieuse de la politique dans la guerre". Au début, toutes les factions républicaines pensaient que la guerre serait gagnée rapidement. En conséquence de quoi,

"la politique hégémonique de parti à l’arrière du front encourageait ceux qui combattaient à défendre les prétendues conquêtes de la révolution, ignorant l’essentiel, c’est à dire la guerre, nécessairement une guerre révolutionnaire. Les partis et les organisations se sont consacrés à accumuler des armes à l’arrière, afin de dominer la période d’après-guerre, qu’ils pensaient prochaine, conservant ces armes au détriment des fronts faibles, peu organisés et manquant de l’équipement dont on les privait."

Une fois que cette première période fut achevée, selon la FAI,

"apparaît sur le front, un parti politique au faible soutien populaire, soutenu par la politique d’un pays étranger, après une intense propagande parmi les rangs de l’armée et l’établissement d’un ordre public, offrant l’appât de promotions et de situations à des néophytes aux antécédents antifascistes douteux et à la moralité discutable, leur attribuant dans ne nombreux cas des cartes d’adhérents datées de 1933, distribuées sans limite afin de transformer l’armée populaire en une créature du parti"26

La seconde faiblesse de l’armée populaire citée par le Comité Péninsulaire était le système des commissaires à la guerre :

"Lorsque a commencé la rébellion militaire et que nous nous nous sommes retrouvés de manière inattendue avec, entre nos mains, l’organisation de la guerre et des moyens militaires, sans savoir qui étaient les éléments professionnels à qui confier nos colonnes, nous nous sommes résolus à nommer des chefs politiques, ou commissaires, qui, accompagnés par des militaires plus ou mois sympathisants dans lesquels nous avions confiance, pour diriger les opérations.
C’était la seule procédure dont nous disposions dans ces circonstances. Nous ne pouvions pas laisser le commandement entre les mains de personnes que nous ne connaissions pas et devions réserver ces postes à celles qui s’étaient déclarées en faveur de l’armement du peuple. C’était une mesure temporaire en attendant que la situation ne s’éclaircisse. Puis des officiers d’origine populaire et révolutionnaire furent formés dans nos écoles de guerre et, sur le front lui-même, émergèrent d’excellents commandants, comme Durruti en Catalogne, Cipriano Mera dans le centre, Higinio Carrocera dans les Asturies, etc. L’intervention d’un double système, politique et militaire, devint inutile, sinon préjudiciable, indépendamment du venin du prosélytisme qu’il représentait et encourageait."27

Un troisième problème, selon le Comité Péninsulaire, était "les conseillers militaires de l’URSS et l’utilisation de l’aviation". Il accusait les conseillers militaires soviétiques d’outrepasser fréquemment leur rôle et d’occuper des positions de commandement et de contrôle. C’était le cas particulièrement dans le domaine de l’aviation qui :

"est entièrement aux mains des officiers soviétiques, ce qui est extrêmement facile à comprendre du fait de la situation particulière de nos forces aériennes, différente de celle de l’armée de terre, même si nous avons commencé à former de nombreux contingents de magnifiques pilotes espagnols et à construire différents types d’avions dans nos usines. Néanmoins, l’aviation dont nous disposons n’est pas utilisée de manière efficace, car une unité de coordination entre l’aviation et les corps d’armées n’a pas été établie, peut-être faute de moyens suffisants. Nous pouvons affirmer que notre infanterie ne se sent jamais suffisamment soutenue par l’aviation, qui ne maintient aucune liaison avec les forces terrestres, au contraire de la manière dont opère l’aviation ennemie. Il n’existe aucun réelle observation aérienne ni documents photographiques ... ni suivi quotidien du progrès des fortifications ennemies, ni, pour résumer, aucun travail qui relèverait des forces aériennes dans une guerre moderne" 28

Puis la FAI critiquait ‘l’action jalouse concernant les commandements militaires". Cette partie du mémorandum des membres d’un "certain parti" de répandre de nombreuses rumeurs concernant les commandants et commissaires politiques n’appartenant pas à ce parti.

"Un Napoléon Bonaparte apolitique, qui commanderait une grande unité de notre armée populaire, échouerait probablement avec un commissaire et une cellule d’un certain parti au sein de l’état-major. D’un autre côté, un faux prestige militaire a été fabriqué pour des individus prétentieux et ignorants, sur cette complicité avec ces cellules et ces commissaires… Dans ces conditions, c’est instauré un climat moral bien éloigné de la saine camaraderie, noble et exemplaire dans les combats, qui devrait régner au sein d’un groupe d’officiers loyaux, et nous trouvons là, la cause de nombreuses désertions, échecs et absence de bons commandants."29

Ensuite, la FAI se penchait sur le trop grand nombre de militaires à l'arrière-garde

"Le 4 mai 1937, nous avions une grande capacité de manœuvre, une réelle armée de réserve, dont nous ne disposons plus aujourd’hui, malgré les nombreuses demandes de remplacements... Les exemptions de service au front, pour des raisons politiques, les personnes soit disant indispensables à l’administration civile, celles assignées aux industries de guerre, celles en âge de servir mais qui sont dans les carabineros, les unités de sécurité, le SIM (Servicio de Investigación Militar), et dans la police, sont l’objet d’un grand mécontentement parmi les combattants et leurs familles. Tout cela doit changer, de manière radicale et impartiale."30

Enfin, la FAI, dans son mémorandum, critiquait l’échec du gouvernement à organiser une force de guérilla pour opérer derrière les lignes ennemies, et développait, dans une certaine mesure, comment elle pourrait être mise en place.31 Puis, elle suggérait quatre "mesures urgentes et préalables". La première était:

"Un changement complet dans la direction des opérations militaires et de la politique de la guerre. Jusqu’à ce que le retrait des volontaires proposé par le Comité de Non-Intervention ne soit effectif, des officiers espagnols seront nommés pour contrôler les Brigades Internationales . Aucun étranger ne peut occuper des positions de commandement et de responsabilité dans l’armée de terre, l’aviation et la marine. Les conseillers militaires russes cesseront leurs opérations indépendantes et seront membres des États-majors centraux, subordonnés aux commandants espagnols. Des interprètes seront fournis par le gouvernement."

Le second changement recommandé par la FAI était :

"Le rétablissement de la discipline militaire dans toute sa pureté. Cela aura pour conséquences la punition sévère des actes illégaux et des incompétences des commandants, qu’un parti politique particulier s’en porte garant ou non"’ Le troisième était: "La juste évaluation des fonctions du commissariat à la guerre, qui ne peut jamais affaiblir les attributions et les responsabilités du commandement militaire." Enfin, la FAI appelait à une "réforme radicale du SIM ..."32

Tout naturellement, les staliniens furent très contrariés par ce mémorandum. Par la suite, Palmiro Togliatti proclama "qu’il contenait pratiquement tous les éléments d’une plate-forme du bloc des capitulards et traîtres anti-communistes".33

Le Plenum du Mouvement Libertaire de octobre 1938


Le dernier différend majeur entre les partisans du compromis au sein du comité national de la CNT et les plus intransigeants au sein du Comité Péninsulaire de la FAI survint lors du plenum du Mouvement Libertaire entre le 16 et le 30 octobre 1938. C’était une réunion des délégués des organisations régionales des trois composantes du mouvement, c’est à dire, la Confederación Nacional del Trabajo, la Federación Anarquista Ibérica et la Federación de Juventudes Libertarias. Les Mujeres Libres ne participaient aux débats que comme "organisme auxiliaire du Mouvement Libertaire" et leur demande d’être admises en tant que quatrième membre à part entière du groupe fut rejetée.34

Les controverses lors de cette réunion montrent clairement les querelles qui faisaient rage au sein du mouvement libertaire. Mais elles illustraient également clairement les dilemmes auxquels le mouvement avait été confronté tout le long de la guerre civile, entre ses principes de longue date et les nécessités de compromis envers eux, afin de gagner la guerre et de protéger leurs organisations.

En préparation à cette réunion, le Comité Péninsulaire de la FAI avait rédigé un mémorandum de 17 pages. Il récapitulait les griefs soumis au gouvernement et à quelques autres personnes choisies deux mois plus tôt et avait ajouté une documentation considérable concernant le terrorisme, dont les anarchistes et autres personnes dans l’armée, ainsi que les populations civiles, étaient victimes.35 IL y soumis également un autre mémorandum intitulé" Rapport sur la nécessité de réaffirmer notre personnalité révolutionnaire et de refuser notre participation dans un gouvernement irrémédiablement fatal pour la guerre et la révolution". Il consistait essentiellement en une attaque personnelle contre le premier ministre Juan Negrin.36

Durant les deux semaines de cette longue réunion, il u eut de vifs affrontements entre membres du comité national de la CNTet du Comité Péninsulaire de la FAI, qui furent en partie rassemblés dans des notes prises par un membre du Comité Péninsulaire. Selon ces notes, Mariano Vázquez, secrétaire national de la CNT, mena une attaque en règle contre les actions révolutionnaires des anarchistes durant la première période de la guerre civile.

Vázquez attaqua l’adhésion excessive des anarchistes à leur idéologie traditionnelle et attribua leurs faibles positions au sein des forces armées à leur résistance à la militarisation des milices. Il critiqua les coopératives urbaines pour ne pas accepter la "tutelle officielle" et le financement du gouvernement. Il attaqua le comportement de Garcia Oliver dans le gouvernement de Largo Caballero. Il dénonça les patrouilles de contrôles anarchistes. Il parla de "positions à la Don Quichotte" de la part du Consejo de Aragón. Il défendit les nationalisations et les municipalisation des coopératives urbaines. Enfin, il défendit la participation de la CNT au gouvernement Negrin et ce gouvernement lui-même. Il critiqua sévèrement, en le traitant de "infantile", le mémorandum de la FAI de août 1938, qui attaquait la politique militaire du gouvernement Negrin et dénonçait le contrôle exercé par les communistes sur les forces armées et la persécution de ceux qui refusaient de s’y soumettre.37

Deux membres du Comité Péninsulaire de la FAI répondirent à Vázquez, Germinal de Sousa et Pedro Herrera. Le premier n’était pas d’accord avec la condamnation par Vázquez du mémorandum de la FAI d’août 1938, disant que "il représentait l’opinion de différentes personnalités politiques et militaires.".38

Pedro Herrera était apparemment plus rancunier que son collègue dans sa réponse à Vazquez. Selon les notes sur la réunion, il dit:

"Il est nécessaire de barrer la route à ceux qui condamnent nos principes. Ceux qui n’ont pas d’idées ne devraient pas être à la tête de notre mouvement, qui ressent le besoin de les évaluer. Nous ne pouvons en aucun cas nous blâmer pour ce qui est arrivé. Le "bagage doctrinal" et la "littérature usée" dont il a été fait mention ne peuvent pas être rejetés par les anarchistes qui en ont encore besoin. Parce que nous sommes ce que nous sommes. Si quelqu’un rejette notre doctrine parce que nous ne sommes pas libéraux, laissons-le partir. Nous ne pouvons pas être blâmés pour ce qui s’est passé en Aragon, ni pour la saisie par le gouvernement des industries collectivisées. La tendance à justifier tout ce qu’il fait et de nous en accuser est infâme et nous met dans une position dangereuse."

Herrera insista aussi sur la nécessité de dire la vérité aux masses anarchistes, afin d’éviter à l’avenir les erreurs du passé. En ce qui concerne les échecs militaires, il dit:

"Nous avons souligné dans nos rapports écrits une multitude de causes qui les explique, pour lesquelles nous ne pouvons pas être tenus responsables, puisque nous n’avons rien à voir avec elles, comme l’a clairement démontré le Comité National de la CNT lui-même.
Nos militants n’ont pas manqué d’activité, d’opportunisme ou de souplesse. Nous ne pouvons pas , et nous ne leur conseillerons pas, de s’abaisser à faire usage de duplicité, d’hypocrisie, d’intimidation et de tromperie, qui caractérisent la politique des communistes, qualifiée à tort de réaliste, et que nous avons comparé avec la Compagnie de Jésus. Pour notre mouvement, l’éthique n’est pas un produit de luxe, mais quelque chose d’absolument nécessaire qui nous distingue des autres partis.
Les idées anarchistes ne rendent pas impossible, mais facilité, au contraire, un examen lucide des problèmes que nous avons abordé et leur résolution. Nous devons retrouver notre immense force, en travaillant au sein de notre organisation, et considérer comme temporaire, ce qu’elle est en réalité, l’action gouvernementale. Nous ne devons pas oublier un seul moment nos vrais objectifs révolutionnaires. Le Mouvement Libertaire doit se ressaisir. Pour cela, nous devons proposer des solutions. Nous sommes le Comité d’une organisation anarchiste et nous savons quelle est notre mission. Nous dépendons de nos militants et nous ne sommes pas ceux qui donnons des ordres ..."39

Horacio Prieto fut l’un de ceux qui répondirent au Comité Péninsulaire.

"Nous sommes au bord dune scission. Je serais heureux que l’on me démontre le contraire et je demande à ce que l’on me le prouve. Personne ne devrait s’attribuer le droit exclusif de déterminer les idées et la conduite à suivre."40

Lors d’une session suivante, Federica Montseny dénonça Negrin. Elle affirma qu’il "préside une dictature absolue avec des tendances liquidationnistes". Elle dénonça toute collaboration ultérieure anarchiste avec le régime et attaqua différentes décisions politiques du gouvernement.41

Ce plenum fut qualifié par José Peirats comme étant "un débat très dur".42 Il adopta cependant un certain nombre de résolutions, incluant l’établissement d’un "Comité de Liaison du Mouvement Libertaire".43 La violence des débats durant ces sessions fut souligné par les notes du membre du Comité Péninsulaire que Peirats (et moi-même) a largement cité.

"En proposant un ajournement, le Comité National de la CNT a soulevé la question de l’incompatibilité avec le Comité Péninsulaire de la FAI. En réponse, ce dernier a exprimé sa surprise, disant qu’il ne ressentait pas une telle incompatibilité envers aucune organisation, car, conscient de ses responsabilités si cela était le cas, il se retirerait immédiatement..."44

José Peirats a résumé la situation interne au sein du Mouvement Libertaire à la fin de 1938:

"Le Mouvement Libertaire avait encore en 1938 une grande partie de son potentiel et de son influence pour peser sur les événements dans le pays. Mais, comme nous l’avons vu, il était divisé en deux tendances principales. Celle représentée par le Comité National de la CNT était extrêmement fataliste; celle du Comité Péninsulaire de la FAI représentait une réaction tardive à ce fatalisme. Mais entre le fatalisme de la CNT et les solutions orthodoxes de la FAI, existait la tendance, non pas temporaire mais permanente, en faveur d’une rectification franche des tactiques et des principes, représentée par Horacio Prieto. Cette tendance, qui prônait la transformation de la FAI en parti politique, chargé de représenter le Mouvement Libertaire au sein du gouvernement, des organismes de l’État et lors des échéances électorales, était le fruit de de toutes les graines de compromis idéologiques, qui depuis le 19 juillet, avaient été semées à la fois par la CNT et la FAI."45

Controverse sur la centralisation du Mouvement Libertaire

Des évolutions au sein du mouvement anarchiste lui-même furent l’objet de controverses durant la dernière année de la guerre civile. L’une de celles-ci était la centralisation croissante et le renforcement de la discipline à l’intérieur du mouvement.

Durant les premières périodes de la guerre civile, les procédures démocratiques traditionnelles et l’implication des militants de base dans les prises de décisions, qui avaient été la caractéristique de l’anarchisme espagnol, furent, en général, respectées. Néanmoins, dès le début 1937, le journal du POUM, The Spanish Revolution, signalait qu’un document avait été publié par le Comité National de la CNT, avec l’accord des direction de la FAI et de la JJLL, qui :

"déclare que, seul les comités régionaux peuvent déclarer la mobilisation, donner des ordres, etc. Les comités régionaux sont les seules instances habilitées à intervenir sur des questions politiques ... Les fédérations des Industries et les Comités des différentes branches ne sont plus autorisées à publier des mots d’ordre - seule peut le faire l’instance centrale directrice, le Comité Régional. Tous ceux qui n’agiront pas selon ces règles et accords seront exclus des organisations."

Le journal du POUM commentait:

"Ces évolutions sont significatives puisqu’elles indiquent la mesure dans laquelle la CNT change son organisation et sa théorie face à la situation présente."

La Confederation Nacional del Trabajo avait informé en décembre 1937, lors d’une réunion, l’Association Internationale des Travailleurs (AIT) que, entre le 19 juillet 1936 et le 26 novembre 1937, la CNT avait organisé 17 plenums nationaux de fédérations régionales. Le rapport décrivait la procédure de telles réunions comme suit:

"Le Comité National les convoquait par circulaires, avec le programme et le compte-rendu approprié joints. Le Comité Régional diffusait la circulaire aux fédérations locales et communales, ou aux sindicatos, selon les sujets listés à l’ordre du jour. Il appelait à une réunion plénière où l’ordre du jour était discuté et les résolutions adoptées, qui étaient ensuite défendues devant les plenums régionaux des organisations locales ou communales, et l’issue de ces discussions était ensuite défendue par la délégation du comité régional devant le plenum national des organisations régionales. Sous cette forme, et toujours selon les principes de l’anarcho-syndicalisme et de la règle de la majorité, les résolutions sont adoptées, suite à la discussion et à la participation de la base sur toutes les questions."47

José Peirats a affirmé que ce rapport de la direction de la CNT à l’AIT démontrait exactement le contraire de ce qu’il était supposé faire:

"Cet excès de circulaires envoyées aux sindicatos par le Comité National démontre que ce dernier était devenu une machine à mots d’ordre. Il n’est pas normal pour un comité supérieur de communiquer directement et aussi fréquemment avec les organisations de base et d’utiliser les comités intermédiaires comme de seuls boîtes postales. On peut dire la même chose des plenums nationaux, surtout lorsqu’ils proviennent du vrai groupe de base : l’assemblée des membres. Le Comité National convoque ces plenums via une circulaire, avec l’ordre du jour. Si cela signifiait que le Comité National établissait cet ordre du jour, nous dirions que cette procédure est anti-fédéraliste. L’ordre du jour , normalement, est établi d’après les suggestions venant des sindicatos."

Peirats affirmait aussi que , même en envoyant les convocations aux plenums nationaux, le comité national était discriminatoire. Il disait que le comité national, lui même admettait que ces convocations étaient envoyées"aux fédérations locales et communales, ou aux sindicatos, selon la sensibilité de l’ordre du jour." C’est à dire que "si l’ordre du jour était "sensible", la circulaire ne parvenait pas aux sindicatos".
Peirats résumait ses allégations concernant la centralisation atypique du pouvoir au sein de la CNT comme suit:

"On peut affirmer avec certitude que les nécessités de l’époque demandait une souplesse du mouvement en terme d’organisation et qu’il était nécessaire de prendre des précautions pour éviter certaines infiltrations fâcheuses. Mais prétendre que ces exigences demandaient de mettre à l’écart la vieille fédération signifie la fin de l’histoire."48

Les procédures démocratiques commencèrent à être restreintes, et une sorte de discipline, qui n’avait pas été la caractéristique du mouvement, commença à s’exercer. Ainsi, le même rapport de la CNT à l’AIT lors de la réunion de décembre notait :

"Le Plenum National des Organisations Régionales tenu à Valence, le 6 février 1937, en conformité avec les trois points de l’ordre du jour, ... a décidé comme norme incontestable, le soutien par tous les membres, sindicatos et comités, des décisions de l’Organisation, aussi bien lorsqu’elles concernent l’échelon national que régionale ou local. Il n’était pas possible que tout le monde fasse usage d’une liberté mal comprise pour freiner le développement organisationnel de l’anarcho-syndicalisme. Il n’était pas non plus possible de mettre dans une situation inconfortable les comités et les camarades qui participaient au gouvernement."49

Nous avons fait remarqué plus haut la tendances à supprimer les voix dissidentes au sein du Mouvement Libertaire, y compris le renvoi de José Peirats de son poste d’éditeur de la publication anarchiste Acracia à Lérida, et la résolution du plenum national économique de la CNT de réduire drastiquement le nombre de ces publications anarchistes, apparemment pour limiter le nombre de voix dissidentes au sein du mouvement. De plus en plus, les comités nationaux et régionaux parlaient au nom des différentes parties du Mouvement Libertaire et les anarchistes de la base avaient de moins en moins d’influence sur les positions adoptées par le mouvement.

Ce processus culmina avec la décision des anarchistes catalans, en avril 1938, de créer un "comité exécutif". Selon José Peirats,

"Le Comité Exécutif du Mouvement Libertaire a été créé par un Plenum de groupes anarchistes, de délégués de sindicatos, de militants et de comités des trois organisations, CNT, FAI et FJL, le 2 avril à Barcelone ... Garcia Oliver a présenté une description pathétique de la situation militaire, suite à quoi a été créé le Comité Exécutif, totalement incompatible avec la doctrine traditionnelle et les pratiques des organisations spécifiques et syndicales."50

Mais une opposition existait face à cette évolution. Lorsque, après la défaite des loyalistes dans la bataille de l’Ebre, Juan Garcia Oliver commença une campagne dans la presse de la CNT en faveur de la création d’un comité exécutif, les Juventudes Libertarias de Catalogne s’opposèrent de la manière la plus ferme à sa proposition, affirmant quel était l’aboutissement d’une ligne politique erronée qui avait commencé lorsque la CNT avait fait son entrée dans le gouvernement. Elles affirmaient aussi que cela conduirait à une transformation complète de la CNT en un type totalement différent d’organisation par rapport à ce qu’elle avait toujours été traditionnellement. La Federación de Juventudes Libertarias publia une déclaration en réponse aux articles de Garcia Oliver, qui fut publié en Espagne et à l’étranger, argumentant contre l’idée d’un comité exécutif.51

Le comité exécutif du Mouvement Libertaire catalan fut néanmoins créé. Fidel Miró, le principal dirigeant des Juventudes Libertarias en Espagne, fut nommé secrétaire. Il essaya d’appliquer une discipline stricte au sein du mouvement catalan. Selon la résolution qui le fondait, le comité "en accord avec les comités du mouvement" était habilité à exclure des membres, groupes, sindicatos, fédérations et comités qui allaient à l’encontre des résolutions générales du mouvement et qui, par leur action, lui causaient du tort.52

Ce comité exécutif catalan du mouvement Libertaire représentait sans aucun doute un degré de centralisation du pouvoir inconnu dans l’anarchisme espagnol avant la guerre civile. Parmi ces décisions, figurait le décret selon lequel plusieurs dissidents seraient punis pour leur opposition en étant envoyés au front.53 Nous avons vu plus tôt que le comité exécutif du Mouvement Libertaire s’était rangé du côté du Comité National de la CNT dans sa querelle avec le Comité Péninsulaire de la FAI concernant les 13 Points.54

Dissensions au sein de la CNT

Il y eut une opposition au sein même de la CNT contre ce qui était décrit comme la subordination servile du comité national à Juan Negrin et à son gouvernement. Cette opposition fut particulièrement notable en Catalogne.

Juan García Oliver a raconté ce qui s’était passé entre la direction de la CNT catalane et le comité national.

"La CNT en Catalogne, recueillait, goutte à goutte, la rancœur de sa classe ouvrière et se préparait à une grande action visant à renverser Negrin et les communistes, sans prendre le risque d’une rupture totale sur les fronts de la guerre. Cela se passa lorsqu’elle rompit ses relations avec le Comité National des Organisations, suite aux dernières capitulations excessives devant Negrin, du fait de son alliance avec l’apocryphe UGT et avec le Front Populaire des communistes. Cette rupture dura plusieurs mois, jusqu’à ce que la CNT appela à un Plenum National des organisations régionales. De manière lamentable, la majorité d’entre elles, avec le centre à leur tête,soutinrent le Comité National et renforcèrent même la position pro-Negrin. Une telle attitude, qui impliquait la répudiation de ceux d’entre nous en Catalogne, qui étions contre Negrin, et en faveur d’une rectification complète de la ligne collaborationniste de la CNT,fut maintenue jusqu’après la démission de Azana de la présidence de la république."55

Les anarchistes catalans examinèrent la possibilité d’un coup d’état contre Negrin. García Oliver convoqua une réunion impromptue à son domicile de Barcelone pour débattre de cette idée. Celles et ceux qui y assistaient comprenaient José Juan Domenech, dirigeant de la CNT catalane,, Juan Peiro, Federica Montseny, Francisco Isgleas et Germinal Esgleas. Ils se mirent d’accord pour essayer d’obtenir le soutien de Diego Martinez Barrio de la Unión Republicana, ainsi que celui de Luis Companys, et même du président Azaña.

Mais ces négociations ne menèrent à rien. Lorsque Martinez Barrio fut contacté, il répondit: "Une initiative très intéressante. Mais elle vient trop tard". La réponse du président Azaña fut de la même veine : "Très intéressant, ce que vous me suggérez. J’ai pensé à une solution semblable. Mais nous n’avons plus le temps de l’essayer.’56

Le renversement de Negrin devait attendre l’effondrement du front catalan et se révélerait être l’avant-dernier événement de la guerre civile espagnole.

Notes de l’Auteur

1. Diego Abad de Santillán: Por Qué Perdimos la Guerra, C. del Toro Editor, Madrid, 1975, p 22
2. Palmiro Togliatti: Escritos sobre la guerra de España, Editorial Critica, Barcelona, 1980, p 162
3. José Peirats: La C.N.T. en la Revolución Española Ediciones CNT, Toulouse, 1955, Volume I, p 231
4. Interview de Manuel Salas, à Barcelonca, 16 juillet 1984
5. Interview de José Peirats, à Toulouse, 1 août 1960
6. Interview de Fidel Miró, à Mexico City, 22 août 1963
7. Juan Gómez Casas: Anarchist Organization: The History of the F.A.I., Black Rose Books, Montreal et Buflalo, 1986, p195
8. Santillán op. cit., p 289
9. Ibid, p 173
10. Ibid, pp 173-4
11. Ibid, p 176
12. Ibid, pp 176 -7
13. Ibid, pp 261 -2
14. Peirats, op. cit., Volume III, pp 116 -17
15. Ibid, pp 117 -18
16. Ibid, p 118
17. Ibid, p 120
18. Ibid, pp 122-3
19. Ibid, p 118
20. Ibid, p 119; voir aussi José Peirats: Los Anarquistas en la crisis política española, Ediciones Jucar, Madrid et Gijón, 1976, pp 312 -13
21. Peirats, op. cit., Volume III, pp 125-8
22. Santillán, op. cit., p 251
23. Peirats: La C .N.T. en la Revolución Española, op. cit., Volume III, p 135
24. Santillán, op. cit., pp 262 -4
25. Ibid, p 264
26. Ibid, pp 265 -6
27. Ibid, p 267
28. Ibid, pp 269 -71
29. Ibid, pp 271 -2
30. Ibid, pp 272 -3
31. Ibid, pp 277 -82
32. Ibid, pp 275 -6
33. Togliatti, op. cit., p226
34. Peirats: La C .N.T. en la Revolución Española, op. cit., Volume III, pp 303 -4
35. Santillán, op. cit., pages 2 8 3 -3 1 6
36. Ibid, pages 2 5 6 -9
37. Peirats: La C .N.T. en la Revolución Española, op. cit., VolumeIII, p 305
38. Ibid, page 306
39. Ibid, pp 307 -8
40. Ibid, p 309
41. Ibid, pp 309 -10
42. Ibid, p 310
43. Ibid, pp 315 -16
44. Ibid, p 317
45. Ibid, p319; voir aussi Peirats: Los Anarquistas, etc., op. cit, pp 314-22
46. The Spanish Revolution, Barcelona, M arch 31 1937, page 4
47. ‘Informe de la Delegación de la C.N.T. al Congreso Extraordinario de la A.I.T. y Resoluciones del Mismo, Diciembre de 1937’, pp 94-95
48. Peirats: Los Anarquistas, etc., op. cit., page 309
49. ‘Informe de la Delegación’, etc., op. cit., pp 98-99
50. Peirats: La C.N.T. en la Revolución Española, op. cit. Volume
III, page 91
51. Interview de A. Roa, à Londres, 13 septembre 1960
52. Peirats: Los Anarquistas, etc., op. cit., page 309
53. Peirats: La C.N.T. en la Revolución Española, op. cit., Volume III, p 93
54. Ibid, page 93
55. Juan Garcia Oliver: El Eco de los Pasos: El Anarcosindicalismo en la calle, en el Comité de Milicias, en el gobierno, en el exilio, Ruedo Ibérico, Paris et Barcelone, 1978, pp 526
56. Ibid pp 505-5066
digger
 
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Violence et terrorisme anarchiste durant la guerre civile -

Messagede digger » 08 Oct 2014, 08:35

Le texte ci-dessous est la traduction intégrale du chapitre du livre The anarchists in the Spanish war Janus Publishing Company Limited 1999, pp 1098 – 1133 de l’édition électronique
https://libcom.org/files/Alexander%20R.J.%20The%20anarchists%20in%20the%20Spanish%20Civil%20War.%20V.2.pdf

La caricature traditionnelle d’un anarchiste est celle d’un barbu tenant une bombe d’une main et de l’autre, un fusil. Dans l’imagination populaire, le terme ‘anarchiste’ a été synonyme, depuis plus d’un siècle, de celui de ‘terroriste’.

Même des universitaires sérieux ont eu fréquemment tendance à souligner les aspects violents et terroristes de l’anarchisme. Ainsi, Barbara Tuchman, dans son livre The Proud Tower commence t-elle un chapitre de 50 pages au sujet des anarchistes européens dans le quart de siècle qui a précédé la première guerre mondiale en disant : "La vision d’une société sans état, sans gouvernement, sans loi, sans propriété, au sein de laquelle les institution corrompues ayant été balayées, l’homme aurait été libre d’être bon comme cela était l’intention de Dieu, était si enchanteresse que six chefs d’états furent assassinés en son nom, au cours des vingt années avant 1914."1 Le sujet de ce chapitre traite principalement de la violence des anarchistes et de la contre-violence exercée contre eux.

J’espère que le présent ouvrage a démontré qu’il ne s’agit pas d’une caractéristique justifiée des anarchistes espagnols. Néanmoins, la question se pose quant à savoir dans quelle mesure les anarchistes espagnols, en plus d’être des partisans d’une transformation sociale économique et politique radicale, ont utilisé la terrorisme, notamment durant la guerre civile.

La tradition violente de l’anarchisme espagnole

Il ne fait certainement aucun doute qu’il a existé une tradition de violence, et même de terrorisme, au sein du mouvement anarchiste espagnol. Elle provient peut-être de deux origines, l’une traditionnellement espagnole, l’autre venant du mouvement anarchiste international qui est apparu dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle.
Franz Borkenau, qui écrivait ceci pendant la guerre civile, affirmait que :

" La révolte des serfs andalous du dix-huitième siècle a pris la forme d’un vaste brigandage incontrôlable, qui incluait les éléments les plus actifs de la paysannerie et qui n’était pas considéré par les masses comme criminel, mais, au contraire, comme une profession enviable, honorable et même admirable ... En Espagne, ces éléments n’étaient pas couvert d’opprobre comme cela aurait été le cas dans des pays civilisés au sens occidental du terme, pas plus que les brigands révolutionnaires ne suscitaient une telle opprobre en Chine ou en Russie tsariste. Il existe une profonde différence aux yeux de la paysannerie primitive, entre celui qui rompt la solidarité de la communauté paysanne par des actes criminels et celui qui, en défendant son droit contre les riches et les puissants, par le brigandage et le meurtre, contribue à la cause commune des opprimés. Le premier, le meurtrier ou le voleur, qui a tué ou volé un paysan, sera livré sans hésitation à la police ou verra son compte rapidement réglé par ceux a qui il a causé du tort. Le second sera protégé par les pauvres dans toute sa région d’origine."2

Cependant, il y avait un autre élément dans la violence historique du mouvement anarchiste espagnol. C’était l’adoption, durant les dernières décennies du dix-neuvième siècle, de l’idée de "propagande par le fait" par un segment du mouvement anarchiste international. C’était l’idée qu’à travers des attaques physiques contre des éléments clés du système capitaliste, comme des banques et autres institutions puissantes, et en assassinant des figures clés du régime existant, la cause de la révolution progresserait.

L’usage de la violence, et spécialement de la violence terroriste était un sujet de fréquents débats parmi les dirigeants de l’anarchisme international durant le demi siècle précédant la guerre civile espagnole. L’anarchiste italien Luigi Fabbri, écrivant aux alentours du changement de siècle, a pris part à ce débat. Ses idées représentaient l’opinion d’une partie substantielle de l’anarchisme international:

"Est-ce à dire que les anarchistes désapprouvent toujours la violence, sauf pour se défendre, dans le cas d’une attaque individuelle ou collective ? Non, et quiconque souhaiterait nous attribuer une telle idée stupide serait à la fois idiot et malintentionné. Mais celui qui, à l’opposé, soutiendrait que nous sommes toujours partisans de la violence à n’importe quel prix serait aussi idiot et malintentionné. La violence, même si elle est en contradiction avec la philosophie anarchiste, parce qu’elle implique toujours des larmes et de la souffrance et qu’elle nous désole, peut s’imposer par nécessité, mais si la condamner lorsque elle est nécessaire serait une faiblesse impardonnable, son utilisation serait malfaisante si elle était irrationnelle, inutile ou utilisée de manière contraire à ce que nous plaidons."

Fabbri continuait en indiquant les limites de l’usage de la violence terroriste:

‘… en Russie, toutes les attaques contre le gouvernement et ses représentants et partisans sont justifiés, même par nos adversaires ou nos partisans les plus modérés, et même lorsqu’elles blessent quelquefois des personnes innocentes; mais les mêmes révolutionnaires les désapprouveraient certainement si elles étaient conduites aveuglément contre les passants dans la rue ou des personnes assises de manière inoffensive dans un café ou un théâtres"3

L’usage de la violence terroriste avait ses partisans au sein du mouvement anarchiste espagnol. Le groupe peut-être le plus célèbre qui appliquait cette stratégie dans les années 1920 était Nosotros (d’abord appelé Los Solidarios), qui comprenait des personnages en vue comme Buenaventura Durruti, Juan Garcia Oliver, Ricardo Sanz, Francisco et Domingo Ascaso, Gregorio Jover, Miguel Garcia Vivancos et Aurelio Hernández. La plupart de ceux-ci allaient devenir des acteurs clés pendant la guerre civile.

Pendant les années 1920, le groupe Nosotros a exécuté un certain nombre d’actes terroristes. L’un d’entre eux était l’attaque de la Banco de Bilbao, menée par Buenaventura Durruti et Gregorio Jover, pour financer le mouvement anarchiste clandestin. Un second fut l’assassinat de l’archevêque de Saragosse, Juan Soldevila. L’un des exploits les plus spectaculaires des anarchistes espagnols durant ces années fut l’assassinat du premier ministre Eduardo Dato en avril 1922. Ce dernier avait été un partisan convaincu des tentatives du gouvernement pour écraser le mouvement syndical anarchiste, la CNT.

Les actions de ces éléments anarchistes étaient clairement ‘politiques’, et non personnelles. Lorsqu’ils tuaient un policier ou un haut représentant du gouvernement ou de l’église, ce n’était pas par vengeance personnelle mais plutôt pour faire un ‘exemple’ contre des individus considérés jouer un rôle particulièrement brutal dans l’exploitation des ouvriers. Lorsqu’ils volaient des banques, ce n’était pas pour eux-mêmes mais pour le mouvement. Un observateur espagnol, qui a longtemps fréquenté les milieux anarchistes, y compris des militants qui avaient participé à ce genre d’actions et qui ne les approuvait pas, remarquait que ceux qui volaient un demi million de pesetas à une banque continuaient à vivre humblement et pauvrement dans leur quartier ouvrier.4

Avec la fin de la monarchie et l’instauration de la seconde république espagnole, les éléments anarchistes les plus radicaux qui s’étaient engagées auparavant dans de telles actions comme les assassinats politiques et les attaques de banques, s’orientèrent vers d’autres types d’actions. Pendant le premières années, les anarchistes déclenchèrent plusieurs insurrections destinées à établir le communisme libertaire dans différentes régions, notamment en Catalogne. Ils n’utilisaient plus la stratégie de ‘propagande par le fait’ comme moyen d’attaquer le régime en place.

De toute façon, ceux qui se sont engagés, au sein du mouvement anarchiste et anarcho-syndicaliste espagnol, même à l’apogée de telles actions, dans la préparation et l’exécution d’attaques de banques, d’assassinats politiques et autres entreprises de ce type, ne représentaient qu’une petite minorité, même si celle-ci comprenait certains des dirigeants les plus en vue du mouvement. Les pratiquants de la ‘propagande par le fait’ ne furent probablement à aucun moment plus que quelques centaines. La grande majorité des libertaires en Catalogne et au Levant, à Madrid et dans les Asturies étaient des ouvriers qui menaient souvent des luttes plus obscures pour améliorer leurs conditions de travail et de vie. Ils s’inspiraient de la vision de la réalisation ultime de la Révolution, qui conduirait à une société sans institutions répressives étatiques, sans classe dirigeante, une société dans laquelle la coopération remplacerait la coercition. La réalisation d’une telle société nouvelle était sans aucun doute considérée par les anarchistes beaucoup plus proche que ne l’était la transformation sociale envisagée par les socialistes fondamentalement réformistes.

Dans les parties de l’Espagne où l’influence libertaire se faisait davantage sentir dans les milieux ruraux que urbains, comme l’Andalousie, l’Estrémadure et des parties de l’Aragon, la situation était quelque peu différente. Les paysans pauvres brutalement exploités et les ouvriers agricoles, comme leurs camarades urbains, menaient un combat incessant contre leurs exploiteurs, les prêteurs sur gages et les dirigeants politiques locaux, les caciques. Ils n’étaient certainement pas opposés à l’usage de la violence, si l’opportunité s’en présentait, mais le genre de violence qu’ils préconisaient, et qu’ils pratiquaient de temps à autre, consistait dans la saisie du contrôle de la terre et des villages. Même si ce procédé impliquerait sans doute – et a impliqué – l’assassinat des propriétaires terriens et de leurs hommes de mains, de telles actions n’étaient pas – comme dans le cas de la ‘propagande par le fait’ - des exemples soigneusement préparés destinés à inciter la classe ouvrière à la résistance ou à la rébellion. Ils répondait à l’objectif fondamental de prendre le contrôle de leur environnement.

Ceux qui prônaient et pratiquaient la ‘propagande par le fait’ , même au sein des groupes d’affinité d’anarchistes ‘purs’, n’étaient qu’une petite minorité. Ce fait a été reconnu même par Jésus Hernandez qui, alors qu’il était encore un dirigeant du parti communiste, avait écrit un livre violemment polémique contre les libertaires. "On rencontrait dans ces groupes des dynamiteurs jusqu’à des gandhiens, incluant des nudistes, des végétariens, des individualistes, des ‘communistes’, des syndicalistes, des anti-syndicalistes, des péripatéticiennes, des orthodoxes, des libertaires, des collaborateurs, etc."5

Ce n’est certainement pas une inclinaison innée des anarchistes envers l’usage de la violence, de la terreur et même du meurtre qui explique la terrible effusion de sang qui a eu lieu derrières les lignes pendant la guerre civile.

La nature de la violence et de la terreur dans les zones républicaines et rebelles

Il y eut indiscutablement un grand nombre d’incendies criminels, de meurtres et autres types d’actions terroristes des deux côtés, particulièrement durant les premiers mois de la guerre civile. Néanmoins, il existe une différence significative entre entre ce qui s’est passé dans la zone républicaine et dans les régions d’Espagne tenues par les rebelles.

La situation était radicalement différente entre les régions d’Espagne qui étaient restées loyales à la république et celles où les rebelles l’avaient emporté durant les premières semaines de la guerre. Du côté républicain, (à l’exception de la province basque de Biscaye) l’autorité publique avait presque complètement disparu; les forces de police régulières soit n’existaient plus, soit étaient démoralisées et avaient perdu pratiquement toute autorité.

Du côté rebelle, au contraire, l’armée était restée intacte et sous contrôle, renforcée par les unités paramilitaires de la phalange et des carlistes, qui y avaient été soit intégrées, soit placées sous commandement militaire. Dans presque toutes les régions contrôlées par les rebelles, la Garde Civile et même les Gardes d’Assaut - étaient aussi restés intacts.

Ces situations différentes entre les deux parties de l’Espagne signifient que la nature de la violence initiale était également différentes dans les deux zones. Du côté républicain,elle était spontanée et individuelle et, en aucun cas, organisée d’en haut. Au contraire, du côté rebelle, la violence et le terrorisme l’était et reflétait la politique délibérée de ceux au pouvoir.

Cette différence a été attestée par Francisco Portalea, qui était, au début de la guerre, procureur général à la Haute Cour de Madrid. Il a été démis de ses fonctions par le gouvernement, suspecté de déloyauté, et s’est réfugié en France, avec l’aide du ministre de la justice, puis de là s’est rendu à Gibraltar, regagnant l’Espagne dans la zone tenue par les rebelles. Il a passé le reste de la guerre dans la zone franquiste. Portalea a déclaré à Ronald Fraser,

"Disons-le clairement. J’ai eu l’occasion d’être le témoin de la répression dans les deux zones. Dans la zone nationaliste, elle était planifiée, méthodique, froide. Les autorités n’avaient pas confiance dans le peuple et et imposaient sa volonté par la terreur. Pour ce faire, elles commettaient des atrocités. Dans les zones tenues par le Front Populaires, des atrocités furent aussi commises. C’est le point commun entre les deux; mais la différence entre les deux, c’était que dans la zone républicaine, les crimes étaient commis par des personnes passionnées, pas par les autorités. Celles-ci ont toujours essayé d’empêcher les crimes; mon propre exemple, l’aide que j’ai reçu pour m’échapper, n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Il n’en allait pas de même dans la zone nationaliste. Là, davantage de monde a été fusillé. C’était organisé scientifiquement."6

Frank Jellinek a reformulé les ‘instructions précises’ aux officiers rebelles du général Queipo de Llano:

"Le principal facteur pour s’assurer de la victoire , disaient ces instructions, était la destruction du moral de l’ennemi. Pour cela, la chose à faire en occupant une ville était d’exécuter tous les notables que l’on pouvait trouver, ou leurs familles, si ils s’étaient enfuis. Les exécutions devaient être publiques et aussi impressionnantes que possible. Le meilleur moyens pour trouver ces personnes était d’interroger le prêtre local. Toute hésitation à obéir à ces ordres serait sévèrement punie et ‘un excès de zèle était préférable à une mollesse humaniste’. Les membres de la Phalange Espagnole devaient être engagés comme officiers pour s’assurer que les troupes ne rechignaient pas à mener à bien ces exécutions et pour dénoncer de telles hésitations ..." 7

Le 18 août, Queipo de Llano déclarait, ‘Quatre-vingt pour cent des familles d’Andalousie sont en deuil et nous n’hésiterons pas à avoir recours à des mesures plus sévères." 8

Broué et Temime ont souligné ce point, concernant ce qui se passait en territoire rebelle:

"L'envoyé spécial de Havas câble qu'il y a des cadavres dans la cathédrale, au pied même de l'autel et que « sur la grand-place gisent les corps des partisans du gouvernement exécutés en série, alignés devant la cathédrale ». Les correspondants du New York Herald, du Temps ont décrit cette boucherie, que les officiers nationalistes tentent de justifier par l'impossibilité ou ils sont de faire garder les prisonniers. Une colonne de fugitifs est refoulée à la frontière portugaise, ramenée en ville et massacrée sur place. Le correspondant du Temps parle de 1 200 exécutions, de trottoirs recouverts de sang dans lesquels baignent encore des casquettes », au moment où l'on fusille encore sur la grand-place. .. La terreur est le moyen de venir à bout de la résistance des masses. C'est bien ainsi que l'entendent en tout cas les chefs de la rébellion." 9

Le général Franco lui-même croyait en l’usage de la terreur, incluant le meurtre, comme moyen d’asseoir l’autorité de son régime et d’écraser ses opposants. Roland Fraser raconte une interview avec Eugenio Vegas Latapie, éditeur du journal monarchiste Acción Española pendant la guerre civile, qui avait été suffisamment choqué par les exécutions sans procès dont il avait été témoin pour décider d’aborder le sujet avec Franco lui-même. Il plaida pour que les accusés aient droit à un procès et qu’ils puissent se défendre, arguant que la situation actuelle constituait un "grave discrédit à la cause". Mais raconte Vegas Latapie :

"Franco ne m’a prêté aucune attention. Concernant la répression, il était parfaitement au courant de ce qui se passait et s’en moquait. A partir d’informations que je lui ai communiqué plus tard, Peman a parlé avec Franco du nombre de personnes condamnées à mort et emprisonnées depuis un an ou plus. Franco lui a expliqué que s’était nécessaire afin de pouvoir les échanger contre des prisonniers dans la même situation en zone rouge. Telle était son explication. Mais pratiquement aucun échange n’a été autorisé par le régime de Franco pendant la guerre; et, en outre, lorsque la guerre a pris fin et que ce prétexte n’était plus valable, les choses ont continué exactement comme avant, avec des personnes condamnées à mort, emprisonnées pendant un an ou plus. Franco faisait preuve de sa cruauté froide pour laquelle il était célèbre dans la Légion Étrangère ." 10

Ce type de terreur ne se limitait pas aux villes conquises lors de l’avancée des troupes rebelles. Elle était aussi appliquée dans les endroits dont les rebelles avaient pris le contrôle immédiatement. A Córdoba, par exemple, des ouvriers furent rassemblés sur leurs lieux de travail et fusillés, sans qu’aucune raison ne soit fournie, simplement parce qu’ils étaient ouvriers. Des dirigeants politiques locaux loyaux à la républiques furent aussi assassinés sur ordres des autorités rebelles .11

Un ancien combattant de l’armée franquiste a également témoigné sur les rafles permanentes, presque quotidiennes, de ‘suspects’ politiques dans la région de Córdoba bien après le commencement de la guerre, par son unité de l’armée régulière. Il a qualifié beaucoup de ces arrestations et exécutions comme ‘extrêmement arbitraires’ .12

Le même type de terreur organisée par les autorités existait aussi dans la province à dominante rurale de Zamorra dans la Vieille Castille, qui était tombée immédiatement aux mains des rebelles. Pratiquement tous les dirigeants de partis et d’organisations soutenant la république furent rassemblés et exécutés.13 De tels faits sont survenus sans aucun doute à travers toute l’Espagne tenue par les rebelles.
Gabriel Jackson a commenté le terrorisme dans les zones tenues par les rebelles

"...il ne faut pas expliquer la virulence de la purge dans l’Espagne insurgée par les lois de la guerre ... Les insurgés espagnols se battaient pour préserver les privilèges traditionnels de l’Armée, de l’Église et des propriétaires terriens... Le soulèvement militaire du 18 juillet apparaissait comme leur dernière chance de préserver une Espagne où leurs privilèges seraient sauvegardés… Les exécutions dans l’Espagne nationaliste n’étaient pas l’œuvre de foules révolutionnaires profitant de l’effondrement de l’état républicain. Elles étaient ordonnées et approuvées par les plus hautes autorités militaires." Le même auteur, qui a réalisé une étude approfondie sur le sujet, concluait qu’il y eut environ 200 000 victimes de ‘paseos et de représailles politiques nationalistes pendant la guerre’ à comparer avec les 20 000 ‘paseos et représailles politiques en zone républicaine’.14

Terreur initiale en Catalogne et au Levant

Avec la suppression de la rébellion en Catalogne, les anarchistes y contrôlaient presque entièrement la situation. Au Levant, au sud, ils partageaient le pouvoir avec les socialistes de Largo Caballero. Donc, ce qui s’est passé dans ces deux zones est particulièrement révélateur quant au rôle des anarchistes dans la violence et la terreur dans ces deux régions.

Il n’y a aucun doute sur le fait que de nombreux meurtres ont eu lieu durant les premiers jours et les premières semaines de la guerre civile en Catalogne. Nous avons signalé la ‘disparition’ des propriétaires des industries les plus importantes à Barcelone et celle des grands propriétaires terriens. Même si de nombreux disparus ont fui en France, il est néanmoins également certains que beaucoup furent tués, par leurs ouvriers ou quelqu’un d’autre. Il y eut des recherches systématiques de phalangistes et d’autres partisans des rebelles et beaucoup d’entre eux furent aussi tués. Il y eut certainement beaucoup de cas de vengeances personnelles.

Après le 19 Juillet, les prisons étaient emplies de prisonniers politiques, et de nombreux prisonniers de droit commun furent relâchés. On peut supposer que quelques uns de ceux-ci retournèrent à leur ancienne occupation, aidés en cela par l’effondrement de la loi et de l’ordre après le déclenchement de la guerre civile. Les paseos étaient choses courantes dans les premiers moments de la guerre. Ce terme, dont la traduction est "marche" ou "promenade" étaient utilisé pour décrire les actions de petits groupes qui raflaient des victimes de leur propre initiative durant la nuit, et les emmenaient en "promenade" vers leur mort.

John Langdon-Davies,un journaliste anglais sympathisant de la cause républicaine, écrivait en 1937 : "La vérité, c’est que durant les mois de juillet et août et selon ce que je sais depuis, une moyenne de cinq ou six personnes était tirée de leur lit chaque nuit , poussées dans des voitures et conduites sur cette petite route isolée parmi les pins après Tidibaldo, et y étaient exécutées." 15 En visitant la morgue municipale de Barcelone, il a déterminé le nombre moyen de corps qui y avait été apporté avant le 19 juillet et avait conclu que "la terreur à Barcelone avait entraîné peut-être 200 meurtres en un mois..."16
Aucun de ces faits ne se déroulèrent sous la direction ou à l’instigation des dirigeants anarchistes. Et même si des militants anarchistes de base y participèrent, ils n’étaient pas seuls. César Lorenzo a cité un étudiant phalangiste sur la guerre en Catalogne à ce sujet : "En réalité, les actes criminels étaient équivalents entre les deux partis et proportionnels au nombre de leurs membres."17

Franz Borkcnau, après un séjour dans l’Espagne révolutionnaire en août 1936 et en janvier-février 1937, écrivait au sujet du terrorisme dans les premières semaines de la guerre civile en Catalogne :

"J’ai appris que le terrorisme était de loin le principal levier de la révolution sociale dans les villes et les villages. Les exécutions découlaient des expropriations et la crainte des exécutions contraignaient les autres riches à la soumission au régime révolutionnaire. La suggestion selon laquelle les anarchistes en Catalogne ne devait leur prépondérance qu’à leurs méthodes terroristes était fausse; ils auraient obtenu l’allégeance d’une large majorité de la classe ouvrière sans avoir recours au terrorisme. Mais l’autre allégation selon laquelle seul le terrorisme leur permettait d’entreprendre les premières étapes vers la révolution sociale était vraie. Le terrorisme anarchiste, durant ces premiers jours, était le type de terrorisme le plus impitoyable que toutes les organisations de la classe ouvrière ont exercé contre les ennemis du régime à travers toute l’Espagne..."18

Terreur initiale en Catalogne et au Levant

Borkenau a développé le sujet, "Le terrorisme révolutionnaire de juillet, août et septembre en Espagne était ce qu’on appelle un ‘terrorisme de masse’, le terme ayant la double signification de terrorisme exercé par les masses , et non par des forces de police organisées et contre un très grand nombre, une ‘masse’ de victimes". Il a comparé la situation avec celle de la France en 1792et de la Russie en 1918: " La masse s’en prend seulement, pas tant au gens qui ont perpétré ou essayé de le faire, des actes contre le régime, qu’au gens qui, du fait de leur condition sociale, sont supposés être les ennemis naturels du régime que défendent ces masses. En Russie, comme en Espagne et en France, les aristocrates ont été tués en tant que aristocrates, les prêtres en tant que prêtres, et en Russie et en Espagne, les bourgeois en tant que bourgeois; dans tous les cas, ces individus étaient connus en outre pour appartenir à des organisations hostiles au régime..."19 Borkenau notait aussi : "Je me risque à suggérer que, peut-être ce n’est pas tant une habitude anarchiste que de massacrer ses ennemis en masse qu’une habitude espagnole."20 Cependant, il a observé, durant son second séjour dans l’Espagne révolutionnaire en janvier-février 1937, que l’usage de la force par les anarchistes durant la première période de la guerre avait sapé leur influence en Catalogne: "Les expropriations et les exécutions de masse ont terrorisé les petits propriétaires qui sont un élément très important à Barcelone."21

Le dirigeant anarchiste catalan, Diego Abad de Santillán, écrivant alors que la guerre n’était pas terminée, notait que, aussitôt après le 19 juillet 1936, à Barcelone, nombreux étaient ceux qui vivaient sans lois et de pillage. Mais il disait que le Comité Central de la Milice, parmi d’autres mesures contre cet état de fait, avait organisé la réquisition méthodique des richesses provenant des églises et des maisons des habitants qui avaient fui, et les déposait en lieux sûrs.22 Santillán écrivait: " il est possible que notre victoire entraîne la mort violente de quatre ou cinq mille citoyens de Catalogne, catalogués comme hommes de droite, liés à la réaction politique et cléricale. Mais une révolution a des conséquences... Lorsque ces événements survenaient, nous étions ceux qui faisaient le plus pour freiner les instincts de vengeance du peuple libéré."23

Aussitôt que fut créé le Comité Central des Milices en Catalogne, il chercha à rétablir la loi et l’ordre. C’était la tâche du secteur de la sécurité au sein du comité, dirigé par l’anarchiste Aurelio Fernández, et les patrouilles de contrôle dans lesquelles la CNT fournissait environ la moitié des membres.

Néanmoins, César Lorenzo a noté que, en plus de ces patrouilles officielles, "existaient des forces de police organisées par chaque parti et organisation syndicale, qui dépendaient de leurs dirigeants respectifs ; il y avait les célèbres tchékas, qui disposaient de leurs propres agents secret, leurs prisons privées et leurs commandos. Celle de la CNT, sous les ordres de Manuel Escorza, était la plus importante et la mieux organisée."24

Selon Diego Abad de Santillán, "Nous faisions de sérieux efforts pour réprimer tous les excès, et si nous pensions que ces efforts n’étaient pas appliqués par tous, nous avons fusillé quelques camarades et amis qui avait abusé de leur autorité". Ainsi est tombé J. Gardenes, qui ne fut pas sauvé en se repentant des actes qu’il avait loyalement avoué avoir commis, sachant que nous avions déclaré que nous ne nous laisserions pas émouvoir; ainsi est également tombé le président de l’un des plus grand syndicats de Barcelone, celui des ouvriers de l’alimentation, qui était accusé d’avoir exercé une vengeance personnelle et qui ne fut pas sauvé par son long passé de militant."25 Les dirigeant anarchistes, comme une grande partie des militants de base, cherchaient tout particulièrement à s’opposer aux tentatives d’individus d’exploiter la situation pour leur bénéfice personnel. Franz Borkenau développait ce point lors de son premier séjour dans l’Espagne révolutionnaire, moins de trois semaines après le début de la guerre civile:

"Il est intéressant d’écouter ce que ces marxistes disent au sujet des anarchistes. Aussitôt après la défaite des militaires, expliquent-ils, il y a eu de nombreux pillages sur les Ramblas, sous prétexte d’actions anarchistes. Puis la CNT s’en est mêlée, niant toute responsabilité dans ces actes; maintenant, ce qui attire l’œil en premier sur les murs des maisons, ce sont de grandes affiches anarchistes menaçant les pillards d’exécution sur le champ. Mais un autre mensonge circule, de nature plus surprenante. En mettant à sac et en brûlant les églises, la milice a naturellement entassé un considérable butin, en argent et objets de valeur. Ce butin aurait dû revenir à la CNT. Il n’en fut rien cependant ; les militants anarchistes de la base préféraient brûler le tout, y compris les billets de banque, pour ne pas éveiller les suspicions de vols..."26

Le même rejet de l’idée que la révolution serait exploitée pour le bénéfice des individus plutôt que celui de la classe ouvrière dans son ensemble est apparue à travers un autre exemple que Borkenau a raconté lors de son premier séjour : "Les communistes ... dès le lendemain de la victoire, établirent une liste de revendications économiques, telles que des allocations pour les veuves de combattants tués lors de la défense de la république. Les anarchistes ne dirent rien au sujet d’allocations, de salaires ou d’heures de travail. Ils prétendent seulement que chaque sacrifice doit être fait pour soutenir la révolution, sans récompense..."27

Dès le 30 juillet, les anarchistes prirent des mesures énergiques contre les paseos. Le journal de Barcelone, La Vanguardia du 31 juillet, publia deux proclamations en première page, toutes les deux datées de la veille. L’une était signée par la Federación Local de Sindicatos Unicos de Barcelone et la Confederación Regional de Cataluña de la CNT, et l’autre par la CNT-FAI sans autre précision :

"Une série de perquisitions, suivies d’arrestations arbitraires et d’exécutions, la plupart sans qu’aucune raison ne justifie de telles mesures, ont eu lieu à Barcelone... Les perquisitions, de nature privées, doivent cesser et ne peuvent s’effectuer que sous l’autorité de la Commission d’Enquête du Comité de la Milice Anti-fasciste, de la Fédération Locale, ou du Comité Régional de la FAI. Les informations, nous parvenant à ce sujet, qui indiquent que ces abus sont commis au nom de l’organisation sans que les Comités responsables n’en aient connaissance, est le facteur qui nous incitent à prendre cette décision afin de faire respecter le sens des responsabilités et mettre fin aux actes ignobles par des personnes sans scrupules, que nous supprimerons énergiquement"

La seconde proclamation, commune de la CNT-FAI , qui fut largement distribuée, y compris au moyen d’avions survolant la ville, était encore plus explicite: "NOUS DEVONS PRENDRE DES MESURES CONTRE TOUS LES INDIVIDUS convaincus d’avoir commis des actes allant à l’encontre des droits de l’homme et contre tous ceux qui se sont conférés des attributions au nom de l’organisation confédérale ... Nous disons comment nous agirons et nous agirons comme nous l’avons dit."28

Les juges et la police anarchistes

Le Comité Centrale des Milices, dominé par les anarchiste, essaya très tôt de rétablir un système légitime pour rendre la justice. Diego Abad de Santillán a noté: " Le Palais de Justice a été ouvert et a commencé à organiser la justice dite révolutionnaire. Des tribunaux populaires ont été formés pour juger les crimes de rébellion et de complot contre la république et les nouvelles lois en vigueur. Dès que ce rôle fut reconnu, aussitôt que possibles, des juges populaires remplacèrent les anciens juges professionnels, plus experts dans la fonction, mais qui auraient été au service de la contre-révolution..."29

Juan García Oliver, dans ses mémoires a remarqué : " Nous avons laissé le contrôle de l’administration de la Justice au comité révolutionnaire qui fut crée tribunal de Barcelone, auquel étaient associés des juristes éminents comme Eduardo Barriobero, Angel Samblancat, Juan Rosinyol et d’autres, aidés par des représentants de la CNT et de l’UGT."

Cependant, les procès des militaires qui étaient impliqués dans le complot pour renverser la république furent laissés à d’autres militaires, loyaux au régime. Des cours martiales furent constituées, pour juger leurs collègues militaires.30

Diego Abad de Santillan a souligné le cas de conscience des anarchistes impliqués dans la constitution de forces de police et de tribunaux plus ou moins réguliers:

"Les juges, y compris ceux qui appartenaient à la FAI, les policiers, même membres de la CNT, ne nous plaisaient pas; ce sont des fonctions qui nous répugnent un peu. Nous ne considérions pas non plus avec sympathie la création des Patrouilles de Contrôle. Nous voulions liquider toutes les institutions répressives derrière les lignes et les envoyer au front...31Les Patrouilles devinrent l’objet de légendes épouvantables. La majorité des miliciens étaient nos camarades et ils constituaient un obstacle, en tant que tels, pour les projets éventuels de domination. On chercha à les supprimer et la première chose à faire était de les discréditer.Il est possible que parmi les 1 500 hommes à Barcelone, quelques-uns aient pu outrepasser leur fonction et se rendre coupables de transgressions condamnables, mais, même dans ce cas, pas dans des proportions inhabituelles pour d’autres institutions répressives. Nous ne défendions pas l’ institution des patrouilles, comme nous n’avions pas défendu la garde civile ou les gardes d’assaut. Mais ces hommes avaient un sens de l’humanité et des responsabilités qui les rendirent loyaux au nouvel ordre révolutionnaire. Avec le temps, peut-être, ils seraient devenus seulement une autre force de police, mais les diffamations dont ils furent l’objet manquaient de preuve. Elles venaient principalement des communistes.A de nombreuses occasions, nous avons eu à intervenir pour faire libérer ceux dont la neutralité politique offrait des garanties, et nous avons pu observer que ceux qui étaient détenus étaient traités comme nous ne l’avions jamais été : comme des êtres humains. Ils s’agissait de comploteurs sur nos arrières et il était naturel que nous ne leur laissions pas les mains libres pour nous nuire. Mais ceux qui ont vécu les dix premiers mois de la révolution en Catalogne peuvent témoigner de la différence avec les méthodes répressives appliquées par la suite, sous couvert de ‘l’ordre’ établi par Prieto, Negrin et Zugazagoitia, des chambres de torture du parti communiste ou du Directoire Générale à la Sécurité, qui était la même chose, des horreurs du SIM, où étaient perpétués des actes de bestialité que même la garde civile sous la monarchie aurait été incapable d’imaginer."32

Terrorisme anarchiste au Levant

A Valence, comme en Catalogne, le paseo était monnaie courante dans les premières semaines de la guerre civile. Bien que des tribunaux militaires furent institués dans la région du Levant en conformité avec un décret du gouvernement Giral, notamment pour traiter des cas de trahison contre la république, les paseos ne cessèrent pas immédiatement. Un homme, qui était juge à Valence en 1936, se souvient des années après que, tous les matins, il devait établir un certificat de décès pour différentes personnes tuées durant la nuit. Il dit que cette situation a continué pendant trois ou quatre mois.33

Lorsque le dirigeant anarchiste Juan García Oliver a pris son poste de ministre de la justice à Valence au sein du gouvernement de Largo Caballero, en début novembre 1936, il a pensé que l’une des premières tâches était de mettre fin aux paseos. Il découvrit que la principale bande qui commettait des arrestations illégales et des meurtres était connue sous le nom de "Tribunal du Sang", et était composée d’une vingtaine d’individus, issus de "tous les partis et organisations anti-fascistes de la ville."

García Oliver a décrit la façon dont ce ‘tribunal’ fonctionnait : "Chaque nuit, il se fixait la mission d’effectuer certaines arrestations de personnes suspectées de fascisme. Il les jugeait et, si ils étaient condamnés à mort, les exécutaient. Tout était fait en une nuit. Le corps des personnes exécutés étaient retrouvés en dehors de la ville, dans les champs et les jardins."

Dans son discours lors de l’ouverture annuelle des tribunaux, peu après sa prise de fonction, García Oliver a essayé d’expliquer comment sont apparus les paseos. Dans ses mémoires, il a cité cette explication:

"Du fait que le soulèvement militaire avait entraîné la destruction de tous les freins sociaux, parce qu’il avait été réalisé par les classes sociales qui avaient maintenu l’ordre social historiquement, les essais de rétablir un équilibre légal a poussé l’esprit de justice à revenir à ses sources les plus lointaines et les plus pures : le peuple, vox populi, suprema lex. Et le peuple, tenu anormalement à l’écart si longtemps, a créé et appliqué ses lois et procédures, c’est à dire le paseo. Mais la normalité rétablie avec l’ installation de tribunaux populaires, composés de révolutionnaires, ne justifie plus les paseos; les éléments suspects doivent être présentés devant les tribunaux populaires et être jugés, avec impartialité, avec une punition pour les coupables et la liberté immédiate pour les innocents."

García Oliver était déterminé à mettre fin aux paseos. Il lança un appel aux membres du Tribunal du Sang. Il y eut apparemment une discussion assez violente, avec la menace à peine voilée que García Oliver lui-même pourrait être la victime d’un paseo.

García Oliver a prétendu qu’il avait réussi à faire cesser les agissement du Tribunal du Sang et à le faire se dissoudre. Mais une quinzaine de jours plus tard, les meurtres de nuit reprirent et le corps des victimes étaient déposés devant l’École Populaire de Guerre que García Oliver venait juste de créer. Il découvrit peu de temps après que ces nouvelles exécutions étaient l’œuvre des Gardes d’Assaut sur ordre d’un officiel au sein du ministère de l’intérieur. Il obtint peu après la cessation de ceux-ci.34

Au fur et à mesure du déroulement de la guerre, la nature de la terreur du côté républicain se transforma radicalement. En même temps que grandissait l’influence stalinienne au sein des forces de police reconstituées et de l’armée, et cela avec l’aide des experts du GPU soviétique,une police secrète totalement indépendante du gouvernement fut mise sur pieds, et la violence, la coercition et la terreur furent appliquées sur des bases beaucoup plus organisées. Bien sûr, il furent utilisés contre les anarchistes (et autres opposant au stalinisme) et non par eux.

Les anarchistes et la terreur en Aragon

Il est évident que, en même temps que les milices anarchistes avançaient en Aragon, pour regagner environ la moitié de la région, elles ont employé des méthodes musclées dans les zones qu’elles reprenaient au forces rebelles. Les paysans anarchistes participèrent aussi activement à la terreur contre leur ennemis.

Franz Borkenau, lors d’un séjour en Aragon moins d’un mois après le début de la guerre en témoigne. Il a raconté une conversation dans un bar de village à Fraga:

"La plupart d’entre eux sont anarchistes. Un homme, avec le geste parlant d’un doigt à travers la gorge, nous dit qu’ils ont tué trente-huit ‘fascistes’ dans leur village. De toute évidence, cela les réjouit énormément. (Le village a seulement un milliers d’habitants environ.)
Ils n’ont tué aucune femme ni enfant. Seulement le prêtre, ses partisans les plus actifs, l’avocat et son fils, le propriétaire terrien et quelques-uns des paysans les plus riches! Au début, j’ai pensé que le chiffre de trente-huit était une fanfaronnade, mais le lendemain matin, il fut confirmé par d’autres paysans, dont certains n’étaient pas très contents des massacres. J’ai obtenu d’eux des détails sur ce qui s’était passé. Ce ne sont pas les villageois eux-mêmes qui avaient organisé les exécutions, mais la Colonne Durruti dès qu’elle est arrivée dans le village. Ils ont arrêté tous les suspects d’activités réactionnaires, les ont conduits en camion à la prison et les ont fusillés... Suite à ce massacre, les catholiques et les riches du village voisin se sont rebellés ; l’alcalde a servi de médiateur, un colonne de miliciens est entré dans le village, et à de nouveau fusillé vingt-quatre personnes."35

Les exécutions étaient souvent réalisées avec réticences par les paysans d’Aragón. Les faits qui se sont déroulés dans un petit village sont peut-être révélateurs de ce qui s’est passé dans quelques autres. Dans un premier temps, le comité local révolutionnaire n’intenta de procès contre personne, pensant qu’il était odieux d’exécuter uns de ses voisins. Cependant, ce comité, composé de cinq membres de la CNT et cinq de l’UGT, devint convaincu que si quelques-uns des fascistes n’étaient pas exécutés, ils tueraient les républicains à la première occasion. Alors les trois principaux fascistes du village furent jugés et exécutés.36

Les dirigeants de quelques-unes des colonnes qui se rendirent en Aragón essayèrent d’empêcher un tel terrorisme. Ce fut le cas de Saturnino Carod, qui parvint jusqu’aux abords de Belchite.De nombreuses années après, il a raconté à Ronald Fraser qu’il avait rassemblé les habitants du village de Calaceite, après qu’ils eurent incendié leur église, et leur avait dit : "Vous brûlez les églises sans penser à la peine que vous causez à vos mères, vos sœurs, vos filles, vos parents, dans les veines desquels coulent le sang chrétien, catholique. Croyez-vous qu’en brûlant les églises, vous allez changer ce sang et que demain tout le monde se considérera comme athée. Au contraire! Plus vous violez leur conscience et plus ils se rangeront aux côtés de l’église. En outre, l’immense majorité d’entre vous est croyante dans l’âme."
Fraser ajoutait: "Il a demandé que les vies et les propriétés – pas seulement sur le plan religieux – soient respectées. La tâche de la colonne était de combattre l’ennemi en combats ouverts, pas de se charger de la justice."37
digger
 
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Violence et terrorisme anarchiste ... - II

Messagede digger » 08 Oct 2014, 08:51

La situation à Madrid

Les anarchistes ne dominaient pas Madrid durant la première partie de la guerre civile, comme cela était le cas en Catalogne et en Aragon. Au début, le gouvernement espagnol contrôlait mieux la ville que toute autre région de la république. Néanmoins, même ici, les anarchistes exerçaient une influence considérable, et, dans une très large mesure, y agissaient comme bon leur semblait durant les premiers mois de la guerre. Comme je l’ai indiqué dans une partie précédente de l’ouvrage, Le Comité de Défense de la CNT du Centre continua, tout au cours de la guerre, a avoir une grande influence sur les unités militaires anarchistes opérant sur le front central.

Jesús de Galindez, un nationaliste basque,qui avait été désigné par le gouvernement pour enquêter sur, et essayer d’empêcher, les paseos à Madrid, a fait remarquer que la CNT et le parti communiste disposaient de leurs tchékas respectives durant la première période de la guerre. A ce moment, ils pénétraient dans les prisons officielles et emmenaient des personnes pour les transférer dans leurs propres quartiers généraux, où, tôt ou tard, ils les éliminaient.

Cependant, Galindez a fait remarquer les expériences différentes qu’il avait eu en traitant avec les tchékas anarchistes et communistes. Il disait que les anarchistes s’emparaient des gens dans un accès d’indignation morale et de passion politique, et quand il leur demandait une personne précise et disait qu’il se portait personnellement garant de celle-ci ou qu’il la ramenait à la prison, on le croyait, en général, et il pouvait libérer la personne. Dans le cas des communistes, ceux-ci travaillaient selon un plan précis et niaient avoir vu la personne en question, même lorsque Galindez avaient la preuve qu’il était ici.

Largo Caballero prit conscience de ce qui se passait. Il nomma, par conséquent, un anarchiste, Melchor Rodríguez, à la tête des prisons de Madrid. Par la suite, selon Galindez, les rafles de prisonniers cessèrent.
Le pire massacre survenu à Madrid fut l’attaque de la Prison Modelo alors que les troupes de Franco étaient sur le point de déclencher leur assaut frontal sur la ville, début novembre. Jesús de Galindez était convaincu que cette attaque durant laquelle 600 prisonniers furent tués de sang froid, avait été organisée délibérément par les communistes.38

Le terrorisme en Asturies

L’effondrement de l’autorité en Asturies aussi provoqua une terreur considérable contre les ennemis, ou supposés tels, de la république et de la révolution. Javier R. Muñoza écrit sur cette région :"Le plus grand nombre de meurtres a été commis dans les premiers mois de la guerre ... Règlements de comptes, représailles, sadisme, constituaient quelques-uns des ingrédients qui composaient la macabre salade sanguinaire de ces mois-là."

Muñoz fait remarquer que, avec l’établissement en septembre 1936 d’un gouvernement de facto de la région basé à Gijón, et la mise en place d’un tribunal populaire "un terme avait été mis aux précédents excès ... en se fondant sur les chiffres connus des exécutions pour lesquelles une date est donnée, on peut être certain que un peu plus de 60 % des morts totales sont survenues pendant les mois de juillet à septembre 1936. Les mois suivants, quelques assassinats furent commis, l’œuvre d’authentiques incontrôlables, jusqu’aux derniers mois de la guerre, septembre et octobre 1937, où la terreur se répandit à nouveau, avec environ 20 % du total des exécutions." Le tribunal populaire se saisit d’un certain nombre de cas "d’incontrôlables". Muñoz fait remarquer que, sur l’accusation de détentions illégales, le tribunal a prononcé trois peines de mort et une condamnation à 30 ans de prison.39

L’anticléricalisme des anarchistes

Il faut accorder une attention spéciale au terrorisme exercé par les anarchistes contre l’église catholique, ses prêtres, ses nonnes et ses partisans laïques, particulièrement durant les quelques premiers mois de la guerre civile. Si presque tous les groupes politiques qui soutenaient la révolution – à l’exception des nationalistes basques – étaient anticléricaux, les anarchistes l’étaient de la façon la plus militante, et il existe de solides preuves attestant qu’ils sont les principaux responsables des attaques violentes, non seulement contre les bâtiments de l’église, mais aussi contre les représentants du clergé et ceux qui les soutenaient.
Avant d’examiner ce que firent réellement les anarchistes pendant la guerre civile, il est important d’explorer les raisons de leur opposition particulièrement virulente à l’église catholique. Ce fut cette aversion forte et passionnée qui explique les agissement des anarchistes durant la guerre contre l’église, son clergé et ses partisans.

L’explication de Gerald Brenan a reçu un considérable soutien d’autres analystes. Même si il a étudié en particulier les anarchistes dans les zones rurales du sud de l’Espagne, il a remarqué que de nombreux membres de la classe ouvrière en Catalogne, au moment du déclenchement de la guerre, représentaient la première ou seconde génération d’immigrants venant d’Andalousie, si bien que son analyse s’applique aussi à eux :

"La haine fanatique des anarchistes envers l’église et la violence extraordinaire de leurs attaques contre elle durant la guerre civile sont connus de tous... Je pense que cela ne peut s’expliquer que comme la haine des hérétiques envers l’église, dont ils sont issus.40
Je suggérerais que la colère des anarchistes espagnols contre l’église est celle d’un peuple intensément religieux qui s’est senti abandonné et déçu. Les prêtres et les moines l’a laissé tomber à un moment crucial de son histoire pour se tourner vers les riches. Les principes humains et éclairés des grands théologiens du dix-septième siècle ont été abandonnés. Le peuple a commencé à suspecter ... que toutes les paroles de l’église étaient hypocrites. Lorsqu’il a repris la lutte pour l’utopie chrétienne, ce fut donc contre l’église et non à ses côtés..."41

Semprun Currea, un membre de la faculté de l’université de Madrid, politicien conservateur et contributeur à la revue catholique espagnole Cruz y Raya, a semblé confirmé l’analyse de Brenan dans un article du magazine français Esprit en 1936:

"Pour quiconque a étudié sur le terrain, les racines profondes et secrètes de l’anticléricalisme du peuple espagnol était un reproche acerbe envers les prêtres, non pas parce qu’ils étaient prêtres, mais à cause de leur échec à vivre en accord avec leur condition de prêtres ... La haine des prêtres et de la religion vient très souvent du fait qu’ils ne se conforment pas suffisamment à leurs préceptes. Ils ne sont pas blâmés parce qu’ils croient dans le christ mais parce qu’ils ne l’imitent pas; ils ne sont pas blâmés pour leurs vœux et leurs lois, mais parce qu’ils ne les respectent pas fidèlement; ils ne sont pas insultés pour prêcher une vie nouvelle, et la renonciation à celle-ci, mais parce qu’ils n’ont pas renoncé à la vie terrestre et qu’ils semblent avoir oublié l’autre."42

Le professeur José Sanchez, historien de l’église durant la guerre civile, a cité d’autres autorités espagnoles qui semblent être d’accord avec l’analyse de Gerald Brenan. Il a cité Mauricio Serrahim, un avocat catalan, pratiquant catholique et militant politique, sur ce sujet : "J’ai toujours maintenu que, au fond, ces incendies étaient des actes de foi. C’est à dire un acte de protestation, car l’église n’était pas, aux yeux du peuple, telle qu’elle aurait dû être. La déception de quelqu’un qui croit, aime et est trahi. Elle naît dans l’idée que l’église devrait être du côté des pauvres et qu’elle ne l’est pas ..."43

Sánchez a également cité Manuel de Irujo, un basque nationaliste et catholique, qui a servi comme ministre dans les gouvernements républicains de Largo Caballero et Juan Negrin. Irujo disait: "L’incendie des églises est une protestation contre l’état, et si vous me le permettez, une sorte d’appel à Dieu contre l’ injustice humaine."44

Sánchez, lui même, remarquait:

"La question du rôle socio-économique du clergé en Espagne devint la justification de la violence qui a fait gagner aux révolutionnaires le soutien et la sympathie des libéraux et des ouvriers à l’étranger ... Les perceptions étaient plus importantes que la réalité. Le clergé était perçu et étiqueté comme des hypocrites sociaux. Ce n’était pas difficile, particulièrement dans un pays aux besoins sociaux si importants et avec un système clérical étendu et culturellement puissant … Le clergé espagnol, depuis presque un siècle avant 1936, a été critiqué pour s’être allié avec les riches dans la guerre de classe qui couvait toujours ... Il est aussi probable que, dans l’économie bourgeoise florissante du début du vingtième siècle, sa division croissante entre classes, et une conscience de classe qui se développait, le clergé s’est tourné vers les riches parce qu’il se sentait plus à l’aise parmi ceux qui assistaient à ses messes et les aidaient dans leur travail évangélique ..."45

L’incendie des églises n’a certainement pas commencé avec la guerre civile. Ce fut une caractéristique des insurrections et des conflits sociaux durant une grande partie du dix-neuvième siècle et pendant la Semana tragica de 1909 à Barcelone, où 17 églises et 23 monastères furent incendiés.46

La position anti-républicaine de l’église

En plus de l’anticléricalisme de longue date des anarchistes et autres partisans de la cause républicaine, il existait une autre raison, plus immédiate, à la grande hostilité envers l’église durant la guerre civile. C’était le fait que la hiérarchies cléricale et une grande partie du clergé – sauf au Pays Basque – étaient plus ou moins des partisans affichés de la cause rebelle.

José Sánchez a remarqué: "Dans la plupart des cas, le clergé était dépeint comme des conspirateurs en cheville avec l’armé l’armée, et on croyait qu’il y avait des armes cachées dans ses églises et ses presbytères ou bien qu’elles avaient servi à tirer sur les ennemis du soulèvement."47

Il existait de nombreuses raisons pour lesquelles le clergé était dépeint ainsi. Diego Abad de Santillán a écrit ce qui suit sur les événements du 19-20 juillet à Barcelone: "Nous n’avons pas empêché les attaques d’églises et de couvents en représailles à la résistance offerte par l’armée et les serviteurs de Dieu. Dans tous, nous avons trouvé des armes ou nous avons dû obliger les forces qui y étaient retranchées à se rendre ..."48

Il y eut naturellement des membres du clergé qui sont restés en territoire républicain durant toute la guerre, en évitant d’être arrêtés et en travaillant étroitement avec les forces rebelles. Une douzaine d’années après la fin de la guerre, Pedro Bernardino Antón Ortiz, qui était, à l’époque de notre conversation, à la tête du comité consultatif ecclésiastique du système de syndicat du régime franquiste , m’a raconté ses activités pendant la guerre.
Il n’était pas dans sa paroisse lorsque les combats ont commencé à Madrid, et ainsi, n’était pas tombé aux mains des miliciens qui étaient venus le chercher. A son retour, une de ses paroissiennes lui a offert son appartement, qu’elle avait quitté au début des troubles. Il y a passé la guerre et a travaillé comme chauffeur de camion et vendeur, et pendant six mois, à son compte, il avait fabriqué et vendu des souvenirs aux soldats républicains. Néanmoins, il était aussi engagé dans des actions clandestines contre les forces républicaines à Madrid, recueillant de l’information, qu’il avait la possibilité de faire passer vers les lignes rebelles, et fabriquant des faux papiers, les siens en premier lieu. A la fin de la guerre, il obtint le statut de combattant par le nouveau régime et Franco lui décerna la médaille d’ancien combattant.49
Dans les régions d’Espagne tenues par les forces rebelles, la hiérarchie cléricale et le clergé étaient clairement du côté de Franco. José Sanchez a fait remarqué que en ayant officiellement proclamé l’Espagne catholique "les nationalistes, même si il y avait parmi eux des non-croyants et des anticléricaux, avaient autorisé les évêques a exercer leur autorité dans le domaine éducatif, social et culturel afin d’obtenir leur soutien et celui des catholiques ... Les évêques se voyaient donc attribuer un rôle politique, que cela leur plaise ou non.Ce rôle leur donna probablement une perception exagérée de leur propre pouvoir. On leur demandait d’officier dans des fonctions militaires et civiles, de prêcher aux troupes, de participer à des comités politiques...."50

Finalement, en août 1937, la hiérarchie de l’église espagnole, à l’exception de deux évêques, a publié une lettre collective, ‘adressée à ceux du monde entier’51 Ayant défendu le soulèvement comme juste et dépeint les révolutionnaires comme étant dirigé par des conspirateurs étrangers, les évêques annonçaient leur soutien aux nationalistes, qui, disaient-ils, représentaient la nation espagnole, avaient établi un régime de loi, d’ordre et de justice et avait même "diffusé un courant d'amour pour la Patrie” En ce qui concerne les accusations de barbarie des nationalistes envers les prisonniers républicains, la lettre ne défendait pas ‘ces excès’ mais disait qu’il n’y avait pas de comparaison possible entre ‘les offenses contre la justice” du côté républicain et l’administration ordonnée de la justice par les nationalistes.52
Le soutien des évêques à la cause rebelle était sans équivoque : ‘Nous affirmons que le soulèvement civico-militaire plonge au fond de la conscience populaire une double racine : celle du patriotisme qui a vu en lui l’unique façon de réveiller l’Espagne et d’éviter sa ruine définitive ; et celle du sentiment religieux, qui le considère comme la force capable de réduire à l’impuissance les ennemis de Dieu et comme la garantie de la continuité de sa foi et de la pratique de sa religion....Pour le moment, il n’y a pour l’Espagne aucun autre espoir de reconquérir la justice et la paix, et les biens qui en découlent, que le triomphe du mouvement national."53
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Étendue de la terreur contre l’église

José Sanchez a écrit que "la fureur anticléricale de 1936 avait une importance et une signification particulière. Ce fut la plus grande effusion de sang cléricale de toute l’histoire de l’église chrétienne. Dans l’histoire moderne aucun déchaînement de violence n’approche le conflit espagnol en terme de nombre total de religieux tués, ou de pourcentage de victimes, ou de la brièveté de la période concernée. "55

Les faits bruts, et ce sont les mieux chiffrés parmi les nombreuses victimes de la guerre civile espagnole et de la terreur qui y est associée, montrent que près de sept mille religieux furent tués, la plupart d’entre eux en six mois, entre juillet et décembre 1936." Il a cité Antonio Montero Moreno à ce sujet "4 184 étaient séculiers (clergé diocésain), 2 365 étaient du clergé régulier (ceux qui appartiennent à un ordre ou une congrégation), et 283 étaient des nonnes, pour un total de 6 832."56 Treize évêques furent tués.

Il y avait à l’époque presque 30 000 prêtres séculiers, 3 500 séminaristes, dont 12 pour cent furent tués. Il y avait environ 20 000 membres du clergé, ordonnés ou non, ou novices dans les ordres religieux, dont onze pour cent furent tués.

Sanchez conclut que "environ un quart du clergé masculin fut tué derrière les lignes républicaine... En plus de ces morts, un nombre incalculable de personnes laïques furent tuée à cause de leur relations à la religion, soit parce qu’elles étaient des pratiquants connus, ou membres d’organisations religieuses fraternelles et charitables, ou en tant que pères, mères, frères, sœurs ou amis de religieux. Certains furent tués parce qu’ils affichaient leur fois en portant des symboles extérieurs de croyance, une médaille religieuse ou un scapulaire..."57

Le professeur Sanchez continue: "Le déchaînement a duré environ six mois, jusqu’en fin 1936 ... Environ 80 pour cent des religieux furent tués dans les deux mois et demi du début de la guerre, de mi-juillet au 1er octobre. Un autre quinze pour cent dans les trois mois suivant, à la fin de l’année jusqu’au 31 décembre 1936. C’est donc 95 pour cent des meurtres qui eurent lieu dans les six premiers mois de la guerre . Après cela, les assassinats furent sporadiques …"58

Apparemment il y avait parfois des jugements bizarres pour décider quels prêtres seraient tués. Selon Franz Borkcnau, "Dans le village catalan de Tosas, il y avait deux prêtres, l’un fanatique et strict, l’autre complaisant sur tous les points, et notamment avec les filles du village. Ce dernier a été caché pendant toute la révolution pour lui éviter l’arrestation, alors que le ‘bon’ prêtre haï par tout le village comme allié des réactionnaires, a essayé de fuir et s’est brisé le cou en tombant sur un rocher."59

Un autre aspect montre que les assassinats de religieux et autres avaient généralement une motivation ‘politique’ ou ‘anticléricale’, plutôt que personnelle. Selon José Sánchez,

"Il faut noter que parmi tous les terribles exemples de tortures et de cruautés, aucune nonne ne fut sexuellement violée durant toute la guerre par des anticléricaux. Montero Moreno (qui se serait naturellement plu à raconter de telles histoires si elles avaient existé) contredit les affirmations faites durant les premiers mois de la guerre, selon lesquelles des religieuses nues étaient forcée de danser en public et qu’elles étaient systématiquement violées par les miliciens républicains. Lors de son étude exhaustive, il dit que les espagnols ont un respect inné pour les femmes, et particulièrement les vierges dédiées à Dieu, et que lorsque des nonnes étaient arrêtées et sexuellement menacées, il se trouvait toujours parmi les groupes de soldats un défenseur spontané qui les protégeait."60

Cette conclusion du professeur Sánchez va à l’encontre des affirmations des partisans de Franco pendant la guerre civile. Par exemple, la lettre collective des évêques espagnols soutenant la cause de Franco cause, qui disait: "L’honneur des femmes n’a pas été toujours respecté, pas même celles consacrées à Dieu ..."61

Après quelques mois, les procédures judiciaires formelles devant une cour révolutionnaire remplacèrent largement les actions de foule contre le clergé catholique et les laïques. John McGovern, membre du Independent Labor Party au Parlement britannique et catholique romain, a assisté à deux de ces procès. L’un concernait cinq membres de l’Organisation de la Jeunesse Fasciste Catholique, accusés d’avoir participé à la rébellion à Barcelone le 19 juillet. McGovern a constaté qu’ils avaient "tous admis leur crime", et avaient été déclarés coupables. "Le procureur a demandé la peine de mort. La cour était composée d’un avocat, qui la présidait, et de douze autres personnes tirées au sort parmi des organisations de la classe ouvrière. Ils rejetèrent la peine de mort . Les prisonniers furent condamnés à trente ans de prison."
Le second procès était celui de quatre moines accusés d’avoir ouvert le feu sur des avions du gouvernement républicain avec une mitrailleuse, à partir du toit d’un petit monastère. "Trois d’entre eux avaient essayé de s’enfuir, le quatrième s’était rendu, déclarant qu’il n’avait rien fait, et fut libéré avant le commencement du procès, avec l’accord du procureur. Il demanda la peine de mort pour les trois autres... Ils furent déclarés coupables et condamnés à trente ans de prison."62

Le meurtre de religieux et de laïques croyants n’était pas le seul aspect des attaques contre l’église catholique du côté républicain pendant la guerre civile. Le professeur Sánchez ne fournit pas d’estimation sur le nombre d’églises et autres édifices religieux détruits mais il note: "Des milliers d’églises furent brûlées, des objets religieux furent profanés, des tombes de religieuses furent ouvertes et leurs corps pétrifiés disposés en postures ridicules et des cérémonies religieuses furent singées. En réalité, pratiquement tous les actes anticléricaux imaginables n’était pas seulement possibles mais probables." 63

Franz Borkenau, lors de son premier séjour en Espagne révolutionnaire, a décrit une église qui brûlait à Barcelone:

"Sur le chemin du retour, j’ai été témoin de l’incendie d’une église, et c’était encore une grande surprise. Je m’imaginais que cela serait un acte d’excitation quasi démoniaque de la part de la foule, et cela se révéla être une affaire administrative. L’église incendiée était située à un angle de la grande Place de Catalogne. Les flammes la dévoraient rapidement. Un petit groupe de personnes se tenait à son abord (Il était environ 11H.) regardant en silence, ne regrettant certainement pas l’incendie mais sûrement pas très existé par l’événement. Les pompiers étaient de service sur place, limitant soigneusement l’incendie à l’église et protégeant les bâtiments attenants; personne n’était autorisé à approcher afin d’éviter les accidents, et tout le monde se soumettait à cette règle avec une docilité surprenante..."64

Les incendiaires sauvaient souvent précautionneusement ce qui leur semblait être des œuvres d’art. John Langdon-Davies a visité le Bureau du Travail à Barcelone où ces objets étaient entreposés " Il régnait une intense activité dans le bâtiment. Dans chaque recoin, des amoncellements de saints et de vierges, de crucifix et de tableaux, de sculptures ; des hommes allaient et venaient avec de nouvelles caisses d’objets qui venaient d’arriver; des femmes, à des tables, tapaient les listes des biens précieux envoyés au gouvernement pour les mettre en sécurité ..."65

Des objets religieux, et pas seulement des églises, étaient brûlés lors des premiers moments de la guerre civile. Borkenau raconte ce qui s’est passé dans la ville catalane côtière de Tosas. "Des objets religieux y ont été brûlés …" Une femme appartenant à la milice du POUM a raconté à Borkenau que "elle avait eu l’impression que les femmes paysannes n’aimaient pas donner leurs objets religieux, mais que par la suite, elles s’étaient convaincues que le catholicisme était maintenant révolu; elle avait alors entendu des choses comme : San José ha muerto (Saint Joseph est mort). Le lendemain, le village avait aboli de lui même le salut à Dieu, parce qu’il n’y avait plus de Dieu au paradis."66

Le Pays Basque fut la région de l’Espagne républicaine où il n’y eut pas de persécutions religieuses. Les nationalistes basques, qui étaient fortement soutenus par le clergé catholique de la région, constituaient la principale force politique au sein du régime. Tant que dura la guerre dans la région, les prêtres restèrent libres de vaquer à leurs affaires religieuse et autres, même si ils ne portaient pas leur tenue cléricale quand ils sortaient dans la rue, par simple précaution. Il y avait des aumôniers dans les rangs de l’armée loyaliste sous le commandement du Parti Nationaliste Basque . 67

En réalité, la persécution des prêtres dans le Pays Basque a été le fait des forces rebelles, une fois qu’elles eurent conquis la région. 14 prêtres au moins furent exécutés par les forces de Franco lorsqu’elles se saisirent de la province de Guipuzcoa dès le début de la guerre et de nombreux autres furent emprisonnés là, et à Vizcaya, plus tard, lorsqu’elles s’en emparèrent.68

La responsabilité anarchiste dans la terreur anticléricale

Des personnes de sensibilités différentes tendent à s’accorder sur le fait que les anarchistes sont, en grande partie, responsables du terrorisme anticlérical dans les premiers mois de la guerre civile. Selon Gerald Brenan, "Sans grand risque de se tromper, on peut dire que toutes les églises récemment incendiées en Espagne l’ont été par les anarchistes et que la plupart des prêtres tués le furent par eux."69

Pour sa part, José Sanchez fait remarquer que "la plupart des indications désignent les anarchistes comme formant le plus gros des rangs des incontrôlables".70 En Aragon et à Valence, les meurtres furent commis par des personnes extérieures, des anarchistes membres des unités militaires qui se dirigeaient vers le front. En Aragon, la Colonne Durruti, et à Valence, la Colonne de Fer, ont toutes les deux attaqué des églises locales et les prêtres qui avaient été épargnés par la population locale, ou ont inquiété les ruraux en racontant des histoires de complots dans les grandes villes, ou encore en les encourageant à tuer les prêtres comme ennemis de la république et de la révolution."71

Sanchez note aussi: "Une fois le soulèvement commencé et le révolution déclenchée, la violence devint monnaie courante et la presse anarchiste en parlait en des termes les plus durs". Il cite un passage tiré de Solidaridad Obrera du 15 août 1936: "L’église doit disparaître à jamais... Le prêtre, le moine, le jésuite a dominé l’Espagne, nous devons les en extirper ... Les ordres religieux doivent être dissous, les évêques et les cardinaux fusillés;et les biens de l’église doivent être expropriés."72

Étant donné la domination presque totale des anarchistes en Catalogne et en Aragon, et leur grande influence dans le Levant et dans les Asturies, durant la première phase de la guerre civile, lorsque les incendies d’églises et les meurtres de religieux et de laïques croyants étaient à leur apogée, il ne fait que peu de doute que les anarchistes portent une responsabilité majeure dans ces événements dans ces régions de l’Espagne républicaine. Cependant, la question subsiste quant à l’attitude des dirigeants anarchistes envers les persécutions de religieux.

A partir des indications fournies par l’un des principaux dirigeants catalans de la FAI de l’époque, Diego Abad de Santillan, on peut conclure peut-être que leur attitude était équivoque. Dans son livre écrit un an après la fin de la guerre civile, Santillan déclarait:

"L’église a été privée de ses richesses et de ses fonctions par la victoire de juillet. Pourquoi persécuter ses serviteurs ? Les nonnes et les moines manifestaient le désir de partir pour l’étranger et nous ne voyions aucune raison pour les retenir contre leur gré ... N’était-il pas préférable qu’ils partent plutôt que de rester à comploter en permanence? Combien de personnes sont venues nous voir pour nous dire qu’ils avaient chez eux des proches, prêtres, moines ou nonnes, et nous demander notre avis! Est ce que un seul d’entre eux a entendu un mot ou une marque d’opposition ? N’avons-nous pas toujours donné les garanties maximum de respect du moment où ils ne se mêlaient pas des affaires du nouvel ordre révolutionnaire ?"

Néanmoins, après avoir relaté deux exemples de prêtres directement impliqués dans le soulèvement rebelle, Santillan commentait:

" Une église qui combat donc pour la mauvaise cause n’a rien à voir avec la religion et ne peut pas être défendue contre la colère du peuple." Puis, peut être de manière pas très sincère, il écrit: "... Une organisation révolutionnaire comme la FAI n’a pas envisagé, que ce soit avant ou après le 19 juillet, d’intervenir contre elle, une fois qu’elle eut été privée de ses instruments d’oppression matériels et spirituels. Elle respectait les croyances de tous et prônait un régime de tolérance et de coexistence pacifique entre les religions et les principes politiques et sociaux."73

Les anarchistes étaient certainement loin d’être unanimes sur le fait de commettre, ou même d’accepter des actes violents contre des religieux et des églises. Nous avons décrit dans un précédent chapitre, l’action de Félix Carresquer, un dirigeant de la FAI en Catalogne, qui, alors qu’il avait la responsabilité d’un grand hôpital de Barcelone, avait empêché l’arrestation de nonnes qui y travaillaient, et les avait maintenu dans leur travail.

John McGovern, député britannique du ILP a affirmé:

"... Les dirigeants de la classe ouvrière protègent les dirigeants religieux des agressions physiques. Il y a eut l’exemple de l’évêque catholique romain de Barcelone. Une foule de dix mille personnes, certains disent de près de 100 000, s’était rassemblée à l’extérieur de son palais, demandant sa mort. Durruti, le dirigeant anarchiste ... est arrivé sur place avec seulement une vingtaine d’hommes armés. Il s’est adressé à la foule des marches du palais ... Il a fait sortir l’évêque, l’a fait monter dans une voiture et l’a conduit au Gouvernement de Catalogne, qui l’a mis en sûreté sur un bateau de guerre italien. Cinq cent prêtres et moines furent dirigés vers le même navire. Des centaines de nonnes furent escortées à travers la frontière en lieu sûr..."74

Il y eut des exemples où des dirigeants anarchistes locaux cherchèrent à protéger des religieux, même de haut rang. Par exemple, à Salsona, près de la frontière française, le vieil évêque de la région le vieil évêque de la région fut emmené de l’autre côté de la frontière par cinq membres du comité révolutionnaire, contrôlé par les anarchistes. (Quatre d’entre eux, sur les cinq, furent exécutés par les rebelles lorsqu’ils prirent le contrôle de la région.)75

A Badalona, près de Barcelone, selon Joan Manent, qui en était le maire anarchiste pendant la guerre, après qu’une foule d’environ 2 000 personnes eut attaqué le monastère local, la CNT ne se contenta pas d’envoyer des miliciens pour empêcher l’incendie de sa librairie, elle essaya aussi d’empêcher le meurtre des moines .

Selon Manent, ‘...Nous avons été incapables d’empêcher la foule d’emmener les trente-huit moines en bas à Badalona pour les tuer. Deux le furent en route et deux autres blessés.En voyant des hommes armés de pics qui amenaient les moines, je pouvais imaginer la guillotine attendant sur la place, tant la scène me rappelait la révolution française."

La CNT avait rassemblé 200 miliciens armés dans le parc de Badalona, pour arrêter les meneurs et reconduire les moines au monastère. Par la suite, elle s’arrangea avec le président Luis Companys pour que les moines – dont beaucoup étaient étrangers - traversent la frontière 76

On doit noter aussi, peut-être comme une curiosité, la critique implicite de l’anticléricalisme excessif de la part de Juan García Oliver. Lorsqu’il a pris la charge du ministère de la justice, à Valence, au domicile d’un aristocrate exproprié, il a refusé de faire enlever les tableaux des murs, beaucoup d’entre eux à caractère religieux, comme d’autres ministres le faisaient en de telles circonstances. Lorsque le doyen de Canterbury l’interrogea à ce sujet, il répondit, "C’est facile à expliquer... Les raisons en sont nombreuses. Les tableaux ne me dérangent pas ; au contraire, ils me sont agréables, que leur thème soit religieux, personnel, militaire ou pastoral. Et lorsque je me sens très fatigué, physiquement et intellectuellement, je regarde ces tableaux,en essayant de découvrir les passions de leurs personnages et, petit à petit, je ressens une vague de relaxation." 77

En décembre 1938, quatre mois seulement avant la fin de la guerre, les anarchistes modifièrent officiellement leur position anticléricale radicale. Le gouvernement Negrin avait créé un commissariat aux cultes qui "était la reconnaissance définitive de la liberté religieuse". Après un débat houleux, la comité national de la CNT entérina finalement ce changement d’attitude du gouvernement.

A ce sujet, Cesar Lorenzo commente, "Une page avait été tournée: les anarchistes qui n’avaient pas cessé de combattre avec acharnement les prêtres et les évêques, la foi aussi bien que la théologie, et les croyants sincères comme les dogmes ... réalisèrent finalement qu’il était nécessaire de nuancer leur position, plus dictée par la passion et le ressentiment, que par une volonté révolutionnaire."78

Conclusion

On peut tirer plusieurs conclusions au sujet de la violence et du terrorisme anarchiste durant la guerre civile.

D’abord, il y avait certainement un aspect violent, et même terroriste, dans la tradition anarchiste espagnole. Cela venait en partie de l’histoire sociale de l’Espagne, marquée par beaucoup d’insurrections locales de paysans et de brigands ruraux qui volaient et même assassinaient les propriétaires terriens locaux, les prêtres et les notables, avec la tolérance et même l’approbation des paysans. D’un autre côté, il venait aussi de la stratégie de "propagande par le fait" adoptée par quelques éléments du mouvement anarchiste international durant les deux ou trois générations qui précédaient le déclenchement de la guerre civile espagnole.

En second lieu, il y eut un déchaînement spontané de violence à la suite de la défaite de la rébellion dans la plupart des régions de l’Espagne durant lequel les ouvriers tuèrent leurs employeurs, les paysans assassinèrent leurs propriétaires terriens, les anticléricaux assassinèrent les religieux et les croyants laïques et les partisans de la république tuèrent les membres des groupes politiques associés aux rebelles, un déchaînement dans lequel les anarchistes jouèrent un rôle majeur. Cela fut suivi par une forme de terrorisme plus organisé, le paseo, où des petits groupes de militants, anarchistes et autres, sélectionnaient des candidats à l’élimination et les tuaient.

Cette question du terrorisme, spontané ou sous une forme plus organisée, a placé très tôt les dirigeants anarchistes devant un dilemme auquel ils devaient être confrontés tout au long de la guerre. Eux, les pires ennemis de toutes formes "d’autorité" étaient obligés d’exercer cette autorité afin de mettre en place des instruments – les patrouilles et les tribunaux révolutionnaires – qui mettraient un terme à ce genre de violence. Et ils le firent.

Avec le rétablissement d’une structure de gouvernement dans les différentes régions de l’Espagne républicaine, des tribunaux populaires furent mis en place, devant lesquels passaient étaient poursuivis ceux qui étaient accusés de crimes contre la république. En même temps, des dirigeants anarchistes au sein des différents gouvernements régionaux de la république s’efforçaient personnellement de mettre fin aux paseos.

Un quatrième fait, évident, est que, quelques-unes des unités de miliciens contrôlées par les anarchistes, en même temps qu’elles reconquéraient quelques région, en particulier en Aragon, entreprirent d’éliminer les ‘fascistes’, ou autres ennemis de leur point de vue, ou de faire en sorte que les paysans locaux s’en chargent. La Colonne Durruti,venant de Catalogne et progressant en Aragon, et la Colonne de Fer venant de Valence et pénétrant dans la région, furent particulièrement actives dans ce domaine.

Cinquièmement, les anarchistes se montrèrent particulièrement violents dans leurs attaques contre l’église catholique, son clergé et les croyants. Comme dans le cas d’autres actes terroristes, ces attaques contre le clergé et les bâtiments religieux furent en grande partie concentrées durant les premières semaines de la guerre civile/révolution. Elles reflétaient l’anticléricalisme profondément enraciné dans le mouvement anarchiste espagnol et se produisaient principalement comme des réactions spontanées à l’effondrement de la loi et de l’ordre et une opportunité pour passer sa colère contre une institution, et ses serviteurs, par qui ils jugeaient avoir été trahis. Dans ce cas aussi, cependant, il y eut aussi des actions contre le clergé et les églises par ceux qui organisaient les et par quelques colonnes de miliciens anarchistes, même lorsque les paroissiens n’étaient pas désireux de punir les prêtres ou de détruire les édifices.

D’un autre côté, il y eut certainement de nombreux anarchistes, militants de base comme dirigeants, qui s’opposèrent à de telles actions drastiques contre l’église. Dans certains cas, des anarchistes prirent indiscutablement des risques personnels considérables en essayant d’empêcher de tels actes. Quelques dirigeants anarchistes essayèrent aussi de les arrêter , ou du moins de les limiter.

Ce qui semble clair, c’est que dans les cas de terreur contre les employeurs, les propriétaires terriens et les ennemis de la république, comme dans ceux contre l’église, les personnes impliquées dans ces attaques étaient généralement motivées par des raisons idéologiques ou politiques, et non personnelles. Même si clairement des éléments criminels participèrent à de tels actes, la grande majorité de ceux impliqués n’était motivée par un quelconque désir de s’enrichir personnellement ou par le gain d’un autre avantage.Les dirigeants anarchistes étaient particulièrement attentifs pour mettre fin à de tels actes criminels motivés par des fins personnels et essayèrent d’y mettre un terme lorsqu’ils accédaient au pouvoir.

Enfin, deux distinctions doivent être faites entre le genre de fait que nous avons présenté ici et d’autres exemples d’abus qui se sont déroulés durant la guerre civile. Le premier d’entre eux est l’extermination délibérée par les plus hautes autorités rebelles dans les zones sous leur contrôle de tous ceux qui dirigeaient, ou même appartenaient, à des partis, syndicats ou autres organisations soutenant la république.A part quelques exceptions peut-être, il n’y avait aucune spontanéité dans ces actes puisqu’il n’y avait pas effondrement de l’autorité policière et militaire, en total contraste avec ce qui s’est passé du côté républicain.

Deuxièmement, la violence et même le terrorisme, qui eut lieu du côté républicain durant les premières phases de la guerre, et dans lesquels les anarchistes jouèrent un rôle majeur, doivent être différenciés du genre de terreur qui eut lieu du même côté, dans les deux derniers tiers de la guerre, après les Journées de Mai de Barcelone.

Les arrestations, tortures, meurtres et autres types de terrorisme commis par les staliniens après mai1937 – et même avant cette date – n’avaient rien de spontanés, n’avaient aucun lien avec les traditions espagnoles, et n’étaient en rien le reflet des réactions du peuple espagnol face à la répression et aux abus.Ils faisaient partie d’une stratégie délibérée pour éliminer tous les opposants au projet stalinien de prendre le contrôle total de la république espagnole et de subordonner les intérêts de cette république à ceux du régime stalinien en Union Soviétique. Ils étaient ordonnés et planifiés par le Parti Communiste Espagnol, le Komintern, et les agents soviétiques du GPU, déguisés alors en conseillers militaires ou diplomates dans l’Espagne loyaliste.

Au contraire des staliniens, les anarchistes espagnols, comme nous l’avons fait remarquer, avaient pris la décision, durant les premiers jours de la guerre civile, de ne pas établir leur propre régime absolu dans l’Espagne républicaine. Quelle que fut leur capacité à établir une telle "dictature anarchiste", ils n’ont jamais essayer de le faire durant la guerre. Et aucun acte terroriste dans lequel furent impliqués les anarchistes n’a visé un tel objectif. Ceux-ci étaient incontrôlés et spontanés. Cela ne les rend pas moins horribles du point de vue de leurs victimes, mais différencient les actes terroristes anarchistes de ceux commis dans les régions tenues par les rebelles d’une part, et par les staliniens d’autre part.

Notes de l’Auteur

1. Barbara W. Tuchman: The Proud Tower: A Portrait of the World Before the War: 1890-1914, The Macmillan Company, New York, 1965, page 63
2. Franz Borkenau : The Spanish Cockpit, University of Michigan Press, Ann Arbor, 1963 pp 14 -15
3. Luigi Fabbri: Influencias Burguesas Sobre el Anarquismo, Fichas de Formación Libertaria, Barcelona, 1977, pages 26-7
4. Interview avec Antonio Cuenca Pugillivol, à Barcelone, 22 Août 1960 ; on peut trouver une présentation détaillée sur les actions violentes de Los Solidarios et autres groupes anarchistes sans les mémoires de Garcia Oliver: El Eco de los Pasos: El Anarcosindicalismo en la calle, en el Comité de Milicias, en el gobierno, en el exilio, Ruedo Ibérico, Paris et Barcelone, 1978,et dans la biographie de Durruti de Abel Paz : Durruti: El Proletariado en Armas, Editorial Bruguera S .A ., Barcelone,1978
5. Jesús Hernández: Negro y Rojo: Los Anarquistas en la Revolución Española, La España Contemporánea, Mexico, D.F., 1946, p 21
6. Ronald Fraser: Blood of Spain: The Experience of Civil War, 1936-1939, Penguin Books Ltd, London, 1979, p 276
7. Frank Jellinek: The Civil War in Spain, Howard Fertig, New York, 1969 , pp 287-8
8. Pierre Broué et Emile Temime: The Revolution and the Civil War in Spain, The MIT Press, Cambridge, USA , 1970, p 184
9. Ibid, p 184
10. Fraser, op. cit., p 168
11. Interview avec Rafael Moles Guiilén, entre Córdoba et Séville, 2 Décembre 1951
12. Interview avec Enrique Santamarina, à New Brunswick, N .J., 1er Janvier 1988
13. Interview avec Juan López, à Madrid, 10 décembre 1951
14. Gabriel Jackson : The Spanish Republic and the Civil War, 1931-1939, Princeton University Press, Princeton, N .J., 1965 , p 539
15. John Langdon-Davies: Behind the Spanish Barricades, Martin Seeker & Warburg Ltd, London, 1937, p 152
16. Ibid, page 154
17. César M. Lorenzo: Les Anarchistes Espagnols et le Pouvoir, 1863-1969, Editions du Seuil, page 116 (note de bas de page 22)
18. Borkenaun, op. cit., pages 251-2
19. Ibid, pages 252-3
20. Ibid, page 76
21. Ibid, page 178
22. Diego Abad de Santillán: La Revolución y La Guerra en España - Notas Preliminares para su Historia, Ediciones Nervio, Buenos Aires,1937, page 56
23. Ibid, page 176
24. Lorenzo, op. cit., pages 115-16
25. Diego Abad de Santillán: Por Qué Perdimos la Guerra, C. del Toro Editor, Madrid, 1975, pages 82-3
26. Borkenau, op. cit., pages 73-4; voir aussi Fraser, op. cit., page 66
27. Borkenau, op. cit., page 83
28. La Vanguardia, Barcelona, 31 juillet 1936, page 1
29. Santillán: Por Qué Perdimos la Guerra, op. cit., page 93
30. García Oliver, op. cit., page 228
31. Santillán: Por Qué Perdimos la Guerra, op. cit., page 92
32. Ibid, pages 94-5
33. Interview avec Fernando Escriva, à Valence, 4 décembre 1951
34. García Oliver, op.cit., pages 347-8
35. Borkenau, op. cit., pp 97-8
36. Interview avec Javier Elbaille, à Limoges, France, 14 août 1960
37. Fraser, op. cit., pp 132-3
38. Interview avec Jesús de Galindez, à New York City, 9 avril 1952; voir aussi Fraser, op. cit., page 263
39. La Guerra Civil en Asturias, Ediciones Jucar, Gijón, 1986, Volume I, page 143
40. Gerald Brenan. The Spanish Labyrinth: An Account of the Social and Political Background of the Spanish Civil War, Cambridge University Press, Cambridge, 1982, p 41. Ibid, page 191
42. A Catholic Looks at Spain, Labour Publications Department, London, 1937, p 8
43. José M. Sanchez: The Spanish Civil War as a Religious Tragedy, University of Notre Dame Press, Notre Dame, Indiana, 1987, p 51
44. Ibid, p 52
45. Ibid, pp 38 -9
46. José Peirats: Los Anarquistas en la crisis política española, Ediciones Jucar, Madrid & Gijón, 1976, p 12
47. Sánchez, op. cit., p 12
48. Santillán: Por Qué Perdimos la Guerra, op. cit., p 73
49. Interview avec Padre Bernardo Antón Ortiz, à Madrid, 17 novembre 1951
50. Sánchez, op. cit., pp 88 -9
51. Ibid, p 88
52. Ibid, p 94
53. Joint Letter of the Spanish Bishops to the Bishops of the Whole World: The War in Spain, The America Press, New York, 1937, p 13
NDT Lettre collective des évêques espagnols à ceux du monde entier à propos de la guerre d’Espagne 1er juillet 1937 http://www.gauchemip.org/spip.php?article16917
54. Sánchez, op. cit., p 8
55. Ibid, p 9
56. Ibid, p 10
58. Ibid, p 11
59. Borkenau, o p . cit., p ages 1 1 3 -1 4
60. Ibid, pp 57 -8
61. Joint Letter of the Spanish Bishops, etc., op cit., p 15
62. John McGovern : Why Bishops Back Franco - Report of Visit of Investigation to Spain, Independent Labour Party, London, n.d. (1937), pp 4 -5
63. Sánchez, op. cit., p 11
64. Borkenau, op. cit., p 74
65. Langdon-Davies, op. cit., p 198
66. Borkenau, op. cit., p 113
67. Interview avec le Père Miguel Pérez de Heredia, à Bilbao, 20 novembre 1951
68. Sánchez, op. cit., p 80; Sánchez,pp 70-87
69. Brenan, op. cit., page 189
70. Sánchez, op. cit., page 37
71. Ibid, page 16
72. Ibid, page 38
73. Santillán: Por Qué Perdimos la Guerra, op. cit., pages 95-6
74. M cGovern, op. cit., pages 6-7
75. Interview avec Sr Marsal, à Limoges, France,13 août 1960
76. Fraser, op. cit., page 451
77. Garcia Oliver, op. cit., page 350
78. Lorenzo, op. cit., pages 320-1
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Le Pacte d’Unité CNT-UGT de 1938

Messagede digger » 08 Oct 2014, 09:02

Extrait de The Anarchists in the Spanish Civil War Robert J. Alexander Vol II Janus Publishing Company Limited, London 1999 pp 998-1001

Le Pacte d’Unité CNT-UGT de 1938

Ironiquement, ce ne fut que lorsque leur ancien allié Francisco Largo Caballero eut complètement perdu le contrôle de l’Unión General de Trabajadores passée aux mains des staliniens et de leurs alliés, que la CNT négocia finalement un "programme d’unité" avec l’UGT. Ce document commun représentait des concessions majeures de la part des anarchistes et montrait combien ils avait abandonné leurs principes de base.

La CNT avait envisagé un pacte avec l’UGT avant le déclenchement de la guerre civile. Une résolution du Congrès de Saragosse de la CNT en mai 1936 avait appelé à une "alliance des travailleurs" avec l’UGT, et proposé la création de comités de liaison entre les deux organisations pour négocier les termes d’une telle alliance.1

Il est évident que, dans les premiers mois de la guerre civile, à la fois les anarchistes et la faction Largo Caballero au sein de l’UGT, souhaitaient une unité d’action des deux centrales syndicales et pensaient même en terme de possible unité organisationnelle dans un avenir proche. Ce fut le principal thème d’une manifestation commune le 1er mai 1937 à Valence,au cours de laquelle Carlos de Baraibar et deux autres membres pour l’UGT, et Mariano Vázquez, Federica Montseny et Juan Peiró, pour la CNT, prirent la parole.2

Nous avons noté que, après la dissolution du gouvernement Largo Caballero, une tentative d’accord avait été recherchée entre l’UGT, encore contrôlée par Largo Caballero, et la CNT, avec, de toute évidence, des objectifs syndicaux et politiques, ces derniers étant la formation d’une opposition de la classe ouvrière au gouvernement Negrin. L’infiltration de l’ UGT, durant les derniers mois de 1937 par les communistes et leurs alliés socialistes anti-Caballero paralysa toute possibilité d’ alliance concrète pendant plusieurs mois. Néanmoins, sous la pression de l’offensive franquiste en Aragón, qui eut pour effet la percée des forces rebelles vers la Méditerranée et la séparation en deux de la république, un accord fut finalement atteint en mars 1938.

José Peirats, l’historien anarchiste de la CNT durant la guerre civile, a exposé les propositions à la fois de l’ UGT et de la CNT pour ce "programme d’unité", qui couvrait un large éventail de questions auxquelles était confronté le mouvement ouvrier et la république. Il a également résumé la nature de ce document, adopté en mars 1938, pendant l’offensive franquiste qui se saisit de l’Aragón et se termina par la percée des forces rebelles jusqu’à la Méditerranée. Selon Peirats,

"Dans le domaine militaire, la CNT accepta la proposition de créer une armée puissante, sous le contrôle de l’état, et d’en enrichir les attributions naturelle ou internes avec d’autres extérieures à ses fonctions premières, sans autres garanties pour le peuple que celles fournies par le Commissariat, lui même sous contrôle de l’état …
Au sujet de la production de guerre, la CNT accepta seulement l’intervention des syndicats dans un Conseil, soumis aussi à l’état, ou sa branche, le Secrétariat à l’Armement…
La CNT accepta la nationalisation des industries de base et celle-ci reste sujette aux critères de l’état. Cela le place au sommet de la pyramide sociale .
La même chose se passa pour la nationalisation des banques, que la CNT compléta avec la Iberian Trade Union."

Sur la question des municipalités, Peirats écrit:

"Au sujet de la municipalisation, la CNT baissa définitivement pavillon par rapport à sa conception traditionnelle d’une municipalité libre… dans le pacte CNT-UGT, la municipalité continue à être la simple administratrice du bien immobilier de l’état militariste, centralisé et extorqueur…
La meilleure preuve de l’orientation centraliste du pacte nous est démontrée par la section concernant l’économie. Un Conseil Économique Supérieur, au sein de l’état, composé de ses représentants et ceux des organisations syndicales monopolisera tout…
L’état, propriétaire de l’armée, de l’industrie, des municipalités, et de l’ensemble de l’économie, est aussi le propriétaire de la terre nationalisée. Et les paysans sont de simples locataires… D’un commun accord, la CNT et l’UGT accorde à l’état … la faculté de légiférer sur les Collectivités et le droit très précis d’y intervenir. Et celui de déterminer lesquelles continueraient ou disparaîtraient. Seules, celle en adéquation avec la législation seront aidées par l’état."

Enfin, Peirats notait que concernant l’opposition traditionnelle des anarchistes à l’état elle-même dans ce pacte CNT-UGT, la CNT

"commence à réduire son incompatibilité absolue avec l’état en une simple expression d’une forme de gouvernement. Elle s’oppose uniquement à la forme totalitaire de l’état, et oublie la leçon selon laquelle tout gouvernement est un bastion totalitaire…"3

La seule concession significative de l’ UGT sous influence stalinienne dans ce document était la déclaration qu’elle ne s’opposerait pas au retour de la CNT dans le gouvernement républicain. Il s’agissait, comme nous l’avons vu, d’une concession de signification douteuse.

En résumé, l’organisation syndicale anarchiste avait cédé beaucoup de terrain dans ce pacte à l’autre centrale syndicale majeure, alors dominée par les staliniens et leurs compagnons de route. Elle reléguait au second plan la défense des collectivités que ses membres avaient créé dans la première période de la guerre civile, en acceptant la prédominance de la nationalisation des secteurs majeurs de l’économie, au lieu d’un contrôle syndical, tant au niveau républicain que municipal. Ce document, et c’est peu dire, affaiblissait la position de la CNT, en essayant de défendre le contrôle de ses membres sur un large secteur de l’économie. Contre un retour de la CNT dans le gouvernement républicain, dans un rôle mineur et de peu d’importance dans la conduite générale de la guerre et de la révolution, la CNT a payé le prix lourd dans cet "accord" avec l’UGT.

Notes de l’auteur

1. CNT Accords del Congres de Saragossa Maig 1936, Textos de Formado Llibertaria, Barcelona, 1977, pp 9 -10
2. Hacía la Unidad de Acción de la Clase Obrera, Ediciones de la C.N.T., Valencia, n.d. (1937)
3. José Peirats: La C.N.T. en la Revolución Española, Ediciones CNT,Toulouse, 1953, Volume III, pp 67 -69, voir aussi José Peirats: Los Anarquistas en la crisis política española, Ediciones
Jucar, Madrid & Gijón, 1976, pp 298 -306

NDT : Sur le même sujet, voir, entre autre, Enseignement de la Révolution Espagnole Vernon Richards (1975). http://www.somnisllibertaris.com/libro/enseignementdelarevolution/index03.htm et particulièrement , le chapitre intitulé Le Pacte UGT-CNT http://www.somnisllibertaris.com/libro/enseignementdelarevolution/chapitre18.htm

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Spain and The World 4 mars 1938


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Re: 1936, une révolution sociale et libertaire en Espagne

Messagede Pïérô » 12 Oct 2014, 16:01

Mercredi 15 octobre, Paris

Projection-débat « Ma guerre d'Espagne à moi »

• Auteur : Mika Etchebéhère
• Éditeur : Milena

Projection-débat en présence du réalisateur (à confirmer) et de l'éditrice. à 20h, au CICP - 21 ter rue Voltaire Paris XIe, m° Rue des Boulets.

« Je suis incapable de trouver une autre occupation que celle de me faire tuer. Je n'ai pas, comme les miliciens, le droit de traîner dans les bars pour écourter les jours et les nuits sans combats. Mon statut de femme sans peur et sans reproche, de femme à part, me l'interdit. Mes convictions personnelles aussi me l'interdisent. Alors il ne me reste qu'à me plonger dans le manuel de formation militaire que j'essaie d'apprendre par cœur… »

C'est l'un des textes les plus forts sur la guerre d'Espagne.

Écrit par Mika Etchebéhère (1902-1992), une femme qui dirigea une colonne du Parti ouvrier d'unification marxiste (POUM) en 1936-1937. On y croise des minoritaires, des anarcho-syndicalistes et des marxistes antistaliniens, tous habités par la conviction d'imminents lendemains qui chantent. Rédigé en langue française par une internationaliste argentine qui a fini ses jours à Paris, ce livre vient d'être réédité par les éditions Milena, qui signent là leur premier ouvrage.

Outre les photos inédites et une lettre de Julio Cortázar en fac-similé, l'ouvrage est vendu avec un intéressant documentaire de 80 minutes de Fitot Pochat et Javier Olivera.

« Rien n'est plus triste que de trouver mauvaise l'œuvre d'un ami, et à l'inverse, on ressent une grande joie lorsque ce texte est beau. Beau, nécessaire et efficace, ton livre est le témoin de la guerre d'Espagne, mais également des ruines de notre époque, et de l'invincible espoir qui est le nôtre. » (lettre de Julio Cortázar, 1974)


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Re: Le Pacte d’Unité CNT-UGT de 1938

Messagede SchwàrzLucks » 12 Oct 2014, 17:45

digger a écrit:Extrait de The Anarchists in the Spanish Civil War Robert J. Alexander Vol II Janus Publishing Company Limited, London 1999 pp 998-1001

Le Pacte d’Unité CNT-UGT de 1938

Ironiquement, ce ne fut que lorsque leur ancien allié Francisco Largo Caballero eut complètement perdu le contrôle de l’Unión General de Trabajadores passée aux mains des staliniens et de leurs alliés, que la CNT négocia finalement un "programme d’unité" avec l’UGT. Ce document commun représentait des concessions majeures de la part des anarchistes et montrait combien ils avait abandonné leurs principes de base.

La CNT avait envisagé un pacte avec l’UGT avant le déclenchement de la guerre civile. Une résolution du Congrès de Saragosse de la CNT en mai 1936 avait appelé à une "alliance des travailleurs" avec l’UGT, et proposé la création de comités de liaison entre les deux organisations pour négocier les termes d’une telle alliance.1

Il est évident que, dans les premiers mois de la guerre civile, à la fois les anarchistes et la faction Largo Caballero au sein de l’UGT, souhaitaient une unité d’action des deux centrales syndicales et pensaient même en terme de possible unité organisationnelle dans un avenir proche. Ce fut le principal thème d’une manifestation commune le 1er mai 1937 à Valence,au cours de laquelle Carlos de Baraibar et deux autres membres pour l’UGT, et Mariano Vázquez, Federica Montseny et Juan Peiró, pour la CNT, prirent la parole.2

Nous avons noté que, après la dissolution du gouvernement Largo Caballero, une tentative d’accord avait été recherchée entre l’UGT, encore contrôlée par Largo Caballero, et la CNT, avec, de toute évidence, des objectifs syndicaux et politiques, ces derniers étant la formation d’une opposition de la classe ouvrière au gouvernement Negrin. L’infiltration de l’ UGT, durant les derniers mois de 1937 par les communistes et leurs alliés socialistes anti-Caballero paralysa toute possibilité d’ alliance concrète pendant plusieurs mois. Néanmoins, sous la pression de l’offensive franquiste en Aragón, qui eut pour effet la percée des forces rebelles vers la Méditerranée et la séparation en deux de la république, un accord fut finalement atteint en mars 1938.

José Peirats, l’historien anarchiste de la CNT durant la guerre civile, a exposé les propositions à la fois de l’ UGT et de la CNT pour ce "programme d’unité", qui couvrait un large éventail de questions auxquelles était confronté le mouvement ouvrier et la république. Il a également résumé la nature de ce document, adopté en mars 1938, pendant l’offensive franquiste qui se saisit de l’Aragón et se termina par la percée des forces rebelles jusqu’à la Méditerranée. Selon Peirats,

"Dans le domaine militaire, la CNT accepta la proposition de créer une armée puissante, sous le contrôle de l’état, et d’en enrichir les attributions naturelle ou internes avec d’autres extérieures à ses fonctions premières, sans autres garanties pour le peuple que celles fournies par le Commissariat, lui même sous contrôle de l’état …
Au sujet de la production de guerre, la CNT accepta seulement l’intervention des syndicats dans un Conseil, soumis aussi à l’état, ou sa branche, le Secrétariat à l’Armement…
La CNT accepta la nationalisation des industries de base et celle-ci reste sujette aux critères de l’état. Cela le place au sommet de la pyramide sociale .
La même chose se passa pour la nationalisation des banques, que la CNT compléta avec la Iberian Trade Union."

Sur la question des municipalités, Peirats écrit:

"Au sujet de la municipalisation, la CNT baissa définitivement pavillon par rapport à sa conception traditionnelle d’une municipalité libre… dans le pacte CNT-UGT, la municipalité continue à être la simple administratrice du bien immobilier de l’état militariste, centralisé et extorqueur…
La meilleure preuve de l’orientation centraliste du pacte nous est démontrée par la section concernant l’économie. Un Conseil Économique Supérieur, au sein de l’état, composé de ses représentants et ceux des organisations syndicales monopolisera tout…
L’état, propriétaire de l’armée, de l’industrie, des municipalités, et de l’ensemble de l’économie, est aussi le propriétaire de la terre nationalisée. Et les paysans sont de simples locataires… D’un commun accord, la CNT et l’UGT accorde à l’état … la faculté de légiférer sur les Collectivités et le droit très précis d’y intervenir. Et celui de déterminer lesquelles continueraient ou disparaîtraient. Seules, celle en adéquation avec la législation seront aidées par l’état."

Enfin, Peirats notait que concernant l’opposition traditionnelle des anarchistes à l’état elle-même dans ce pacte CNT-UGT, la CNT

"commence à réduire son incompatibilité absolue avec l’état en une simple expression d’une forme de gouvernement. Elle s’oppose uniquement à la forme totalitaire de l’état, et oublie la leçon selon laquelle tout gouvernement est un bastion totalitaire…"3

La seule concession significative de l’ UGT sous influence stalinienne dans ce document était la déclaration qu’elle ne s’opposerait pas au retour de la CNT dans le gouvernement républicain. Il s’agissait, comme nous l’avons vu, d’une concession de signification douteuse.

En résumé, l’organisation syndicale anarchiste avait cédé beaucoup de terrain dans ce pacte à l’autre centrale syndicale majeure, alors dominée par les staliniens et leurs compagnons de route. Elle reléguait au second plan la défense des collectivités que ses membres avaient créé dans la première période de la guerre civile, en acceptant la prédominance de la nationalisation des secteurs majeurs de l’économie, au lieu d’un contrôle syndical, tant au niveau républicain que municipal. Ce document, et c’est peu dire, affaiblissait la position de la CNT, en essayant de défendre le contrôle de ses membres sur un large secteur de l’économie. Contre un retour de la CNT dans le gouvernement républicain, dans un rôle mineur et de peu d’importance dans la conduite générale de la guerre et de la révolution, la CNT a payé le prix lourd dans cet "accord" avec l’UGT.

Notes de l’auteur

1. CNT Accords del Congres de Saragossa Maig 1936, Textos de Formado Llibertaria, Barcelona, 1977, pp 9 -10
2. Hacía la Unidad de Acción de la Clase Obrera, Ediciones de la C.N.T., Valencia, n.d. (1937)
3. José Peirats: La C.N.T. en la Revolución Española, Ediciones CNT,Toulouse, 1953, Volume III, pp 67 -69, voir aussi José Peirats: Los Anarquistas en la crisis política española, Ediciones
Jucar, Madrid & Gijón, 1976, pp 298 -306

NDT : Sur le même sujet, voir, entre autre, Enseignement de la Révolution Espagnole Vernon Richards (1975). http://www.somnisllibertaris.com/libro/enseignementdelarevolution/index03.htm et particulièrement , le chapitre intitulé Le Pacte UGT-CNT http://www.somnisllibertaris.com/libro/enseignementdelarevolution/chapitre18.htm

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Spain and The World 4 mars 1938


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L'auteur décrit ça comme si les tentatives de Front Unique ou même d'unification des deux centrales étaient nées en 1936. Sauf qu'on en parlait dès les années 10 et la fondation de la CNT où il était question d'unification avec l'UGT à court terme. Et jusqu'en 36, la question s'est posée à de multiples reprises, et pas sur des bases opportunistes et de collaboration de classe comme l'ont fait les bureaucrates de la CNT et de l'UGT en 38. Bureaucrates qui n'ont d'ailleurs pas hésité à laisser crever leurs camarades asturiens en octobre 1934 alors même que la révolution avait éclaté. S'ils avaient suivi le mouvement engagé par l'Alliance Ouvrière (qui, dans sa déclaration de fondation, déclarait vouloir fonder le "socialisme fédéraliste" et donner le pouvoir économique aux syndicats, bref, rien d'autre que ce que l'on réclame) localement, le capitalisme aurait pris un sacré coup et l'Etat espagnol n'aurait pas été en capacité de faire converger toutes ses troupes vers les Asturies. La FAI et le PCE, ultra-sectaires, ont aussi de lourdes responsabilités dans l'affaire...
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