Daniel Guérin, parcours vers le communisme libertaire

Daniel Guérin, parcours vers le communisme libertaire

Messagede bipbip » 15 Sep 2015, 01:24

Daniel Guérin, parcours vers le communisme libertaire
Un long parcours vers le communisme libertaire

par Georges Fontenis

Il n’est peut-être pas d’autre exemple, dans le monde politique, d’une vie aussi complexe et foisonnante que celle de notre Daniel Guérin.

Que l’on ne s’attende pas à un panégyrique mais à une relation difficile d’une aventure tumultueuse, non exempte de contradictions, de reculs et retours en arrière se combinant avec des avancées hasardeuses parfois. Une vie exceptionnelle se construisant autour de ce qu’il a appelé lui-même la "recherche" du communisme libertaire.

Nous serons amenés à faire passer au second plan un certain nombre d’aspects de la personnalité et du trajet de Daniel Guérin pour nous en tenir essentiellement au parcours politique.

La rupture

Fils de la bourgeoisie libérale parisienne, lycéen difficile et étudiant occasionnel au temps de la Première Guerre mondiale, Daniel Guérin se sent d’abord et surtout poète. Il sera accueilli avec faveur par les "grands", les Barrès, Colette, Mauriac. Il se lie avec ce dernier et fréquente les salons littéraires.

Mais, dans le même temps, il est séduit par la Révolution russe, prend contact avec les Jeunesses communistes, lit avec passion "Le Manifeste communiste".

Il prend donc ses distances avec le milieu familial tout en conservant des relations, notamment avec son père. Il trouvera d’ailleurs, beaucoup plus tard, en 1929, au Liban, une situation commerciale au service du clan Hachette lié à la famille.

En 1923, il voyage en Italie, en Grèce en 1924. Puis il accomplit son service militaire comme sous-lieutenant d’infanterie à Strasbourg. Il voyage. Mais sa rupture politique avec son milieu d’origine est consommée en 1927 quand il se lie avec les opposants de la SFIO, Zyromski et Marceau Pivert, de la tendance "Bataille socialiste".

Il s’immerge dans la marée populaire parisienne qui déferle après l’exécution des anarchistes Sacco et Vanzetti.

En 1929, après les séjours au Liban et à Djibouti, il part pour l’Extrême-Orient. Les longues traversées lui laissent le loisir de lectures qui vont expliquer en partie son cheminement (il lit Sorel, Marx, Proudhon, Pelloutier, les œuvres complètes de Bakounine).

Ses voyages lui offrent l’occasion de se lier avec les milieux de lutte anticolonialiste. Il est fasciné par le monde arabe et par les peuples indochinois.

Une série d’autres occasions vont influencer définitivement sa maturation politique. Il rencontre ainsi le syndicalisme révolutionnaire, d’abord à Brest où il fait un court séjour dans le bâtiment puis à Paris où il se lie avec Monatte et Maurice Chambelland et il va collaborer à "La Révolution prolétarienne".

Grâce à Monatte, il devient correcteur d’imprimerie en 1932 (il adhère au Syndicat des Correcteurs, de la CGT, auquel il restera affilié jusqu’à sa mort).

Mais, pour autant, Daniel Guérin ne se sent pas encore conquis par l’anarchisme. Il rencontre Léon Blum et adhère à la section du XXe arrondissement de Paris de la SFIO, tout en conservant une certaine fascination pour le Parti communiste, SFIC. La section socialiste du XXe est très à la gauche du parti mais celui-ci, dans son ensemble, plonge dans l’électoralisme. Il le quitte en 1931. C’est dans cette même période qu’il voit échouer avec tristesse des tentatives de réunification syndicale.

Les premiers écrits : l’antifascisme

Dès 1930, à son retour d’Indochine, il a écrit une série d’articles dans "Monde" de Barbusse. Il écrit dans les revues syndicalistes révolutionnaires.

En 31, il a rencontré Gandhi. Il reprend ses voyages, parcourt l’Allemagne, y connaît le mouvement des Auberges de jeunesse. Nous sommes en 1932. Il rend compte de son périple dans "Monde", "La Révolution prolétarienne", "Regards", "Le Populaire" et écrit "La Peste brune", qui sera édité et connaîtra un réel succès.

Il retourne en Allemagne en 1933 (Hitler est devenu chancelier) et visite l’Autriche.

La même année, il rencontre Trotsky chez Pierre Naville, se passionne pour le luxembourgisme et collabore aux revues qui représentent cette option particulière de la social-démocratie révolutionnaire, les revues "Combat marxiste", "Masses", "Spartacus". Il appuie la création des "Cahiers Spartacus" en 1935. Il est un des fondateurs du CLAJ (Centre laïque des auberges de jeunesse).

Il vit douloureusement les émeutes des Ligues fascistes en France en février 34 et adhère au mouvement des intellectuels antifascistes, le Comité "Amsterdam-Pleyel".

C’est au cours de la même année qu’il fait la connaissance du dirigeant de l’Étoile Nord-Africaine, Messali Hadj. Il retourne en Autriche, épouse Marie Förtwangler qui l’accompagnera jusque dans le Mouvement communiste libertaire dans les années 70.

Signature du pacte Laval-Staline en 1935. Le PC abandonne la lutte antimilitariste et se rallie à l’Union sacrée. Daniel Guérin défend, avec Marceau Pivert, la thèse du "pacifisme révolutionnaire" opposée à la fois au ralliement du PC à la défense nationale et au pacifisme "intégral" qui rallie bon nombre de socialistes et d’anarchistes, préférant même la soumission au fascisme au risque de la lutte armée.

Nous sommes en 1935. Daniel réintègre la SFIO (section des Lilas) et participe à la direction de la tendance GR (Gauche révolutionnaire).

Rencontres avec les anarchistes

Jusqu’alors, à part l’épisode Sacco et Vanzetti et la rencontre avec quelques militants libertaires dans le cadre de La Révolution prolétarienne, Daniel Guérin n’a qu’une connaissance livresque des thèses anarchistes et n’est guère attiré par la presse anarchiste et par l’état assez embryonnaire de l’organisation en France.

Mais l’année 1936 va jouer un grand rôle : il sait que, derrière le succès du Front populaire en Espagne, il y a l’énorme influence d’un mouvement anarcho-syndicaliste organisé, la CNT. Il s’intéresse à son congrès de Saragosse dont il dénoncera plus tard les insuffisances affligeantes. En France aussi, le Front populaire triomphe. Le mouvement de grèves de juin 36 le transporte d’enthousiasme. Il sait que les militants anarchistes ont été, en bien des usines, à l’avant-garde. Aux Lilas, il participe à la création d’un "Comité de propagande et d’action syndicale" où se retrouvent ses camarades de la section socialiste mais aussi des militants de l’UA (Union anarchiste) et de la JAC (Jeunesse anarchiste communiste).

Les événements d’Espagne l’interrogent. Il admire la riposte populaire, notamment à Barcelone, à la rébellion fasciste, il sait la part qu’y ont prise les anarchistes. Il a écrit à Angel Pestaña, un des leaders de la CNT, pour souligner l’importance de la décolonisation au Maroc.
Il condamne la "non-intervention" à laquelle Blum s’est rallié.
Par ailleurs, il s’oppose aux procès de Moscou et dénonce "les staliniens".

Le passage de Daniel Guérin dans le camp anarchiste est-il proche ? Cela attendra encore plus de 30 ans.

Il est très préoccupé par la poursuite de son combat anticolonialiste, il rencontre Habib Bourguiba. Il va aussi s’investir dans la publication d’une œuvre majeure Fascisme et grand capital. Et puis, il lutte au sein de la SFIO. La "Gauche révolutionnaire" va être dissoute. Ce sera bientôt la création du PSOP (Parti socialiste ouvrier et paysan) et son rapprochement avec la fraction trotskiste contre l’influence plus social-démocrate de Marceau Pivert.

En réalité, à cette époque, Daniel Guérin nourrit encore beaucoup d’illusions sur la gauche et l’extrême gauche. La période de la Seconde Guerre est, à ce propos, éclairante.

A la déclaration de guerre, il va à Bruxelles, en Hollande, puis en Norvège, mandaté par le parti trotskiste français et, malgré ses réticences, adhère à la IVe Internationale. Pris par la Wehrmacht en Norvège, interné en Allemagne puis libéré pour raisons de santé, il collabore à son retour en France à la rédaction du journal trotskiste clandestin "La Vérité".

La fin de la période trotskyste

En 1946, il publie un ouvrage qui est le fruit d’années de recherches : "la Lutte des classes sous la Première république", ouvrage qu’il considérera (lettre à Marceau Pivert) comme une "introduction" à une synthèse de l’anarchisme et du marxisme.

Est-il détaché du trotskisme ? Le temps n’est pas encore venu. C’est après son long séjour en Amérique, jusqu’en 49, qu’il mesure les faiblesses et ambiguïtés des groupes trotskistes et qu’il va vraiment se séparer de son attachement à la IVe Internationale. Encore restera-t-il lié par amitié avec beaucoup de ses militants et gardera-t-il jusque dans ses dernières années un grand respect pour Trotsky. Sans pour autant dissimuler ses désaccords.

De son séjour aux États-Unis sortira le livre "Où va le peuple américain ? ".

Vers le marxisme libertaire et le communisme libertaire.

Le service de librairie du Libertaire (puis de la FCL après 53) accorde une place importante aux ouvrages de Daniel Guérin qui vient les dédicacer lors des "galas" annuels du Libertaire. C’est une occasion pour lui de rencontrer et fréquenter les militants les plus connus, de passer de temps à autre dans les locaux du 145 quai de Valmy puis du 79 rue Saint-Denis. Il se manifeste comme un sympathisant actif, il participe aux discussions.

La lutte des communistes libertaires contre la guerre d’Indochine le rapproche plus encore des militants. Mais c’est le déclenchement de la guerre d’Algérie qui va être décisif. Aux côtés du Libertaire et de la FCL, dès novembre 54, il se solidarise, condamne le jeu de Mitterrand, est à l’origine de la création du Comité pour la libération de notre emprisonné Pierre Morain. Il nous facilite les liaisons avec les militants algériens et c’est sur son insistance que nous pourrons rencontrer Messali Hadj en dépit des manœuvres du parti trotskiste de Lambert.

La période de clandestinité de la FCL à partir de l’été 56 n’interrompt pas les relations qui, toutefois, deviennent plus épisodiques, mais reprennent plus de consistance alors que nous nous préparons à la montée des luttes précédant mai 68.

Entre-temps, craignant de s’isoler - et répondant toujours à son besoin d’action et d’enthousiasme - Daniel Guérin est retourné au militantisme de gauche en adhérant à la "Nouvelle gauche" puis, pour un temps très court, au PSU.

La "tempête" de 68 nous fait nous retrouver pleinement. Entre-temps, il s’est intéressé aux Antilles, a publié Kinsey et la sexualité et, en 1959, un ouvrage décisif Jeunesse du socialisme libertaire qu’il m’adresse sous une dédicace éclairante : recherche pour "une nécessaire synthèse". C’est capital car son combat sur ce plan rejoint la préoccupation de la FCL qui, depuis les années 50 (c’était encore la FA), avait voulu cet effort de synthèse en dégageant les apports fondamentaux de Marx du fatras absurde et équivoque d’un prétendu "marxisme-léninisme".
En 1963, il publie "Front populaire, révolution manquée", un "Essai sur la révolution sexuelle après Reich et Kinsey".

Il a fait paraître "L’Anarchisme", son best-seller, en 65, et une anthologie anarchiste, "Ni Dieu, ni Maître".

En 1969, il publie une édition remaniée de "Jeunesse du socialisme libertaire" sous le titre plus explicite "Pour un marxisme libertaire" dans la préface duquel il précise bien que sa description de l’anarchisme et de ses divers aspects dans son "Anarchisme" n’impliquait nullement une orientation personnelle œcuménique de l’anarchisme. Il précise aussi que la synthèse marxiste libertaire à laquelle il s’est attaché s’est transportée, depuis mai, "du domaine des idées dans celui de l’action".

C’est lors, à l’automne 69, que Guérin et moi, nous appuyant sur des militants de la JAC (Jeunesse anarchiste communiste) investis dans les Comités d’action lycéens (CAL) , des nouveaux militants de Nantes, Nancy, Tours, nous convoquons un Congrès National qui fonde le MCL, Mouvement communiste libertaire. Beaucoup d’anciens de la FCL vont aussi s’y retrouver.

Daniel Guérin va alors militer activement au groupe de Paris et participer, avec sa compagne Marie, aux réunions nationales du Mouvement. Il sera responsable de publication de son périodique "Guerre de classes". Au Congrès de Nancy, en 1971, le MCL se transforme en OCL, Organisation communiste libertaire, avec l’apport de quelques groupes de l’ORA (Organisation révolutionnaire anarchiste), tendance de la FA de l’époque d’abord, puis organisation indépendante.

Des tentatives de fusion entre MCL et ORA ont échoué, échec en partie dû à l’orientation du MCL de forte critique - voire du rejet - du militantisme dans les syndicats. Furieux de cette orientation, Daniel Guérin rejoint l’ORA qu’il quittera lorsqu’elle prendra à son tour une orientation ultra-gauche, "autonome" et antisyndicale. C’est ainsi que nous nous retrouvons à l’UTCL, scission de l’ORA, privilégiant l’action dans les syndicats.

Pendant toutes ces années, Daniel Guérin aura consacré beaucoup de temps et d’efforts à la lutte antimilitariste et aussi à des essais sur la sexualité (1).

Pour nous, militants communistes libertaires, son ouvrage de 1984, "A la recherche d’un Communisme libertaire", est capital. Il reprend ses essais antérieurs sur le marxisme libertaire et publie en annexe La Plateforme de l’OCL que nous avions rédigée ensemble en 1971, adoptée au congrès de Marseille de juillet.

Le trajet politique de Daniel Guérin aura toujours été complexe, avec des retours en arrière et des interrogations répétées (il nourrira toujours quelques illusions généreuses) ; bien évidemment nous n’approuverons pas son attachement obstiné à Ben Bella et Bourguiba, ni son soutien à Poher, en 69, lors de l’élection présidentielle, ni l’idée manifestement erronée d’une authentique démarche autogestionnaire en Algérie jusque dans les années 70, mais tout cela aussi c’était Daniel Guérin. Venu enfin positivement au communisme libertaire, à plus de 65 ans, mais solidement et définitivement.

Georges Fontenis a été compagnon de lutte de Daniel Guérin depuis les années 50. Il est l’auteur de "L’Autre communisme". Il est militant à Alternative libertaire. Ce texte est paru dans "Alternative libertaire" (1998).


Note :
1. Nous avons délibérément laissé de côté cet aspect du personnage de Daniel Guérin, toujours discret sur ce point, sauf pendant mai 37. Il gardait le souvenir des réticences fortes du milieu ouvrier d’avant-guerre sur le sujet.

http://www.danielguerin.info/tiki-index ... libertaire
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Re: Daniel Guérin, parcours vers le communisme libertaire

Messagede Pïérô » 16 Sep 2015, 07:56

Daniel Guérin (1904 - 1988) - Combats dans le siècle

À travers l’itinéraire de Daniel GUÉRIN, c’est toute l’utopie libertaire, anarchiste et syndicaliste révolutionnaire qui renaît et se concrétise. Révolutionnaire pluraliste au parcours compliqué (socialiste de gauche, trotskiste puis anarchiste), il donne à ses idées une ouverture rare en milieu révolutionnaire.

• 1994 • France • Documentaire • 80 min • N&B et Couleur • Mode de production : Cinéma
• Image : Daniel Goude • Son : Hervé Guillermic, Franck Hirsch, Didier Leclerc, Bernard Pichon, Anne-Marie Termont, Jean-Marie Segrétain • Montage : Patrice Spadoni
Producteur : Imagora Films (24 Rue Vieille Du Temple, Paris 75004)
Numérisé par le Centre International de Recherche sur l'Anarchisme (CIRA) de Lausanne
www.cira.ch

Image------------ Demain Le Grand Soir --------- --------- C’est dans la rue qu'çà s'passe --------
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Re: Daniel Guérin, parcours vers le communisme libertaire

Messagede bipbip » 09 Fév 2017, 16:40

Promenade à travers la foire coloniale de Vincennes — par Daniel Guérin

Nous retracions dans nos pages l’engagement de Daniel Guérin : « 1927. Daniel Guérin découvrit la Syrie, alors sous mandat français depuis sept ans. Le jeune homme avait 23 ans. Je vis à l’œuvre les colonialistes, militaires, civils, ecclésiastiques, leur racisme, leur brutalité, leur cynisme, leur fatuité, leur sottise, écrivit-il plus tard dans Ci-gît le colonialisme. Il fit la connaissance de nationalistes arabes puis se rendit en Indochine. […] Il ne put supporter de voir les colons dans les rues, sangsues agrippées aux flancs de ce pays qui ne leur appartenait pas mais dont ils se croyaient pourtant les maîtres. Il rencontra le leader nationaliste Huyng Thuc Khang et n’oublia jamais cette entrevue : tout Blanc qu’il fut, l’indépendantiste le traita comme un frère. » Rentré à Paris en 1931, le militant doit faire face à cet autre pan de la réalité coloniale : l’Exposition coloniale se tient dans le bois de Vincennes. Dans ce court texte écrit dans les colonnes du Cri du peuple1, Guérin s’en prend à l’exotisme affiché qui cache la mainmise des empires industriels ; avec les surréalistes de l’époque, il distribua le tract « Ne visitez pas l’Exposition coloniale »2. Aux détours des stands et des pavillons, un appel à l’émancipation des colonisés.

... http://www.revue-ballast.fr/foire-coloniale-guerin/
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Re: Daniel Guérin, parcours vers le communisme libertaire

Messagede bipbip » 28 Fév 2017, 14:27

Daniel Guérin, Portrait d'un anarchiste

Portrait d'un anarchiste : Daniel Guérin

Daniel Guérin,
né le 19 mai 1904, disparaît le 14 avril 1988.


Issu d'une famille bourgeoise libérale et dreyfusarde, il est diplômé de sciences politiques et entre dans la vie avec des œuvres littéraires de jeunesse tout en ayant des activités de libraire en Syrie de 1927 à 1929.
Lors d'un voyage en Indochine, en 1930, où il découvre la réalité coloniale, il profite de la traversée pour dévorer un nombre impressionnant de textes politiques allant de Proudhon à Marx en passant par Sorel.
Sa fréquentation des jeunes ouvriers des faubourgs pousse le jeune Daniel Guérin à jeter son froc aux orties. Il rompt avec son milieu bourgeois, s'installe à Belleville, devient correcteur et s'engage dans le syndicalisme révolutionnaire en participant au groupe-revue Révolution Prolétarienne animé par Pierre Monatte.
En 1933, Daniel Guérin parcourt à bicyclette, l'Allemagne hitlérienne. Il en ramène un document de première heure sur la montée du nazisme qui paraît dans Le Populaire de la SFIO et sera repris en volumes sous les titres La Peste brune et Fascisme et grand capital (1936). Daniel Guérin y analyse l'origine du fascisme, de ses troupes et la mystique qui les anime ; sa tactique offensive face à celle, trop légaliste, du mouvement ouvrier ; le rôle des plébéiens qui le rejoignent ; son action anti-ouvrière et sa politique économique (une économie de guerre en temps de paix).
Daniel Guérin s'attache en particulier aux cas de l'Italie et de l'Allemagne.
Il cherche ainsi à dissiper les illusions anticapitalistes entretenues par le fascisme lui-même, en montrant que son action, aussi bien avant qu'après la prise du pouvoir, bénéficie surtout au capital économique et financier. Dans ces conditions, il lui paraît que l'antifascisme est illusoire et fragile, qui se borne à la défensive et ne vise pas à abattre le capitalisme lui-même.
Dans les rangs de la SFIO, Daniel Guérin, déjà anti-stalinien viscéral, rejoint les rangs du socialisme révolutionnaire de la tendance Gauche Révolutionnaire animée par Marceau Pivert.
Co-fondateur des Auberges de jeunesse, Daniel Guérin est également un membre actif du mouvement des occupations d'usines durant le Front populaire en tant que responsable inter-syndical en banlieue.
Il est aussi l'un des éléments les plus radicaux du courant de la Gauche Révolutionnaire et l'un de ceux qui ne se plaint pas, outre mesure, de son exclusion.
Il s'attelle, alors, à la création d'un authentique parti révolutionnaire, le nouveau Parti socialiste ouvrier et paysan (qui défendra des positions défaitistes révolutionnaires lors de la deuxième guerre mondiale et disparaîtra peu après).
En 1937, suite à l'appel à la solidarité de l'Espagne révolutionnaire, Daniel Guérin est scandalisé par la politique de non-intervention du gouvernement Blum.
Avec quelques camarades regroupés autour de Maurice Jacquier, il apporte, de toutes ses forces, un soutien politique et matériel à la CNT, à la FAI et au POUM, tout en s'opposant aux sinistres menées des sbires de Staline.
En 1939, Daniel Guérin est chargé de créer, à Oslo (Norvège), un secrétariat international du Front ouvrier international contre la guerre, rassemblant tous les courants socialistes de gauche opposés par internationalisme prolétarien à la guerre inter-impérialiste.
Arrêté par les Allemands en avril 1940, il est interné civil. Gravement malade, il est libéré en 1942.
De 1943 à 1945, Daniel Guérin coopère, en France, avec le mouvement trotskiste dans la clandestinité, essayant de maintenir une position internationaliste à l'écart du chauvinisme ambiant, multipliant les appels aux travailleurs allemands jusque dans les rangs de l'armée d'occupation (activité militante on ne peut plus dangereuse d'autant que les livres de Daniel Guérin sur le fascisme font partie de la fameuse liste Otto).
En 1946, Daniel Guérin s'établit aux États-Unis où il est actif aux côtés du mouvement ouvrier et des Noirs américains.
Il en est expulsé en 1949, dans le cadre de la chasse aux sorcières du maccarthysme, et rentre en France. Il étudie les œuvres complètes de Bakounine lorsque, en 1956, éclate la révolte des Conseils ouvriers hongrois contre le capitalisme d’État et la domination de l'URSS.
La conjonction de ces deux faits le rend à jamais allergique à tout socialisme autoritaire, qu'il soit jacobin, marxiste, léniniste ou trotskiste.
Daniel Guérin s'emploie à déboulonner l'idole Lénine pour la stratégie duquel il éprouvait, jusqu'alors, une grande admiration. Il en critique les concepts militaires, dénonce la notion frelatée de dictature du prolétariat lui préférant celle de contrainte révolutionnaire. Il redécouvre l'apport de Rosa Luxemburg dans sa lutte contre l'ultra-centralisme et le substitutionnisme léninistes, allant jusqu'à entrevoir des passerelles avec la spontanéité révolutionnaire chère aux libertaires.
Cette démarche l'amène à écrire, en 1965, son célèbre texte L'Anarchisme (réédité et maintes fois traduit, tiré à plus de 100.000 exemplaires) et sa colossale Anthologie de l'anarchisme : Ni Dieu, ni Maître, ce qui introduit rapidement un quiproquo dans nos milieux : Daniel Guérin n'est toujours pas un anarchiste au sens strictement idéologique, même si, sur le plan personnel, il fait preuve d'un esprit libertaire sans tabous.
Par ces textes, il veut faire connaître tout l'apport original du courant anarchiste et il y réussit d'ailleurs, car le petit livre de la collection Idées fut la première lecture de nombreux libertaires d'aujourd'hui. Mais, son le but est, avant tout, de réformer l'ensemble du mouvement révolutionnaire (ce qu'il considère comme tel), de l'affranchir des ornières autoritaires, jacobines, marxistes-léninistes, sans pour autant le faire basculer dans l'idéologie social-démocrate voire, aujourd'hui, libérale bourgeoise, dans laquelle surnagent tant d'ex-militants des années 70.
Durant des années, Daniel Guérin s'engage jusqu'au cou dans le soutien aux militants algériens.
Il participe au Comité France-Maghreb, signe le Manifeste des 121 contre la torture et pour l'insoumission (1960) et n'accepte jamais les luttes fratricides entre FLN et MNA. Il s'engage en internationaliste comme partie prenante de la lutte et non pas comme porteur de valises au service d'un mouvement.
L'année 1962 le voit quelque temps au PSU, dont il s'éloigne, le trouvant par trop social-démocrate. Plus tard, il n'hésitera pas à dénoncer, toujours sans tabous, les tendances sociales-démocrates (et autoritaires) de Marx (cf. La Rue, 1983).
Il affirmera également son admiration pour l'apport philosophique des anarchistes individualistes tels qu'Émile Armand ou Zo d'Axa dans leur contestation concrète des valeurs morales de l'époque.
Daniel Guérin fut, aussi, un fin connaisseur de l'œuvre de Proudhon.
Mai 68, ce deuxième orgasme de l'histoire qu'il a la chance de vivre après le Front populaire, le jette dans la mêlée. On le voit, à 64 ans à la Sorbonne, aux côtés des libertaires de la revue Noir et Rouge et du Mouvement du 22-Mars.
En 1969, il est co-fondateur du Mouvement communiste libertaire (rassemblant des éléments issus de la FCL, de l'UGAC, de la JAC) et éclaircit ses positions dans un texte dont il reconnaîtra l'ambiguïté du titre, Pour un marxisme libertaire.
La fusion (dont il est un des artisans de la plateforme) ratée, en 1971, entre l'Organisation Révolutionnaire Anarchiste et le Mouvement communiste libertaire le décourage. Il participera successivement à l'OCL, à l'ORA (dont il s'éloigne à la période autonome) pour rejoindre en 1980, par ouvriérisme, l'UTCL dans laquelle il milite jusqu'à sa mort.
Durant ces années, Daniel Guérin est engagé totalement dans le Comité pour la vérité dans l'affaire Ben Barka, dans le Comité Vietnam national, dans le Comité de lutte antimilitariste, tout en participant à la commission Droits et libertés dans l'institution militaire de la Ligue des droits de l'homme, autour de Me Noguères et même d'"officiers progressistes" (pensant que les positions d'objection, d'insoumission et les activités de comités de soldats sont des luttes complémentaires et non pas contradictoires).
Après la catastrophe du tunnel de Chèzy (8 morts), il participe activement au Rassemblement national pour la vérité sur les accidents dans l'armée.
Dès sa fondation, il participe activement aux activités du Front homosexuel d'action révolutionnaire. Son anticolonialisme de toujours le pousse aux côtés des Antillais, des Polynésiens (soutenant son vieil ami Pouva'ana si longtemps déporté en métropole), des Kanaks...
Daniel Guérin se lance dans la guerre civile des historiens voulant dénaturer la Révolution française, écrivant quelques mois avant sa mort, qu'il est un impérieux devoir de faire front face à la ruée des contre-révolutionnaires qui préfèrent les Vendéens et les chouans aux sans-culottes, à la meute qui s'est jetée ces dernières années sur la "Grande révolution" pour la déchirer à pleines dents, la calomnier, la salir.
Daniel Guérin n'a jamais été un militant anarchiste au sens strict, mais les anarchistes lui doivent beaucoup quant à la diffusion de leurs idées. S'il a attaqué un certain vieil anarchisme fossilisé d'une certaine époque (tout comme d'ailleurs le marxisme autoritaire dégénéré), il a toujours voulu que le meilleur de l'anarchisme puisse peser dans le mouvement révolutionnaire pour y contrer les dérives autoritaires.
Il ne concevait pas le communisme libertaire (ou anarchisme-communisme, terme qu'il acceptait aussi) comme un dogme, mais comme une tendance, une recherche sans cesse inachevée, persuadé qu'il était que la révolution sociale future, à la fois nécessaire et désirée, ne serait ni de despotisme moscovite ni de chlorose social-démocrate, qu'elle ne sera pas autoritaire, mais libertaire et autogestionnaire, ou si l'on veut conseilliste (À la recherche d'un communisme libertaire, 1984).
Daniel, en donnant son corps à la science, tu ne permets pas que ton souvenir s'enlise dans le rituel commun des tombes à fleurir.
Tu nous obliges à célébrer ta mémoire par nos combats et nos luttes d'émancipation. Nous t'en remercions.

Salut et Fraternité !

D.G.

Extrait de la série Increvables Anarchistes,
volume 10, éditions Alternative Libertaire et du Monde Libertaire.


http://www.socialisme-libertaire.fr/201 ... uerin.html
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Re: Daniel Guérin, parcours vers le communisme libertaire

Messagede bipbip » 16 Mai 2017, 15:00

La politique (et les mille vies) de Daniel Guérin

Entretien avec Ian Birchall et David Berry, réalisé par Selim Nadi

Selim Nadi : Comme Sebastian Budgen le note très justement dans sa préface à l’autobiographie de jeunesse de Guérin[1], ce dernier a quasiment couvert l’ensemble du paysage politique des luttes françaises – et mondiales – du XXe siècle ; qu’il s’agisse des organisations (syndicalistes-révolutionnaires, PCI, Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, etc…), des échanges avec de nombreuses figures de premier plan de la gauche radicale (Sartre, C.L.R. James, Korsch, Padmore…) ou encore de ses rapports avec de nombreux leaders des luttes de libération nationale (Messali Hadj, Frantz Fanon, Ben Bella…). Pourriez-vous revenir sur le caractère fédérateur de Guérin ?

... http://www.contretemps.eu/guerin-trotsk ... tiracisme/
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Re: Daniel Guérin, parcours vers le communisme libertaire

Messagede bipbip » 03 Fév 2018, 14:54

Un combat anti-colonialiste

C’est le sous-titre du livre de Daniel Guérin, Algérie 1954 – 1965, que les éditions Spartacus viennent de publier. Il s’agit en fait de textes réunis et ordonnés, dont la plupart avaient été publiés en 1979, dans "Quand l’Algérie s’insurgeai"t, aux éditions La pensée sauvage.

Alors que l’histoire des relations franco-algériennes pendant la période coloniale, la guerre d’indépendance puis la période post-coloniale, continue de diviser les opinions dans les deux pays, cette réédition, complétée d’autres écrits, constitue un apport précieux dans la bibliographie déjà abondante consacrée aux diverses facettes du conflit algérien.

Daniel Guérin, militant révolutionnaire

Par son œuvre et son parcours politique, Daniel Guérin (1904 – 1988) figure parmi les intellectuelLEs et témoins les plus importantEs de la gauche révolutionnaire française. Dès les années 30, il s’engage dans la tendance “Gauche révolutionnaire” de la SFIO, animée par Marceau Pivert. Un voyage en Allemagne l’amène à publier son premier texte marquant, La peste brune , en 1933, qu’il complétera avec Fascisme et grand capital en 1936, deux livres qui font encore aujourd’hui référence. Durant la guerre civile espagnole puis la Seconde guerre mondiale, il se rapproche des groupes trotskystes. À la fin des années 1950, son parcours politique le conduit dans les rangs des organisations libertaires et, s’affranchissant de tout sectarisme, il travaille à une tentative de synthèse entre anarchisme et marxisme. S’ouvre alors la période la plus féconde de son œuvre, avec de nombreux ouvrages qui ont fait date, comme La lutte des classes sous la Première République , en 1946, réédité en 1968, L’Anarchisme (1965, réédité plusieurs fois), ou encore Pour un marxisme libertaire , en 1969.

L’anticolonialisme a toujours été l’un des moteurs principaux de l’engagement de Daniel Guérin. Dès 1930, à la suite d’un voyage en Syrie et en Indochine, il se révolte contre les réalités coloniales. L’anticolonialisme occupe une place non négligeable dans sa longue bibliographie : il publie notamment Au service des colonisés en 1954, aux Éditions de Minuit, puis Les Antilles décolonisées en 1956.

Daniel Guérin et la guerre d’Algérie

C’est donc en intellectuel et militant, marxiste mais résolument antistalinien et donc très critique à l’égard des partis communistes, que Daniel Guérin suit de près les évolutions et composantes du mouvement nationaliste algérien. Cette réédition des textes réunis pour la plupart dans Quand l’Algérie s’insurgeait , complétée par d’autres de ses écrits pour en élargir la perspective, nous livre ainsi un témoignage précieux sur des faits et des acteurs de premier plan de l’insurrection algérienne, et aussi du mouvement anticolonialiste français de l’époque. Nous suivons ainsi les débats et les errements du Comité France-Maghreb, animé par François Mauriac et Pierre Mendes-France, la tentative de la Fédération communiste libertaire et du Parti communiste internationaliste pour impulser la constitution du comité de lutte contre la répression colonialiste, les efforts du Comité d’action des intellectuels, les constitutions de comités de soutien aux victimes de la répression, les divisions qui obèrent toute perspective d’unification efficace des forces anticolonialistes. De nombreux textes nous font suivre aussi ses rencontres et ses échanges avec Mohammed Harbi et surtout Messali Hadj, dont il contribue à réhabiliter l’action. On ne s’étonnera donc pas d’y lire de nombreuses et virulentes critiques à l’encontre du FLN, du Parti Communiste Algérien, et aussi de la politique du Parti Communiste Français, qu’il juge déphasé. Nous voyons ainsi presque de l’intérieur se creuser le fossé qui sépare le MNA et le FLN, conduisant à des luttes fratricides.

Au-delà du conflit algérien

Les écrits réunis par les éditions Spartacus débordent largement du cadre chronologique du conflit algérien. Le corpus aborde d’abord la période 1930 – 1954, qui voit la gestation du mouvement national algérien. Viennent ensuite les textes qui éclairent le conflit proprement dit, où l’on peut distinguer les années 1954-1958, puis les années 1958-1962. Le livre se termine sur les premières années de l’indépendance algérienne et la construction du nouvel État. Daniel Guérin y développe une analyse très critique du régime qui se met en place avec Ben Bella, notamment dans la série d’articles publiés dans le journal Combat en 1964.

Avec ce livre, les éditions Spartacus nous proposent non seulement un témoignage précieux pour celles et ceux qui s’intéressent à l’histoire de l’Algérie, mais aussi une contribution utile à l’histoire du mouvement anticolonialiste français. Dans son apport à la réhabilitation de Messali Hadj, il pourra être complété par la lecture des ouvrages de Jacques Simon.

Raymond Jousmet

Daniel Guérin, Algérie 1954-1965. Un combat anticolonialiste , éditions Spartacus, Paris, novembre 2017, 250 p., 14 e.

À commander à l’EDMP (8, impasse Crozatier, Paris 12e, 01 44 68 04 18, didier.mainchin@gmail.com).14 €


http://www.emancipation.fr/spip.php?article1715
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Re: Daniel Guérin, parcours vers le communisme libertaire

Messagede bipbip » 06 Fév 2018, 11:16

Daniel Guérin, à la croisée des luttes

Poète, essayiste, théoricien révolutionnaire et historien, captif en Allemagne en 1940, anticolonialiste de la première heure et partisan du droit des femmes et des homosexuels, Guérin fut de toutes les luttes du XXe siècle. Le noyau dur de son œuvre ? Fusionner deux frères ennemis : l’anarchisme et le marxisme. Portrait d’un penseur méconnu hors des cercles militants.

... https://www.revue-ballast.fr/daniel-gue ... es-luttes/
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