Presse et publications Anarchistes

Presse et publications Anarchistes

Messagede Nico37 » 09 Déc 2008, 19:39

http://www.la-presse-anarchiste.net

Depuis les origines du mouvement anarchiste, il n'y a pas une tendance, pas une formation qui n'ait eu sa revue ou son journal, parfois l'espace d'un seul numéro, parfois pour de nombreuses années. Le phénomène ne s'arrête pas aux organisations dûment constitués : les revues publiées par des individus isolés ou un groupe restreint de militants sont aussi nombreuses, sinon plus, que celles éditées par les différentes organisations libertaires réunissant de nombreux militants. Ça a été, c'est toujours, l'un des moyens de propagande privilégié du mouvement anarchiste.

La diversité de notre presse est à l'image de l'idée anarchiste : elle couvre l'intégralité de la pensée humaine, elle traite de tous les sujets, des plus théoriques aux plus pratiques. Il n'y a pas un thème qui n'ait été abordé, un jour ou l'autre, dans un périodique anarchiste.

Les « penseurs » d'hier ne s'y sont pas trompés ; ils avaient tous leur organe de prédilection : Jean Grave et les Temps Nouveaux, Sébastien Faure et le Libertaire, E. Armand et l'en-dehors, pour ne citer que quelques exemples connus.

Mais l'intérêt des vieille revues anarchistes ne se limite pas à la pensée de quelques « grands anciens » ou d'autres, maintenant oubliés. Elle est aussi le reflet de nos idées, de leurs évolutions, de la façon dont ont été abordés certains problèmes au cours de l'histoire du mouvement (problèmes organisationnels, recours à la violence, société future, milieux libres... la liste est sans fin). C'est aussi l'image du mouvement en tant que tel, son histoire, ses heures de gloire et ses moments de défaites.

De la lecture de ces articles, on peut tirer tout un ensemble d'idées, de faits, qui sont autant de sources pour se forger une opinion personnelle sur telle ou telle question théorique ou pratique. Ils sont une source inépuisable d'inspiration, de réflexion, d'enseignements pour le militant d'aujourd'hui qui saura en tirer l'essentiel et l'adapter aux réalités actuelles.

Donc, c'est une source formidable ; formidable, mais presque inaccessible : les revues anciennes sont rares, très rares, elles font, maintenant, plus partie du domaine du collectionneur (avec les prix de vente que l'on imagine) que de celui du curieux. Et, inutile de parler de l'intérêt de telle ou telle revue à un bouquiniste dans l'espoir de faire baisser les prix... De plus, avec le temps, la fragilité du support entraîne sa disparition ; c'est alors un pan entier de notre histoire, de nos idées, qui est amené à être définitivement perdu.

Il existe bien quelques centres d'archives, le bonheur du chercheur, mais uniquement du chercheur : qui peut se permettre une ou deux semaines de vacances à Paris, Marseille ou Amsterdam [1] dans l'unique but de jouer au rat de bibliothèque ? Et puis, une fois l'accès aux archives accordé (ce qui n'est pas une mince affaire), comment s'y retrouver ? Aucun index pratique n'existe ni des auteurs, ni des articles publiés.

C'est en partant de ce constat qu'est venue l'idée du site internet de la Presse anarchiste dont le but est la mise en ligne des anciens journaux libertaires.

Il est axé sur plusieurs principes simples. Ainsi, la sélection des revues est large, pas de querelle de tendance sur le site, chacune y trouve sa place. De même, c'est, à chaque fois, l'intégralité de la revue qui est présentée : pas de sélection, de « censure » d'article dont les idées pourraient déplaire ou dont l'intérêt pourrait échapper au concepteur du site. Aucun commentaire « théorique » n'est ajouté. Un commentaire historique est parfois apporté, quand cela est possible, pour présenter la revue et son contexte. Les articles sont classés par auteurs, dates de publication, revues, mots-clé, afin de pouvoir les relier les uns aux autres.

Actuellement le site en est encore à ses balbutiements, on y trouve à peu près 200 revues (on estime à près de 40,000 le nombre des revues anarchistes francophones publiées à ce jour...). Mais le choix est déjà important puisqu'on y trouve les premiers numéros des Temps Nouveaux, du Libertaire d'après-guerre, de l'Unique, quelques numéros de l'Anarchie... Les revues plus modestes ou moins connues sont également représentées : Noir & Rouge, La Revue anarchiste, La Lanterne Noire, Iztok... La liste s'allonge continuellement.

Bien sûr, il possède ses limites, surtout liées au fait que c'est un travail personnel, exécuté « en dehors des heures de travail » comme on dit habituellement. D'où une certaine lenteur (pas plus de 2 ou 3 revues par semaine). Par ailleurs, l'accès aux sources pose problème : si certaines revues ont été prêtées, le temps d'une copie, si d'autres ont été données, par des visiteurs séduits par le projet, la plupart on dû être achetées, moyen nécessairement limité.

Certains freins sont en passe d'être levés : des visiteurs, particulièrement intéressés par telle ou telle revue ont décidé d'assurer eux-mêmes la transcription ; c'est une aide précieuse, espérons qu'elle se développera.

Vincent Dubuc

[1] Cette remarque ne doit pas être pris pour une critique de ces centres qui restent les références en terme d'archives anarchistes. Ceux qui peuvent et veulent se rendrent dans les différents CIRA (Lausanne et Marseille) y trouveront toujours un accueil sympathique et tous les renseignements qu'ils désirent
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Re: La Presse Anarchiste

Messagede Pïérô » 10 Déc 2008, 00:36

site très intéressant et mine de documents,
je l'ai rajouté dans les liens en "ressources".
Image------------ Demain Le Grand Soir --------- --------- C’est dans la rue qu'çà s'passe --------
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Re: La Presse Anarchiste

Messagede kuhing » 10 Déc 2008, 09:50

Excellent site !
documents rarissimes !
merci à V. Dubuc et à Nico37
(par exemple M Rosell dont il est question dans la section partage, a fait partie de Noir et Rouge puis de ICO, il nous a parlé longuement de Henri Simon)

Tiens, un autre truc d'actualité :
Noir & Rouge n°1, mars 1956
Action directe
Propagande, boycottage, sabotage, grèves partielles, grèves générales, antimilitarisme

samedi 3 février 2007 par Yvetot (Georges)
« Une loi ― supposée bienfaisante ― n’a aucune portée si les ouvriers sont incapables de la faire appliquer. S’ils sont capables de faire appliquer une loi améliorant leur sort, les travailleurs sont capables d’acquérir ou d’imposer cette amélioration sans loi. S’ils ont reçu l’éducation syndicale, ils ne perdront pas leur temps à attendre qu’on leur donne législativement ce qu’ils peuvent prendre ou imposer par l’action directe. Par des moyens simples et énergiques, ils exigeront de leurs patrons de meilleures conditions de travail.

Avec l’action directe, les beaux parleurs de la politique ne réussissent plus à leurrer les travailleurs. Leur dangereux concours n’est plus sollicité par les grévistes.

On n’est jamais si bien servi que par soi-même.

Nous n’avons pas à rechercher l’origine des mots : Action directe. Cette action fut de tous les temps, dès que, dans leurs luttes les opprimés s’opposèrent aux oppresseurs et les exploités aux exploiteurs.

En un mot l’action directe c’est l’action puissante et efficace nous le répétons à dessein, exercée par les ouvriers eux-mêmes sur les exploiteurs ou sur les gouvernants qui les protègent.

Sous ces formes diverses l’action directe peut être individuelle ou collective. Elle est une des meilleures preuves de la vitalité du prolétariat organisé. »

Georges Yvetot
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Messagede Nico37 » 05 Sep 2009, 22:08

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Mother Earth

Messagede digger » 31 Déc 2012, 10:03

Mother Earth, édité par Emma Goldman et Alexander Berkman , se décrivait comme "une Revue Mensuelle Dédiée aux Sciences Sociales et à la Littérature ". Elle a paru de mars 1906 à août 1917 et s’interrompit avec la condamnation de Goldman et Berkman à l’exil.
Mother Earth a publié les textes d’innombrables anarchistes, parmi lesquelLEs Voltairine de Cleyre, Francisco Ferrer, Maxim Gorky ; Peter Kropotkin, Errico Malatesta, Max Nettlau, Élisée Reclus, Rudolf Rocker ...
Une nouvelle série intitulée "Mother Earth Bulletin" a commencé en 1917 pour cesser définitivement en 1918 après la publication de 7 numéros
Dans l’éditorial du premier numéro d’octobre 1917, Emma Goldman écrivait :
Liberté de Critiques et d’ Opinion
Emma Goldman

Sous le "Under the "Trading With the Enemy Act," [Loi sur le Commerce Avec l’Ennemi] le Ministère des Postes est devenu le dictateur absolu de la presse. Non seulement il est impossible aujourd’hui pour une publication de caractère de circuler par courrier mais tous les autres canaux tels que transport routier, messagerie, kiosques et même distribution ont été aussi arrêtés. Puisque MOTHER EARTH ne se pliera pas à ces règles,et n’apparaitra pas dans une forme émasculée, nous préférons prendre un long repos nécessaire jusqu’à ce que le montre recouvre ses esprits.
Le Mother Earth Bulletin a été décidé en grande partie comme un moyen de rester en contact avec nos amis et abonnés, et dans le but de les maintenir informés sur nos mouvements et activités.
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Archives de la revue : Anarchy Archives
http://dwardmac.pitzer.edu/anarchist_archives/goldman/ME/me.html
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Image


Editorial de Mother Earth
Vol.1 No. 1 pp. 1 Mars, 1906,

La TERRE MERE
E. Goldman et M. Baginski


Il fut un temps où les hommes imaginaient que la Terre était le centre de l’univers. Les étoiles, petites et grandes, croyaient-ils, avaient été créées uniquement pour leur délectation. Leur vaine conception qu’un être suprême, las de solitude, avait confectionné un jouet géant et l’avait mis en leur possession.
Cependant, lorsque l’esprit humain fut illuminé par la lumière de la science, il commença à comprendre que la Terre n’était rien de plus qu’une étoile parmi une myriade d’autres flottant sans l’espace infini, un simple grain de poussière.

L’être humain était issu de l’utérus de la Terre Mère mais il ne savait pas, ou n’admit pas, qu’il lui devait la vie. Dans son égotisme, il a cherché sa raison d’être dans l’infini, et de ses efforts est née la triste doctrine qu’elle n’était qu’un lieu de repos temporaire pour ses pieds méprisants et qu’elle ne représentait rien pour lui, sinon la tentation de s’avilir. Des interprètes et des prophètes surgirent, créant "l’Au-Delà" et proclamant le Ciel et l’Enfer, entre lesquels se tient le pauvre être humain tremblant, tourmenté par par ce montre né prêtre, la Conscience.

Dans ce système effrayant, les dieux et les démons se faisaient une guerre éternelle dans laquelle le misérable être humain était l’enjeu de la victoire.; et le prêtre, interprète autoproclamé de la volonté des dieux, se tenait devant le seul refuge contre le mal et exigeait, comme prix d’entrée, l’ignorance, l’ascétisme, l’auto abnégation qui ne pouvaient se conclure que par la complète soumission de l’être humain à la superstition. On lui avait dit que le Paradis, le refuge, était l’antithèse même de la Terre, source du péché. Pour gagner sa place au Paradis, l’être humain a dévasté la Terre. Pourtant elle se renouvelait, la bonne mère, et revenait chaque printemps, radieuse dans sa jeune beauté, appelant ses enfants à venir se blottir sur sa poitrine et prendre part à son abondance. Mais l’air était toujours envahi d’une obscurité méphitique et on entendait toujours une voix creuse proférant " Ne touchez pas les belles formes de la sorcière elle conduit au péché!"

Mais si les prêtres décriaient la Terre, d’autres y trouvèrent une source de pouvoir et prirent possession d’elle. Puis il se trouva que les autocrates des portes du Paradis joignirent leurs forces aux pouvoirs qui avaient pris possession de la Terre ; et l’humanité commença sa marche monotone et erratique. Mais la bonne mère voit les pieds ensanglantés de ses enfants, elle entend leurs gémissements et elle leur rappelle toujours qu’elle leur appartient .

Pour les contemporains de George Washington, Thomas Paine et Thomas Jefferson, l’Amérique apparaissait vaste, sans borne, pleine de promesses. La Terre Mère, aux sources de vastes richesses cachées dans les plis de sa poitrine généreuse, ouvrit ses bras accueillants et hospitaliers pour tous ceux qui venaient à elle, fuyant des terres arbitraires et despotiques –La Terre-mère prête à s’offrir pareillement à tous ses enfants. Mais bientôt, elle fut accaparée par quelques-uns, dépouillée de sa liberté, clôturée, en proie à ceux pourvus de finesse fourbe et peu scrupuleuse. Eux, qui avaient combattu pour l’indépendance face au joug britannique ; devinrent bientôt dépendants entre eux ; dépendants de leurs possessions de leur richesse, du pouvoir. La liberté s’était échappée vers les grands espaces et et la vieille bataille entre patriciens et plébéiens fit irruption dans le nouveau monde, avec une plus grande violence et véhémence. Une période d’une centaine d’années avait été suffisante pour transformer une grande république, autrefois glorieuse, reconnue, en un état arbitraire qui assujettissait une grande partie de son peuple à l’esclavage matériel et intellectuel, tout en permettant à quelques privilégiés de monopoliser chaque ressource matérielle et mentale.

Lors des dernières années, les journalistes américains avaient beaucoup trop à dire sur les conditions terribles en Russie et l’hégémonie des censeurs russes. Ont-ils oublié les censeurs d’ici? Un censeur bien plus puissant que son homologue russe. Ont-ils oublié que chaque ligne qu’ils écrivent est dictée par la couleur politique du journal pour qui ils écrivent; par les agences de publicité; par le pouvoir de l’argent; par celui de la respectabilité; par Comstock?(1) Ont-ils oublié que les goûts littéraires et le sens critique d’une masse de gens ont été moulés avec succès pour satisfaire la volonté de ces dictateurs et pour servir de bases aux affaires juteuses de spéculateurs littéraires futés? Les Rip Van Winkles (2) sont très nombreux dans la vie, la science, la moralité, l’art et la littérature . D’innombrables fantômes, semblables à ceux entrevus par Ibsen lorsqu’il a analysé les conditions morales et sociales de notre vie, maintiennent encore dans la terreur la majorité de la race humaine.

LA TERRE MERE s’efforcera de tenter et d’attirer tous ceux qui s’opposent à l’empiètement sur la vie publique et privée. La revue plaira à ceux qui luttent pour quelque chose de plus haut, fatigués des lieux communs ; à ceux qui pensent que la stagnation est un poids mort pour la marche élastique et ferme du progrès; à ceux qui ne respirent librement que dans des espaces infinis; à ceux qui aspirent à une aube nouvelle pour l’humanité, libérée de la peur du besoin et de la famine à côté des amassements des riches. La Terre libre pour l’individu libre!

Emma Goldman,
Max Baginski. (3)

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1. Référence probable à Comstock Lode qui a été la première mine de minerai d’argent découverte aux Etats-Unis, sous ce qui est aujourd’hui la ville deVirginia City dans le Nevada
2. Rip Van Winkle est le titre et le personnage principal d’une nouvelle de l'écrivain américain Washington Irving, publiée dans The Sketch Book of Geoffrey Crayon (1819). Il symbolise un brave type, paresseux et sans volonté.
3. Max Baginski (1864 – November 24, 1943) était un anarchiste allemand naturalisé américain après avoir émigré aux US. Editeur du journal Chicago Worker (1894- 1901), il rédigea en 1906-07 des éditoriaux pour Mother Earth .Rudolf Rocker l’a qualifié de "l’un des esprits les plus éclairés et perspicaces du mouvement allemand"

No copyright. Ce texte peut être reproduit librement sous quelle que forme que ce soit.
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Re: Mother Earth

Messagede digger » 03 Jan 2013, 10:50

Kropotkine sur la Présente Guerre
Texte inédit traduit

Image


Mother Earth Vol. IX. No. 9 Novembre 1914

Kropotkine sur la Présente Guerre


[Différentes rumeurs ont circulé concernant l’attitude de Pierre Kropotkine envers la guerre en Europe. Jusqu’à maintenant Mother Earth les a ignorées dans l’attente de l’expression directe de son opinion par Kropotkine lui-même. Nous reproduisons aujourd’hui la lettre écrite par Pierre Kropotkine, parue dans Freedom à Londres, au Professeur suédois Gustav Steffen —qui demandait son opinion à K.—avec les ajouts que Kropotkine a fait dans les trois derniers paragraphes.]

Vous me demandez mon opinion au sujet de la guerre. Je l’ai exprimé à plusieurs occasions en France, et les évènements actuels la confortent malheureusement.
Je considère que le devoir de tous ceux qui chérissent les idéaux de progrès humain, et spécialement ceux qui ont été marqués par les prolétaires européens sous la bannière de l’Association Internationale des Travailleurs, est de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour écraser l’invasion des allemands en Europe de l’ouest.

Cette guerre n’a pas été causée par l’attitude de la Russie envers l’ultimatum autrichien comme le gouvernement allemand, fidèle aux traditions de Bismarck, a essayé de le signifier. Les hommes d’état d’Europe de l’Ouest savaient déjà le 19 juillet que le gouvernement allemand avait décidé de déclarer la guerre. L’ultimatum autrichien fut la conséquence, et non la cause, de cette décision. Nous avions donc une répétition de la célèbre ruse de Bismarck de 1870.(1)

La cause de la guerre actuelle réside dans les conséquences de la guerre de 1870-1871. Celles-ci furent déjà prédites en 1870 par Liebknecht et Bebel, lorsqu’ils protestèrent contre l’ annexion de l’ Alsace et une partie de la Lorraine par l’Empire allemand, ce qui leur valut deux années de prison. Ils avaient prédit que cette annexion serait la cause de nouvelles guerres, de la montée du militarisme prussien, de la militarisation de toute l’Europe, et de l’arrêt de tout progrès social. Bakounine (2) ,Garibaldi, qui vint avec ses volontaires combattre pour la France dès que la République fut proclamée, et en fait tous les représentants progressistes en Europe, avaient prédit la même chose.

Nous, qui avons travaillé dans les différentes factions sociales-démocrates et anarchistes du grand mouvement socialiste en Europe, savons parfaitement combien la menace d’une invasion allemande a paralysé tous les mouvements progressistes en Belgique, en France et en Suisse, car les travailleurs savaient qu’au moment même où une lutte interne commencerait dans ces pays, l’invasion allemande suivrait immédiatement. La Belgique en avait été avertie. La France le savait sans l’avoir été.

Les français savaient que Metz, dont les allemands avaient fait non pas une forteresse pour la défense du territoire qu’ils s’étaient appropriés mais un camp fortifié à des fins offensives, se trouvait à moins de dix jours de marche de Paris, et que le jour de la déclaration de guerre (ou même avant), une armée de 250 000 hommes marcheraient de Metz sur Paris, avec toute son artillerie et régiments du train.

Sous de telles conditions, un pays ne peut pas être libre, et la France ne l’était pas dans son évolution, tout comme Varsovie n’est pas libre face aux canons de la citadelle russe et des forteresses environnantes et tout comme Belgrade ne l’était pas face aux canons de Zemlin.

Depuis 1871, l’Allemagne était devenue une menace permanente pour le progrès de l’Europe. Tous les pays furent contraints d’instituer le service militaire obligatoire de la même manière qu’il l’avait été en Allemagne et d’entretenir en permanence d’immenses armées. Tous vivaient sous la menace d’une soudaine invasion.

Plus que cela, l’Allemagne était le soutien principal et le protecteur de la réaction en Europe de l’Est et en Russie ne particulier. Le militarisme prussien, les parodies d’institution de représentation populaire offertes par le Reichstag allemand et les Landtage féodaux des parties séparées de l’Empire allemand, ainsi que les mauvais traitements infligées aux nationalités étouffées en Alsace, et tout spécialement en Pologne prussienne ; où les polonais ont été aussi maltraités récemment qu’en Russie —sans que les partis politiques progressistes ne protestent—ces fruits de l’Impérialisme allemand ont été les leçons que l’Allemagne moderne, celle de Bismarck, a apprise à ses voisins et, avant tout, à l’absolutisme russe. Est-ce que cet absolutisme se serait maintenu aussi longtemps en Russie, et aurait-il osé maltraité la Pologne et la Finlande comme il l’a fait si il n’avait pas pu donner en exemple l’Allemagne cultivée et si il n’était pas assuré de sa protection?

Ne soyons pas oublieux de l’histoire au point d’oublier l’intimité qui existe entre Alexandre II et Wilhelm I., leur haine commune envers la France, suite à ses efforts pour libérer l’Italie, et leur opposition aux italiens eux-mêmes ; lorsqu’en 1860 ils renvoyèrent les gouvernants autrichiens de Florence, Parme, et Modène et que Florence devint la capitale de l’Italie. N’oublions pas les conseils réactionnaires que Wilhelm I. donna à Alexandre III. en 1881, et le soutien qu’apporta son fils à Nicholas II. En 1905. N’oublions pas que si la France a accordé le prêt de 1906 à l’autocratie russe, c’était parce qu’elle avait conscience que si la Russie ne parvenait pas à reformer ses armées après la défaite en Mandchourie, elle serait condamnée à être mise en pièce par l’Allemagne, l’Italie et l’Autriche, liguées contre elle. Les évènements de ces quelques dernières semaines ont montré le bien-fondé de ces appréhensions.

Les quarante trois dernières années ont été la confirmation de ce qu’écrivait Bakounine en 1871, à savoir que, si l’influence française disparaissait en Europe, l’évolution de celle-ci se trouverait rejetée d’un demi siècle en arrière. Et aujourd’hui, il est évident que si l’invasion actuelle de la Belgique et de la France n’est pas repoussée par l’effort commun de toutes les nation d’Europe, nous connaitrons un autre demi siècle, ou plus, de réaction.

Durant les quarante dernières années, la menace d’une guerre franco-allemande planait en permanence sur l’Europe. Bismarck n’était pas satisfait de la défaire écrasante infligée à la France. Il trouvait qu’elle se rétablissait trop rapidement de ses blessures. Il regrettait de ne pas avoir annexé la Champagne et de ne pas avoir exigé une indemnité de quinze mille millions de francs au lieu des cinq mille millions. A trois occasions, Alexandre II. et Alexandre III. ont du intervenir pour empêcher les impérialistes allemands d’attaquer la France une fois de plus. Et au moment où ils se sentirent assez forts, comme puissance maritime, les allemands se mirent en tête de détruire la puissance maritime de l’Angleterre, de s’installer fortement sur les côtes sud de la Manche et de menacer l’Angleterre d’une invasion. La presse allemande, à la langue de vipère, dit aujourd’hui que, en envoyant ses hordes sauvages mettre à sac et incendier les villes de Belgique et de France, elles combattent la Russie ; mais j’espère que personne n’est assez stupide pour croire ces absurdités. Elles conquièrent la Belgique et la France, et elles combattent l’Angleterre.

Leurs buts sont : de forcer la Hollande à devenir une partie de l’Empire allemand, afin que les passages entre l’Océan Indien et le Pacifique, actuellement détenus par les hollandais, tombent entre les mains allemandes; de prendre possession de Anvers et de Calais; d’annexer la partie est de la Belgique, ainsi que la Champagne,afin d’être à deux jours seulement de la capitale de la France. Cela a été le rêve des Kaiseristes allemands depuis Bismarck ,bien avant le rapprochement franco-russe , et cela reste leur rêve.

Ce n’était pas pour combattre la Russie que l’Allemagne, en 1866 , a mis les mains sur le Danemark et a annexé la province de Schleswig-Holstein.Ce n’était pas contre la Russie mais contre la France et l’Angleterre que l’Allemagne a construit sa flotte énorme, qu’elle a creusé et fortifié le Canal de Kiel et érigé le port militaire de Wilhelmshafen, d’où une invasion de l’Angleterre ou un attaque contre Brest et Cherbourg peuvent être préparées en toute sécurité et dans le plus grand secret. La fable de combattre la Russie dans les plaines de France et de Belgique, qui est aujourd’hui reprise par la presse allemande, a été concocté pour l’exporter en Suède et aux Etats-Unis; mais il n’y a pas un seul allemand intelligent qui ne sache pas que les ennemis visés sont la Grande Bretagne et la France. Les allemands eux-mêmes n’en font aucun secret dans leurs conversations et leur travail sur la prochaine guerre .

La décision de déclarer la guerre actuelle a été prise en Allemagne dès que les travaux d’élargissement et de fortification du Canal de Kiel ont été terminés en grande hâte cet été, le 20 juin. Mais la guerre a presque éclaté en juin 1911—nous le savons bien ici. Elle aurait pu éclater l’été dernier si l’Allemagne avait été prête. En février dernier, l’imminence de la guerre était si évidente que, me trouvant à Bordighera, j’ai dit à mes amis français qu’il était stupide de s’opposer à la loi instituant les trois années de service militaire, alors que l’Allemagne se préparait activement à la guerre; et j’ai averti mes amis russes de ne pas rester trop longtemps dans les villes côtières allemandes parce que la guerre commencerait dès que les moissons seraient prêtes en France et en Russie. En fait, seuls ceux qui s’enfouissaient la tête dans le sable comme des autruches pouvaient ne pas s’en rendre compte par eux-mêmes.

Maintenant, nous avons appris ce que veut l’Allemagne, combien sont grandes ses prétentions, combien les préparatifs de cette guerre furent importants et soignés et quelle sorte d’évolution attendre d’une victoire des allemands. Leurs rêves de conquête, c’est l’Empereur lui-même, son fils et son chancelier qui nous en ont fait part. Et maintenant, nous avons entendu, pas seulement ce qu’un lieutenant allemand ivre peut dire pour justifier les atrocités commises en Belgique par les hordes allemandes, mais ce qu’un dirigeant du Parti Social Démocrate allemand, le Dr. Sudekum, délégué par son parti, à l’impudence de dire aux travailleurs de Suède et d’Italie pour excuser la barbarie des huns allemands dans les villages et les villes belges . Ils ont commis ces atrocités parce que les habitants civils ont ouvert le feu sur les envahisseurs pour défendre leur territoire!! Pour un social-démocrate allemand, c’est une excuse suffisante! Lorsque Napoléon III a donné la même excuse pour justifier la fusillade contre les parisiens le jour de son coup d’état, toute l’ Europe l’a qualifié de crapule. Aujourd’hui, la même excuse est avancée pour justifier des atrocités infiniment plus abominables par un élève allemand de Marx!
Cela donne la mesure de la dégradation de l’état de la nation durant ces quarante dernières années.

Et maintenant, laissons imaginer par tous ce que seraient les conséquences si l’Allemagne sortait victorieuse de cette guerre.

La Hollande—obligée de rejoindre l’Empire allemand, parce qu’elle détient les passages entre l’Océan Indien et le Pacifique et que les allemands en ont besoin.

La plus grande partie de la Belgique annexée à l’Allemagne—elle est déjà annexée. Une somme énorme et ruineuse de dédommagement exigée, en plus des pillages dèjà commis.

Anvers et Calais devenus des ports militaires allemands, en plus de Wilhelmshafen au Danemark—à la merci de l’Allemagne, qui sera annexé dès l’instant où elle osera ne pas servir les plans agressifs des allemands, plans qui sont appelés à se développer, comme ils le font depuis les succès de 1871.

L’Est de la France—annexé à l’Allemagne, dont les nouvelles forteresses seront à deux ou trois jours de marche de Paris. La France sera donc à la merci de l’Allemagne pour les cinquante prochaines années. Toutes les colonies françaises—Maroc, Algérie, Tonkin—prises par les allemands: Nous n’avons pas de colonies qui valent plus de deux pences: nous devons en avoir, a dit le fils aîné de Wilhelm l’autre jour. C’est si simple—et si candide!

En ayant face à ses côtes une série de ports militaires allemands le long de la côte sud de la Manche et de la Mer du Nord, que peut être la vie du Royaume-Uni sinon une vie entièrement dictée par l’idée d’une nouvelle guerre afin de se débarrasser de la menace permanente d’une invasion—qui n’est plus impossible puisque l’agresseur dispose de grands paquebots, de sous-marins et d’avions.
La Finlande—devenue une province allemande. L’Allemagne a y travaillé depuis 1883, et ses premières initiatives dans la campagne actuelle montre ses visées. La Pologne—définitivement obligée de renoncer à tous ses rêves d’indépendance nationale. Les dirigeants allemands ne sont-ils pas en train de traités aussi mal, sinon plus mal encore, les polonais de Poznań, que ne le firent les autocrates russes? Et les sociaux-démocrates allemands ne considèrent-ils pas déjà les rêves polonais de renaissance nationale comme une ineptie! Deutschland uber Alles! L’Allemagne au-dessus de tout!

Mais assez! Chacun avec une connaissance de la politique européenne et de ses développements ces vingt dernières années complètera lui-même le tableau.

Mais quid du danger russe? Se demandera probablement mes lecteurs.

A cette question, toute personne sérieuse répondra probablement que , quand vous êtes menacés par un grand, très grand danger, la première chose à faire est de combattre ce danger et examiner ensuite le suivant. La Belgique et une grande partie de la France sont conquises par l’Allemagne et la civilisation européenne, dans son ensembles, est menacée par sa poigne de fer. Faisons d’abord face à ce danger.
Quant au danger suivant, y a t’il quelqu’un qui n’a pas pensé que la guerre actuelle, où tous les partis en Russies se sont élevés unanimement contre l’ennemi commun, rendra matériellement impossible le retour de la vieille autocratie? Et ceux qui ont suivi attentivement le mouvement révolutionnaire en Russie connaissent certainement les idées qui ont dominés dans la Première et Seconde Doumas à peu près librement élues. Ils savent sûrement que l’autodétermination complète de toutes les composantes de l’Empire constituait un point fondamentale de tous les partis radicaux et lubéraux. Mieux: la Finlande a depuis accompli sa révolution sous la forme d’une autonomie démocratique et la Douma l’a approuvée.

Et enfin, ceux qui connaissent la Russie et les derniers évènements savent certainement que l’autocratie ne sera plus jamais rétablie sous ses formes d’avant 1905, et qu’une Constitution russe n’épousera jamais les formes et l’esprit impérialistes prises par le pouvoir parlementaire en Allemagne. Quant à nous, qui connaissons la Russie de l’intérieur, nous sommes sûrs que les russe ne deviendrons jamais une nation agressive, guerrière comme l’est l’Allemagne. Cela est démontré non seulement par toute l’histoire russe mais aussi parce qu’un tel esprit guerrier serait incompatible avec ce que la Fédération de Russie est appelée à devenir dans un proche avenir.

Mais même si nous nous trompions dans toutes ces prévisions, bien que chaque russe intelligent les confirmera ,—nous aurions le temps de combattre l’impérialisme russe de la même façon que l’ Europe amoureuse de la liberté est prête en ce moment à combattre ce vil esprit guerrier qui a pris possession de l’Allemagne depuis qu’elle a abandonné les traditions de sa civilisation précédente et adopté les principes de l’impérialisme bismarckien.

Il est certain que la présente guerre sera une grande leçon pour toutes les nations . Elle leur apprendra que la guerre ne peut pas être combattue par des rêves pacifistes et toutes sortes d’idioties comme quoi la guerre est si meurtrière qu’elle deviendra impossible à l’avenir. Comme elle ne peut pas être combattue par cette sorte de propagande antimilitariste qui a été menée jusqu’à maintenant. Quelque chose de plus profond que cela est nécessaire.

On doit s’attaquer aux racines des causes de la guerre. Et nous avons bon espoir que le présente guerre ouvrira les yeux des masses ouvrières et d’un grand nombre d’hommes des classes moyennes éduquées . Ils verront le rôle qu’ont joué le Capital et l’Etat en provoquant les conflits armés entre nations.
Mais pour le moment, nous ne devons pas perdre de vue la principale tâche du jour. Les territoires de France et de Belgique doivent être libérés des envahisseurs. L’ invasion allemande doit être repoussée—aussi difficile cela soit-il. Tous les efforts doivent aller dans ce sens.
---------------------------------------
(Les notes sont de Kropotkine)

1 Je parle du télégramme falsifié d’Ems qu’il a rendu public pour faire croire que les français étaient les responsables de la guerre. Plus tard, il s’est vanté lui-même de cette ruse.
2 Dans ses Lettres á un Français et L’Empire Knouto-Germanique et la Révolution Sociale, publiés maintenant dans le Vol. II de ses Œuvres Paris (P.-V. Stock).

NDT : Dans le même numéro, Alexander Berkman critiquera la position de Kropotkine dans un article intitulé In Reply to Kropotkine et qui sera traduit à la suite.
Figurait également un article qui reprenait les arguments développés par Kropotkine lui-même, intitulé Wars and Capitalism écrit en 1913, avec comme introduction
"Aucune meilleur réponse ne peut être faite au changement d’attitude de Kropotkine que ses propres arguments contre la guerre écrit en 1913"
http://dwardmac.pitzer.edu/Anarchist_Archives/kropotkin/warsandcap.html
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Re: Mother Earth

Messagede digger » 03 Jan 2013, 15:57

En réponse à Kropotkine
Texte inédit traduit

Mother Earth Vol. IX, No. 9 Novembre 1914.
Alexander Berkman

En réponse à Kropotkine


Nous n’avons pas pu dans un premier temps accorder du crédit à la nouvelle que Pierre Kropotkine, notre vieux camarade et professeur, avait pris parti pour la guerre. C’était suffisamment tragique de voir les socialistes et autres radicaux européens avoir le coup de foudre pour la déflagration meurtrière qui est en train de transformer l’Europe en abattoir humain. Mais l’attitude des sociaux-démocrates pouvait au moins s’expliquer dans une certaine mesure: ils étaient restés de bons patriotes et croyants dans l’Etat et l’autorité, avec tous les préjugés et attitudes étriquées de nationalisme et de moralité bourgeoise.
Mais Kropotkine—le penseur anarchiste limpide, l’antigouvernementaliste et révolutionnaire intransigeant —aurait pris parti pour la boucherie en Europe et apporterait son soutien et ses encouragements à tel ou tel gouvernement? Impossible! Nous ne pouvions pas le croire—jusqu’à ce que nous lisions la prise de position de Kropotkine lui-même dans l’hebdomadaire anarchiste juif—le Freie Arbeiter Stimme—et la lettre reproduite ci-dessus.

C’est un choc des plus douloureux que de réaliser que même Kropotkine, tout penseur limpide qu’il est, a dans ces circonstances, été victime de la psychologie de guerre qui domine aujourd’hui l’Europe. Ses arguments sont pauvres et superficiels. Dans sa lettre à Gustav Steffen il est devenu si sensible aux caractères artificiels de la haute politique qu’il a perdu de vue le fait le plus élémentaire de la situation, à savoir que la guerre en Europe n’est pas une guerre entre nations mais une guerre entre gouvernements capitalistes, pour le pouvoir et les marchés. Kropotkine argumente comme si le peuple allemand était en guerre contre le peuple français, russe ou anglais, alors qu’en réalité, ce sont les seules cliques dirigeantes et capitalistes de ces pays qui sont responsables de la guerre et qui vont en tirer profit.

Tout au long de sa vie, Kropotkine nous a enseigné que la raison de la guerre moderne est toujours la compétition pour les marchés et le droit d’exploiter le retard industriel des nations .(1) Est-ce que le prolétariat en Allemagne, en France ou en Russie est intéressé par de nouveaux marchés ou par l’exploitation du retard industriel des nations? Ont-ils quelque chose à gagner dans le cas précis ou dans tout toute autre guerre capitaliste ?

Dans la lettre au professeur Steffen, Kropotkine oublie bizarrement de mentionner la classe ouvrière des puissances combattantes. Il parle abondamment des ambitions militaires de la Prusse, de la menace d’une invasion allemande et de jeux gouvernementaux semblables. Mais où sont les ouvriers là-dedans? Est-ce que les intérêts économiques des classes ouvrières européennes sont représentés dans cette guerre, vont elles en tirer un quelconque profit quel qu’en soit le résultat, et la solidarité internationale est-elle renforcée en envoyant des ouvriers russes et français massacrer leurs frères travailleurs en uniformes allemands? Kropotkine ne nous a t’il pas toujours enseigné que la solidarité du monde ouvrier était la clé de voûte de tout vrai progrès, et qu’elle n’a aucun intérêt qui soit dans les querelles entre ses maîtres gouvernementaux ou industriels?

Kropotkine s’attarde sur la menace du militarisme prussien et sur la nécessité de le détruire. Mais le militarisme prussien peut-il être détruit par le militarisme des alliés ? Le militarisme d’un pays —de n’importe quel pays —ne repose t’il pas sur le consentement du peuple, et Kropotkine n’a t’il pas toujours affirmé que seules la conscience révolutionnaire et la solidarité économique des travailleurs pouvaient forcer le capital et le gouvernement à y mettre fin et, en dernier lieu, à l’abolir?

Certes Kropotkine ne prétendra pas que le carnage, la rapine et la destruction font progresser la civilisation d’un pays au détriment d’un autre. Il a toujours souligné que la vraie culture—dans le sens de la liberté sociale et du bien-être économique—réside dans le peuple lui-même et qu’il n’y a pas de différence dans la nature profonde d’un gouvernement, quelle que soit sa forme précise. D’ailleurs, il a dit à maintes reprises que les gouvernements libéraux sont les plus subtiles et, en conséquence, les plus dangereux esclavagistes de l’humanité.

Nous regrettons profondément, le plus profondément,le changement d’attitude de Kropotkine. Mais même la grande catastrophe européenne ne peut changer notre position sur la fraternité internationale humaine. Nous condamnons sans réserve toutes les guerres capitalistes, quels que soient les sophismes employés pour défendre l’une ou l’autre bande de pirates et exploiteurs comme plus libéraux. Nous soutenons immuablement que la guerre est le jeu des maitres, toujours aux dépens des ouvriers dupés. Ces derniers n’ont rien à gagner de la victoire de l’un ou de l’autre bord. Le militarisme prussien n’est pas une plus grande menace pour la vie et la liberté que l’autocratie tsariste. Aucun ne peut être détruit par l’autre. Les deux doivent, et seront détruits, seulement par le pouvoir social révolutionnaire du prolétariat international uni.
-----------------------------------------
1. Wars and Capitalism, Ch. I.
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Re: Mother Earth

Messagede digger » 07 Jan 2013, 17:46

Texte inédit traduit

Image

Alexander Berkman avec Emma Goldman en 1917


Mother Earth Vol. V, no 9, Novembre 1910 .

La nécessité de traduire les idéaux dans la vie quotidienne


Alexander Berkman


Une année s’est écoulée depuis la mort de Francisco Ferrer(1). Son martyr a suscité une indignation quasi universelle contre la cabale des prêtres et des gouvernants qui ont condamné à mort un homme noble. Les éléments progressistes et avertis ont élevé la voix pour protester de manière non ambigüe. Partout, la sympathie s’est exprimée pour Ferrer, la victime moderne de l’Inquisition espagnole, ainsi que la reconnaissance profonde pour son travail et ses objectifs. En clair, la mort de Ferrer a réussi- comme probablement aucun autre martyr dans l’histoire moderne – à éveiller la conscience sociale des hommes. Elle a éclairé l’éternelle et immuable attitude de l’église comme ennemie du progrès ; elle a mis à jour de manière éclatante l’Etat comme étant l’adversaire roublard des avancées populaires; elle a, enfin, soulevé un profond intérêt pour le destin des enfants et la nécessité d’une éducation rationnelle.

Ce serait dommage, en réalité, que les énergies intellectuelles et émotionnelles réveillées à cette occasion s’épuisent en pure indignation et en spéculation stérile concernant des détails sans importance de la personnalité et de la vie de Ferrer. Les manifestations et les commémorations d’anniversaire sont certes nécessaires et utiles, en temps et lieux appropriés. Elles ont déjà accomplies, pour autant que le monde entier soit concerné, un grand travail d’éducation. A travers elles, la conscience sociale a été conduite à prendre conscience de l’énormité du crime commis par l’Eglise et l’Etat espagnols. Mais “le monde entier”ne se met pas facilement en action; cela demande de terribles sacrifices pour perturber son équilibre de platitude; et même lorsque ce dernier est perturbé, il tend rapidement à revenir à son immobilité coutumière. Ce sont les éléments radicaux, et avertis qui sont, littéralement, ceux qui font bouger le monde, les perturbateurs intellectuels et émotionnels de sa stupide équanimité. Ils ne devraient jamais s’autoriser à se mettre en sommeil parce qu’ils risquent eux aussi de se trouver absorbés par la pure adulation du martyr et l’admiration rhétorique de son oeuvre. Comme Ferrer lui même nous en a averti intelligemment; “Les idoles sont créées quand des hommes sont sanctifiés et c’est très mauvais pour l’avenir de la race humaine. Le temps consacré aux morts serait mieux employé à améliorer les conditions des vivants, dont la plupart en ont grand besoin.”

Ces mots de Francisco Ferrer devraient être gravés dans nos esprits. Les radicaux, notamment, -de n’importe quelle tendance – ont beaucoup à se faire pardonner à cet égard. Nous avons consacré trop de temps aux morts et pas assez aux vivants. Nous avons idéalisé nos martyrs jusqu’au point de négliger les nécessités pratiques de la cause pour laquelle ils sont morts. Nous avons idéalisé nos idéaux jusqu’à exclure leur mise en pratique dans nos vies présentes. La cause en est une appréciation immature de ces idéaux. Ils étaient trop sacrés pour un usage dans la vie quotidienne. Le résultat est là et il est plutôt décourageant. Après un quart de siècle – et plus- de propagande radicale, nous ne pouvons faire état d’aucune réalisation particulière. Quelques progrès, sans doute, ont été faits; mais en aucune manière proportionnels aux efforts réellement gigantesques exercés. Cet échec relative, à son tour, produit un effet de désillusion supplémentaire: des radicaux de longue date quittent les rangs, démoralisés; les travailleurs les plus actifs deviennent indifférents, découragés par ce manque de résultats.

C’est cela l’histoire de chaque idée révolutionnant le monde de notre temps. Mais c’est tout spécialement vrai du mouvement anarchiste. Il en est ainsi inévitablement, puisque de par sa nature même, ce n’est pas un mouvement qui peut conquérir des résultats tangibles immédiats, comme un parti politique le peut, par exemple. On peut dire que la différence entre le mouvement politique même le plus progressiste, tel que le socialisme, et l’anarchisme, c’est que le premier recherche la transformation des conditions sociales et économiques alors que les objectifs du second incluent une complète transvaluation (2) des conceptions individuelles et sociales .Une tâche aussi gigantesque implique obligatoirement des progrès lents; pas plus que son état d’avancement ne peut être estimé à partir d’un décompte d’adhérents ou de voix. C’est l’incapacité à réaliser pleinement l’énormité de la tâche qui est en partie responsable du pessimisme qui submerge les esprits actifs du mouvement. Ajoutons à cela le manque de clarté concernant l’appartenance sociale.

L’Ancien doit donner naissance au Nouveau. Comment cela se passe t’il? Comme la petite Wendla demande à sa mère dans le Frühlings Erwachen de Wedekind. Nous avons dépassé l’âge de croire au conte de la cigogne de la Révolution Sociale qui qui nous apportera l’enfant nouveau-né de la liberté, de l’égalité et de la fraternité toute faite. Nous concevons maintenant la vie sociale à venir comme une condition plutôt que comme un système. Une disposition d’esprit d’abord; basée sur une solidarité d’intérêts née d’une compréhension sociale et d’un intérêt personnel éclairé. Un système peut être organisé, bâti. Des conditions doivent être construites. Cette construction dépend de l’environnement existant et des tendances intellectuelles de l’époque. La causalité entre les deux ne fait aucun doute mais le facteur de l’effort individuel et de propagande ne doit pas être sous-estimée.

La vie sociale de l’être humain est un centre, pour ainsi dire, d’où irradient de nombreuses tendances intellectuelles, qui se croisent et zigzaguent, s’éloignent et se rapprochent les unes des autres en une interminable succession. Les points de convergence créent de nouveaux centres, exerçant différentes influences sur le centre plus grand la vie générale de l’humanité. En conséquence de quoi, de nouvelles atmosphères intellectuelles et éthiques se bâtissent, le niveau de leur influence dépendant, d’abord, du degré de l’enthousiasme actif de ses adhérents;ensuite de l’adéquation entre le nouvel idéal et les exigences de la nature humaine. En trouvant cet accord parfait, le nouvel idéal affectera encore plus de centres intellectuels qui commenceront graduellement à se matérialiser dans la vie et à transvaluer les valeurs du grand centre général, la vie sociale de l’être humain.

L’anarchisme est une atmosphère intellectuelle et éthique telle que décrite. D’une main sûre, elle a touché le cœur de l’humanité, en influençant les esprits les plus en vue dans le monde, dans les domaines de la littérature, de l’art et de la philosophie. Elle a ressuscité l’individu des ruines de la débâcle sociale. En première ligne de l’avancée de l’humanité, ses progrès sont obligatoirement et douloureusement lents: le poids pesant des âges d’ignorance et de superstition se fait lourdement sentir sur ses épaules. Mais ces lents progrès ne sont en aucune manière décourageants. Au contraire, ils prouvent la nécessité de plus grands efforts, pour solidifier les centres libertaires existants, et d’une activité incessante pour en créer de nouveaux.

L’immaturité du passé a obscurci notre vision quant aux réelles exigences de la situation. L’anarchisme a été considéré, y compris par ses adhérents, comme un idéal pour l’avenir. Ses applications pratiques dans la vie courante ont été complètement ignorées. La propagande s’est limitée à l’espoir de l’avènement de la Révolution Sociale. La préparation à la nouvelle vie sociale n’était pas considérée comme nécessaire. La construction progressive et l’essor du jour à venir n’entraient pas dans les concepts révolutionnaires. L’aube avait été ignorée. Erreur fatale, puisqu’il n’ a pas de jour sans aube.

Le martyr de Francisco Ferrer n’aura pas été vain, si, à travers lui, les anarchistes – ainsi que d’autres éléments radicaux – prennent conscience que, dans la vie individuelle comme dans la vie sociale, la, conception précède la naissance. La conception sociale dont nous avons besoin, et que nous devons assimiler, est la création de centres libertaires qui irradieront l’atmosphère de l’aube dans la vie de l’humanité.
Toutes sortes de centres sont possibles. Mais le plus important de tout est la jeunesse, la génération montante. Après tout, c’est sur elle que reposera la tâche de continuer le travail. Plus la jeune génération grandira dans un monde éclairé et libertaire plus nous approcherons d’une société plus libre. Cependant, à cet égard, nous avons été, et sommes encore, négligents, de manière impardonnable; nous, anarchistes, socialistes et autres radicaux. Tout en protestant contre les superstitions qui nourrissent le système éducatif, nous continuons néanmoins à soumettre nos enfants à son influence funeste. Nous condamnons la folie de la guerre mais nous permettons que l’on inculque à notre progéniture le poison du patriotisme. Nous-mêmes plus ou moins émancipés des fausses valeurs bourgeoises, nous tolérons encore que nos enfants soient corrompus par l’hypocrisie dominante. Ce faisant, chaque parent aide directement la perpétuation de l’ignorance et de l’esclavage. Peut-on en effet s’attendre à ce que une génération élevée dans l’atmosphère répressive, autoritaire du système éducatif, forme la clé de voûte d’une humanité libre et autonome? De tels parents sont coupables de crime envers eux-mêmes et leurs enfants: ils élèvent le fantôme qui divisera leur foyer et renforcent les soutiens de l’obscurantisme.

Aucun radical intelligent ne peut manquer de prendre conscience de la nécessité d’une éducation rationnelle de la jeunesse. L’éducation des enfants doit devenir un processus de libération grâce à des méthodes qui n’imposeraient pas des idées toutes faites, mais qui aideraient à l’ épanouissement naturel de l’enfant. Le but d’une telle éducation n’est pas d’obliger l’enfant à s’adapter à des concepts fermés mais de laisser le champ libre à son originalité, initiative et individualité. C’est seulement en libérant l’éducation des restrictions et de la contrainte qu’il est possible de créer un environnement propice à la manifestation de l’intérêt spontané et des motivations profondes de l’enfant. C’est alors seulement que nous pourrons procurer des conditions rationnelles favorables au développement des tendances naturelles de l’enfant et à ses facultés cognitives et émotionnelles latentes. De telles méthodes d’éducation, favorisant essentiellement les qualités imitatives et la soif de connaissances, fera croître une génération saine d’intellectuels indépendants. Elles produiront des femmes et des hommes capables, selon les termes de Francisco Ferrer, “d’évoluer sans relâche, de détruire et de renouveler sans cesse leur univers; de se renouveler eux-mêmes aussi; toujours prêts à accepter ce qui est le mieux, heureux du triomphe des idées nouvelles, aspirant à vivre de multiples vies en une seule.”

C’est sur de telles femmes et de tels hommes que repose l’espoir du progrès humain. L’avenir leur appartient. Et c’est, dans une très large mesure, de notre pouvoir de leur ouvrir la voie. La mort de Francisco Ferrer sera vaine, notre indignation, notre sympathie,et notre admiration sans valeur, à moins de traduire les idéaux de l’éducateur martyrisé dans la pratique et dans nos vies, et donc de faire progresser la lutte de l’humanité pour le progrès et la liberté.

Un pas a déjà été fait. Plusieurs écoles sont gérées, suivant la ligne de Ferrer, à New York et Brooklyn; des classes sont sur le point d’être ouvertes à Philadelphie et Chicago. Aujourd’hui, les initiatives sont limités, faute de moyens et d’enseignants, à des écoles du dimanche. Mais elles représentent le noyau de grandes potentialités à long terme. Les éléments radicaux d’Amérique, et principalement l’Association Francisco Ferrer, ne pourraient élever un monument durable plus digne de la mémoire de l’éducateur martyr, Francisco Ferrer, qu’en répondant généreusement à l’appel pour la création de la première école Francisco Ferrer en Amérique.
---------------------------------------------

NDT
1. Francisco Ferrer Guardia ( 1859 -1909), ou Francesc Ferrer i Guàrdia , de son nom catalan.Anarchiste et pédagogue
Il est fusillé le 13 octobre 1909 , accusé d’être l’instigateur de la "semaine tragique" (26-29 juillet 1909 ) une semaine d’insurrection ouvrière, notamment à Barcelone, suivie d’une féroce répression.

2. En philosophie, révision radicale des valeurs. (Nietzsche)
No copyright. Ce texte peut être reproduit librement sous quelle que forme que ce soit.

Conseil de lecture : Qu’est-ce que l’anarchisme ? - Alexander Berkman (préface d’Emma Goldman) Editions L’Echappée ISBN 2-915830-00-2
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Re: La Presse Anarchiste

Messagede bipbip » 21 Aoû 2016, 13:25

12 août 1883 : sortie du "Drapeau noir" à Lyon

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« C’est sur les hauteurs de la ville de la Croix-Rousse et à Vaise que les travailleurs, poussés par la faim, arborèrent, pour la première fois ce signe de deuil et de vengeance, et en firent ainsi l’emblème des revendications sociales. »

« Les événements, les faits de tous les jours, nous ont montré clairement que le drapeau rouge, si glorieux vaincu, pourrait bien, vainqueur, couvrir de ses plis flamboyants, les rêves ambitieux de quelques intrigants de bas étages. Puisqu’il a déjà abrité un gouvernement et servi d’étendard à une autorité constituée. C’est alors que nous avons compris qu’il ne pouvait plus être pour nous, les indisciplinés de tous les jours et les révoltés de toutes les heures, qu’un embarras ou qu’un leurre. »

Extraits du n°1 du journal “Le Drapeau noir” paru à Lyon le 12 août 1883

À Lyon, ville qui avait vu les Canuts brandir cet emblème lors de leurs révoltes de 1831 et de 1834, le premier numéro d’un journal portant le titre "Le Drapeau noir" sort dans cette ville le 12 août 1883. Cette même année, le 9 mars 1883, lors d’une manifestation des sans-travail aux Invalides à Paris, un drapeau noir fait une apparition très remarquée : il s’agit d’un vieux jupon noir que Louise Michel a fixé sur un manche à balai. Le journal "Le Drapeau noir" écrit que, pour la fête du 14 Juillet 1883, les anarchistes ont bien fait d’inviter la population à manifester "un drapeau noir à la main", car « seul celui-ci peut convenir pour représenter le combat anarchiste, la guerre de partisans et le combat des tirailleurs dispersés ».

- Louise Michel a tenu à inscrire le symbole du drapeau noir dans une continuité historique : celle de la Révolte des Canuts, mouvement révolutionnaire "autonome", "spontané" au sens où il n’a pas été conduit par un chef, un parti, une organisation…

- Louise Michel a combattu avec la drapeau rouge de la Commune aux côtés des socialistes, des socialistes révolutionnaires, des communistes autoritaires… parce qu’elle était aux côtés des ouvrier(e)s, des prolétaires. Au lendemain de l’échec de la Commune (autoritaire), échec terrible pour les communard(e)s au prix du sang, des larmes, des souffrances, des morts, pour elle il était important de marquer la "différence" de l’anarchisme, par rapport aux différents courants socialistes, réformistes, blanquistes, marxistes, guesdistes…

- Le noir est un signe manifeste de deuil par ici et Louise Michel tenait bien à arborer le deuil des communard(e)s massacré(e)s par les Versaillais.

- Le terme de "drapeau" n’est-il abusif ? Ne doit-on pas plutôt parler d’un… chiffon noir, ou d’une patte noire, comme on dit à Lyon, et non d’un "drapeau" à proprement parler puisque, en fait, le "drapeau" noir est un "anti-drapeau" qui annonce la disparition de TOUS les drapeaux. En effet dans la mesure où l’anarchiste est pour l’abolition des États, des frontières, des nationalités, il s’oppose au nationalisme, à l’internationalisme et à leurs symboles : les drapeaux.

Mais c’est vrai que le drapeau ce n’est pas qu’une bannière représentant une nation, c’est aussi le carré de tissu de coton qu’on utilise pour emmailloter les fesses des bébés (si leurs parents refusent les couches cellulosiques ou synthétiques). Du coup ce drapeau (teint en noir), brandi par les hommes aussi bien que les femmes, clame en plus qu’il n’y a pas de tâches réservées aux femmes et inversement.


Le journal anarchiste LE DRAPEAU NOIR paraît le dimanche à partir du 12 Août 1883. Il sera très vite victime de la répression et cessera sa parution à son dix-septième numéro, le 2 Décembre 1883. Le local de rédaction est situé à Lyon au 26 rue Vauban. Il est tiré par l’Imprimerie Nouvelle située au 52 rue Ferrandière. Le co-gérant est J L Pagent.

Un des rédacteurs du "Drapeau noir" fut Léon Domergue, qui, venant de Montpellier, s’installa à Lyon en janvier 1883. Dès son arrivée il participa aux activités du groupe anarchiste “La Lutte” et était l’un des rédacteurs du journal du même nom, qui avait fait suite au “Droit Social” et à “L’Etendard Révolutionnaire” (51 rue Molière à Lyon, gérant : Crestin, puis Cyvoct). Il y eu 19 numéros de “La Lutte”, dont les gérants furent tour à tour Lemoine, Morel et Louis Chautant. Après la participation à la rédaction du "Drapeau noir", qui avait pris la suite de “La Lutte” étant donné les poursuites contre ses gérants, Léon Domergue assuma les fonctions de secrétaire de rédaction du journal “l’Émeute” (jusqu’à 9000 exemplaires, 7 numéros du 9 décembre 1883 au 20 janvier 1884, rédigé par des groupes anarchistes de Lyon, Roanne, Saint Etienne, Dijon, Amiens, La Voulte - qui toujours pour les mêmes raisons avait pris la suite du "Drapeau noir"). P. Labille, gérant de “l’Émeute” fut arrêté et remplacé par P. Parich qui fut condamné à deux ans de prison. Ce journal connaitra le même sort et sera remplacé par un nouveau titre “Le Défi” (3 numéros en février 1884, gérant : Frenéa, puis C. Robert).

Léon Domergue était un grafre, un péju qui dut déménager à maintes reprises dans la région lyonnaise, selon comment les affaires fonctionnaient dans la cordonnerie, mais probablement aussi pour sa protection : ce regrolleur a habité au 50 grand’rue de la Guillotière, puis Chaponost, ensuite Villeurbanne, il est allé à Montluel, pour de nouveau revenir à Lyon. Le 7 septembre 1896, il reçut à son domicile l’anarchiste parisien Émile Pouget et fut de ce fait pendant des années étroitement surveillé par la police.


P.-S.
Louise Michel et le drapeau noir http://rebellyon.info/article55.html
Source : Encyclopédie marxiste CDRM
135, Avenue Lacassagne 69003 LYON

https://rebellyon.info/12-aout-1883-sortie-du-Drapeau
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Re: Presse et publications Anarchistes

Messagede bipbip » 22 Aoû 2017, 15:35

L’Alarme Lyon 1884

Image

Rhône Parution : 1884, organe anarchiste, paraissant le dimanche
ISSN 2019-8671.

Voir le journal sur Gallica http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb3268 ... ire.langFR et sur Numelyo http://collections.bm-lyon.fr/PER00310282

https://anarchiv.wordpress.com/2017/08/ ... lyon-1884/
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Re: Presse et publications Anarchistes

Messagede bipbip » 31 Aoû 2017, 16:16

La Révolte (1887-1894)

Bianco : 100 ans de presse anarchiste : http://bianco.ficedl.info/article1855.html

Sur Jean Grave, rédacteur en chef de La Révolte : http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Grave

Numéros de La Révolte - (1887-1890) et son supplément littéraire.
http://archivesautonomies.org/spip.php?article1779

Numéros de La Révolte - (1890-1894) et son supplément littéraire.
http://archivesautonomies.org/spip.php?article2755

http://archivesautonomies.org/spip.php?rubrique476
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Re: Presse et publications Anarchistes

Messagede bipbip » 02 Sep 2017, 18:37

Révision (1938-1939)

En guise de présentation [1]

CHARLES RIDEL [2] ET LA REVUE RÉVISION (1938-1939)
"Il serait temps de dire ce que l’on pense et de penser ce que l’on dit.
Première révolution à accomplir chez les révolutionnaires."
Révision, juin 1938.

Année des plus grises

L’ANNÉE 1938 - date de naissance de Révision, date significative à plusieurs égards - était, selon Marceau Pivert, écrivant dans l’organe de la Solidarité internationale antifasciste, une "année des plus grises" : dans la grisaille de ces journées décisives, quelque chose s’est brisé dans la conscience collective des masses populaires [3].
Dès le printemps de cette année-là, le Libertaire lui aussi se plaignait d’un déclin du militantisme et d’un pessimisme croissant dans les rangs du mouvement ouvrier français [4]. Les raisons de cette évaporation des espoirs révolutionnaires de 1936 sont évidentes : la dégradation de la situation en Espagne, surtout après l’offensive nationaliste sur le front aragonais en mars-avril 1938, qui a coupé en deux l’Espagne républicaine ; le renforcement de l’hégémonie stalinienne en Espagne après le départ du gouvernement d’Indalecio Prieto au mois d’avril ; l’Anschluss de l’Autriche en mars ; la désillusion causée par l’expérience du Front populaire français, et l’effondrement du dernier gouvernement de Front populaire en avril, suivi de l’accession au pouvoir du gouvernement Daladier, dont les politiques de plus en plus répressives ont eu des répercussions sérieuses sur le mouvement ouvrier et révolutionnaire. L’échec de la grève générale du mois de novembre a aggravé la situation, faisant immédiatement "le vide dans les salles", comme le décrivait Lucien Huart de retour d’une tournée de propagande :

"La mystique du front populaire achevait de mourir ; gavées de slogans imbéciles, c’est-à-dire de vent, pendant trente mois, les masses organisées se dégonflaient lamentablement au premier choc un peu brutal [5]."

Quelques mois plus tard, en juin 1939, la situation semblait encore plus désespérée et Huart écrivait dans le Libertaire :

"Nous avons laissé au gouvernement une tranquillité qui lui a permis d’étendre et de fortifier son pouvoir dictatorial ; nous avons ruiné nos organisations. Aujourd’hui, nous sommes un zéro intégral. En caisse : zéro ; action : zéro ; et, ce qui est pire, énergie : zéro [6].

Des révolutionnaires sincères et honnêtes

Pourtant, c’est en dépit - ou mieux, à cause - de cette ambiance désabusée et découragée qu’un groupe de jeunes révolutionnaires a décidé de lancer un débat ouvert sur l’état du mouvement ouvrier. Au mois de février 1938 paraît le premier numéro d’une nouvelle revue mensuelle, Révision, portant comme sous-titre "revue d’études révolutionnaires [7]". Les jeunes militants qui en étaient responsables venaient d’horizons idéologiques et militants divers. La liste des signataires du manifeste de la revue (paru sur les deux premières pages du premier numéro) est composée en majorité de libertaires : Marie-Louise Berneri et Suzanne Broido des Étudiants libertaires [8] ; Luc Daurat [9], Marester et Charles Ridel [10] des Jeunesses anarchistes communistes ; René Dumont de l’Union anarchiste [11]. Mais il y a aussi Greta Jumin, ex-membre des Jeunesses communistes ; Jean Meier de la Fédération autonome des Jeunesses socialistes [12] ; Jean Rabaud des Étudiants socialistes [13] ; et Sejourne, exclu des JEUNES (jeunes Équipes unies pour une nouvelle économie sociale) [14]. La coopération de libertaires, de pivertistes et d’autres courants de la gauche n’avait rien de surprenant en 1938, mais c’est la première fois - que je sache - qu’une telle collaboration aboutit à la création d’une revue théorique motivée par la conviction partagée que le mouvement ouvrier a besoin d’une révision idéologique et stratégique profonde. La critique et l’autocritique exprimées dans les pages de Révision sont vives, quelquefois acerbes. Ce n’est pas sans rappeler, à certains égards, la situation entre 1916 et le début des années vingt.

Credos et catéchismes vieillis

Selon le manifeste du groupe Révision, les organisations de gauche manquent d’idées nouvelles. C’est la raison d’être de la revue :

"À l’intérieur ou en marge des tendances officielles, des révolutionnaires sincères et honnêtes rejettent les credos et les catéchismes vieillis pour rechercher une interprétation des faits et une méthode d’action qui tiendraient compte des facteurs nouveaux que les événements de notre siècle ont révélés et dom ils subissent l’influence." [15]

Tous les secteurs du mouvement socialiste sans exception seraient inadéquats, leurs doctrines et pratiques ne correspondraient plus aux exigences d’une réalité changeante :

"Réformisme, bolchevisme, syndicalisme, anarchisme, sont des doctrines dont les dogmes ne sont plus entiers pour aucun militant. Il est temps de réviser l’ensemble de nos conceptions socialistes et révolutionnaires par une étude fraîche de la réalité d’hier et d’aujourd’hui."

Un socialisme libre et humain

Le rôle de Révision était donc de former un centre de ralliement pour tous ceux et celles qui, sous différentes étiquettes, œuvrent pour "un socialisme libre et humain, un socialisme libertaire". Plus précisément :

"Nous entendons par libertaires tous les révolutionnaires qui se refusent à négliger le côté humain du socialisme et qui ne conçoivent la lutte sociale et la société nouvelle que sur les bases d’une démocratie véritable."

En prônant ce renouveau du socialisme sur les bases d’une étude scientifique de la réalité sociale actuelle - le langage utilisé dans Révision reflète ce souci d’objectivité, de recherches, de rigueur scientifique -, le groupe a tenu à affirmer son indépendance et a entrepris de faire la critique de la II° Internationale, de la III° Internationale, du "doctrinalisme hypercritique et stérile des diverses oppositions communistes" et de "l’opportunisme et (du) purisme qu’on trouve étroitement associés dans certaines tendances anarchistes".
Mis à part le manifeste du groupe (n° 1, pp. 1-2), seuls deux articles parus dans Révision sont signés Ridel, deux articles qui présentent l’essentiel de la position critiqueadoptée par lui vis-à-vis de l’anarchisme, du socialisme étatique et du syndicalisme réformiste en France dans les années trente [16]. C’est surtout à ces deux articles que le présent chapitre va s’intéresser. D’autres contributions à Révision traitent d’autres questions : Nicolas Lazarévitch donne des réflexions sur l’état de la jeunesse française [17] et fournit une analyse critique de l’anarcho-syndicalisme espagnol [18] ; Daurat attaque les dirigeants communistes et cégétistes, "traîtres" à la classe ouvrière [19] ; un dossier non signé passe en revue les analyses de la nature de l’État proposées par les différents courants du mouvement ouvrier (syndicalistes, anarchistes, communistes, socialistes, pianistes), et présente les expériences d’une dizaine de pays [20]. Mais il me semble qu’en fait les deux articles de Charles Ridel sont les plus intéressants du point de vue d’un examen de l’insuffisance du mouvement anarchiste français à l’époque cruciale des années trente.

Critique du mouvement anarchiste français

Dans Révision, Ridel nous propose donc son interprétation de l’échec du mouvement anarchiste français dans l’entre-deux-guerres.
Le terme de "milieu anarchiste", employé souvent pour le distinguer du mouvement anarchiste, n’est pas tout à fait exact selon Ridel, mais contient quand même sa part de vérité, soulignant notamment "tout ce qu’il y a de flou et d’inconsistant dans l’anarchisme" [21].
Et il continue :

"Le manque d’organisations solides, l’absence de programme et de statuts écrits, l’élasticité de la doctrine, son imprécision, les généralités et les contradictions qu’elle contient, constituent autant d’obstacles d’un ordre spécial qui rendent les appréciations d’ensemble et les opinions nettes difficiles à formuler." [22]

Si les anarchistes ont réussi depuis la Grande Guerre à créer des organisations sur le plan national, ceci ne signifie pas pour autant que le mouvement est devenu moins hétérogène :

"Les divisions subsistent, les tendances coexistent, les liens qui unissent les groupes de province et de la capitale sont lâches et mal déterminés. La mentalité et les mots d’ordre varient suivant les régions.
"La doctrine, toute théorique, tirée d’un stock inépuisable de brochures inactuelles, rassemble des catégories de socialistes disparates à un point tel que seul le caractère de groupe d’études, aspect habituel des groupes anarchistes, permet de les réunir."

Il est clair, pour Ridel, que le maintien de liens organiques avec les luttes sociales est essentiel. Selon lui, le mouvement en est arrivé là à cause de son absence des luttes ouvrières depuis une quinzaine d’années, et il se félicite de ce que, depuis le tournant du PC en 1933, l’intérêt envers l’anarchisme n’a fait que croître. Mais le problème, c’est que le mouvement n’a pas réussi à retenir ces nouvelles recrues :

"La maison est restée ce qu’elle était hier et les nouveaux venus restent le plus souvent ahuris devant le mobilier et le fonctionnemem intérieur."

"L’anarchiste de gouvernement"

Devant ces faiblesses, selon Ridel, les militants réagissent de façons diverses :

"Si certains cherchent, au travers des expériences d’après-guerre, des solutions pratiques et applicables, si d’autres s’en vont rejoindre des organisations dont les formules se rapprochent des idées libertaires tout en utilisant des formes de propagande modernes, l’anarchiste de gouvernement a, lui, trouvé une combinaison qui permet de garder les saints principes intacts (...) et de travailler aisément dans notre bonne démocratie française."

"L’anarchiste de gouvernement" fonde sa doctrine - ou plutôt sa phraséologie - sur des emprunts à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Toute discussion doctrinale sérieuse est rendue impossible par l’anarchiste de gouvernement qui a recours aux deux grands principes absolus : Autorité et Liberté -"logique irréfutable parce qu’irréelle [23]". Quand il en vient à l’action, l’anarchiste de gouvernement justifie son inaction en prétendant que "les hommes ne sont pas assez éduqués", ou "tout n’est pas possible", ou encore "l’anarchisme est un idéal qui nécessite de longues périodes de lutte avant de pouvoir être atteint". Ce refus de l’action, combiné avec ce qui est appelé son "esprit d’indépendance", pousse ce genre d’anarchiste vers d’autres formations"d’aspect indépendant" :

"franc-maçonnerie, libre-pensée, ligues pacifistes ou antifascistes, où le bon-cœurisme et les sentiments humanitaires débordent et se donnent libre cours dans de belles campagnes en compagnie d’esprits élevés venus d’autres milieux. Les traits d’union surgissent entre des courants idéologiques et des couches sociales en apparence fort différents."

Organisation et démocratie libertaires

Pour Ridel, c’est la faible structuration de l’organisation anarchiste qui permet à ces soi-disant anarchistes de dominer le mouvement :

"Dans un mouvement où (...), sous prétexte de liberté, une hiérarchie de fait s’installe avec au sommet quelques hommes dont les talents les font considérer, dans une certaine mesure, comme des panneaux publicitaires ou des curiosités pour tournées Barnum, le rôle des animateurs, des militants, des guides (que d’efforts pour désigner des chefs ayant pleine autorité, mais sans responsabilité) est bien plus grand qu’ailleurs."

Il continue en soulignant l’ironie d’une telle situation :

"La démocratie suppose l’ organisation, elle y est subordonnée. Sans elle, le gâchis et l’incohérence s’installent, une dictature de clique, de boutique ou de bonzes vient s’implanter naturellement. L’anarchisme finit par ne plus avoir d’existence publique qu’au travers de ces quelques hommes qui parlent, écrivent et agissent aux nom et place d’un mouvement qui pourrait se déterminer par la coopération et l’apport de chacun de ses membres, groupés autour d’une doctrine, essayant de pénétrer dans la lune sociale comme force sûre et vigoureuse et capable d’entraîner l’ensemble du prolétariat vers son émancipation."

Autonomie ouvrière

La cible de ces remarques est évidemment l’Union anarchiste et les méthodes adoptées notamment par Louis Lecoin. La création de comités "englobant toutes les vieilles barbes "indépendantes", les cabotins de la larme à l’œil", est stigmatisée par Ridel, puisque ces campagnes seraient ainsi vidées de tout contenu révolutionnaire. Alors que pour Ridel, toute campagne, tout mouvement, toute action qui n’est pas ancré dans la lutte des classes perd toute validité pour un anarchiste révolutionnaire. Ceci ne signifie cependant pas qu’il rejette le recours à de telles méthodes en toutes circonstances :

"L’action révolutionnaire doit parfois utiliser le sentimentalisme des populations républicaines et radicales. Il faut, en certaines circonstances, se résoudre à parlementer avec ceux qui ont gravi les marches du pouvoir en retournant progressivement ou brusquement leur veste."

Mais il y a une distinction importante à faire :

"Si tout le mouvement est basé sur une telle agitation, sur ce bluff et ces marchandages d’antichambre, une seule chose peut et doit en résulter : la liaison avec les pouvoirs établis, l’apparentement avec la démocratie bourgeoise, la transformation de l’action révolutionnaire en vue d’une reconnaissance officieuse par les pouvoirs établis et dans les limites compatibles avec l’existence du régime, l’organisation anarchiste devenant une annexe de la "gauche" politique.
"Si ces tractations ne sont qu’une forme de menace exercée par une force décidée, animant et groupant des couches importantes de la population, le mouvement reste sain."

En fin de compte, insiste Ridel, les méthodes pratiquées par le mouvement anarchiste dans le passé ont fait le jeu de la bourgeoisie en détournant le mouvement révolutionnaire de ses vrais objectifs. Sont attaqués ainsi les dreyfusards du Journal du peuple, certaines formes d’action anticléricale et le mouvement antifasciste lié aux partis politiques. Ces mouvements aboutiraient à

"une politique "réaliste" faite de concessions et d’ententes faciles, où les anarchistes de gouvernement deviennent des demi-vierges d’un nouveau genre".

Les racines des faiblesses du mouvement anarchiste sont à rechercher dans ce que Ridel appelle un "manque de personnalité" :

"Manque de personnalité, d’indépendance, d’autonomie signifient manque de confiance et de foi dans les principes et les théories défendues, avec, comme conséquence inéluctable, les compromissions et l’abandon de ce qui est l’essentiel de l’anarchisme, là où la vie sociale permet l’entrée en scène des forces révolutionnaires et l’application de leurs mots d’ordre.
"L’Espagne en a fait la cruelle expérience. L’anarchisme, ou plutôt ceux qui ont agi en son nom, loin d’essayer d’écraser ce qu’en bloc il appelle les forces autoritaires, a cherché, dès le 20 juillet, à se faire admettre dans la grande famille libérale, républicaine et fédéraliste, rougissant de ses formules d’hier, surenchérissant d’esprit "réaliste" sur l’ancien personnel qui restait abasourdi de voir cette explosion de forces neuves endosser avec satisfaction le complet veston de ministre ou de conseiller. [24]"

Ridel déclare son dégoût face au grand nombre de militants dévoués qui sont désabuséset dont les énergies sont brisées par le mouvement anarchiste, plus particulièrement par ce qu’il appelle "son incohérence, sa cuisine intérieure et ses liens avec la démocratie bourgeoise".

Makhno et Durruti

Malgré ce tableau plutôt noir de l’état du mouvement anarchiste et révolutionnaire, Ridel reste optimiste et termine sa critique des tendances dominantes du mouvement anarchiste en réaffirmant une conception quelque peu ouvriériste et violente du rôle de l’anarchisme, chantant les louanges du mâle terrassier anarchiste qui rénovera l’anarchisme en balayant les "anarchistes de gouvernement" :

"Aucun des ressorts puissants de l’anarchisme n’est brisé, explique-t-il, Ce qui attirait les jeunes, les énergies ouvrières, les éléments honnêtes de l’intelligence, c’est l’aspect sauvage du mouvement, sa violence, son audace, son égalitarisme, son indépendance. Le type d’anarchiste qui reste, c’est le terrassier rude et franc, dont les vêtements, le langage et le travail l’opposent irréductiblement à la bourgeoisie ; c’est le type à qui l’instruction, la conscience de son rôle social permettent de sentir possible une société nouvelle ; ce n’est, en aucun cas, ceux qui, en bien des cas et souvent les plus graves, ont été les représentants du mouvement : publicistes, conférenciers et littérateurs.
"Tranchant nettement sur les autres mouvements par son refus de relations avec la pourriture démocratique bourgeoise, l’anarchisme représente, aux yeux de milliers d’ouvriers révolutionnaires, le Barbare qui rasera la vieille société écroulée dans le sang et le désordre, gardée par ses mercenaires et sa morale corrompue, pour lui substituer un état de civilisation supérieur.
"Ce qui est gravé dans le cerveau des lutteurs socialistes de toute nuance, comme un immense espoir et un exemple de leur force, ce sont les Makhno et les Durruri, non le souvenir de leur réalité objective, mais la force plus grande de leur légende." [25]

Critique du socialisme et du syndicalisme

Ces prises de position - autonomie ouvrière, démocratie interne véritable et rejet des cliques, intransigeance révolutionnaire, volontarisme, audace - reviennent dans la critique que nous propose Ridel du socialisme étatique et du mouvement syndicaliste réformiste [26]. Il condamne "la hiérarchisation, l’oligarchisation des organisations ouvrières". Selon lui,

"les cadres et états-majors du mouvement se sont peu à peu constitués en caste indépendance ayant ses intérêts particuliers, son avenir bien distinct de celui de ses mandants."

Il insiste sur l’autonomie prolétarienne :

"Démonter le mécanisme qui permet à des groupes non prolétariens de se servir du prolétariat, d’utiliser sa foi dans un monde meilleur, nous apparaît une tâche urgence."

Rejetant l’obsession pour les questions pratiques et techniques parce qu’elle appauvrit l’idéal socialiste, il attaque ce qu’il appelle la "mystique du plan" et les attitudes technocratiques qui se répandent dès l’entre-deuxguerres parmi les dirigeants syndicaux et socialistes :

"Croire que le socialisme n’est que l’héritier d’une économie capitaliste qu’il doit améliorer, perfectionner, signifie l’abandon de cout son côté humain."

Il repousse cette "logique trop froide", car "l’essentiel de la lutte pour le socialisme se trouve dans sa croyance dans un but, dans les efforts qu’elle déploie pour y parvenir" :

"Pour nous le révolutionnaire socialiste n’est pas surtout un ingénieur, c’est pour commencer un destructeur, un romantique dans ce sens qu’il veut plus de justice et d’égalité, et un aventurier parce qu’il accepte les risques de l’aventure révolutionnaire."

Ridel n’est pas pessimiste, mais il ne croit pas non plus à l’avènement fatal du socialisme. Il se peut, dit-il, que le prolétariat devienne un élément de la société de plus en plus important : "Il n’est pas exclu que cette évolution puisse aboutir au socialisme, mais rien ne le garantit." Conscient des déterminants économiques de la vie sociale, il note aussi l’embourgeoisement de certaines couches ouvrières relativement privilégiées : "Lunité ouvrière est partiellement brisée et seule une puissante idéologie socialiste pourrait la renforcer."

Renouveler le socialisme

Comment réaliser ce regroupement désiré des forces vives autour d’une doctrine et d’un mouvement socialistes rénovés, non dilués, mais forts et sincères ? D’abord, Ridel fait appel - de façon à nous rappeler la période 1917-21, qui elle aussi a vu les frontières entre courants se brouiller - à l’abandon des étiquettes politico-idéologiques dépassées :

"Pour retrouver une méthode d’action, il nous apparaît indispensable de nous libérer des classements acceptés par les différents courants qui se partagent le mouvement ouvrier. La géographie officielle des éléments qui participent aux luttes sociales ne correspond plus à la réalité ; des facteurs importants sont apparus, d’autres qui jouaient un rôle prépondérant ont tendance à disparaitre."

Deuxièmement, une des caractéristiques essentielles de la prise de position de Ridel est sans doute l’insistance sur la sincérité, la clarté, la lucidité, le "parler vrai", le rejet de la langue de bois :

"Un retour à des conceptions simples, un repli sur les positions essentielles du socialisme permettrait un reclassement des forces et des mouvements qui s’abritent derrière la phraséologie socialiste."

Troisièmement, ces "positions essentielles" seraient représentées par

"une politique qui serait celle de ceux d’en bas et qui pourrait aboutir, non au perfectionnement de la machine bourgeoise, non à des réformes de structure, non à la montée d’une nouvelle classe, mais à la construction d’une société sortie des mains et des cerveaux de ceux qui auront détruit l’ancienne".

Il continue, en s’adressant à l’intelligentsia :

"Une autre conséquence de pareille conception serait l’obligation pour les intellectuels sincèrement attachés au prolétariat de resserrer les liens avec les prolétaires par le renforcement de l’idéal socialiste et l’abandon du rôle double qu’ils jouent. Autrement dit, le travail d’analyse et de recherches des phénomènes sociaux ne prendrait une valeur réelle - en dehors de sa valeur scientifique intrinsèque - que dans la mesure où il serait assimilé par les artisans pratiques de la lutte pour le socialisme et que des méthodes nouvelles en surgiraient."

Ridel, Révision et le message révolutionnaire des Amis de Durruti

Née à un moment où le mouvement ouvrier international s’effondrait sous le poids de la réaction triomphante, Révision a disparu après cinq numéros (de février à juin 1938). Les raisons données étaient la hausse des prix d’imprimerie, les reculs successifs du mouvement ouvrier et "l’affaiblissement de notre équipe [27]". En mai-juin 1938, la revue tirait à 1.000 exemplaires et avait 80 abonnés [28]. Un sixième numéro - bilingue - a paru au mois d’août1939, après une absence de plus d’un an, avec comme titre Courrier des camps, et comme objectif d’accorder un moyen d’expression aux prisonniers espagnols détenus dans les camps français (Argelès, Barcarès, Gurs, Saint-Cyprien, Vernet d’Ariège, etc.) "chez qui nous retrouvons des préoccupations politiques et morales peu éloignées des nôtres".
Un article sur "I’évolution de la démocratie française" et signé du Groupe franco-espagnol des Amigos de Durruti résume ce que le groupe appelle la "fascisation de la France". Les décrets-lois, les avantages ouvriers battus en brèche, les conventions collectives dénoncées, les libertés individuelles rudement attaquées, tout cela représente

"la marche de la France vers un fascisme "non sanglant", qui a pour cause les difficultés qu’éprouve le capital pour survivre à la grande faillite de l’après-guerre, et à la nécessité où il se trouve de préparer le prochain massacre".

La leçon qu’en tire le groupe est qu’il "faut donc en finir avec le bobard bourgeois de la DÉMOCRATIE".

"La liberté et le bien-être relatif n ’ont jamais été accordés par la bourgeoisie au prolétariat que comme une tolérance provisoire. La démocratie bourgeoise française se prépare à assassiner le prolétariat - le sien. (...)
"L’illusion dans la démocratie, à travers la catastrophique expérience des FRONTS POPULAIRES FRANÇAIS ET ESPAGNOL, a empêché le prolétariat d’écraser la bourgeoisie dans ces deux pays.
"Il faut préparer le prolétariat, moralement et matériellement, à cette nouvelle étape de cette "lune finale" qui ne peut se résoudre que par l’assujettissement du prolétariat (dans la guerre impérialiste en premier lieu) ou par son triomphe.
"Pour cela, il est nécessaire de rompre avec ceux qui one participé aux compromis avec la bourgeoisie, c’est-à-dire au sabotage des mouvements ouvriers espagnol et français."

Est-il juste d’emprunter une critique formulée par Georges Fontenis à l’égard des Amis de Durruti pour dire que Ridel n’a "pas su rompre avec un romantisme révolutionnaire parfois échevelé ni même avec un certain culte du héros" [29] ? Peut-être. D’un autre côté, il faut insister sur l’originalité et la lucidité de la critique du mouvement révolutionnaire offerte par Ridel : l’ancrage dans une analyse de classe, combiné avec une conscience lucide des effets de la transformation des structures économiques et sociales ; l’affirmation conséquente de la nécessité d’une force ouvrière autonome et confiante en soi, en opposition à la collaboration avec la démocratie bourgeoise ; la critique de l’incohérence et de l’incapacité de l’anarchisme dit "traditionnel" ; la revendication de structures organisationnelles véritablement démocratiques à l’intérieur de I’ organisation spécifique ; et, plus généralement, l’accent mis sur le côté humain du socialisme libertaire, et l’insistance qu’il faut "dire ce que l’on pense et (...) penser ce que l’on dit". [30]
Comme l’a dit Fontenis en parlant du Amigo del Pueblo, organe des Amis de Durruti :

"Leurs textes sont vite apparus non comme l’expression d’une possibilité de redresser la situation mais comme un message aux révolutionnaires du monde." [31]

David Berry


Sommaires de Révision (1938-1939) http://archivesautonomies.org/spip.php?article1405


[1] La présentation qui suit a été rédigée par David Berry dans le recueil de textes Présence de Louis Mercier, paru aux éditions Ateliers de création libertaire, 1999.

[2] Pour lire la biographie de Charles Ridel, alias Louis Mercier-Vega, etc. voir le dictionnaires des militants anarchistes.

[3] SIA, n° 7, 29 décembre 1938.

[4] Voir "Criminelle indifférence", le Libertaire, n° 596, 7 avril 1938.

[5] "Impressions de tournée", SIA, n° 16, 2 mars 1939.

[6] le Libertaire, n° 656, 1er juin 1939.

[7] Révision ne figure pas dans la bibliographie des journaux et revues fournie par Jean Maitron dans le Mouvement anarchiste en France (Paris, Maspero, 1975). On peut en consulter les numéros 1 à 5 à la Bibliothèque nationale (Paris), les numéros 1 à 4 à la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (Nanterre), à l’Institut international d’histoire sociale (Amsterdam) et au CIRA (Lausanne) ; voir René Bianco, Un siècle de presse anarchiste d’expression française dans le monde, 1880-1983 (doctorat d’État, université de Provence, 1988). Je remercie Philippe Pascal de m’avoir fourni une photocopie du n° 6, qui lui avait été transmis par Lucien Feuillade.

[8] Anarchiste d’origine italienne, Marie-Louise Berneri avait des liens avec la revue libertaire britannique, Spain and the World. Son père Camillo avait été assassiné quelques mois auparavant par les agents de la Guépéou à Barcelone.

[9] Luc Daurat, de son vrai nom Lucien Feuillade, était aussi l’imprimeur-gérant de Révision. Il anime dans la revue un "Coin du provocateur". Voir L. Feuillade, Une vie comme ça (Paris, Quai Voltaire, 1988).

[10] Ridel avait quitté l’Union anarchiste en 1937 à cause de désaccords tant sur le plan organisationnel (comités d’usine...) que sur l’appréciation des événements d’Espagne (ministérialisme de la CNT...). Membre du Cercle syndicaliste Lutte de classes, il contribuait à son organe le Réveil syndicaliste qui paraissait depuis janvier 1938. Cf. LOUIS MERCIER-VEGA, in Jean Maitron-Claude Pennetier (dir.), Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier 1914-1939, Paris, Éditions ouvrières, 1990, tome XXXVI (C.Jacquier), pp. 243-245 (désormais DBMO).

[11] Contrairement à ce que l’on pourrait penser à l’examen des Dumont figurant dans le DBMOF (tome XXVI, pp. 175-186), il ne s’agit pas de René, né en 1904, anarchiste dès 1921 et futur candidat écologiste aux élections présidentielles de 1974... Je voudrais remercier pour ce renseignement Suzanne Kepes, militante du groupe autour de Révision, qui connaissait bien le Dumont de l’UA.

[12] Meier avait défendu les thèses de la tendance Spartacus proche de René Lefeuvre, et avait rejoint la Gauche révolutionnaire de Marceau Pivert. Il a participé, en juin 1938, à la création du Parti socialiste ouvrier et paysan. Cf. DBMOF, tome XXXVI, p. 198 (J.-M. Brabant).

[13] Né en 1912 d’une famille bourgeoise, Rabaut (ou Rabaud ; de son vrai nom Rabinovici) avait débuté comme militant aux Jeunesses communistes et à l’Union fédérale des étudiants dominée par le PC, pour être exclu comme trotskiste, avant de passer au Cercle communiste démocratique de Souvarine. À l’époque de sa collaboration à Révision, il était comme Meier socialiste pivertiste, proche de la tendance Spartacus de René Lefeuvre. Cf. DBMOF, tome XXXIX, pp. 316-317 (J.-M. Brabant, J. Maitron).

[14] Les autres signataires du manifeste n’ont pas de notice dans le DBMOF. Les lecteurs ayant des informations biographiques sur ces militants et qui voudraient bien les partager avec l’auteur sont priés de lui écrire.

[15] "Manifeste", Révision, n° 1, février 1938, p. 1.

[16] "Anarchistes de gouvernement", Révision, n° 1, février 1938, pp. 10-14 ; "La politique des ignorants", Révision, n° 2, mars 1938, pp. 9-15.

[17] L. Nicolas, "Les tendances actuelles de la jeunesse", Révision, n° 1, pp. 18-21. Voir aussi dans le même numéro F. Jumin, "Mouvements de jeunesse", pp. 14-18.

[18] "Épreuve de l’anarchisme", Révision, n° 2, pp. 1-9.

[19] L. Daurat, "Honnêteté et lucidité sont des forces révolutionnaires", Révision, n° 1, pp. 3-9.

[20] "Le problème de l’Érat", Révision, n° 3, avril 1938, pp. 1-24, et "Les problèmes de l’État", Révision, n° 4, mai 1938, pp. 1-28.

[21] "Anarchistes de gouvernement ", Révision, n°1, pp. 10-14.

[22] Ibid. p. 10.

[23] Ibid., p. 11.

[24] Ibid., p. 13.

[25] Ibid. pp. 13-14.

[26] "La politique des ignorants", art. cit.

[27] Voir Révision/Courrier des camps, n° 6, 1er août 1939. Nous ne disposons pas de détails sur cet "affaiblissement" de l’équipe. Les seuls noms paraissant dans le n° 6 sont ceux de Dumont (adresse pour la correspondance) et Feuillade (toujours l’imprimeur-gérant).

[28] Selon une noce de Daurat/Feuillade dans le n° 5.

[29] Georges Fontenis, le Message révolutionnaire des "Amis de Durruti" (Espagne 1937) (Éditions "L", 1983 ; avant-propos de Daniel Guérin), p. 56. Ridel, partisan des Amis de Durruti, faisait à Paris des conférences sur ce groupe, et le groupe Révision a fini en 1939 par se transformer en Groupe franco-espagnol des Amigos de Durruti.

[30] Éditorial http://archivesautonomies.org/spip.php?article2193, Révision, n° 5, juin 1938.

[31] Fontenis, op. cit., p. 56.


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bipbip
 
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Re: Presse et publications Anarchistes

Messagede bipbip » 02 Sep 2017, 18:45

Révision (1938-1939) suite

Anarchistes de gouvernement

{Revision} n°1 - Février 1938

Souvent la formule : "Il n’y a pas de mouvement anarchiste, il y a un milieu anarchiste", a été employée. Si elle n’est pas rigoureusement exacte, elle souligne cependant bien tout ce qu’il y a de flou et d’inconsistant dans l’anarchisme. Le manque d’organisations solides, l’absence de programme et de statuts écrits, l’élasticité de la doctrine, son imprécision, les généralités et les contradictions qu’elle contient, constituent autant d’obstacles d’un ordre spécial qui rendent les appréciations d’ensemble et les opinions nettes difficiles à formuler.

Certes au travers de scissions, émiettements et regroupements sans nombre, les anarchistes se sont soit rassemblés en diverses organisations syndicalistes, communistes ou individualistes, soit éparpillés dans de nombreux mouvements de propagande spécialisée. Mais cela ne signifie nullement que ces organisations sont plus homogènes qu’auparavant ; les divisions subsistent, les tendances coexistent, les liens qui unissent les groupes de province et de la capitale sont lâches et mal déterminés. La mentalité et les mots d’ordre varient suivant les régions.

La doctrine, toute théorique, tirée d’un inépuisable stock de brochures inactuelles, rassemble des catégories de socialistes disparates à un point tel que seul le caractère de groupes d’études, aspect habituel des groupes anarchistes, permet de les réunir.

L’éloignement des anarchistes de la lutte sociale pendant une longue période contribua au maintien de cette situation.

Depuis le tournant du Parti communiste en 1933, l’intérêt envers les anarchistes n’a fait que croître, l’absence d’un parti révolutionnaire sain, démocratique et combattit a fait refluer vers l’anarchisme un grand nombre d’ouvriers révolutionnaires. Grâce à cet apport, le mouvement anarchiste apparaît aujourd’hui comme un secteur du mouvement ouvrier, position perdue depuis une quinzaine d’années.

Mais la maison est restée ce qu’elle était hier et les nouveaux venus restent le plus souvent ahuris devant le mobilier et le fonctionnement intérieur.

Car mon seulement les organisations anarchistes sont basées sur des éléments de doctrine touffus et confus, rassemblent des éléments fort différents, mais encore les militants eux-mêmes ne sont pas exempts de contradictions, partisans d’une théorie faite de bribes et de morceaux, assouplie par une expérience plus au moins grande.

Malgré cela il est possible de détacher quelques types de militants qui symbolisent, non une tendance idéologique ou tactique, mais une mentalité et une conception générale de la lutte sociale.

C’est l’anarchiste du gouvernement que nous voudrions essayer de définir, de situer et de critiquer.

* * * * *
Parmi les libertaires, un certain nombre d’éléments actifs sentent combien les buts anarchistes sont éloignés du point de départ capitaliste et aussi combien les formules passe-partout seront des ponts fragiles le jour où la lourde réalité passera dessus. Les réactions devant ces faiblesses sont multiples. Si certains cherchent, au travers des expériences d’après-guerre, des solutions pratiques et applicables, si d’autres s’en vont rejoindre des organisations dont les formules se rapprochent des idées libertaires tout en utilisant des formes de propagande modernes, l’anarchiste de gouvernement a, lui, trouvé une combinaison qui permet de garder les saints principes intacts, sous globe, et de travailler aisément dans notre bonne démocratie française.

Dans l’ensemble, sa doctrine, ou plutôt sa phraséologie, est faite d’emprunts à la déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, de réminiscences quarante-huitardes. C’est le fond de son état d’esprit. Dans la discussion qui l’oppose à ceux qui réclament un aliment plus solide, une logique implacable, jusqu’auboutiste, lui permet de justifier le musée des antiquités théoriques en faisant jouer les deux grands principes qui lui sont chers : Autorité et Liberté. Logique irréfutable parce qu’irréelle. Tranquille de ce côté, l’anarchiste de gouvernement envisage la possibilité d’agir. Ce passage à la terre ferme trouve sa justification dans deux ou trois formules : "Les hommes ne sont pas assez éduqués", "Tout n’est pas possible", "L’anarchisme est un idéal qui nécessite de longues périodes de lutte avant de pouvoir être atteints".

La discipline des partis impliquant une souplesse et une soumission peu compatibles avec son esprit d’indépendance, le besoin ou le goût de l’action le polisse alors dans ces formations d’aspect indépendant : maçonnerie, libre-pensée, ligues pacifistes ou antifascistes, où le boncœurisme et les sentiments humanitaires débordent et se donnent libre cours dans de belles campagnes en compagnie d’esprits élevés venus d’autres milieux. Les traits-d’union surgissent entre des courants idéologiques et des couches sociales en apparence fort différents.

Le vocabulaire lui-même s’en ressent, les mots à majuscule planent au-dessus d’une vile réalité, dignes et pleins de poésie. Le régime n’en souffre guère, parfois il s’en réjouit et s’en sert.

* * * * *
Il serait faux de parler d’anarchisme de gouvernement là où il n’y a que des anarchistes de gouvernement. Mais dans un mouvement où les organisations sont d’une souplesse miraculeuse, où la question de savoir qui est adhérent est un problème inventé par des gens de mauvaise foi, où, sous prétexte de liberté, une hiérarchie de fait s’installe avec au sommet quelques hommes dont les talents les font considérer, dans une certaine mesure, comme des panneaux publicitaires ou des curiosités pour tournées Barnum, le rôle des animateurs, des militants, des guides (que d’efforts pour désigner des chefs ayant pleine autorité, mais sans responsabilité) est bien plus grand qu’ailleurs.

La démocratie suppose l’organisation, elle y est subordonnée. Sans elle, le gâchis et l’incohérence s’installent, une dictature de clique, de boutique ou de bonzes vient s’implanter naturellement. L’anarchisme finit par ne plus voir d’existence publique qu’au travers de ces quelques hommes qui parlent, écrivent et agissent aux nom et place d’un mouvement qui pourrait se déterminer par la coopération et l’apport de chacun de ses membres, groupés autour d’une doctrine, essayant de pénétrer dans la lutte sociale comme une force sûre et vigoureuse et capable d’entrainer l’ensemble du prolétariat vers son émancipation.

Cette substitution se manifeste et se vérifie chaque fois que l’actualité éveille l’intérêt des anarchistes. Militants menacés de prison ou de mort, scandale d’oppression sur la personne d’un homme, d’une population ou d’une classe, persécutions menées par un gouvernement dictatorial, menaces réactionnaires, dressent les libertaires solidaires de ceux qui luttent et qui souffrent.

Le plus souvent, l’organisation anarchiste ne mène pas la campagne en son nom propre. Des comités se forment, englobant toutes les vieilles barbes "indépendantes", les cabotins de la larme à l’œil. L’agitation perd peu à peu son caractère révolutionnaire, elle ne s’intègre pas dans une lutte de classe permanente, rarement elle est marquée par la volonté de combat contre le régime. Il s’agit surtout d’émouvoir ce peuple de France, qui ressent un épisodique besoin de prouver combien son cœur est sensible.

Les ordres du jour pleuvent, les murs se couvrent d’affiches. Pendant ce temps l’autre travail se poursuit.

Il faut secouer très poliment, tous ceux qui, passés de l’autre côté de la barricade, ont, eux aussi, été anarchistes, syndicalistes, révolutionnaires, pacifistes, et qui maintenant — jeunesse se passe et il faut bien vivre — sont députés, ministres, occupent un poste officiel ou officieux dans le giron de cette bonne fille de République française. Démarches facilitées par des rencontres anciennes, des services rendus, des milieux fréquentés ensemble, des loges parfois communes.

Loin de nous l’idée de vouloir rester dans une tour d’ivoire hautaine et inutile. L’action révolutionnaire doit parfois utiliser le sentimentalisme des populations républicaines et radicales. Il faut, en certaines circonstances, se résoudre à parlementer avec ceux qui ont gravi les marches du pouvoir en retournant progressivement ou brusquement leur veste.

Mais il y a une distinction à faire au préalable. Si tout le mouvement est basé sur une telle agitation, sur ce bluff et ces marchandages d’antichambre, une seule chose peut et doit en résulter : la liaison avec les pouvoirs établis, l’apparentement avec la démocratie bourgeoise, la transformation de l’action révolutionnaire en vue d’une reconnaissance officieuse par les pouvoirs établis et dans des limites compatibles avec l’existence du régime, l’organisation anarchiste devenant une annexe de la "gauche" politique.

Si ces tractations ne sont qu’une forme de menace exercée par une force décidée, animant et groupant des couches importantes de la population, le mouvement reste sain.

Dans le premier cas, l’anarchisme est un pion qui peut être joué par les défenseurs du régime. Dans l’autre cas, l’anarchisme est une puissance riche en possibilités de croissance et d’influence, qui s’aguerrit au travers de combats partiels contre le régime.

Il faut choisir entre ces deux issues, car les forces libertaires, minoritaires, réduites, limitées, ne peuvent envisager le luxe d’une double-agitation.

* * * * *
La bourgeoisie française fait preuve d’une extraordinaire habileté, quand il s’agit de sa défense, et les exemples ne manquent pas qui prouvent que, dans des secousses sociales sérieuses, elle n’a pas hésité à faire appel et à s’appuyer sur des forces extra-légales pour conserver sa puissance et son autorité.

Quand le "Journal du Peuple", quotidien anarchiste, naît en pleine affaire Dreyfus, approuvé par la maçonnerie et soutenu par certains clans financiers israélites, crevant aussitôt l’affaire calmée, ce n’est pas l’anarchisme qui attaque, c’est la bourgeoisie — une fraction de la bourgeoisie — qui utilise l’allant anarchiste à ses fins propres.

Quand les bandes anarchistes se battent contre les bandes antisémites, non pas sur un programme révolutionnaire, non pas en dégageant le sens général de leur lutte précise, mais en prenant parti dans une lutte entre fractions bourgeoises, ce n’est pas le mouvement anarchiste qui agit, c’est la queue de la démocratie radicale et anticléricale.

Quand, quelque temps après, une intense activité antireligieuse se déclenche, animée par des militants libertaires, mais vidée de son contenu social et sans liaison avec la lutte de classe et l’effort constant vers des solutions de force contre le régime, l’anarchisme n’apparaît pas en tant que lui-même, pratiquement et en définitive, c’est un aspect de la lutte de la bourgeoisie libérale pour s’assurer l’hégémonie.

Il résulte de cette interprétation, de cette filiation où les personnalités jouent le rôle de chaînons, une politique "réaliste" faite de concessions et d’ententes tacites, où les anarchistes de gouvernement deviennent des demi-vierges d’un nouveau genre.

Cet aspect de la défense des ministères, en dernière analyse de la défense du capitalisme, se retrouve tout au long des derniers événements, dans l’utilisation par la "gauche" des forces ouvrières mobilisées le 12 février contre le "fascisme", ce même fascisme que l’on retrouve aujourd’hui être un excellent contrepoids pour assurer la stabilité du capitalisme français ; dans l’activité des ligues pacifistes défendant la politique impérialiste de Blum lors des événements d’Espagne, etc.

* * * * *
Situation strictement limitée à la France, ou du moins aux pays démocratiques, dira-t-on. Sans doute, la gangrène démocratique est-elle plus développée ici, mais les causes du manque de personnalité du mouvements anarchiste existent ailleurs.

Manque de personnalité, d’indépendance, d’autonomie signifient manque de confiance et de foi dans les principes et les théories défendues, avec, comme conséquence inéluctable, les compromissions et l’abandon de ce qui est l’essentiel de l’anarchisme, là où la vie sociale permet l’entrée en scène des forces révolutionnaires et l’application de leurs mots d’ordre.

L’Espagne en a fait la cruelle expérience. L’anarchisme, ou plutôt ceux qui ont agi en son nom, loin d’essayer d’écraser ce qu’en bloc il appelle les forces autoritaires, a cherché, dès le 20 juillet, à se faire admettre dans la grande famille libérale, républicaine et fédéraliste, rougissant de ses formules d’hier, surenchérissant d’esprit "réaliste" sur l’ancien personnel qui restait abasourdi de voir cette explosion de forces neuves endosser avec satisfaction le complet veston de ministre ou de conseiller.

* * * * *
Aucun idéal n’a peut-être suscité autant d’enthousiasme et d’esprit de sacrifice que l’anarchisme. Aucun n’a autant brisé les énergies et les dévouements par son incohérence, sa cuisine intérieure et ses liens avec la démocratie bourgeoise. Désillusions dues à l’influence et à l’action des anarchistes de gouvernement, consciemment ou inconsciemment mêlés à la vie du régime. Les réactions individualistes contre cette emprise ont pu aboutir à des gestes héroïques ou à des pamphlets cinglants, mais sur le plan social — le seul qui nous importe ici — elles n’ont rien donné.

Pourtant aucun des ressorts puissants de l’anarchisme n’est brisé. Ce qui attirait les jeunes, les énergies ouvrières, les éléments honnêtes de l’intelligence, c’est l’aspect sauvage du mouvement, sa violence, son audace, son égalitarisme, son indépendance. Le type d’anarchiste qui reste, c’est le terrassier rude et franc, dont les vêtements, le langage et le travail l’opposent irréductiblement à la bourgeoisie ; c’est le type à qui l’instruction, la conscience de son rôle social permettent de sentir possible une société nouvelle ; ce n’est, en aucun cas, ceux qui, en bien des cas et souvent les plus graves, ont été les représentants du mouvement : publicistes, conférenciers et littérateurs.

Tranchant nettement sur les autres mouvements par son refus de relations avec la pourriture démocratique bourgeoise, l’anarchisme représente, aux yeux de milliers d’ouvriers révolutionnaires, le Barbare qui rasera la vieille société écroulée dans le sang et le désordre, gardée par ses mercenaires et sa morale corrompue, pour lui substituer un état de civilisation supérieur.

Ce qui est gravé dans le cerveau des lutteurs socialistes de toute nuance, comme un immense espoir et un exemple de leur force, ce sont les Makhno et les Durruti, non le souvenir de leur réalité objective, mais la force plus grande de leur légende.

Pour les anarchistes qui sentent leurs possibilités et veulent aller au combat, il faut travailler en sorte que cette force élémentaire se discipline prenne conscience de sa responsabilité, soulève les masses ouvrières en les pénétrant, en les animant et en faisant corps avec elles. Le problème est d’utiliser cette puissance sans la corrompre.

Ce sont ces aspects de l’anarchisme qui tentent les militants sincères placés dans les autres secteurs ouvriers.

Il y a là une énergie prête pour le moule d’une organisation révolutionnaire.

Ridel


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Re: Presse et publications Anarchistes

Messagede bipbip » 02 Sep 2017, 18:49

Révision (1938-1939) suite

Épreuve de l’anarchisme
{Révision} n°2 - Mars 1938

La péninsule ibérique n’est pas seulement un champ d’essai pour tanks et avions ; les différents secteurs du mouvement ouvrier sont obligés d’y prouver par le fait leurs capacités de réalisation, et cela sous peine de périr. Parmi ces secteurs l’expérience des organisations anarchistes et anarcho-syndicalistes force l’attention. En effet, socialistes et communistes ont déjà eu l’occasion, dans une certaine mesure de mettre la main à la pâte sociale : les premiers à travers les gouvernements de coalition en Allemagne, en Autriche, en Belgique ou encore dans des gouvernements plus strictement socialistes en Angleterre et au Danemark ; les seconds donnent leur mesure depuis vingt ans sur l’immense territoire russe.

Par contre, les anarchistes, partout sur la terre, avaient été réduits à un rôle d’opposition (pratiquement l’expérience de Makhno en Ukraine pouvait être négligée à ce point de vue, en raison de ce que ses plus longues occupations de régions se chiffraient par semaines).

Enfin en Espagne et surtout en Catalogne, depuis 1936, les anarchistes purent jouer un rôle extrêmement important (dominant en Catalogne au début de la période considérée) ; ils ont pris part au pouvoir ; ils comptaient et comptent sur l’appui d’énormes masses ouvrières et paysannes (dont la partie organisée, notamment dans la C.N.T., doit dépasser largement un million et demi). Leur participation au pouvoir (avec des tonalités diverses) a duré 10 mois ; leur attitude actuelle en face du gouvernement est encore celle d’une neutralité plutôt bienveillante et en tout cas d’appui absolu par les armes.

L’étude de leur activité peut être faite sans la moindre crainte de leur porter préjudice dans la guerre civile : leurs militants eux-mêmes le proclament (Ex. discours de Galo Diez, prononcé à Valence, été 1937) :

"… La C.N.T. a estimé que le moment était arrivé où plus rien ne pouvait être caché, et cela pour le bénéfice de la guerre et de la révolution".

(Brochure de la C.N.T. sur les événements de mai).

D’un autre côté le scrupule de porter un jugement sur des hommes en pleine action, tout en restant soi-même dans une inactivité partielle, n’a rien de commun avec la logique. Le courage et l’intelligence sont deux domaines distincts ; il est indispensable pour le révolutionnaire qu’il participe aux deux. Mais cela ne peut amener à considérer tous les actes courageux comme servant toujours le but poursuivi.

On peut et on doit donc en réfléchissant à l’activité des anarchistes, par delà leur courage, savoir comprendre ce qu’ils ont fait et où ils vont.

Ces points d’interrogation méritent d’être considérés par l’ensemble du mouvement ouvrier. Mais en particulier les ouvriers écœurés du reniement social-démocrate, allant vers l’union sacrée au profit du capitalisme ; les prolétaires découragés par le reniement communiste se transformant en nationalisme de l’État-patron russe ; bref tous les révolutionnaires hérétiques et mécontents des partis dits révolutionnaires ont un intérêt spécial à se pencher sur l’expérience anarchiste en Espagne. Avant de se remettre à nouveau en route et sur une route nouvelle, ils ont un intérêt à connaître les tentatives de ceux qui, comme les anarchistes espagnols, ont cherché avant eux des voies propres ; ils doivent surtout le faire pour ne pas finir par être ramenés vers des obstacles qu’ils ont connus dans leurs propres organisations.

Anarcho-patriotes

La guerre civile en Espagne s’est presque, dès les premières semaines, compliquée d’une guerre extérieure ; les interventions des gouvernements italien et allemand datent des premières semaines (le rôle des gouvernants anglais, français et russes, fut plus camouflés et s’exerça dans un domaine autre que celui des opérations militaires proprement dites). Aussi les anarchistes durent très rapidement prendre position en ce qui concernait la défense de la « "patrie" et de la "nation". Sans hésiter ils acceptèrent cette défense ; leurs journaux, leurs discours, leur propagande sont farcis des termes la race, l’Ibérie, nous les vrais Espagnols, la patrie et autres clichés ; c’est par dizaines qu’on pourrait citer pareils exemples.

Parfois il subsiste dans ce procédé une mince surface de classe : l’Espagne que les anarchistes défendent serait l’Espagne des ouvriers, des producteurs. Ex. : Federica. Montseny après avoir souligné sa qualité de membre du Comité régional de Catalogne (organisation de la C.N.T., organisation anarcho-syndicaliste) et du Comité péninsulaire de la F.A.I. (organisation politique anarchiste) proclame dès la fin d’août 1936 :

"L’Espagne grande, l’Espagne productrice, l’Espagne vraiment rénovatrice, c’est nous qui la faisons : républicains, socialistes, communistes et anarchistes, quand nous travaillons à la sueur de notre front.

Mais de ce patriotisme prolétaire au patriotisme tout court il n’y a qu’un pas à faire ; la militante anarchiste le franchit aisément ; au cours du même discours, elle affirme :

"Nous sommes tous unis sur le front de la lutte ; unité sacrée, unité magnifique, qui a fait disparaître toutes les classes, tous les partis politiques, toutes les tendances qui nous séparaient avant."

Il importe de remarquer que ceci est dit en pleine apogée de l’anarchisme, moins de six semaines après le 19 juillet ; les communistes russes ont commencé, assez timidement d’ailleurs, à prôner le patriotisme russe vers 1930 ; c’est-à-dire 13 ans après le grand Octobre ; les libertaires espagnols clament leur espagnolisme un mois après le grand juillet. Aucun souci de conservation ne saurait expliquer cette "évolution" si rapide ; leur influence est à son maximum ; le chantage de la fourniture des armes par le gouvernement russe ne s’exercera qu’à partir d’octobre 1936. Non, ce patriotisme est dû à la force morale d’une propagande séculaire du chauvinisme, s’éveillant à l’improviste, dans les secteurs où l’on s’y attendrait le moins. Puis il y a aussi le mépris du ’bétail humain’, de la masse à gagner, par n’importe quel slogan ; pourvu qu’elle s’enivre et suive, les militants libertaires se feront patriotes ; en fin de compte, ne faut-il pas battre Franco… et cela à tout prix.

Mais qui a dit A finira bien dans l’alphabet patriotique par prononcer B, le bon patriote non seulement est fier de son "pays", il est amené à mépriser les autres "nations" ; aussi, toujours dans la même logique les anarcho-syndicalistes espagnols remettent en honneur le terme de "boches" que nous avons vu apparaître clans Solidaridad Obrera, un des organes principaux (voyez S.O. du 10-1-37).

Un autre exemple du même mépris chauvin est celui fourni par un appel de la Solidarité internationale Antifasciste, publié dans Solidaridad Obrera du 25-9-1937 disant textuellement ceci :

"La S.I.A. est un organisme de base solidaire qui répond aux sentiments du peuple catalan, qui sont supérieurs aux peuples châtrés d’Italie et d’Allemagne."

Ces citations seront sans doute suffisantes pour juger de la persistance du nationalisme chez les anarchistes espagnols ; la "France libre, forte et heureuse" du communiste Thorez se trouve singulièrement dépassée !

Le Problème colonial

Pénétrés de l’idée de ne rien faire pouvant nuire à l’unité du front antifasciste, craignant de soulever la colère des gouvernements français et anglais, en déchaînant la révolte dans l’Afrique du Nord, les anarchistes ont évoqué le moins possible l’idée de l’indépendance des colonies, et en particulier du Maroc espagnol. Tandis que Franco démagogiquement encourageait les institutions culturelles arabes, les libertaires consacraient à ce problème quatre on cinq articles de journaux en dix-huit mois de guerre civile et quelques appels par haut-parleur aux troupes marocaines au-delà des tranchées. Mais jamais une décision prononcée par les Comités national ou péninsulaire de la C.N.T. ou de la F.A.I.

Au contraire parfois dans les discours de certains militants en vue, quelque mépris pour les Maures, réminiscence de l’éducation catholique développé pendant des siècles. Ex. F. Montseny parlant le 31 août 1936, d’après Solidaridad Obrera du 2-9-1936 :

"La lutte contre le fascisme sur les fronts de bataille se terminera bientôt, parce que de nombreuses forces sont mises en jeu, et parce que l’Espagne, pays habitué à la guérilla, qui s’est habitué à la lutte pour l’indépendance, et qui s’est habitué à cette guerre civile, la plus triste, la plus fratricide, la plus criminelle, est préparée pour en finir bientôt avec cet ennemi intérieur, avec cet ennemi sans dignité, ni conscience, sans sentiment d’Espagnol, car s’ils étaient Espagnols, s’ils étaient patriotes, ils n’auraient pas lancé sur l’Espagne les "regulare" » et les Maures, imposant la civilisation du fascio, non pas comme une civilisation chrétienne, mais comme une civilisation mauresque, des gens que nous sommes allés coloniser pour qu’ils viennent nous coloniser maintenant, avec des principes religieux et des idées politiques qu’ils veulent maintenir enracinés dans la conscience des Espagnols."

Anarchistes et Impérialisme

L’appui accordé par les gouvernements allemand et italien aux partisans de Franco, l’attitude passive des prolétaires français, anglais et belges ne tentant aucune action directe contre leurs maîtres parallèlement à la lutte des ouvriers espagnols ont amené les libertaires espagnols à espérer leur salut de l’intervention des impérialismes anglais, français et russe. Cet espoir est toujours masqué du manteau de préférence pour les démocraties ; il se confond parfois avec des appels à la révolution sociale, mais pratiquement il consiste en une excitation continuelle à la lutte armée dans le sens de l’intervention, voire au vœu de la guerre mondiale.

Cette propagande est extrêmement tenace : jour par jour, manchettes, articles, discours, demandent pourquoi la France et l’Angleterre manquent d’énergie envers les fascismes. Quelques exemples : au moment où la C.N.T. participe encore au pouvoir, ses représentants écrivent :

"L’Espagne libre fera son devoir. Face à cette attitude héroïque, que vont faire les démocraties ? Il y a lieu d’espérer que l’inévitable ne tardera pas à se produire. L’attitude provocatrice et grossière de l’Allemagne devient déjà insupportable. Visiblement, l’Italie ne joue pas non plus un jeu propre. Il s’agit de gagner du temps, et comme les uns et les autres savent que, finalement, les démocraties devront intervenir avec leurs escadres et avec leurs armées, pour barrer le passage à ces hordes d’insensés, ceux-ci se dépêchent de détruire Madrid et réaliser des actes de guerre leur assurant une situation plus favorable que celle dans laquelle ils se trouvent actuellement."

Le même point de vue de solidarité et d’appui aux gouvernements démocratiques s’affirme dans un éditorial récent, appelant pourtant dans son titre les travailleurs européens à se dresser contre leurs bourgeoisies. En voici des extraits édifiants d’après Solidaridad Obrera du 10-11-37 :

"Il y deux façons de mener une guerre qui reflètent deux aspects de la lutte de classes : la guerre financée et articulée pour les buts spécifiques, impérialistes et agressifs du capitalisme qui entraîne les prolétaires au massacre et cache nécessairement, derrière les grands mensonges historiques, les véritables objectifs du montage belliqueux des États agresseurs. Il y a aussi la guerre régie par les impératifs révolutionnaires de la lutte des classes, les conquêtes sociales ou l’intervention prépondérante dans la formation et le développement des armées nationales, dans ces pays où la question de l’indépendance se pose, en face d’États impérialistes aux prises avec les convulsions et des événements sociaux profonds.
…Nous n’avons pas de raison de cacher que nous nous situons aux côtés des pays démocratiques, où la démocratie ouvrière, les institutions syndicales, politiques, culturelles et coopératives de la classe travailleuse occupent le premier plan de la vie civile, et saturent, à leur tour, malgré la pression d’en haut les institutions militaires elles-mêmes et les cadres de l’armée."

Autrement dit, d’après les anarchistes espagnols, en France, dans cette démocratie, les "cadres" de l’armée républicaine, sont d’ores et déjà, avec nous !

Envers l’impérialisme russe, les libertaires espagnols durent prendre une attitude bien plus soumise encore ; en effet, à partir d’octobre 1936 et jusqu’au début de 1938 les gouvernants russes étaient les seuls fournisseurs d’armes sérieux et pouvaient ainsi pratiquer un chantage efficace.

Naturellement la propagande anarchiste ne put se permettre en aucune façon l’analyse de l’État-patron russe ; jamais les organes de la C.N.T. ne critiquèrent les "procès de Moscou". Mais le silence ne suffit pas à Staline. Il lui faut de la louange et les anarchistes le servirent que de manchettes célébrant la magnifique attitude de l’U.R.S.S. dans la S.D.N., que de flatteries pour Litvinov. Mais voici un éditorial de Solidaridad Obrera du 10-11-37 plus précis à cet égard :

"Les gouvernements alliés, avec plus ou moins de formalités, à l’U.R.S.S. le sont pour des raisons strictement stratégiques, pour les nécessités politico-militaires ; ils se seraient passés de l’U.R.S.S., comme ils se hâteraient de s’en débarrasser à un moment quelconque, s’ils ne voyaient pas dans le grand pays européoasiatique, le précieux allié militaire qu’il fut toujours, même avant la révolution. Si, en cas de force majeure, l’U.R.S.S. se voyait entraînée dans une guerre aux côtés des états capitalistes, elle la ferait, sans doute, pour défendre son existence. Mais ce serait là une éventualité nullement désirable.
Pour le prolétariat mondial, la Russie représente quelque chose de plus et de très différent d’une force militaire qui allège la pression exercée par l’Allemagne et l’Italie sur la France et l’Angleterre. C’est le berceau de la révolution sociale, de cette révolution qu’une guerre capitaliste, certes, n’impulserait pas. Le prolétariat international peut combattre contre le pacte anticommuniste en luttant déjà pour la paix. Il peut combattre pour l’U.R.S.S. en luttant pour la révolution dans le monde ; cela donnerait à la Russie un appui immense, étant donné que seule une lutte révolutionnaire peut neutraliser les succès de la lutte contraire : celle du fascisme.
Nous autres, peuple en révolution, nous voudrions que les peuples du monde n’abandonnent pas aux attaques des fascistes, étroitement unis en un programme d’action, le pays qui nous a précédés dans la voie de la rédemption sociale. Nous voudrions que le prolétariat fixe, immédiatement, son plan et son orientation à ce sujet. Contre l’anticommunisme du Japon, de l’Italie et de l’Allemagne, la solidarité révolutionnaire du prolétariat mondial…"

Anarcho-militarisme

Les anarchistes espagnols après avoir arrêté dans des conditions extrêmement dures la tentative fasciste le 19 juillet, prolongèrent leur effort de lutte armée en constituant les premières milices.

Celles-ci différaient du tout au tout des armées régulières ; constituées, contrôlées et animées par les organisations syndicales, elles ne reconnaissaient comme commandement que celui qu’elles avaient librement choisi.

Ces formations souffrirent du désordre inhérent à la propagande désordonnée et chaotique des libertaires ; mais les conditions de la guerre firent qu’elles s’imposèrent à elles-mêmes une discipline qui atteignit dans certains détachements (Groupe anarchiste international) une grande valeur.

Militairement parlant et en considérant les conditions désastreuses d’armement, l’absence d’expérience et d’entraînement, les milices syndicales ont largement rempli leur tâche. Si elles ont à leur passif les pertes d’Irun, de Saint-Sébastien, de Badajoz, de Tolède, ce sont par contre surtout les milices de la C.N.T., de l’U.G.T. (avec les Brigades internationales, très différentes au début, d’une armée régulière) qui assurèrent la défense de Madrid et de l’Aragon, il ne faut tout de même pas oublier en faisant la comparaison que l’"armée populaire" a laissé échapper Bilbao, Santander, Gijon et les Asturies ; quant à ses offensives les succès de Belchite et de Teruel apparaissent comme étant très ... partiels.

Évidemment les milices prêtaient le flanc à la critique par leur manque de coordination ; toute la question est de savoir si le militarisme professionnel en leur donnant cette coordination n’en tuait pas la force vive : l’esprit de classe. Tel semble être l’avis de la plupart des volontaires qui, à des époques diverses, quittèrent l’armée populaire fidèles à l’esprit de juillet 1936 : "Miliciens, oui ! soldats, jamais !", même ceux d’entre eux qui continuent à chanter à l’étranger les louanges de la direction C.N.T , ont bel et bien voté contre la militarisation "avec leurs pieds" en se retirant de la guerre civile après que les milices furent enrégimentées.

Mais si les miliciens anarcho-syndicalistes allemands et italiens furent très précis à cet égard, défendant avant tout le droit d’élire leur commandement, les anarchistes espagnols acceptèrent très aisément la transformation des milices en divisions et régiments, sans s’occuper de savoir qui désignerait les grades et comment.

Ils sont très fiers de ce qu’un certain nombre de leurs militants se soient transformés en officiers, voire en généraux. Ils ont admis qu’avec leur fonction ces militants acquièrent la mentalité du militariste.

Ainsi Garcia Oliver, membre du Comité péninsulaire de la F.A.I., à l’époque secrétaire de la Consejeria catalane à la guerre, passant en revue les élèves officiers d’une école militaire populaire disait (Bulletin français de la Généralité, 30-III-37) :

"Vous, officiers de l’armée populaire, devez observer une discipline de fer et l’imposer à vos hommes, qui, une fois dans les rangs, doivent cesser d’être vos camarades et constituer l’engrenage de la machine militaire de notre armée.
Votre mission est d’assurer la victoire sur les envahisseurs fascistes et de maintenir ensuite une puissante armée populaire sur laquelle nous puissions compter pour répondre à toute provocation fasciste, ouverte ou déguisée, d’une puissance étrangère, et qui sache faire respecter le nom de l’Espagne, depuis si longtemps déconsidéré dans les sphères internationales."

Cette idée d’humains à transformer en engrenages est parfaitement assimilée par les officiers anarchistes.

"Nous renonçons à tout… sauf à la victoire."

Avec pareille maxime formulée par Durruti, à la veille de sa mort, tous les exemples de transformations anarchistes sont admis par les dirigeants de la F.A.I.-C.N.T. comme des concessions douloureuses mais inévitables. Parfois, néanmoins, sentant une réminiscence de leur attachement aux doctrines d’hier, et surtout redoutant une opposition des ouvriers venus confiants en ces théories, la direction anarchiste déclame : "gagner la guerre et faire la révolution". Il y a là une nouvelle justification du renoncement : la presse libertaire espagnole invoque les entreprises industrielles et agricoles collectivisées obtenues en échange du sacrifice des doctrines.

Incontestablement, le fait d’avoir su occuper les usines, de s’être emparé des services publics, d’avoir réuni en communes de nombreux petits propriétaires paysans, et d’avoir su faire rendre économiquement les nouvelles unités économiques fut une grande conquête.

Le malheur est que l’absence de démocratie ouvrière a apporté un germe de gangrène intérieure dans les collectivités et les a entourées de menaces extérieures, faisant graduellement reculer le domaine collectif et faisant prévoir même sa disparition proche.

Il n’existe pas encore de témoignage d’ouvrier ayant vécu dans les collectivités espagnoles ; quant aux comptes rendus officiels où, dans de longues tirades littéraires, nagent quelques chiffres dont le contrôle est extrêmement difficile, ils répandent une odeur "retour d’U.R.S.S." montrant que dans la besogne d’information les "délégués" libertaires sont aussi imbus d’espoir paradisiaque que leurs confrères stalinisants (Ex : les reportages de Blicq dans le Libertaire 1936).

Aussi les plaintes des ministres anarchistes Federica Montseny et Peiro, parlant des nouveaux bourgeois constitués par les membres des comités des collectivités, ne sont pas exclusivement dues à la méfiance envers la gestion ouvrière directe. Il est vraisemblable que les anarchistes espagnols qui n’ont pas respecté la démocratie ouvrière ni dans les milices, ni dans les municipalités, ni même dans leurs propres organismes où l’élection et le congrès sont de plus en plus écartés, ont agi de même dans les usines et domaines "incautados". Un autre symptôme du même ordre est l’abandon par la C.N.T. du salaire unifié et familial, la création de sept catégories de salaires, et cela dans les entreprises collectivisées. Motif exposé par Vasquez au dernier Plenum de la C.N.T. : "Le salaire familial est anti-humaniste parce qu’il porte préjudice à l’économie".

Mais bien pire que la menace intérieure, se dresse autour des collectivités l’étreinte de l’État. Les dirigeants anarchistes devraient connaître cet ennemi. Envers lui ils ont adopté une tactique louvoyante : au nom des réalités, de l’antifascisme, de l’opportunisme, du moindre mal ils ont renoncé tout au moins provisoirement à le briser ; une de leurs raisons essentielles est qu’ils ne veulent pas eux, anarchistes, exercer de dictature et remplacer l’État. En attendant ils ne demandent que s’incorporer à lui. Dès les premiers jours, sans consulter la masse ouvrière pour savoir quelle représentation celle-ci entendait confier aux divers secteurs politiques et syndicaux dans le comité de milices antifascistes, arbitrairement ils établirent la parité entre toutes les organisations, petites ou grandes, bourgeoises ou ouvrières, anarchistes, socialistes ou stalinisantes. Lorsque les partis bourgeois de l’Esquerra et fasciste-communiste furent installés et rassurés, ils imposèrent le retour à un gouvernement "régulier". Les anarchistes les suivirent et eurent non seulement leurs ministres dans la Generalidad et dans les cabinets de Madrid ; mais encore ils entrèrent partout (en minorité et cerné d’ennemis) dans la police, les tribunaux, les municipalités, les gardes d’assaut, les gardiens de prison, sans rien changer à la nature de l’appareil étatique acceptant de faire appliquer les vieux codes militaire et civil, et tolérant même la détention "gubernativa" (sans jugement) d’ouvriers, absolument lutte de classe (voir le premier emprisonnement de Francisco Maroto).

Un dernier degré de concession leur avait été épargné : d’octobre 1936 à mai 1937 il y eut bien des ministres et des policiers anarchistes au service de l’État bourgeois antifasciste, mais les syndicats de la C.N.T. restaient autonomes sans s’étatiser, d’une façon directe.

Actuellement ce stade est franchi. Chassés du conseil des ministres et des diverses filiales étatiques après les événements de mai, les dirigeants libertaires ont senti leur fringale de carrière grandir. Aussi dans la récente réponse de la C.N.T. À l’U.G.T. ces dirigeants proposent que :

"L’U.G.T. et la C.N.T. s’engagent à réaliser l’inclusion effective du prolétariat dans le gouvernement de l’État espagnol, sans exclure les forces non prolétariennes suivant les proportions qui correspondent à celles-ci.

(Solidaridad Obrera du 13 février 1938.)

Cette intégration des syndicats dans l’État est organisée par la création de comités tripartites comprenant des représentants des deux centrales syndicales, mais aussi ceux de l’État. La propriété même des grandes industries telles que mines, chemins de fer, industrie lourde, banques, téléphones, télégraphes, navigation maritime est nationalisée, c’est-à-dire confiée à l’État. Les transports eux-mêmes sont militarisés, en employant la formule camouflée de "mis à la disposition du gouvernement". Ainsi il ne restera plus grand-chose des collectivités industrielles ; mais celles qui subsisteront ainsi que les collectivités agraires seront cernées par le collier des grandes entreprises, des banques, de l’appareil policier et judiciaire qui lui appartiendra à l’État. Paradoxal aboutissement pour des anarchistes.

Pouvaient-ils faire autre chose ?

Le plus grave dans cette évolution est qu’elle ne soulève presque aucune protestation dans l’ensemble du mouvement anarchiste international. La première période du ministérialisme anarchiste est marquée par les applaudissements des libertaires français, anglais, italiens, qui font pudiquement quelques réserves sur l’accroc aux doctrines, réservant l’examen de celui-ci pour plus tard. Dès novembre 1937 (NdE : sic !, il s’agit de 1936) s’élève la courageuse voix de Camillo Berneri qui dut payer de sa vie son audace de critiquer la mainmise de Staline sur un gouvernement anti-fasciste — anarchiste. C’est vers la même époque quand il est trop tard pour recourir à la volonté ouvrière que les Sébastien Faure commencent à parler de "pente fatale", oubliant les reportages "enthousiastes" de la première heure. Un Rudolf Rocker écrit une brochure de 48 pages sur la "Tragédie de l’Espagne" sans évoquer en une ligne les concessions anarchistes. Quant au Libertaire c’est en vain qu’on y chercherait des données sur l’inégalité des salaires, les inspecteurs-entraîneurs au travail ou "l’inclusion du prolétariat" dans l’État ; l’information est faussée et unilatérale.

Mais plus un anarchiste est sincère, plus il a cru à la vitalité de son idéal, plus il souffre devant ce bilan et plus il se demande s’il était possible d’agir autrement que ne le firent ses compagnons d’idées en Espagne.

Laissons à ce sujet la parole à un opuscule des Amigos de Durruti faible minorité anarchiste qui, avec les Jeunesses Libertaires de Catalogne a réagi contre la collaboration des classes organisée par les anarchistes officiels. Ce témoignage est d’autant plus précieux qu’il émane d’hommes connaissant les conditions de la lutte et y ayant mis directement la main.

"On n’a pas su utiliser la valeur de la C.N.T. On n’a pas su faire avancer la révolution avec toutes ses conséquences. On a eu peur des flottes étrangères, en alléguant que des unités de l’escadre anglaise auraient bombardé le port de Barcelone.
S’est-il jamais fait une révolution sans affronter d’innombrables difficultés ?
S’est-il jamais fait dans le monde une révolution de type avancé en évitant l’intervention étrangère ?
… Quand une organisation a passé toute sa vie en propageant la révolution, elle a le devoir de le faire précisément quand il se présente une conjoncture pour cela. Et en juillet, il y eut une occasion pour cela. La C.N.T. devait s’accrocher en haut de la direction du pays, en donnant un solennel coup de pied à tout ce qui était archaïque, vétuste ; de cette façon, nous aurions gagné la guerre et fait la révolution.
Mais on agit d’une façon opposée. On collabora avec la bourgeoisie dans les institutions étatiques au moment même où l’État se crevassait aux quatre coins. On renforça Companys et sa suite. On insuffla un ballon d’oxygène à une bourgeoisie anémiée et apeurée."

(Brochure clandestine des Amigos de Durruti : Vers une nouvelle révolution.

Conclusion

De ce pénible bilan, une seule chose ressort avec certitude : les anarchistes espagnols et avec eux l’immense majorité des anarchistes dans le monde, mis par la réalité en demeure d’appliquer leur doctrine en Catalogne et en Espagne y ont renoncé ; plus encore ils ont donné leur adhésion effective à un État comportant la collaboration avec la bourgeoisie et opprimant les ouvriers.

Ont-ils agi ainsi parce qu’ils ne pouvaient agir autrement ? Une conclusion absolument claire à ce sujet ne peut être déduite. Nous avons cité les possibilités d’autres solutions. Mais s’il fallait conclure à l’inéluctabilité de leur recul, il faudrait en général poser la question, si dans n’importe quel coin du monde l’anarchisme est applicable : en effet, en Espagne étaient réunies les meilleures conditions de développement de ce mouvement.

D’autre part, il faudrait conclure à ce que les dirigeants anarchistes ont simplement utilisé la doctrine comme un slogan, quitte à l’abandonner dès qu’ils entrevirent la possibilité d’une participation à la hiérarchie sociale, un nouveau problème se poserait. Le 4 août 1914 marque le reniement socialiste ; mars 1921, par le massacre de Cronstadt, peut pratiquement être considéré comme l’époque initiale du reniement communiste, entrant dans les voies de la N.E.P. pour déboucher dans le nationalisme russe ; septembre 1936, avec la dissolution du Comité des Milices, symbolise le renoncement anarchiste. Des analogies existent entre ces reniements : ils se produisent lorsque les mouvements considérés acquièrent une grande extension ; ce développement entraîne la séparation d’une caste supérieure ; celle-ci renie la doctrine pour retourner dans les sentiers battus de l’humanité. Pour l’anarchisme, ce phénomène apparaît très nettement ; c’est après un succès important qu’il se produit ; la doctrine anarchiste a connu une série de réalisations partielles : l’arrêt du soulèvement fasciste, la résistance des milices, la mise en route des usines occupées. Ce n’est pas la vie qui a mis en échec ces réalisations, c’est le renoncement des dirigeants anarchistes eux-mêmes.

Il faut donc pour le mouvement ouvrier trouver une forme d’expression autre que la protestation anarchiste ; en effet, celle-ci, nourrie en grande partie par la haine de la combine politicienne, s’est révélée empoisonnée presque dès le début par celle-ci.

Toute la question est de savoir s’il n’y a pas là une fatalité historique, si toute forme de mouvement ouvrier — et de mouvement humain — à peine grandie, commence à pourrir ; la marche en avant du prolétariat (actuellement avant-garde de l’humanité) n’est-elle pas condamnée à suivre une courbe sinueuse d’avancement et de recul sans jamais arriver au « paradis » ? Ou bien dans la période historiquement très brève de vie du prolétariat industriel les trois reniements ne sont-ils que des épisodes ? Peut-être cette classe absolument nouvelle finira-t-elle par trouver le type d’organisation où l’élite ne se séparerait pas de la masse (des syndicats, perfectionnés sans bureaucratie) ?
La recherche de ce type d’organisation s’impose, qu’il s’agisse simplement de freiner la dégénérescence des organisations ouvrières ou d’empêcher définitivement cette dégénérescence.

L. Nicolas.


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