Féminisme libertaire & anarcha-féministes dans le monde

Re: Féminisme libertaire & anarcha-féministes dans le monde

Messagede bipbip » 13 Jan 2018, 19:27

He-Yin Zhen (1884 - ca. 1920), essayiste et théoricienne féministe et anarchiste.

He-Yin Zhen : paroles d’une anarcho-féministe

par Agathe Senna.


« En Chine, depuis la nuit des temps et jusqu’à aujourd’hui, c’est un système profondément inégalitaire qui a été instauré, un système de maintien de femmes-esclaves. Depuis les temps les plus reculés, lorsque les hommes posent les yeux sur les femmes, c’est avec le même regard qu’ils contemplent les esclaves et les servantes » [1].

He-Yin Zhen 何殷震 (1884 - ca. 1920), essayiste et théoricienne féministe, est l’auteure de plusieurs textes majeurs, parus entre 1907 et 1908 dans l’organe anarchiste Tianyi 天義, en français Justice Naturelle [2], dont elle est l’éditrice. Si on devait la situer dans le contexte intellectuel de l’époque, on retiendrait qu’elle était membre du groupe anarcho-communiste de Tokyo et membre de la première génération anarchiste chinoise [3], épouse de l’anarchiste Liu Shipei – l’anecdote veut d’ailleurs que ses écrits aient longtemps été attribués à son mari.

Si elle choisit de se faire appeler He-Yin Zhen, c’est en accolant de manière inédite le nom de famille de son père et celui de sa mère, faisant ainsi un pied-de-nez à l’histoire et aux politiques patriarcales qui donnent seule priorité à celui du père et du mari [4]. Cent ans plus tard, ses écrits n’ont rien perdu de leur justesse et de la pertinence de l’appareil critique d’analyse de l’oppression des femmes (nüzi shouzhi女子受制).

Le féminisme radical est une lutte pour l’émancipation totale

He-Yin Zhen dissèque la construction simultanée et conjointe de l’oppression des femmes dans tous les domaines. Culturellement, politiquement, socialement, économiquement, elle part du constat que les femmes sont des esclaves quand les hommes sont maîtres, les femmes chosifiées quand les hommes sont humanisés [5]. C’est ce déséquilibre, cette distinction, qui met son empreinte dans tous les aspects de la vie, qu’elle nomme « nan-nü » 男女, littéralement « homme-femme », ou « masculin-féminin », un dualisme fondamental qui crée artificiellement des catégories et assigne des places.

La lutte pour l’émancipation des femmes n’est en rien, selon elle, une lutte à part entière, distincte d’autres luttes d’émancipation [6]. En effet, cette lutte ne vise pas seulement la fin de leur oppression, mais la fin de toutes les oppressions, c’est-à-dire la justice. Cette lutte n’est donc pas distincte de la lutte révolutionnaire totale, au sens de, dans tous les domaines, sans quoi elle ne viserait qu’à une justice partielle. Notamment, comme elle l’explique dans La révolution économique et la révolution des femmes (décembre 1907), la révolution des femmes doit aller de pair avec une révolution économique, un renversement complet du mode d’organisation du travail, et du système social hiérarchisé et autoritaire.

Dans ses textes, He-Yin Zhen s’adresse directement aux femmes comme lectrices et actrices, en les apostrophant : l’émancipation des femmes, justifie-t-elle, doit se faire par elles-mêmes. Elle appelle les femmes à être actrices de la révolution, car les hommes ne sauraient faire la révolution à leur place [7]. La révolution totale, poursuit-elle, doit être menée par les femmes.

L’émancipation, selon elle, ne saurait non plus emprunter des voies institutionnelles. Elle juge les appels des réformistes de l’époque insuffisants dans la mesure où, appelant dans les discours à des « droits égaux », ils ne se débarrassent jamais de l’oppression mais appellent seulement à en changer la nature. Elle prend l’exemple de la populaire injonction à « l’indépendance économique » des femmes ; pour elle, une femme à qui l’on permet d’être indépendante économiquement, signifie simplement qu’on la fait entrer dans la classe ouvrière, rejoindre ceux qui travaillent pour un salaire moindre. Non seulement celle-ci n’est pas actrice de son émancipation, mais son champ d’action et de liberté ne s’en trouve nullement étendu, sa force de travail est achetée comme celle des hommes de la classe ouvrière [8]. Son féminisme radical se détourne de ces revendications timides.

Aussi, même si des femmes parvenaient à rejoindre le gouvernement et les institutions – ou si, dans une moindre mesure, elles parvenaient à participer en votant dans un régime démocratique et pouvaient y être élues – elles ne feraient que rejoindre l’élite dirigeante et s’allier aux hommes en tant que force répressive. C’est pourquoi, la domination du peuple par un gouvernement et la domination des femmes par les hommes étant intrinsèquement liés, les deux doivent être rejetés d’un bloc, sans chercher à acquérir le privilège de rejoindre l’un des deux groupes. Elle voit donc des limites aux mouvements féministes européens de son époque, notamment les mouvements des suffragettes, qui manquent selon elle de cette analyse socioéconomique radicale qui permettrait de faire toute la lumière sur les rouages patriarcaux du capitalisme moderne.

« Souvenez-vous que l’objectif de la lutte des femmes n’est ni plus ni moins la réalisation de la justice universelle, pour tous. Notre but n’est pas de nous venger auprès des hommes pour tous les maux qu’ils nous ont infligés au cours des ans, ni de les soumettre et les faire obéir à la loi des femmes » [9]. Les femmes ne sauraient prendre la place des dominants, pour quelque objectif que ce soit, explique-t-elle dans le Manifeste féministe [10](juin 1907).

Si la revue s’appelle Justice naturelle, c’est que pour elle, ce sont les droits qui sont dans la nature, et non la distinction « nan-nü ». Comme Li Shizeng, elle considère que l’inégalité est le résultat d’un mécanisme d’oppression construit, qui aboutit à la constitution des femmes comme propriétés privées des hommes.

Mais alors que pour Li Shizeng l’oppression a des racines avant tout culturelles – ce qui coïncide avec sa vision plus large de l’éducation et de la réforme morale comme voie de la révolution (ce qui d’ailleurs l’empêche d’appeler les femmes à se libérer elles-mêmes, puisqu’il faut dans sa logique « réformer l’éducation » et la moderniser pour émanciper les femmes, les hommes demeurant donc dans cette optique les sujets actifs, et les femmes les objets passifs) – He-Yin Zhen analyse l’oppression comme le fruit d’un mécanisme alliant la domination économique à l’objectification des femmes. La famille est alors pour elle en quelque sorte l’unité la moins naturelle, en tant qu’unité économique basée sur la propriété privée et la division interne du travail, et en tant que telle, une révolution économique amenant l’émancipation des femmes amènerait aussi la remise en question de la structure familiale, ainsi que la condamnation sans appel de la polygamie, du concubinage et des arrangements économiques autour du mariage – celui-ci réduisant les femmes aux rangs de « prisonnières et esclaves » [11]. Dans le cadre familial, poursuit-elle, le fardeau d’élever des enfants retient les femmes en arrière et justifie les tentatives masculines de les cantonner au foyer. Les normes et les pratiques, montre-t-elle dans De la revanche des femmes, se renforcent mutuellement.

On peut alors lire l’extrait suivant comme un exemple de la création artificielle de l’inégalité sous le régime de distinction « nan-nü ». « Les femmes ont des devoirs, mais n’ont pas de droits. Se consacrer consciencieusement aux tâches ménagères (…), cette responsabilité en a été confiée aux femmes. Ils craignent également que les femmes interfèrent dans leurs affaires, alors ils ont aboli leurs droits naturels en édifiant la théorie selon laquelle elles n’ont rien à faire en dehors de leur foyer. (…) La conséquence de cette dernière théorie, est que les hommes se mettent en quête de connaissances, en condamnant les femmes à l’ignorance. Le droit des femmes au divorce est également aux mains des hommes. Les maris peuvent divorcer leurs femmes, mais les femmes ne peuvent divorcer leurs maris [12] ».

Ce processus construit de fait la catégorie même de « femme », par le mécanisme des lois, la division et répartition sociale des tâches et qualités, la tradition académique ou historique, ou encore les rites. Si elle utilise elle-même la catégorie de « femme » dans son analyse – avec toute la souplesse induite par la multiplicité des termes chinois employés pour référer à cette catégorie [13] – ce n’est pas sans commenter cette catégorie et son usage, dont la constitution même est la pierre angulaire de son travail. En effet, l’ambiguïté de l’emploi de cette catégorie réside dans le refus de l’auteure d’essentialiser les femmes, et pourtant l’urgence et la nécessité de leur émancipation, une lutte qui nécessite de nommer son objet et sa base. Mais pour He-Yin Zhen, il est clair que cette catégorie est réductrice et factice dans la mesure où les « femmes » ne renvoient à aucune réalité homogène et unifiée ; on ne peut, notamment, effacer les différences de classes parmi les femmes, qui sont autant de différentes réalités vécues et de possibles situationnels. Ainsi, par exemple, explique-t-elle, ceux qui appellent à une réforme par l’éducation – comme, se souvient-on, Jin Tianhe ou Li Shizeng – se heurtent à la réalité d’un accès inégal à l’éducation et au capital intellectuel – dans une lecture moderne, on pourrait penser ici à Bourdieu – qui entretiendrait les inégalités et ne mènerait nullement à l’émancipation des femmes en général – seulement à ce que certains se hissent au-dessus des autres.

Anarcho-communisme, antimilitarisme, et féminisme

Chez He-Yin Zhen, les trois mots ci-dessus sont synonymes, inséparables les uns des autres. D’abord, la liberté des femmes, leur émancipation, passe par la fin de leur assujettissement économique – c’est-à-dire leur impossibilité à survivre et se nourrir (shengji 生計) sans se soumettre et s’humilier. L’inégalité et leur assujettissement économique ne laissent aux femmes que peu d’options, dont la prostitution, le travail industriel, ou la servitude domestique.

Dans Du travail des femmes (juin 1907), elle écrit : si les femmes veulent vivre, elles n’ont donc pour seul choix que la déshumanisation, leur chute au rang de propriété privée. Si elles veulent empêcher leur esclavage, elles n’ont d’alternative, sinon de renverser le capitalisme. L’émancipation des femmes induit donc une remise en question du caractère marchand du travail et des relations sociales, et à plus forte mesure, de la dépendance à l’argent, qui rend inévitable que les choses comme les personnes soient considérés comme des biens et des propriétés. Les violences sexuelles et l’obscénité – dans une lecture moderne, on peut penser à l’hyper-sexualisation des corps féminins – sont, pour elle, les conséquences inévitables de cette transformation des personnes en biens, en choses, que l’on peut se procurer et évaluer par l’argent. « Les femmes en Chine aujourd’hui sont contrôlées par l’argent et par l’usage de la force brute qui découle elle-même du pouvoir de l’argent » (dans La révolution économique et la révolution des femmes, décembre 1907).

Peter Zarrow résume, « la libération des femmes dépend de la libération de tous. Les femmes sont opprimées de manière inédite, dans la mesure où la moitié de l’humanité est marginalité à cause de son sexe – mais les femmes ne sont pas opprimées avec des moyens inédits [14]. L’oppression prend racine dans le système économique injuste, et la solution est à trouver dans le système de partage pensé par l’anarcho-communisme » [15].

A maints endroits, notamment dans de longs passages de La question de la libération des femmes, elle développe son analyse de la domination et l’exploitation sexuelles des femmes, ainsi que la répression conjointe de leur sexualité, double constat qui la mène à réaffirmer que les interdits ne font qu’encourager les transgressions – dans la mesure où ils ne sont qu’un vernis de morale – de même que la chosification sexuelle des femmes ne fait que donner un fondement à la violence.

Dans un texte poignant intitulé, De l’antimilitarisme féministe, elle étend sa critique antiautoritaire à une analyse profonde et illustrée de la guerre et du conflit armé comme outil d’asservissement des peuples, dont les femmes sont les premières victimes.

Enfin, elle aborde aussi les facteurs culturels et « philosophiques » de l’oppression, ceux qui servent à justifier et entériner les décisions arbitraires prises contre les femmes. C’est cette fameuse opposition factice « nan-nü » et tout ce qu’elle induit, qui est dans sa ligne de mire : cette opposition ne sert qu’à étayer l’oppression en fondant des distinctions systématiques menant à l’instruction des catégories « homme » et « femme ». Elle examine avec un regard neuf et érudit les textes anciens, les classiques, notamment les canons confucéens dont elle excelle à percer la misogynie. Ce qu’elle démontre, c’est que l’influence de ces textes ne se limitent pas à la littérature mais qu’ils entretiennent un terreau d’idées, un fond culturel commun qui encourage et permet l’oppression des femmes. Elle s’attaque notamment aux mirages – tristement répandus de par le monde – de la chasteté, omniprésents dans la tradition, remarquant que des notions abstraites comme la « vertu » et la « pureté », suffisent pour justifier l’assassinat des femmes. Elle démasque également la misogynie dans la langue elle-même, remarquant par exemple que dans le caractère chinois « esclave », parmi d’autres, on reconnaît le caractère « femme » [16].

Cet arsenal culturel et conceptuel, toute une tradition académique de misogynie, sont donc mis à plat comme arrière-fond de la domination économique et de la violence systémique envers les femmes.

He-Yin Zhen regrette souvent le manque de sensibilisation des femmes à la question de leur oppression, souvent non conscientes – parce que maintenues comme telles – de leur situation. Or, leur visibilité comme la réussite de leur lutte dépendent de la prise de conscience, qui briserait enfin des centaines d’années de « passivité » face aux faits de la domination. « Comment pouvons-nous tolérer cette oppression, jour après jour, sans penser à résister ? » écrit-elle dans De la revanche des femmes (décembre 1907), un de ses textes majeurs au style à la fois vif et didactique, plongeant dans l’histoire, la géographie, l’actualité politique et la littérature, faisant état de sa connaissance encyclopédique en la matière.

Ainsi la lutte des femmes doit être menée par les femmes, avec les concours des hommes, mais non par eux. Elle résume ainsi l’objectif de cette lutte : « ce que nous voulons dire par égalité des sexes, n’est pas juste que les hommes n’oppressent plus les femmes. Nous voulons qu’aucun homme ne soit plus opprimé par un autre homme, ni une femme par une autre femme. Alors, les femmes doivent renverser l’oppression, forcer les hommes à abandonner leurs privilèges, pour devenir les égaux des femmes, et forger un monde sans l’oppression ni des femmes ni des hommes » [17]. Et c’est là, en dernière instance, la force de la pensée de He-Yin Zhen : non pas faire des femmes les égales des hommes, mais des hommes, les égaux des femmes. En quelque sorte, ne pas faire des femmes les dominants de demain, mais faire descendre de leur pied d’estale tous ceux qui prétendent à la domination.

Contre l’instrumentalisation de la lutte féministe

On l’aura compris, He-Yin Zhen dirige ses écrits contre « l’imposture » des réformistes et des opportunistes des droits des femmes.

Le contexte historique d’émergence de ses idées est celui d’un bouillonnement intellectuel et culturel en Chine, où s’entremêlent et s’élèvent les voix du socialisme montant sous tous ses avatars, radical, libéral, nationaliste, entre autres.

Or, elle développe ses idées d’une part en porte-à-faux avec le féminisme timoré des libéraux avides de réforme, et les discours nationalistes soucieux d’intégrer « le droit des femmes » au programme de « sauvetage » de la Chine « en péril ». Elle s’inscrit d’autre part en porte-à-faux avec ses camarades anarchistes pour lesquels « la question de la femme » est souvent secondaire, ou simplement un tiret parmi la liste des « points » de la révolution [18]. C’est donc cela qui fait la spécificité et la radicalité de ses écrits : son anarchisme la met en quelque sorte en porte-à-faux avec les uns, et son féminisme en porte-à-faux avec les autres.

En tant que féministe anarchiste, elle remarque avec ironie, « les hommes chinois adorent le pouvoir et l’autorité. (…) Leur intention n’est pas de libérer les femmes mais de les traiter comme leur propriété privée. Auparavant, lorsque les rituels traditionnels prévalaient, les hommes essayaient de se démarquer en les confinant au boudoir ; lorsque le vent tourna en faveur de l’européanisation, ils tentèrent de se démarquer en promouvant l’émancipation des femmes. C’est là ce que j’appelle la quête de distinction des hommes au nom de la libération des femmes » [19].

Son objectif est alors de développer « une critique systématique et globale des bases politiques, économiques, morales et idéologiques de la société patriarcale, en réponse aux agendas sociaux des hommes chinois progressistes qui mettent également en avant les droits des femmes » [20] - ajoutant à cet excellent résumé de Lydia Liu, Rebecca Karl et Dorothy Ko, que He-Yin Zhen écrit non seulement en réponse aux hommes progressistes, mais à tous les libéraux et adeptes des voies « institutionnelles » de la libération des femmes, ainsi qu’à tous ceux qui cherchent à instrumentaliser l’émancipation des femmes pour servir leurs propres agendas politiciens.

De la même façon, elle prévient contre le manipulation des idées révolutionnaires et leur instrumentalisation par divers factions cherchant à satisfaire leurs propres intérêts : ainsi dans la première partie de La revanche des femmes, s’insurge-t-elle contre la récupération nationaliste du combat antiautoritaire – plus largement, les gens qui se ruent pour « ramasser les miettes du discours nationaliste ». Elle rappelle que si le gouvernement doit être renversé, ce n’est parce que c’est un pouvoir étranger – en l’occurrence mandchou – et donc injuste, mais simplement parce que c’est un gouvernement, et que par nature, tous les souverains, et tous les gouvernements, imposent leur tyrannie sur le peuple. Elle poursuit, « tous les régimes de despotes doivent être renversés. Même lorsque un Etat despotique décide d’adopter une constitution ou de se transformer en Etat républicain, c’est la responsabilité de chacun d’entre nous de renverser le gouvernement qu’ils essaient d’établir. Pour mettre sur pied un gouvernement républicain, ils auraient recours à l’arsenal de domination politique ; et cet arsenal ne pourra que tomber entre les mains des hommes. Ce ne sera pas très différent du despotisme ».

Elle brise l’opposition factice dressée à son époque par les penseurs chinois aussi bien qu’occidentaux, en dénonçant d’un même élan la situation des femmes en Europe, aux Etats-Unis – où la femme serait prétendument « plus libre » - et en Asie. En effet, dit-elle, le sort des femmes n’y est guère plus enviable : les femmes, de choses et esclaves des hommes, deviennent des « outils de production de richesse ». Le système de production capitaliste ne laisse alors aux femmes que deux solutions : la servitude économique, ou la famine. Ce système, analyse-t-elle, force les personnes dans la misère et même profite de la misère des uns pour l’enrichissement des autres. Il n’y a là rien qui s’apparenterait à la « justice ».

He-Yin Zhen fait figure, à travers ces textes des années 1907-1908, de pionnière du féminisme chinois, et incontestablement une figure importante bien que passablement ignorée du féminisme en général. He-Yin Zhen défie les oppositions faciles, comme celle d’Occident et de non-Occident, de tradition et de modernité, en universalisant et en démasquant dans une variété de lieux, de temps et de domaines, la condition des femmes en tant qu’objectifiées et asservies par un mécanisme opérant de distinction qu’elle nomme « nan-nü ».

« Il n’y a pas de féminisme en Chine. C’est extérieur à leur culture », m’a-t-on un jour assuré. Non seulement cela est faux, mais cela met bien en évidence un défi majeur auquel se heurte aujourd’hui l’histoire du féminisme. Car le féminisme chinois fait face, comme d’autres courants marginalisés, à un double essentialisme : celui qui définit la Chine et « la pensée chinoise » comme une réalité statique et figée, et le féminisme comme modèle unique, « avatar d’une modernité occidentale normative » [21]. Mais partout et aussi longtemps qu’il y aura des oppresseurs, on trouvera toujours ceux et celles qui luttent contre ces oppressions ; ainsi semble-t-il utile de rappeler qu’aucune région du monde, ni aucune époque ou culture, n’a le monopole d’un mouvement d’émancipation. C’est donc dans l’optique de « décoloniser » l’histoire du mouvement féministe que l’on peut se tourner aujourd’hui vers les écrits de He-Yin Zhen.

Si l’on s’est tourné ici davantage vers ses écrits que vers sa biographie, c’est qu’il est nécessaire de réhabiliter He-Yin Zhen non seulement en tant que personnage historique, mais avant tout, théoricienne politique et essayiste féministe d’avant-garde.
• Version chinoise consultée :
Tian yi, heng bao. Wan Shiguo, Liu He (Lydia Liu). Zhongguo renmin daxue chubanshe, 2016.
• Version anglaise consultée (dont on est largement tributaire dans la compréhension et l’interprétation des textes ici, et qui a l’immense mérite d’avoir rendu ces textes accessibles à un public ne maîtrisant ni le mandarin, ni en l’occurrence le chinois classique) :
The Birth of Chinese Feminism : essential texts in transnational theory. Lidia H. Liu, Rebecca E. Karl, Dorothy Ko. Columbia University Press, 2013.
• Une version en langue française de la compilation de ces textes devrait paraître en janvier 2018, aux éditions de l’Asymétrie.


[1] Premières phrases du Travail des femmes (juin 1907). Ce que l’on traduit ici par « maintien de femmes-esclaves », est littéralement l’entrepôt ou conservation (xu) des domestiques ou servantes réduites en servitude (bi).

[2] Tian, signifiant littéralement « ciel », étendu à « nature », et « yi » signifiant « justice, moralité, principes ». Le nom de ce périodique est parfois rendu par le français principes naturels, mais il semble que dans le cadre de cet article, la traduction justice naturelle permet de mieux appréhender sa pensée – pour résumer grossièrement, c’est la justice qui est « naturelle » et l’injustice qui est fabriquée et justifiée par les hommes.

[3] Voir, pour plus de détails sur ce mouvement, les particularités de ce groupe et de la première génération, le premier épisode de la série d’articles, intitulé « qui étaient les anarchistes chinois ».

[4] Voir The Birth of Chinese Feminim, introduction, page 3. Dans le texte chinois, son nom est avancé de manière tout à fait inédite selon une mise en page verticale, avec He et Yin, ses deux noms, partageant une ligne l’un au-dessus de l’autre, suivis de son prénom, Zhen. Elle explique ce choix par l’analyse des structures « patrilinéaires » oppressives dans De la revanche des femmes, écrivant que l’imposition du nom du mari et du père n’est qu’un symbole et outil de la « conquêtes des hommes sur les femmes ».

[5] C’est la formule « 男为主而女为奴,男为人而女为物 », que l’on peut trouver au début du Manifeste des femmes, juin 1907. La structure de l’énoncé chinois permet de mettre en avant clairement le système de distinction, l’inégalité, à l’œuvre, par le système d’opposition binaire et rythmée des termes.

[6] De ce point de vue, le féminisme radical de He-Yin Zhen sanctionne également l’ineptie d’une définition du féminisme comme « doctrine de l’égalité » ; il y a dans ses mots le refus de l’insertion de cette idée d’émancipation dans un système social caractérisé par l’oppression. La fin de l’oppression des femmes doit être synonyme, et entraîner, la fin de toutes les oppressions.

[7] Première partie de La revanche des femmes.

[8] Notons que la première traduction en chinois du Manifeste du Parti Communiste a été publié en mars 1906 dans Justice Naturelle, lu par He-Yin Zhen, et influençant tout un courant de littérature et toute une génération d’anarcho-communistes.

[9] Première partie de La revanche des femmes.

[10] A ce titre, le terme « revanche » dans l’un des titres de ces articles, peut s’avérer trompeur, et ne saurait être trop mis en avant ; en effet, elle n’appelle pas à la vengeance, dans la mesure où cela contredit son appel à ne pas renverser les dominants pour prendre leur place, mais appelle à abolir même ce jeu de domination.

[11] De la revanche des femmes. Elle y dissèque tous les rites et traditions autour du mariage, ainsi que les inégalités qui y sont ancrées, par exemple la différence instaurée entre les hommes et les femmes dans le respect des deuils, ou encore des rites aux ancêtres. Les rites, inscrits dans les grands classiques, codifient la vie sociale et nomment les statuts, relations et obligations.

[12] Cité par Peter Zarrow, He Zhen and Anarcho-Feminism in China, Journal of Asian Studies, 1988, page 11.

[13] Comme lorsque l’on étudie des textes anarchistes du début du siècle, on trouve une prolifération de termes « flottants » qui permettent d’échapper à l’essentialisation et au cloisonnement de concepts statiques, dans la mesure où chaque auteur et chaque contexte joue à redéfinir le mot employé – ce qui par ailleurs complique considérablement la traduction. C’est par exemple le cas du mot « anarchisme », pour lequel on a recensé sur la période 1910-1920, plus de douze termes chinois différents.

[14] Ici, on utilise le terme « inédit » pour traduire l’idée d’« unique ».

[15] Peter Zarrow, ibid, page 8.

[16] En chinois, le caractère « esclave » est 奴 ; or, sur la gauche, on reconnaît le caractère « femme », sous forme de clé, qui s’écrit 女. Dans De la revanche des femmes, elle dresse une liste non-exhaustive des caractères désignant des statuts péjoratifs (servant, esclave, etc.) et exhumant l’humiliation et l’asservissement des femmes en plongeant dans l’étymologie et les textes classiques.

[17] Cité par Peter Zarrow, ibid, page 16.

[18] On peut penser ici à Liu Shifu ou à Bajin. Parmi les anarchistes de la première et seconde génération, la réflexion sur la réforme du mariage et de la famille est omniprésente, mais dans cette optique la question des femmes est alors abordée comme un aspect, un angle, de cette réforme globale.

[19] Extrait de Nuzi Jiefang Wenti, la question de la libération des femmes (1907), cité dans The Birth of Chinese Feminism, introduction, page 2. Cet extrait est particulièrement frappant à la lumière de discours actuels de certains mouvements et personnalités politiques, qui au nom des « droits de la femme » se permettent de parler en lieu et place des personnes concernées, pour servir leur programme nationaliste et xénophobe.

[20] The Birth of Chinese Feminism, introduction, page 3.

[21] Des travaux comme celui de Zahra Ali, sur les féminismes islamiques, sont à cet égard très instructifs et intéressants à mettre en parallèle avec l’histoire du féminisme chinois, au vu de ces préjugés et obstacles normatifs que rencontrent ces mouvements labellisés « non-occidentaux ». Les expressions entre guillemets sont tirées de l’introduction de l’ouvrage Féminismes islamiques, de Zahra Ali (2012).


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Re: Féminisme libertaire & anarcha-féministes dans le monde

Messagede Pïérô » 13 Jan 2018, 22:47

Jeanne Humbert militante libertaire, pacifiste, naturiste et néo-malthusienne !

En pleine vie »(1931), son roman mettait en relief la nature de tous ses combats, dont les femmes d’aujourd’hui tirent parti de disposer de leur corps en liberté. Jeanne Humbert (1890 / 1986) ou les combats de toute une vie bien remplie en harmonie avec ses idéaux fraternels et humanistes. Jeanne fut révoltée et solidaires des combats de ses pairs, les hommes, jusqu’à son dernier souffle.

... https://blogs.mediapart.fr/franck-bart/ ... lthusienne
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Re: Féminisme libertaire & anarcha-féministes dans le monde

Messagede Lila » 29 Avr 2018, 21:16

Quelques réflexions consécutives à la disparition du journal "Colères"

Nous ne sommes plus "en Colères"... ou peut-être n’avons-nous jamais été "en Colères"... ou trop peu, ou juste par moments, quand le ral’bol des situations extérieures ressoudait nos révoltes... et ce fait rend difficile, superficielle, et presque fausse, la possibilité de tirer ici un bilan net et bien carré, dans le style : (1) positif - (2) négatif - ou "échecs et réussites", rubriques classiques des gens qui mettent un point d’honneur à vouloir être cohérents, au mépris de la subtilité des contradictions... qui se révèlent pourtant être sou­vent fécondes si l’on veut bien ne pas les masquer. Procéder ainsi se­rait une façon de redoubler, d’enraciner encore plus une apparence d’e­xistence, d’expression, qui n’a pas réussi à émerger au sein du groupe "Colères".
Il faut préciser tout de suite, à une période où de multi­ples publications féministes, libertaires et autres sont étouffées par les problèmes financiers, que les finances du journal "Colères", elles, se portaient bien ! Petit journal de présentation modeste, pas trop mal diffusé, et curieusement bien vendu (malgré la pauvreté du contenu face aux innombrables questions qui grouillent sous nos crânes, ou aux multiples amorces de débats qui traversent nos petits mondes de réfé­rence) ; ce petit journal donc rencontrait un certain écho dans les mi­lieux anarchistes et libertaires, milieux assez hermétiques aux problè­mes de libération des femmes, et plus enclins à enfermer ceux-ci et celles-là dans le tiroir sans avenir des vilaines luttes spécifiques ou fronts particuliers, plutôt qu’à les renvoyer à Pâques ou à la Trinité, car ces échéances-là, elles reviennent périodiquement !
Ceci dit journal et groupe viennent d’éclater, et il faut bien essayer de déméler les écheveaux de notre histoire, sans manichéisme ni complaisance ! Et notre histoire n’est pas celle d’un groupe qui aurait des temps forts d’activités, de réflexions, de projets, de discussions. C’est plutôt, vu de l’intérieur, l’histoire d’un projet qui n’a pas vu le jour... du moins pas maintenant, ici, entre nous, dans le cadre de ce groupe... Pourquoi cet immobilisme, cette paralysie ?
Il faut parler là de nos rapports avec le mouvement libertaire, avec le mouvement des femmes et le féminisme, et aussi de nos rapports entre nous dans le groupe.
La base du regroupement "Femmes Libertaires" a été dès le début très idéologiques. Nous nous retrouvrions bien sûr sur nos problèmes spécifiques de femmes, en butte au pouvoir phallocratique fonctionnant dans les groupes anars comme ailleurs, mais la justification à nos propres yeux, de cet "entre femmes", était l’adhésion à un corpus idéologique de référence anar classique, et l’existence, à côté de nos rencontres, d’une pratique militante mixte. L’enjeu était triple : - Nous retrouver entre nous pour nous parler autrement - Se setnir plus fortes face aux hommes... avec le vague espoir de cahnger - exister dans le Mouvement des Femmes sur nos positions, face aux initiatives nationales (viol, avortement) qui nous paraissaient réformistes, avec l’ambition aussi de nous exprimer sur tout question politique et sociale, et de ne pas nous laisser enferme dans nos problèmes de "ventre et de vécu".
Quel programme ! Mais dans toute cette démarche, le groupe repoduisait ne quelque sorte le "désir des hommes". Et ce phénomène, lié en même temps à la conscience diffuse de cet état de fait, et à son refus, a joué un rôle de blocage. Il faut insister sur l’existence et le fonctionnement de ce mécanisme, dont on peut nommer quelques matérialisations, mais qui a joué surtout dans nos têtes. C’est peut-être là le creuset de l’immobilisme cité plus haut, car il éclaire les rapports quye nous avons entretenu avec le mouvement libertaire, et avec le mouvement des femmes. Passons rapidement sur les réac­tions des militants anars hommes, pour nous pencher sur le rap­port à la politique que cette situation a créé pour nous. Les réactions nasculines furent de l’ordre de la curiosité, de l’in­térêt pour l’existence d’un groupe femmes libertaires, curiosi­té sous-tendue par le double axe : contrôle sur nous / profit publicitaire pour eux, pour schématiser un peu les réactions les plus politicardes, mais sans doute celles qui ont eu le plus d’effet structurant sur l’expression (ou la non-expression) du groupe. Et ceci dit sans les accuser de machiavélisme,beau­coup de militants anars ayant eu bien sûr une attitude indivi­duelle très honnête de cet intérêt pour "Colères", mais ce n’est pas là le problème.
Entre les organisations libertaires qui pensaient redorer leur blason en nous accueillant dans leurs locaux (les anars sont partout où ça bouge, même chez les femmes) et les gentilles distributions de "conseils politiques" : "Mais vous femmes libertaires, vous devriez, au choix : - être plus claires contre la campagne féministe actuelle sur le viol, militer dans dès groupes femmes de quartier, participer à la coordina­tion machin etc..., nous avions bien du mal à émerger pour nous mêmes, à nous définir, à revendiquer nos ambiguités, celles-ci étant vécues comme des ambivalences. Nous étions investies par eux d’un merveilleux apostolat : porter le flambeau révolution­naire de la radicalité libertaire au sein d’un mouvement des femmes en passe de devenir une sorte de "syndicalisme féminin".
Bien que nous refusions cette démarche, ce rôle, nous nous sentions tiraillées, pire, culpabilisées. Le poids de l’idéologie libertaire, intériorisée comme une de nos référen­ces fondamentales, lié simultanément avec le refus de ce que nous sentions être un piège, nous a éloignées d’une expression de nous-mêmes plus authentique. Nous vivions nos contradictions d’une façon honteuse, sans pouvoir les dépasser ; pouvoir de la norme ! Nous nous sentions obligées d’apparaître, d’intervenir.. sur le problème du viol ou de 1’avortement par exemple, pour présenter le point de vue juste guidé par nos féroees sentiments anti-étatiques ... et nous faisions de l’idéologie, un point c’est tout. L’exemple le plus frappant de ces contradic­tions s’est produit à l’automne dernier, lors des manifestations des 6 et 24 Octobre pour l’avortement où deux tracts furent sor­tis : - le premier du genre "donneur de leçon idéologique", re­flètent les positions d’une partie du groupe "Colères" - le deuxième rectifiant le tir et réaffirmant un point de vue fémi­niste. La façon dont se fait la politique traditionnellement dans les milieux dits révolutionnaires, nous l’avions bien intériorisée, et se séparer, rompre avec ce réfèrent était impos­sible pour nous, en tant que groupe, car trop lourd de signifi­cation : Exclusion du milieu révolutionnaire, accusations on tous genres : "intellos-baba cool-réformistes" , un vrai problè­me de rupture familiale ! Et c’est là, où et comment se reproduit un fonctionnement que nous avons ressenti comme totalitai­re ! Si tu n’es pas dedans, avec, tu es contre. Voilà comment se reproduisent les phénomènes de dépendance, de contre dépen­dance qui ont tissé la trame de notre histoire.
L’énergie dépensée à essayer de nous définir : - Femmes libertaires - féministes libertaires - féministes anarchistes (avec en filigranne notre refus des "ismes") et l’impossibilité d’y réussir, en est la plus parlante illustra­tion. Nous avons vogué deux ou trois ans ainsi, pilotage à vue, au gré de la conjoncture, un coup d’idéologie à droite, un coup d’insertion dans les campagnes du mouvement des femmes à gauche. Position intenable qui devait nous mener à l’arrêt de la parution du journal, et plus profondément à la disparition du grou­pe nommé "féministes libertaires". Il faut repréciser qu’il ne s’agit pas là d’accuser simplement un fonctionnement masculin du rapport à la politique, mais de comprendre comment ce fonc­tionnement porté et reproduit par nous, ou certaines d’entre nous, a été fatal à l’expression du groupe, (l’explication de ce fonctionnoment fera l’objet d’un autre texte) et c’est là qu’interfère le poids de rapports affectifs personnels avoc les hommes.
A cet enfermement dans le Mouvement Anar, cadre politicien traditionnel, à cette ambiguité dominée par la mé­fiance, face au Mouvement Féministe (bien qu’affirmant la posi­tivité de notre refus de femme contre une certaine politique mâle) s’est surajouté notre manque de dynamisme, d’exigences en tant que groupe, notre apathie, et les problèmes internes des groupes trop affinitaires. Si cette situation de profond malaise décrite plus haut explique beaucoup de notre immobilis­me, le fonctionnement très affectif du groupe a fait le reste : Besoin de préserver un entro-soi chaud, rassurant et protecteur (entre libertaires bien sûr, on est "pures") entre nos criti­ques de la politique des mecs anars et nos doutes sur la radicalité du mouvement des femmes... il fallait que notre lieu fût non-conflictuel... D’où l’impossibilité entre nous de débats approfondis, pouvant dégénérer en polémiques ou en scissions par crainte de briser ce lieu si nécessaire à notre sécurièation à notre confort... confort maintenu bien souvent au prix de la non-réflexion et de l’inaction. Comment en effet prendre une quelconque intiativo dans ces conditions d’étranglement ? A ne rien faire nous étions sûres de ne pas "mal faire" ni par rapport aux anars, ni par rapport aux féministes, auxquels nous avions inconsciemment des comptes à rendre.
Et voilà comment la colère s’est transformée en inertie... Comment ces deux phénomènes ont décuplé le problème des déprimes individuelles, renforcé les manques conjoncturels de motivation, ou anihilé le choix, qui aurait pu être dynamique, de motivation et de projets différents entre nous... cer­taines souhaitant un travail plus pragmatique, d’autres un tra­vail plus réfléxif. Ce fonctionnement affinitaire a d’ailleurs mal rempli ce rôle, pour nous-mêmes. La peur de briser notre unité fictive ne nous a pas rassurées... elle nous a anesthé­siées ; elle ne nous a pas préservées, mais nous a empêchées d’exister.
Nous n’avons pas réussi à émerger, mais nous n’avons pas coulé ; nous sommes, individuellement ou par petits groupes que nos dérives rapprochent, entre deux eaux. Cette dérive, nous la vivons, la partageons avec certaines femmes du mouvement, proches de nos questionnements, et parfois aussi avec certains hommes qui n’ont pas le culte du dogme révolu­tionnaire et des réponses politiques ou organisatioimelles toutes faites.
Notre démarche dans une ruelle bordée de deux murs trop hauts et trop épais a été lente et un peu laborieuse ; ce chemin n’en finissait pas, menait-il quelque part ? Nous avons décidé de le quitter, craignant qu’il ne soit qu’une impasse, et de dériver, chacune avec d’autres... en sachant aussi que parfois, au hasard des dérives, on se rencontre à nouveau, puisque le patriarcat et l’état quadrillent toujours nos dérives.

Des Femmes du Groupe
"Colères".


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Re: Féminisme libertaire & anarcha-féministes dans le monde

Messagede bipbip » 16 Juil 2018, 19:41

Emma Goldman, l'anarcha-féministe et le suffrage des femmes

Marginale par rapport au mouvement féministe de son époque, qu'elle critique... et figure de proue des féministes radicales dans les années 70, Emma Goldman (1869-1940) a milité activement en faveur de la contraception (étape de la lutte sociale à ses yeux), l'«amour libre», le droit à la libre maternité, l'homosexualité ou l'égalité économique hommes-femmes...

Avec Margaret Sanger, rédactrice du mensuel The Women Rebel en 1914, elle a tenu des conférences sur l'avortement, la vasectomie, la prostitution... et y a gagné (comme en parlant d'antimilitarisme, de grèves et de bien d'autres sujets) des séjours en prison. Elle n'a, dans sa vie privée. jamais eu peur du qu'en-dira-t-on ; s'est toujours élevée contre la morale familiale et le puritanisme — et contre «l'instinct de propriété du mâle», y compris chez les révolutionnaires. Elle n'a jamais hésité à parler du sexe, polémiquant avec le penseur Kropotkine qui lui reprochait ses «débordements», ou quittant le congrès international anarchiste de Paris, en 1900, quand on l'empêchait de lire un texte sur ce sujet. Pour avoir travaillé comme ouvrière puis sage-femme, elle connaissait bien les problèmes spécifiques des femmes. Elle a défendu une «morale» anarchiste pour combattre les rapports de pouvoir, et la nécessité de révolutionner toutes les relations sociales y compris les plus intimes. L'amour était pour elle un facteur important dans l'émancipation féminine, parce que l'élan sexuel et amoureux peut s'inscrire dans le champ révolutionnaire ; en effet les passions féminines tant condamnées dans le système patriarcal comme perturbatrices de l'ordre social, il est nécessaire pour devenir une personne sexuellement libre de lutter contre la morale réactionnaire, mais aussi de vaincre ses inhibitions.

Si E. Goldman n'a pas participé au mouvement féministe en tant que tel on peut donc néanmoins la qualifier de féministe libertaire, ou d'anarcha-féministe, à la fois par sa façon de vivre et par son combat pour faire avancer certains aspects de la lutte des femmes — qui étaient rejetés par la grande majorité de ses contemporaines féministes. Elle avait peu de rapports , et ils étaient orageux, avec le mouvement suffragiste, alors en plein essor. Elle considérait en effet le droit de vote comme réformiste, et critiquait les suffragistes, très éloignées de la classe ouvrière, et bien trop puritaines. Dans les clubs de femmes qui l'invitaient pour parler de l'émancipation des femmes ou du contrôle des naissances, elle provoquait des réactions houleuses car elle remettait en cause le côté démagogique et les dangers réformistes du suffragisme, et choquait en insistant sur l'importance de la mère dans la reproduction des rôles sociaux de la société patriarcale.

Comme bien d'autres femmes russes engagées dans la lutte antitsariste, et assoiffées de culture et d'éducation, E. Goldman avait une conscience sociale très forte. Elle n'a pas cessé de rappeler aux suffragistes l'importance d'une lutte d'émancipation globale. car «si le droit de vote, aux capacités civiques égales, peut constituer une bonne revendication [...] l'émancipation réelle ne commence pas plus à l'urne qu'à la barre, souligne-t-elle, dans «La Tragédie de l'émancipation féminine» (paru dans le premier numéro de son journal Mother Earth, en mai 1906). [...] Il est réellement grand temps que les personnes douées d'un jugement sain et clair cessent de parler de "la corruption dans le domaine politique" sur un ton de salon bien-pensant. La corruption, en politique, n'a rien à faire avec la morale ou le relâchement moral de diverses personnalités politiques. Son origine est purement matérielle. La politique est le reflet du monde commercial et industriel. [...] L'émancipation a fait de la femme l'égale économique de l'homme, c'est-à-dire qu'elle peut choisir sa profession ou son métier [mais] son éducation physique passée et présente» ne lui donne pas la force nécessaire pour concurrencer l'homme, «et les préjugés existants font que les patrons préfèrent toujours employer celui-ci dans certaines professions». Quant à «la grande masse des ouvrières, quelle indépendance ont-elles gagnée en échangeant l'étroitesse de vues et le manque de liberté du foyer pour l'étroitesse de vues et le manque de liberté de l'usine, de l'atelier de confection, du magasin ou du bureau ? Qu'on y ajoute pour nombre de femmes le souci de retrouver un chez-soi froid, sec, en désordre et inaccueillant, au sortir de leur rude tâche journalière. Glorieuse indépendance en vérité [...]» qui pousse certaines à préférer le mariage à l'usine. »

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Dans «Le Suffrage des femmes» dont voici un extrait (publié par L'Anarchie n° 428 de juin 1913, trad. E. Green), E. Goldman précise sa pensée sur la question du suffragisme et la nécessité pour les femmes de se libérer (d')elles-mêmes :

«Nous nous vantons, nous nous glorifions de l'état d'avancement des sciences et du progrès. N'est-ce pas étrange alors que nous soyons encore dans l'adoration des fétiches ? Nos fétiches ont une substance et une forme différentes, il est vrai ; leur pouvoir sur l'esprit humain est tout aussi désastreux que celui des dieux d'antan.

Notre fétiche moderne est le suffrage universel. Ceux qui ne le possèdent pas encore combattent et font des révolutions sanglantes pour l'obtenir. Ceux qui jouissent de son règne font de lourds sacrifices à l'autel de sa divinité omnipotente. Malheur aux hérétiques qui osent douter de cette divinité !

La femme, plus encore que l'homme, est adoratrice des fétiches, et quoique ses idoles puissent changer, elle est toujours à genoux, toujours élevant ses mains, toujours aveugle au fait que son Dieu a des pieds d'argile. Ainsi elle est le plus grand soutien de toutes les déités depuis un temps immémorial. Aussi elle a eu à payer le prix que seuls les dieux peuvent exiger : sa liberté, le sang de son cœur, sa vie même.

La maxime générale de Nietzsche : «Quand vous allez à la femme, prenez le fouet», est considérée comme très brutale. Cependant, Nietzsche exprime dans cette phrase l'attitude de la femme envers ses dieux. C'est elle qui recherche le fouet.

La religion, spécialement la religion chrétienne, a condamné la femme à la vie inférieure de l'esclave. Elle a contrecarré sa nature et enchaîné son âme. Malgré cela, cette religion n'a pas de plus grand soutien, pas de plus dévoué partisan que la femme. En vérité, on peut dire avec certitude que la religion aurait depuis longtemps cessé d'être un facteur dans la vie des peuples sans l'appui qu'elle reçoit de la femme. Les plus ardents ouvriers de l'Église, les plus infatigables missionnaires dans le monde entier sont femmes, toujours sacrifiant sur l'autel des dieux qui ont enchaîné leur esprit et asservi leur corps.

Ce monstre insatiable, la guerre, dépouille la femme de tout ce qui lui est cher et précieux. Il lui prend ses frères, ses amants et ses fils, et en retour lui donne une vie de désespoir et de solitude ; pourtant, le plus grand défenseur et adorateur de la guerre est la femme. C'est elle qui inculque l'amour de la conquête et du pouvoir à ses enfants ; c'est elle qui murmure les gloires de la guerre aux oreilles de ses petits ; et qui calme son bébé au son des trompettes et au bruit des fusils. C'est elle aussi qui couronne le vainqueur au retour du champ de bataille.

Puis il y a le foyer conjugal. Quel terrible fétiche ! Combien cette prison moderne avec des barreaux dorés sape l'énergie vitale de la femme ! Ses aspects brillants l'empêchent de voir le prix qu'elle a à payer comme épouse, mère et ménagère. Pourtant, elle se cramponne avec ténacité au foyer, au pouvoir marital qui la tient en asservissement.

On peut dire que la femme désire le suffrage pour se libérer, parce qu'elle reconnaît le terrible péage qu'elle doit verser à l'Église, à l'État et au foyer. Ce peut être vrai pour quelques unités, mais la majorité des suffragistes répudie entièrement un tel blasphème. Au contraire, elles affirment toujours que c'est le suffrage des femmes qui fera d'elles de meilleures chrétiennes et femmes d'intérieur, de dévouées citoyennes de l'État. Ainsi, le suffrage est seulement un moyen de fortifier l'omnipotence des dieux mêmes que la femme a servis depuis un temps immémorial.

Il ne faut pas s'étonner alors qu'elle soit aussi dévote, aussi zélée, aussi prosternée devant la nouvelle idole: le suffrage des femmes. Comme au bon vieux temps, elle endure persécutions, emprisonnements, tortures et toutes sortes de condamnations avec le sourire aux lèvres.

Comme autrefois, même les plus éclairées espèrent en un miracle de la divinité du XXe siècle : le suffrage. Vie, bonheur, joie, liberté, indépendance, tout cela et davantage doit naître du suffrage. Dans sa dévotion aveugle, la femme ne voit pas ce que les gens éclairés aperçurent il y a cinquante ans. Elle ne se rend pas compte que le suffrage est un mal, qu'il a seulement aidé à asservir les gens, qu'il leur a fermé les yeux, afin qu'ils ne voient pas le subterfuge grâce auquel on obtient leur soumission.

Le désir de la femme pour le suffrage est basé sur le principe qu'elle doit avoir des droits égaux à ceux de l'homme dans toutes les affaires de la société. Personne ne pourrait réfuter cela si le suffrage était un droit. Hélas ! c'est à cause de l'ignorance de l'esprit humain que l'on peut voir un droit dans une imposture. Une partie de la population fait des lois, et l'autre partie est contrainte par la force à obéir. N'est-ce pas là la plus brutale tromperie ? Cependant, la femme pousse des clameurs vers cette «possibilité dorée» qui a créé tant de misères dans le monde et dépouillé l'homme de son intégrité, de sa confiance en lui-même et en a fait une proie dans les mains de politiciens sans scrupules.

Libre, le stupide citoyen de la libre Amérique ? Libre de mourir de faim, de rôder sur les grandes routes de ce grand pays. Il possède le suffrage universel. Grâce à ce droit, il a tout juste réussi à forger des chaînes autour de ses membres. La récompense qu'il reçoit consiste en lois appelées sociales qui prohibent le droit de boycottage, de picketing [chasse aux jaunes, aux renards], tous les droits, en un mot, excepté le droit d'être volé des fruits de son labeur. Cependant tous ces résultats désastreux n'ont rien appris à la femme. Même alors, on nous assure que la femme purifiera la politique.

Il est inutile de dire que je ne m'oppose pas au suffrage des femmes pour la raison qu'elles n'en sont pas dignes. Je ne vois pas de raisons physiques, psychiques ou morales interdisant à la femme de voter. Mais cela ne peut pas me convaincre que la femme réussira là où l'homme a échoué. Si elle ne faisait pas les choses plus mal, elle ne pourrait certainement pas les faire mieux. Donc, c'est la doter de pouvoirs surnaturels que d'affirmer qu'elle réussirait à purifier ce qui n'est pas susceptible de purification. Puisque le plus grand malheur de la femme est d'être considérée comme un ange ou comme un diable, son véritable salut repose sur le fait d'être considérée comme un être humain, c'est-à-dire sujet à toutes les folies et erreurs des hommes. Devons-nous alors croire que deux erreurs feront quelque chose de juste ? Pouvons-nous penser que le poison inhérent à la politique sera diminué, si les femmes entrent dans l'arène ? Les plus ardentes suffragistes soutiendraient difficilement telle folie. [...] »

Vanina,

in Courant Alternatif, Hors-Série n° 9 - 2ème trimestre 2003,
(Organisation Communiste-Libertaire) "L'Arnaque citoyenne".


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