Féminisme libertaire & anarcha-féministes dans le monde

Féminisme libertaire & anarcha-féministes dans le monde

Messagede Flo » 28 Juin 2012, 18:32

Centenaire de la mort de Voltairine de Cleyre

Bon, ça date d'il y a une semaine et à défaut d'avoir raté la date d'anniversaire exacte, l'article qui l'honore ci-dessous servira de prétexte à ce topic (il s'agit d'une courte biographie avec des anecdotes plutôt sympathiqueq pour ceux qui ne les connaîtraient pas déjà).

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Pour saluer Voltairine de Cleyre (1866-20 juin 1912)

20 juin 2012 13h05 · Normand Baillargeon

L’anarchiste américaine Voltairine de Cleyre est décédée le 20 juin 1912, il y a donc aujourd’hui 100 ans.

Chantal Santerre et moi-même, aidés de plusieurs compagnons, avons édité la première anthologie de ses écrits en langue française: D’espoir et de raison. Écrits d’une insoumise. Quelques autres titres ont suivi et Voltairine est désormais sortie du trou noir de l’oubli où elle avait été tristement confinée.

Pour la saluer et afin de la faire connaître à ceux et celles qui ne la connaîtraient toujours pas, voici quelques éléments biographiques.

***

[elle a été] la plus douée et la plus brillante femme anarchiste qu’aient produit les Etats-Unis.

Emma Goldman



Elle est la plus grande intellectuelle que j’ai rencontrée, la plus patiente, la plus brave et la plus aimante camarade que j’ai eue. Elle a mis toute sa vie de souffrance au service d’une cause obscure : l’eût-elle consacrée à une cause populaire, elle serait devenue célèbre et le monde entier l’aurait acclamée[1].

George Brown



Toute sa vie a été une protestation contre les simulacres, un défi lancé à toutes les hypocrisies et une force incitant à la révolte sociale.

Alexander Berkman


Comme bien d’autres qui se sont intéressés à la tradition anarchiste, le nom de Voltairine de Cleyre (1866-1912) m’a toujours été familier, mais sans que je connaisse de sa vie ou de sa pensée autre chose que des généralités. C’est que Voltairine, morte il y aura bientôt un siècle, elle qu’Emma Goldman désignait pourtant comme « la plus douée et la plus brillante femme anarchiste qu’aient produit les Etats-Unis », a connu un très long purgatoire. Heureusement pour nous, celui-ci vient de s’achever avec la publication récente de plusieurs anthologies qui permettent à un nouveau lectorat de découvrir cette attachante et importante personnalité de l’anarchisme.

Il est crucial de le rappeler : la vie de Voltairine de Cleyre s’est déroulée durant une période de luttes et de combats politiques intenses et parfois violents, une période qui est en outre marquée au coin de la pratique de la propagande par le fait. Tout cela, on va le constater, influencera fortement sa réflexion sur la nature, la valeur et l’éventuelle légitimité de l’action directe.

Voltairine de Cleyre est née le 17 novembre 1866, à Leslie, Michigan, aux États-Unis, au sein d’une famille très pauvre de la classe ouvrière. Sa mère, Harriet Elizabeth Billings, est américaine; son père, Hector De Claire, est un Français récemment émigré aux Etats-Unis. C’est à l’admiration de son père pour Voltaire qu’elle doit son prénom.

Voltai, comme on la surnomme bientôt, démontre bien vite de grandes aptitudes intellectuelles, ainsi qu’une immense sensibilité et une capacité d’indignation peu commune. Ses parents s’étant séparés, elle aboutit chez son père qui la confie en 1880 à un couvent de Sœurs où elle reste trois ans et termine ses études.

Elle en sort avec une grande aversion pour la religion mais aussi avec une éthique à forte composante humaniste et marquée par le souci des pauvres et la fraternité, ainsi qu’un goût pour la musique et la littérature et le tempérament d’une libre-penseure. Elle se joint d’ailleurs aussitôt au mouvement des libres-penseurs, pour lequel elle commence à travailler et à écrire.

Après s’être ensuite rapprochée des mouvements socialistes, elle fait la découverte de l’anarchisme, et cela dans un contexte qui mérite d’être rappelé puisqu’il marquera à jamais sa vie et son oeuvre.

C’est que le 11 novembre 1887 a eu lieu l’exécution de ceux que l’histoire retiendra comme les cinq « martyrs de Chicago », ces anarchistes faussement accusés d’avoir posé, l’année précédente, au Haymarket Square, une bombe qui a fait sept morts. Le procès de ces hommes (ils étaient huit au total) fut inique et alimenté par une hystérie collective contre les anarchistes attisée tant par les médias que par les pouvoirs politiques.

Voltai avait 19 ans quand la bombe du Haymarket a été lancée et sa première réaction, pour laquelle elle s’en voudra toujours,fut de condamner les présumés coupables et de réclamer avec la foule leur exécution: « Qu’on les pende! ».

Mais sitôt que les faits commencent à être mieux connus, Voltairine révise son jugement et se convainc de leur innocence. Elle finira par rencontrer à Chicago des amis des huit inculpés, à s’intéresser à leurs idées et à les étudier. La transformation de la socialiste est achevée et c’est ainsi que, dès 1888, Voltairine de Cleyre devient anarchiste.

À compter de cette date, établie à Philadelphie, elle mène une austère vie de militante, écrit et prononce des conférences un peu partout aux Etats-Unis. Sa santé est précaire et le sera toujours, comme sa situation financière.

En 1901 survient l’assassinat du vingt-cinquième président des Etats-Unis, William McKinley, Jr. (1843–1901) par Leon Frank Czolgosz (1873–1901): cet événement va lui aussi considérablement contribuer à ralentir les activités, non seulement de Voltairine de Cleyre, mais de tous ses camarades anarchistes des États-Unis. L’historien du mouvement, Paul Avrich écrira : « À travers tout le pays, de New York à Tacoma, les anarchistes sont pris en chasse, arrêtés et persécutés. Des domiciles et des lieux de rencontre sont pris d’assaut, des papiers et possessions personnelles sont confisqués. Les anarchistes sont dénoncés comme des monstres sataniques. Ils perdent leurs emplois, leurs logements, subissent violence et discrimination[2] ».

Tout cela va marquer la réflexion de Voltairine sur la violence, qui sans les approuver réagit aux attentats d’Alexander Berkman (1870-1936) contre Henry Frick (1849 –1919), d’Angiolillo contre Cànovas, de Gaetano Bresci (1869-1901) contre Umberto I (1844-1900) en écrivant: « Les géhennes du capitalisme engendrent des désespérés et les désespérés agissent désespérément. »

La fureur populaire contre les anarchistes ne s’est pas encore apaisée au printemps 1902 quand, en mars, le Sénateur Joseph R. Hawley offre 1 000$ en échange de la possibilité de « faire feu sur un anarchiste ». Dans une fameuse Lettre au Sénateur Hawley, qui sera publiée dans Free Society, Voltairine s’offre aussitôt comme cible, gratuitement. Elle écrit:

Cher Monsieur,

Je lis dans le journal de ce matin que vous auriez affirmé être disposé à « offrir 1000$ pour tirer un coup de fusil sur un Anarchiste». Je vous demande ou de prouver que votre proposition est sincère ou de retirer cette affirmation, qui est indigne — je ne dirai pas d’un sénateur, mais d’un être humain.

Je suis une anarchiste, je le suis depuis 14 ans et la chose est de notoriété publique puisque j’ai beaucoup écrit et prononcé de conférences sur le sujet. Je suis persuadée que le monde serait un bien meilleur endroit s’il n’y avait ni rois, ni empereurs, ni présidents, ni princes, ni juges, ni sénateurs, ni représentants, ni gouverneurs, ni maires, ni policiers. Je pense que ce serait tout à l’avantage de la société si, au lieu de faire des lois, vous faisiez des chapeaux — ou des manteaux, ou des souliers ou quoi que ce soit d’autre qui puisse être utile à quelqu’un. J’ai l’espérance d’une organisation sociale dans laquelle personne ne contrôle autrui et où chacun se contrôle soi-même. […]

Toutefois, si vous voulez faire feu sur un Anarchiste, cela ne vous coûtera pas 1000$.

Il vous suffira de payer votre déplacement jusque chez moi (mon adresse est indiquée plus bas) pour pouvoir me tirer dessus, sans rien avoir à débourser. Je n’offrirai aucune résistance. Je me tiendrai debout devant vous, à la distance que vous déciderez et, en présence de témoins, vous pourrez tirer.

Votre flair commercial américain ne sent-il pas qu’il s’agit là d’une véritable aubaine?

Si toutefois le paiement du 1000$ est une condition non négociable de votre proposition, alors, après vous avoir permis de tirer, je voudrais donner ce montant à des œuvres qui militent en faveur de l’avènement d’une société libre et dans laquelle il n’y aurait ni assassins, ni présidents, ni mendiants, ni sénateurs.

Voltairine de Cleyre

807, Fairmont Avenue

21 mars 1902

***

Un funeste hasard voudra qu’avant même que l’année ne soit finie, le 19 décembre 1902, à Philadelphie, un élève mentalement dérangé de Voltairine, Herman Helcher, fera feu sur elle. Contre toute attente, elle survit à l’attentat et quitte l’hôpital dès le 2 janvier 1903.

Elle met aussitôt le geste de Helcher sur le compte d’une démence causée par les circonstances de sa vie et, conformément aux convictions qu’elle a maintes fois exprimées, refuse de porter plainte contre lui ou même de l’identifier. En fait, elle multipliera les appels à la justice pour qu’elle fasse preuve de clémence et mettra même sur pied un fonds pour la défense de l’accusé.

Voltairine reprend ses nombreux travaux et activités. En avril 1912, elle est à bout de souffle. Le 17, elle est admise à l’hôpital : son cerveau est atteint par l’infection et on l’opère, par deux fois, sans succès.

Elle meurt le 20 juin 1912, à 45 ans. Plus de deux milles personnes assistent à son enterrement, au cimetière Waldheim, à Chicago. Sa tombe est située tout près de celles des martyrs du Haymarket. En 1940, Emma Goldman sera enterrée près d’elle.

Son engagement en faveur d’une société libre, on le voit, a été intense et constant et la sorte de credo qu’elle rédigea il y a environ un siècle pourrait, aujourd’hui encore, être contresigné par bien des camarades,: « Oui, je crois que l’on peut remplacer ce système injuste par un système plus juste; je crois à la fin de la famine, de l’abandon, et des crimes qu’ils engendrent; je crois au règne de l’âme humaine sur toutes les lois que l’homme a faites ou fera; je crois qu’il n’y a maintenant aucune paix et qu’il n’y aura aucune paix aussi longtemps que l’humain règnera sur l’humain; je crois en la désintégration et la dissolution complètes du principe et de la pratique de l’autorité; je suis une anarchiste, et si vous me condamnez, je suis prête à recevoir votre condamnation. »

Pour parvenir à ces idéaux, Voltairine de Cleyre a prôné un militantisme ouvert, s’efforçant d’aller vers les autres, de les entendre et de les convaincre, un militantisme sensible à et respectueux de la diversité des tactiques, des approches, des besoins et des questionnements. Ce faisant et compte tenu du moment historique où elle a vécu, bien des questions qu’elle s’est immanquablement posées restent les nôtres et ce n’est pas le moindre des mérites de cette œuvre que de nous aider à y réfléchir à notre tour.

http://voir.ca/normand-baillargeon/2012/06/20/pour-saluer-voltairine-de-cleyre-1866-20-juin-2012/#_ftn2

"La société à venir n'a pas d'autre choix que de reprendre et de développer les projets d'autogestion qui ont fondé sur l'autonomie des individus une quête d'harmonie où le bonheur de tous serait solidaire du bonheur de chacun". R. Vaneigem
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Voltairine de Cleyre : La Fabrication d’une Anarchiste

Messagede digger » 12 Mai 2014, 07:58

La Fabrication d’une Anarchiste

Voltairine de Cleyre


Texte inédit traduit
Texte original The Making of an Anarchist, essai publié dans Selected Writings of Voltairine de Cleyre édité par Alex Berkman et publié par Mother Earth Publishing en 1914.

"Un garde se tenait là et un un autre de ce côté; J’étais en face du portail. Tu connais ces problèmes de géométrie du lièvre et des chiens – ils ne courent jamais tout droit mais en courbes, tu vois? Et le garde n’était pas plus intelligent que les chiens; si il avait couru tout droit, il m’aurait attrapé."

C’était Pierre Kropotkine racontant son évasion de la forteresse de Petro-Paulovsky.(1) Trois petits morceaux de pains sur la table marquaient les positions relatives des gardes peu malins et du prisonnier fugitif ; le narrateur les avait arraché de la tartine dont il déjeunait et les avait lancé sur la table avec un sourire amusé. Le triangle ainsi suggéré avait marqué le point de départ de l’exile d’une vie pour le plus grand homme, mis à part Tolstoï, que la Russie a produit: à partir de ce moment a commencé les nombreuses errances à travers le monde et l’adoption du titre simple et affectueux de "Camarade", pour lequel il a abandonné celui de "Prince," qu’il déteste.

Nous étions trois dans la petite maison simple d’un ouvrier, – Will Wess (2), un ancien cordonnier – Kropotkine, et moi. Nous prenions le "thé" à la manière anglaise ordinaire, avec de minces tartines de pain beurrées; et nous parlions de choses et d’autres qui nous tenaient à cœur c’est à dire, comme à chaque fois que deux ou trois anarchistes se rencontrent, des témoignages de l’essor de la liberté et et de ce que font nos camarades dans tous les pays. Et comme ce qu’ils disent et font les conduit souvent en prison, la discussion nous avait naturellement amené à l’aventure de Kropotkine et à son audacieuse évasion, pour laquelle le gouvernement russe est encore mortifié aujourd’hui

Bientôt le vieil homme jeta un coup d’œil sur l’heure et se leva brusquement : "Je suis en retard. Au revoir, Voltairine; au revoir, Will. c’est par là la cuisine ? Je dois dire au revoir à Mrs.Turner (3) et à Lizzie." Et il se rendit à la cuisine, soucieux, bien que en retard, de ne pas partir sans serrer la main à celles qui faisaient la vaisselle pour lui. Tel est Kropotkine, un homme considéré plus que tout autre dans le mouvement anarchiste – comme à la fois le plus gentil, le plus bienveillant et le plus invincible des hommes. Autant communiste que anarchiste, son cœur bat au rythme du grand pouls collectif du travail et de la vie.

Je ne suis pas communiste, bien que mon père l’était, et son père avant lui, à l’époque agitée de 48, ce qui est probablement la raison enfouie de mon opposition aux choses telles qu’elles sont : à la base, les convictions sont avant tout caractérielles. Et si je cherchais à l’expliquer autrement, je commettrais une monumentale erreur de logique; car d’après mon éducation et mes premières influences, j’aurais du être une nonne et passer ma vie à glorifier l’Autorité dans sa forme la plus affirmée, comme mes camarades d’école le font en ce moment même dans les maisons de la mission du l’Ordre des Saints Noms de Jésus et Marie. Mais le vieil esprit ancestral de rébellion s’est réveillé dès mes quatorze ans lorsque j’étais écolière au Convent of Our Lady de Lake Huron, à Sarnis, Ontario. Comme je me plains maintenant, lorsque je me souviens de cela, pauvre petite âme solitaire, bataillant solitairement dans l’obscurantisme de la superstition religieuse, incapable de croire mais pourtant dans la crainte perpétuelle de la damnation, violente, sauvage et éternelle, si je ne me confessais pas et n’avouais pas immédiatement ! Avec quelle précision je me souviens de l’énergie acharnée avec laquelle je repoussais les injonctions de mon professeur, quand je lui disais que je ne voulais pas m’excuser pour une prétendue faute, parce que je ne voyais pas ce que j’avais fait de mal et que mes excuses n’auraient pas été sincères. "Il n’est pas nécessaire" disait-elle , "que nous soyons sincères, mais il est toujours nécessaire d’obéir à nos supérieurs." "Je ne mentirai pas" répondais-je vivement, en, en même temps, tremblais de peur que ma désobéissance ne m’expédiât définitivement dans le tourment!

Finalement, j’ai lutté à ma manière et j’étais une athée lorsque j’ai quitté l’institution, trois ans plus tard, bien que je n’ai jamais lu un livre ou entendu une voix pour m’aider dans ma solitude. Cela a ressemblé à la Vallée des Ombres de la Mort, et j’ai encore la marque des cicatrices dans mon âme, là où l’Ignorance et la Superstition m’ont brûlé avec leur feu de l’enfer durant ces jours irrespirables. Est-ce blasphématoire? Ce sont leurs mots, pas les miens. A côté de cette lutte durant mes jeunes années, toutes les autres journées ont été faciles, car peu importe l’extérieur, à l’intérieur ma Volonté était suprême. Elle n’avait aucun devoir d’allégeance et n’en aura jamais ; elle était allée obstinément dans une unique direction, la connaissance et l’affirmation de sa propre liberté, avec toute la responsabilité que cela suppose.

Ceci, j’en suis sûre, est la raison ultime de mon adhésion à l’anarchisme, même si l’événement précis qui a transformé le penchant en résolution a eu lieu en 1886-87, lorsque cinq hommes innocents furent pendus à Chicago pour l’acte d’un coupable resté inconnu à ce jour (4). Jusqu’alors, je croyais en la justice immanente de la loi américaine et des jurés populaires. Après cela, je n’ai jamais pu. L’infamie de ce procès est passé à la postérité et la question de la compatibilité de la justice et de la loi qu’il a soulevé s’est répandue en pleurs rageuses à travers le monde. Avec cette question luttant pour se faire entendre, à une époque où, jeune et ardente, toutes les questions étaient urgentes avec une force que la vie future cherchera en vain à entendre à nouveau, j’eus la chance d’assister à une conférence au Paine Memorial Convention dans un coin perdu de la planète parmi les montagnes et les congères de Pennsylvanie. J’étais un maître de conférence libre-penseur à l’époque et j’avais parlé dans l’après-midi de la vie et de l’œuvre de Paine; le soir je me suis assise parmi l’assistance pour écouter Clarence Darrow prononcer un discours sur le socialisme. C’était mon premier contact avec un quelconque plan pour améliorer la condition de la classe ouvrière qui fournissait quelques explications sur le cours du développement économique et j’ai couru vers lui comme quelqu’un qui a été enfermé dans les ténèbres et qui cours vers la lumière. Je souris maintenant au souvenir de combien rapidement j’ai adopté l’étiquette "socialiste" et combien rapidement je l’ai rejetée. Ne laissez personne suivre mon exemple; mais j’étais jeune. Six semaines plus tard, je fus punie de ma précipitation, lorsque j’ai essayé de convertir à ma foi un petit juif russe nommé Mozersky, dans un club de discussion de Pittsburgh. Il était anarchiste, avec un peu de Socrate. Il m’a posé des questions avec toutes sortes de pièges, dont je ne me sortais que maladroitement pour patauger aussitôt dans d’autres qu’il m’avait préparé avec le sourire pendant que je m’extirpais des premières. La nécessité d’une meilleure fondation devenait évidente : alors commença une série d’études sur les principes de la sociologie, du socialisme moderne et de l’anarchisme comme ils étaient présentés dans leurs journaux habituels. Ce fut le Liberty de Benjamin Tucker, l’avocat de l’Anarchisme Individualiste, qui m’a finalement convaincu que "la Liberté n’est pas la Fille mais la Mère de l’Ordre." Et bien que je ne partage plus l’évangile économique particulière prônée par Tucker, la doctrine anarchiste en elle-même, telle qu’il la concevait, n’a fait que s’élargir, s’approfondir et se renforcer avec les années.

Pour ceux qui ne sont pas familiers avec le mouvement, les différents termes prêtent à confusion. L’anarchisme est, en réalité, une sorte de protestantisme dont les adhérents sont unis par la grande croyance fondamentale que toutes les formes extérieures d’autorité doivent disparaître pour être remplacées par la maîtrise de soi, mais diversement répartie dans notre conception de la forme de la société future. L’individualisme suppose que la propriété privée soit la clé de voûte de la liberté individuelle; affirme qu’une telle propriété devra consister en l’absolue possession de ses propres produits et du partage de l’héritage naturel de tous utilisables par tous. L’anarchisme communiste, au contraire, déclare qu’une telle propriété est à la fois irréalisable et indésirable ; que la possession et l’utilisation des ressources naturelles et des moyens de production par tous peuvent seules protéger l’individu contre la récurrence de l’inégalité et des ses conséquences, le gouvernement et l’esclavage. Ma conviction personnelle est que les deux formes de société , ainsi que de nombreuses variantes, seraient expérimentées, en l’absence de gouvernement, dans différents lieux selon les instincts et les conditions matérielles des habitants, mais que ces deux objections fondées devraient être laissées au choix. Seules la liberté et l’expérimentation sont en mesure de déterminer les meilleures formes de la société. Par conséquent, je ne me qualifie plus autrement que comme "anarchiste" tout simplement.

Je ne voudrais pas cependant que le monde pense que je suis une "anarchiste professionnelle". Les gens ont de l’extérieur de curieuses idées à notre sujet, comme par exemple, que les anarchistes ne travaillent jamais. Bien au contraire, les anarchistes sont presque toujours pauvres et il n’y a que les riches qui vivent sans travailler. Et non seulement cela mais nous croyons que chaque être humain sain choisira, par les lois de sa propre énergie, de travailler, mais certainement pas comme maintenant, puisque actuellement il n’existe que peu d’opportunités pour trouver sa vraie vocation. Donc, je suis professeur de langue, moi qui en toute liberté, en aurait choisi autrement. Il y a une douzaine d’années de cela, alors que j’étais à Philadelphie sans travail, j’ai accepté la proposition d’un petit groupe d’ouvriers juifs russes d’une usine pour former une classe du soir d’anglais courant. Je savais que derrière le désir de m’aider à gagner ma vie se cachait celui de participer à la propagande de notre cause commune. Mais l’intérêt secondaire devient encore une fois le principal et je suis restée le professeur de travailleurs et de travailleuses depuis ce temps.Durant cette douzaine d’années où j’ai vécu et aimé et travaillé avec ce millier juifs étrangers auprès desquels j’ai enseigné, j’ai trouvé en eux, en règle général, les étudiants les plus brillants, les plus assidus, les plus prêts au sacrifice, de jeunes rêveurs d’idéaux sociaux. Alors que "l’américain intelligent" l’a traité "d’étranger ignorant" et que l’ouvrier irréfléchi a rendu la vie du "youpin" aussi intolérable que possible, l’homme méprisé s’est frayé silencieusement et patiemment son chemin malgré eux. J’ai vu de mes yeux un tel héroïsme véritable de la part de garçons et de fille, et même d’hommes et de femmes avec des familles, face à l’éducation, qui dépassait les limites de l’imaginable. Le froid, la faim, la solitude, tout cela enduré pendant des années pour se donner les moyens d’étudier; et, pire que tout, et courant, la fatigue du corps jusqu’à l’ émaciation. Et pourtant, malgré tout cela, l’imagination si fervente des jeunes dont la plupart trouvent encore le temps de se rendre dans différents clubs et cercles où est débattue la pensée radicale, et qui, tôt ou tard, rejoignent soit les sections socialistes, soit les ligues libérales, soit les Single Tax Clubs, ou encore les groupes anarchistes. Le plus grand quotidien d’Amérique Vorwaerts est juif, et les travailleurs les plus actifs et les plus compétents professionnellement sont juifs. Alors, ils se trouvent parmi les anarchistes. Je ne suis pas une propagandiste à tout prix, ou j’arrêterai le récit ici ; mais la vérité m’oblige à ajouter que, les années passant, et la filtration et l’intégration progressive de brillants professionnels aidant, la brume doré de l’enthousiasme s’évanouit et la vieille enseignante doit se tourner vers la camaraderie d’une nouvelle jeunesse, qui veut encore aller de l’avant, les yeux brillants, à travers qui elle voit ce qui a été perdu à jamais par ceux que la réussite ordinaire a satisfait et abruti.Cela fait parfois monter les larmes aux yeux mais, comme le dit Kropotkine, "Laisse-les partir; nous en avons tiré le meilleur." Après tout, qui est réellement vieux?

Ceux qui ont abandonné la foi et l’énergie pour des fauteuils confortables et une vie douce; pas Kropotkine, avec ses soixante ans derrière lui, garde les yeux brillants et la curiosité ardente d’un petit enfant ; pas le fougueux John Most (5), "le vieux de la vieille de la révolution,"intact après ses dix années d’emprisonnement en Europe et en Amérique ; ni la grisonnante Louise Michel, avec les aurore du matins qui brillent encore dans son regard vif qui scrutent les souvenirs de derrière les barreaux de Nouvelle-Calédonie ; ni Dyer D. Lum (6), qui sourit encore dans sa tombe, je pense ; ni Tucker, ni Turner (7), ni Theresa Clairmunt (8), ni Jean Grave – pas eux. Je les ai tous rencontrés et j’ai senti la vie jaillissante qui palpitait dans leur cœur et leurs mains , joyeuse, ardente et les jetant dans l’ action. Ce ne sont pas eux les vieux, mais le jeune cœur qui fait faillite dans l’espoir social, pourrissant sur pied dans cette société rassis et sans but. Voulez-vous être toujours jeune ? Alors soyez anarchistes et vivez avec la foi de l’espoir, même vieux. Je doute que tout autre espoir a le pouvoir de garder la flamme en vie, comme je l’ai vu en 1897, lorsque j’ai rencontré des exilés espagnols libérés de la forteresse de Montjuich. Relativement peu de personnes en Amérique connaissent l’histoire de cette torture, bien que nous ayons distribué cinq mille copies des lettres sorties clandestinement de la prison. Et quelques journaux les ont relayé C’étaient des lettres d’hommes incarcérés sur de simples soupçons pour des crimes sur des personnes inconnues et soumis à des tortures dont la simple mention fait frémir. Ils eurent les ongles arrachés, leurs têtes compressées dans des engins métalliques, les parties les plus sensibles du corps serrées par des cordes de guitare, leur chair brûlée au fer rouge; ils ont été nourris de morue salée après des jours de privation de nourriture et se sont vus refuser de l’eau; Juan One, un garçon de dix-neuf ans, est devenu fou; un autre a avoué quelque chose qu’il n’avait jamais fait et au sujet duquel il ne savait rien. Cela ne sort pas d’une imagination horrible. Moi qui écrit ces lignes, j’ai serré quelques-unes de ces mains martyrisées. De manière indiscriminée, quatre cent personnes de toutes opinions – républicains, syndicalistes, socialistes, francs-maçons, aussi bien que anarchistes – ont été jeté dans des donjons et torturés dans le célèbre "zéro." Faut-il s’étonner que la plupart d’entre eux soient des anarchistes? Ils étaient vingt-huit dans le premier groupe que nous avons rencontré à Euston Station cet après-midi d’août, vagabonds sans toit dans le tourbillon londonien, libérés sans procès après des mois d’emprisonnement et sommés de quitter l’Espagne dans les quarante-huit heures! Ils sont partis, en chantant leurs chansons de prisonniers; et on pourrait voir encore, à travers leurs regards sombres et tristes, l’éternelle fleur de Mai. Ils sont partis pour la plupart vers l’Amérique du Sud, ou quatre ou cinq nouveaux journaux anarchistes ont fait leur apparition depuis et ou plusieurs expériences de colonisation ont été essayé sur un modèle anarchiste. Ainsi la tyrannie se condamne d’elle-même et l’exil devient la pépinière de la révolution.

Il n’éveille pas seulement la conscience de ceux qui étaient jusque là à l’écart, mais la nature même du mouvement mondial est modifié par cette circulation en son sein des camarades de toutes les nationalités. A l’origine, le mouvement américain, sa forme indigène apparue avec Josiah Warren en 1829 était purement individualiste; un étudiant en économie en comprendra aisément les causes matérielles et historiques. Mais lors de ces vingt dernières années, l’idée communiste a fait de grands progrès, dus d’abord à la concentration de la production capitaliste qui a conduit les ouvriers américains à se saisir de l’idée de solidarité, et, ensuite, à l’expulsion d’Europe des propagandistes communistes les plus actifs. De nouveau, un autre changement est survenu ces dix dernières années. Jusqu’alors l’application de ces idées était limité principalement aux questions industrielles et les différentes écoles économiques se dénonçaient mutuellement; aujourd’hui une large et réelle tolérance se développe. La jeune génération découvre l’immense étendue de l’idée à travers tous les domaines de l’art, de la science, de la littérature, de l’éducation, des relations sexuelles et de la morale personnelle, aussi bien que de l’économie sociale, et accueille favorablement au sein de ses rangs ceux qui luttent pour une vie libre, peu importe leur domaine. Car c’est cela le sens de l’anarchisme en réalité, la totale libération de la vie après deux mille ans d’ascétisme et d’hypocrisie chrétienne.

Au-delà de la question de l’idéal, il y a la question de la méthode. "Comment proposez-vous d’y arriver?" est la question qui nous est demandé le plus souvent.La même évolution a eu lieu ici. Auparavant, il y avait les "Quakers" et les "révolutionnaires"; et ils sont encore là. Mais alors qu’auparavant ils ne pensaient aucun bien l’un de l’autre, ils ont maintenant appris que chacun d’entre eux avait sa propre utilité dans le grand jeu des forces du monde. Aucun être humain n’est une unité en lui-même et, à l’intérieur de chacun, Jupiter fait encore la guerre au Christ. Néanmoins l’esprit de paix se développe; et même si il serait faux de prétendre que les anarchistes en général pensent que tous les grands problèmes industriels seront résolus sans l’usage de la force , il serait également faux de supposer qu’ils considèrent la force comme désirable, ou qu’elle apporte une solution définitive à tous les problèmes. Une solution définitive ne peut venir que d’une expérimentation pacifique et les partisans de la force le savent et le pensent tout autant que ceux de Tolstoï. Ils pensent seulement que la tyrannie actuelle provoque la résistance. Le succès de "Guerre et Paix" et de "The Slavery of Our Times," et l’essor de nombreux clubs Tolstoï ayant pour but la dissémination de la littérature de non-résistance, sont les preuves que beaucoup accepte l’idée qu’il est plus facile de gagner contre la guerre au moyen de la paix. Je suis l’une d’entre eux. Je ne vois pas la fin des représailles si quelqu’un n’arrête pas à un moment de se venger. Mais ne faites pas l’erreur de considérer cela comme soumission servile ou abnégation docile; j’affirmerai mes droits quel que soit le prix qu’il en coûte et personne ne tranchera dedans sans que je ne proteste.

Des satiristes débonnaires remarquent souvent que "la meilleure manière de soigner un anarchiste est de lui offrir une fortune." Remplacer "soigner" par "corrompre" et je serai d’accord avec cela; et ne prétendant pas être meilleure que les autres, j’espère honnêtement que jusqu’ici, mon destin a été de travailler, de travailler dur, et pas pour faire fortune, de sorte que je puisse continuer jusqu’au bout; laissez-moi préserver l’intensité de l’âme, avec toutes les limites de mes conditions matérielles, plutôt que de devenir la création veule et sans idéal des besoins matériels. Ma récompense, c’est la vie avec les jeunes; Je marche aux pas de mes camarades; Je mourrai dans l’attelage, le visage tourné vers l’est – l’Est et la Lumière.

NDT :

1. Kropotkine y fut emprisonné de 1874 à 1876. Il raconte cet épisode dans "Autour d’une Vie. Mémoires d’un Révolutionnaire"

2. William Wess. Anarchiste anglais membre de la Socialist League de Londres et du groupe Freedom qui a publié un journal du même nom.

3. Femme de John Turner

4. Ils sont quatre en réalité,August Spies , George Engel, Adolph Fischer et Albert Parsons à être pendus le 11 novembre 1887 après avoir été accusés à tort d’avoir posé une bombe au cours de l’émeute de Haymarket Square

5. Johann Most (1846 – 1906) militant anarchiste, partisan de la propagande par le fait et fondateur de plusieurs journaux anarchistes.

6. Dyer Daniel Lum, (1839 -1893) avocat de la violence révolutionnaire. A participé à la publication du journal The Alarm en collaboration avec Lizzie Holmes.

7. John Turner (1865–1934) est un anarcho-syndicaliste, communiste libertaire britannique . Arrêté en 1903 à New-york, il est emprisonné 3 mois à Ellis Island. Il participe comme secrétaire au Congrès anarchiste international d’Amsterdam en 1907

8. Teresa Clairmunt (1862-1931). Déportée d’Espagne pour activités anarchistes de 1896 à 1898

Voltairine de Cleyre est difficile à traduire, du fait d’un anglais/américain d’époque, mais aussi de son style littéraire. C’est à raison que son biographe, Paul Avrich, lui attribuait "un talent littéraire plus grand que celui de n’importe quel autre anarchiste américain ". Il est probable que cette traduction ne lui rende pas l’hommage mérité et ne reflète pas le plaisir de la lire dans le texte.
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Féminisme libertaire & anarcha-féministes dans le monde

Messagede Lila » 12 Aoû 2014, 18:44

Un historique du premier groupe anarcha-féministe en Argentine.

Ni dieu, ni maître, ni mari

Le premier groupe explicitement anarcha-féministe s’est créé dans la logique de l’expansion du mouvement anarchiste en Argentine au XIXe siècle. Il a publié le premier journal anarcha-féministe, La Voz de la Mujer (La Voix de la Femme). Malheureusement, l’anarcha-féminisme argentin a rarement été reconnu : au mieux, mentionné au passage, au pire ignoré ou oublié.
Il n’y a eu que neuf parutions de La Voz de la Mujer, du 8 janvier 1896 au 1er janvier 1897, à Buenos Aires. Parmi ses donateurs : le Groupe des vengeurs des femmes, Celui qui veut remplir un canon avec des têtes de bourgeois, Vive la dynamite, Vive l’amour libre, Un-e féminist-e, Un serpent femelle pour dévorer les bourgeois, Rempli de bière, Un homme qui est ami des femmes. Écrit essentiellement en espagnol avec quelques articles en italien, ce qui n’est pas surprenant, dans la mesure où l’anarcha-féminisme argentin est arrivé d’Espagne, et même en Italie, les articles féministes étaient en grande part écrits par des auteurs espagnols. Une autre version du journal a été publiée en province, à Rosario. Son éditrice était Virgina Bolten, la seule femme que l’on sache avoir été expulsée en 1902 au titre de la « Ley de Residencia 1 » des mouvements politiques. Une autre édition fut publiée à Montevideo, où Bolten avait été exilée. La Voz de la Mujer se définissait comme « dédiée à l’avancement du communisme libertaire ». Son thème central était la multiplicité des formes prises par l’oppression des femmes. Un des éditoriaux annonçait « nous croyons que, dans la société d’aujourd’hui, rien ni personne n’est dans une situation plus pitoyable que les femmes pauvres ». Elle disait que les femmes sont doublement oppressées : par la société bourgeoise et par les hommes. Son féminisme est visible dans ses attaques contre le mariage et le pouvoir des hommes sur les femmes. Ses auteurs, de même que les anarcha-féministes partout ailleurs, ont développé un concept axé sur l’oppression liée au genre. Le mariage était vu comme une institution bourgeoise qui limitait la liberté des femmes, y compris leur liberté sexuelle. Mariages sans amour, fidélité respectée plus par peur que par envie, oppression des femmes par des hommes qu’elles haïssaient, tout cela était considéré comme symptomatique des contraintes imposées par le contrat de mariage. C’était cette aliénation du libre arbitre de l’individu que les anarcha-féministes déploraient et voulaient faire disparaître, au début via l’idée de l’amour libre, puis, de manière plus réfléchie, par la révolution sociale.
1731voxdelamujerLa Voz de la Mujer était un journal écrit par des femmes pour les femmes, l’expression indépendante d’un courant ouvertement féministe dans le mouvement ouvrier sud-américain et a été l’une des premières manifestations connues de la fusion entre idées féministes et idéal révolutionnaire orienté mouvement ouvrier. De même que pour Emma Goldman, Louise Michel et Voltairine de Cleyre, ce courant différait du féminisme contemporain en se considérant comme un élément d’un mouvement de classe qui replaçait la lutte contre le patriarcat dans le cadre d’un combat plus large contre les hiérarchies et classes économiques et sociales. Il n’était pas tourné vers les femmes éduquées de la classe moyenne dont le féminisme était considéré comme « bourgeois » ou « réformiste ».
L’arnacha-féminisme est apparu à Buenos Aires dans les années 1890, alors que la croissance de l’économie augmentait la demande de main-d’œuvre, besoin satisfait par l’immigration à grande échelle. Les nationalités les plus importantes étaient italienne, puis espagnole et française. Le groupe qui produisait La Voz de la Mujer naquit et fut actif au sein de ces communautés d’immigrants. Comme ailleurs aux Amériques, l’anarchisme fut importé par les immigrants des pays européens dotés d’un fort mouvement anarchiste : Italie, Espagne et France. Les premiers groupes et publications anarchistes firent leur apparition en Argentine aux alentours de 1860-1870, et du fait des conditions sociales locales trouvèrent un terrain fertile pour leur croissance. Les anarchistes firent pleinement partie, comme leurs communautés immigrées, du mouvement ouvrier en Argentine, que ce soit au niveau de la réflexion ou des combats. Les anarchistes participèrent à la création de quelques-uns des premiers syndicats en organisant grèves et manifestations. Vers 1880-1890, il y eut jusqu’à vingt journaux anarchistes publiés en même temps, en français, espagnol et italien
La Voz de la Mujer est né après un demi-siècle d’activité anarchiste. Il appartenait à la tradition anarchacommuniste et visait au renversement de la société existante et à la création d’un nouvel ordre social, juste et égalitaire, basé sur le principe « De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins. » De la même façon que dans d’autres pays, un courant féministe spécifique s’est développé, l’impulsion principale de l’anarcha-féminisme venant des activistes espagnols (quoique des exilés italiens tels que Enrico Malatesta et Pietro Gori aient soutenu les idées féministes dans leurs journaux et articles). En 1901, l’égalité de salaire pour les femmes était devenue une revendication soutenue par un nombre important de syndicats de la Fédération argentine des travailleurs. La position anti-réformiste militante de La Voz de la Mujer suscita une réponse des travailleuses dans les villes de Buenos Aires, La Plata et Rosario, d’autant plus que la publication dura une année avec un tirage entre 1 000 et 2 000 exemplaires, chiffres respectables à l’époque pour un journal anarchiste. Ses éditrices venaient des communautés italienne et espagnole et s’identifiaient avec les femmes de la classe ouvrière. Son originalité, par rapport aux autres journaux anarchistes, se trouvait dans la reconnaissance de la spécificité de l’oppression des femmes. Elle appelait les femmes à se mobiliser contre leur double soumission en tant que femmes et en tant que travailleuses.
Son premier éditorial fut un refus passionné du sort des femmes : « Ras le bol de tant d’années de larmes et de tant de misère, marre de la corvée interminable du soin des enfants (bien que nous les aimions tant), marre de demander et de quémander, marre d’être un jouet pour des employeurs ignobles ou d’infects maris. Nous avons décidé d’élever la voix au-dessus du bruit de fond des discussions de la société et de demander, de réclamer notre part des plaisirs du banquet de la vie. »
Sa publication donna lieu à une réponse mitigée de la communauté anarchiste, réponse allant du silence à l’hostilité en passant par les éloges. Un journal lui fit un accueil particulièrement chaleureux, annonçant qu’« un groupe de militantes vient de dérouler le drapeau rouge de l’anarchie et veut publier un journal de propagande à l’attention de leurs camarades à la fois au travail et dans la misère. Nous souhaitons la bienvenue aux promotrices de ce projet et, en même temps, nous demandons à tous nos camarades de les soutenir. » Ceci n’avait rien de surprenant, une grande partie de la presse anarchiste de l’époque étant ouverte aux revendications féministes. En Argentine, les années 1890 virent une augmentation de l’attention portée aux sujets liés à l’égalité des femmes et en particulier au mariage, à la prostitution et à la domination des femmes par les hommes. Quelques journaux publièrent même des séries d’articles consacrés à « la question féminine ».
Le journal d’expression italienne La Question sociale, fondé par Malatesta à son arrivée en Argentine en 1883, publia ainsi une série d’article « dédiés spécifiquement à l’analyse des revendications des femmes ». Le journal Germinal, créé en 1897, était particulièrement concerné par « la problématique féminine » et publia plusieurs articles sous l’intitulé « Féminisme » et défendait « le caractère éminemment juste et révolutionnaire du féminisme » en opposition à l’accusation de n’être que l’invention de « petites bourgeoises élégantes ». La plus grande partie des articles féministes parus dans la presse anarchiste – mais pas tous – semble avoir été écrite par des femmes. Toutefois, face à cette sympathie manifeste pour le féminisme dans les rangs anarchistes, il y eut aussi, dans la pratique, une opposition virulente. Le premier numéro de La Voz de la Mujer semble avoir suscité de l’hostilité, car dans le deuxième numéro les éditrices attaquèrent de manière tranchée les schémas antiféministes fréquents chez les hommes du mouvement.
« Quand nous, femmes, ignorantes et indignes d’intérêt que nous sommes, avons pris l’initiative de publier La Voz de la Mujer, nous aurions dû deviner comment vous, voyous modernes, alliez réagir à notre initiative, avec vos vieux raisonnements automatiques. Vous auriez dû comprendre que nous, stupides femmes, savons aussi faire preuve d’initiative et que celle-ci est le résultat d’une réflexion. Vous savez : il nous arrive aussi de penser… Quand le premier numéro de La Voz de la Mujer a été publié, ça a évidemment été de la folie : “émanciper les femmes ? Pourquoi faire ?”, “émanciper les femmes ? Hors de question”, “laissez notre émancipation arriver en premier, et quand nous les hommes serons libres et émancipés, nous nous occuperons de vous.” »
Les éditrices conclurent que, au vu de cette attitude hostile, les femmes pouvaient difficilement compter sur les hommes pour mener le combat de l’égalité des femmes. Le même numéro contient un article intitulé « À l’attention de ceux qui dénaturent notre idéal », article dans lequel les hommes sont prévenus : « Vous feriez mieux de comprendre, une fois pour toutes, que notre raison d’être ne peut être réduite à l’éducation de vos enfants et au lavage de vos vêtements et que nous avons nous aussi le droit à l’émancipation et à la libération de tout type de dépendance, qu’elle soit économique ou maritale. » L’éditorial du troisième numéro mit en valeur le fait qu’elles n’attaquaient pas les camarades anarchistes mâles en général, mais seulement les « faux anarchistes » qui refusaient de défendre « une des plus belles idées de l’anarchisme : l’émancipation des femmes ».
La colère des éditrices était justifiée par le fait que l’anarchisme met en avant la liberté et l’égalité pour toute l’humanité, pas seulement pour les hommes. Les femmes étant oppressées par le système patriarcal, elles sont en droit, en tant que groupe opprimé, de demander l’aide des camarades anarchistes dans leur lutte pour l’émancipation. Pour certains anarchistes mâles, de telles revendications pouvaient être laissées de côté jusqu’« après la révolution », un point de vue que les éditrices de La Voz de la Mujer ont rejeté comme étant égocentrique. Comme on pouvait s’y attendre, l’anarchisme a pu intégrer la lutte contre le patriarcat, et cela plus facilement que d’autres courants socialistes, plus orientés vers l’exploitation économique. Dans la pratique, ce soutien théorique des idées féministes a souvent été associé avec le sexisme.
Il est facile de voir ce qui a attiré les féministes vers l’anarchisme et pourquoi elles se sont justement opposées à l’hypocrisie de certains hommes anarchistes. Ses idées maîtresses mettent en valeur la lutte contre l’autorité, y compris le pouvoir exercé sur les femmes dans le mariage et la famille. Tous les anarchistes devraient chercher à mettre leurs relations sous le signe de la liberté. L’accent que les anarchistes mettent sur l’oppression et les relations de pouvoir a créé une ouverture qui permet aux femmes d’être vues à la fois comme victimes d’une société de classes et de l’autorité masculine. Dans son quatrième numéro, La Voz de la Mujer le dit : « Nous haïssons l’autorité parce que nous voulons vivre comme des êtres humains et non comme des automates dirigés par une volonté autre que la nôtre, que cette volonté vienne d’une autorité, de la religion ou quoi que ce soit d’autre. »
Cet objectif peut être résumé par une de ses lectrices qui signa : « Ni dieu, ni maître, ni mari ».

1. Ley de Residencia (Loi de résidence) :
Le début du XXe siècle en Argentine est marqué par une forte agitation sociale. Les grèves massives, souvent violentes, se succèdent, entre autres sous l’impulsion de la Fédération ouvrière argentine (qui deviendra la Fédération ouvrière régionale argentine en 1904) de tendance anarchiste. Ces luttes atteignent un pic fin 1902, la grève est générale en novembre. Le pouvoir réagit par des mesures répressives (état de siège, fermetures des locaux syndicaux, interdiction de la presse ouvrière, arrestations de masse et déportation en Terre de Feu…). Le 22 novembre 1902 est votée en quelques heures la « Loi de résidence » qui permet au gouvernement d’expulser du pays, sous trois jours, tous les étrangers « perturbant l’ordre public ». Cette loi visant les agitateurs immigrés ne disposant pas de la nationalité argentine (un quart de la population de l’époque n’avait pas la nationalité et la classe ouvrière était composée à plus de 50 % d’étrangers) restera en vigueur durant des décennies. Elle aboutira à l’expulsion de milliers de subversifs.


Traduction de l’article « No God, No Boss, No Husband : The world’s first Anarcha-Feminist group » publié sur le site anarchiste britannique Libcom.org (http://libcom.org). La traduction a été réalisée en mai 2012 par une personne qui est entrée en relation avec le Collectif anarchiste de traduction et de scannerisation (CATS) de Caen (http://ablogm.com/cats).


http://www.monde-libertaire.fr/antisexi ... re-ni-mari


"La Voix de la femme"

La Voix de la femme (en espagnol La Voz de la Mujer) fut le premier journal anarcha-féministe, en Argentine, publié par l'anarchiste Virginia Bolten entre 1896 et 1897. En plus de proposer un féminisme anarchiste loin du féminisme réformisme de l'époque, le journal défendait les idéaux de l'anarcho-communisme ; sa devise : « Ni dieu, ni maître, ni mari ». Le journal a d'abord été publié à Buenos Aires, puis à Rosario, et finalement à Montevideo, bien que pour ces deux dernières villes les témoignages en soient fragmentaires. Outre Virginia Bolten, Teresa Marchisio, Pepita Gherra, Maria et Josefa Martinez Calvia semblent avoir collaboré à la publication. Ces contributrices étaient pour la plupart des travailleuses migrantes ayant un certain degré d'instruction.

« Ras le bol de tant d'années de larmes et de tant de misère, marre de la corvée interminable du soin des enfants (bien que nous les aimions tant), marre de demander et de quémander, marre d'être un jouet pour des employeurs ignobles ou d'infects maris. Nous avons décidé d'élever la voix au dessus du bruit de fond des discussions de la société et de demander, de réclamer notre part des plaisirs du banquet de la vie. »
(La Voz de la Mujer n°1)

La Voix de la femme appelait les femmes à se rebeller contre l'oppression masculine mais sans abandonner la lutte prolétarienne. Il critiquait toute forme d'autorité, ecclésiastique, patronale, étatique et familiale. La proposition ultime consistait en l'instauration du communisme anarchiste. Le journal suscita des tensions au sein du mouvement anarchiste car beaucoup de ses militants considéraient certaines de ses positions comme des attaques contre le sexe masculin, ce qui amena la rédaction à clarifier sa position.

« Quand nous, femmes, ignorantes et indignes d'intérêt que nous sommes, avons pris l'initiative de publier La Voz de la Mujer, nous aurions dû deviner comment vous, voyous
modernes, alliez réagir à notre initiative, avec vos vieux raisonnements automatiques. Vous auriez dû comprendre que nous, stupides femmes, savons aussi faire preuve d'initiative et qu'elle est le résultat d'une réflexion. Vous savez : il nous arrive aussi de penser... Quand le premier numéro de La Voz de la Mujer a été publié, ça a évidemment été de la folie :
« émanciper les femmes ? Pourquoi faire ? », « émanciper les femmes ? Hors de question», « laissez notre émancipation arriver en premier, et quand nous les hommes serons libres et émancipés, nous nous occuperons de vous.
» (La Voz de la Mujer, n°2)

L'institution du mariage était l'une des cibles principales du journal qui considérait les femmes comme le maillon le plus opprimé de la chaîne de l'exploitation. Il défendait l'idée de l'amour libre du point de vue de l'autonomie personnelle, sans préconiser la promiscuité. Il dénonce également l'hypocrisie des mâles anarchistes et les violences machistes, par la voix notamment d'Anita Lagouardette, victime de son ex-compagnon, Francisco Denambride, membre du groupe Amor Libre, qui lui avait tiré dessus alors qu'elle venait de rompre avec lui.

« Vous feriez mieux de comprendre, une fois pour toutes, que notre raison d'être ne peut être réduite à l'éducation de vos enfants et au lavage de vos vêtements et que nous avons nous aussi le droit à l'émancipation et à la libération de tout type de dépendance, qu'elle soit économique ou maritale. » (La Voz de la Mujer n°1)

Le format du journal était de quatre pages et son tirage de 1000 à 2000 exemplaires en plus de la distribution semi-clandestine en raison de son plaidoyer pour l'action directe. Sur la couverture se trouvait cette annonce : « Il paraît quand vous pouvez et par abonnement volontaire ». Le journal tenait financièrement grâce à des abonnements et des dons individuels. Sur la dernière page de chaque numéro étaient détaillés les frais de gestion. La rédaction était en contact avec Louise Michel et Emma Goldman, comme indiqué dans le cinquième numéro du journal. Le premier numéro fut publié le 8 janvier 1896. Les difficultés économiques menacèrent la viabilité du projet puis les dettes du journal conduisirent à sa disparition. Le dernier numéro fut publié le 1er janvier 1897.
L'historien anarchiste Max Nettlau a sauvé la plupart des numéros qui sont à présent déposés à l'Institut international d'histoire sociale à Amsterdam. (Article Wikipedia + autres sources)


Virginia Bolten (1870-1960)
(Article inspiré notamment par la page Wikipedia anglais. Traduction approximative et enrichie par UtopLib, mixée avec des articles de Libcom, de l'Ateneo Virtual, via Alasbarricadas, et des blogs argentins).

Virginia Bolten, fille d'un émigré allemand, marchand ambulant, est née en 1870 en Uruguay (ou, à quelques kilomètres de là, en Argentine, selon d'autres sources). Elle vit et travaille d'abord à Rosario, surnommée la « Barcelone d'Argentine » à cause de sa concentration d'industries, foyer favorable au développement d'idées radicales.

Elle commence par fabriquer des chaussures avant d'être employée dans la raffinerie sucrière de la ville, où se retrouvent des milliers d'ouvriers, dont beaucoup d'immigrés européens et de femmes. A cette période, elle fait la connaissance de Juan Marquez, un responsable, d'origine uruguayenne, du syndicat des travailleurs de la chaussure, qu'elle épousera plus tard.

En 1888, à 18 ans, elle devient l'une des éditrices d'El Obrero Panadero de Rosario (L'Ouvrier boulanger de Rosario), l'un des premiers journaux anarchistes argentins. Un an plus tard, elle organise une manifestation et une grève des couturières de Rosario, probablement la première grève des travailleurs de sexe féminin en Argentine.

A Rosario, anarchistes et socialistes, Français, Italiens, Espagnols, ou Autrichiens, ont l'habitude de se réunir au café "La Vieja Bastilla" ou "La Bastilla", dans la rue Rioja. Virginia fréquente ce lieu.

En 1889, la IIe Internationale voit le jour à Paris et décide, entre autres, de faire de chaque 1er mai une journée internationale de manifestations ouvrières. En avril 1890, à Rosario, se crée une section de l'Association international des travailleurs. Virginia et ses ami(e)s, Romulo Ovidi, Francisco Berri, Domingo Lodi, Juan Ibaldi, Rafael Torrent, Teresa Marchisio et Maria Calvia (deux femmes qu'on retrouvera dans la rédaction de La Voz de la Mujer), décident d'y organiser un 1er-Mai des travailleurs. La veille de ce jour, elle est arrêtée et interrogée par les forces de police locales, pour avoir distribué des tracts du Comité international de Buenos Aires et de la propagande anarchiste devant les grandes usines de la région, notamment aux portes de la Refinería Argentina, et d'avoir « attenté à l'ordre social existant ».

Toutefois, le 1er mai, on la retrouve bien place Lopez, à Montevideo, la capitale de l'Uruguay, à la tête d'une colonne d'un millier de travailleurs.ses, brandissant un drapeau noir sur lequel est écrit en lettres rouges "1er mai, Fraternité universelle" (ou drapeau rouge avec lettres noires, selon d'autres versions). A la fin de la manifestation, pacifique, Virginia Bolten, Domingo Lodi, Juan Ibaldi, Guillermo Schutlze, Alfonso Jullen, Rafael Torrent, Paulino Pallas prennent la parole, chacun dans sa langue respective, pour dénoncer la violence institutionnelle exercée contre la classe ouvrière. Certains ont souligné que c'était la première fois qu'une femme (de 20 ans !) prenait la parole lors d'un meeting ouvrier et que Virginia s'était montré particulièrement brillante dans cet exercice. Tout ce beau monde se retrouvera au café La Bastilla pour fêter la réussite de la démonstration et réfléchir aux suites à donner.

En 1896, elle sort le premier numéro de La Voz de la Mujer (La Voix de la femme) (voir article plus haut). Elle intervient dans de nombreuses réunions à travers l'Argentine, souvent interrompues par l'intervention de la police. En novembre 1900, Virginia et Teresa Marchisio organisent une contre-procession pour protester contre celle de l'église catholique, en l'honneur de la Virgen de la Roca. Les deux amies et quatre anarchistes sont interpellés à cette occasion. Dans la même période, Virginia participe à la création de la Maison du peuple (Casa del Pueblo) de la ville. On y parle politique, on y débat, on y entend des poètes et des pièces de théâtre. On y trouve également un orchestre et une bibliothèque de 380 livres. En octobre 1901, rebelote ! Elle est de nouveau arrêtée pour avoir distribué des tracts devant la raffinerie pendant une grève, durant laquelle elle avait assisté au meurtre de sang-froid par la police d'un ouvrier immigré, Come Budislavich.

En 1902, elle est l'une des principales oratrices du meeting du 1er-Mai à Montevideo et en profite pour dénoncer la situation sociale en Argentine. En 1903, suite à la mise en place de la loi de résidence [Ley de Residencia] en Argentine [qui prévoyait l'expulsion pure et simple des immigrés fauteurs de troubles, syndicalistes et socialistes], de nombreux anarchistes sont déportés. Rapidement, des campagnes s'organisent pour redonner confiance à la communauté des militants. Elle en est partie prenante.

En 1904, Virginia est forcée de déménager à Buenos Aires et entre au Comité de grève féminin du mouvement syndical qui, organisé par la Federación Obrera Argentina, est en train de mobiliser les travailleuses du marché aux fruits de la ville. Son intense activité commence à avoir des effets néfastes sur sa santé, qui se dégrade. Ses camarades de la troupe de théâtre Germinal lancent un appel pour la soutenir. Pietro Gori, figure importante du mouvement anarchiste italien, qui a participé, pendant son exil en Argentine, au congrès constitutif de la Federación Obrera Argentina, l'introduit dans les cercles intellectuels de Buenos Aires.

L'échec du coup d'état militaire d'Hipolito Irigoyen contre le gouvernement conservateur, en 1905, est le prétexte pour s'attaquer une nouvelle fois au mouvement ouvrier. Les militants anarchistes les plus en vue sont arrêtés, condamnés et souvent déportés. Virginia et son compagnon sont expulsés vers l'Uruguay. En 1907, elle est l'une des initiatrices du Centre anarchiste des femmes et participe à la grève des loyers. Sa maison à Montevideo devient vite la base de repli de tous les exilés, expulsés d'Argentine. Elle collabore au journal féministe La Nueva Senda (1909-1910) et prend part à la campagne internationale pour sauver, en vain, le pédagogue espagnol Francisco Ferrer, condamné à mort.

En 1911, l'élection, en Uruguay, de Batlle y Ordóñez, à tendance social-démocrate et progressiste, fait naître l'espoir chez les travailleurs d'Amérique latine. Séparation de l'Eglise et de l'Etat, libéralisation politique et sociale, journée de travail de 8 heures, instauration du suffrage universel, légalisation du divorce, aide aux chômeurs, créations d'écoles publiques, ouverture des universités aux femmes, nationalisations... Les nombreuses réformes engagées par le nouveau gouvernement désorientent le mouvement anarchiste, qui ne sait plus trop à quel saint (oups) se vouer. Le Parti socialiste émergent en profite pour l'attaquer et développer son influence dans les entreprises.

A partir de cette époque, les éléments biographiques sur Virginia Bolten se font de plus en plus rares. En 1923, on sait qu'elle s'implique dans le Centro Internacional de Estudios Sociales et prend la parole au meeting du 1er-Mai de Montevideo. Elle meurt dans le quartier modeste de Manga, à Montevideo, aux environs de 1960, toujours fidèle à ses idéaux de jeunesse.


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Re: Féminisme libertaire & anarcha-féministes dans le monde

Messagede Lila » 12 Aoû 2014, 19:13

> "Ni dieu, ni maître, ni mari. L'anarcha-féminisme au 19e siècle en Argentine"
par Maxine Molyneux (pdf) http://ablogm.com/cats/2012/06/15/ni-di ... 1896-1897/ .

> "Ni Dieu, ni patron, ni mari : Femmes, ouvrières et anarchistes à Buenos Aires
(1890-1920)", d'Hélène Finet, Orthez, Temps perdu, 2009. 38 pages, 5 euros.
Disponible chez l'éditeur, http://editionsdutempsperdu.pagesperso- ... mmande.pdf via bon de commande pdf.

> "La voix solitaire de la femme anarchiste argentine", article de Joël Delhom (HCTI Bretagne-Sud), s'appuyant sur les articles de La Voz de la Mujer. Disponible en ligne : http://fr.scribd.com/doc/98439259/La-Vo ... -Argentine.

> Les neuf numéros de La Voz de la Mujer (en VO) ont été réunis et réédités en 1997 et 2002 par l'université de Quilme (Argentine). Préfacé par Maxine Molyneux, de l'Institut des études latino-américaines de l'université de Londres. 170 pages, 10,42 $. Disponible chez Promoteo Libros http://www.prometeolibros.com/MainSite/Carrito.php.

> "Les femmes dans le mouvement révolutionnaire" par La Lanterne noire (1978),
repris en 2012 par le blog québécois du collectif Emma Goldman http://ucl-saguenay.blogspot.fr/2012/02 ... ement.html.


En 2007, le gouvernement de la province de San Luis, en Argentine, a décidé de financer un film hommage à Virginia Bolten. Le film se concentre principalement sur sa vie, le féminisme anarchiste et les conditions sociales, qui a conduit à la publication de La Voz de la Mujer. Il est intitulé Ni Dieu, ni maître, ni mari. Sorti en mai 2010 en Argentine, ce film a été réalisé par l'Espagnol Laura Mañá. Vous pouvez le voir en VO ci-dessous. Pour éviter toute déception, précisons quand même qu'il s'agit d'un film modeste (pour être gentil).




Y en a pas une sur cent

(extrait d'un article de Marianne Enckell dans Réfractions n°24, printemps 2010,
dossier "Des féminismes, en veux-tu en voila" disponible sur leur site)

(...) Compagnons et compagnes, salut ! Voici : Lasses de tant de pleurs et de misères, lasses du cadre permanent et désolant que nous offrent nos malheureux enfants, tendres morceaux de notre cœur, lasses de réclamer et de supplier, d’être le jouet du plaisir de nos infâmes exploiteurs ou de vils époux, nous avons décidé de lever la voix dans le concert social et d’exiger, oui, d’exiger notre part de plaisir au banquet de la vie.
(La Voz de la Mujer, Buenos Aires 1896, rééd. 1997)
[Vous aurez remarqué les différences de traduction...]

Leur colère n’a sans doute pas pris fin avec la cessation du journal, due à des raisons financières. Elles avaient probablement été influencées par les Espagnoles Soledad Gustavo, Teresa Claramunt, par les Françaises Flora Tristan ou Marguerite Durand. Il n’empêche que c’est vraisemblablement le premier journal de femmes anarchistes. Il y en eut plusieurs autres par la suite : citons L’Exploitée (Lausanne, 1907- 1908) de Margarethe Faas-Hardegger, Tian Yi Bao (Justice naturelle, Tokyo, en chinois, 1907) de He Zhen et de son compagnon, The Woman Rebel (New York, 1914) de Margaret Sanger, Seiko
(Bas-Bleu, Japon, vers 1920) de Noe Ito – puis, bien sûr, Mujeres libres en Espagne
depuis 1936. (...)

http://utoplib.blogspot.fr/2014/03/incr ... istes.html
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Décès Jeannette Pantais

Messagede l.laurentbeaumont » 03 Sep 2014, 20:15

Angers, le 03/09/2014

CherEs camarades, cherEs compagonNEs

C'est avec tristesse que nous venons d'apprendre le décès de Jeannette Pantais, née Garandel. Une notice biographique lui est consacrée sur ce lien pour celles et ceux qui n'ont pas eu la plaisir de la connaître.

http://revolutionnairesangevins.wordpress.com/dictionnaire/p/pantais-jeanne-dite-jeannette-nee-garandel/

« Plaisir de la connaître »  c'est bien l'expression, tant sa joie de vivre, sa sérénité était grande.

Elle fut pour certains d'entre-nous qui la connaissaient depuis près de vingt ans, et au delà de l'affection sincère que nous pouvions lui porter, elle fut « notre grand-mère » en anarchie. Non pas une anarchie théorique, une anarchie blablateuse ; mais une anarchie vivante, respectueuse, une anarchie déterminée.

Forcément dans ce milieu trélazéens, sa caboche dure comme le granit de Bretagne ne pu que s'y épanouir, en particulier avec son mari Roger, sa famille proche et éloignée dont elle nous parlait sans cesse mais aussi, avec tous les vieux et vieilles camarades et compagnonEs de Trélazé la rouge et noire. Nous avons une pensée, pour les Lelièvre, les Tharreau, les Rivry, Marie et Zoulou décédé le 1er Mai dernier ; pour sa sœur Ginette, mais aussi, bien d'autres encore.

Anarchiste, elle s'impliqua dans le mouvement libertaire ; internationaliste, elle pratiqua l'esperanto ; libre-penseuse elle eut de nombreux postes de responsabilité à la Libre-Pensée locale et départementale ; « féministe » avant-l'heure, elle participa activement à nombreux avortements qu'ils fallaient « bien faire » et à la propagande théorique et pratique pour la maîtrise de la natalité. Antifasciste, alors qu'elle résidait à la résidence Beaumanoir, elle nous passa un coup de fil après avoir eu un tract fasciste dans sa boîte-aux-lettres pour savoir si nous les « jeunes » voulions bien venir rapidement si par hasard elle les voyaient revenir tracter ! Son énergie -que de souvenir de sa gym !, le pied bloqué dans le bidet – elle savait la transmettre, jamais désespérée y compris devant la vieillesse, elle disait « avoir bien vécu ».

Soucieuse de transmettre le passé, elle nous fit rencontrer une multitude de vieux et vieilles camarades et compagnonEs. Elle fit don également de nombreux livres, brochures et nous autorisa à dupliquer de nombreuses photos pour que l'histoire, une histoire sociale, une histoire des libertaires soit possible, une histoire qui s'éloigne des dogmes et pratiques récupératrices des communistes autoritaires ou des libéraux. Des photos sont présentes dans le blog d'ailleurs. Mais, même alors qu'elle ne pouvait presque plus se déplacer elle vint nous voir à quelques réunions à l’Étincelle ou à la librairie Les Nuits Bleues. Ne pouvant plus militer, elle continua à verser son obole pécuniaire pendant de nombreuses années à la Fédération anarchiste, à aider ponctuellement le groupe Reflex d'Angers et continuait à être abonné à des revues de la Libre Pensée.

revolutionnairesangevins.wordpress.com
Librairie Les Nuits Bleues
des membres de l’Étincelle
l.laurentbeaumont
 
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"Mimosa", militante anarchiste et antifasciste

Messagede Lila » 06 Sep 2015, 17:42

16 août 1907 : naissance de "Mimosa", militante anarchiste et antifasciste

Le 16 août 1907, naissance de Georgette Kokoczinski, dite "Mimosa" à Paris. Militante anarchiste française, volontaire antifasciste sur le front d’Aragon dans le Groupe International de la Colonne Durruti qui combat devant Saragosse.

«
Le bonheur ! Vous ne savez pas comme je l’ai cherché, je m’en souviens à peine moi-même ; dans les livres graves, dans les lits douteux, dans la simplicité des choses...
(Journal de son engagement en Espagne, retrouvé après sa mort et recopié par Fortin, aujourd’hui conservé à l’IISG d’Amsterdam).

Née Brivadis (du nom de sa mère, Léontine Brivadis ) puis devenue Ango (après la reconnaissance par son père, Robert Ango) à 16 ans, elle quitte le domicile familial et est accueillie dans le foyer d’André Colomer et sa compagne Magdalena qui lui fait découvrir les idées libertaires. A partir de 1925, elle vit en union libre avec le compagnon Fernand Fortin, et milite au groupe "Education Sociale" que celui-ci avait créé à Loches en Touraine où elle commence à intervenir dans les meetings. De retour à Paris en 1928, elle intègre un groupe théâtral où, sous le nom de scène de "Mimosa", elle se produit lors de rencontres ou de fêtes libertaires. Elle collabore également à la "Revue Anarchiste" (créée par Fortin), qu’elle vend après ses récitals. Poursuivant parallèlement des études, elle obtient un diplôme d’infirmière. Le 7 novembre 1931, elle se marie à Colombe (Seine) avec le journaliste socialiste Miecsejslaw Kokoczynski (1910-2003).

Après l’éclatement de la révolution espagnole en juillet 1936, elle part à la mi-septembre en Espagne, et s’engage dans le Groupe International de la Colonne Durruti qui combat devant Saragosse. La participation massive des femmes à la révolution, aux épisodes insurrectionnels comme aux opérations militaires, est un des aspects les plus forts de la révolution espagnole. Toutefois la reconnaissance du droit des femmes à combattre n’est pas simple, et fait l’objet de pressions et de luttes [1]. En outre, les hommes jouent du fait qu’ils ont plus souvent reçu une instruction militaire pour se réserver ce domaine. Mimosa emploie alors ses connaissances médicales à l’infirmerie aux côtés d’autres militantes comme Augusta Marx et Madeleine Gierth (de nationalité allemande). C’est là, à Perdiguera (Aragon), qu’elles trouveront toutes trois la mort, le 16 octobre 1936, massacrées par les franquistes lors d’une contre-offensive.

P.-S.
Source utilisée : Ephéméride Anarchiste

Notes
[1] Le droit de porter les armes pour les femmes sera par exemple contesté lors de la phase de contre-révolution stalinienne, revenant sur les conquêtes des Mujeres Libres.


https://paris-luttes.info/16-aout-1907- ... -de-mimosa
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Re: Féminisme libertaire & anarcha-féministes dans le monde

Messagede bipbip » 19 Jan 2016, 02:42

Itô Noé (1895-1923), une féministe anarchiste au Japon

Il y a à peine un siècle, dans un Japon qui se modernise sur le modèle occidental, apparaissent en même temps le capitalisme, l’anarchisme et le féminisme. Itô Noé fait partie de ces pionnières qui osent contester l’ordre impérial et patriarcal. Sa vie illustre le parcours difficile de cette jeune génération qui tente de vivre librement dans une société autoritaire.

Itô Noé naît en 1895 dans le village d’Imajuku dans le département de Fukuoka, au sud du Japon, dans un Japon en ébullition culturel et idéologique, qui sort à peine du féodalisme. Sa classe dirigeante, depuis l’ouverture de l’ère Meiji (1868-1912) a fait le choix de s’ouvrir à l’étranger et de moderniser l’État en copiant le modèle occidental : la fondation d’un État-nation, émergence rapide du capitalisme avec l’apparition d’une classe bourgeoise qui remplace l’ancienne aristocratie, démarrage du processus d’accumulation de capital qui l’accompagne.

Dans les savoirs et les techniques occidentales qui sont importés par les Japonais et qui commencent à imprégner la société japonaise, figurent le marxisme, le socialisme, l’anarchisme et le féminisme, dont les ouvrages théoriques commencent à être traduits au début du XXè siècle et sont lus avec grand intérêt par le prolétariat japonais naissant [1].

Les ouvriers et ouvrières du Japon prennent conscience de leur existence en tant que classe sociale, et commencent à s’organiser en syndicats et en organisations politiques révolutionnaires. C’est dans ce contexte de bouleversements qu’il faut replacer le parcours de la militante Itô Noé.

Découverte du patriarcat

À sa naissance, sa famille autrefois prospère dans le commerce maritime, vit depuis longtemps dans la pauvreté et le dénuement. Sa mère travaille dans les champs et son père est ouvrier dans une usine de tuiles.

C’est à l’âge de 8 ans, en 1903, que la future militante entre à l’école primaire du village, les six ans de scolarité obligatoire n’étant pris en charge par l’Etat que depuis trois ans. Elle montre tout de suite un vif intérêt pour la lecture et les études. Un an et demi plus tard, la situation économique des parents se détériorant, Itô Noé est envoyée à Nagasaki chez son oncle. Sa nouvelle vie citadine lui permet d’avoir accès à une plus grande bibliothèque et de parfaire son éducation, dans laquelle elle démontre une grande précocité intellectuelle.

Une fois revenue dans son village natal, elle est dans l’obligation, à 14 ans, de travailler dans un bureau de poste, pour subvenir aux besoins de ses parents, bien que frustrée de ne pas pourvoir continuer ses études. Elle envoie donc des lettres à son oncle, qui a déménagé à Tokyo, pour demander à poursuivre sa scolarité dans cette ville, ce qu’il accepte.

Itô Noé a donc la chance de fréquenter une école progressiste, qui refuse d’inscrire dans ses principes le célèbre adage patriarcal japonais « Bonne épouse, mère avisée ». C’est là qu’elle étudie en profondeur la littérature, la philosophie et s’initie également aux langues étrangères, notamment la langue anglaise.

En 1912, après l’obtention de son diplôme de fin d’études, elle est contrainte de rentrer au village, puisque ses parents l’ont fiancé au fils d’un riche fermier du village, pratique de mariage forcé courante à l’époque. D’abord réticente, elle finit par accepter, espérant que cette liaison lui permette de se rendre en Amérique, où ce garçon a étudié pendant plusieurs années.

Cependant, la première rencontre avec son fiancé ne lui inspire que du mépris et du dégoût et c’est ainsi que neuf jours après son mariage, elle décide de fuir et de se réfugier à Tôkyô, chez son ancien professeur d’anglais, Tsuji Jun, avec qui elle s’est liée d’amitié pendant sa formation, choix d’insoumission dans la société conservatrice et patriarcale d’alors qui lui vaudra un reniement par ses proches ainsi que des problèmes financiers graves.

Le féminisme

C’est finalement encore son oncle, dont l’entreprise est prospère, qui prend en charge les frais de divorce. Le directeur de l’école ayant eu vent de cette affaire, décide de licencier le professeur d’anglais du fait de sa complicité dans la fugue. En dépit de la précarité économique, le couple entame une relation passionnée, libre et sans mariage, dont naîssent deux enfants, en 1913 et 1915.

C’est pendant cette période que Noé rencontre Hiratsuka Raichô, la fondatrice de la revue littéraire Seitô, mensuel « rédigé de main de femme pour les femmes », et rentre dans l’association. Ce magazine, pourtant officiellement apolitique [2], connait une grande effervescence et publie de plus en plus, notamment depuis 1913 avec l’arrivée de Noé dans le comité de rédaction, des articles politiques visant à dénoncer la condition des femmes.

Dès 1912, alors qu’elle a 17 ans, Itô Noé commence par écrire des poèmes dans cette revue, puis un récit au sujet de son expérience personnelle du mariage forcé, où elle condamne vertement cette pratique.

Les médias commencent alors à à nommer « femmes nouvelles » (atarashii onna), les militantes du comité de rédaction de Seitô, et elles se réapproprient bientôt cette appellation.

Itô Noé se consacre à la rédaction d’essais féministes, pour faire écho à celui de Raichô dans lequel celle-ci proclame : « Les Femmes Nouvelles font le vœu de détruire la morale réactionnaire et les lois élaborées pour le confort des hommes. »

Un des articles d’Itô Noé, trop virulent, pourrait avoir été à l’origine de la censure du numéro de février 1913. Elle est également critiquée avec virulence par ses collègues pour son « comportement indécent », puisqu’ouverte à de nouvelles relations alors qu’elle vit déjà en couple. Malgré ces attaques répétées, elle continue ses activités, et c’est au mois d’aôut de cette même année qu’elle découvre l’anarchisme.

Anarchisme

Divers groupes anarchistes japonais ont en effet organisé une réunion en l’honneur de l’américaine Emma Goldman (1869-1940), alors figure internationale du féminisme et de l’anarchisme. Elle se procure à cette occasion l’ouvrage de Goldman intitulé Anarchisme et autres essais et environ trois mois plus tard, traduit en japonais les trois recueils qu’il contient (« La tragédie de l’émancipation des femmes », « Mariage et Amour », « Minorités contre Majorités »).

Elle exprime alors avec ferveur, en mars 1914, dans la revue Seitô, son soutien à l’union libre, son rejet du système du mariage et de la morale qui lui est fondamentalement lié, tout en réprouvant le comportement superficiel de l’époque qui consiste à se proclamer femme libérée en portant des vêtements occidentaux au lieu des tenues traditionnelles japonaises, ou en modernisant sa coiffure ou encore en buvant de l’alcool.

Elle défend également la cause des prostituées, où elle souligne que ces femmes, rejetées par l’ensemble de la société, et issues de milieux frappés par la misère, n’ont pas d’autre solution pour manger à leur faim que de vendre leurs corps. Elle commence à être identifiée comme « socialiste » par l’État, ce qui représente un réel danger dans le Japon de l’époque, qui se fascise de plus en plus, depuis 1905 et la politique impérialiste de la classe dirigeante japonaise envers la Chine et l’ensemble de l’Asie, concrétisée par colonisation de la Corée.

En janvier 1915, Hiratsuka Raichô transfère la direction de la revue à Noé, à sa demande. La plupart des autres contributrices, issues d’un milieu plutôt bourgeois et qui se servent de la revue uniquement dans le but d’exprimer leur talent littéraire, se désolidarisent et quittent le mensuel, devenu pour elles trop contestataire et politique. Les locaux de Seitô sont transférés au domicile de Noé et son compagnon Tsuji, où ils vivent dans la pauvreté, avec leurs deux enfants.

Noé décide avec ses camarades que la revue ne portera aucune idéologie particulière, ne signifiant pas là son retrait du champ politique, mais au contraire sa volonté d’aborder toutes les thématiques, y compris celles délicates de l’avortement, de la maternité ou encore de la prostitution. Il semble que la plupart des militantes aient alors le profil de Noé : paupérisation économique engendrée par le divorce suite à un mariage forcé.

L’expérience de l’amour libre

Elle prend conscience également de l’injustice sociale liée à l’expropriation par l’État des terres paysannes, et elle se rapproche, dans la continuité logique de sa révolte contre l’ordre établi, des anarchistes, notamment d’Ôsugi Sakaé, une grande figure du communisme libertaire japonais. Ami de Kôtoku Shûsui [3], Ôsugi n’a pas été exécuté par l’État contrairement à ce dernier (pour « tentative d’assassinat de l’Empereur »), étant lui-même déjà en prison pour activisme politique au moment des faits. Il n’a donc pas pu être accusé du complot dont la répression féroce en 1911 décime le mouvement libertaire japonais.

S’appréciant et connaissant mutuellement leurs travaux, Ôsugi rend visite à maintes reprises au couple et dissimule chez eux les exemplaires censurés du second numéro du Journal du peuple (Heimin Shinbun), le nouveau journal libertaire créé par Ôsugi et ses amis.

L’année 1915 est difficile pour Noé, de plus en plus isolée dans la rédaction de la revue Seitô, tant et si bien qu’elle décide finalement de jeter l’éponge en février 1916, Seitô cessant ainsi de paraître. Elle quite également son compagnon Tsuji (qui a de son côté commencé une relation avec la cousine de Noé), et se met en concubinage avec Ôsugi Sakaé, laissant le fils aîné à la charge de Tsuji. Cette séparation se passe sans querelles, personne ne cherchant à entraver la liberté de l’autre.

Sa précarité financière ne lui permettant pas d’avoir un logement séparé de celui d’Ôsugi, elle se fait héberger provisoirement par son amant dans la pension qu’il occupe, ce qui n’est pas sans poser problème, puisqu’Ôsugi est déjà marié à Hori Yasuko et fréquente également depuis quelques mois une jeune journaliste. Souhaitant poursuivre ces relations malgré sa liaison avec Noé, et en vertu de la foi en l’amour libre que partagent Noé et Ôsugi, ils tentent d’élaborer un « pacte » en trois règles : indépendance économique, résidence séparée et respect réciproque de la liberté de l’autre (y compris celle d’avoir d’autres amants).

Mais finalement Kamichika Ichiko, la jeune journaliste, poignarde par jalousie Ôsugi à la gorge, le blessant gravement. Cette affaire, connue sous le nom de l’« Affaire de la maison de thé Hikagé », du nom de la maison de thé où s’est passé l’incident, a un écho retentissant dans les médias, qui conspuent l’anarchiste pour son immoralité, et font de cette tentative d’assassinat une démonstration de l’ineptie et de l’idéalisme du concept d’« union libre ». Itô Noé est également prise à partie et sévèrement battue par un ami proche de Kamichika. De plus, suite à la médiatisation de l’affaire, les fiançailles de la sœur d’Ôsugi sont annulées et cette dernière par déshonneur se suicide, tandis que la femme d’Ôsugi divorce.

La répression

Une fois sorti de l’hôpital, ce retrait des deux femmes, la journaliste et l’épouse, permettent au couple de vivre ensemble dans une maison de location dans laquelle naît leur fille en 1917. Leur dénuement est quasi-total. Ils souffrent du froid, mais cela ne les empêche pas d’héberger des camarades libertaires. Ils changent de domicile pour s’établir dans un quartier ouvrier où ils partagent la vie des prolétaires.

Au cours des années suivantes, ils sont contraints à des déménagements réguliers, autant pour des raisons financières que politiques, puisqu’ils sont surveillés en permanence par la police. Ils publient alors plusieurs revues libertaires et féministes, notamment Critique de la civilisation en 1918, puis Mouvement ouvrier en 1920.

Durant ces années, Noé rédige de nombreux articles militants, rencontre des ouvrières en grève et participe à la fondation de la « Société de la Vague Rouge » (Sekirankai), première organisation indépendante de femmes socialistes, créée en 1921 et dissoute en 1923.

Elle doit s’occuper également seule du foyer, ayant de nouveaux enfants, qu’elle prénomme « Emma » (en hommage à Emma Goldman), « Louise » (Louise Michel) et « Nestor » (Nestor Makhno) car son compagnon séjourne en prison plusieurs mois en 1920, pour avoir frappé un policier.

En 1922, Ôsugi est invité à participer au Congrès international des anarchistes à Berlin. Il quitte alors le Japon et se rend en France avec des faux papiers afin d’y rencontrer des anarchistes chinois, avec comme objectif la fondation d’une organisation asiatique anarchiste. Mais il est arrêté par la police française lors d’une intervention publique à l’occasion du rassemblement du 1er Mai à Saint-Denis et est finalement expulsé au Japon.

L’année suivante a lieu le Grand tremblement de terre du Kantô, qui fait plus de 100.000 victimes et dévaste de nombreuses villes, dont Tôkyô.

La loi martiale est décrétée et dans le chaos qui s’ensuit, de folles rumeurs se répandent dans la foule et donnent lieu à de véritables pogroms contre les minorités coréenne et chinoise. Profitant de cette situation de troubles, la police militaire procède à l’arrestation massive de militants socialistes, anarchistes ou communistes, qu’elle massacre. C’est une véritable hécatombe dans les rangs du prolétariat organisé.

C’est le 16 septembre 1923 qu’Itô Noé, Ôsugi Sakaé et son neveu âgé de 6 ans qui se trouvait avec eux ce jour-là sont arrêtés, puis battus à mort et sommairement étranglés dans leur cellule par un groupe de gendarmes dirigés par le lieutenant Amakasu. Leurs corps sans vie sont retrouvés quelques jours plus tard, jetés au fond d’un puits. Itô Noé avait 28 ans.

Par vengeance, deux de leurs camarades, tentent en 1924 d’assassiner ce lieutenant, mais n’y parviennent pas et sont finalement arrêtés à leur tour et condamnés à l’emprisonnement à vie. L’un se suicide en prison et l’autre meurt de maladie peu après l’annonce de la sentence.

Ce lieutenant bourreau sera condamné à 10 ans de réclusion, mais n’en purgera que trois, avant d’être réintégré à l’armée en tant que héros national après sa libération. Il se suicidera suite à la défaite du Japon fasciste en 1945.

François, Ami d’AL (Brest)

• Merci à Marion de l’université Paris-VII, pour son mémoire s’intitule « Itô Noé, une féministe anarchiste de l’ère Taishô ».


[1] Voir la thèse de Christine Lévy, maître de conférences à l’université Bordeaux-III, « Formation de l’internationalisme prolétarien au Japon entre la fin du XIXe siecle et le début du XXè siècle ». Merci à elle pour son aide.

[2] Et de fait en rupture avec les féministes de l’ère Meiji qui luttaient pour leurs droits politiques et leur indépendance économique, à l’image de l’anarchiste Kanno Suga (1881-1911) exécutée par l’État quelques mois avant la fondation de Seitô

[3] Voir AL de mai 2008, « Un communiste libertaire au Japon : Kôtoku Shûsui » http://www.alternativelibertaire.org/?M ... libertaire

http://www.alternativelibertaire.org/?E ... ours-d-une
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Re: Féminisme libertaire & anarcha-féministes dans le monde

Messagede Lila » 24 Jan 2016, 19:51

Nathalie Lemel, militante anarchiste

Nathalie Duval devenue Lemel (1827 – 1921), est une militante anarchiste et féministe. Elle a notamment participé à la Commune de Paris de 1871 et été déportée en Nouvelle-Calédonie avec Louise Michel.

Nathalie Duval naît le 26 août 1827 à Brest, où ses parents tiennent un café. Elle est scolarisée jusqu’à douze ans puis devient ouvrière dans le domaine de la reliure. En 1845, à 18 ans, elle épouse Jérôme Lemel, son collègue de huit ans plus vieux qu’elle ; ils auront trois enfants. Quatre ans plus tard, les Lemel s’installent à Quimper et ouvrent une boutique de librairie-reliure, mais ils font faillite en 1861 et doivent partir chercher du travail à Paris.

A la capitale, Nathalie continue à travailler dans la reliure, se syndique et devient militante socialiste. L’année 1864 voit la naissance de l’Association internationale des travailleurs, ou Première Internationale, à Londres, et Nathalie y adhère l’année suivante. Lorsqu’une grève éclate, elle s’y implique, se fait élire déléguée syndicale et fait partie du comité de grève. Remarquée pour sa détermination, elle revendique notamment l’égalité salariale entre femmes et hommes.

En 1868, en raison de l’alcoolisme de Jérôme, Nathalie quitte le domicile conjugal et s’investit encore plus dans le militantisme. Avec quelques collègues, elle crée une coopérative d’alimentation et un restaurant ouvrier, où elle participe à la préparation des repas.

Mars 1871 voit le déclenchement de la Commune de Paris. Très active dans les mouvements de femmes, Nathalie crée, en avril, l’Union des femmes, avec Elisabeth Dmitrieff ; c’est un des premiers mouvements à se réclamer du féminisme et à revendiquer droit de vote et égalité salariale. Le 21 mai 1871, les troupes versaillaises pénètrent dans la ville et Nathalie participe aux combats et au soin des blessés sur les barricades, jusqu’à la défaite le 28 mai.

Arrêtée, Nathalie est condamnée à la déportation en Nouvelle-Calédonie et est embarquée avec la militante Louise Michel, sur qui elle aura une vraie influence politique. En 1880, la loi d’amnistie leur permet de revenir en métropole ; Nathalie y trouve un emploi au journal L’Instransigeant et continue à militer pour les droits des femmes.

Nathalie Lemel meurt dans la misère en 1921 à Ivre-sur-Seine.


Source : https://histoireparlesfemmes.wordpress. ... narchiste/
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Re: Féminisme libertaire & anarcha-féministes dans le monde

Messagede Lila » 04 Déc 2016, 20:54

Anarchistes et féministes, deux femmes décapantes d'un autre siècle

Au tournant du XIXe et du XXe siècle, Voltairine de Cleyre et Emma Goldman articulent libération des femmes et radicalisme politique. Retraduction, présentation et actualisation de quelques-uns de leurs écrits.

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Re: Féminisme libertaire & anarcha-féministes dans le monde

Messagede Lila » 18 Déc 2016, 20:08

Voltairine de Cleyre

D’espoir et de raison, écrits d’une insoumise

Voltairine de Cleyre (1866-1912) est peu connue en France et pourtant Emma Goldman la tenait pour « la plus douée et la plus brillante femme anarchiste qu’aient produit les États-Unis ». Deux ouvrages en français nous la font découvrir. En premier lieu, s’inspirant de l’ouvrage de Paul Avrich, An American Anarchist : The Life of Voltairine de Cleyre (Princeton University Press, 1978), Normand Baillargeon et Chantal Santerre ont rassemblé seize essais et quatorze poèmes dans Voltairine de Cleyre, D’espoir et de raison. écrits d’une insoumise. Cet ouvrage, paru fin 2008, couvre ainsi l’ensemble du parcours politique. Il est en outre agrémenté d’une présentation de la militante, d’une chronologie et d’une abondante bibliographie. En second lieu, un des essais est repris dans De l’action directe, présenté là encore par Normand Baillargeon (fin 2009). L’action directe apparaît ici dans son étonnante actualité au regard de divers événements récents tels les séquestrations de patron, les occupations d’usine, les grèves de 59 minutes, les blocages du système d’information informatisé, etc. : les mots de Voltairine nous rappellent l’inventivité des formes d’action directe.

Nous ne reprendrons pas ici les propos de Normand Baillargeon parus dans le Monde libertaire en mai et juin 2009, qui nous éclairent sur l’histoire de Voltairine et sur ses idées : nous conseillons de les relire en introduction aux deux ouvrages. Nous voudrions attirer ici l’attention sur les textes féministes et sur sa capacité d’expression poétique.

Parmi ses écrits, nous pouvons citer : « L’égalité politique de la femme » (1894) ; « Le mariage est une mauvaise action » (1907) ; « L’esclavage sexuel » (1895) ; « Les barrières de la liberté » (1891) ; « La question de la femme » (1913). Les titres de ces communications parlent d’eux-mêmes : le féminisme est en train de prendre consistance en cette fin du XIXe siècle et Voltairine développe au cours de conférences et dans des articles de journaux, comme Mother Earth ou Herald of Revolt, un certain nombre de thèmes qu’elle argumente avec ferveur.

Normand Baillargeon et Chantal Santerre adoptent la perspective d’un anarcha-féminisme chez Voltairine. Anarchiste et féministe tout à la fois, rejetant l’autorité et la domination, et montrant comment le sexisme et le patriarcat, au même titre que les rapports entre patrons et ouvriers, État et citoyens, sont inscrits au cœur même de ces relations hiérarchiques et autoritaires que la société entretient. À l’esclavage sexuel dans la vie privée, correspond l’esclavage salarial dans la sphère publique.

Voltairine exécrait le mariage : « L’esprit du mariage lui-même fabrique l’esclavage […]. Je recommanderais fortement à toutes les femmes qui soupèsent les différents types d’unions qui sont actuellement possibles, de ne jamais vivre sous le même toit que l’homme qu’elles aiment et de devenir sa bonne. » Aussi préconisait-elle que « pour que la vie puisse croître, il faut que les hommes et les femmes restent des personnalités séparées. […] Je crois que le mariage défraîchit l’amour, transforme le respect en mépris, souille l’intimité et limite l’évolution personnelle des deux partenaires ». Et c’est pourquoi elle pensait que le mariage était une mauvaise action. « Oui, maîtres ! La terre est une prison, le lit conjugal est une cellule, les femmes sont les prisonnières et vous êtes les gardiens ! » Et dans le mariage rôdent librement et à l’aise, l’adultère et le viol. « Oui, car c’est là un adultère lorsqu’une femme se soumet sexuellement à un homme sans le désirer, espérant le “garder vertueux”, le “garder à la maison”, se dit-elle. » « C’est un viol quand un homme s’impose sexuellement à une femme, qu’il ait l’autorisation de la loi sur le mariage ou non. »

Voltairine n’admet pas non plus que la question des femmes soit au second degré après les questions économiques : c’est une question politique de premier ordre car une question tant sociale qu’économique. « Qu’est-ce d’être une femme ? Être une propriété ! J’en conviens, vous êtes une propriété d’un genre un peu plus élevé que le reste des effets de l’homme ! » Aussi : « Jeunes filles ! Si quelqu’un d’entre vous envisage le mariage, rappelez-vous que c’est cela que veut dire le contrat. La vente du contrôle de votre personne en retour de “protection et de soutien” ».

Quant à la domination de la mode et à sa manière insidieuse de s’imposer autant aux femmes pour l’adopter qu’aux hommes pour contempler, Voltairine pose la question suivante : « Que penseriez-vous de la bassesse d’un homme qui habillerait son cheval d’une jupe et le forcerait ensuite à marcher ou courir avec une telle chose nuisant au mouvement de ses membres ? […] Et pourtant, messieurs, vous exigez que vos femmes, les créatures que vous dites respecter et aimer, portent les jupes les plus longues et les plus haut collets afin de cacher cet obscène corps humain. Il n’y a pas de Société pour la prévention de la cruauté envers les femmes. »

Une autre norme sociale répond à l’esclavage : « Les femmes qui se considèrent très pures et très morales vont grimacer en voyant les putains, mais elles continuent d’accueillir dans leur maison les hommes qui font de ces filles des victimes. Les hommes, à leur meilleur, vont avoir pitié des prostituées alors qu’ils sont eux-mêmes la pire espèce de prostituées. »

Dans les barrières de la liberté, Voltairine affirme haut et fort : « Aucun tyran n’a jamais renoncé à sa tyrannie à moins d’y être obligé. Mon espoir repose donc en la naissance d’une rébellion dans les rangs des femmes. » Des femmes dans le monde entier se sont ainsi rebellées et se rebellent encore.

Hélène, groupe Pierre-Besnard de la Fédération anarchiste


https://www.monde-libertaire.fr/?page=a ... hive=13014
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Re: Féminisme libertaire & anarcha-féministes dans le monde

Messagede Lila » 26 Déc 2016, 19:59

Les grands noms de l'Anarchisme : Voltairine de Cleyre

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Re: Féminisme libertaire & anarcha-féministes dans le monde

Messagede Lila » 03 Sep 2017, 21:36

Traditions américaines et défi anarchiste

De 1890 à 1910, Voltairine de Cleyre fut l'une des anarchistes les plus populaires et les plus célèbres aux Etats-Unis. Ecrivaine et conférencière prolifique, elle s'intéressa à de nombreuses questions: religion, libre-pensée, mariage, sexualité féminine, formes de répression de la criminalité, rapports entre pensée anarchiste et traditions américaines, lutte des classes, mouvement pour le droit de vote des femmes et leur libération.

Après sa mort, les différentes contributions de Voltairine de Cleyre à la pensée politique américaine ont été largement ignorées ou marginalisées. Si les sympathisants anarchistes actuels savent qu'elle a été une figure marquante de la tradition libertaire, ses écrits et ses discours n'ont pas bénéficié d'une grande audience depuis le déclin du mouvement anarchiste américain qui a commencé durant la Première Guerre mondiale et s'est accéléré dans les années 20, suite aux «raids de Palmer» (1), au procès et à l'exécution de Sacco et Vanzetti, et à toute une série d'expulsions, d'emprisonnements et d'assassinats qui ont réduit au silence certaines des voix les plus puissantes de la tradition révolutionnaire (2) de ce pays.

Dans les années 60 et 70 (3), le renouveau des mouvements libertaires aux Etats-Unis provoqua un regain d'intérêt pour l'histoire de l'anarchisme. En 1978, un professeur d'histoire à l'université de Princeton, Paul Avrich, publia le premier de six livres consacrés à l'anarchisme américain. Il s'agissait d'une biographie intitulée An American Anarchist. The Life of Voltairine de Cleyre(Une anarchiste américaine. La Vie de Voltairine de Cleyre).Les essais de Voltairine de Cleyre, rassemblés et publiés par Emma Goldman et Alexandre Berkman en 1914, furent republiés et diffusés dans les milieux anarchistes, humanistes et féministes. Dans la préface de son livre, Avrich écrit: «Libre-penseuse, féministe et anarchiste, Voltairine de Cleyre est toujours aussi actuelle soixante-dix ans plus tard (É). Elle a toujours critiqué de façon éloquente le pouvoir politique incontrôlé, la soumission de l'individu, la déshumanisation des travailleurs et la dévalorisation de la culture; sa vision d'une société libertaire, décentralisée, fondée sur la coopération volontaire et l'entraide, peut inspirer les nouvelles générations d'idéalistes et de réformateurs sociaux (4).»

Lorsque l'on se penche sur les idées et la vie de Voltairine de Cleyre, on est forcément amené à s'intéresser au mouvement anarchiste au tournant du XXe siècle. On découvre alors que les théories politiques de Voltairine de Cleyre puisaient dans plusieurs traditions américaines. La pensée anarchiste a toujours connu de multiples tendances. Voltairine de Cleyre croyait en ce qu'elle-même et d'autres ont appelé «l'anarchisme sans adjectifs». A l'époque, il existait déjà plusieurs écoles de pensée concurrentes qui divergeaient surtout à propos des questions économiques et des stratégies de changement social.

Les deux tendances majeures étaient les anarchistes individualistes (anarchistes philosophes ou anarchistes scientifiques) et les anarcho-communistes (socialistes libertaires ou anarchistes sociaux). Selon Voltairine de Cleyre, ces deux courants avaient apporté une contribution positive et riche d'enseignements; les anarchistes devaient donc s'unir autour de leurs conceptions anti-autoritaires communes et laisser le champ libre à l'expérimentation en ce qui concerne les théories économiques et les méthodes d'agitation et d'organisation. Si certains furent convaincus par ces arguments, le mouvement resta cependant divisé sur ces questions. Dans ses propres écrits et au cours de son évolution théorique, Voltairine de Cleyre conçut sa propre synthèse, qui s'ajouta à son apport original dans d'autres domaines. Avant d'exposer ses conceptions politiques proprement dites, il nous faut d'abord expliquer brièvement ce que représentaient l'anarchisme individualiste et l'anarcho-communisme aux États-Unis.

Dans son travail pionnier sur l'anarchisme américain, Eunice Minette Schuster s'est attachée à décrire l'évolution de la pensée anarchiste depuis la période coloniale jusqu'en 1932, date de la publication de son livre Native American Anarchism: A Study of Left-Wing Individualism (L'anarchisme américain autochtone: une étude de l'individualisme de gauche).Dans cet ouvrage qui étudie l'anarchisme «purement» américain, elle relate l'évolution spécifique de l'anarchisme individualiste de Thoreau (5) jusqu'aux actions et aux écrits des époux Heywood (6) et de Benjamin Tucker (7).

Thoreau a influencé tous les courants de la pensée politique américaine. Il «était un anarchiste dans le sens où il croyait en la souveraineté de l'individu et en la coopération volontaire», écrit Schuster. Et elle poursuit: «Il considérait que l'individu primait, qu'il était libre de vivre et d'agir selon ses meilleures inclinations, à la fois rationnelles et émotionnelles. Seules les relations de Òbon voisinageÓ devaient exiger de lui un effort. Pour lui, la liberté et la justice étaient les valeurs essentielles.» Elle cite ensuite Thoreau: «Le meilleur gouvernement est celui qui ne gouverne rien. Lorsque les hommes seront prêts (pour une telle idée), tel sera le gouvernement qu'ils auront (8)». Walden,l'un des livres de Thoreau, ses essais sur John Brown (9), l'esclavage, et son étude classique sur la désobéissance civile constituent une des pierres angulaires de la pensée politique américaine et ces textes ont influencé la gauche radicale pendant des décennies.

Quant aux époux Heywood, ils professaient un individualisme anarchiste centré sur le droit de l'individu à décider de ses relations sexuelles et maritales, à avoir accès au contrôle des naissances et à l'éducation sexuelle. Ils étaient également partisans de l'abolition de l'esclavage, négation même de la liberté individuelle. Les Heywood furent arrêtés de multiples fois et contraints de payer des amendes à cause des lois Comstock (10) qui interdisaient toute propagande (y compris par la poste) sur le contrôle des naissances, littérature considérée comme «obscène». Les Heywood venaient tous deux de la Nouvelle-Angleterre et, durant toute leur vie, ils défendirent l'idée que la liberté individuelle (telle qu'elle s'exprime dans les notions d'autonomie et d'indépendance dans la Déclaration d'indépendance) devait être élargie et défendue contre la force coercitive de l'État et des lois qui soumettaient les femmes, les esclaves africains et les Indiens (11).

Benjamin Tucker est certainement l'anarchiste individualiste le plus connu, et celui dont les écrits ont été le plus lus à l'époque. Il publiait le journal Liberty.Selon lui, l'individualisme anarchiste plongeait ses racines dans le développement de la pensée politique américaine qui a toujours mis l'accent sur les droits des individus. Il expliquait qu'il n'était lui-même qu'un «intrépide démocrate jeffersonien (12)».

Tucker et les anarchistes individualistes croyaient également que l'on pouvait étudier scientifiquement la société. Selon eux, la science permettrait, un jour, de savoir comment organiser celle-ci afin de développer au maximum la liberté et l'égalité. Le thème de la science et de la société intéressait des cercles très larges: le taylorisme et le fordisme (13) voulaient imposer un management scientifique pour augmenter au maximum la productivité des ouvriers et la marge de profit des patrons; les socialistes et communistes européens souhaitaient gérer l'économie de façon scientifique afin que les bénéfices du travail reviennent à tous; les partisans du darwinisme social (14) prétendaient que la science avait déterminé ceux qui étaient aptes (ou inaptes) à la vie sociale et établi les hiérarchies entre les classes et entre les races. L'espoir dans le potentiel de la science était aussi partagé par de nombreux anarcho-communistes - en particulier par son principal théoricien, Pierre Kropotkine, qui était également un savant.

Pour les anarchistes individualistes, la Frontière américaine était un facteur important dans le développement de la démocratie. Ils auraient sans doute approuvé en grande partie l'historien Frederick Jackson Turner qui développa la «thèse de la Frontière» à propos de la culture politique américaine. «L'individualisme de la Frontière a dès le départ promu l'idée de la démocratie» écrit Turner (15). Les anarchistes individualistes croyaient en la propriété privée. Ils pensaient que les hommes et les femmes avaient le droit de jouir du produit de leur travail et qu'ils devaient pouvoir conclure entre eux des contrats libres pour commercer et même s'embaucher les uns les autres. Ils prônaient une économie inspirée par le laissez-faire mais pensaient aussi que chaque être humain avait droit à la propriété et que celle-ci devrait être partagée à peu près équitablement. Ce point est la principale source de divergence avec les autres tendances anarchistes. Selon celles-ci, les anarchistes individualistes définissent la propriété à partir d'une vision idéalisée du passé américain, qui remonte à une époque où l'on distribuait des terres aux familles afin qu'elles les cultivent et où l'État était faible, ce qui explique l'importance du thème de la Frontière.

Au début de son évolution politique, Voltairine de Cleyre fut influencée par Tucker et les anarchistes individualistes. Attirée par leurs idées anti-autoritaires et l'importance qu'ils accordaient à la liberté personnelle, elle écrivit pour la revue Libertyet pour d'autres publications du même courant. Mais rapidement elle se mit à critiquer leur acceptation de la propriété privée et leur manque de conscience de classe. Elle vivait à Philadelphie, l'un des principaux centres industriels du pays et enseignait l'anglais aux ouvriers immigrés. Ses liens directs avec les travailleurs, ainsi que le fait qu'elle-même ait vécu dans la pauvreté toute sa vie la poussèrent à rejeter le capitalisme et la propriété privée comme étant des institutions qui asservissaient l'humanité. Si elle continua à écrire pour des publications anarchistes individualistes et à apprécier leurs contributions, elle milita surtout avec les anarcho-communistes.

A la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, le niveau de l'immigration aux Etats-Unis grimpa en flèche. Les usines des grandes villes nécessitant une main-d'œuvre bon marché, des centaines de milliers d'immigrés vinrent chercher du travail en Amérique. Nombre d'entre eux importèrent les idées socialistes et anarchistes européennes et le mouvement anarchiste américain s'étendit au fur et à mesure que ces immigrés rejoignaient ses rangs.

Les anarchistes individualistes n'ont jamais eu d'influence significative et n'ont pas réussi à susciter un mouvement social - beaucoup d'entre eux se méfiaient des mouvements de masse parce qu'ils croyaient que ceux-ci limitaient la liberté de l'individu. Si une grande partie des anarcho-communistes étaient nés aux Etats-Unis, beaucoup étaient aussi des immigrés. C'est à cette époque que le mouvement ouvrier progressa également à pas de géant dans le pays et les immigrés furent, là aussi, à l'origine de cette expansion.

Les idées révolutionnaires importées aux Etats-Unis par de nombreux immigrants effrayèrent la classe dominante - ce qui motiva en grande partie le retour de bâton contre les immigrés. Le Know Nothing Party (16), organisation nataliste et hostile à l'immigration, se développa au début du XIXe siècle. Ce groupe utilisait la violence et l'intimidation contre les immigrants. Son slogan favori était «L'Amérique aux Américains!». Dans un de ses textes il souligne le danger que les immigrants font courir aux institutions politiques américaines: «Jamais les espoirs, les inquiétudes, les doutes et les peurs qui agitent les partis politiques dans ce pays n'ont autant pesé sur leur avenir proche É jamais une menace aussi grande n'a pesé sur les démagogues et les politicards (17)». Le Know Nothing Party se développa après l'arrivée des «quarante-huitards», ces réfugiés politiques qui avaient fui l'Europe après l'échec de la révolution de 1848 sur le continent. Schuster écrit qu'à Louisville, dans le Kentucky, des membres du Know Nothing Party attaquèrent des «quarante-huitards» allemands à coups de pierres et de matraques pour les empêcher de voter aux élections. D'autres Allemands furent violemment pris à partie par la foule et certains d'entre eux tués (18). Le mouvement des Know Nothings annonçait la violence dirigée contre les immigrants en général et les révolutionnaires en particulier. Avant et pendant sa présidence, Theodore Roosevelt fustigea les immigrés radicaux et affirma que les étrangers devaient être assimilés, si nécessaire par la force, et transformés en de véritables Américains; ils devaient rejeter leur langue et leur culture et adopter la culture anglaise et anglo-saxonne des Etats-Unis. Dans son livre True Americanism (Le véritable américanisme)Roosevelt écrit: (l'immigré) «doit apprendre que la vie en Amérique est incompatible avec toute forme d'anarchie, quelle qu'elle soit»; le contrôle de l'immigration est nécessaire pour écarter «les individus malsains de toutes les races - pas seulement les criminels, les idiots et les pauvres, mais les anarchistes comme Most ou O'Donovan Rossa (19)». Ces deux hommes étaient nés en Europe et prônaient la révolution pour abattre le capitalisme et la propriété privée. Most était une figure dirigeante dans le mouvement anarcho-communiste et critiquait sévèrement Tucker et les individualistes. Comme Most, beaucoup d'anarcho-communistes étaient des immigrants: il existait des journaux en yiddish, en italien, en allemand, en espagnol et en finlandais -et bien sûr des publications en langue anglaise. Dans les réunions et manifestations anarchistes et ouvrières de l'époque, les orateurs s'adressaient à la foule en plusieurs langues. Le flux de l'immigration donna naissance à un mouvement anarchiste multiculturel. Ce mouvement n'entretenait pas de liens étroits avec les «traditions américaines» dont se revendiquaient les anarchistes individualistes. Ses idées avaient mûri au cours des conflits en Europe et dans les centres industriels des Etats-Unis. Doté d'une grande conscience de classe, ce mouvement prônait l'action directe: grèves, sabotages, boycotts, marches, meetings et parfois représailles contre les patrons et les politiciens (20).

Dans sa contribution unique à la pensée politique, Voltairine de Cleyre fusionna l'apport des deux tendances de l'anarchisme. Elle était parfaitement consciente des antagonismes de classe et voulait détruire le capitalisme et l'État, mais souhaitait aussi établir un entre le mouvement anarchiste en général et la tradition démocratique américaine. Dans son essai L'Anarchisme et les traditions politiques américaines(21), elle affirme que les libertés individuelles définies dans la Déclaration d'indépendance et le Bill of Rights (22) contribuent à poser les fondations de la liberté humaine. Selon elle, ce qui a miné la démocratie aux États-Unis, c'est la peur de la liberté qu'éprouvèrent la classe dirigeante et les grands propriétaires fonciers; en effet, ceux-ci conçurent une Constitution qui retira aux gens le pouvoir de contrôler leur propre vie. Les dirigeants politiques ont créé l'Etat parce qu'ils croyaient que la liberté ne pouvait naître que de l'ordre. Les anarchistes, pensent, eux, que «La liberté est la mère et non la fille de l'ordre (23).» En soulignant cette relation entre la pensée anarchiste et la tradition politique américaine, Voltairine de Cleyre s'attaqua directement au préjugé très répandu selon lequel l'anarchisme était une philosophie d'origine étrangère, ignorant ou méprisant ce qu'est la démocratie et un gouvernement constitutionnel. Née aux Etats-Unis et ayant toujours écrit en anglais, Voltairine de Cleyre pouvait s'adresser à un public différent et sa position personnelle remettait en cause le stéréotype «anarchiste = étranger». Dans ses écrits et ses discours, elle combinait le combat pour la liberté politique et les droits individuels des anarchistes individualistes avec les stratégies anti-capitalistes des anarcho-communistes, fondées sur la conscience et l'organisation du prolétariat. Elle essaya également d'introduire ses propres conceptions politiques féministes dans le mouvement anarchiste - qui n'avait pas encore élaboré de réponse à ladite «question des femmes». Dans la biographie qu'il lui a consacrée, Paul Avrich affirme: «Toute la vie de Voltairine de Cleyre exprime sa révolte contre le système de la domination masculine qui, comme toutes les formes de tyrannie et d'exploitation, s'opposait à son esprit anarchiste.» Elle écrivit:«Toute femme doit se demander : Pourquoi suis-je l'esclave de l'Homme? Pourquoi prétend-on que mon cerveau n'est pas l'égal du sien? Pourquoi ne me paie-t-on pas autant que lui? Pourquoi mon mari contrôle-t-il mon corps? Pourquoi a-t-il le droit de s'approprier mon travail au foyer et de me donner en échange ce que bon lui semble? Pourquoi peut-il me prendre mes enfants? Les déshériter alors qu'ils ne sont pas encore nés? Toute femme doit se poser ces questions (24).»

Voltairine de Cleyre écrivit des articles et donna des conférences sur des sujets comme «Le sexe esclave»,«L'amour dans la liberté», «Le mariage est une mauvaise action », «La cause des femmes contre l'orthodoxie». Elle défendait l'indépendance économique des femmes, le contrôle des naissances, l'éducation sexuelle et le droit des femmes à conserver leur autonomie dans leurs relations amoureuses - en particulier le droit d'avoir leur propre chambre afin de conserver leur indépendance, ce qu'elle-même réussit à faire toute sa vie, malgré sa pauvreté. Des femmes comme Voltairine de Cleyre et Emma Goldman ont défié le pouvoir patriarcal dans la sociétéÉ et aussi dans le mouvement anarchiste. A travers leurs idées et leurs activités militantes elles ont permis à la pensée anarchiste d'intégrer les expériences des femmes. Selon Elaine Leeder, les femmes anarchistes «croyaient que les changements sociaux ne devaient pas seulement bouleverser les sphères économiques et politiques mais aussi les sphères individuelles et psychologiques de la vie. Elles pensaient que les changements dans les aspects personnels de la vie (famille, enfants, sexualité) relevaient de l'activité politique. Au début du XXe siècle, les femmes ont apporté une nouvelle dimension à la théorie anarchiste (25)».

La politique féministe de Voltairine de Cleyre ne remit pas seulement en cause les hommes (anarchistes) mais aussi les femmes qui luttaient pour obtenir le droit de vote à cette époque. Voltairine de Cleyre et Emma Goldman condamnèrent les conceptions et les actions des suffragettes car, selon elles, le droit de vote n'aboutirait jamais à l'égalité politique pour les femmes. Regardez les ouvriers, disaient Voltairine et Emma, ils ont le droit de vote mais se sont-ils libérés pour autant de la misère, de la pauvreté, de l'exploitation par les patrons? Tant que l'inégalité économique dominera la société, l'égalité des droits n'aura aucun sens. De plus, comme Emma Goldman l'écrivit dans son essai sur «Le droit de vote des femmes», les femmes doivent gagner l'égalité aux côtés des hommes. «Tout d'abord en se faisant respecter comme des personnes et en n'étant plus considérées comme des marchandises sexuelles. Ensuite en refusant que quiconque ait le moindre droit sur leur corps; en refusant d'avoir des enfants si elles ne le désirent pas; en refusant de servir Dieu, l'Etat, la société, leur mari, leur famille, etc. En rendant leur vie plus simple, plus profonde et plus riche (É). C'est seulement de cette manière, pas au moyen d'un bulletin de vote, que les femmes se libéreront, deviendront une force respectée, une force œuvrant pour l'amour véritable, pour la paix, pour l'harmonie; une force offrant un feu divin et donnant la vie; une force qui créera des hommes et des femmes libres (26).»

Voltairine de Cleyre et d'autres femmes anarchistes ont réussi à rapprocher féminisme et anarchisme. Ce progrès théorique a eu un impact considérable sur les deux mouvements, et continue à influencer leur développement.

La vie et l'œuvre de Voltairine de Cleyre sont riches d'enseignements. Elle a réalisé une synthèse fructueuse entre l'anarchisme individualiste et l'anarchisme communiste. Sa thèse selon laquelle l'anarchie puise ses racines dans la tradition démocratique américaine questionne à la fois notre conception de l'anarchisme et celle de la démocratie. Sa politique féministe a apporté de nouveaux outils pour concevoir l'égalitarisme et la libération des femmes. Si Voltairine de Cleyre vivait aujourd'hui, je suis persuadé qu'elle comprendrait comment la domination blanche et l'impérialisme ont façonné la division raciale de l'Amérique. En effet, comme bien d'autres anarchistes et féministes de son époque, Voltairine de Cleyre n'a en effet produit aucune analyse de la question raciale aux États-Unis, et cette lacune explique pourquoi ses théories soulèvent peu d'intérêt aujourd'hui (27).

Voltairine de Cleyre a su parfaitement dévoiler les contradictions entre les idéaux de l'égalité et de la démocratie, d'un côté, et les pratiques réelles de la société américaine, de l'autre. En défendant la nécessité d'un changement social radical et une politique égalitaire fondée sur la coopération ainsi que les principes anarchistes et féministes, Voltairine de Cleyre nous oblige à examiner d'un œil critique la réalité sociale et nous pousse à réfléchir à ce que pourrait être une autre société.





Anarchiste, Chris Crass milite au sein du groupe Food Not Bombs (De la nourriture, pas des bombes) à San Francisco.



Notes

Les notes sont de l'auteur sauf celles suivies de la mention (N.d.T).

1. Palmer, Alexander Mitchell (1872-1936). Juriste, député démocrate et ministre de la Justice qui mena une vigoureuse campagne contre la gauche radicale et déclencha la Grande Peur des Rouges (Red Scare)de 1919-1920. Il s'appuya sur la loi contre l'espionnage de 1917 et la loi contre la sédition de 1918 pour lancer une campagne extrêmement violente contre les organisations de gauche et tous les éléments contestataires ou révolutionnaires. Il fit expulser ou exiler Emma Goldman et plusieurs centaines d'anarchistes. Le 2 janvier 1920, il organisa des descentes de police (qui devinrent célèbres sous le nom de Palmer Raids) dans 33 villes simultanément; des milliers de personnes furent emprisonnées sans la moindre inculpation pendant des mois, sous prétexte de l'imminence d'un «complot bolchevik». Toute ressemblance avec les méthodes du gouvernement Bush après les attentats du 11 septembre 2001 et la diabolisation de l'islam (qui remplace aujourd'hui le communisme) est purement fortuiteÉ (N.d.T.).

2. Dans ce texte j'ai traduit le mot anglais radicaltantôt par révolutionnaire tantôt par gauche radicale (N.d.T.).

3. James J. Farrell, The Spirit of the Sixties: The Making of Postwar Radicalism,Routledge Press, 1997. L'auteur souligne l'émergence de ce qu'il appelle une «politique centrée sur personne» combinant des idées provenant du catholicisme social, de l'anarchisme communautaire, du pacifisme radical et de la psychologie humaniste. Il montre l'importance de la pensée et des stratégies anarchistes dans l'organisation et les actions des mouvements des années 50 et 60. Son étude porte principalement sur l'Action catholique ouvrière, les beatniks, les mouvements pour les droits civiques et étudiants, l'impact de la guerre du Vietnam, et l'influence de tous ces éléments sur la pensée et la vie politique américaines.

4. Cité page XIX inPaul Avrich, An American Anarchist: The Life of Voltairine de Cleyre,Princeton University Press, 1978. Les recherches et les écrits d'Avrich ont grandement contribué à stimuler l'intérêt pour l'histoire et la pensée anarchistes. Ses livres sur la tragédie de Haymarket ou le procès de Sacco et Vanzetti, et ses études sur des militants libertaires moins connus offrent des pistes de réflexion à ceux qui voudront s'interroger davantage sur le passé de l'anarchisme et les leçons que les mouvements actuels pour la justice sociale peuvent en tirer.

5. Henry David Thoreau (1817-1862). Ecrivain qui, au nom de l'individualisme, s'opposait à toute contrainte abusive de la communauté. Il passa une nuit en prison pour avoir refusé de payer ses impôts car il s'opposait à la guerre contre le Mexique Considéré comme un des précurseurs de la non-violence par Gandhi et Luther King, il défendit le raid de John Brown et ses partisans contre l'arsenal de Harpers Ferry en vue de distribuer des armes aux esclaves noirs. Penseur inclassable, ses textes peuvent être utilisés aussi bien par les écologistes, les milices patriotiques d'extrême droite ou les anarchistes qui oublient qu'il écrivit un jour: « Néanmoins, pour m'exprimer de façon concrète, en citoyen et non à la façon de ceux qui se proclament hostiles à toute forme de gouvernement, je ne réclame pas sur-le-champ sa disparition mais son amélioration immédiate. » (N.d.T)

6. Angela et Ezra Heywood prônaient l'amour libre et firent tout pour «provoquer» les puritains et la justice. Suite à l'adoption du Comstock Act en 1873, Ezra Heywood fut condamné à deux reprises à deux ans de travaux forcés. La première fois il fut gracié par le Président des Etats-Unis, la seconde il effectua la presque totalité de sa peine (à 61 ans!) et mourut peu après.

7. Benjamin Ricketson Tucker (1854-1939). Traducteur de Bakounine et Proudhon, ses écrits économiques et philosophiques exercèrent une certaine influence sur le mouvement anarchiste américain avant la Première Guerre mondiale (N.d.T.).

8. Eunice Minette Schuster, Native American Anarchism: A Study of Left-Wing Individualism,publié en 1932, réédité en 1983, Loompanics Unlimited, p. 47 et 51.

9. John Brown (1800-1859) Abolitionniste américain qui en 1859 tenta de s'emparer avec vingt et une autres personnes d'un arsenal à Harpers Ferry, en Virginie-Occidentale; il voulait y prendre des armes en vue de libérer les esclaves du Sud. Fait prisonnier, il fut pendu et son procès eut un grand retentissement (N.d.T.).

10. Anthony Comstock (1844-1915) mena pendant quarante ans une campagne contre l'«obscénité» et fut à l'origine de lois draconiennes visant notamment l'acheminement, par courrier, de matériel pornographique - lois dont s'inspire encore le Communications Decency Act voté sous Clinton en 1996! (N.d.T.)

11. Schuster, P. 88-92, ibid. Il existe aussi un livre intitulé Free Love and Anarchismqui porte sur les Heywood et décrit leur conflit avec Comstock, leur lutte pour le contrôle des naissances et la libération de la femme.

12. Schuster, P. 88, ibid.(Jefferson, Thomas (1743-1826). Troisième président des États Unis, il rédigea la Déclaration d'Indépendance en 1776. N.d.T.)

13. Les concepts du taylorisme et du fordisme ont considérablement évolué mais proviennent au départ des idées mises en pratique par deux Américains: F.W. Taylor et H. Ford. F.W. Taylor, ingénieur américain, voulait améliorer la productivité des machines et prétendait soulager le travail de l'ouvrier. En fait, il mit au point un système perfectionné de chronométrage des gestes et des mouvements qui ne fit que renforcer leur pénibilité. De plus, le taylorisme augmenta la parcellisation des tâches et l'absence de contrôle des travailleurs sur ce qu'ils produisent, accroissant la déshumanisation des usines. Quant à Henry Ford (1863-1947), il lutta toute sa vie contre les syndicats et fut un chaud partisan de la productivité. En revanche, il défendit la participation des ouvriers aux bénéfices de l'entreprise, la vente à crédit et même de hauts salaires pour ses employés! (N.d.T.)

14. Le darwinisme sociala toujours été puissant aux Etats-Unis puisqu'il donne une caution pseudo-scientifique à la discrimination raciale, un des principaux fondements de la société américaine (N.d.T.).

15. Frederick Jackson Turner, essai réédité dans From Many, One: Readings in American Political and Social Thought,sous la direction de Richard. C. Sinopoli, Georgetown Press, 1997.

16. Le Know Nothing Party était un parti anti-immigrés et anti-catholiques né en 1849 et fondé par des protestants. D'abord clandestin, il se donna des structures publiques sous le nom d'American Party et compta jusqu'à 43 députés sympathisants dans le Congrès élu en 1855. Mais son influence diminua rapidement. (N.d.T.)

17. Know Nothing Party, The Silent Scourge in From Many, One,sous la direction de Sinopoli, voir note 16.

18. E.M. Schuster, Native American Anarchism,p. 124, note 121.

19. Theodore Roosevelt, True Americanism dans From Many, One, ibid, p. 197, 198. Théodore Roosevelt devint le 26e président des Etats-Unis après l'assassinat de McKinley par un anarchiste, en 1901. Pendant la présidence Roosevelt, la loi anti-anarchiste sur l'immigration fut adoptée: elle interdisait l'entrée en Amérique à tout individu qui prônait le renversement du gouvernement. La Cour suprême déclara que cette loi était constitutionnelle. (Jeremiah O'Donovan Rossa, 1831-1915, célèbre nationaliste irlandais, membre de l'Irish Republican Brotherhood, la Fraternité républicaine irlandaise que l'on appelle aussi les Fenians. Cette organisation en grande partie secrète fut créée simultanément en Irlande, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Elle est l'ancêtre, du moins dans ses tendances les plus radicales, du Sinn Fein, puis de l'IRA au vingtième siècle. Donovan Rossa fut emprisonné par les Britanniques de 1858 à 1861, maintenu en isolement dans une cellule obscure, torturé et menotté jour et nuit pendant trois ans. A la suite d'une campagne internationale, il fut exilé avec d'autres nationalistes irlandais et choisit d'aller vivre aux Etats-Unis, où il récolta des fonds, créa des journaux dans la communauté irlandaise et finança une campagne d'attentats terroristes en Angleterre dans les années 1880. N.d.T.)

20. Les actes de violence commis par les anarchistes ont été grossièrement exagérés et utilisés pour créer, dans l'opinion, la peur de l'anarchiste fou, lanceur de bombes. Néanmoins il est vrai que des actes de violence ont été commis par des anarchistes aux États-Unis, comme par exemple la tentative d'assassinat du patron sidérurgiste Henry Frick par Alexandre Berkman après que Frick eut ordonné aux gros bras de l'Agence Pinkerton d'attaquer les piquets de grève. Berkman condamna plus tard de tels actes, et en général le mouvement anarchiste partage son avis. La tactique le plus souvent utilisée est celle de l'action directe non violente, y compris aujourd'hui.

21. Ce texte paraîtra dans le N° 3 de Ni patrie ni frontières. (N.d.T.)

22. Le Bill of Rights désigne les dix premiers amendements de la Constitution américaine. Ce texte est censé garantir, entre autres, la liberté d'expression, de religion et de réunion (N.d.T.).

23. Voltairine de Cleyre, «L'anarchisme et les traditions américaines».

24. Paul Avrich, ibid.,p. 158.

25. Elaine Leeder, «Let Our Mothers Show the Way», p. 143 dans l'anthologie Reinventing Anarchy Again,sous la direction de Howard J. Ehrlich, 1996, AK Press, p. 143. Cet essai illustre bien l'importance que revêt encore aujourd'hui Voltairine de Cleyre pour le mouvement anarchiste. Au début du XXe siècle, ses idées sont étonnamment semblables à celles du mouvement féministe des années 1960 et 1970: le personnel est politique et le politique est personnel.

26. Emma Goldman, «Woman Suffrage», in From Many, One, ibid.

27. Le mouvement féministe contemporain a beaucoup écrit sur ce sujet. Durant toute l'histoire de ce mouvement, les féministes de couleur ont lutté pour être écoutées. Cf. notamment le livre de Paula Giddings When and Where I Enter: The Impact of Black Women on Sex and Race in Americaou celui de Cherrie Moraga et Gloria Anzualda: This Bridge Called My Back: Writings by Radical Women of Color,qui constitua une avancée de la pensée féministe en 1981.

Les écrits de Bell Hooks permettent de comprendre comment les notions de race, de classe et de genre s'entremêlent et comment toutes les formes de domination doivent être combattues simultanément. Le mouvement anarchiste continue à manquer d'analyses solides sur l'impérialisme, le colonialisme, l'esclavage et l'hégémonie des Blancs. Cependant les anarchistes de couleur sont en train de développer une telle critique et ils ont contribué à obliger ce mouvement majoritairement blanc à s'intéresser au racisme, aux privilèges réservés aux Blancs et aux mécanismes de la suprématie blanche.


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Lila
 
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Re: Féminisme libertaire & anarcha-féministes dans le monde

Messagede Lila » 10 Sep 2017, 17:05

Elise OTTESEN JENSEN (dite, Ottar).

Ecrivaine, militante anarchiste, féministe et néo-malthusienne scandinave.

Elle est née le 2 janvier 1886 à Hoyland (Norvège). Dix-septième fille d'un pasteur, elle renie la religion et choisit de faire des études de médecine dentaire, mais une explosion dans un laboratoire de son école où elle perdra deux doigts mettra fin à ses projets de devenir dentiste. Durant la première guerre mondiale, elle rencontre Albert Jensen, un anarcho-syndicaliste et pacifiste américain. Lorsqu'il est expulsé de Norvège, elle part avec lui à Copenhague (Danemark) puis à partir de 1919 à Stockolm, en Suède. Elle collabore alors au périodique "Arbetaren" qui représente la tendance anarcho-syndicaliste et libertaire suédoise. Confrontée au problème des familles nombreuses, puis à la mort d'une de ses jeunes soeurs des suites d'un avortement clandestin, elle devient une militante néo-malthusienne, luttant pour le contrôle des naissances grâce aux moyens contraceptifs comme le diaphragme. Elle contribuera, par ses nombreux articles et ses conférences à travers le pays (Suède) à donner une véritable information sexuelle et politique aux femmes et à faire abolir la loi interdisant les moyens contraceptifs (1937). En 1933, elle fonde la Fédération de l'Education Sexuelle "RFSU" qu'elle présidera jusqu'en 1959. Elle milite pour l'avortement libre, la diffusion des moyens contraceptifs, mais aussi pour les droits des homosexuels. Dans les années quarante, elle parvient à fédérer diverses organisations qui donneront naissance à "l'International Planned Parenthood Federation" (IPPF), Fédération internationale de planning familial qu'elle présidera de 1959 à 1963. Son action sera finalement reconnue officiellement et elle sera nommée en 1958 docteur honoris causa à l'Université d'Uppsala.
Outre ses articles, elle a écrit plusieurs livres dont ses mémoires, publiées en 1965 et 1966.

http://www.ephemanar.net/septembre04.html#ottesen
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Re: Féminisme libertaire & anarcha-féministes dans le monde

Messagede Lila » 24 Oct 2017, 22:19

Louise Michel

Aux citoyennes de Paris

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Pionnière du féminisme, Louise Michel écrit dans ses Mémoires : « La question des femmes est, surtout à l’heure actuelle, inséparable de la question de l’humanité. »
Ce Carnet propose de rassembler les textes et pamphlets féministes de l’auteur dont Le Manifeste et proclamation de Louise Michel aux citoyennes de Paris en est l’emblême. Son souhait le plus cher est d’apporter aux femmes une aussi bonne éducation que les hommes, elle leur enseigne tout : les mathématiques, le théâtre, les sciences naturelles jusqu’à l’éducation sexuelle.

« Les hommes sont des lâches ! Nous l’avons vu dans les deux journées à jamais mémorables, où leurs talons seuls étaient visibles ; j’avais cru un instant que je pouvais me fier à eux, il n’en est malheureusement rien. Un millier de citoyennes comme moi, et la révolution serait faite ; du courage donc, et laissez pleurnicher vos femmelettes de maris. Je veux la paix à l’intérieur, quant à l’extérieur, je ne vous dis que ça. »

http://www.editionsdelherne.com/publica ... -de-paris/
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Re: Féminisme libertaire & anarcha-féministes dans le monde

Messagede Lila » 26 Déc 2017, 23:10

Colères (1978-1980)

Journal anarcho-féministe publié entre Mai 1978 et Janvier 1980. Trois numéros ont été diffusés.

Présentation tirée du journal CPCA n° 2 (août 1978) :

"Nous nous sommes retrouvées entre femmes libertaires sur Paris (les femmes de la FA, de l’OCL, de la Lanterne Noire et des Inorganisées). Nous sommes parti de deux constatations ; d’une part, nous ne nous reconnaissons pas toujours dans les revendications et les pratiques du mouvement de femmes, (les assises sur le viol entre autre…) d’autre part, le mouvement libertaire ne prend pas suffisamment en compte certains problèmes spécifiques, tel que celui de la femme, soit qu’il le relègue à un "front secondaire", soit qu’il le nie en tant que problème spécifique (les anarchistes combattent pour la libération de l’individu quel qu’il soit ; on ne doit pas faire de division !).
En tant que femmes libertaires, nous affirmons qu’il y a une oppression spécifique de la femme et que nous devons la prendre en compte à travers les luttes que nous menons à tous les niveaux (pas seulement au sujet de la sexualité).
Cette oppression existe également dans le mouvement libertaire, et nous la combattons là aussi.
Nous ne voulons pas nous enfermer dans un ghetto féminin/féministe (voire anti-mâles !) comme certains groupes de femmes.
Notre lutte s’inscrit dans une lutte globale contre la société capitaliste étatique et patriarcale. Il s’agit donc pour nous d’éclaircir et d’affirmer nos positions et de développer des pratiques libertaires prenant réellement en compte l’oppression spécifique de la femme.
Ceci est un projet, et le journal que nous faisons peut être un lieu d’échange, d’expérience et d’initiative entre les femmes libertaires (et les hommes aussi, on n’est pas sectaire !), se reconnaissant dans cette recherche. Vous êtes donc toutes (et tous) invitées à nous faire parvenir des articles, informations diverses, photos, dessins…"

Sommaires de Colères (1978-1980)

Journaux en pdf : http://archivesautonomies.org/spip.php?article89
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