Les anarchistes dans la Révolution mexicaine

Re: Les anarchistes dans la Révolution mexicaine

Messagede bipbip » 02 Nov 2017, 18:29

"Les Chefs" par Ricardo Flores Magon (1912).

Les chefs

Il ne faut pas former une masse, inutile de reproduire les préjugés, les préoccupations, les erreurs et les coutumes qui caractérisent les foules aveugles. La masse est fermement convaincue qu’il lui faut un chef ou un guide pour la mener à son destin. Vers la liberté ou vers la tyrannie, peu importe : elle veut être guidée, avec la carotte ou avec le bâton.

Cette habitude si tenace est source de nombreux maux nuisibles à l’émancipation de l’être humain : elle place sa vie, son honneur, son bien-être, son avenir, sa liberté entre les mains de celui qu’elle fait chef. C’est lui qui doit penser pour tous, c’est lui qui est chargé du bien-être et de la liberté du peuple en général comme de chaque individu en particulier.

C’est ainsi que des milliers de cerveaux ne pensent pas puisque c’est le chef qui est chargé de le faire. Les masses deviennent donc passives, ne prennent aucune initiative et se traînent dans une existence de troupeau. Ce troupeau, les politiques et tous ceux qui aspirent à des postes publics le flattent au moment des élections pour ensuite mieux le tromper une fois qu’elles sont passées. Les ambitieux le trompent à coups de promesses au cours des périodes révolutionnaires pour récompenser ensuite ses sacrifices à coups de pieds une fois la victoire obtenue.

Il ne faut pas former une masse. Il faut former un ensemble d’individus pensants, unis pour atteindre des fins communes à tous mais où chacun, homme ou femme, pense avec sa propre tête et s’efforce de donner son opinion sur ce qu’il convient de faire pour réaliser nos aspirations communes, qui ne sont autres que la liberté et le bien-être de tous fondés sur la liberté et le bien-être de chacun. Pour parvenir à cela, il est nécessaire de détruire ce qui s’y oppose : l’inégalité. Il faut faire en sorte que la terre, les outils, les machines, les provisions, les maisons et tout ce qui existe, qu’il s’agisse du produit de la nature ou de l’intelligence humaine, passent du peu de mains qui les détiennent actuellement aux mains de tous, femmes ou hommes, pour produire en commun, chacun selon ses forces et ses aptitudes, et consommer selon ses besoins.

Pour y parvenir, nul besoin de chefs. Bien au contraire, ils constituent un obstacle puisque le chef veut dominer, il veut qu’on lui obéisse, il veut être au-dessus de tout le monde. Jamais aucun chef ne pourra voir d’un bon œil la volonté des pauvres d’instaurer un système social basé sur l’égalité économique, politique et sociale. Un tel système ne garantit pas aux chefs la vie oisive et facile, pleine d’honneur et de gloire, qu’ils souhaitent mener aux dépends des sacrifices des humbles.

Ainsi donc, frères mexicains, agissez par vous-même pour mettre en pratique les principes généreux du manifeste du 23 septembre 1911. Nous ne nous considérons pas comme vos chefs, et nous serions attristés que vous voyiez en nous des chefs à suivre sans lesquels vous n’arriveriez pas à agir pour la révolution. Nous sommes sur le point d’aller au bagne, non parce que nous sommes des criminels, mais parce que nous ne nous vendons ni aux riches ni à l’autorité, parce que nous ne voulons pas devenir vos tyrans en acceptant des postes publics ou des liasses de billets de banque pour nous convertir en bourgeois et exploiter vos bras. Nous ne nous considérons pas comme vos chefs mais comme vos frères, et nous irons au bagne le cœur plus léger si, en vous comportant comme des travailleurs conscients [sic], vous ne changiez pas d’attitude face au capital et à l’autorité. Ne soyez pas une masse, mexicains, ne soyez pas la foule qui suit le politique, le bourgeois ou le caudillo militaire. Pensez chacun avec votre tête et œuvrez selon ce que dicte votre pensée.

Ne vous découragez pas lorsque nous serons séparés par les noires portes du bagne, car seules nos paroles amicales vous manqueront, rien de plus. Des compagnons continuent à publier Regeneración : offrez-leur votre aide pour poursuivre cette œuvre de propagande qui doit être toujours plus vaste et plus radicale.

Ne faites pas comme l’année dernière lorsqu’on nous a arrêtés et que votre enthousiasme s’est refroidi, que s’est affaiblie votre volonté de participer par tous les moyens possibles à la destruction du système capitaliste et autoritaire, et que seuls quelques uns sont restés fermes. Soyez fermes à présent ! Ne restez pas focalisés sur nos personnes et, avec un brio renouvelé, offrez votre aide matérielle et personnelle à la révolution des pauvres contre les riches et l’autorité.

Que chacun d’entre vous soit son propre chef pour que nul n’ait besoin de vous pousser à continuer la lutte. Ne nommez pas de dirigeants, prenez simplement possession de la terre et de tout ce qui existe, produisez sans maîtres ni autorité. La paix arrivera ainsi en étant le résultat naturel du bien-être et de la liberté de tous. Si, à l’inverse, troublés par la maudite éducation bourgeoise qui nous fait croire qu’il est impossible de vivre sans chef, vous permettez qu’un nouveau gouvernant vienne une fois encore se poser au-dessus de vos fortes épaules, la guerre continuera parce que les mêmes maux continueront à exister et à vous faire prendre les armes : la misère et la tyrannie.

Lisez notre manifeste du 23 septembre 1911 !

Mort au capital !

Mort à l’autorité !

Terre et Liberté !

Ricardo Flores Magon - Regeneración, 15 juin 1912


http://www.socialisme-libertaire.fr/201 ... chefs.html
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Re: Les anarchistes dans la Révolution mexicaine

Messagede Pïérô » 25 Nov 2017, 22:17

Rêveurs et utopistes, Ricardo Flores Magón et l’anarchisme au Mexique

On nous traite à grands cris de rêveurs, d’utopistes (…). Et pourtant, ce qu’on nomme civilisation qu’est-ce sinon l’œuvre d’utopistes et rêveurs. Visionnaires, poètes, rêveurs, utopistes, tant méprisés des gens « sérieux », tant persécutés par des gouvernements « paternalistes », ici pendus, là fusillés, conduits au bûcher, torturés, enfermés, écartelés à toutes les époques et dans chaque pays, ont pourtant été les initiateurs de tout mouvement progressiste, les oracles qui ont désigné aux masses aveugles l’itinéraire lumineux qui mène aux glorieuses cimes.
Ricardo Flores Magon

Rêveurs et utopistes, Ricardo Flores Magón et l’anarchisme au Mexique

Lorsqu’au Mexique on demande à quelqu’un s’il a entendu parler de Ricardo Flores Magón (Eloxochitlán, Oaxaca, 16 septembre 1873 - pénitencier de Leavenworth, Kansas, 21 novembre 1922), beaucoup répondent par l’affirmative car un grand nombre de rues, places, établissements scolaires, centres culturels et bibliothèques du pays portent son nom.
Quelques-uns le situent comme précurseur de la révolution mexicaine, ce qui, on va le voir, n’est qu’une demi-vérité, mais peu savent qu’outre le fait d’avoir été un anarchiste convaincu il fut un grand journaliste, un magnifique agitateur et un brillant penseur. Comment est-ce possible ? Parce que, pour paraphraser Walter Benjamin, l’image du passé a une table des matières cachée qu’une authentique historiographie doit révéler explicitement. Au Mexique, les régimes postrévolutionnaires ont réussi à neutraliser le magonisme en l’incorporant à l’histoire officielle après l’avoir écrasé sur le champ de bataille.

Ricardo Flores Magón et ses frères furent, à l’origine, des journalistes de formation libérale qui ont dû affronter la censure et les attaques de la police du dictateur Porfirio Díaz (1876-1911) dans leur tentative de fomenter, par voie de presse, une démocratisation du régime. Ils ont commencé par défendre leur droit à la liberté d’expression et ont fini par condamner l’Etat et toute forme de domination. Ils ont petit à petit adhéré à l’anarchisme, à partir duquel ils ont élaboré une interprétation originale combinant lutte clandestine contre la dictature de Díaz, résistance indigène, libéralisme anti-impérialiste et communisme libertaire d’inspiration kropotkinienne.
Leur projet de conjuguer la lutte des communautés indigènes du Centre et du Sud avec la lutte des journaliers du Nord en coordination avec les luttes émancipatrices des ouvriers de l’industrie nord-américaine demeure un des plus audacieux et des plus cohérents de l’histoire du Mexique contemporain.

Origines

Surgi dans la seconde moitié du XIXe siècle lorsqu’un émigrant grec, disciple de Spinoza, Fourier et Proudhon, Platino Rhodakanaty, arrive sur cette terre pour y fonder des écoles, des journaux et des sociétés de secours mutuel, l’anarchisme mexicain n’a jamais cessé d’exister sous de multiples formes ni de créer des liens fraternels, même s’ils sont souvent souterrains ou clandestins. On sait peu de chose de la vie de Rhodakanaty avant son arrivée au Mexique en 1861. José Valadés et Carlos Illiades rapportent qu’il était d’origine aristocratique, qu’il était né à Athènes vers 1828, mais on ignore la date et le lieu de sa mort car on perd ses traces à partir de 1886. D’après Illades, « ce n’était pas un homme banal. Il a vécu dans cinq pays, parlait sept langues, pratiquait trois ou quatre disciplines, élabora une médecine universelle, avait embrassé trois religions avant de se déclarer ouvertement panthéiste puis révolutionnaire. Il fut un des plus remarquables théoriciens de la tradition socialiste du Mexique au XIXe, réalisant un énorme travail politique et écrivant une œuvre aux sujets de réflexion variés : philosophie rationaliste, sociologie, psychologie et théologie, à contre-courant d’une intelligentsia rétive à la métaphysique et hostile au socialisme ».
Rhodakanaty semble avoir adhéré au socialisme dans le contexte des événements de 1848 et après avoir lu le livre de Proudhon Qu’est-ce que la propriété ? Il s’est rendu à Paris pour rencontrer ce dernier. Il n’était pas un utopiste au sens strict, surtout si on entend par là, comme l’affirme perfidement l’historien Gastón García Cantú, « un individu contradictoire et confus ». Il a plutôt combiné l’idée de communauté de Fourier avec la critique de Proudhon contre l’Etat et la propriété.
Au cours de son séjour parisien, Rhodakanaty a vent d’un décret du Président Ignacio Comonfort (1855-1858) qui offre des terres agricoles aux étrangers désirant s’établir en terre mexicaine. Sautant sur l’occasion, il part pour le Mexique, probablement pour y fonder un phalanstère. Il aborde à Veracruz aux derniers jours de février 1861, alors que Comonfort n’est déjà plus Président et qu’une guerre civile ravage le pays. Ce qui ne le décourage nullement : grâce à ses connaissances médicales et philosophiques, il obtient un poste de professeur dans l’une des écoles préparatoires de Mexico, où il transmet un mélange de spinozisme plaqué sur du christianisme social, en opposition au positivisme qui règne en maître. N’en restant pas là, il crée un cercle d’études, le Club des étudiants socialistes, groupe à l’origine de la première organisation anarchiste du pays : La Social (1865), vivier d’activistes, ce qui tend à prouver qu’outre le fait de posséder un esprit philosophique Rhodokanaty avait quelques talents d’agitateur.
Le moment était propice. Depuis le début du XIXe siècle, les premières organisations ouvrières étaient apparues – comme la Société particulière de secours mutuel, fondée à Mexico le 5 juin 1853 par des ouvriers chapeliers, et qui, loin de s’inspirer de doctrines utopistes, dérivait d’un socialisme que Carlos Rama définit comme « expérimental », critique de l’industrialisation forcée en Europe et favorable à la restauration d’un mode de vie communautaire.

Un autre Européen, Victor Considérant, disciple de Fourier, fonde un éphémère phalanstère au Texas, (1855-1857) et, dans deux lettres de 1865, reproche durement aux libéraux de ne pas avoir supprimé cette « bestialité » qu’est le péonage (1). Outre le fait que le destinataire de ces missives n’est autre que le particulièrement détesté François Achille Bazaine, maréchal commandant les troupes d’occupation françaises au Mexique, ces lettres de Considérant manifestent une conscience aiguë de la question sociale. Par ailleurs, les idées de Proudhon avaient été introduites par le libéral Melchor Ocampo, qui avait traduit quelques passages de Philosophie de la misère.

Rhodonakaty publie La Cartilla socialista (1861), premier journal mexicain se réclamant ouvertement de la doctrine socialiste. Cette publication se fixe comme objectif à long terme l’association universelle des individus et des peuples pour l’accomplissement des destinées terrestres de l’humanité. Peu après, à Chalco, Etat de Mexico, il fonde l’école du Rayo y de Socialismo, promouvant là-bas un mouvement de récupération des terres. Plus tard, il se rallie aux thèses de Bakounine quant à la guerre sociale : « Cosmopolites par nature, nous sommes citoyens de tous les pays et contemporains de toutes les époques. Les actions les plus belles et héroïques de tous les humains nous appartiennent. C’est là que surgit l’idée de régénération, là que surgissent les plus grands problèmes de la démocratie, là que bouillonne et s’établit la liberté en tout et pour tous, là que nous nous retrouvons immédiatement, la reconnaissant comme notre patrie d’adoption. »
Un de ses disciples, Julio Chávez López, devint un remarquable leader agrariste avant d’être fusillé en 1869 par le Président Benito Juárez, action que les admirateurs du Bien méritant devraient garder en mémoire. D’autres, tels Francisco Zalacosta, Santiago Villanueva et Hermenegildo Villavicencio, ont joué un grand rôle dans la création de sociétés de secours mutuels et dans l’organisation de masses urbaines ou rurales. De plus, ils ont établi des relations avec la Fédération régionale espagnole et la Fédération jurassienne, c’est-à-dire les branches libertaires de l’Association internationale des travailleurs. D’autres encore, Ignacio Fernández Galindo et Luisa Quevedo, vont se joindre à la rébellion maya de San Juan Chamula (1868-1870), qu’on peut considérer comme une révolte annonçant le mouvement zapatiste actuel.

Ce premier cycle de luttes va s’étendre sur une quinzaine d’années, débouchant sur les premières grèves victorieuses de la ville de Mexico, telle celle de l’usine textile Fama Montañesa, en juillet 1868, qui revendique de meilleures conditions de travail et la création de coopératives. Néanmoins, sur le long terme, le mouvement s’essouffle et dégénère vers la fin des années 1870, particulièrement à partir de l’installation du régime de Porfirio Díaz (1876-1911). Pourtant, dans l’ultime décennie du XIXe siècle, des noyaux de sédition surgissent, principalement animés par des immigrés nord-américains ou espagnols organisés en sociétés secrètes. Vu leur caractère clandestin, ces initiatives ont laissé peu de traces dans l’histoire du pays, mais elles ont maintenu vivaces les espoirs libertaires.

Regeneración

Le 7 août 1900 paraît, à Mexico, le premier numéro de Regeneración, hebdomadaire qui sera publié successivement dans cette capitale (de 1900 à 1901) et aux Etats-Unis (San Antonio, Texas, 1904-1905, Saint Louis, Missouri, 1905-1906, Los Angeles, Californie, 1910-1918) et jouera un rôle majeur dans la chute de la dictature de Porfirio Díaz.
Organe du Parti libéral mexicain (PLM) à partir de 1905, Regeneración est le principal instrument du mouvement politique et social connu comme « magonisme ». Par des articles, poésies, contes et même œuvres théâtrales, ses rédacteurs diffusent leurs idéaux, sans jamais plier malgré des conditions toujours plus hostiles.
Dans sa première étape, la revue est dirigée collectivement par Jesús Flores Magón (1972-1930) et Ricardo, épaulés par le plus jeune des trois frères, Enrique (1877-1954). Fils de libéraux juaristes (2), féroces ennemis de Porfirio Díaz, tous trois étaient nés à San Antonio Eloxochitlán, village indigène de l’Etat d’Oaxaca dans lequel les usages et valeurs communautaires perduraient.
La famille émigre assez vite à Mexico où Jesús, Ricardo et Enrique reçoivent une bonne éducation et rejoignent l’opposition, à partir des révoltes étudiantes de 1892 contre une des multiples réélections de Porfirio Díaz. L’année suivante, ils fondent El Demócrata qui aura une brève existence : au quatrième numéro, Jesús est arrêté et Ricardo doit fuir en province, alors qu’Enrique est laissé en liberté du fait de son jeune âge. Le coup est si dur que les frères Flores Magón ne vont renouer avec leur vocation de journalistes que sept ans plus tard, avec Regeneración.
Dans un premier temps, la revue ne se définit pas encore comme anarchiste, mais Ricardo connaît déjà les œuvres de Kropotkine, Malatesta, Tolstoï et Vargas Vila.

Le 30 août 1900, à San Luís Potosí, Juan Sarabia, Camilo Arriaga, Antonio Díaz Soto y Gama et Librado Rivera publient un manifeste dénonçant la renaissance du clergé et l’abandon des principes de la Constitution de 1857. Le 5 février suivant, ils organisent le premier congrès du PLM, au cours duquel Ricardo, orateur accompli, prononce un discours incendiaire contre le régime. A la suite de cet acte, de nombreux clubs libéraux sont fondés, et Regeneración devient le journal d’opposition le plus populaire du pays. Ses traits ne sont pas seulement dirigés contre la personne du tyran mais aussi contre la corruption, la politique des « scientifiques (3)  », la mainmise des investissements étrangers et le terrible sort réservé aux ouvriers et paysans mexicains.
Le 21 mai, Jesús et Ricardo sont détenus et passent presque une année à la prison de Belén, de sinistre réputation. Regeneración cesse de paraître en octobre mais, dès sa libération, Ricardo prend en main El Hijo del Ahuizote, journal satirique qui compte dans ses rangs le fabuleux graveur José Guadalupe Posadas. En butte à la censure et à une persécution implacable, les magonistes entament un processus de radicalisation qui les conduira à une douloureuse rupture avec le secteur modéré du PLM (et en premier lieu avec Jesús, qui passe assez vite au courant dirigé par Francisco I. Madero) ainsi qu’à l’élaboration d’une pensée originale, synthèse, comme nous l’avons déjà écrit, de trois traditions : le libéralisme anticolonialiste, l’anarchisme et la lutte des peuples indigènes.
En 1904, après une autre période de réclusion, Ricardo et ses camarades se réfugient aux Etats-Unis. Ils agissent désormais à partir de ce pays sur des principes de conspiration. A San Antonio, Texas, ils republient Regeneración qu’ils envoient clandestinement par milliers d’exemplaires au Mexique, en usant de multiples stratagèmes. Práxedis Guerrero (1882-1910), infatigable activiste, admirateur de l’école rationaliste de Francisco Ferrer y Guardia et éditeur, à San Francisco, de la revue anarchiste Alba Roja, les rejoint là-bas. Issu d’une famille aisée de Guanuajuato, Práxedis avait renoncé à une vie confortable pour émigrer aux Etats-Unis et s’y faire engager comme mineur de fond.
En même temps, les sbires de Díaz persistent à poursuivre les magonistes avec la bénédiction des autorités nord-américaines et la complicité de la sinistre agence de détectives privés Pinkerton. En 1905, réclamant une révolution non seulement politique mais aussi économique et sociale, ils créent à Saint Louis le Comité d’organisation du Parti libéral mexicain. Parallèlement, ils se revendiquent anarchistes et maintiennent des liens étroits avec Florencio Bazora, Voltairine de Cleyre, Emma Goldman et Alexandre Berkman. Mais pourquoi persistent-ils à se dénommer libéraux ? « Tout se réduit à une simple question tactique, écrit Ricardo à Práxedis Guerrero. Si nous nous étions appelés anarchistes dès l’origine, personne, à part une poignée de gens, ne nous aurait prêté attention. »

En 1906, le PLM publie un programme imprimé à 750 000 exemplaires qui exhorte ouvriers et paysans à unir leurs forces pour mettre à bas le régime porfiriste. Parmi les 52 points développés, on remarque l’abolition du recrutement forcé et des chefs politiques locaux, l’égalité de droits pour les femmes, une ébauche de législation du travail (journée de huit heures, interdiction du travail des enfants, création d’un salaire minimum, etc.), l’établissement de l’éducation laïque, obligatoire et gratuite, la réforme agraire et la restitution des terres aux communautés indigènes. En janvier 1906, les militants du PLM montent la société secrète Union libérale humanité dans une mine de cuivre de Cananea (Sonora), propriété d’une compagnie nord-américaine, la Cananea Consolidated Copper company.
Le 1er juin, quelque 2 000 travailleurs manifestent pour exiger un salaire juste, équivalent à celui de leurs camarades nord-américains, ce qui débouche sur une bataille rangée entre ouvriers issus des deux nations. Le 2 juin, des rangers d’Arizona pénètrent en territoire mexicain pour attaquer tout gréviste leur opposant une résistance. Le 3 juin, le gouvernement déclare la loi martiale et le mouvement est écrasé, laissant sur le carreau 23 morts et des dizaines de blessés ou de détenus. Malgré cette défaite, la collaboration entre la dictature et les intérêts nord-américains est mise en évidence, ce qui va saper les fondements du régime. Des foyers d’agitation se succèdent à Rio Blanco (Veracruz) en 1907 et à Palomas (Coahuila) en 1908.
En juin 1907, le PLM transfère son siège à Los Angeles, où il entame une féconde collaboration avec le syndicat libertaire Industrial Workers of the World (IWW). Arrêtés au mois d’août, Ricardo et Librado vont devoir vivre trois longues années de plus dans une prison extrêmement dure. Sans se décourager, Enrique, Práxedis et les autres militants publient un hebdomadaire, Revolución (1907-1908), diffusant la propagande magoniste au Mexique et aux Etats-Unis. A la fin de la décennie, les magonistes ont d’intenses relations avec les indigènes yaquis, mayos et t arahumaras. Plusieurs de leurs écrits se réfèrent directement à la lutte des communautés indigènes.

Ricardo est remis en liberté le 3 août 1910, à la veille de la révolution. Le 3 septembre, Regeneración reparaît augmenté d’une section en anglais et d’une autre en italien. Il est tiré à 27 000 exemplaires. Outre les constantes dénonciations des conditions politiques et sociales régnant au Mexique et une chronique ponctuelle du processus révolutionnaire, Regeneración décrit la situation lamentable des travailleurs mexicains aux Etats-Unis, devenant ainsi un précurseur du mouvement chicano moderne. A cette époque, La Protesta à Buenos Aires et L’Anarchie de Paris, entre autres publications libertaires, relaient la presse magoniste.
Le PLM recrute ses militants essentiellement par trois procédés : par voie de presse, par la création de clubs et/ou sociétés culturelles et par contact direct. Il n’est pas un parti politique au sens traditionnel, comme l’est, par exemple, le Parti bolchevique en Russie, mais un réseau au sein duquel chaque groupe est autonome à partir d’un credo commun dont l’axe est l’insurrection armée contre la dictature. Grâce à Regeneración, qui sort par intermittence entre 1900 et 1918, la parole révolutionnaire pénètre au Mexique non seulement par voie de pamphlets politiques mais au travers de contes, de poèmes et de pièces de théâtre qui préfigurent ainsi le filon de l’agit-prop, si utilisée, ces dernières années, par le sous-commandant Marcos.
La figure centrale du PLM est le « délégué » (auquel Ricardo rend hommage dans son conte L’Apôtre) qui, en lisant à haute voix Regeneración ou d’autres publications radicales, mène un travail éducatif et socialise les idées dans des espaces informels comme le foyer, la cantina (4) ou la sotolería (5). Les centaines de clubs libéraux implantés dans tout le pays fomentent des grèves et organisent des rébellions qui contribueront à la chute du régime, poussant la lutte sociale bien au-delà d’un simple changement de gouvernement.

Dans la tempête

La révolution en armes se déclenche le 20 novembre 1910. La veille, Ricardo avait écrit : « La révolution va éclater d’un moment à l’autre. Nous qui, depuis tant d’années, avons guetté tous les événements de la vie sociale et politique mexicaine ne pouvons nous y tromper. Les symptômes du formidable cataclysme à venir ne peuvent être objets de doute (…). Il faut faire en sorte que ce mouvement causé par le désespoir ne soit pas un mouvement aveugle. (…) Aucun gouvernement, aussi honnête qu’on puisse l’imaginer, ne pourra décréter l’abolition de la misère. C’est le peuple lui-même, les crève-la-faim, les déshérités, qui doivent abolir la misère en prenant possession, pour commencer, de la terre qui, par droit naturel, ne peut être accaparée par quelques-uns mais est propriété de tout être humain. (…) Et maintenant, au combat ! »

Ce n’étaient pas là des paroles en l’air. Au même moment, Regeneración atteint un tirage de 30 000 exemplaires qui circulent clandestinement sur l’ensemble du Mexique, ce qui représente un nombre probablement quatre fois plus élevé de lecteurs. Les membres du PLM mènent des actions armées dans tous les Etats du Nord ainsi qu’à Oaxaca, au Yucatan, au Jalisco, à Tlaxcala, Veracruz et Tabasco. C’est le début de la brève et héroïque épopée qu’on appellera l’« autre révolution » pour mieux la différencier de celle impulsée par Francisco I. Madero.
Contrairement à ce qui a été écrit ici et là, même par des auteurs libertaires comme Benjamín Cano Ruiz, les magonistes ne sont pas les précurseurs de la révolution mexicaine mais les protagonistes d’une révolution autre, voire ennemie du maderisme, ce qui, entre autres choses, explique leur absence criante des commémorations officielles. Si le magonisme a recherché des alliances, il a toujours conservé sa propre personnalité sans se laisser absorber par aucune autre tendance. Cohérent avec ses postulats anarchistes, il renonce au militarisme et à la lutte pour le pouvoir. Il n’y a pas eu d’armée « magoniste » : le sujet de la révolution devait être le peuple lui-même, pas un dirigeant politique ou un général. Il ne s’agissait déjà plus de prendre le pouvoir mais de le détruire purement et simplement.
Le 30 décembre 1910, Práxedis G. Guerrero (1882-1910), secrétaire de la junte organisatrice du PLM, une de ses voix les plus pures, tombe à Janos, Chihuahua. « Trente libertaires ont fait mordre la poussière et subir une cruelle déroute à des centaines de sbires de la dictature porfiriste. Mais c’est aussi là qu’a perdu la vie le plus sincère, le plus empli d’abnégation, le plus intelligent des membres du Parti libéral mexicain », note Ricardo dans un douloureux hommage posthume. Lorsque, quatre années auparavant, il s’était joint aux forces magonistes, Prax, comme le surnommaient affectueusement ses camarades, était déjà familier des théories de Bakounine, Kropotkine, Reclus et Tolstoï, et de la pédagogie rationaliste de Francisco Ferrer. Comme Ricardo, c’était un poète et écrivain de talent : « Les ressentez-vous ? Ce sont les vibrations du divin marteau qui frappe du fond de l’abîme. C’est la vie qui jaillit de la noire pyramide, faisant trembler le repaire de la mort où règnent de sinistres vampires. C’est l’élan de la révolution qui avance », peut-on lire dans un de ses poèmes, qui ont ému et émeuvent encore des générations d’insoumis. Son texte le plus connu, cosigné avec Enrique Flores Magón à San Antonio, en 1909, affirme que « la révolution mexicaine n’est pas un phénomène purement politique. C’est une affaire sociale qui nous concerne directement », et il conclut par la devise acrate « Pour l’émancipation de l’humanité ».

J’ai déjà signalé que les magonistes avaient des relations fraternelles avec les peuples indigènes, en particulier, sans que ce soit exclusif, avec les Yaquis et les Tarahumaras.
Hilario C. Salas, originaire du village mixtèque de Santiago Chazumba (Oaxaca), prêche la rébellion aux habitants de la sierra de Soteapan, à Veracruz, dans leur propre langue, le popoluca. Au Yucatan, des groupes affiliés au PLM mènent la guerre en terre maya, chez les héritiers des cruzobs (6) entrés en révolte depuis la moitié du XIXe siècle. Abelardo Beave parcourt les montagnes d’Oaxaca en préparant les Indiens à la révolution qui arrive.
Le 29 janvier 1911, des guérilleros du PLM, menés par José María Leyva et Simon Berthold, renforcés par des wobblies (militants du syndicat IWW), s’emparent de la ville de Mexicali (basse Californie), y déclarant aussitôt leur intention d’y construire une république socialiste dans laquelle hommes et femmes profiteront du fruit de leur travail. « Le drapeau rouge flotte victorieusement sur Mexicali, arborant la devise Terre et liberté, sainte aspiration des libertaires mexicains », écrit Ricardo.
Le 15 février, un contingent d’approximativement 500 combattants du PLM, dont une centaine de Nord-Américains, met en déroute les troupes fédérales. Au cœur de cette épopée, on retrouve les légendaires wobblies Joe Hill et Frank Little, Fernando Palomarez, indigène mayo du Sinaloa infatigable organisateur et vétéran de la grève de Cananea, l’indigène canadien et wobbly William Stanley, ou Margarita Ortega, femme exceptionnelle, à la fois apôtre, combattante et infirmière. Cet épisode est l’un des plus intéressants, des moins connus et des plus calomniés de la révolution mexicaine, car la présence de combattants internationaux va être passée à l’Histoire comme une « flibusterie ».
« Nous participons à la bataille mondiale pour l’émancipation humaine », écrit Ricardo à Emma Goldman. « Notre cause est la vôtre. Je suis du côté de la vraie révolution mexicaine, celle qui a pour but la terre et la liberté », répond celle-ci. « Tous au Mexique ! » écrit de son côté le légendaire activiste et poète wobbly Joe Hill. La lutte du PLM provoque de la sympathie non seulement aux Etats-Unis mais aussi en Amérique latine et en Europe. En Espagne, les publications anarchistes La Revista blanca et Tierra y libertad suivent la révolution mexicaine et le mouvement magoniste, à l’instar de La Protesta à Buenos Aires ou Tierra à Cuba. Il est vrai que Les Temps nouveaux (Paris) et Cronaca sovversiva (Massachusetts) mettent en doute l’honorabilité des libertaires mexicains et émettent des réserves quant à la nature sociale de la révolution, mais le malaise sera vite dissipé grâce à l’intervention de Kropotkine.

Autrement plus nombreux sont les révolutionnaires enthousiasmés par la révolte que propagent les magonistes. Citons, en plus d’Emma Goldman : son compagnon Alexandre Berkman ; John Kenneth Turner, auteur de Mexico barbaro, un des livres les plus explosifs et efficaces jamais écrits contre une dictature ; l’Irlandais John Creaghe, éditeur et fondateur du journal anarchiste La Protesta de Buenos Aires, qui accourut à Los Angeles déjà septuagénaire ; le Péruvien Juan N. Montero, agent de liaison du PLM avec les Yaquis de Sonora, et la grande poète et propagandiste nord-américaine Voltairine de Cleyre.
Regeneración a une page en anglais, dirigée par le Britannique William C. Owen, journaliste expérimenté et traducteur de Kropotkine, ainsi qu’un supplément en italien sous la responsabilité de Michele Caminita, alias « Ludovico », ancien collaborateur de La Questione sociale (Patterson, New Jersey).

L’anarchiste espagnol Diego Abad de Santillán écrira : « Le nom de Flores Magón nous est devenu familier au moins à partir de 1910 par la presse ouvrière et libertaire d’Europe et d’Amérique, et je me souviens à quel point, dans les groupes ouvriers progressistes, s’organisaient des collectes pour contribuer à ce gigantesque combat en y apportant sa modeste obole. » En fait, les relations entre les magonistes et l’anarchisme ibérique remontent à 1905. Lorsque le groupe arrive à Saint Louis, Missouri, il entre en contact avec Florencio Basora, exilé catalan et membre fondateur des IWW. Parmi les correspondants espagnols, on distingue également Pere Esteva, ancien compagnon d’Anselmo Lorenzo, et Jaime Vidal, qui avait travaillé avec Francisco Ferrer à l’Ecole moderne de Barcelone.
La projection internationale du magonisme est évidente ne serait-ce que par les nombreux articles de Regeneración reproduits dans la presse libertaire de plusieurs pays. Leur rédaction est assurée par des femmes intrépides comme María Talavera Brousse, Ethel Duffy Turner ou Elisabeth Trowbridge, qui participent parallèlement à de dangereuses tâches clandestines dans des conditions d’égalité absolue avec les hommes. Un aspect essentiel de la pratique collective du groupe est la prise de conscience de la problématique du genre et sa tentative de dépasser le machisme propre à la culture mexicaine.
Une autre question centrale est la manière d’entendre la violence et la justice, fort éloignée de la conception léniniste qui a tant de succès en Europe. « Nous allons à la lutte violente sans en faire un idéal, sans rêver à l’exécution de tyrans comme une suprême victoire de la justice. Notre violence n’est pas la justice, elle n’est que la nécessité qui concrétise ce sentiment d’idéalisme insuffisant pour affirmer la conquête du progrès par la vie des peuples », écrit Práxedis. Dans ce même texte, on trouve un écho au Discours sur la servitude volontaire d’Etienne de La Boétie : « Existe-t-il un peuple dominé par un tyran qui ne lui ait pas fourni une part de son pouvoir ? Un malfaiteur de droit commun peut commettre ses méfaits sans la complicité de ses victimes, mais un despote ne peut vivre de sa tyrannie sans la coopération de la masse ou d’une bonne partie de celle-ci. La tyrannie est le crime des collectivités inconscientes contre elles-mêmes, et on doit l’attaquer comme une maladie sociale par la Révolution en considérant la mort des tyrans comme un incident inévitable de la lutte. Rien de plus qu’un incident, en aucun cas un acte de justice. »
En avril 1911, le PLM appelle à se battre contre « le capital, l’autorité et le clergé » sous le slogan de « Terre et liberté », qu’il a repris des anarchistes espagnols. Le 25 avril, les maderistes signent avec les représentants du gouvernement fédéral les traités de Ciudad Juárez qui stipulent la démission du dictateur et un cessez-le-feu. Un des articles désigne León de la Barra, une des personnalités les plus impopulaires de l’ancien régime, comme Président provisoire en attendant la convocation de nouvelles élections. Les libéraux qui avaient déjà rompu avec Madero l’accusent désormais de traîtrise : « Le Parti libéral mexicain ne travaille pas à amener qui que ce soit à la présidence de la République. C’est au peuple de nommer ses maîtres s’il en a envie. Le PLM travaille à conquérir la liberté pour le peuple, considérant que la liberté économique est la base de toute liberté. »

Le 26 juin, les troupes fédérales écrasent les insurgés de basse Californie avec la complicité de Madero. Le 14, Ricardo, Enrique, Librado Rivera et Anselmo L. Figueroa avaient été arrêtés à Los Angeles sous l’accusation de violer les lois de neutralité des Etats-Unis. Le 23 septembre, tous quatre réitèrent leur position anarcho-communiste du fond de la prison : « Il faut donc choisir : ou un nouveau gouvernant, c’est-à-dire un nouveau joug, ou l’expropriation salvatrice et l’abolition de toute imposition religieuse, politique et de tout ordre. » Ils vont passer les trois années suivantes derrière les barreaux.

Le champ et la ville

Avec Práxedis tué et le noyau dirigeant en prison, la révolution libertaire est décapitée. Pourtant, un nouveau foyer surgit dans la ville de Mexico. En 1912, le Grupo Luz, éditeur de la revue éponyme, chez qui on trouve, entre autres, Jacinto Huitrón et les internationaux Eloy Armenta (Espagnol) et Juan Francisco Moncaleano (Colombien), fonde une école rationaliste inspirée de la pédagogie anarchiste. Ce groupe est à l’origine de la Casa del Obrero, centrale née avec l’objectif de lutter contre l’exploitation des travailleurs et pour la socialisation des moyens de production selon les principes anarcho-syndicalistes. Les débuts sont prometteurs.
Le 1er mai 1913, en pleine dictature de Victoriano Huerta, la Casa organise une manifestation offensive pour exiger la journée de huit heures et commémorer les martyrs de Chicago, une première au Mexique. Elle adopte alors le nom de Casa del Obrero Mundial (COM), en hommage à la solidarité internationale. Les mois suivants, quelques-uns de ses membres, comme l’anarchiste français Octave Jahn et le magoniste Antonio Díaz Soto y Gama, se déplacent au Morelos pour rejoindre l’armée d’Emiliano Zapata. Malheureusement, c’est aussi au début de 1915 que s’accomplit la rupture entre les deux groupes révolutionnaires : une partie de la COM opte pour s’allier aux forces constitutionnalistes de Venustiano Carranza, contre la volonté de la majorité. En échange de garanties qui se révéleront finalement mensongères, 67 dirigeants signent un pacte ouvertement contre-révolutionnaire et forment les « bataillons rouges » destinés à combattre les armées paysannes de Pancho Villa et Zapata. Cette alliance sera très brève, les constitutionnalistes se chargeant de la rompre, mais elle implique la trahison des principes révolutionnaires et constitue le lamentable précédent d’un syndicalisme régi par le nationalisme et mis sous la tutelle de l’Etat.

Cette même année circule le texte du géographe anarchiste Elysée Reclus A mon frère paysan, qui fut très certainement fort apprécié des révolutionnaires du Morelos. Et, de fait, l’utopie s’était déplacée vers le sud. Il est vrai que Zapata ne s’est jamais déclaré anarchiste, mais le mouvement qu’il emmène a de forts points communs avec les idéaux libertaires, et le combat zapatiste peut être considéré comme un prolongement du combat magoniste dans d’autres conditions géographiques. Ces paysans qui, soi-disant, « ne veulent pas changer et firent une révolution pour cette raison (7) » n’aspirent aucunement à la prise de pouvoir politique mais à la conquête de l’autonomie au bénéfice des communautés paysannes. Ils ne réclament pas, non plus, la nationalisation de la terre, mais sa distribution selon le modèle communal ou en petites propriétés. Ce qui signifie qu’ils ne mènent rien d’autre qu’une révolution sociale.
En 1915, alors que les projecteurs de la politique nationale sont braqués sur les campagnes militaires d’Obregón contre Villa, ils démantèlent les haciendas, redistribuent les terres, promulguent des lois du travail, et adoptent un programme d’éducation et de santé publique. Un aspect fondamental de leur mouvement est la subordination des autorités militaires aux autorités civiles, élues librement au sein d’assemblées autonomes. On peut lire dans une de leurs proclamations : « La force, comme le droit, réside essentiellement dans la collectivité sociale. En conséquence, le peuple en armes remplace toute armée permanente. »
De passage sur les terres zapatistes, Antonio de P. Araujo, membre du PLM, ne peut que constater qu’elles « se retrouvent aux mains des anciens péons qui les travaillent librement. Je ne vois nulle part les visages angoissés des travailleurs journaliers mais l’air satisfait d’hommes et de femmes qui n’ont plus de maîtres. Comme la police a disparu, l’ordre règne ».

A l’instar de l’Ukraine paysanne de Nestor Makhno (1918-1920), comme les collectivités agraires de Catalogne et d’Aragon (1936-1937), la Commune de Morelos est une énorme expérience sociale dans laquelle « crève-la-faim et déshérités » ont prouvé qu’ils pouvaient prendre en main la vie publique sans l’intervention de l’Etat ni l’intromission de politiciens professionnels. Comme celle du PLM, la lutte des zapatistes attire la solidarité de militants internationaux, qui accourent au Morelos d’Espagne, de Cuba, des Etats-Unis ou d’autres coins du monde.
Les zapatistes ont triomphé, mais en fin de compte leur destinée s’est jouée loin du Morelos, dans les grandes plaines centrales où les victoires retentissantes d’Obregón sur les armées de Pancho Villa changent le cours de la révolution. En 1916, solidement installé à Mexico, Carranza ordonne une offensive militaire contre les zapatistes. Une fois encore, les paysans opposent une résistance acharnée sans que fléchisse leur révolution. En 1917, Zapata promulgue un « décret général administratif » qui renforce la démocratie directe mais, privé du soutien des villistes, c’est presque l’ensemble de la population du Morelos qui tombe sous la coupe des constitutionnalistes. Militairement invincible, Zapata est attiré dans une embuscade et assassiné traîtreusement le 10 avril 1919 dans l’hacienda de Chinameca, celle dont il s’était enfui sept années auparavant. Il n’avait pas atteint sa quarantième année.
Pendant ce temps, les magonistes poursuivent leur œuvre au nord du Rio Bravo. Vers 1918, Librado Rivera, Ricardo et Enrique Flores Magón, leurs familles et un petit groupe de sympathisants nord-américains fondent une communauté à Edendale, Californie. Ils y mettent en pratique quelques-uns de leurs idéaux anarchistes : « Ce fut une période de travail ardu mais aussi de paix et d’harmonie », note Salvador Hernández Padilla.

Même grièvement blessé et diminué, le PLM ne s’est jamais dissous. Le dernier numéro de Regeneración, le 262 de la quatrième série, sort le 16 mars 1918. Il contient un manifeste adressé aux anarchistes du monde entier et aux travailleurs en général, appelant à « l’insurrection de tous les peuples contre les conditions existantes », et conclut : « Afin d’éviter qu’une rébellion inconsciente n’aille pas forger de nouvelles chaînes avec ses propres bras pour aller reproduire l’esclavage du peuple, il est nécessaire que nous, qui ne croyons en aucun gouvernement, qui sommes convaincus que quelle que soit sa forme et qui que ce soit soit à sa tête, il n’est que tyrannie car c’est une institution créée non pour protéger le faible mais pour renforcer le fort, soyons à la hauteur des circonstances et sans peur allons propager notre idéal anarchiste sacré, le seul humain, le seul juste, le seul authentique. »
Il adresse également un salut à la révolution russe, confirmant ainsi la vocation internationaliste de ses auteurs. Il faut toutefois préciser que la révolution libertaire pour laquelle ils luttent n’a pas grand-chose en commun avec celle qui triomphe à Moscou cette année-là. En 1920, Ricardo accuse les bolcheviks d’avoir assassiné la révolution et mis en place une nouvelle dictature. Dans une lettre à Elen White (pseudonyme de Lily Sarnoff), correspondante nord-américaine, il écrit ces mots prophétiques : « Cette question russe me préoccupe beaucoup. Je crains que les masses russes, après avoir attendu en vain la liberté et le bien-être qui leur avaient été promis par la dictature de Lénine et Trotski, n’aillent retourner au capitalisme. » Dans une autre lettre, il précise : « La tyrannie engendre la tyrannie. La prétendue transition nécessaire entre tyrannie et liberté a démontré qu’elle n’était en réalité qu’une transition entre une révolution avortée et la normalité. »

Le 21 mars, Ricardo et Librado sont emprisonnés et condamnés à quinze et vingt ans de prison pour sabotage de l’effort de guerre des Etats-Unis, entrés dans la Première Guerre mondiale. Dans un premier temps, ils sont emprisonnés à l’île McNeil, dans l’Etat de Washington. Puis Ricardo, affaibli par la maladie, est transféré à la prison de Leavenworth, Kansas, où il est assassiné le 21 novembre 1922, à la veille d’une remise en liberté. Le rapport officiel indique qu’il est décédé à la suite d’une attaque cardiaque, mais son cadavre présente des signes évidents de violences. En représailles, un autre prisonnier, José Martínez, tue le chef des gardiens, tombant lui aussi victime de son action.

Sa mort marque la défaite des anarchistes parallèlement à celle des zapatistes ou d’autres courants radicaux issus de la révolution mexicaine. Néanmoins, les idées ne meurent pas et, en 1921, surgit la Confédération générale du travail, qui reprend à son compte les principes généraux de la COM et de l’anarcho-syndicalisme européen. Elle va animer les principales luttes de l’étape postrévolutionnaire, causant quelques soucis aux gouvernements des généraux Obregón et Calles.
« Je suis un rêveur. Je rêve de beauté et j’aime à partager mes rêves avec mes congénères. Tel est mon crime », écrit Ricardo depuis sa prison peu de temps avant de mourir.
Ce rêve est toujours vivant dans le cœur des hommes et des femmes luttant pour un Mexique meilleur.

Claudio Albertani

(1) Système qui fait du paysan sans terre, le peón, un serf attaché à une propriété. Cela passe par la dette, transmise en héritage et qui maintient une partie de la paysannerie en semi-esclavage à la merci des gros propriétaires.
(2) Partisans de Benito Juarez, tant dans la guerre civile contre le parti conservateur que contre l’invasion française qui impose l’empereur Maximilien.
(3) Ministres et conseillers responsables de la mise en coupe réglée du Mexique sous le règne de Díaz, au prétexte d’une rationalisation économique et d’une marche vers le progrès.
(4) Bistrot mexicain.
(5) Assommoir populaire où l’on boit du jus de cactus fermenté pulque ou sotol.
(6) Nom des insurgés millénaristes mayas de la péninsule du Yucatan, adorateurs de « la croix qui parle ». La « guerre des castes » fut une révolte maya généralisée qui dura de 1847 à 1908 en s’étendant aux Etats de Campeche, Yucatan et Quintana Roo.
(7) Citation extraite de la biographie d’Emiliano Zapata par John Womack.


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Re: Les anarchistes dans la Révolution mexicaine

Messagede bipbip » 21 Jan 2018, 18:14

Ricardo Flores Magon et Emiliano Zapata :
la communauté indienne comme base d'une société future.

la communauté indienne comme base d'une société future

Alors que le Mexique est agité par la révolte des indiens du Chiapas qui se sont unis sous la banderole de l'EZLN (Ejercito Zapatista de Liberación Nacional), on parle beaucoup de zapatisme sans savoir réellement ce qu'il en est. Par conséquent il nous semble intéressant de revenir sur les origines mêmes de l'idéologie zapatiste, d'en comprendre les nuances et les fondements. On verra que le rôle d'Emiliano Zapata dans la révolution mexicaine doit beaucoup à Ricardo Flores Magón, militant anarchiste du Parti Libéral Mexicain, qui a accordé une importance majeure au système de fonctionnement des communautés indigènes et à leur apport dans son élaboration de projet de société communiste libertaire.

L'insurrection du Chiapas peut être considérée comme une réponse à 70 années d'une dictature qui trouve sa justification dans l'institutionnalisation de la sacro-sainte révolution de 1910.

Afin de calmer les ardeurs d'éventuels opposants au pouvoir établi par la force, en 1917, par le général Carranza, l'état mexicain a fait de cette première révolution de l'ère moderne une institution légale, à laquelle il n'est pas permis de toucher. Par conséquent, on assiste au Mexique à une récupération du mythe révolutionnaire qui sert à authentifier un pouvoir établi par la répression et immuable depuis des décennies.

Cette récupération de la révolution s'applique également à ses acteurs, et en particulier à Ricardo Flores Magón. En effet, dans les années 40 ses cendres ont été déplacées à la « Rotonda » des hommes célèbres de Mexico. Élevé au rang de mythe révolutionnaire et inscrit dans la patrimoine officiel de la révolution, Flores Magón devient la propriété de l'appareil étatique qu'il a pourtant combattu avec acharnement tout au long de sa vie. Il s'agit là d'une manœuvre très pernicieuse du gouvernement mexicain. On voit que d'un processus révolutionnaire, on passe à un processus contre-révolutionnaire, où les dirigeants décident seuls du sort du peuple.

L'état proclame que les mexicains ont combattu dans la révolution pour défendre leurs libertés et que maintenant, ils n'ont pas à se plaindre. Ils sont donc prisonniers de ce système révolutionnaire. Toute tentative visant à destituer la dictature équivaudrait à une trahison de la cause révolutionnaire.

Lorsque l'on étudie de plus près le cas de Ricardo Flores Magón, on s'aperçoit qu'il ne peut en aucun cas être inclus dans ce système "révolutionnaire" décrit par l'histoire officielle, car d'une certaine manière, il a tenté de faire sa révolution, en se fondant sur des idées radicalement anti-étatiques qui trouvent leur origine dans la structure même des communautés indigènes, dans lesquelles il a été élevé.

Flores Magón a vécu à une époque où la tradition communautaire indienne se trouve perturbée par l'entrée du pays dans l'ère capitaliste. Il naît en 1873, à San Antonio Eloxchtitlán, dans l'état d'Oaxaca, d'un père ex-militaire d'origine indienne et d'une mère métisse. Il s'agit d'une zone de parler nahuatl et mazateca où vivent de nombreuses communautés indigènes. De la période pré-coloniale, seul subsiste le calpulli, soit la propriété communale des villages qui appartient aux indiens et qui s'organise autour de l'aide mutuelle. Mais cette structure se heurte alors à la violente pénétration du capitalisme dans la société mexicaine. En effet, loin d'être une dictature de type colonial, le porfirisme, qui domine le Mexique de 1876 à 1910, choisit la voie de l'économie capitaliste en s'alignant sur son voisin américain et créant par là- même de profondes mutations dans la société. Dans un pays fondamentalement rural, Porfirio Díaz impose un développement de type capitaliste dans l'industrie, en favorisant l'apport de capitaux étrangers (38% américains, 29% anglais, 27% français) et dans l'agriculture, ce qui provoque une prolétarisation des campagnes. Par conséquent, on assiste à un phénomène de rupture dans la société, qui entraîne une série de déséquilibres dans le monde rural, où le développement est inégal selon les régions et les classes sociales. Seules les grandes familles et la bourgeoisie naissante tirent profit de ce bouleversement, car les plus pauvres s'enfoncent dans la misère et ne parviennent plus à survivre. Dans ces conditions, les communautés indigènes vont être la cible du dictateur, car leur structure leur permet de s'auto-suffire.

Voyons plutôt sur quel type d'organisation reposent ces communautés. Il faut souligner qu'elles fonctionnent de façon autonome, tout en étant inclues dans le système mexicain, qui les opprime et usurpe leurs terres. Elles parviennent cependant à s'organiser en s'appuyant sur un principe fondamental : l'aide mutuelle. Le « pouvoir » communal dépend de l'Assemblée communautaire et du système de charges. Les décisions se prennent en assemblées et les problèmes relatifs à la communauté y sont discutés. Tous doivent travailler afin d'assurer le fonctionnement matériel de la communauté. Au niveau des familles, le travail communal se fonde sur l'aide mutuelle, organisée à partir des liens de parentés, pour l'agriculture, la construction de maisons...

Ricardo Flores Magón voit dans ces structures l'essence même de l'anarcho-communisme : le fonctionnement en assemblées, les travaux communaux et la jouissance de la terre en commun ne sont donc pas une utopie, car les indiens pratiquent le communisme et l'ont toujours pratiqué. Cette référence à la communauté indigène constitue un moyen de tendre vers une autre forme de société. Flores Magón établit des points communs entre les deux structures. L'un d'eux est la critique du droit de propriété : « le droit de propriété est absurde, car il a son origine dans le crime, la fraude, l'abus de pouvoir. Au début, il n'existait pas de propriété individuelle. Les terres étaient travaillées en commun, les bois donnaient des bûches pour tous les foyers, les récoltes se partageaient entre les membres de la communauté selon leurs besoins. » Il décrit le système communautaire en insistant sur la propriété commune de la terre et le libre accès aux ressources naturelles : « tous avaient droit à la terre, à l'eau pour l'arrosage, aux forêts pour le bois, et aux rondins pour construire les maisons. » Puis il parle du travail en commun : « Chaque famille travaillait la partie de terrain qu'elle jugeait suffisante, et le travail de récolte se faisait en commun, réunissant toute la communauté... »

On a reproché a Flores Magón d'idéaliser les communautés indiennes et d'en avoir une vision utopique. Il nous semble au contraire qu'il s'agit là d'un fait bien réel, puisque ce type d'organisation concernait quatre millions d'indiens à l'époque de Flores Magón et qu'il subsiste encore aujourd'hui.

Ces communautés participent d'un véritable effort collectif d'exister et de résister à l'extermination entreprise par les porfiristes. L'aide mutuelle fonctionne alors comme moyen de résistance face à l'agression du monde capitaliste. Flores Magón, dans ses écrits, tire de la structure de la communauté indigène ce qui peut être utile à la constitution d'une société de type communiste libertaire. Pour lui, la résistance indienne constitue un moyen efficace de perpétuer les traditions d'entraide et de favoriser l'émancipation des indigènes. Cette résistance, comme la révolution, est un passage obligé dans le combat pour le communisme libertaire. Par conséquent, on peut parler du caractère « inné » de l'anarcho-communisme chez les indiens.

Pendant toute son existence, Flores Magón s'est employé à démontrer qu'il était possible de vivre différemment, dans ses articles dans Regeneración, « journal de combat » selon ses propres mots, fondé en 1900, destiné à lutter contre la dictature porfiriste et à ouvrir la voie vers une alternative de société communiste libertaire. C'est pour cette raison qu'il décide, à l'instar des « clubs » libéraux qui apparaissent au début du siècle, de créer avec son frère Enrique et avec des militants courageux tels que Práxedis G. Guerrero, Librado Rivera, le parti libéral Mexicain, premier organe d'opposition à la dictature. Jusqu'en 1906, le PLM reste un parti anti-dictatorial et ne prend pas clairement parti pour l'anarchisme, pour des raisons tactiques et afin de ne pas voir leur tentative tuée dans l'œuf par la répression porfiriste, même si Flores Magón et ses proches œuvrent dans l'ombre au développement des idéaux libertaires. C'est en 1908 que survient la rupture avec l'aile réformiste dominée par Camilo Arriaga. Le PLM affiche désormais sa référence anarchiste, qui est transparente dans le manifeste de 1911 : « (...) il ne faut pas se limiter à prendre seulement possession de la terre et du matériel agricole, il faut aussi prendre résolument possession de toutes les industries et les remettre à ceux qui y travaillent... » Après s'être emparés de l'appareil de production, Flores Magón suggère que « les habitants de chaque région se mettent d'accord pour que les biens se trouvant dans les magasins, les greniers... soient placés dans un lieu d'accès facile où tous les hommes et les femmes de bonnes volonté feront un minutieux inventaire de tout ce que l'on aura récupéré », pour passer ensuite au travail en commun de la terre. Les solutions proposées par le manifeste peuvent prendre effet pendant la révolution et on pourra juger de leur efficacité une fois la société communiste libertaire mise en place.

Malgré la répression acharnée qui s'est abattue sur Flores Magón et les militants du PLM, ces derniers ont tenté de mettre en pratique leurs idéaux. Après des soulèvements frontaliers (les membres du PLM se trouvaient souvent des deux côtés de la frontière mexicano-américaine) de 1910-1911, on assiste à l'expérience majeure des « magonistes » en Basse Californie. Il s'agit d'une tentative peu relatée dans les livres d'histoire officiels, car elle contient de nombreux éléments obscurs mettant en cause les gouvernements américain et mexicain qui avaient unis leurs forces dans la répression.

La Basse Californie est un état isolé du nord-est du Mexique qui appartient en grande partie à des grands propriétaires terriens et à des compagnies américaines (The Colorado River Land possède la moitié du territoire). A l'époque, il y avait très peu de militaires et il semblait possible d'occuper l'état afin d'y constituer une base d'action pour étendre la lutte à tout le Mexique, ainsi que de pratiquer un système économique d'autogestion. Cependant, la tentative insurrectionnelle du PLM se voit contrée par une campagne de discrédit lancée par le gouvernement mexicain et appuyée par les États-Unis. En effet, Porfirio Díaz va accuser Flores Magón de vouloir vendre la Basse Californie aux américains, commettant par là même un acte anti-patriotique. Il faudra attendre 1962 et le Second Congrès d'Histoire mexicaine pour que soit débattu le cas Ricardo Flores Magón et que les accusations proférées par le gouvernement mexicain de l'époque soient démenties.

La tentative de la Basse Californie sera le dernier soulèvement des magonistes. Ensuite, ils seront contraints à fuir sans arrêt la police qui réussit à les emprisonner d'une année sur l'autre. Cependant, il faut souligner que jamais Flores Magón n'abandonnera le combat et qu'il restera fidèle à ses idéaux libertaires jusqu'à sa mort, survenue brutalement dans le pénitencier de Leavenworth, où il est assassiné en 1922.

Même si l'alternative de société communiste libertaire de Flores Magón ne s'est pas concrétisée, on peut dire que d'une certaine manière, elle a trouvé son expression dans l'expérience tentée par Emiliano Zapata à Morelos entre 1914 et 1916. Comme le souligne Lowell Blaisdell, « Zapata ne s'est jamais considéré anarchiste, mais il a popularisé le plan économique de Flores Magón et a lutté pour l'imposer. » De même, le frère de Flores Magón, Enrique, affirme que « le seul groupe proche du nôtre est celui de Zapata ». Zapata lisait Regeneración et avait adopté le fameux slogan « Tierra y Libertad » qui terminait les articles de Flores Magón. Nous allons voir que même si on ne peut pas considérer Zapata comme un anarchiste au niveau idéologique (il ne refuse pas le principe de l'État), il apparaît clairement que ses réalisations concrètes sont profondément marquées par la pensée anarchiste.

Les paysans de l'état de Morelos qui s'organisent à l'instigation de Zapata cherchent avant tout à retrouver leur ancienne propriété communale pour ensuite pratiquer le collectivisme sur les bases de l'aide mutuelle, qui constituaient un équilibre économique et social dans le modèle de société pré-hispanique décrit par Flores Magón. De la même façon que les paysans cantonalistes andalous se révoltèrent en 1873 et luttèrent pour une forme de société anarcho-communiste, les zapatistes de Morelos espèrent une ère nouvelle, qui prend des airs d'attente messianiques. Il nous semble important de souligner ici qu'il ne faut pas se méprendre sur le caractère religieux des paysans zapatistes. En effet, le rôle de la religion n'agit qu'au niveau symbolique dans leur comportement, et ils ne défendent pas l'institution cléricale. L'amalgame classique qui consiste à opposer les anarchistes urbains et les paysans religieux est ici dépassé. Plus qu'un cléricalisme aveugle, il s'agit d'une base éthique que les paysans veulent donner à leur lutte. Et cela, Zapata l'a bien compris. C'est pourquoi il combat l'institution religieuse qui a usurpé les terres aux paysans indiens, car il sait que les lois de Réforme promulguées par le président Juárez en 1859 et visant à l'expropriation des biens du clergé n'ont jamais été appliquées.

Par conséquent, Zapata proclame le plan d'Ayala en 1911, dans lequel on retrouve des similitudes avec Flores Magón, même s'il est encore très modéré. Il effectue quelques ajouts en 1914 : expropriation des grands domaines, prise de la terre pour un retour à la vie communautaire et ancestrale. Son discours se radicalise, et il dit du paysan qui a pris les armes qu'il « s'est révolté non pour conquérir d'illusoires droits politiques qui ne donnent pas à manger, mais pour gagner le bout de terre qui lui permettra de lui donner nourriture et liberté, un foyer heureux, et un futur indépendant... »

Zapata veut avant tout une révolution sociale et souhaite une organisation de la société à partir de la base. Dans les villages, les décisions se prennent en assemblées et respectent la pratique de la démocratie directe, niant par là même la référence à l'État ou à toute autre forme d'autorité. Le processus de révolution implique l'existence d'une armée, mais celle-ci se compose de paysans volontaires, qui ne portent pas d'uniformes et n'appartiennent à aucune hiérarchie.

Une commission agraire est créée afin que les villages collaborent entre eux. On répartit alors la terre et on effectue des expropriations, avec l'aide des élèves agronomes de Mexico, qui leur apportent une aide technique. La région de Morelos, qui est spécialisée dans la canne à sucre, remet les usines en marche, mais elles sont cette fois la propriété de tous et plus des entreprises privées. En 1918, se réunit à Mexico une convention zapatiste qui élabore un programme de réformes politiques et sociales. Celui-ci se transforme ensuite en loi : il ratifie le droit à la possession en commun des terres et le rend inaliénable, ordonne l'expropriation de terres pour cause d'utilité publique et propose l'organisation collective des producteurs. Les idéaux de Zapata se résument ainsi :

« (...) encourager les nouvelles industries, des grands centres de production, des usines, appeler à la libre exploitation de la terre et des richesses naturelles... » Les transformations sont effectives à Morelos, et la loi ne change rien aux pratiques communautaires qui continuent naturellement à fonctionner sur des principes d'aide mutuelle, d'autogestion des villages, d'assemblées de démocratie directe... Même si les lois et les programmes sont teintés de réformisme, c'est l'action directe et le principe de lutte qui domine chez Zapata.

L'anti-autoritarisme et l'auto-organisation démontrés par les paysans zapatistes leur permettent de résister pendant un temps aux troupes carrancistes. Une fois encore, les capacités de fonctionnement autonome des communautés indigènes agissent comme un mécanisme de défense face à l'agression extérieure.

Par conséquent, on peut affirmer que s'il existe tant de similitudes entre les idéaux de Flores Magón et les pratiques de Zapata, c'est parce qu'ils se réfèrent tous deux au modèle des communautés indiennes pour organiser la société. Le gouvernement mexicain qui suit l'exemple capitalisme considère ceci comme un retour au passé et à ses formes les plus obscures, qui nient le progrès économique. Mais à quoi sert le progrès s'il n'est destiné qu'à une faible partie du peuple mexicain ? La juste répartition du travail et des richesses peut se faire en s'inspirant de ce passé communautaire. Il s'agit d'extraire du passé ce qu'il y a d'essentiel pour organiser la société selon des bases différentes, pour se construire son propre monde et sa propre identité. Et dans ce cas, pas une identité extérieure imposée par les oppresseurs depuis la Conquête, mais une identité qu'ils construisent eux-mêmes et qu'ils ont choisie pour être libre. "

Hélène, in L'Affranchi N° 14 (printemps - été 1997)


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Re: Les anarchistes dans la Révolution mexicaine

Messagede bipbip » 01 Mar 2018, 18:57

L’ouvrier et la machine

Texte de Ricardo Flores Magon (1916).

« Maudite machine ! » peste l’ouvrier, suant à grosse gouttes, las et découragé. "Maudite machine qui m’obliges à suivre ton rythme infernal, comme si, moi aussi, j’étais fait d’acier et entraîné par un moteur ! Je te hais, engin de malheur, car faisant le travail de dix, vingt ou trente ouvriers, tu m’ôtes le pain de la bouche — et tu me condamnes, ainsi que ma femme et mes enfants, à crever de faim."

La machine geint sous les coups du moteur, paraissant ainsi partager la fatigue de son compagnon de sang et de muscles. Toutes les pièces qui la composent sont en mouvement, ne s’arrêtant jamais. Certaines glissent, d’autres tressaillent. Celles-ci oscillent, celles-là pivotent, suintant l’huile noirâtre, couinant, trépidant, fatiguant la vue de l’esclave de chair et d’os qui doit suivre attentivement tous leurs mouvements et résister à l’abrutissement qu’ils provoquent pour ne pas se laisser prendre un doigt par un de ces rouages d’acier, ou perdre une main, un bras, voire la vie…

« Machines infernales ! Vous devez toutes disparaître, suppôts de Satan ! Joli travail que vous faîtes ! En un jour, sans autre dépense que quelques seaux de charbon pour alimenter le moteur, et avec un seul ouvrier, vous abattez chacune davantage d’ouvrage que ne le fait un seul homme en un mois, de sorte qu’un travailleur, qui pourrait avoir du labeur pour trente jours, le voit réduit en un seul à cause de vous… Si nous crevons de faim, cela t’est indifférent ! Sans toi, vingt familles de prolétaires auraient leur pain quotidien assuré. »

Les milles et une pièces de la machine sont en action. Elles tournent, glissent dans tous les sens, se rejoignent et s’écartent, suant d’infectes graisses, trépidant et couinant jusqu’à en avoir le vertige… La sombre machine n’offre pas un moment de répit. Elle respire bruyamment comme si elle était vivante. Elle semble épier la moindre seconde d’inattention de l’esclave humain pour lui mordre un doigt, lui arracher un bras, ou la vie…

À travers un soupirail pénètre une pâle lueur carcérale et sinistre. Le soleil lui-même se refuse à éclairer cet antre de misère, d’angoisse et de fatigue où se sacrifient de laborieuses existences au profit de vies stériles. Des bruits de pas viennent de l’extérieur —c’est le troupeau qui est en marche ! Des miasmes sont à l’affût dans chaque recoin de l’atelier. L’ouvrier tousse… tousse ! La machine geint… geint !

« Cela fait sept heures que je suis à tes côtés et il m’en reste encore trois à tirer. J’ai le vertige mais je dois résister. J’ai la tête lourde, mais gare au moindre moment d’inattention ! Je dois suivre tes mouvements si je ne veux pas que tes dents d’acier me mordre et que tes doigts de fer m’emprisonnent… Encore trois longues heures ! Mes oreilles bourdonnent, une soif terrible me dévore, j’ai de la fièvre, ma tête va éclater. »

Des sons joyeux parviennent du dehors : ce sont des enfants qui passent, espiègles. Leurs rires, gracieux et innocents, effacent un instant la grisaille environnante, engendrant une sensation de fraîcheur semblable à celle que procure le chant d’un oiseau dans un moment d’abattement. L’émotion s’empare de l’ouvrier. Ses propres enfants gazouillent de même ! C’est ainsi qu’ils rient ! Et tout en regardant le mouvement des mécanismes, il se met à gamberger. Son esprit rejoint le fruit de ses amours, qui l’attend chez lui. Il frissonne à l’idée qu’un jour ses enfants devront eux aussi venir crever pour une machine dans la pénombre d’un atelier où les microbes pullulent.

« Maudite machine, je te hais ! »

La machine se met à trépider avec plus de vigueur, elle a cessé de geindre. De tous ses tendons de fer, de toutes ses vertèbres d’acier, des dures dents de ses rouages, de ses centaines de pièces infatigable, sort un son rauque plein de colère qui, traduit en langage humain, signifie : "Tais-toi, misérable ! Cesse de te plaindre, espèce de lâche ! Moi je ne suis qu’une machine, entraînée par un moteur, mais toi, tu as un cerveau et tu ne te révoltes pas, malheureux ! Arrête de te lamenter sans cesse, imbécile ! C’est ta lâcheté qui est cause de ton malheur, pas moi. Empare-toi de moi, arrache-moi des griffes de ce vampire qui te suce le sang, et travaille pour toi et les tiens, crétin ! En elles-mêmes, les machines sont un bienfait. Nous épargnons des efforts à l’homme, mais vous autres travailleurs, êtes si stupides que vous nous laissez aux mains de vos bourreaux, alors que vous nous avez fabriquées. Comment concevoir plus grande bêtise ? Tais-toi, ne dis plus un mot ! Si tu n’as pas le courage de rompre tes chaînes, alors cesse de te plaindre ! Allons, il est l’heure de sortir. Déguerpis et réfléchis ! "

Les paroles salutaires de la machine, associées à l’air frais de la rue, provoquèrent une prise de conscience chez l’ouvrier. Il sentit qu’un monde s’écroulait dans son esprit : celui des préjugés, des interdits, du respect de l’ordre établi, des lois et des traditions et, le poing levé, il s’écria :

« Je suis anarchiste ! Terre et liberté ! »

Regeneraciòn, n° 226, 12 février 1916.


http://www.socialisme-libertaire.fr/201 ... chine.html


Bandit !

Texte de Ricardo Flores Magon (1911).

« Voilà le nom que nous donnent les gens qui représentent l’ordre. Pourquoi ? Parce que nous enseignons à nos frères de misère que tout ce qui existe doit appartenir à tous et nous les invitons à ce qu’ils en prennent possession.

Qui a fait la terre ?… Est-ce que ce sont ces messieurs en habits et à gants blancs qui l’ont faite et qui disent qu’elle leur appartient ?… Non, la terre est un bien naturel, un bien commun à tous les êtres vivants. Qui a fait les maisons, les vêtements, tout ce qui rend notre vie plus confortable ?… Est-ce que ce sont ces messieurs qui vivent dans des palais ou des hôtels de luxe ?… Non, tout ça est sorti des mains des pauvres personnes qui s’amoncellent dans des taudis, qui pourrissent au bagne, qui se vendent dans les bordels et qui meurent dans les hôpitaux, bien avant leur temps, ou dans un échafaudage, peu importe l’endroit… Bandits !

Les bandits sont ceux qui ne veulent pas qu’il y ait de bandits. Non, messieurs les bourgeois ; les bandits ce sont vous qui, sans aucun droit, se sont appropriés les produits du travail des hommes et tous les biens naturels que vous n’avez pas encore transformés. Tout cela sans jamais laisser tomber une goutte de sueur. Ce sont vous les bandits messieurs les bourgeois qui, illégalement, parce que la loi est entremetteuse de votre esprit rapace, avez pris la majeure partie du produit du travail des hommes sans qu’il n’y ait de danger de vous retrouver un jour au bagne. Et bien, entre bandit et bandit, moi je préfère celui qui, couteau à la main et l’esprit résolu, sort d’un coin sombre en criant : "Ton argent ou ta vie ! ". Je préfère, et j’insiste, celui là, que le bandit qui assis à son bureau, froidement, l’esprit tranquille, sereinement, suce le sang de ses travailleurs.

Et pour le premier bandit, celui qui attaque audacieusement et courre les risques dans cette aventure, il y a la prison ou le peloton d’exécution ; pour l’autre bandit, celui aux gants blancs, il y a le respect, l’honneur, le bonheur. Voilà comment les choses sont présentement dans ce système d’injustice sociale. Pour ces personnes "honnêtes" et qui respectent l’ordre, voler n’est pas un crime si le vol est considérable. Les banquiers, les commerçants ont des combines qui augmentent la faim et la tristesse dans plusieurs centaines de lieux ; mais ça passe comme une opération financière habillement faite. Un homme qui souffre de faim prend dans un magasin un morceau de pain ; c’est lui qui sera appelé voleur. L’autorité, encore plus vile que la loi puisqu’elle est son exécutrice, soutien tout cela.

Mort à l’autorité ! »

Regeneraciòn, no. 67, 9 décembre 191.


http://www.socialisme-libertaire.fr/2018/02/bandit.html
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Re: Les anarchistes dans la Révolution mexicaine

Messagede bipbip » 15 Mar 2018, 03:24

Praxedis Gilberto Guerrero lance le programme « Tierra y libertad » le 23 septembre 1911

Olt nous présente en BD la vie de l’anarchiste mexicain Gilberto G. Guerrero, l’un des principaux organisateurs du PLM (Parti Libéral Mexicain) qui, le 23 septembre 1911, lança un programme anarcho-communiste dont la devise était « Tierra y libertad ».

Gilberto G. Guerrero nait dans une famille fortunée, à Leon (Mexique). A 19 ans, il abandonne une carrière militaire pour se consacrer à la propagande anarchiste du Parti Libéral Mexicain. Il participe et organise de nombreux mouvements insurrectionnels au Mexique. Figure de proue du mouvement anarchiste mexicain, propagandiste et révolutionnaire courageux, il sera récupéré par les autorités, qui en feront un « héros national ».


Image

P.-S.
Biographie en espagnol de Praxedis Gilberto Guerrero http://es.wikipedia.org/wiki/Pr%C3%A1xedis_G._Guerrero

https://rebellyon.info/Praxedis-Gilberto-Guerrero
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Re: Les anarchistes dans la Révolution mexicaine

Messagede bipbip » 09 Sep 2018, 19:30

La révolution sociale au Sonora

par Ricardo Flores Magon (1914).

La révolution sociale au Sonora

« Seule des zones frontières du Nord, la riche contrée des valeureux indiens Yaquis est toute entière aux mains de ses habitants. Ces hommes d’exception, modèles de fermeté et d’énergie, n’ont cessé, depuis quatre siècles, d’être en guerre avec tous les pouvoirs qui se sont succédé à Mexico depuis les conquistadores. En dépit des persécutions, des déportations et des massacres, ils ont de tout temps préservé la noblesse de leur race et défendu leur sol avec une intégrité exemplaire. Il y a quelques mois, ils se sont révoltés contre l’autorité. Et ils se sont emparés de la terre, cette terre que convoita jadis l’Espagnol avant le bourgeois mexicain et l’aventurier américain ; cette terre riche, baignée par les fleuves Yaqui et Mayo, et dont la vaste étendue pourrait abriter plusieurs millions d’habitants.

Un lutteur libertaire, Juan Montero, se trouve parmi nos camarades yaquis. Le drapeau rouge flotte crânement sur tout leur campement et sur les villages de Bácum, de Pótam, etc. La région entière est désormais sous leur contrôle. Avant de passer à l’offensive, ils ont prévenu par voie d’affiches qu’ils allaient rentrer en possession de leurs champs et de leurs forêts et qu’ils seraient impitoyables avec ceux qui auraient aidé les riches à les dépouiller. Un fort détachement armé a donc été lancé contre eux. Mais les Yaquis, guerriers et stratèges remarquables, eurent rapidement raison des colonnes carrancistes, tuant plusieurs officiers. Ils mirent à feu et à sang les villages où s’étaient repliés les sbires, forçant ces derniers à la fuite.

Notre camarade Montero était de la plupart de ces combats, se distinguant par sa bravoure, de pair avec les camarades yaquis Luis Espinosa et José Gomez.

Nos frères se trouvent maintenant en pleine période de reconstruction sociale. Si, la faim et la désolation règnent dans les zones carrancistes, le pays yaqui respire l’abondance et la liberté. Tous les Yaquis sont à la fois guerriers et producteurs. Les champs coquets qu’ils fécondent, le fusil à l’épaule, pourraient inspirer plus d’un poète révolutionnaire.

Le camarade Montero nous demande de transmettre une invitation fraternelle à Jean Grave, Enrico Malatesta ainsi qu’à tous les intellectuels réticents à l’égard de la révolution mexicaine. Ils sont conviés à se rendre au quartier général de la tribu à Tocoropobampo, où ils seront bien accueillis. Ils auront ainsi l’occasion d’étudier au naturel ce soulèvement généreux. Ils pourront y constater que les peuples simples, mais disposés coûte que coûte à être libres et heureux, n’ont nul besoin de fréquenter les lycées, ni de connaître la signification des mots boycott ou grève générale pour s’emparer par le fer et par le feu de la richesse sociale que quelques bandits ont accaparées. Ces philosophes y apprendront en outre qu’il vaut mieux organiser les travailleurs à s’armer contre le capital, l’État et le clergé que passer des lustres à déclamer sa révolte entre les quatre murs d’un salon. C’est indubitablement plus risqué mais plus efficace et nettement plus propice à l’émancipation de l’humanité.

Quant aux populations des régions voisines, elles doivent imiter les Yaquis et abolir toute autorité et jusqu’à la dernière parcelle de religion.

Frères Yaquis, nous vous embrassons chaleureusement ! C’est ainsi que se conquiert le pain, la terre et la liberté. Et si quelque puissant vous dépêche un délégué pour vous proposer une alliance, arrachez-lui la tête et renvoyez-la à son maître avec ces mots : " Maintenant viens donc te la faire arracher à ton tour. " »

Ricardo Flores Magon
In Regeneracion, N° 177, 21 février 1914.


http://www.socialisme-libertaire.fr/201 ... onora.html
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Re: Les anarchistes dans la Révolution mexicaine

Messagede Pïérô » 26 Juil 2019, 00:08

Le 22 juin 1911 : écrasement de la commune libertaire de « Tierra y Libertad » au Mexique

Dans le cadre de la Révolution Mexicaine, et plus spécifiquement des luttes de réappropriation des terres engagées par les peuples indigènes contre les grands propriétaires, l’année 1911 fait date. Sous le mot d’ordre de Ricardo Florès Magon : « Tierra y Libertad », une commune libertaire est proclamée en début d’année en Basse Californie, et expérimentera ses principes pendant cinq mois, avant d’être attaquée par l’armée mexicaine de Porfirio Díaz et l’armée américaine, puis définitivement écrasée le 22 juin 1911.

... https://rebellyon.info/Ecrasement-de-la-commune
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