1936, une révolution sociale et libertaire en Espagne

Re: 1936, une révolution sociale et libertaire en Espagne

Messagede Pïérô » 29 Déc 2017, 02:04

« Mai 1937 Barcelone »

Le Centre toulousain de documentation de l’exil espagnol (CTDEE) a consacré, en juillet dernier, un excellent numéro de sa revue, Les Cahiers du CTDEE , aux événements de mai 1937 à Barcelone. Nous avons rencontré Amado Marcellán, l’un des animateurs de la revue, qui a accepté de nous présenter ce numéro 7 intitulé Mai 1937, Barcelone .

CAD - Pourrais-tu rappeler, tout d’abord, ce qu’est le CTDEE, et quelles sont ses activités ?

Amado Marcellán – Ce centre de documentation sur l’exil espagnol est né, en 2007, comme une suite des rencontres qui se produisaient annuellement à Toulouse, le 19 juillet à partir du milieu des années 40, et cela jusqu’à la fin de la dictature franquiste. En effet, le 19 juillet, les exilés libertaires se réunissaient tous les ans pour commémorer la date de la révolution espagnole avec un meeting, des prises de paroles, des spectacles de musique, de chant ou de théâtre. Si la date du 19 juillet tombait un dimanche, c’était tant mieux, sinon on choisissait le dimanche le plus proche du 19 juillet. Seule la date du 18 juillet était bannie puisque que c’était la date du coup d’état franquiste.

Avec la fin de l’exil, des enfants de militant-e-s libertaires – j’en suis – ont créé ce centre de documentation afin de continuer à organiser cette commémoration. Ils y ont réuni des archives, des journaux et des publications militantes liés à l’histoire de l’exil libertaire de leurs parents. C’est ainsi que le CTDEE a aujourd’hui un local situé à côté de la gare Matabiau, non seulement pour fêter le 19 juillet, mais aussi pour développer d’autres projets mémoriels et culturels.

Puis il nous est apparu que ce centre devait aussi être un lieu de création ou de production de textes, d’analyses. Voilà comment sont nés les Cahiers du CTDEE : une revue semestrielle qui essaie d’apporter des témoignages et des regards susceptibles d’éclairer les mémoires de l’exil en référence à l’histoire de la guerre et la révolution espagnoles.

D’une manière générale, nous voulons éviter d’entrer dans une logique mémorielle qui se contente de faire appel à la mémoire affective, en procédant à la victimisation des acteurs de l’histoire. Nous voulons aussi travailler sur les faits historiques, sur l’écriture des événements et réfléchir à la mémoire qu’on en a conservée.

CAD - C’est donc une démarche qui part de la mémoire individuelle et familiale de cette expérience d’exil des libertaires à Toulouse mais qui développe aussi un travail critique de confrontations de débats sur l’interprétation de cette histoire : c’est cela ?

A. M. : Oui. En histoire comme toutes choses, il y a des hégémonies. Or ce que nous souhaitons faire au CTDEE, c’est précisément contester ces hégémonies pour montrer qu’il y a eu d’autres regards, d’autres possibles, qui ont perduré dans l’exil et qui gardent une actualité. Autrement dit, nous cherchons à rendre compte des conceptions du monde qui se sont affrontées. On pourrait croire que les conflits de représentations qui ont agité les Espagnols durant les années 30 et les années 40-60 en exil, font partie du passé. Nous pensons au contraire que les enjeux de ces conflits sont restés actuels et qu’il est important de croiser les regards. Aussi, au-delà de ce premier groupe toulousain qui était à l’origine du projet, Les Cahiers du CTDEE ont fédéré des personnes soucieuses de dépasser les représentations officielles de l’histoire contemporaine de l’Espagne.

C’est le cas des membres du ReDHiC, une association qui, en région parisienne, travaille sur ces sujets, et qui a en particulier oeuvré pour le film documentaire Un autre futur, réalisé par Richard Prost.

CAD - Comment avez-vous conçu ce numéro sur les journées de mai 1937 ?

A. M. : Nous avons considéré qu’il était absolument nécessaire de rendre compte de cet événement car Mai 1937 marque une date incontournable de la révolution sociale.

Il nous semble important d’analyser ce moment clé qui est un coup d’arrêt dans ce processus. Nous avons tenté d’éclairer comment s’affrontent : d’une part la voie révolutionnaire qui est celle des libertaires, des « poumistes », de l’aile gauche du parti socialiste et d’autre part, la voie réformiste : celle de la conservation de la République bourgeoise, dans laquelle sont impliqués les partis républicains, les partis régionalistes – aussi bien basques que catalans – et le parti communiste espagnol (PCE).

CAD - Pour éclairer la compréhension des journées de mai 1937, vous avez adopté une perspective diachronique : vous avez fait un travail de montage de témoignages contemporains de l’événement et de témoignages rétrospectifs comme celui de Manuel Cruells. Vous appréhendez ici l’événement à partir de différentes échelles : allant du très local à l’international. Enfin, vous proposez une approche « par le bas », en nous donnant accès à la parole des acteurs et des actrices direct-e-s de ces mouvements sociaux. Comment s’est fait le travail sur ces sources : avez-vous utilisé des archives privées conservées au sein des collections du CTDEE ?

A. M. : Pas seulement, les sources que nous avons utilisées sont dispersées.

Par exemple, en ce qui concerne les écrits de Georges Orwell, nous avons cité des articles et des lettres absolument magnifiques qui ont été reprises par les éditions Ivrea & les éditions de l’Encyclopédie des nuisances entre 1995 et 2001.

Par ailleurs, nous avons consulté la presse de l’époque.

L’Humanité entre autres. On peut y lire, au mois de mai 1937 un texte de Gabriel Péri absolument glaçant, puis à l’automne 1938, au moment du procès du POUM, des textes de Georges Soria qui sont à vomir. Il faut rappeler que le PCE est à ce moment là, complètement isolé. Les républicains se sont retournés contre lui alors qu’il était leur principal allié. Lors du procès du POUM, les plus grandes personnalités du camp républicain vont témoigner en défense de ce dernier : désavouant le PCE.

Nous avons aussi travaillé sur les archives du journal Le Populaire, les articles de Marceau Pivert et Daniel Guérin qui sont en tribunes libres. C’est particulièrement intéressant car à l’époque Marceau Pivert est un personnage d’un poids énorme. L’Humanité essaye de l’écorcher mais on ne peut pas l’attaquer comme on attaque à l’époque les trotskystes ou les prétendus « hitléro-trotskystes ».

Donc nous essayons d’aller aux sources primaires, d’analyser les archives internes aux organisations mais surtout la parole publique des partis politiques qui façonne la construction médiatique de l’événement.

La suite ici : http://ascaso-durruti.info/legrainducad ... suite.html
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Re: 1936, une révolution sociale et libertaire en Espagne

Messagede bipbip » 01 Jan 2018, 19:43

Les comités de défense de la CNT à Barcelone (1933/1938)
Éditions Le Coquelicot

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Texte de la présentation du livre "Les comités de défense de la CNT à Barcelone (1933-1938)", publié en espagnol, réalisée le 3 décembre 2011, Salle du Sénéchal à Toulouse.

1. Introduction

La thèse fondamentale du livre Barricades à Barcelone (traduit en français à Spartacus, 2009) affirme que l’idéologie d’unité antifasciste a conduit la CNT à accepter le programme politique de la bourgeoisie républicaine et par conséquent à collaborer avec l’État capitaliste, en ayant pour seul objectif celui de gagner la guerre contre le fascisme, en renonçant au préalable à tout programme révolutionnaire.
La situation révolutionnaire en juillet 36 se caractérisait par un pouvoir atomisé en multiples comités révolutionnaires, qui fut asphyxié par le Comité Central des Milices (CCMA), qui ne fut qu’un organisme de collaboration de classes, et qui a vu le jour parce que la CNT a renoncé à prendre le pouvoir.
L’idéologie antifasciste et la participation de la CNT au pouvoir à divers niveaux, responsabilités municipales, ministères de la Généralitat (gouvernement autonome de Catalogne) et même ministères du gouvernement central, ont créé une bureaucratie de comités supérieurs, ayant des intérêts distincts et opposés à ceux des comités révolutionnaires qui s’étaient créés dans les quartiers de Barcelone. Alors que pour les comités supérieurs tout dépendait de la victoire militaire sur le fascisme, les comités de quartier continuaient à faire ondoyer le drapeau du programme de la révolution ouvrière.
Le processus d’institutionnalisation de ces comités supérieurs de la CNT-FAI en a fait des serviteurs de l’État qui considéraient les comités révolutionnaires de quartier comme leurs pires ennemis. La thèse naïve et simpliste qui divise les leaders anarcho-syndicalistes en traitres et en héros, comme si la masse militante était amorphe et sans volonté, n’explique rien. L’affrontement entre les comités supérieurs et les comités révolutionnaires a été un chapitre de plus de la lutte de classes, qui a été sur le point de se terminer par une scission, que la répression sélective stalinienne a finalement résolue par l’anéantissement des révolutionnaires et l’intégration des comités supérieurs dans l’appareil de l’État.
Dans le livre Les Comités de Défense de la CNT (en espagnol à Aldarull, 2011), j’essaie d’expliquer ce qu’étaient ces comités de défense, comment ils ont vaincu l’armée dans les rues de Barcelone les 19 et 20 juillet, comment ils se sont transformés en comités révolutionnaires, comment ils se sont affrontés aux comités supérieurs libertaires, comment ils se sont affrontés au stalinisme en mai 1937. J’essaie également d’expliquer leur évolution postérieure jusqu’à leur dissolution définitive.

2. Qu’était un Comité de défense (CD) ?

Les comités de défense étaient l’organisation militaire clandestine de la CNT, financés par les syndicats de la CNT et leur action était assujettie à ces derniers.
En octobre 1934, le Comité National des Comités de Défense a abandonné la vieille tactique des groupes d’actions pour une préparation révolutionnaire sérieuse et méthodique. Il a élaboré un rapport où il affirmait :
"Il n’y a pas de révolution sans préparation. Il faut en finir avec le préjugé des improvisations. Cette erreur, qui est de croire en l’instinct créateur des masses, nous a coûté très cher. On n’obtient pas, comme par génération spontanée, les moyens de guerre nécessaires pour combattre un État qui a de l’expérience, qui est fortement armé et qui a une plus grande capacité offensive et défensive”.
Le groupe de défense de base devait être constitué de peu de personnes, pour faciliter la clandestinité. Il devait être formé de six militants ayant des fonctions spécifiques :

. Un secrétaire, chargé du contact avec d’autres groupes de défense, de la création de nouveaux groupes et de l’élaboration des rapports.
. Un deuxième militant chargé d’enquêter sur les personnes, d’évaluer le danger des ennemis, tout particulièrement des curés, des militaires et des pistoleros du patronat.
. Un troisième militant se chargeait de repérer les bâtiments, de tracer des plans et d’élaborer des statistiques.
. Un quatrième militant étudiait les points stratégiques et tactiques de la lutte dans les rues.
. Un cinquième se consacrait à l’étude des services publics : électricité, eau, gaz, égouts.
. Et un sixième militant était chargé de trouver des armes, de l’argent et du ravitaillement.

Six était un nombre idéal, mais certains membres pouvaient s’y rajouter pour accomplir des tâches “relativement importantes”. La clandestinité devait être absolue. C’étaient les noyaux de base d’une armée révolutionnaire, capable de mobiliser des groupes secondaires plus nombreux, et ces derniers de mobiliser le peuple dans son ensemble.
Le cadre où chaque groupe de défense devait agir était bien délimité dans chaque quartier et signalée sur un plan de la ville. Le Comité de défense du quartier coordonnait tous ces cadres de défense et recevait un rapport mensuel de chaque secrétaire de groupe.
L’organisation des comités de défense à l’échelle régionale et nationale comprenait entre autres les secteurs de travailleurs des chemins de fer, les conducteurs d’autocar, les travailleurs de la compagnie téléphonique et du télégraphe, les facteurs et enfin, tous ceux qui, par les caractéristiques de leur profession ou organisation, sont présents au niveau national, en soulignant l’importance des communications dans une insurrection révolutionnaire. Une attention toute spéciale était donnée au travail d’infiltration et de propagande pour gagner des sympathisants dans les casernes.
Les comités de défense avaient deux fonctions essentielles : les armes et l’intendance, dans le sens le plus large.
Les Comités de Défense pouvaient être considérés comme la continuité, la réorganisation et l’extension des groupes d’action et d’auto-défense armée des années du pistolérisme (1917-1923).

3. Comment est-on passé des groupes d’action aux comités de défense ?

Les groupes anarchistes Indomables (indomptables), Nervio (Nerf), Nosotros (Nous), Tierra libre (Terre libre) et Germen (Germe), ont fondé à Barcelone le Comité Local de Préparation Révolutionnaire en janvier 1935 à la réunion plénière de la Fédération des Groupes Anarchistes de Barcelone.
Dans un contexte historique vraiment effrayant, la montée du fascisme en Italie, du nazisme en Allemagne, du stalinisme dans la soi-disant Union Soviétique, de la dépression économique avec un chômage massif et permanent aux États-Unis et en Europe, le rapport élaboré à cette réunion plénière présentait l’espoir du prolétariat révolutionnaire.
Ce rapport disait : « Face à la faillite universelle des idées, des partis, des systèmes, il ne reste que le prolétariat révolutionnaire avec son programme de réorganisation des bases du travail, de la réalité économique et sociale et de la solidarité ».
Ce rapport critiquait la vieille tactique de la gymnastique révolutionnaire (LE FAIT DE S’ENTRAÎNER À LA PRATIQUE INSURRECTIONNELLE) et les insurrections improvisées de janvier et de décembre 1933 de cette façon:
« La révolution sociale ne peut être interprétée comme un coup audacieux, dans le style des coups d’État du jacobinisme, elle sera la conséquence et le résultat du dénouement d’une guerre civile inévitable et dont on ne peut prévoir la durée ».
18 mois avant le 19 juillet, la préparation révolutionnaire en vue d’une longue guerre civile devait faire face à de nouveaux défis, impensables pour la vieille tactique des groupes de choc. Le rapport disait :
« Comme il est impossible de disposer à l’avance des stocks d’armes nécessaires à une lutte soutenue, il faut que le Comité de Préparation étudie la façon de transformer, dans certaines zones stratégiques, les industries […] en industries pouvant fournir du matériel de combat pour la révolution».
Là est l’origine de la Commission des industries de guerre, constituée le 7 août 1936 et qui a constitué, du néant le plus absolu, une puissante industrie de guerre grâce aux efforts des travailleurs coordonnés par les militants de la CNT Eugenio Vallejo, travailleur de la métallurgie, Manuel Martí, du syndicat du secteur chimique et Mariano Martín, même si plus tard ce sont des politiciens bourgeois comme Josep Tarradellas qui s’en sont appropriés le succès.
Des groupes d’action et de choc d’avant 1934, pratiquant la gymnastique révolutionnaire, on était passé à la formation de comités d’information et de combat, considérés comme les cellules de base d’une armée révolutionnaire capable de vaincre l’armée et de mener une guerre civile.

4. Les anarchistes pouvaient-ils prendre le pouvoir ?

Au cours des six premiers mois de 1936, le groupe Nosotros s’est affronté aux autres groupes de la FAI en Catalogne dans des débats très durs sur deux conceptions fondamentales, à un moment où l’on savait pertinemment que les militaires se préparaient à un coup d’État sanglant. Ces deux concepts étaient « la prise du pouvoir » et « l’armée révolutionnaire ». Le pragmatisme du groupe Nosotros, plus préoccupé par les techniques insurrectionnelles que par les tabous, se heurtait de plein front aux préjugés idéologiques des autres groupes de la FAI, c’est-à-dire qu’il se heurtait au refus de ce que ces groupes qualifiaient de « dictature anarchiste » et il se heurtait à leur profond antimilitarisme, eux qui subordonnaient tout à la spontanéité créative des travailleurs.
Ce net rejet des « pratiques anarcho-bolcheviques » du groupe Nosotros s’est largement reflété dans la revue Más Lejos (Plus Loin) qui publia les réponses à une enquête qu’elle avait réalisée dans son premier numéro, en avril 1936, et où les lecteurs devaient répondre à deux questions sur l’acceptation ou le refus de l’abstentionnisme électoral et à une troisième question sur la prise du pouvoir ainsi formulée : « Les anarchistes peuvent-ils, suivant les circonstances, et en faisant fi du moindre scrupule, se disposer à la prise du pouvoir, de n’importe quelle façon, afin d’accélérer le rythme de sa marche vers la réalisation de l’Anarchie ? »
Pratiquement tout le monde a répondu négativement. Mais aucune réponse ne proposait d’alternative pratique à ce refus généralisé de la prise du pouvoir. Théorie et pratique anarchistes semblaient en plein divorce, à la veille du coup d’État militaire.
À la réunion plénière des Groupes Anarchistes de Barcelone de juin 1936, García Oliver défendit que l’organisation des groupes de défense, coordonnés en comités de défense de quartier, à Barcelone, était le modèle à suivre, en l’étendant à l’ensemble du territoire espagnol, et en coordonnant cette structure au niveau régional et national, pour constituer une armée révolutionnaire du prolétariat. Cette armée devait être complétée par la création d’unités de guérillas de cent hommes. De nombreux militants se sont opposés aux conceptions de García Oliver, bien plus enclins à la spontanéité des travailleurs qu’à l’organisation révolutionnaire disciplinée. Les convictions antimilitaristes de nombreux groupes d’affinité entraînèrent un refus quasi unanime des thèses du groupe Nosotros, et particulièrement de celles de García Oliver.

5. Comment ces Comités de Défense se sont-ils transformés en Milices Populaires et en Comités révolutionnaires de quartier ?

Le 19 juillet 1936, la garnison militaire de Barcelone comprenait environ six mille hommes, face aux presque deux mille de la Guardia de Asalto (Garde d’assaut) et aux deux cents « mossos d’escuadra » (police catalane). La Guardia Civil, dont personne ne savait avec certitude en faveur de qui elle se décanterait, comptait sur environ trois mille hommes. La CNT-FAI était formée d’environ vingt mille militants, organisés en comités de défense de quartier, prêts à prendre les armes. Elle s’engageait, devant la commission de liaison de la CNT avec la Generalitat et les militaires loyaux à la République, à arrêter les factieux avec seulement mille militants armés.
Ces groupes de défense subirent une double transformation en donnant d’une part les milices populaires qui ont constitué au cours des premières journées le front d’Aragon qui instaura la collectivisation des terres dans les villages d’Aragon libérés ; et, d’autre part, les comités révolutionnaires qui, dans chaque quartier de Barcelone, et dans chaque village de la Catalogne, ont imposé un « nouvel ordre révolutionnaire ». Comme les milices populaires et les comités révolutionnaires provenaient tous deux des groupes de défense, ils furent toujours très unis et en interaction. Ces comités locaux, dans certains villages, étaient le fruit du rapport de forces existant dans chaque localité, et parfois ils pouvaient être purement front populiste, sans aucune aspiration révolutionnaire.
Les comités révolutionnaires assumaient une importante tâche administrative, très variée, de l’émission de bons, de tickets pour la nourriture, de sauf-conduits, de laissez-passer, l’approvisionnement et l’entretien des hôpitaux à l’expropriation de la nourriture, des meubles et des bâtiments, le financement des écoles rationalistes et des ateneos (centres culturels) gérés par les Jeunesses Libertaires, la paie des miliciens ou de leur famille, etc.

6. Les Comités de Défense se sont transformés, à Barcelone, en comités révolutionnaires de quartier

Le vrai pouvoir exécutif était dans la rue, c’était le pouvoir du prolétariat en armes, exercé par les comités locaux, de défense et de contrôle ouvrier, qui expropriaient spontanément les usines, les ateliers, les immeubles et les propriétés ; qui organisaient, armaient et menaient au front les groupes de miliciens volontaires qu’ils venaient de recruter ; qui brûlaient les églises ou les transformaient en écoles ou en magasins ; qui formaient des patrouilles pour étendre la guerre sociale ; qui protégeaient les barricades, véritables frontières de classe contrôlant les allées et venues et représentant le pouvoir des comités ; qui faisaient fonctionner les usines, sans maîtres ni dirigeants, ou qui les transformaient en usines de guerre ; qui réquisitionnaient les voitures et les camions ou la nourriture pour les comités d’approvisionnement ; qui « promenaient » (liquidaient) les bourgeois, les fascistes et les curés ; qui percevaient les impôts révolutionnaires ou qui finançaient des travaux publics pour réduire le chômage ; qui substituaient les mairies républicaines totalement obsolètes en imposant partout leur autorité absolue dans tous les domaines, en ignorant les ordres de la Generalitat et du Comité Central des Milices Antifascistes (CCMA). La situation révolutionnaire se caractérisait par une atomisation du pouvoir.
À Barcelone, les comités de défense, transformés en comités révolutionnaires de quartier, n’ont suivi les consignes d’aucune organisation, quelle qu’elle soit et ont pris les initiatives que chaque situation exigeait. Ils ont organisé les hôpitaux, débordés par l’avalanche de blessés, ils ont créé des cantines populaires, ils ont réquisitionné des voitures, des camions, des armes, ils ont exproprié des usines, des immeubles, ils ont détenu des suspects et ont créé un réseau de Comités d’approvisionnement dans chaque quartier, qui se sont coordonnés en un Comité Central d’Approvisionnement de la ville, au sein duquel le Syndicat de l’Alimentation de la CNT a joué un grand rôle. La contagion révolutionnaire touchait tous les secteurs sociaux et toutes les organisations, qui se décantaient sincèrement en faveur de la nouvelle situation révolutionnaire. Cela a été la seule force réelle du Comité Central des Milices, qui apparaissait aux yeux du prolétariat armé comme l’organisme antifasciste qui devait diriger la guerre et imposer le nouvel ordre révolutionnaire.
Le 21 juillet, une séance plénière des syndicats locaux et régionaux avait renoncé à la prise du pouvoir, comprise comme une dictature des leaders anarchistes, et non point comme l’imposition, la coordination et l’extension du pouvoir que les comités révolutionnaires exerçaient déjà dans la rue. Fut décidée la création d’un Comité Central des Milices Antifascistes, ORGANISME DE COLLABORATION DE CLASSES, formé par l’ensemble des organisations antifascistes.
Le 24 juillet a lieu le départ des deux premières colonnes anarchistes dirigées l’une par Durruti et l’autre par Ortiz. Durruti prononça un discours à la radio où il prévenait qu’il fallait être vigilant face aux tentatives contre-révolutionnaires. Il fallait contrôler la situation révolutionnaire à Barcelone et aller « jusqu’au bout » après la prise de Saragosse.
À la Réunion plénière régionale du 26, il fut confirmé à l’unanimité que la CNT maintiendrait la même position que celle défendue le 21 juillet, celle de participer à l’organisme de collaboration de classes appelé CCMA. Lors de cette réunion du 26 fut créée une Commission d’Approvisionnement, dépendante du CCMA, à laquelle devaient se soumettre les différents comités d’approvisionnement qui avaient surgi un peu partout, et en même temps l’arrêt partiel de la grève générale fut aussi exigé. Le résumé des principaux accords qui se sont conclus à cette réunion plénière fut publié sous forme d’arrêté pour qu’il soit connu de tous et respecté.
Le Comité Central d’Approvisionnement était une institution fondamentale qui jouait un rôle indispensable par rapport aux ouvriers volontaires qui quittaient leur poste de travail pour aller combattre le fascisme en Aragon : assurer en leur absence la nourriture de leurs familles qui ne percevraient plus le salaire hebdomadaire avec lequel elles vivaient.
Ainsi, les comités révolutionnaires de quartier, à Barcelone, étaient formés de deux sections : la section de défense et la section d’approvisionnement, qui répondaient aux deux besoins essentiels du moment : les armes et la nourriture.

7. Qu’étaient les Patrouilles de Contrôle ?

Entre le 21 juillet et la mi-août 36, les patrouilles de contrôle se sont constituées comme police « révolutionnaire » qui dépendait du Comité Central des Milices Antifascistes (CCMA).
Seule la moitié environ de ceux qui faisaient partie des patrouilles de contrôle possédait la carte de la CNT ou faisait partie de la FAI ; l’autre moitié était affiliée aux autres organisations formant le CCMA : fondamentalement le POUM, Esquerra Republicana de Cataluña (ERC) et le PSUC. Sur les onze délégués de section, il n’y en avait que quatre de la CNT : ceux de Pueblo Nuevo, Sants, San Andrés (Armonía) et Clot : quatre étaient de ERC, trois du PSUC et aucun du POUM.
Les patrouilles de Contrôle dépendaient du Comité d’Enquête du CCMA, dirigé par Aurelio Fernández (FAI) et Salvador González (PSUC). Sa section centrale était dirigée par deux délégués de Patrouilles, José Asens (FAI) et Tomás Fábrega (Acció Catalana). Le salaire des membres des patrouilles, de dix pesetas par jour, était payé par la Generalitat. [...].

8. Quel a été le bilan du Comité Central des Milices Antifascistes ?

Le 26 septembre fut formé un gouvernement de la Generalitat auquel participaient des « consellers » -des ministres- anarchistes. Le 1er octobre, le CCMA fut dissous.
Les décrets du 9 et 12 octobre déclarèrent que tous les comités locaux qui avaient surgi le 19 juillet étaient dissous et qu’ils devaient être remplacés par de nouvelles mairies. La résistance des militants de la CNT, qui ne faisaient aucun cas des consignes des comités supérieurs ou des ordres du gouvernement de la Generalitat, menaça le pacte antifasciste. Les dirigeants anarchosyndicalistes subissaient la pression de leurs militants qui n’avaient aucune envie de leur obéir et celle des forces antifascistes qui leur exigeaient de respecter et de faire respecter les décrets du gouvernement et de faire entendre raison aux « incontrôlés ».
Voilà quel était le véritable bilan du CCMA après neuf semaines d’existence : la dissolution des comités révolutionnaires locaux qui exerçaient tout le pouvoir dans la rue et les usines en faveur du rétablissement complet du pouvoir de la Generalitat. Il faut ajouter au bilan désastreux du CCMA les décrets signés le 24 octobre sur la militarisation des Milices et le décret sur les Collectivisations, c’est-à-dire la suppression des Milices ouvrières formées de volontaires révolutionnaires et leur transformation en armée bourgeoise classique. Et d’autre part, la transformation des expropriations et du contrôle des usines par le prolétariat en une économie tendant à être entièrement contrôlée et dirigée par la Generalitat.

9. L’hibernation des comités de défense en décembre 1936 et leur réorganisation en mars 1937

Début décembre 1936, la Fédération Locale des Syndicats Uniques de la CNT de Barcelone a débattu du rôle que devaient jouer les comités de défense à Barcelone.
La Fédération Locale imposa une vision strictement syndicale, qui ne voyait pas d’un bon œil l’importance qu’avaient acquise, dans les quartiers, les comités de défense et les comités d’approvisionnement. Elle considérait que leurs fonctions, un fois conclue et l’insurrection révolutionnaire et l’étape immédiatement postérieure, étaient provisoires et qu’elles devaient désormais être assumées par les syndicats.
En décembre 1936, les comités de défense étaient une entrave pour la politique gouvernementaliste des comités supérieurs de la CNT ; ils devaient donc hiberner et se soumettre aux syndicats, comme simples appendices, quelque peu gênants et inutiles.
Ce qui était en jeu, c’était le degré d’autonomie des comités de défense de quartiers par rapport aux syndicats. Il y avait ceux qui pensaient que les Comités Locaux de Défense devaient avoir leur propre personnalité et être totalement indépendants, en les considérant comme LA MILICE DE LA CNT, alors que d’autres pensaient qu’ils devaient entièrement se soumettre aux décisions de la Fédération Locale des Syndicats qui non seulement devait discuter de la situation et décider de comment agir, mais devait en plus garder les armes, contrôler les hommes et financer les Comités de Défense.
Le problème fondamental, d’après le Comité Régional de Catalogne, était le refus généralisé de la consigne de désarmement, de telle sorte qu’il en est arrivé, selon ses propres mots, à constater que « les quartiers sont nos pires ennemis ». Les comités de défense entrèrent alors dans une période d’hibernation.
L’entrée de la CNT dans le gouvernement de la Generalitat avait entraîné, début octobre, la création d’une Assemblée de Sécurité Intérieure, qui se caractérisait par une dualité conflictuelle de pouvoir sur les forces de l’ordre entre la CNT et le gouvernement de la Generatitat. Les Patrouilles de Contrôle perdirent leur autonomie et leur pouvoir de décision, alors que le Commissariat de l’Ordre Public, contrôlé par le PSUC et ERC, voyait son pouvoir de coercition augmenter, grâce au renforcement des corps des Gardes d’Assaut et de la Garde Nationale Républicaine (ancienne Garde Civile).
À la fin du mois de janvier 1937, les miliciens du PSUC-UGT abandonnèrent les Patrouilles de Contrôle et furent substitués par des membres de la CNT, d’ERC et du POUM. La perspective de la fin des Patrouilles de Contrôle, remplacées par un nouveau Corps Unique de Sécurité, ce qui fut décrété le 4 mars 1937, entraînait la fin de l’hégémonie de la CNT sur les tâches policières et répressives à l’arrière.
Les syndicats comprirent qu’il fallait absolument réorganiser les comités de défense, dans les quartiers, pour organiser l’affrontement qui semblait alors inévitable.

10. Pourquoi le contrôle de l’approvisionnement a-t-il été perdu ? Que fut la « guerre du pain » ?

Le 20 décembre 1936, le stalinien Comorera, Conseller (Ministre) de l’Approvisionnement, prononça un discours important, en catalan, à Barcelone.
Comorera défendit le besoin d’un gouvernement fort, ayant pleins pouvoirs, capable de faire appliquer les décrets pour qu’ils ne restent pas lettre morte, comme cela avait été le cas avec le premier gouvernement Tarradellas, auquel avait participé Nin comme représentant du POUM. Un gouvernement fort, capable de mener à bien une politique militaire efficace, regroupant toutes les forces existantes sur le front.
Comorera attribuait le manque de nourriture et l’augmentation de son prix aux Comités de défense, et non au fait que les grossistes et les commerçants s’en accaparaient et spéculaient. C’était le discours qui justifiait et expliquait le mot d’ordre sur les pancartes et les tracts des manifestations de femmes fin 36, début 37 : « plus de pain et moins de comités », manifestations organisées et manipulées par le PSUC. C’était l’affrontement entre deux politiques d’approvisionnement opposées, celle du PSUC et celle du Syndicat de l’Alimentation de la CNT. Ce dernier, par le bais des treize magasins d’approvisionnements des quartiers, gardés par les comités révolutionnaires de quartier (ou plus exactement par leur section de défense) fournissait gratuitement de la nourriture aux cantines populaires où pouvaient se rendre les chômeurs et les membres de leurs familles. Il s’occupait également de centres d’attention aux réfugiés dont le nombre tournait autour de 220 000 personnes en avril 1937 à Barcelone. C’était un réseau d’approvisionnement qui faisait concurrence aux détaillants qui n’obéissaient qu’à la loi de l’offre et de la demande afin d’éviter surtout l’augmentation du prix des produits qui auraient été alors inaccessibles pour les travailleurs et, cela va de soi, pour les chômeurs et les réfugiés. Le marché noir était la grande affaire des détaillants qui faisaient bombance grâce à la faim de la majorité de la population. La guerre du pain de Comorera contre les comités d’approvisionnement de quartiers ne visait qu’à enlever aux comités de défense toute parcelle de pouvoir, même si cette guerre impliquait le désapprovisionnement de Barcelone et la pénurie alimentaire.
Comorera conclut son discourt par un appel à la responsabilité de toutes les organisations afin d’obtenir une forte unité antifasciste. Pour bien comprendre le discours de Comorera, il faut tenir compte de la stratégie, défendue par Gerö (LE DÉLÉGUÉ DE MOSCOU DANS LE PSUC), de mener une politique SÉLECTIVE par rapport au mouvement anarchiste, qui consistait à intégrer les dirigeants anarchistes dans l’appareil d’État, tout en réprimant de façon terrible les secteurs révolutionnaires qualifiés de façon infamante d’incontrôlés, de gangsters, d’assassins, d’agents provocateurs et d’irresponsables ; secteurs que Comorera identifiait très clairement aux comités de défense.
Les magasins d’approvisionnement des comités de quartier contrôlaient ce que les détaillants allaient recevoir comme marchandises et leur prix de vente au public, après que les besoins « révolutionnaires » du quartier aient été satisfaits, celui, donc, des malades, des enfants, des chômeurs, des cantines populaires, etc.
Comorera défendait le marché libre et la disparition de ces comités révolutionnaires de quartier. Il savait de plus qu’une chose allait de pair avec l’autre et que sans supprimer les comités de défense, le marché libre n’était que chimère.
Un approvisionnement rationnel, prévoyant et suffisant de Barcelone et de la Catalogne aurait signifié l’acceptation des prétentions du Conseller –ministre- de l’économie de la CNT, Fábregas, qui, entre le mois d’octobre et de décembre a bataillé inutilement, dans les réunions ministérielles de la Generalitat, pour obtenir le monopole du commerce extérieur, face à l’opposition des autres forces politiques. Pendant ce temps-là, sur le marché des céréales de Paris, dix ou douze grossistes se faisaient concurrence et faisaient monter les prix. Mais ce monopole du commerce extérieur, qui n’était même pas une mesure de caractère révolutionnaire, mais seulement une mesure adaptée à une situation urgente due à la guerre, allait à l’encontre de la philosophie du marché libre, défendue par Comorera.
Il y avait un lien entre les queues pour acheter du pain à Barcelone et la concurrence irrationnelle des grossistes sur le marché des céréales à Paris. Lien qui aurait été brisé avec le monopole du commerce extérieur. Avec la politique du marché libre de Comorera, ce lien s’est renforcé. Mais qui plus est, le PSUC a encouragé la spéculation des commerçants, qui ont implanté une véritable dictature sur le prix de tous les aliments, en s’enrichissant sur le dos des travailleurs affamés.

11. Comment et pourquoi ces Comités de Défense se sont-ils radicalisés en avril 37 ?

Le dimanche 11 avril, au meeting de l’arène de La Monumental de Barcelone, il y avait des pancartes qui exigeaient la liberté des nombreux prisonniers antifascistes, la plupart de la CNT. Federica Montseny (dirigeante de la CNT) fut huée et sifflée. Les cris favorables à la liberté des prisonniers redoublèrent. Les comités supérieurs accusèrent de « sabotage » le Regroupement des Amis de Durruti. Federica, très offensée, menaça de ne plus faire de meeting à Barcelone.
Le lundi 12 avril 1937 eut lieu à la Casa CNT-FAI une réunion plénière locale des Groupes Anarchistes de Barcelone, à laquelle assistèrent les groupes de Défense de la confédération et des Jeunesses Libertaires.
Le groupe 12, du quartier de Gracia, présenta une proposition par écrit qui disait :
« La réunion, qui a pris en compte, après une large discussion, les résultats de neuf mois de politique ministérielle, qui a constaté l’impossibilité de gagner la lutte armée sur les fronts contre le fascisme sans faire dépendre tous les intérêts particuliers, économiques, politiques et sociaux, de l’objectif suprême de la guerre, qui considère que seule la socialisation totale de l’industrie, du commerce et de l’agriculture permet d’écraser le fascisme, qui considère que n’importe quelle forme de gouvernement est par essence réactionnaire, et donc opposée à la révolution sociale a décidé de :

1. Retirer tous les hommes qui occupent actuellement une place dans les instances antifascistes gouvernementales.
2. S’engager à constituer un comité révolutionnaire antifasciste pour coordonner la lutte armée contre le fascisme.
3. Socialiser immédiatement l’industrie, le commerce et l’agriculture.
4. Implanter une carte de producteur, (carte de rationnement prétendant favoriser les travailleurs au détriment des rentiers et des bourgeois). Mettre en route la mobilisation générale de tous les hommes capables de manier une arme et les instruments de travail sur le front et à l’arrière.
5. Et enfin, faire sentir à tout le monde le poids inflexible de la discipline révolutionnaire pour bien montrer que l’on ne plaisante pas avec les intérêts de la révolution sociale ».
La bureaucratie s’était vue débordée par cette réunion. À cette réunion plénière étaient intervenus les Comités de Défense de Barcelone, ou ce qui revient au même, la délégation des comités révolutionnaires de quartier, ainsi que les Jeunesses Libertaires, qui radicalisèrent, sans aucun doute, les accords qui avaient été pris.
Et cette FAI de Barcelone, avec les sections de défense des comités révolutionnaires de quartier et les Jeunesses Libertaires, malgré la scandaleuse et hystérique opposition de certains bureaucrates, avait décidé d’en finir avec le collaborationnisme, de retirer les ministres anarchistes du gouvernement de la Generalitat et de constituer un Comité révolutionnaire qui dirigerait la guerre contre le fascisme. C’était un pas décisif vers l’insurrection révolutionnaire qui éclata le 3 mai 1937.
La réunion plénière constatait, d’autre part, qu’il y avait un fossé idéologique, pas tant entre la CNT et la FAI, mais entre révolutionnaires et collaborationnistes pouvant aboutir à une scission organisationnelle au sein du mouvement libertaire et qui se manifestait par l’opposition croissante entre les comités de quartier, certains groupes anarchistes et les Jeunesses Libertaires, d’une part, et les comités supérieurs, dont les objectifs étaient totalement différents, d’autre part.
Cette radicalisation était le fuit d’une situation de plus en plus insoutenable dans la rue. Le 14 avril, une manifestation de femmes, qui cette fois n’était pas manipulée par le PSUC, partit de La Torrassa (un quartier d’Hospitalet, banlieue de Barcelone de tradition anarchiste) pour parcourir les différents marchés des quartiers barcelonais de Collblanc, Sants et Hostafrancs, pour protester contre le prix du pain et de la nourriture en général. Cette manifestation s’adressa au Comité Révolutionnaire de la Place España pour qu’il intervienne dans l’affaire. Les manifestations et les protestations s’étendirent à presque tous les marchés de la ville. Plusieurs boutiques et plusieurs boulangeries furent pillées. Les quartiers ouvriers de Barcelone, affamés, étaient sortis dans la rue pour manifester leur indignation et pour exiger des solutions.

12. Quel rôle ont joué les Comités de Défense en mai 1937.

Le lundi 3 mai 1937, vers 14h45, trois camions de gardes d’assauts, armés jusqu’aux dents, s’arrêtèrent devant le siège de la centrale téléphonique, place Catalogne. Ils étaient dirigés par Eusebio Rodríguez Salas, militant du syndicat UGT, stalinien convaincu, responsable officiel du commissariat de l’ordre public. Le bâtiment de la centrale téléphonique avait été exproprié par la CNT le 19 juillet 1936.
Le contrôle des appels téléphoniques, la surveillance des frontières et les patrouilles de contrôle étaient le cheval de bataille qui, depuis janvier, avait provoqué divers incidents entre le gouvernement républicain de la Generalitat et la CNT.
Rodríguez Salas voulut prendre le bâtiment de la centrale téléphonique. Les militants de la CNT des premiers étages, pris par surprise, furent désarmés ; mais les militants de la CNT des étages supérieurs organisèrent leur résistance grâce à une mitraillette placée à un point stratégique. La nouvelle se répandit très rapidement. EN MOINS DE DEUX HEURES, des barricades furent dressées dans toute la ville.
On ne peut pas parler de réaction spontanée de la classe ouvrière de Barcelone, parce que la grève générale, les affrontements armés avec les forces de police et les barricades furent le fruit de l’initiative prise par les comités de défense, qui furent rapidement suivis vu le mécontentement généralisé, les problèmes financiers croissants de la population causés par la vie chère, les queues et le rationnement, et vu les tension chez les militants de base de la CNT entre les collaborationnistes et les révolutionnaires. La lutte dans les rues fut impulsée et menée par les comités de défense des quartiers, sans aucune intervention des COMITÉS SUPÉRIEURS.
Les comités de quartier déchaînèrent et dirigèrent l’insurrection du 3 au 7 mai 1937 à Barcelone. Et il ne faut pas confondre les comités de défense des quartiers avec une « spontanéité des masses » ambigüe et imprécise, dont parle l’historiographie officiel.
Andrés Nin, secrétaire politique du POUM, dans un article écrit le 19 mai 1937, en parle ainsi:« Les journées de mai à Barcelone ont fait revivre certains organismes qui, au cours de ces derniers mois, avaient joué un certain rôle dans la capitale catalane et dans certaines villes importantes : les Comités de Défense. Il s’agit d’organismes de type technico-militaire, formés par les syndicats de la CNT. Ce sont eux, en réalité, qui ont dirigé la lutte, et qui étaient, dans chaque quartier, le centre d’attraction et d’organisation des ouvriers révolutionnaires ».
Les Amis de Durruti n’ont pas initié l’insurrection, mais ils furent les combattants les plus actifs sur les barricades, ils distribuèrent un tract qui exigeait la substitution du Gouvernement de la Generalitat par une Junte Révolutionnaire. Les travailleurs de la CNT, désorientés par les ordres de « cessez-le-feu » de leurs dirigeants (les mêmes dirigeants que le 19 juillet ! ! !), abandonnèrent finalement la lutte bien qu’au début ils n’avaient fait aucun cas des appels à l’entente et à l’abandon de la lutte, sous prétexte d’unité antifasciste.

13. Comment furent dissous les Comités de Défense ?

Les comités révolutionnaires de quartier, à Barcelone, sont apparus le 19-20 juillet et ont perduré au moins jusqu’au 7 juin 1937, lorsque les forces de l’ordre restaurées de la Generalitat ont dissous et occupé les divers centres des Patrouilles de Contrôle, et en passant, plusieurs sièges des comités de défense, comme celui du quartier des Corts. Malgré le décret qui exigeait la disparition de tous les groupes armés, la plupart a résisté jusqu’en septembre 1937, lorsqu’ils furent systématiquement dissous et que les bâtiments qu’ils occupaient furent pris d’assaut, un par un. Le dernier siège, le plus important et le plus fort, fut le siège du comité de défense du Centre, aux Escolapios de San Antonio, qui fut pris d’assaut le 20 septembre 1937 par les forces de l’ordre public, avec tout un arsenal de mitrailleuses, de grenades, de tanks et de canons. Cependant, la résistance des Escolapios n’a pas pris fin à cause des coups de feu, mais parce que le Comité Régional leur donna l’ordre de déloger le bâtiment.
Dès lors, les Comités de Défense, camouflés sous le nom de Sections de coordination et d’information de la CNT, se consacrèrent exclusivement à des tâches clandestines d’enquêtes et d’information, comme avant le 19 juillet, mais à présent, en 1938, dans une situation nettement contre-révolutionnaire.
Ils eurent également une publication clandestine, Alerta... ! Entre octobre et décembre 1937, 7 numéros furent publiés. Ce qui revenait dans cette publication, c’était la solidarité avec les « prisonniers révolutionnaires » en exigeant leur libération ; l’information sur les abus staliniens à la Prison Modelo de Barcelone ; la critique du collaborationnisme et la politisation de la FAI ; la dénonciation de la désastreuse politique de guerre du gouvernement Negrin-Prieto et de la prédominance stalinienne au sein de l’armée et des appareils de l’État. Dans cette publication, il y a eu des saluts fraternels envers les Jeunesses Libertaires et le regroupement Les Amis de Durruti. L’une des caractéristiques indélébiles de cette publication était les appels constants à la Révolution et à ce que les comités supérieurs abandonnent tous leurs postes parce que, disait-elle, :
« La révolution ne peut se faire depuis l’État, mais contre l’État ». Le dernier numéro, datant du 4 décembre, dénonçait les Tchekas staliniennes et la persécution brutale des militants de la CNT en Cerdagne.

14. Conclusion

En 1938, les révolutionnaires étaient sous terre, en prison ou dans la clandestinité la plus absolue. Ce n’est pas la dictature de Franco qui a mis un terme à la révolution, mais la République de Negrin.
Les révolutions sociales, les tentatives de réorganisation de la production et de la société sur de nouvelles bases, sont extrêmement rares dans l’histoire. Au-delà des circonstances dans lesquelles elles ont surgi, elles nous apportent toujours une expérience irremplaçable, tant par leur succès que par leur échec. Le grand enseignement de la révolution de 1936 a été le besoin incontournable de détruire l’État et de réprimer la contre-révolution. En reprenant la terminologie des Amis de Durruti : « les révolutions sont totalitaires ou sont défaites ».

Agustín Guillamon
Traduit en Français par Eulogio Fernández


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Re: 1936, une révolution sociale et libertaire en Espagne

Messagede Pïérô » 03 Jan 2018, 12:30

La Révolution s'arrêta en Mai.Vostfr

Printemps 1937, la guerre civile espagnole est à son apogée. L’armée républicaine et les milices des partis et des syndicats, luttent contre les troupes franquistes. À des centaines de kilomètres à l’arrière du front, le gouvernement ordonne l’assaut du Central téléphonique de Barcelone qui est géré par la CNT. Les anarchistes résistent et une grève générale éclate. C’est le début d’une guerre civile au sein de la Guerre civile. Cinq jours qui cèlent l’épitaphe de la révolution.

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Re: 1936, une révolution sociale et libertaire en Espagne

Messagede Pïérô » 16 Jan 2018, 18:28

La tragédie des Brigades Internationales

L’histoire poignante des 35 000 volontaires étrangers venus combattre le franquisme en Espagne.

L’histoire poignante des 35 000 volontaires étrangers venus combattre le franquisme en Espagne.

À travers de poignantes archives, Patrick Rotman retrace l’histoire des trente-cinq mille volontaires venus du monde entier combattre le franquisme dans la guerre civile espagnole.

Réalisation : Patrick Rotman
Documentaire de Patrick Rotman (France, 2015, 1h41mn)

http://demainlegrandsoir.org/spip.php?article1797

à voir sur vimeo :
https://vimeo.com/189433158
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Re: 1936, une révolution sociale et libertaire en Espagne

Messagede Pïérô » 29 Jan 2018, 04:01

L’Espagne révolutionnaire une utopie réalisée

Pour défendre l’ordre des choses, il suffit souvent de prétendre que toute tentative de s’en éloigner aurait débouché sur la tyrannie ou sur le chaos.
L’histoire est riche d’exemples contraires, qui ont établi le caractère éternel de la révolte, de l’aspiration à la démocratie et à la solidarité. Pendant quelques mois, au moment de la guerre civile espagnole, certaines régions du pays défendirent ainsi un mode de gouvernement inédit, qui remettait à la fois en cause le pouvoir des possédants, des notables et des bureaucrates. Des historiens et des réalisateurs nous rappellent cette parenthèse livrée à l’utopie.

Quand l’Espagne révolutionnaire vivait en anarchie
par Frédéric Goldbronn et Frank Mintz ±

A l’heure où les apôtres du Saint Bénéfice se parfument volontiers d’un
soupçon d’ « Anarchiste » (1), il est difficile d’imaginer l’ampleur de la
révolution libertaire conduite par les travailleurs espagnols dans les zones
où ils mirent en échec le pronunciamento des généraux contre la République, le
18 juillet 1936. "Nous les anarchistes, n’étions pas partis faire la guerre
pour le plaisir de défendre la république bourgeoise (...). Non, si nous
avions pris les armes, c ’était pour mettre en pratique la révolution sociale"
(2) rappelle un ancien milicien de la Colonne de Fer (3).

La collectivisation de très larges secteurs de l’industrie, des services et de
l’agriculture constitua en effet l’un des traits les plus saillants de cette
révolution. Ce choix prenait racine dans la très forte politisation de la
classe ouvrière espagnole, organisée principalement au sein de la
Confédération Nationale du Travail (CNT, anarcho-syndicaliste) et de l’Union
Générale des travailleurs (UGT, socialiste).

Dans une Espagne qui comptait alors 24 millions d’habitants, le syndicat
anarchiste avait plus d’un million d’adhérents et - fait unique dans
l’histoire du syndicalisme - un seul permanent rémunéré au plan national.
Quelques mois avant le coup d’État militaire du 18 juillet 1936, le congrès de
Saragosse (mai 1936) de la CNT avait adopté une motion ne laissant aucun doute
sur sa conception de l’action syndicale : « Une fois conclue la phase violente
de la révolution, seront déclarés abolis la propriété privée, l’Etat, le
principe d’autorité, et par conséquent les classes qui divisent les hommes en
exploiteurs et exploités, oppresseurs et opprimés. Une fois la richesse
socialisée, les organisations de producteurs enfin libres se chargeront de
l’administration directe de la production et de la consommation (4). »

Un tel programme fut mis en œuvre par les travailleurs eux-mêmes, sans
attendre aucune sorte de commandement de leurs « chefs ». La chronologie des
événements en Catalogne en offre un bon exemple. À Barcelone, les comités
dirigeants de la CNT avaient lancé l’appel à la grève générale le 18 juillet
1936, mais sans donner la consigne de collectivisation. Or, dès le 21 juillet,
les cheminots catalans collectivisaient les chemins de fer. Le 25, ce fut le
tour des transports urbains, - trams, métro et autobus, - puis le 26, celui de
l’électricité et le 27, des agences maritimes. L’industrie métallurgique fut
immédiatement reconvertie dans la fabrication de véhicules blindés et de
grenades pour les milices qui partaient combattre sur le front d’Aragon. En
quelques jours, 70% des entreprises industrielles et commerciales furent
saisies par les travailleurs dans cette Catalogne qui concentrait à elle seule
les deux-tiers de l’industrie du pays (5).

George Orwell, dans son fameux Hommage à la Catalogne a décrit cette liesse
révolutionnaire : « L’aspect saisissant de Barcelone dépassait toute attente.
C’était bien la première fois dans ma vie que je me trouvais dans une ville où
la classe ouvrière avait pris le dessus. A peu près tous les immeubles de
quelque importance avaient été saisis par les ouvriers et sur tous flottaient
des drapeaux rouges ou les drapeaux rouge et noir des anarchistes (...) Tout
magasin, tout café portait une inscription vous informant de sa
collectivisation ; jusqu’aux caisses des cireurs de bottes qui avaient été
collectivisées et peintes en rouge et noir ! (...) Tout cela était étrange et
émouvant. Une bonne part m’en demeurait incompréhensible et même, en un sens,
ne me plaisait pas : mais il y avait là un état de choses qui m’apparut sur le
champ comme valant la peine qu’on se battît pour lui (6). »

Nombreux sont les étrangers qui, à l’instar de Franz Borkenau, ont éprouvé ce
« formidable pouvoir d’ attraction de la révolution ». Dans Spanish Cockpit
(7), il rapporte le cas d’un jeune entrepreneur américain, dont l’ affaire est
pratiquement ruinée par la révolution, et qui néanmoins reste très favorable
aux anarchistes, dont il admire en particulier le mépris de l’ argent. Il
refuse de partir car « il aime ce sol, il aime ce peuple et peu lui importe
dit-il, d’avoir perdu ses biens si le vieil ordre des choses s’écroule pour
faire place à une cité des hommes plus haute, plus noble et plus heureuse. »

Le mouvement des collectivisations aurait concerné entre un million et demi et
deux millions et demi de travailleurs (8), mais il est difficile d’en faire un
bilan précis : il n’existe pas de statistiques globales et beaucoup d’archives
ont été détruites. On peut toutefois s’appuyer sur les données fragmentaires
publiées dans la presse, en particulier syndicale, et sur les nombreux
témoignages d’acteurs et d’observateurs du conflit.

Efforts de guerres

Dans les entreprises collectivisées, le directeur était remplacé par un comité
élu, composé de membres des syndicats. Il pouvait continuer à travailler dans
son ancienne entreprise, mais avec un salaire égal à celui des autres
employés. L’activité de certaines branches comme le bois, fut unifiée et
réorganisée, de la production à la distribution, sous l’égide du syndicat de
branche. Dans la plupart des entreprises à capitaux étrangers (le téléphone,
certaines grosses usines métallurgiques, textiles ou agro-alimentaires, si le
propriétaire américain, britannique, français ou belge- demeura officiellement
en place pour ménager les démocraties occidentales, un comité ouvrier prit en
main la gestion. Seules les banques échappèrent au raz de marée «
collectiviste » et passèrent sous le contrôle du gouvernement. Celui-ci
disposait ainsi d’un important moyen de pression sur les collectivités
connaissant des difficultés de trésorerie.

Le mode d’organisation du syndicat inspira celui des branches socialisées :
comité d’usine élu par l’assemblée des travailleurs, comité local réunissant
les délégués des comites d’usine de la localité, comité de zone, comité
régional, comité national. En cas de conflit à l’échelon local, l’assemblée
plénière des travailleurs tranchait. En cas de conflit à un niveau plus élevé,
les assemblées de délégués ou les congrès le faisaient. Mais du fait de sa
présence et de sa puissance, la CNT détenait de facto le pouvoir en Catalogne.
Le fonctionnement des collectivités apparaissait donc très hétérogène. Dans les
chemins de fer de Catalogne par exemple, où l’ensemble des salariés
percevaient une rémunération annuelle de 5000 pesetas, on décida néanmoins que
les personnels les plus qualifiés recevraient un supplément de 2000 pesetas
par an. En 1938, le salaire unique était de règle à Lérida dans le secteur du
bâtiment, mais à Barcelone un ingénieur continuait de toucher dix fois plus
qu’un manœuvre. Une des plus importantes industries de Catalogne, le textile,
promulgua la semaine de quarante heures, réduisit les écarts de salaire entre
techniciens et ouvriers et supprima le travail aux pièces des ouvrières - mais
la différence de revenus entre hommes et femmes persista dans la plupart des
cas.

La situation se dégrada au fil des mois, malgré tous les efforts des
collectivités pour moderniser la production. Dans le domaine économique comme
dans les autres, la guerre dévorait la révolution. Les matières premières
manquaient et les débouchés devenaient de plus en plus rares, du fait de la
progression territoriale des militaires insurgés. Par ailleurs, l’effort se
concentrant sur l’industrie militaire, la production s’effondra dans les
autres secteurs, entraînant avec elle une flambée de chômage technique, une
pénurie de biens de consommation, un manque de devises et une inflation
galopante.

Face à cette situation, toutes les collectivités n’étaient pas égales. Fin
décembre 1936, une déclaration du syndicat du bois, parue dans le Bulletin
CNT-FAI, s’en indigna réclamant « une caisse commune et unique entre toutes
les industries, pour arriver à un partage équitable. Ce que nous n’acceptons
pas, c’est qu’il y ait des collectivités pauvres et d’autres riches (9). » Un
article de février 1938 donne un aperçu de cette disparité : « Les entreprises
collectivisées payent 120, au maximum 140 pesetas par semaine, et les
collectivités rurales 70 en moyenne. Les ouvriers de l’industrie de guerre
touchent 200, plus même, par semaine (10). » Ces inégalités allaient conduire
certains révolutionnaires à évoquer la menace d’un « néocapitalisme ouvrier
(11). »

En octobre 1936, la Generalitat (gouvernement catalan) entérina par décret
l’existence des collectivités et tenta ... ;en planifier l’activité. Elle décida
de nommer des « contrôleurs » gouvernementaux dans les entreprises
collectivisées. Avec l’affaiblissement politique des anarchistes, ces derniers
allaient bientôt servir au rétablissement du contrôle de l’État sur
l’économie.

Sans que « personne, aucun parti, aucune organisation ne donne de consignes
pour procéder dans ce sens (12) » des collectivités agraires se formèrent
également. La collectivisation concerna surtout les grands domaines, dont les
propriétaires avaient fui en zone franquiste ou avaient été exécutés. En
Aragon, où les miliciens de la colonne Durruti (13), dès la fin juillet 1936,
impulsèrent le mouvement, ce dernier toucha presque tous les village : la
fédération des collectivités regroupait un demi-million de paysans.

Rassemblés sur la place du village les actes de propriété foncière étaient
brûlés. Les paysans apportaient tout ce qu’ils possédaient à la collectivité :
terres, instruments de travail, bêtes de labour ou autres. Dans certains
villages, l’argent fut aboli et remplace par des bons. Ces bons ne
constituaient pas une monnaie : ils permettaient l’acquisition, non de moyens
de production, mais seulement de biens de consommation - et encore en quantité
limitée.

L’argent qui avait été stocké par le comité était utilisé pour acheter à
l’extérieur, les produits qui faisaient défaut et qui ne pouvaient être
troqués. Visitant la collectivité d’Alcora, un gros bourg de 5000 habitants,
l’historien et journaliste Kaminski remarque : « Ils détestent l’argent, ils
veulent le bannir, par la force et par l’ anathème, [mais c’est] un pis aller,
valable tant que le reste du monde n’aura pas encore suivi l’exemple
d’Alcora."

Assemblée générale des paysans

Contrairement au modèle étatique soviétique, l’entrée dans la collectivité
perçue comme un moyen de vaincre l’ennemi, était volontaire. Ceux qui
préféraient la formule de l’exploitation familiale continuaient à travailler
leur terre, mais ne pouvaient exploiter le travail d’autrui, ni bénéficier des
services collectifs. D’ailleurs, les deux formes de production coexistèrent
souvent, non sans conflits, comme en Catalogne, où les métayers devinrent
propriétaires de leur lopin. La mise en commun permettait d’éviter le
morcellement des terres et de moderniser l’exploitation de celles-ci.
Les ouvriers agricoles, qui quelques années plus tôt cassaient les machines
pour protester contre le chômage et la baisse des salaires, les utilisèrent
volontiers pour alléger leur tâche. On développa l’utilisation d’engrais et
l’aviculture, les systèmes d’irrigation et les voies de communication. Dans la
région de Valence, on réorganisa sous l’égide des syndicats, la
commercialisation des oranges, dont l’exportation fournissait une appréciable
source de devises. Les églises qui n’avaient pas été brûlées furent
transformées en bâtiments civils : entrepôts, salles de réunion, theâtres ou
hôpitaux (14).

Et puisque le credo anarchiste faisait de l’éducation et de la culture les
fondements de l’émancipation, des écoles, des bibliothèques et des clubs
culturels furent créés jusque dans les villages les plus reculés.
L’assemblée générale des paysans élisait un comité d’administration, dont les
membres ne recevaient aucun avantage matériel. Le travail était effectué en
équipes, sans chef , cette fonction ayant été supprimée. Les conseils
municipaux se confondaient fréquemment avec les comités, qui constituaient de
fait les organes du pouvoir local. Généralement le mode de rémunération était
le salaire familial, sous forme de bons là où l’argent avait été aboli.

A Asco, en Catalogne, par exemple, les membres des collectifs recevaient un
carnet de famille. Au verso de la carte, il y avait un calendrier pour cocher
les dates d’achat des vivres, qui ne pouvaient être reçus qu’une fois par jour
dans les différents centres de ravitaillement. Ces cartes étaient de
différentes couleurs afin que ceux qui ne savaient pas lire puissent
facilement les distinguer. La collectivité rémunérait à la fois l’instituteur,
l’ingénieur et le médecin, dont les soins étaient gratuits (15).
Ce mode de fonctionnement n’était dépourvu ni de pesanteurs ni de
contradictions. Kaminski raconte comment à Alcora, un jeune qui voulait rendre
visite à sa fiancée vivant dans le village d’à côté devait obtenir l’accord du
comité pour échanger ses bons contre l’argent lui permettant de payer le car.
La conception ascétique que les anarchistes avaient de la société nouvelle,
faisait souvent bon ménage avec la vieille Espagne puritaine et machiste. D’où
sans doute le paradoxe du salaire familial, qui laissait « l’être le plus
opprimé d’Espagne, la femme, sous l’entière dépendance de l’homme (16) ».
Les collectivités allaient se heurter aux forces politiques hostiles à la
révolution, y compris à l’intérieur du camp républicain. Faible en juillet
1936, le Parti communiste d’Espagne (PCE) vit croître son importance avec
l’aide soviétique. Il appliqua la stratégie, prônée par Moscou, d’alliance
avec la petite et moyenne bourgeoisie contre le fascisme. Comme le remarque
Borkenau : « les communistes ne sont pas avec les travailleurs contre le
koulak », mais avec le « koulak » contre les syndicats ».

Ainsi, dans le Levant, le ministre communiste de l’agriculture Vicente Uribe
n’hésita pas à confier la commercialisation des oranges à un organisme à la
fois rival du comité syndical et lié, avant guerre à la droite catholique,
régionaliste et conservatrice.

Après les journées de Mai 1937, durant lesquelles les staliniens et le
gouvernement catalan tentèrent en déclenchant des affrontements sanglants à
Barcelone, de s’emparer des positions stratégiques occupées par les
anarchistes et le Parti Ouvrier d’Unification Marxiste (POUM
anti-stalinien),le gouvernement central annula le décret d’octobre 1936 sur
les collectivisations et prit directement en mains la Défense et la Police en
Catalogne. En août 1937, les mines et les industries métallurgiques passèrent
sous contrôle exclusif de l’État. Au même moment, les troupes communistes
commandées par le général Lister tentèrent de démanteler par la terreur les
collectivités en Aragon. Réduites et assiégées de toutes parts, elles
survivront néanmoins jusqu’à l’entrée des troupes franquistes.

Au moment de l’entrée des anarchistes dans le gouvernement républicain,
Kaminski s’interrogeait sur les risques de « l’éternelle trahison de l’esprit
par la vie (17) ». La victoire du général Franco coupa court à ces
interrogations. Drapée de rouge et noire, l’Espagne libertaire est entrée dans
l’histoire, rescapée des désillusions de ce siècle. Un jour, un peuple sans
dieu ni maître a fait des feux de joie avec les billets de banque. En ces
temps d’argent roi, voilà de quoi en réchauffer quelques-uns.

------------------------------------------------

Ce texte est la version remaniée par Frank Mintz d’un article paru dans Le Monde
Diplomatique Décembre 2000 (p.26-27). Voir aussi dans ce numéro, p. 27, "Filmer
l’histoire collective", par Carlos Pardo.
± Respectivement réalisateur et historien auteur de L’Autogestion dans l’Espagne
révolutionnaire, La Découverte, Paris, 1976.

(1) Dernière création d’un parfumeur parisien.
(2) Patricio Martínez Armero, cité par Abel Paz, La Colonne de Fer, Editions
Libertad-CNT, Paris, 1997
(3) Cette milice anarchiste, connue pour son intransigeance révolutionnaire,
combattit notamment sur le front de Teruel.
(4) Motions du congrès de Saragosse de la CNT, mai 36 (brochure)]
(5) [Carlos Semprun Maura, Révolution et contre-révolution en Catalogne.
Editions Mame, 1974.
(6) Georges Orwell, Hommage à la Catalogne. Editions Champ libre, 1982.
(7) Franz Borkenau, Spanish Cockpit. Editions Champ libre, 1979.
(8) Frank Mintz, Autogestion et anarcho-syndicalisme, Editions CNT, 1999.
(9) Carlos Semprun Maura, op. cit.
(10) Article d’Augustin Souchy dans Solidaridad Obrera (journal de la CNT),
février 1938.
(11) Gaston Leval, Espagne libertaire, Editions du Cercle, Editions de la Tête
de feuille, 1971.
(12) Abad de Santillan, Por qué perdimos la guerra, Buenos Aires, Iman, 1940.
(13) [Né en 1896, militant de l’ UGT puis de la CNT, Buenaventura Durruti prend,
lors du coup d’État franquiste, en 1936, la tête d’une milice qui joue un rôle
important dans les combats à Barcelone, puis en Aragon et enfin sur le front de
Madrid. C’est là, le 20 novembre, qu’il est mortellement blessé dans des
circonstances controversées.
(14) Selon l’historien Burnett Bollotten, « des milliers de personnes
appartenant au clergé et aux classes possédantes furent massacrées » le plus
souvent en représailles aux massacres franquistes (in La révolution espagnole,
Éditions Ruedo Ibérico, Paris, 1977.
(15) H. E. Kaminski, Ceux de Barcelone, Éditions Allia, Paris 1986.
(16) Ibid.
(17) Ibid.


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Re: 1936, une révolution sociale et libertaire en Espagne

Messagede bipbip » 03 Fév 2018, 20:14

La radio de la CNT et comment la République fit taire la voix de la révolution

Ferran Aisa est l’un des meilleurs historiens de la Catalogne et de la Barcelone contemporaines, lauréat du prix Ville de Barcelone en Histoire, documentaliste, professeur, auteur de nombreux livres, parmi lesquels La culture anarchiste en Catalogne ou Voyage dans l’Espagne franquiste. Nous parlons ici avec lui de son nouveau livre, ECN1 Radio CNT-FAI Barcelona. La voz de la revolución, et de la propagation des idées libertaires, un épisode très souvent occulté par l’« histoire officielle » de la guerre civile.

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Aisa vient de publier ECN1 Radio CNT FAI Barcelona. La voz de la revolución (Ed. Entre Ambos), un parcours à travers l’histoire d’une station de radio qui surgit de la nécessité de faire connaître au monde ce qui s’est produit dans la capitale catalane le 19 juillet 1936, de propager les idées libertaires et faire se lever l’enthousiasme tant chez les miliciens qui luttent sur le front que chez les militants et la population en général, qui restent à l’arrière-garde, et, à travers plusieurs langues étrangères, porter la voix de la révolution aux confins de la planète. Le livre compte 750 pages et se divise en deux parties : la première portant sur l’histoire de la station elle-même ; la seconde, pour rendre la parole à ceux qui intervinrent à l’antenne, au travers d’allocutions, d’entretiens, de reportages et de conférences, aussi bien des personnalités espagnoles que des étrangers de passage à Barcelone, solidaires d’un processus unique, composant un échantillon documentaire historique jamais compilé par écrit jusqu’à présent.
Le soulèvement fasciste fut vaincu à Barcelone par les forces populaires, entraînées par les anarcho-syndicalistes. Le mouvement eut une telle force qu’il aurait pu développer son idéal libertaire dans la ville ; malgré cela, il décida de pactiser avec la Generalitat et le Front populaire en acceptant de faire partie de divers gouvernements (locaux, autonomes et nationaux). Dans le même temps, les ouvriers s’emparèrent des usines et des entreprises pour les autogérer, ainsi que des services publics (transports, eau, gaz, électricité, spectacles, etc.).
Une révolution impulsée par la CNT-FAI, le POUM, secondée par l’UGT, qu’en dehors de ces organisations on était peu enclin à voir triompher et qui trouva ses principaux ennemis chez les communistes, les catalanistes radicaux, les forces républicaines, socialistes, la majorité des nations capitalistes, principalement l’URSS, et qui se termina par un échec. Peut-être est-ce pour cela que cette partie de notre histoire a été occultée par l’historiographie et les historiens officiels de l’Université. L’anarchisme et son œuvre constructive sont demeurés longtemps sous la seule protection de quelques historiens étrangers qui étudiaient avec romantisme l’étape révolutionnaire de la guerre civile espagnole. De tout cela, nous avons conversé avec l’auteur d’un livre indispensable pour mieux connaître ces événements.

Qu’est-ce qui amène à publier « ECN 1 Radio CNT-FAI Barcelona » ?

Pendant que je faisais mes recherches antérieures sur le mouvement anarcho-syndicaliste et libertaire en général, je trouvais toujours dans les journaux, au côté des annonces des cinémas et des théâtres, la programmation des stations de radio, parmi lesquelles ECN 1 Radio CNT-FAI Barcelona.

Quels étaient ses objectifs ?

Les principaux consistaient à diffuser les communiqués confédéraux, provenant aussi bien des comités que des syndicats, à informer de ce qui se passait sur les différents fronts ou à l’arrière-garde, à la formation militante avec la participation d’intellectuels libertaires ou de professeurs de l’Ecole des militants, à donner la parole à divers collectifs ou organisations, à des membres des milices, des Jeunesses libertaires ou du groupement Femmes libres. On y diffusait aussi des allocutions, depuis la station même ou enregistrées lors de meetings et conférences où s’exprimaient les leaders les plus en vue de la CNT-FAI. Un autre des objectifs était de distraire les auditeurs avec des programmes sur des curiosités locales quotidiennes, des lectures d’histoires, des récitals poétiques ou des émissions musicales.

Et ses animateurs ?

Le principal animateur était le journaliste Jacinto Toryho, secrétaire du Bureau de propagande, directeur du journal Solidaridad obrera et de la station confédérale. Ensuite, parmi la liste des animateurs, on trouve Ada Martí, Joaquín Montero, Jaime R. Magriñá et la majorité des rédacteurs de la Soli (Carlos Sirval, Francisco Pellicer, Jaime Balius, etc). Parmi les collaborateurs sur des sujets spécifiques, Joan Puig Elias, Joan P. Fàbregas, Alberto Carsí, Félix Martí Ibáñez, Mercedes Comaposada, Violeta Baget, Gonzalo de Reparaz, Federico Urales, Lucía Sánchez Saornil, etc. Divers collaborateurs étrangers, qui faisaient part de leurs opinions dans leur propre langue, collaborèrent également, parmi lesquels Emma Goldman, Camilo Berneri, Sébastien Faure, Gaston Leval et beaucoup d’autres.

Y avait-il d’autres stations impulsées par d’autres partis et syndicats ?

A partir de septembre 1936, d’autres stations virent le jour, comme celles du PCE et de l’UGT à Madrid, celles du POUM, du PSUC et de l’ERC à Barcelone. Mais de toutes, celle de la CNT-FAI, qui émettait en ondes courtes et extracourtes, était la plus puissante, couvrant toute la péninsule Ibérique, l’Europe, l’Amérique et l’Afrique du Nord.

Où en était la radiodiffusion en ce temps-là ?

La radiodiffusion en Espagne était récente. La première station était entrée en fonction en 1924, mais en peu de temps elle acquit une grande notoriété, et ce fut le début de l’industrie radiophonique. Avant le début de la guerre, il existait en Espagne 67 stations et un total de quelque 300000 appareils de réception, mais en 1936 on comptait près d’un million de récepteurs radio. En Catalogne se détachaient EAJ 1 Radio Barcelona, la doyenne des stations espagnoles, et Ràdio Associació de Catalunya, qui émettait dans la seule langue catalane. Il existait d’autres stations à Lérida, Tarragona, Sabadell, Badalona… En Espagne, la principale était Radio España Madrid, qui impulsa la création de Unión Radio (ancêtre de la chaîne SER), dont faisaient partie Radio Barcelona, Radio Cádiz, Estación Castilla, Radio Club Sevilla, Radio San Sebastián, Radio Valencia…

La radio, outil de propagande ou pédagogique ?

Les stations idéologiques ou politiques utilisaient la radio à des fins propagandistes, mais, surtout dans le cas confédéral, comme on peut le voir avec les allocutions sélectionnées dans le livre, étaient aussi en grande partie culturelles et pédagogiques. Par exemple, sur la radio CNT-FAI on parlait de thèmes tels que le féminisme, la sexualité, l’éducation de l’enfant, l’économie, la santé, l’urbanisme, la science, les nouvelles techniques, l’astronomie, l’histoire du mouvement ouvrier, l’art, la littérature révolutionnaire, etc. Les principales personnalités confédérales vinrent parler au micro : Marianet, Federica Montseny, Durruti, García Oliver, Joan Peiró, Combina, Abad de Santillán, Juan López, Pere Herrera, Manuel Muñoz Díez… la majorité d’entre eux non seulement responsables de divers comités de la CNT et de la FAI, mais aussi représentants du gouvernement de la République, de la Generalitat ou de la mairie de Barcelone.

La guerre aussi sur les ondes ?

La guerre était présente sur les ondes. Leur mission en ce sens belliqueuse était de retransmettre une sensation d’optimisme et d’éliminer de leur contenu tout défaitisme. En ce sens, on tentait d’arriver jusqu’à la zone ennemie pour montrer une solidarité avec le peuple opprimé et montrer le désir de liberté de ceux qui luttaient contre le fascisme. La radio confédérale recueillait la voix d’intellectuels renommés de passage par Barcelone, comme John Dos Passos, Erwin Piscator, Thomas Mann, H. G. Wells…

Quelles différences y avait-il entre les stations fascistes et les républicaines ?

La différence était notable dans le sens où les stations de l’Espagne fasciste maintenait une censure féroce et que ses animateurs utilisaient un langage belliqueux, comme ce fut le cas notamment de Radio Séville avec les allocutions du général Queipo de Llano.

Comment se passa et quel niveau atteignit la répression contre les stations anarchistes ?

Le gouvernement de la République, après les événements de mai 37, a voulu contrôler, à travers une commission de censure, tout ce qui se publiait dans la presse et, naturellement, tout ce qui se transmettait par les ondes. La presse semblait plus facile à contrôler par une censure préalable ou le biffage in situ parmi les informations ou les articles d’opinion. Les stations, au contraire, étaient plus difficiles à contrôler, et il fut décidé pour cela de fermer celles qui étaient politiques ou syndicales. Les autres, c’est-à-dire les commerciales, restaient sous l’égide de la République, comme ce fut le cas pour celles qui appartenaient à Unión Radio. L’autre station qui existait à Barcelone, Ràdio Associacio de Catalunya, était déjà contrôlée depuis le début de la guerre par la Generalitat de Catalogne.

Quelles stations furent les plus atteintes ?

Le gouvernement républicain, à la mi-1937, ferma les stations politiques de Catalogne :Radio CNT-FAI, Radio POUM, Radio PSUC, Radio ERC. Ensuite, les stations Radio PCE et Radio UGT cessèrent d’émettre également. Seules restèrent les stations qui existaient déjà avant la guerre.

Les événements de mai 1937 servirent de justification, mais y avait-il d’autres motifs pour justifier une censure comme celle qui s’exerça, si éloignée des principes républicains ?

Les événements de mai 1937 influèrent notablement sur ces décisions du nouveau gouvernement républicain présidé par Negrín, dans lequel il n’y avait plus alors aucun membre de la CNT-FAI. D’un autre côté, les événements de mai furent aussi le prétexte pour en finir avec le pouvoir de la Generalitat de Catalogne. En réalité, c’était un retour en arrière effectué par le gouvernement républicain. Avec le contrôle des moyens de communication, la création de l’armée républicaine à la place des milices populaires, le renforcement de la police républicaine à la place des patrouilles de contrôle, en supprimant les conseils de défense et de l’intérieur, en prenant en charge l’industrie de guerre et en récupérant le contrôle des frontières et des douanes.

Une partie fondamentale de ton livre consiste en la reproduction de bon nombre d’allocutions diffusées sur les ondes de la radio CNT-FAI. Comment as-tu procédé pour leur recueil ? Lesquelles s’en détachent selon toi ?

Dans ce livre, j’ai voulu donner directement la parole aux protagonistes de cette révolution qui, de nombreuses fois auparavant et aujourd’hui encore, a été dédaignée. A la lecture des allocutions, on peut comprendre beaucoup de ces choses qui se sont passées durant ces journées tragiques où une guerre a mis fin aux espoirs d’une grande partie du peuple espagnol de vivre dans une société beaucoup plus libre et socialement avancée. Le bureau de propagande de la CNT-FAI faisait veillait à ce que les allocutions et les principales interventions émises par la radio ne se perdent ; aussi disposait-on de sténographes qui recueillaient le texte et de mécanographes qui le passaient en machine. Ensuite, selon leur intérêt, les textes étaient publiés dans le bulletin CNT-AIT-FAI ou sur feuilles libres, et, par l’intermédiaire de l’agence d’informations confédérale, ils étaient adressés aux journaux pour publication. C’est ainsi que nous sont parvenues les allocutions radiodiffusées, principalement parce qu’elles furent publiées dans Solidaridad Obrera, mais aussi dans des journaux comme Treball, La Batalla, La Vanguardia, El Diluvio, Las Noticias, etc. Des brochures reproduisant les textes des conférences prononcées dans la salle du cinéma Coliseum de Barcelone furent également publiées.
La majorité d’entre elles sont intéressantes, mais j’en détacherais principalement celle de Jacinto Toryho, d’une actualité brûlante sur le problème de la Catalogne, les discours de Durruti, y compris le dernier, prononcé trois jours avant sa mort), ceux d’Emma Goldman ou par exemple celui de Berneri évoquant la mort de Gramsci quelques jours avant d’être lui-même assassiné à Barcelone.

Cette année est célébrée le cinquantenaire de la mort de Leon Felipe. Censuré par la station ?

La censure concernant Leon Felipe est en rapport avec la décision du comité de censure de guerre qui a lu la conférence du poète avant qu’elle le soit en public, et a vu qu’il s’agissait d’une critique féroce de l’absence d’union entre forces républicaines et des querelles qui s’étaient produites entre communistes et anarchistes après la chute de Malaga. Le manque d’enthousiasme et plus encore le pessimisme quant à une victoire républicaine possible furent les raisons qui amenèrent à la suspension de la diffusion de la conférence. Mais la conférence elle-même ne fut pas suspendue. Au contraire, son allocution fut suivie avec intérêt par un public immense qui remplissait le cinéma Coliseum. Par ailleurs, les bureaux de propagande de la CNT-FAI publièrent la conférence dans Solidaridad Obrera et, peu après, la CNT-FAI de Valence la publia sous forme de brochure.

Quelle est selon toi la raison pour laquelle des réalités éloignées du récit officiel n’ont aucune ou en tout cas que de très maigres reconnaissance et/ou diffusion ?

La CNT et la FAI, avec le POUM, furent les grandes vaincues de la guerre. Le POUM fut mis hors la loi déjà par la République, son journal interdit et ses principaux dirigeants poursuivis, détenus, séquestrés et assassinés, comme ce fut le cas pour Andreu Nin. La CNT-FAI est un cas différent, car sa force était très supérieure à celle du POUM et aussi à celle des communistes. Nous devons tenir compte du fait qu’au début de la guerre la CNT comptait plus d’un demi-million d’adhérents dans la seule Catalogne. Dédaigner cette force et ses réalisations a été la tendance de l’historiographie officielle de la guerre d’Espagne. Mais les collectivisations industrielles et agricoles existèrent, tout comme fut bel et bien réelle la proclamation du communisme libertaire dans de nombreux villages d’Aragon. Autant de réalités dont la station et la presse confédérales rendaient compte.

Rubén Caravaca Fernández


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Re: 1936, une révolution sociale et libertaire en Espagne

Messagede bipbip » 06 Fév 2018, 11:34

Docu Espagne 1936 | « La Révolution s’arrêta en Mai » vostfr

Ce documentaire est riche d’images d’archives, de témoignages d’historien-ne-s et de militant-e-s de l’époque… et surtout de tragiques leçons pour le mouvement anarchiste.

L’importance de ce documentaire est mis en évidence à la fin du film avec ce commentaire tiré des mémoires de Victor Serge, à savoir que la république a perdu la guerre en mai 1937 car on ne peut pas gagner la guerre en enfermant les éléments révolutionnaires les plus convaincus. En effet après que les anarchistes aient été réprimés, il ne restait plus de résistance concrète contre l’arrivée de Franco à Barcelone.

Le film porte donc sur « la guerre civile dans la guerre civile »; sur la « scission de fait » entre la tête de la CNT et la base (comités de défense, comités de quartier, milices populaires); de comment la république a liquidé la révolution en collaboration avec les staliniens.

Il y a une grande place accordée au rôle des organes de la base de la CNT dans la mise en place des changements révolutionnaires… changements qui – le film le montre bien – seront trahis par les organes dirigeants de la CNT qui ont rejoint le gouvernement de Caballero, Companys et Negrin. L’exemple le plus flagrant est le retour de la faim dans les rues de Barcelone en 1937 après que le ministre Comorera, leader du PSUC (stalinien), ait interdit l’approvisionnement gratuit par les comités de quartiers, et ce, dans le but d’instaurer le libre marché.

C’est toujours démoralisant de voir les appels des dirigeant-e-s de la CNT à baisser les armes et du coup à abandonner le réel pouvoir que la CNT avait à Barcelone.

Quelques espoirs se retrouvent pourtant ici et là dans le film : il est rapidement question de la région de l’Aragon où les anarchistes ont aboli les instances républicaines pour mettre en place une organisation anarchiste intégrale; il est question des Amis de Durruti, groupe dissident dans la CNT.

Ce qui est vraiment intéressant aussi de voir en image dans ce documentaire, c’est à quel point les staliniens ont réprimés les anarchistes de la base (et aussi le POUM) sous le gouvernement de Negrin.

Un documentaire à voir pour haïr tant la collaboration de classe de l’anti-fascisme bourgeois que le stalinisme. Et pourquoi par haïr par le fait même les instigateurs de l’entrée de la CNT au gouvernement ( lire ici Horacio Prieto et autres « possibilistes libertaires » de la CNT).


https://liberteouvriere.wordpress.com/2 ... ai-vostfr/

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Re: 1936, une révolution sociale et libertaire en Espagne

Messagede Pïérô » 12 Fév 2018, 12:05

Levés avant le jour

Des brigades Internationales de l’Espagne à la résistance.

Saint Pierre Des Corps (37) du 13 au 24 février 2018

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Re: 1936, une révolution sociale et libertaire en Espagne

Messagede Pïérô » 16 Fév 2018, 12:46

la révolution espagnole ; 1936-1939.

En juillet 2006, l’émission "Demain Le Grand Soir" a décidé de commémorer à sa façon la révolution espagnole de 1936.

A cette fin, elle a invité à l’antenne Edouard Sill, un ancien étudiant en DEA d’histoire contemporaine, qui a particulièrement travaillé sur la question des volontaires internationaux lors de cette révolution.

Les quatre émissions qui suivent permettent de retracer une épopée dont l’histoire a été régulièrement cachée ou calomniée par les tenants de "l’histoire officielle", qu’ils soient de gauche comme de droite.

Elles sont illustrées par une quinzaine de chansons de l’époque, en versions originales ou retravaillées par des groupes rock.

Ont Participé à ces émissions Stéphane Auger, Céline Gil, Magali Sabio, Edouard Sill et Eric Sionneau.

Bonne écoute !

http://demainlegrandsoir.org/spip.php?article1538
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