Les Soviets en Russie 1905-1921, révolution russe

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Messagede bipbip » 28 Oct 2017, 17:28

1921, l’orage éclate à Petrograd

Expulsé des États-Unis, Emma Goldman et Alexandre Berkman parcourent la Russie révolutionnaire. Durant l’hiver 1920 / 1921, ils sont à Petrograd (Saint-Pétersbourg), le berceau de la révolution de 1917.
Le texte que nous vous proposons est issu de la biographie d’Emma Goldman : Living my life.
Le récit complet de la révolte de Cronstadt par Emma Goldman a été traduit par Daniel Guérin dans Ni Dieu ni Maître, Anthologie de l’anarchisme, Tome IV.

" Au début de mon séjour en Russie, la question des grèves m’avait beaucoup intriguée.

On m’avait dit que la dernière grève avait été écrasée et les grévistes jetés en prison, je ne croyais pas un mot de cette histoire mais je posai la question à Zorine :

— Des grèves sous la dictature du prolétariat ? s’était-il exclamé, cela n’existe pas ! Des grèves contre qui ? Contre les ouvriers eux-mêmes ? Eux, les maîtres du pays !

A peine, étions-nous arrivés à Petrograd depuis vingt-quatre heures que la ville en effervescence était parcourue de rumeurs de grèves. Au cours de cet hiver particulièrement sévère, les tempêtes de neige avaient retardé la livraison des provisions déjà bien maigres.

De plus le Petro-Soviet avait eu la stupidité de fermer des usines et de diminuer les rations de nourriture. La situation était grave. Bien entendu, nous n’allions pas repartir pour Moscou.

L’orage éclata plus tôt que prévu.

Ce sont d’abord les ouvriers des filatures de Troubetskoï qui se mettent en grève pour obtenir une augmentation des rations et une distribution de chaussures, Le soviet de Petrograd refuse de parlementer avec eux et envoie des compagnies armées de jeunes communistes pour disperser les ouvriers.

Cinq autres usines suivent le mouvement et se mettent également en grève. Les ouvriers organisent alors un grand défilé à Petrograd et les soldats interviennent brutalement pour le faire cesser.

Les revendications initiales, « du pain et du feu », deviennent vite plus politiques : un manifeste revendiquant davantage de liberté pour les ouvriers et les paysans et un changement radical de politique du gouvernement fait mystérieusement son apparition sur les murs. La tension monte et il ne s’écoule pas de jour sans que de nouveaux manifestes soient affichés.

La loi martiale est proclamée

Quand les ouvriers ne reprennent pas le travail on leur supprime les bons de nourriture et comme ces mesures ne produisent pas les résultats escomptés, les syndicats sont interdits. On commençait à arrêter les militants ouvriers : Sasha tenta alors de joindre Zinoviev et moi Mme Ravich et Zorine, pour essayer de faire comprendre aux leaders soviétiques la folie et le danger de leur tactique. On nous fit à chaque fois la même réponse : ils étaient trop occupés à défendre la ville contre les complots des mencheviks et des socialistes révolutionnaires.

La grève s’étendait. Les arrestations aussi.

L’obscurantisme des autorités encourageait malheureusement les éléments réactionnaires qui publiaient des proclamations anti-juives et anti-révolutionnaires…

Les grévistes étaient déterminés mais il était clair qu’ils allaient bientôt mourir de faim et pas question d’organiser des collectes car personne n’avait rien à donner. Les quartiers industriels étaient coupés du reste de la ville par des barrages militaires.

La situation était franchement dramatique quand un premier espoir parcourut la ville.

Fidèles à leur tradition révolutionnaire glorieusement illustrée en 1905 puis au cours des deux soulèvements de 1917, les marins de Cronstadt prenaient fait et cause pour les prolétaires persécutés de Petrograd. Discrètement, ils avaient envoyé une délégation enquêter sur la situation. Quand elle fit son rapport, les marins du Petropavlovsk et du Sébastopol votèrent sur le champ une motion de soutien aux grévistes dans laquelle ils déclaraient leur loyauté à la Révolution, aux Soviets et au Parti communiste mais ils entendaient protester contre l’arbitraire des commissaires.

Dans la même motion, ils réclamaient le droit de réunion pour les syndicats ouvriers et les organisations de paysans, ainsi que la libération des prisonniers politiques détenus dans les prisons et les camps de concentration.

Le 1er mars, un meeting en plein air réunit seize mille marins soldats de l’Armée Rouge et ouvriers de Cronstadt. Des résolutions furent adoptées à l’unanimité à l’exception de trois voix, celles du président du Soviet, du commissaire de la Flotte de la Baltique et de Kalinine, président de la Fédération des Républiques Socialistes.

Deux anarchistes qui avaient assisté au meeting nous racontèrent que depuis Octobre jamais ils n’avaient vu un tel enthousiasme, une telle manifestation spontanée de solidarité. Ils regrettaient que Sasha et moi n’y soyons pas. je me rappelais en effet que Gorki m’avait dit que les hommes de la Flotte de la Baltique étaient nés anarchistes et que ma place était parmi eux.

Cela faisait longtemps que j’avais envie de rencontrer les équipages de Cronstadt qui avaient envoyé un message de solidarité lors du procès de Sasha en 1917. Je décidai d’aller les rejoindre même si les bolcheviks devaient m’accuser d’inciter les marins à la révolte. Sasha dit qu’il se moquait bien de ce que diraient les communistes : il soutiendrait à tout prix la motion de Cronstadt.

D’ailleurs les marins ne pouvaient pas être soupçonnés d’antisoviétisme : leur meeting s’était déroulé sous les auspices du soviet de Cronstadt et avaient accueilli Kalinine à la gare avec des chansons et de la musique.

Mais plus tard, au cours d’une réunion de trois cents délégués, les marins avaient arrêté le président du soviet et le commissaire de la flotte qui les avaient traités de traîtres. De plus, les délégués venaient d’apprendre que l’ordre de retirer les vivres et les munitions de Cronstadt venait d’être donné.

Cela revenait à acculer la ville à la famine.

La nouvelle de la manifestation de solidarité des marins de Cronstadt enthousiasma Petrograd.

Hélas, une heure après, une autre nouvelle se répandait comme une traînée de feu dans Petrograd : Lénine et Trotski avaient signé une déclaration de guerre contre Cronstadt ; pour eux il s’agissait d’une mutinerie contre le gouvernement soviétique et ils dénonçaient le complot : « les marins à la solde des anciens généraux tsaristes avec les socialistes révolutionnaires contre la République prolétarienne ».

- C’est absurde ! s’écria Sasha en lisant l’ordre de Lénine. Ils ont été mal informés. Comment peuvent-ils croire que ces héros de la révolution soient devenus des contre-révolutionnaires ! Partons pour Moscou ! Nous devons lever cet horrible malentendu.

J’étais d’accord avec lui. Zinoviev, qui téléphonait chaque soir au Kremlin pour faire son rapport n’était pas spécialement connu pour son courage : il devait paniquer. D’ailleurs quand la garnison locale avait pris fait et cause pour les grévistes il avait immédiatement fait installer une mitrailleuse dans le hall de l’Astoria pour assurer sa protection…

Il devait alimenter Moscou en histoires étranges et exagérées.

Une loi martiale extraordinaire fut décrétée dans toute la province de Petrograd.

Il était interdit de quitter la ville sans autorisation.

La presse bolchevique se lança dans une campagne de diffamation contre Cronstadt, laissant entendre que les marins avaient fait alliance avec le « général tsariste Kozlovsky ». Sasha commençait à réaliser que la situation dépassait largement le simple malentendu. Trotski devait assister à une réunion spéciale du Petro-Soviet, nous décidâmes que c’était l’occasion d’essayer de le convaincre de régler le problème de Cronstadt dans un esprit fraternel. Malheureusement le train prit du retard et Trotski ne vint pas à la réunion.

Les orateurs présents avaient déjà quitté le terrain de la discussion rationnelle : leurs discours faisaient preuve d’un fanatisme délirant et d’une peur aveugle. Des soldats en armes de la Tchéka protégeaient l’estrade contre la foule. Zinoviev, qui présidait la séance, semblait sur le point de s’effondrer : il se leva plusieurs fois pour parler et se rassit sans un mot.

Quand enfin il réussit à articuler, il regardait sans cesse à droite et à gauche comme s’il craignait un attentat. Sa voix d’adolescent tournait en cris aigus qui ne pouvaient plus convaincre personne.

Il dénonça Kozlovsky comme instigateur de la révolte alors que tout le monde savait que ce vieil homme décrépit n’exerçait plus la moindre influence. D’ailleurs c’était Trostki lui-même qui l’avait nommé technicien militaire à Cronstadt. Mais qu’importe ! Zinoviev déclamait, affirmant que Cronstadt était manipulé par les tsaristes.

Kalinine lui succéda :

- Aucune mesure ne sera trop sévère pour ceux qui osent s’attaquer à notre glorieuse révolution.

Au milieu de la meute hurlante, une voix se fit entendre une voix sérieuse, précise. C’était celle d’un homme assis au premier rang : le délégué des ouvriers de l’arsenal en grève.

Il se devait de protester dit-il — contre les mensonges proférés à l’encontre des courageux marins de Cronstadt. Planté face à Zinoviev, il le montrait du doigt et hurlait d’une voix tonitruante :

- C’est votre négligence et celle de votre parti qui nous ont poussés à la grève et nous ont gagné la sympathie de nos camarades marins. Nous nous sommes battus côte à côte pendant la révolution. Les marins ne sont coupables d’aucun crime et vous le savez bien. Consciemment, vous les calomniez pour les détruire !

Sa voix fut couverte par le chahut de l’assemblée :

- Contre-révolutionnaire ! Traître ! Bandit menchevik !…

Le vieil ouvrier restait debout, sa voix dominait le tumulte :

- Il y a à peine trois ans, Lénine, Trotski, Zinoviev et vous tous étiez dénoncés comme des traîtres par les espions allemands », cria-t-il. « Nous les ouvriers et les marins, nous sommes venus à votre aide et nous vous avons sauvés de Kerensky. Nous vous avons mis au pouvoir. L’avez-vous oublié ? Maintenant vous retournez les armes contre nous. Souvenez-vous que vous jouez avec le feu.
Vous répétez les erreurs et les crimes du gouvernement Kerensky.
Méfiez-vous ! Vous risquez bien de subir le même sort.

Zinoviev tressaillit et sur l’estrade les autres avaient l’air mal à l’aise.

Le public semblait impressionné par cet avertissement. Dans le fond de la salle, un marin en uniforme prit aussi la parole :

- L’esprit révolutionnaire de mes camarades marins n’a pas changé, dit-il. Ils sont prêts à défendre la révolution jusqu’à leur dernière goutte de sang.

Et il proposa de lire la fameuse motion du 1er mars, mais celle-ci souleva une telle tempête de protestations que c’était totalement inaudible pour tous ceux qui n’étaient pas juste à côté de lui.

Il continua néanmoins la lecture du communiqué jusqu’à la fin puis se rassit.

La seule réponse de Zinoviev fut une résolution exigeant la reddition immédiate et totale de Cronstadt sous peine d’extermination. Paralysée par cette atmosphère de fanatisme et de haine, ma voix m’avait abandonnée : je ne pouvais plus émettre le moindre son. Pourtant, aux États-Unis, j’avais toujours réussi à parler même dans des situations très périlleuses. Ce soir, je ne pouvais pas. je ne pouvais pas dénoncer les bolcheviks comme j’avais dénoncé les crimes de Woodrow Wilson.

J’étais anéantie par un sentiment d’impuissance. Ce silence devant l’imminence du massacre m’était intolérable. Puisque )e ne pouvais m’exprimer devant ce public déchaîné, je ferais entendre ma voix auprès du pouvoir suprême, le soviet de la Défense.

J’en parlai à Sasha qui avait eu la même idée : nous allions envoyer un appel commun protestant contre la résolution criminelle du Petro-Soviet. je ne croyais pas à l’efficacité d’une telle démarche mais, pour l’avenir, je tenais à proclamer que nous n’étions pas tous restés silencieux devant la trahison de la révolution par le parti communiste.

A deux heures du matin, Sasha téléphona à Zinoviev pour lui faire savoir qu’il avait un message à lui communiquer au sujet de Cronstadt, Zinoviev dut croire qu’il s’agissait de l’aider dans son complot parce qu’il prit la peine d’envoyer Madame Ravich, dix minutes après le coup de téléphone, pour prendre le message de Sasha. Nous y disions, notamment :


Rester silencieux maintenant est impossible, et criminel. Les récents événements nous forcent, nous anarchistes, à prendre la parole… Le malaise et le mécontentement des ouvriers et des marins méritent notre attention : le froid et la faim, l’absence de discussion libre et de droit de critique les ont contraints à exposer leurs revendications au jour. Nous pensons que le conflit entre le gouvernement soviétique d’une part, les ouvriers et les marins d’autre part, doit être réglé non par la force des armes, mais dans la camaraderie et la compréhension révolutionnaire…

L’usage de la force contre eux par le Gouvernement des Ouvriers et des Paysans aura un effet réactionnaire sur l’ensemble du mouvement révolutionnaire international et fera un tort profond à la Révolution… Camarades bolcheviques réfléchissez avant qu’il ne soit trop tard.

Ne jouez pas avec le feu. Vous êtes sur le point de franchir un pas irréversible.

Nous vous soumettons donc la proposition suivante : la réunion d’une commission de cinq personnes, dont deux anarchistes, qui va se rendre à Cronstadt et règlera le conflit par des moyens pacifiques. Dans la situation actuelle, c’est la solution la plus radicale. Et elle aura un retentissement international.

ALEXANDER BERKMAN — EMMA GOLDMAN — PERKUS PETROVSKY (Petrograd, le 5 mars 1921.)

Notre appel était tombé dans l’oreille d’un sourd.

Le lendemain matin, Trotski arrivait et lançait son ultimatum :

- Au nom du Gouvernement des Ouvriers et des Paysans, déclarait-il, nous tirerons comme des perdrix tous ceux qui osent lever la main contre la terre socialiste.

Les navires et les équipages devaient se rendre immédiatement au gouvernement soviétique. Seuls ceux qui se rendraient inconditionnellement pourraient bénéficier de la grâce de la République soviétique.

L’ultimatum était signé de Trotski, en tant que président du soviet militaire et de Kamenev, commandant en chef de l’Armée Rouge. La critique du droit divin des maîtres était à nouveau punie de mort.

Trotski, qui était arrivé au pouvoir grâce aux hommes de Cronstadt, payait sa dette en se réclamant de la « glorieuse révolution russe ». Il avait à son service les meilleurs stratèges militaires des tsars, en particulier le fameux Toukhatchevsky, auquel Trotski confia le commandement de l’attaque contre Cronstadt.

Il disposait également des hordes de tchékistes rodées par trois années d’entraînement à l’art de tuer, de communistes spécialement sélectionnés pour leur obéissance aveugle et de troupes d’élite ramenées du front. Avec une telle concentration de forces, la ville mutinée devait être aisément domptée.

D’autant plus que les marins et les soldats de la garnison avaient été désarmés. "


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Re: Les Soviets en Russie 1905-1921, révolution russe

Messagede bipbip » 01 Nov 2017, 21:54

Pour découvrir la Révolution russe

Bibliographie

Le sujet est immense, les enjeux labyrinthiques, les événements alternativement grandioses et désolants. Une sélection de livres pour s’initier.

Orlando Figes, La Révolution russe (1996). Cette fresque épique, débutant avec la famine catastrophique de 1891 et s’achevant avec la mort de Lénine en 1924, balaie les aspects politique, militaire, économique et culturel de la révolution. L’auteur entrelarde son récit de points de vue éloquents, comme ceux de l’intellectuel socialiste Gorki, de l’ouvrier bolchevik Kanatchikov ou du paysan progressiste Semenov. Malgré une tonalité sarcastique parfois désagréable, cet historien qui semble éprouver de la sympathie pour le bolche­visme modéré de Lev Kamenev brosse un vif tableau de ce que fut la so­ciété russe d’alors, si ardue à se représenter un siècle plus tard.
• 2 tomes, 1 600 pages, Gallimard, 2009.

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Marc Ferro, La Révolution de 1917 (1975). L’historiographie française sur la Révolution russe est très en deçà de son homo­logue anglo-saxonne, mais Marc Ferro a considérablement relevé le niveau avec cette étude iné­galée depuis plus de quarante ans. Moins bon conteur, mais meilleur analyste que Figes, Ferro enrichit son livre d’études thématiques sur la démocratie des soviets, le contrôle ouvrier et l’autogestion, la bureaucratisation, le rôle des femmes et des minorités nationales. Son petit recueil de textes commentés, Des soviets au communisme bureaucratique (Gallimard, 1980), est moins réussi.
• 1 102 pages, Albin Michel, 1997.

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Alexandre Rabinovitch, Prelude to Revolution (1968). Jamais traduite en français, cette étude fondatrice, centrée sur les Journées de juillet, brisa le mythe d’un Parti bolchevik monolithique et discipliné en 1917. Il en montre les divergences et les hésitations – logiques dans un contexte de révolution – mais aussi la porosité aux influences extérieures – notamment celle des anarchistes sur sa base ouvrière. Malgré cela, son effort pour conserver une cohésion organisationnelle aura fait la différence avec ses concurrents. Rabinovitch a étendu son étude à Octobre dans Les Bolcheviks prennent le pouvoir (La Fabrique, 2016), où l’on prend la mesure du rôle joué par Lénine. Il est peu de cas dans l’Histoire où la volonté d’un homme aura autant pesé sur le cours des événements.
• 304 pages, First Midland Book Edition, 1991.

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Paul Avrich, Les Anarchistes russes (1967). D’un style assez scolaire, c’est malgré tout le livre le plus complet sur le sujet, centré sur les deux phases de l’activité libertaire en Russie : 1905-1908, puis 1917-1921. Avrich détaille la singularité de l’anarchisme russe dans sa première vague, fascinée par la violence bezmotiv (« sans motif ») – sans autre but que de tuer des riches pour réveiller le peuple. En parallèle était inventé en Ukraine l’« anarcho-syndicalisme » vingt-cinq ou trente ans avant que la formule ne soit officialisée en Espagne et en France. L’étude de la seconde vague est plus décevante. Les débats et l’action des anarchistes aux moments-clefs de 1917-1918 ne sont que sur­volés ; les personnages à peine esquissés. Le livre d’Alexandre Skirda, Les Anarchistes russes, les soviets et la révolution de 1917 (Éditions de Paris, 2000) reprend peu ou prou les mêmes informations qu’Avrich, en ajoutant des témoignages et des documents en annexe.
• 400 pages, Nada, 2017.

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Voline, La Révolution inconnue (1947). C’est le témoignage libertaire de référence, apportant nombre d’informations de première main. Il reste néanmoins très évasif quant aux organisations anarchistes, à leurs débats, à leurs divergences et à leurs acteurs, comme si Voline n’avait voulu se fâcher avec personne. Même la scission de son propre journal, Golos Trouda, en 1918, est pudiquement passée sous silence. A contrario, les Mémoires et écrits de Makhno (Ivrea, 2010) racontent l’action révolutionnaire des années 1906-1918 – avant la Makhnovchtchina, donc – avec un luxe de détails, mais restent cantonnés à l’Ukraine. On complétera avec l’excellente biographie Nestor Makhno, le cosaque libertaire, par Alexandre Skirda (Éditions de Paris, 2005).
• 720 pages, Entremonde, 2010.

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Stephen A. Smith, Petrograd rouge. La révolution dans les usines (1983). Avec sa solide composante sociologique, on tient là un livre de premier plan pour comprendre la classe ouvrière dans la capitale des tsars. Le prolétaire type y était jeune, concentré dans une usine métallurgique géante, célibataire sans enfants, relativement éduqué et affamé : bref, de la dynamite. Smith explore les institutions ouvrières spontanément créées en 1917 – milice populaire, Garde rouge, comités d’usines – et aborde les débats sur leur rôle… avant que la classe ouvrière ne s’évapore en 1918-1919. L’effondrement de l’industrie la poussera alors à retourner aux champs ou à s’enrôler dans l’Armée rouge… hormis la fraction qui sera, entre-temps, devenue fonctionnaire dans les soviets.
• 450 pages, Les Nuits rouges, 2017.

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Leonard Schapiro, Les Bolcheviks et l’opposition (1955). Un livre précis et richement documenté qui éclaire la trajectoire des « perdants » de la révolution : mencheviks et socialistes-révolutionnaires principalement – les anarchistes ne sont que survolés, le Bund est ignoré. D’où il ressort qu’à plusieurs moments-clefs – le IIe congrès des soviets, les négociations pour un gouvernement socialiste pluraliste, la dissolution de la Constituante, les débuts de la guerre civile… – ces partis ont laissé filer leur chance de peser sur le cours des événements.
• 560 pages, Les Nuits rouges, 2007

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Oskar Anweiler, Les Soviets en Russie (1972). Les soviets furent avant tout des organes d’administration, mais aussi – palliant l’absence de syndicats – de représentation ouvrière et de coordination des luttes. Et, potentiellement seulement, de pouvoir populaire. L’auteur détaille l’architecture qu’ils adoptèrent pour se structurer au niveau national, et dépeint leur existence et leurs travers de façon plus concrète que la plupart des livres d’histoire de la Révolution russe.
• 384 pages, Gallimard, 1972.

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Jacques Baynac, Les Socialistes-révolutionnaires (1979). Ce fut le principal courant socialiste en Russie de 1880 à 1917, avant d’être enfermé dans la caricature qu’en firent les historiens soviétiques, et effacé des mémoires. Baynac fait tomber bien des préjugés sur ce parti marxiste hétérodoxe, membre de la IIe Internationale, bien implanté dans la classe ouvrière, sans concurrent sérieux au sein de la gauche paysanne, plutôt antiparlementaire et menant la lutte armée contre le tsarisme. Seul le tome 1, consacré à l’avant-1917, est paru.
• 394 pages, Robert Laffont, 1979.

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René Berthier, Octobre 1917 : le Thermidor de la Révolution russe (1999). Outre l’action des anarchistes, René Berthier se ­livre à un long examen des responsabilités du bolchevisme dans la bureaucratisation de la révolution, en établissant des comparaisons avec l’anarcho-syndicalisme espagnol en 1936. Les nombreuses citations édifiantes de Lénine et de Trotski (fascinés par le taylorisme, résolus à employer la terreur contre les travailleurs pour redresser la production) forment un implacable plaidoyer contre toute dictature, fut-elle « éclairée » ou « révolutionnaire ».
• 288 pages, Éditions CNT-RP, 2003.

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Du côté des témoignages

On lira les Mémoires d’un révolutionnaire de ­Victor Serge (Lux, 2010), dont le souffle humaniste compense les zones d’ombre ; Le Mythe bolchevik d’Alexandre Berkman, et ses observations pertinentes sur la dégénérescence de la révolution en 1920-1921 (Klincksieck, 2017) ; les Mémoires d’un anarchiste juif de Samuel Schwartzbard (Syllepse, 2010), qui s’emmêle un peu dans la chronologie, mais dont les souvenirs sur la résistance aux pogroms en Ukraine, sur les déboires des premiers gardes rouges ou sur les profiteurs du désordre feront utilement réfléchir les adeptes du spontanéisme et de la non-organisation.

Guillaume Davranche (AL Montreuil)

http://www.alternativelibertaire.org/?B ... tion-russe
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Re: Les Soviets en Russie 1905-1921, révolution russe

Messagede Pïérô » 03 Nov 2017, 13:55

Toulouse, vendredi 3 novembre 2017

La révolution russe a cent ans ! Présentation / Débat

Le mensuel anarchiste communiste Courant alternatif vient de sortir un numéro spécial de 44 pages consacré à la révolution russe de 1917, dont c'est le 100e anniversaire. Des membres de la revue seront présents pour animer la discussion et présenter leur démarche!

à 20h, Local Camarade, 54 boulevard Déodat de Séverac, Toulouse

(entrée libre)

"Par le biais de textes souvent peu connus qu'ont écrits des protagonistes de cette révolution - comme Rosa Luxemburg, Alexandra Kollontai, Emma Goldman, Voline, Ida Mett, Anton Ciliga, Nestor Makhno, Victor Serge - ou d'études plus récentes - comme celles de Daniel Guérin, de Colo Bourdel sur les conseils ouvriers de 1905, ou de Yohan Dubigeon à partir des thèses d'Oskar Anweiler sur les soviets de 1905 à 1921 - et de quelques articles de membres de la revue, sont abordés différents épisodes de ce moment qui fit trembler toutes les bourgeoisies du monde.

Le fil conducteur de ces textes est la mise en lumière de ce qui constitue à nos yeux le plus intéressant de ces années entre 1905 et 1921, à savoir les formes d'auto-organisation qui en sont à l'origine. Conseils ouvriers, soviets sont bien loin des pratiques des partis, et surtout du Parti bolchevik, qui finit par participer à l'étouffement puis à la destruction de ces pratiques émancipatrices issues de la base de la société russe. Parler des soviets de cette période, c'est parler aussi - et peut-être même surtout - des pratiques à développer aujourd'hui au cœur des mouvements sociaux."

https://toulouse.demosphere.eu/rv/16262

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Re: Les Soviets en Russie 1905-1921, révolution russe

Messagede ARTHUR » 07 Nov 2017, 09:09

Entretien avec l’historien Eric Aunoble :
Du "Grand Soir" à "l’espoir levé à l’Est", comment le mythe révolutionnaire a-t-il perduré ?



Eric Aunoble, historien et enseignant à l’université de Genève qui interviendra lors de notre 4ème journée de commémoration critique du centenaire, a accepté de répondre à quelques questions préalables sur la Révolution russe et ses mythes. Nous l’en remercions.

Au delà de cette interview, nous invitons celles et ceux que le sujet intéresse à se plonger dans ses deux ouvrages de référence :

La Révolution russe, une histoire française. Lectures et représentations depuis 1917 (La Fabrique, 2016)
"Le communisme tout de suite !", le mouvement des Communes en Ukraine Soviétique (1919-1920) (Les Nuits Rouges, 2008)


Votre travail universitaire vous a orienté vers la Révolution russe. Est-ce à dire que, pour vous, l’utopie sociale y résidait ?

En fait, ce n’est pas le travail universitaire qui m’a orienté vers la Révolution russe, mais plutôt la révolution qui m’a orienté vers la recherche historique. Quand j’avais 14-15 ans, j’ai fait plusieurs voyages en URSS. C’était l’époque de Brejnev ; rien d’utopiste mais plutôt du très conformiste. En même temps, beaucoup d’égalitarisme comparé à la France petite-bourgeoise que je connaissais : les ouvriers mieux payés que les médecins, les femmes qui travaillent au terrassement des rues, les facs envahies l’été d’ouvriers qui passent les examens de leurs cours du soir ; et puis une distance sociale bien moindre qu’en France entre dirigés et dirigeants. Cela n’empêchait ces derniers d’être souvent de beaux salopards et de parfaits arrivistes, mais ils n’avaient pas le dixième de la morgue que le moindre pharmacien de province peut avoir pour les prolos.

À partir de là, tu t’aperçois que rien de ce qui fait la vie sociale en France n’est naturel : ni la publicité, ni la religion, ni les patrons ! Et tu te demandes d’où ça vient. Pas besoin d’être bien malin pour remonter à 1917, vu la quantité de statues qu’il y avait ! Ensuite, il a fallu attendre après 1991 pour que les archives soient ouvertes et que je puisse y faire un tour et y trouver le matériau de ma thèse sur les communes.

La Révolution russe a-t-elle, selon vous, remplacé l’espoir du Grand Soir ?

Je crois qu’à partir de 1917, la Révolution russe a plutôt incarné et non remplacé le Grand soir pour quelques décennies. Les révolutionnaires français, socialistes, anarchistes mais surtout syndicalistes voulaient renverser le pouvoir de la bourgeoisie et s’accordaient plus ou moins sur le fait que la Travail ferait cette révolution. Mais le Grand soir comme la Grève générale restaient assez abstraits. Avec les soviets, ça devenait très concret : élections dans les usines, constitution de conseils à différents niveaux territoriaux, conseils qui se coordonnent et créent une administration pour répartir le travail et les richesses, mais qui créent aussi une garde rouge (qui s’entraîne sur le temps de travail !) car "qui a du fer a du pain" comme disait Blanqui.

J’ai travaillé récemment sur les archives de Raymond Péricat, secrétaire de la Fédération CGT du Bâtiment de 1908 à 1912 et opposé à la guerre de 1914. Péricat avait recopié dès l’été 1917 les bulletins du soviet de Petrograd (bulletins qui étaient traduits et diffusés à l’étranger), alors que ce soviet était encore dirigé par des "modérés". Conseil ouvrier, ça lui parlait. De même que lui parlerait vite "le bolchevisme de 1917" : contre la guerre, pour que les conseils ouvriers prennent le contrôle du pays !

La suite sur: http://www.cnt-f.org/subrp/spip.php?article1092
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Re: Les Soviets en Russie 1905-1921, révolution russe

Messagede Pïérô » 07 Nov 2017, 16:03

Rencontre-débat avec H. Hernandez

« Les femmes dans la révolution russe de 1917 »

Paris le jeudi 9 novembre 2017

Rencontre et débat avec Hélène Hernandez
du groupe Pierre Besnard de la Fédération Anarchiste
et de l'émission Femmes Libres de Radio Libertaire

à 19h30, Librairie du Monde libertaire - Publico, 145 rue Amelot, Paris 11e

http://www.librairie-publico.info/?p=2799
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Re: Les Soviets en Russie 1905-1921, révolution russe

Messagede bipbip » 08 Nov 2017, 00:21

A 100 ans de la Révolution d’Octobre

John Reed : quand les ouvriers commandaient les généraux au front

A l’occasion du centenaire de la Révolution d’Octobre 1917, nous reproduisons ci-dessous un extrait du livre du journaliste et militant révolutionnaire nord-américain John Reed (1887-1920), Les dix jours qui ébranlèrent le monde.

... http://www.revolutionpermanente.fr/John ... x-au-front
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Re: Les Soviets en Russie 1905-1921, révolution russe

Messagede Pïérô » 09 Nov 2017, 21:59

Courant alternatif N° spécial La révolution russe a 100 ans, Un regard anarchiste

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La révolution russe a 100 ans
Un regard anarchiste

Le mensuel anarchiste communiste Courant alternatif vient de sortir un numéro spécial de 56 pages consacré à la révolution russe de 1917, dont c'est le 100e anniversaire.

"Par le biais de textes souvent peu connus qu'ont écrits des protagonistes de cette révolution - comme Rosa Luxemburg, Alexandra Kollontai, Emma Goldman, Voline, Ida Mett, Anton Ciliga, Nestor Makhno, Victor Serge - ou d'études plus récentes - comme celles de Daniel Guérin, de Colo Bourdel sur les conseils ouvriers de 1905, ou de Yohan Dubigeon à partir des thèses d'Oskar Anweiler sur les soviets de 1905 à 1921 - et de quelques articles de membres de la revue, sont abordés différents épisodes de ce moment qui fit trembler toutes les bourgeoisies du monde.

Le fil conducteur de ces textes est la mise en lumière de ce qui constitue à nos yeux le plus intéressant de ces années entre 1905 et 1921, à savoir les formes d'auto-organisation qui en sont à l'origine. Conseils ouvriers, soviets sont bien loin des pratiques des partis, et surtout du Parti bolchevik, qui finit par participer à l'étouffement puis à la destruction de ces pratiques émancipatrices issues de la base de la société russe. Parler des soviets de cette période, c'est parler aussi - et peut-être même surtout - des pratiques à développer aujourd'hui au cœur des mouvements sociaux."

Pour le recevoir, envoyez un chèque de 6 € à l’ordre de La Galère
Courant alternatif
Egrégore
BP 81213
51058 Reims cedex
oclibertaire@hotmail.com

SOMMAIRE
• A l’origine d’octobre 1917, la révolution de 1905
• «Mille événements qui convergent vers l’insurrection de 1905» - Rosa Luxemburg
• 1905 : l’irruption de l’ouvrier révolutionnaire russe
• Parler des soviets aujourd’hui
• Les femmes dans la révolution russe - A. Kollontaï
• Alexandra Kollontaï, biographie
• Vers la militarisation de la société
• La militarisation des usines - Emma Goldman
• Emma Goldman, l’anarcha féministe, biographie
• «Ma désillusion en Russie» - Emma Goldman
• Les organisations anarchistes dans la révolution russe et leur répression par les bolcheviques - Voline
• Kronstadt avant l’insurrection - Ida Mett
• Ida Mett, biographie
• La répression de la «troisième révolution» à Kronstadt
• L’insurrection de Kronstadt et la destinée de la révolution russe - Ante Ciliga
• Ante Ciliga, biographie
• La Makhnovtchina - Daniel Guérin
• Manifeste de l’armée insurrectionnelle d’Ukraine (1920)
• Pour le Xe anniversaire du mouvement insurrectionnel en Ukraine - Nestor Makhno (1928)
• Aux Juifs de tout pays
• Nestor Makhno - Victor Serge 
• Trotski, le prophète calomniateur
• Lénine et la révolution - Ante Ciliga
• Trente ans après la révolution russe - Victor Serge
• Que lire à propos de la révolution russe ?

http://www.lechatnoir51.fr/2017/11/la-r ... 0-ans.html
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Re: Les Soviets en Russie 1905-1921, révolution russe

Messagede Pïérô » 10 Nov 2017, 01:00

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Re: Les Soviets en Russie 1905-1921, révolution russe

Messagede Pïérô » 13 Nov 2017, 12:51

Radio : l’Egregore du 6 Novembre 2017

Spécial lecture

l’Egrégore vous fait la lecture. En effet nous consacrons notre émission à la révolution russe à l’occasion de la sortie du Hors Série de Courant Alternatif.

à écouter : http://www.oclibertaire.lautre.net/spip.php?article1998
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Re: Les Soviets en Russie 1905-1921, révolution russe

Messagede bipbip » 23 Nov 2017, 18:10

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Re: Les Soviets en Russie 1905-1921, révolution russe

Messagede Béatrice » 24 Nov 2017, 19:43

samedi 25 novembre 2017 à MARSEILLE

-18 h 30 Le Funiculaire, Bar à vin culturel, 17 rue Poggioli 13005

Conférence-débat
"Les révolutions russes de 1917 : de Pétrograd à Marseille"
Provence mémoire et monde ouvrier

Conférence-débat le samedi 25 novembre à 18H30 au Bar à vin culturel Le Funiculaire à Marseille sur "Les révolutions russes de 1917 : de Pétrograd à Marseille".
Avec Frédéric Grossetti, Gérard Leidet et Bernard Régaudiat, tous trois historiens du mouvement ouvrier en Provence et membres du bureau de Promémo (Provence mémoire et monde ouvrier)

P.-S.
Le Funiculaire, 17 rue Poggioli, 13005 Marseille
Tel : 04 91 37 77 98 e-mail : lefuniculaire13 chez gmail.com
« Simple, forte, aimant l'art et l'idéal, brave et libre aussi, la femme de demain ne voudra ni dominer, ni être dominée. »
Louise Michel
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Re: Les Soviets en Russie 1905-1921, révolution russe

Messagede bipbip » 25 Nov 2017, 12:39

Montpellier samedi 25 novembre 2017

Octobre 1917, Révolution sociale ou coup d'État ?

Le groupe Un Autre Futur de la Coordination des Groupes Anarchistes organise une discussion intitulée Octobre 1917, Révolution sociale ou coup d'État ?

Elle sera animée par René Berthier, militant de la Fédération Anarchiste et anarcho-syndicaliste, auteur de nombreux ouvrages sur l'histoire de l'anarchisme et du mouvement ouvrier (en autres).

Le débat aura lieu le samedi 25 novembre à 17 heures, à la librairie La Mauvaise Réputation, rue Terral à Montpellier.

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http://unautrefutur.org/debat-octobre-1 ... oup-detat/
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Re: Les Soviets en Russie 1905-1921, révolution russe

Messagede Pïérô » 30 Nov 2017, 00:10

Hommage N° 7 à la révolution des soviets libres Pour le centenaire de la révolution russe de 1917

Introduction d’Alexandre Skirda à sa traduction d’un texte inédit en français d’Efim Yartchouk Kronstadt dans la révolution russe (suivi du dossier de l’insurrection de 1921) à paraître aux Éditions Noir et Rouge.

À 80 jours de la création de la tchéka créée par Vladimir Ilitch Lénine, le 20 décembre 1917, pour arrêter, anéantir moralement, physiquement les ennemis contre révolutionnaires et les révolutionnaires prolétaires critiques des bolcheviks. Et Lénine stimula des dizaines de milliers de fusillades, des dizaines de camp de concentration sanglante pour les tolstoïens, les socialistes révolutionnaires, les libertaires déclarés et spontanés, les indépendantistes, les bolcheviks dissidents, etc.
« Le bon communiste est en même temps un bon tchékiste »
« хороший коммунист в то же время есть и хороший чекист »
Discours de Lénine sur les coopératives, 3 avril 1920, IX Congrès du Parti communiste (29 mars - 5-avril 1920, Œuvres en russe ; tome 40, p. 279.
[http://leninism.su/works/79-tom-40/620-9-congress.html] [https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1920/04/d9c/vil19200400-06c9.htm]

Frank 21.10.17

doc pdf : http://www.fondation-besnard.org/IMG/pd ... libres.pdf

http://www.fondation-besnard.org/spip.php?article2990
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Re: Les Soviets en Russie 1905-1921, révolution russe

Messagede bipbip » 06 Déc 2017, 00:32

Rudolf Rocker

Les Soviets trahis par les bolcheviks

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Il s’agit là de la première critique d’ensemble du régime bolchévik d’un point de vue anarchiste, parue en Allemagne en 1921 sous le titre La faillite du communisme d’État russe.

Rudolf Rocker, militant anarcho-syndicaliste, avait au cours d’une longue période d’exil à Londres participé aux combats des ouvriers de la confection contre l’exploitation ; rentré en Allemagne en 1918, il avait œuvré au regroupement des militants anarcho-syndicalistes.

Dans ce livre, il montre comment, devenus maîtres des Soviets qui étaient nés de l’action spontanée des masses, les bolcheviks, après s’être emparés des pouvoir étatiques, en ont usé pour tenter d’intégrer à l’appareil d’État toutes les autres tendances révolutionnaires, ainsi que pour diffamer, calomnier, éliminer et massacrer quiconque refusait de se soumettre. S’appuyant sur des témoignages de première main, il dénonce les méthodes des bolcheviks qui ont, par exemple, cyniquement trahi le pacte conclu avec les troupes de Makhno, aggravé la famine qui sévissait déjà en détruisant les communes et les coopératives paysannes et ont fondé un État tout-puissant, prétendument socialiste, instrument d’une nouvelle forme de l’esclavage salarié.

https://spartacus.atheles.org/livres/le ... bolcheviks


Sommaire

Rudolf Rocker, par Jean Barrué 4

Chapitre I. — La faillite du communisme d'État russe 6
La calomnie, arme de la bourgeoisie, — Il faut prendre position — L'atmosphère étouffante du despotisme — La faillite du socialisme d'État.

Chapitre II. — Un faux argument historique 14
L'exemple de la Révolution française — LÉNINE et le système des conseils

Chapitre III. — L'activité «contre-révolutionnaire» des anarchistes russes 18
Une manœuvre de Boukharine — Les anarchistes à la pointe du combat — Massacres commis par les bolcheviks. Position des anarchistes.

Chapitre IV. — Nestor MAKHNO et les bolcheviks 25
Contre Wrangel le gouvernement traite avec MAKHNO — Nouvelles trahisons et calomnies des bolcheviks.

Chapitre V. — L'insurrection de Cronstadt 31
Une résolution unanime de Cronstadt — Les étapes de la révolution — «Appel au prolétariat du monde entier».

Chapitre VI. — Origine et signification de l'idée de conseils 38
La Ire Internationale et l'idée de dictature — Les conceptions opposés de MARX-ENGELS et de BAKOUNINE.

Chapitre VII. — L'idée de dictature, héritage de la bourgeoisie 42
Les leçons de la Révolution française — Conquête ou destruction de l'État.

Chapitre VIII. — De la nature de l'État 46
La commissariocratie, nouvelle classe — Comment naquit l'État moderne.

Chapitre IX. — De l'essence de la révolution populaire: liberté et socialisme 51
Révolution bourgeoise ou révolution des masses — Les aspirations profondes des masses — La discipline et les révoltes ouvrières,— Les bolcheviks contre l'initiative de la base — Le retour des propriétaires capitalistes.

Chapitre X. — La IIIe Internationale, organe de la politique d'État bolchevique 59
Quand s'ouvrent les yeux — Le rôle de la IIIe Internationale.

Chapitre XI. — L'influence du bolchevisme sur le mouvement ouvrier international 64
Les conditions de l'unité du mouvement ouvrier — Noyautage ou compétition loyale.

Chapitre XII. — La malédiction du centralisme 69
Unité des forces, indépendance de la pensée et de l'action — «Qui détient le pouvoir en abuse».


On ignore à peu près tout, en France, du mouvement anarchiste de langue allemande entre 1880 et 1933. Aucun effort n'a été fait pour traduire et diffuser les écrits de MOST, ROCKER, LANDAUER, RAMUS — pour ne citer que quelques noms ! Indifférence ou paresse ? Je ne sais, mais la comparaison avec l'immense travail fourni par nos camarades espagnols ne tourne pas à l'honneur du mouvement libertaire français. Cependant, les éditions Spartacus ont récemment publié un texte fondamental d'Arthur LEHNING : Anarchisme et marxisme dans la révolution russe2 (écrit en 1929) et elles présentent aujourd'hui aux lecteurs la Faillite du communisme d’État russe,3 de Rudolf ROCKER. Cet écrit, paru en 1921, «constitue la première critique globale des principes du bolchevisme publiée en langue allemande du côté anarchiste» (A. LEHNING). Le traducteur est notre camarade Pierre GALLISSAIRES à qui nous devons une nouvelle et excellente traduction de l'Unique et sa Propriété, parue à Lausanne, aux éditions de l'Âge d'homme.

Rudolf ROCKER naquit à Mayence le 25 mars 1873. Ses parents étaient pauvres et il les perdit alors qu'il n'avait pas dix ans. Il fut élevé dans un orphelinat et son enfance fut malheureuse. À quatorze ans il partit travailler en qualité d'apprenti relieur et, dès quinze ans, il découvre les idées sociales et prend une part active au mouvement ouvrier allemand. Il fut initié à l'anarchisme par les écrits de Johann MOST (1846- 1906). L'anarchiste exilé allemand MOST avait fondé à Londres la revue Freiheit en 1879. Condamné à seize mois de prison à la suite d'un article sur l'exécution du tsar ALEXANDRE II, MOST, à l'expiration de sa peine, émigra à New York (décembre 1882) et continua là-bas la publication de Freiheit. Les articles de MOST firent une grosse impression sur le jeune ROCKER et, bien plus tard, en 1921, il devait préfacer une brochure de MOST, réédité à Berlin, et qui avait paru à New York en décembre 1889 : Der kommunistische Anarchismus.

Malgré la répression féroce qui frappait alors en Allemagne toute propagande subversive, le jeune ROCKER introduisit clandestinement et diffusa de nombreuses brochures anarchistes. Selon la vieille coutume de la Wanderschaft, une fois son apprentissage terminé, il fit son tour d'Allemagne, profitant de ses pérégrinations pour semer un peu partout les idées anarchistes. C'est ainsi qu'en 1891 il assista à Bruxelles à une grande réunion anarchiste et se lia d'amitié avec le militant antimilitariste hollandais Domela NIEUWENHUIS. En 1892, il est expulsé d'Allemagne pour «propagande écrite» : il vient à Paris où, dit-il, «je connus mieux les idées libertaires et spécialement celles de d'Élisée RECLUS qui me firent grosse impression».

C'est l'époque de la grande chasse aux anarchistes en France. ROCKER est expulsé et se rend à Londres, milite dans le mouvement allemand émigré et fait la connaissance de KROPOTKINE, MALATESTA, Louise MICHEL. À partir de 1893, son activité s'exerce au sein du mouvement israélite londonien de tendance libertaire et il devient l'éditeur de l'hebdomadaire rédigé en yiddish, Frei arbeiter Stimme (La Voix du travailleur libre). Ce journal, qui n'a jamais cessé sa parution, fut transféré à New York et est certainement, à l'heure actuelle, le doyen de la presse anarchiste mondiale. ROCKER dirigea aussi la revue juive Germinal et consacra vingt ans de sa vie à cette tâche. Il fit aussi quelques voyages aux États-Unis et au Canada, prononçant des conférences en anglais qui connurent un vif succès.

Il participa, en 1907, avec MALATESTA et SCHAPIRO, au congrès anarchiste d'Amsterdam. Son opposition à la guerre de 14-18 lui valut d'être arrêté par les autorités anglaises et il fut interné dans un camp de concentration jusqu'à la fin de la guerre. En mars 1918, il fut expulsé vers l'Allemagne... où, très rapidement, les autorités allemandes l'expulsèrent à leur tour. Il vécut alors à Amsterdam jusqu'au début de la révolution allemande et rentra alors à Berlin. Sous la dictature de NOSKE, il fut interné dans un autre camp de concentration. Une fois libéré, il participa au regroupement des anarcho-syndicalistes allemands : au congrès des 27-30 décembre 1919, il fait adopter «La déclaration des principes du syndicalisme» qui repoussait l'État et l'étatisme et rejoignait les conceptions de la fédération espagnole. Le congrès de 1919 groupait les représentants de 100.000 ouvriers allemands et allait être l'origine de la future Association internationale des travailleurs (A.I.T.).

Le nazisme et la guerre conduisirent ROCKER aux États-Unis. En 1956, il perdit sa compagne Milly WITKOP, militante anarchiste d'origine israélite. Il mourut en 1958 dans la banlieue de Compond (États-Unis) au sein d'une vieille communauté fondée par des compagnons anarchistes individualistes.

Propagandiste par l'action, ROCKER le fut aussi par l'écrit. Il a écrit une cinquantaine de brochures et ses articles, épars dans la presse anarchiste internationale, rempliraient plusieurs volumes. Mais il nous laisse aussi des œuvres qui dépassent la simple actualité. Deux biographies : Johann Most, la vie d'un rebelle et Max Nettlau, l'Hérodote de l'anarchisme. Et surtout Nationalisme et culture et Régression et révolution. Il serait souhaitable que ces deux derniers ouvrages soient connus du public français.

Jean BARRUÉ



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Re: Les Soviets en Russie 1905-1921, révolution russe

Messagede bipbip » 06 Déc 2017, 00:37

suite
CHAPITRE I

La faillite du communisme d'État russe

La Russie présente depuis quelques mois les signes d’une crise intérieure, dont les inévitables conséquences pourraient avoir une importance sans doute plus décisive pour son proche avenir que toutes les secousses qui l'ont ébranlée jusqu'ici au cours de la révolution. Les compromis économiques du gouvernement russe avec le capitalisme étranger, la révolte de Cronstadt, la déclaration de guerre ouverte aux anarchistes et aux syndicalistes faite par LÉNINE au Xe Congrès du parti communiste, la féroce persécution de tous les partis et tendances socialistes non bolcheviques et, last but not least, l'indéniable processus de décomposition à l'intérieur du parti communiste lui-même sont autant de phénomènes dont on ne peut méconnaître l'importance ni mesurer aujourd'hui les effets sur le mouvement ouvrier international. C'est précisément l'extraordinaire importance de la crise actuelle pour l'ensemble du mouvement socialiste qui nous pousse à prendre publiquement position.

Dans le cas présent, ce n'est pas tant la critique en elle-même que les manifestations qui l'accompagnent et les circonstances dans lesquelles elle est faite qui rendent terriblement difficile une prise de position claire et sans équivoque sur la question. Il ne s'agit en effet pas seulement d'oppositions théoriques déterminées et de conceptions différentes des phases probables du développement social, mais encore de problèmes d'une importance historique mondiale, dont la solution dans l'un ou l'autre sens exerce une influence puissante sur l'avenir de l'Europe et de l'ensemble du monde civilisé. Aussi, tout socialiste et révolutionnaire sincère devrait-il aborder ces problèmes avec d'autant plus de prudence et de maîtrise de soi, éliminer toutes les questions de nature personnelle de son horizon et s'efforcer de rechercher le point central et l'origine profonde de tous les phénomènes en question. Mais, même dans ce cas, un jugement n'aura toujours qu'une signification relative, étant sujet à maintes opinions erronées, principalement sur les points d'importance secondaire ; du moins aura-t-on la satisfaction personnelle de s'être gardé de ces impulsions aveugles dues à des humeurs passagères qui furent jusqu'à présent un obstacle insurmontable à tout vrai jugement.

Dans la grande bataille pour ou contre Moscou, qui a maintenant commencé dans tout le mouvement ouvrier, on ne trouve à vrai dire pour le moment guère d'exemples d'une telle manière de traiter le problème. Il semble que l'on veuille au contraire empêcher tout approfondissement de la question par de frénétiques déformations des faits et un culte borné des grands mots. Une haine aveugle, une imbécile phraséologie jouent toujours le rôle plus éminent dans un combat qui est d'une importance vitale pour le développement du mouvement socialiste. Mais, il faut le dire dès maintenant, la responsabilité de cet état désolant incombe presqu'entièrement aux hommes de Moscou et aux partis communistes qui suivent leurs directives. Nous ne voulons pas parler des débordements personnels de quelques-uns, qui se laissent emporter par leur tempérament ou la passion politique, mais d'une méthode froidement appliquée, qui ne recule devant aucune bassesse, aucune diffamation personnelle, lorsqu'il s'agit d'atteindre un but donné ou de se débarrasser d'un adversaire gênant. Un coup d'œil sur la presse des différents partis communistes, en particulier en Allemagne, suffit pour s'assurer que notre affirmation n'est, hélas, que trop bien fondée. Qui n'est pas aveuglément d'accord avec «les diktats» et les idées des hommes au pouvoir à Moscou et de leurs petits suiveurs à l'étranger, se voit irrémédiablement étiqueté «contre-révolutionnaire» et flétri comme traître au mouvement ouvrier. Toute la polémique de ces gens vise pour ainsi dire à l'empoisonnement moral des puits. Il est cependant remarquable que ceux-là mêmes qui s'efforcent de discréditer comme «petite-bourgeoise» et au service de la bourgeoisie toute tendance du mouvement ouvrier qui leur déplaît aient emprunté à la même bourgeoisie cette arme tristement connue de la suspicion systématique des adversaires politiques.

La calomnie, arme de la bourgeoisie

Lorsque ROBESPIERRE et SAINT JUST préparaient la condamnation des hébertistes, la presse jacobine commença à accuser ces derniers d'être des «agents de PITT». Depuis lors, ce jeu criminel ne cesse d'être joué et la dernière guerre nous a amplement fourni en exemples du procédé. Quiconque osait, en Angleterre, en France ou ailleurs, dire un mot de protestation contre la grande boucherie des peuples était traité d'agent allemand par la meurtrière presse patriotique, tandis qu'en Allemagne même, tout opposant à la guerre était évidemment un «espion anglais». Or cette misérable méthode, dont l'utilisation était restée jusqu'à présent l'apanage douteux du plus bas terrorisme journalistique bourgeois, est aujourd'hui l'arme préférée de la presse du parti communiste russe et de ses tristes succursales à l'étranger.

Maria SPIRIDONOVA5 et les maximalistes : des contre-révolutionnaires ! les anarchistes : des contre-révolutionnaires ! les syndicalistes : des contre-révolutionnaires ! MAKHNO : un contre-révolutionnaire ! les insurgés de Cronstadt : des contre-révolutionnaires ! Et qui ne le croit pas ne peut naturellement qu'être un contre-révolutionnaire !

Les circonstances particulières du développement de la révolution russe ont permis aux partisans du «communisme» moderne de mettre cette tactique jésuitique en pratique aussi longtemps et avec autant de succès. L'explosion de la révolution russe fut en effet le premier signe flamboyant du réveil de l'humanité dans l'horrible monotonie de la tuerie qui avait transformé l'Europe en un immense abattoir. Le monde entier se prit à respirer de nouveau : le maléfice était rompu ! L'effrayante hypnose de la folie meurtrière, qui avait entraîné depuis des années l'humanité dans une ronde insensée de sang et de ruines, avait perdu sa force — on sentait venir sa fin. De même qu'autrefois la guerre d'indépendance des colons américains avait donné une puissante impulsion à l'idée révolutionnaire dans l'ancienne France, la Révolution russe agissait maintenant sur l'évolution politique en Allemagne et en Autriche, précipitant l'écroulement des puissances centrales. La révolution avait délivré le monde de la malédiction de la guerre, ce qui explique l'immense enthousiasme qu'elle souleva dans la classe ouvrière tout entière et même dans des milieux d'habitude tout à fait étrangers à la cause révolutionnaire. On y voyait le début d'une ère nouvelle en Europe et au sein des masses prolétariennes se levait un puissant désir de libération de l'esclavage salarié, surtout après la chute de KERENSKI et la prise du pouvoir par les bolcheviks.

Dans les pays latins, cette sympathie sans mélange pour la Révolution russe avait une autre raison particulière. Là où les traditions du vieux mouvement bakouniniste sont encore vivantes dans les masses ouvrières, on n'était que trop porté à confondre le bolchevisme avec les idées de Bakounine et ses tentatives de réalisation.

Lorsque, par la suite, les puissances impérialistes de l'Entente mobilisèrent contre la Russie et y déchaînèrent la contre-révolution, lorsque les hordes de KOLTCHAK, DENIKINE et WRANGEL menacèrent l’existence de la république soviétique, la sympathie de tout vrai révolutionnaire, de quelque tendance qu'il se réclame, alla sans partage à la Russie soviétique. Et tous ceux qui sont un tant soit peu au courant des choses savent que beaucoup d'entre eux, bien qu'ils fussent fondamentalement opposés aux théories bolcheviques, n'en restèrent cependant pas à une sympathie platonique. Telle fut en particulier l'attitude de nos camarades anarchistes, aussi bien en Russie même que dans tous les autres pays. Des hommes comme KROPOTKINE, MALATESTA, BERTONI, Domela NIEuWENHUIS, Sébastien FAURE et bien d'autres, qui s'étaient dès le début expressément opposés au bolchevisme, se placèrent sans hésiter un instant aux côtés de la Russie révolutionnaire, non pas parce qu'ils étaient d'accord avec les principes et directives bolcheviques, mais simplement parce qu'ils étaient des révolutionnaires et, comme tels, les ennemis de toute tentative contre-révolutionnaire.

La presse anarchiste et syndicaliste s'efforça particulièrement d'observer une grande retenue dans sa critique des idées bolcheviques, pour ne pas apporter d'eau aux moulins de la contre-révolution. Bien des nouvelles qui nous parvenaient, bien des mesures du gouvernement soviétique que nous pensions devoir être fatales au développement de la révolution, furent passées sous silence, car l'on se disait que ce n'était pas le moment de critiquer. Chacun ressentait toute la force des énormes difficultés qui s'amassaient en Russie et menaçaient le cours des événements révolutionnaires. Aussi se disait-on qu'il est plus facile de formuler des critiques que d'améliorer les choses et c'est ce sentiment instinctif de responsabilité qui fit que beaucoup d'entre nous se turent à une époque où la Russie, saignant de mille blessures, devait se battre pour son destin. Mais ce fut justement cette position difficile, où l'irrésistible pression des circonstances poussa toutes les tendances non bolcheviques du mouvement socialiste en général, qui donna aux partisans sans scrupules du bolchevisme la possibilité de diffamer comme contre-révolutionnaires tous ceux qui suivaient une autre voie et ne voulaient pas se plier à leur diktat.

Il faut prendre position

Les temps ont depuis bien changé. La Russie elle-même est arrivée à un tournant de son évolution interne, qui pourrait être décisif pour son proche avenir. Les fameux 21 points6 de LÉNINE et la tentative de la «IIIe Internationale» d'attirer l'ensemble du mouvement ouvrier dans le sillage du communisme d'État nous forcent à prendre publiquement position.

Ceux qui croyaient que les dirigeants russes étaient obligés par la fatalité de la guerre de prendre des mesures auxquelles ils répugnaient en leur for intérieur, et qu'avec la fin des hostilités l'état de guerre dans la vie politique russe verrait aussi venir son terme, ont été amèrement déçus. L'état des choses ne s'est pas amélioré, il est devenu tout simplement insupportable. Une terrible réaction domine aujourd'hui le pays, y étouffant toute vie spirituelle.

Au cours des derniers mois, nous avons eu l'occasion de nous entretenir avec des douzaines d'hommes et de femmes qui avaient pris part aux congrès de la IIe Internationale et de l'Internationale des syndicats rouges à Moscou et qui nous ont rapporté ce qu'ils avaient vécu et appris. Parmi eux se trouvaient des partisans des tendances socialistes les plus diverses et des citoyens de huit nations différentes, mais quel changement d'hier à aujourd'hui !

Autrefois, la plupart de ceux qui revenaient de Russie n'étaient que louanges sur tout ce qu'ils avaient vu. Tout était comme il faut, chaque limitation de liberté justifiée par l'absolue nécessité dans la situation critique du pays et le moindre début de doute signifiait une haute trahison de la cause révolutionnaire. Cela dit, quatre-vingt-dix pour cent de nos rouges pèlerins, partis pour La Mecque moderne puiser la sagesse révolutionnaire à sa source, n'avaient absolument rien appris sur l'état véritable de la Russie. La plupart ne connaissaient pas le russe et logeaient à l'Hôtel Lux, à Moscou, ou dans quelque autre logement convenable. Une troupe d'employés zélés — pour la plupart agents de la Tchéka — s'occupaient amplement du bien-être physique et intellectuel de leurs hôtes et les renseignaient sur tous les détails du merveilleux monde communiste. Sous leur conduite, ils visitaient ainsi usines, écoles, théâtres, etc., et faisaient dans de confortables wagons de chemin de fer, ou même en auto, des excursions dans le pays — toujours sous les yeux vigilants des agents soviétiques, attentifs à ce que rien ne vienne troubler le programme prévu. On leur montrait des villages à la Potemkine et ils s'en émerveillaient ; quant à l'état réel des campagnes, fort peu d'entre eux en voyaient quelque chose. La plupart ne soupçonnaient même pas qu'ils étaient victimes d'un mauvais charme de théâtre. En outre, le ministère des Finances se montrait très prévenant pour hôtes et délégués, ce qui ne contribuait naturellement pas peu à faire monter chez plusieurs de quelques degrés encore l'enthousiasme dû. Ainsi le monde est-il depuis quelques années inondé d'un flot d'articles de journaux, de brochures et de livres écrits par des gens qui, après avoir passé six ou huit semaines en Russie, se sont sentis obligés de communiquer leurs «expériences» à leurs contemporains étonnés. Nul autre que Bill HAYWOOD7 vient de nous en donner un exemple typique en remplissant, deux jours à peine après son arrivée à Moscou, les colonnes du journal londonien Daily Herald d'un véritable hymne à la louange de la Russie soviétique. Lorsqu'un homme comme HAYWOOD ne recule pas devant une aussi niaise escroquerie, n'ayant apparemment même pas compris le caractère réprouvable d'une telle manière d'agir, que peut-on bien attendre d'esprits subalternes de troisième ou quatrième qualité ?

Mais, comme nous le disions, un grand changement est intervenu en ce domaine et l'on sent qu'un profond dégrisement se fait jour. Parmi les douzaines de camarades socialistes des tendances les plus diverses évoqués plus haut, revenus de Russie ces dernières semaines, nous n'en avons plus trouvé un seul pour prononcer un jugement empreint de la même naïveté qu'autrefois. Tous, sans exception, étaient très inquiets et la plupart, amèrement déçus par ce qu'ils avaient vu, donnaient libre cours à leurs sentiments. Nous avons vu des hommes, partis enthousiastes, voire fanatiques partisans du bolchevisme, rentrer totalement brisés et ayant perdu tout espoir. Parmi eux, un camarade espagnol qui, quelques mois auparavant, avait encore accusé publiquement les syndicalistes allemands de mentalité contre-révolutionnaire pour avoir communiqué au monde l'appel au secours désespéré des anarcho-syndicalistes russes et exigé des dirigeants russes la libération des révolutionnaires emprisonnés.

L'atmosphère étouffante du despotisme

Ce ne furent nullement les terribles conditions économiques existant en Russie qui amenèrent ces hommes et ces femmes à réviser leur opinion, mais avant tout l'atmosphère étouffante de l'insupportable despotisme qui y pèse aujourd'hui comme un épais nuage et auquel il a été réservé de pousser à leur limite les pires excès du tsarisme. L'impitoyable répression de toute pensée libre, l'absence de toute garantie de liberté personnelle, ne serait-ce qu'à l'intérieur de certaines limites comme c'est le cas même dans les pays capitalistes, la suppression de tous les droits donnant aux travailleurs la simple possibilité de faire connaître leurs idées et leurs sentiments — tels que la liberté de réunion, le droit de grève, etc. — l'effroyable développement d'un système de police et d'espionnage qui dépasse tout ce qui a pu exister dans ce sombre domaine, la pétaudière des commissaires et l'aveugle routine de toute une hiérarchie de fonctionnaires sans esprit, qui a depuis longtemps étouffé tout mouvement d'autonomie et de vie dans les masses — tout cela, parmi de nombreux autres faits que l'on ne peut plus dissimuler aujourd'hui avec la même habileté qu'autrefois, a ouvert bien des yeux qui semblaient avoir succombé sans espoir à l'hypnose générale.

Mais d'autres phénomènes troublants se manifestent aujourd'hui, que beaucoup, revenus il y a seulement quelques mois, auraient alors estimés impossibles. Des gens qui, il n'y a pas longtemps, déclaraient traître à la classe ouvrière et contre-révolutionnaire quiconque osait émettre la moindre critique au sujet des méthodes et manière d'agir des dictateurs moscovites, sont aujourd'hui devenus leurs furieux adversaires. Le parti communiste ouvrier allemand (KAPD) en offre un exemple classique, lui dont les chefs aux regards avides de roubles guignaient Moscou, essayant de s'attirer la bienveillance et les bonnes grâces de la centrale russe par une phraséologie «révolutionnaire» aux limites du ramollissement cérébral. Il y a trois mois à peine, ces lilliputiens de l'esprit, qui ne se plaisent que dans des poses de héros de tragédie et ont de terribles colères lorsque d'aucuns ne prennent pas leur sotte farce au sérieux, rampaient à la lettre aux pieds de la IIIe Internationale et se séparaient de leurs têtes les plus capables pour profiter de la manne de roubles ; or les voici maintenant qui rivalisent formellement dans la diffamation de cette même Internationale et de l'Union soviétique: «LÉNINE ne veut pas la révolution ! La IIIe Internationale est la plus grande escroquerie qui soit ! TROTSKI, ZINOVIEV, RADEK et consorts, des escrocs ! Le gouvernement soviétique devenu simple représentant du capitalisme ! Le gouvernement bourgeois soviétique, avocat des intérêts de la bourgeoisie internationale !», tels sont aujourd'hui les titres du journal l'Ouvrier communiste. Nous avons bien peur, quant à nous, que d'aussi soudains retournements politiques ne se renouvellent souvent et que les bolcheviks ne doivent encore connaître beaucoup d'amères déconvenues, de la part précisément de leurs partisans les plus fanatiques et les plus servilement dévoués. La dernière prise de position du parti communiste allemand (KPD) et l'affaire LEVI et Camarades sont de mauvais présages, et qui donnent à penser. Ces phénomènes sont inévitables, car un parti qui doit acheter ses propagandistes et ses hommes de confiance en leur versant régulièrement de fortes sommes, loin de se faire ainsi de vrais amis, favorise l'extension autour de lui d'une zone marécageuse de corruption, qui attire irrésistiblement tous les aventuriers politiques et qui lui sera à plus ou moins brève échéance fatale.

Pour l'observateur sérieux, les condamnations actuelles des chefs du KPD ne sont pas plus importantes que les louanges passées de ces messieurs. On doit aussi peu en tenir compte, pour une étude sérieuse des événements russes, que des invectives de la presse bourgeoise, mais elles sont importantes comme symptômes de l'état actuel des choses.

La faillite du socialisme d'État

Ce que nous pouvons observer aujourd'hui en Russie, c'est l'écroulement d'un système, la déclaration de faillite du socialisme d'État dans sa forme la plus rebutante. Le caractère personnel ou, comme certains le prétendent, le manque de caractère des acteurs de ce drame n'y joue qu'un rôle secondaire. Quand LÉNINE lui-même se voit obligé de dire qu'au moins cinquante pour cent des «commissaires» soviétiques ne devraient pas être à la place qu'ils occupent, cela ne prouve pas encore en soi que son système est mauvais. Mais qu'il ne puisse plus se débarrasser des mauvais esprits qu'il a déchaînés et qui lui mangent maintenant la soupe sur la tête, c'est là un phénomène qui a sa racine dans le système et qui ne peut être expliqué que par lui.

LÉNINE, ce grand opportuniste, le sent bien, même s'il n'ose l'avouer ouvertement. Il sait que l'expérience bolchevique a irrémédiablement fait faillite et que rien au monde ne peut faire que ce qui est arrivé ne soit arrivé. C'est pourquoi il appelle le capitalisme international à sa rescousse, tout autre chemin lui étant barré. Lui reprocher d'être soudain devenu modéré, dire que l'on doit chercher dans ce changement d'opinion l'explication de son actuelle politique de compromission est sans aucun fondement, et même simplement absurde. Le gouvernement russe ne passe pas accord avec le capitalisme étranger parce que LÉNINE et d'autres avec lui sont effectivement devenus modérés, mais parce qu'il n'a plus d'autre moyen. Le pas qu'il fait aujourd'hui n'est pas dû à un changement d'idées, mais à l'inflexible nécessité, née de circonstances qu'il a lui-même plus que quiconque contribué à créer.

Certes, il pourrait volontairement partir, cédant la place aux éléments de gauche, mais c'est justement là ce que ne fait pas un gouvernement. C'est en effet une caractéristique essentielle de tout pouvoir, que ceux qui le détiennent cherchent par tous les moyens à conserver le monopole de leur domination. En ce qui concerne l'actuel gouvernement soviétique, il faut encore tout spécialement considérer que son retrait, dans les conditions présentes, aurait obligatoirement de lourdes conséquences personnelles pour ses membres, d'où la nécessité actuelle pour eux d'affirmer leur pouvoir sans aucune concession. La phrase célèbre de LÉNINE : «Nous sommes prêts à tous les compromis dans le domaine économique, mais à aucun dans le domaine politique», est à ce point de vue très claire et peut difficilement prêter à méprise.

Ainsi s'explique aussi la persécution des anarchistes, syndicalistes, maximalistes, etc., menée ces temps derniers avec une ardeur toute particulière : ne sont-ils pas justement ceux qui pourraient faire obstacle au virage à droite et ne doivent-ils pas, en conséquence, c'est-à-dire en vérité dans l'intérêt de la raison d'État, être écartés d'une manière ou d'une autre ?

Le fait que le gouvernement soviétique n'ait même pas hésité à fermer l'imprimerie du Golos Truda 8 qui s'occupait principalement de l'édition des œuvres de KROPOTKINE, est sans doute la meilleure preuve du cours que les bolcheviks ont fait prendre à leur machine d'État. On se dirige toutes voiles dehors, vers la droite et, afin que le passage se fasse le plus aisément possible et sans de trop graves conflits, l'intérêt de l'actuelle politique gouvernementale exige la mise à l'écart des éléments de gauche.

Il se passe aujourd'hui en Russie des événements semblables à ceux de mars 1794, pendant la Révolution française. Lorsque ROBESPIERRE et la poignée d'hommes, qui avaient alors entre leurs mains les destinées de la France, infléchirent leur politique vers la droite, ils furent forcés d'abattre l'opposition de gauche. Ils envoyèrent à l'échafaud les hommes de la Commune, hébertistes et enragés — c'est-à-dire ceux que le girondin BRISSOT nommait de manière significative les «anarchistes» — tout comme aujourd'hui, en Russie, on emprisonne ou livre au bourreau les vrais défenseurs du système soviétique, les anarchistes, les syndicalistes et les maximalistes. La politique de ROBESPIERRE a conduit la France au 9 Thermidor, puis à la dictature militaire de NAPOLÉON. À quels abîmes la politique de LÉNINE et de ses camarades conduira-t-elle la Russie ?


CHAPITRE II

Un faux argument historique

Nous avons dit plus haut que les conditions historiques particulières dans lesquelles la Révolution russe s'est déroulée jusqu'ici sont venues fort à propos pour les bolcheviks dans leur combat contre leurs adversaires politiques. La situation extrêmement difficile dans laquelle s'est trouvée la République soviétique pendant les premières phases du régime bolchevik, lorsque les hordes de la contre-révolution, soutenues par l'étranger, menaçaient son existence même, a fait que l'on accepta chaque mesure de coercition du gouvernement russe, chaque mesure de répression par la violence de la critique publique comme allant pour ainsi dire de soi et que l'on s'habitua à les justifier moralement en considération des terribles circonstances. Aussi compréhensible qu'une telle conception nous apparaisse, elle n'en comporte pas moins le grand danger de troubler l'esprit critique au point de le supprimer peu à peu tout à fait. C'est, en effet, ainsi que l'observateur perd, sans même en être conscient et insensiblement, tout jugement personnel et tout sens des proportions des événements réels. Une hypothèse faite sous réserves devient finalement à ses yeux un principe inflexible et une nécessité fatale. Ainsi, un grand nombre de nos propres camarades anarchistes — et absolument pas des moins valables — en vinrent-ils à plaider pour les bolcheviks à chacun de leurs actes, parce qu'ils les tenaient pour «historiquement nécessaires». La plupart de nos camarades, en Russie même, furent victimes de la même hypnose, jusqu'à ce que les cruelles expériences qu'ils firent leur aient enfin ouvert les yeux.

On prit l'habitude d'approuver les yeux fermés tout ce qui venait de Russie et, lorsqu'on n'était pas précisément enthousiasmé par bien des mesures adoptées, on se consolait en disant qu'elles étaient inévitables dans l'intérêt de la révolution. On en vint ainsi à s'accommoder de tout acte despotique du gouvernement et de chaque violation brutale des plus élémentaires droits de l'homme, fussent-ils dirigés contre d'authentiques révolutionnaires, au moins aussi dévoués à la cause du socialisme que les porte-parole de l'État bolchevik.

«Que voulez-vous, nous disait-on, les révolutions ne se font pas avec de l'eau de rose. Au moment où toute la réaction internationale s'est unie pour combattre la révolution, le gouvernement soviétique est tout simplement obligé de prendre de telles mesures... Et l'on attirait avec une prédilection particulière notre attention sur l'histoire de la grande Révolution française pour nous convaincre, par l'argument de l'expérience historique, de ce que tout grand bouleversement social est lié à des phénomènes semblables à ceux que nous observons aujourd'hui en Russie.

L'exemple de la Révolution française

Malheureusement, c'est justement tout le contraire que nous montre l'expérience historique. La véritable «dictature» de ROBESPIERRE et de ses partisans et, avec elle, la persécution de toutes les tendances vraiment révolutionnaires, ne commença que lorsque la révolution fut finie et que l'État centralisé eut pris sa succession. Même dans la période la plus critique que la France révolutionnaire eut à traverser, on n'osa jamais en venir à étouffer la presse révolutionnaire des différentes tendances et à ne plus autoriser que les organes officiels du gouvernement. Les plus extrêmes partisans de la dictature n'osèrent pas même rêver de telles mesures. Même à l'époque la plus terrible, lorsque les armées étrangères se trouvaient sur le territoire français et que la contre-révolution relevait en Vendée et dans d'autres régions sa tête menaçante, on ne pensa ni à supprimer la liberté de réunion ni à interdire toute critique des affaires publiques, comme c'est le cas en Russie depuis des années. Certes, les Jacobins s'efforcèrent sans trêve de rassembler toutes les forces révolutionnaires entre les mains d'un gouvernement central fort, mais leurs tentatives n'eurent pas de succès aussi longtemps que la révolution suivit une ligne ascendante. Même des hommes comme Jacques Roux, LECLERC, VARLET, DOLIVIER, CHALIER et bien d’autres éléments ultra-révolutionnaires qui furent toujours les bêtes noires de ROBESPIERRE et de ses partisans, purent poursuivre publiquement leur propagande orale et écrite. Et que l'on n'aille pas croire que la critique publique contre l'Assemblée nationale, puis la Convention, se faisait sur un ton modéré ! Un coup d'œil sur la presse révolutionnaire de l'époque suffit pour se convaincre du contraire.

Cette liberté d'expression des opinions était d'ailleurs le moteur nécessaire au progrès de la révolution et au développement de l'initiative créatrice du peuple. Si la Révolution française fut capable de surmonter tous les obstacles qui s'accumulèrent devant elle et de délivrer le pays — et l'Europe avec lui — de la tyrannie de la monarchie absolue et du joug du servage, ce fut parce que les forces révolutionnaires surent conserver leur autonomie et ne se soumirent à aucune dictature gouvernementale. Les sections révolutionnaires de Paris et des provinces, au sein desquelles se rassemblaient les hommes d'action, formant pour ainsi dire le système nerveux de ce grand mouvement populaire, représentaient un contrepoids sûr à la toute-puissance d'un gouvernement central, qui ne pouvait que gêner l'élan révolutionnaire et lui faire manquer ses buts. Ce n'est que plus tard, lorsque les forces révolutionnaires actives se furent épuisées au combat et que les Jacobins eurent réussi à dépouiller les sections de leur autonomie et à les incorporer en tant qu'organes subordonnés à l'appareil central d'État que commence le déclin de la révolution. La victoire de ROBESPIERRE fut aussi celle de la contre-révolution. Le 24 mars 1794 et le 9 Thermidor sont les deux piliers sur lesquels s'édifia la victoire de la réaction.

Renvoyer à la Révolution française pour justifier la tactique des bolcheviks en Russie, c'est donc faire preuve d'une totale méconnaissance des faits historiques, qui présentent une tout autre image. À tous les moments décisifs de la Révolution française, en effet, l'initiative de l'action vint, à vrai dire, directement du peuple. C'est dans cette manifestation créatrice des masses que réside tout le secret de la révolution et c'est précisément parce que les forces révolutionnaires purent se développer librement et chaque tendance au sein du peuple trouver la place adaptée à son efficacité que la révolution fut capable d'abattre tous ses ennemis et de supprimer radicalement l'ignominieux système féodal. Et c'est précisément parce que le gouvernement bolchevik a réussi à paralyser tout mouvement autonome des masses, à supprimer par la force brutale toutes les autres tendances, étouffant ainsi systématiquement toute véritable initiative révolutionnaire au sein du peuple, qu'il est obligé aujourd'hui de revenir au capitalisme, après que ses membres se soient rendu compte qu'ils ne peuvent aboutir par leurs seules forces à la réalisation de leurs buts initiaux. Les soviets auraient pu jouer en Russie le même rôle que les sections pendant la Révolution française, mais une fois qu'ils eurent été dépouillés de leur autonomie par le pouvoir central, qui ne laissa subsister d'eux que le nom, ils perdirent immanquablement toute influence féconde sur le cours de la révolution : il ne leur resta plus qu'à traîner l'existence inutile et végétative d'organes subordonnés de l'État.

Lénine et le système des conseils

Les bolcheviks n'ont jamais été partisans d'un véritable système des conseils. En 1905, LÉNINE expliquait par exemple au président du soviet de Saint-Pétersbourg que «son parti ne pouvait sympathiser avec l'institution démodée du système des conseils». Mais, comme les premières étapes de la Révolution russe s'étaient justement développées sur cette base du système des conseils, les Bolcheviks durent, lorsqu'ils prirent le pouvoir, s'accommoder bon gré mal gré de cet héritage, très douteux à leurs yeux. Toute leur activité tendit alors à les dépouiller peu à peu de tout pouvoir et à les subordonner au gouvernement central. Qu'ils y aient réussi, voilà bien, à notre avis, l'immense tragédie de la Révolution russe. En travaillant systématiquement à la subordination de toutes les manifestations de la vie sociale au pouvoir absolu d'un gouvernement doté de tous les droits, on ne pouvait qu'aboutir à cette hiérarchie bornée de fonctionnaires, qui a été fatale au développement de la Révolution russe.

Lorsque Lénine explique aujourd'hui qu'il faut faire en sorte que le capitalisme soit dirigé dans les eaux du capitalisme d'État, le socialisme ne pouvant se développer qu'à partir de ce dernier, ce n'est autre chose qu'une phrase destinée à couvrir son embarras et dictée par la dure pression des conditions actuelles — il le sait mieux que quiconque. Mais il faut bien rendre moins amer aux ouvriers socialistes l'actuel cours à droite et l'on ne peut se montrer trop difficile dans le choix des arguments. Nous prétendons, quant à nous, que les cruelles persécutions auxquelles sont soumises aujourd’hui en Russie les tendances socialistes les plus variées — et tout spécialement celles de gauche — et la répression brutale et systématique de toute opinion ne tendant pas à l'aveugle justification du système actuel, ne naissent absolument pas du sentiment de la nécessité de défendre les conquêtes de la révolution et l'existence de la république soviétique contre des intrigues ennemies, mais au contraire de l'aveugle suffisance autoritaire d'un petit groupe, qui cherche à couvrir sa soif de puissance du nom glorieux de «dictature du prolétariat».


CHAPITRE III

L'activité « contre-révolutionnaire » des anarchistes russes

Une manœuvre de Boukharine

Lors de la séance finale du congrès de l’Internationale des syndicats rouges à Moscou, il s'est produit un incident significatif : BOUKHARINE, qui n'assistait au congrès qu'en qualité d'observateur, prit soudain la parole, au grand étonnement des délégués étrangers, pour lancer une attaque pleine de haine contre les anarchistes. Les délégués avaient véritablement des raisons d'être étonnés, une minorité parmi eux étant seulement en mesure de deviner la cause profonde de ce pénible épisode.

Peu après l'arrivée des délégués étrangers, une commission spéciale s'était en effet constituée, avec mission de présenter à LÉNINE et à d'autres représentants importants du gouvernement soviétique une requête demandant la libération des anarchistes et anarcho-syndicalistes emprisonnés. On promit aux membres de cette commission de faire tout ce qui pouvait être fait dans ce domaine et l'on s'engagea en même temps à ne pas parler publiquement au congrès de cette pénible affaire. La commission tint sa parole et, pendant toute la durée du congrès, la question des révolutionnaires incarcérés ne fut pas évoquée. On peut alors imaginer la stupeur des membres de la commission, lorsque soudainement et pour ainsi dire juste avant la fermeture des portes, BOUKHARINE traîna sans aucune motivation cette question devant le forum du congrès. Mais la stupeur fut encore plus grande lorsque, le délégué français SIROLLE ayant demandé la parole après le discours de BOUKHARINE pour faire une déclaration au nom de la commission, le président du congrès, LOZOVSKY, la lui refusa catégoriquement. Ce comportement autoritaire du président, accordant la parole à un non-délégué — et, qui plus est, sur une question qui n'était pas à l'ordre du jour du congrès — pour refuser le droit de réponse à un délégué, suscita de manière bien compréhensible une vive émotion dans le congrès. Les remous furent tels que le congrès faillit s'achever dans le chaos et que LOZOVSKY se vit finalement obligé de céder à la volonté générale des délégués et d'accorder la parole à SIROLLE, concession devenue absolument nécessaire, si l'on voulait éviter une rupture publique.

L'intention de BOUKHARINE n'était que trop évidente. Il voulait tout simplement prendre le congrès par surprise, pour épargner au gouvernement d'autres explications sur une question très incommode et extrêmement délicate pour lui. Mais, pour des délégués étrangers, pas encore suffisamment au fait des habitudes russes, la manœuvre était un peu trop grosse et elle manqua son but.

BOUKHARINE essaya d'expliquer que l'on ne devait en aucun cas comparer les anarchistes russes à ceux des autres pays, car il s'agissait en Russie d'une espèce tout à fait particulière, contre laquelle le gouvernement devait se défendre. Les anarchistes incarcérés étaient de simples criminels, des partisans du «chef de bande» MAKHNO, des gens que l'on avait pris les armes à la main, contre-révolutionnaires avérés, etc.

M. BOUKHARINE est, sans aucun doute et à sa manière, un homme adroit qui, s'il avait à l'époque honoré de sa présence la tristement célèbre conférence antianarchiste de Rome n'aurait certainement pas déshonoré cette compagnie. Mais, malheureusement pour lui, ses affirmations ne pêchent que par la moindre faute d'entretenir des rapports tendus avec la réalité des faits. Il s'agit dans son cas des libres inventions d'un homme qui cherche à sauver par tous les moyens le prestige menacé de son gouvernement, fût-ce aux dépens de la vérité.

L'immense majorité des anarchistes emprisonnés en Russie soviétique ne sont pas plus des partisans de MAKHNO qu’ils n’ont été pris les armes à la main. La raison de leur emprisonnement ne leur a jamais été communiquée, on les a jetés au cachot uniquement à cause de leurs idées. Quelques-uns des camarades récemment incarcérés ont ainsi exigé des agents de la commission extraordinaire une justification de leur emprisonnement. «Vous n'avez rien fait, leur fut-il répondu, mais vous pourriez faire quelque chose.» Que l'on se représente la tempête d'indignation qui s'élèverait dans un État bourgeois courant dont la police ferait preuve d'une telle cynique franchise.

Qu'en est-il, en fait, de l'activité prétendument «contre-révolutionnaire» des anarchistes russes ? Il suffit de considérer d'un peu plus près leur rôle dans la révolution pour se convaincre que l'accusation portée contre eux par les bolcheviks manque de tout fondement réel et ne peut être attribuée qu'à la calomnie malveillante pour raisons politiques.

Lorsqu'éclata la révolution, les anarchistes jouèrent un rôle important et furent parmi les éléments les plus actifs du mouvement révolutionnaire dans son ensemble. Ils avaient alors un grand nombre de quotidiens et leur propagande avait pénétré profondément dans les masses. À Cronstadt, Odessa, Iékaterinbourg et dans nombre d'autres villes importantes, ils avaient les masses ouvrières avec eux. Parmi les différentes tendances, les anarchistes-communistes et les anarcho-syndicalistes jouissaient de la plus grande influence.

Les anarchistes furent les premiers à attaquer le gouvernement provisoire et ce, à une époque où LÉNINE et les bolcheviks parlaient encore en faveur de l'Assemblée nationale. De même, ils avaient fait leur le mot d'ordre «Tout le pouvoir aux Soviets !», alors que les bolcheviks ne savaient même pas encore quelle attitude ils devaient prendre à l'égard de ces derniers.

Les anarchistes à la pointe du combat

Lorsque commença la lutte ouverte contre le gouvernement KERENSKY, les anarchistes furent les premiers en lice pour mettre les masses en mouvement. Avant même que n'éclatent les soulèvements de Moscou et de Pétrograd, les ouvriers anarchistes d'Iékaterinbourg s'étaient déjà levés, mais, à Moscou et à Pétrograd, ils se trouvèrent aussi à la pointe du mouvement. Ce fut l'anarchiste Anatole Grigorievitch ZELESNIAKOV qui, conduisant les matelots de Cronstadt, pénétra au Parlement et renvoya les députés dans leurs foyers, ZELESNIAKOV, dont la tête avait été mise à prix 400.000 roubles par DENIKINE et qui devait tomber en juillet 1919 dans la lutte contre les gardes blancs près d'Iékaterinoslav.

C'est un fait historique incontestable que, sans l'aide énergique des anarchistes, les bolcheviks ne seraient jamais arrivés au pouvoir. Les anarchistes combattirent partout aux endroits les plus dangereux. Ainsi, lorsque les gardes blancs se furent alliés à Moscou aux bandes de tueurs des Cent-Noirs,9 et retranchés dans l'Hôtel Métropol, ce sont eux qui prirent d'assaut ce bastion, après une sanglante bataille, qui dura trois jours entiers.

Dans le passage suivant, extrait de la revue les Temps nouveaux, un de nos camarades russes a décrit de manière très expressive les événements de cette époque : «LÉNINE s'empressa de publier un décret — ce fut son premier — dans lequel il déclarait que son parti se nommait désormais le parti des communistes. Ce décret parut dans les Izvestia, qui annonçaient par ailleurs que le gouvernement était décidé à introduire le communisme dans toute la Russie. La fédération anarchiste de Petrograd demanda alors à LÉNINE d'expliquer ce qu'il entendait par communisme et de quelle manière il pensait l'appliquer, s'il voulait le communisme libre ou bien plutôt un communisme à sa façon, inventé par les bolcheviks pour mettre les masses paysannes et ouvrières à la remorque de leur parti. LÉNINE répondit qu'il souhaitait sérieusement introduire le communisme libre dans toute la Russie, ajoutant cependant que cela ne pouvait être réalisé que graduellement et demandant en même temps la collaboration énergique de tous les groupes anarchistes, afin qu'il soit en mesure de remplir cette difficile et immense tâche. Les anarchistes furent assez naïfs pour prendre ces mots pour argent comptant et soutenir les bolcheviks dans leur lutte pour le but commun.»

Tout cela se passait à une époque où les bolcheviks n'étaient pas encore sûrs de l'avenir le plus proche, où les dangers menaçaient de tous côtés et où les éléments contre-révolutionnaires se mettaient à l'ouvrage dans tous les coins du pays. À Petrograd en particulier, les soutiens de la réaction ne dormaient pas : ils cherchaient par tous les moyens à exciter les masses ignorantes au meurtre et au pillage pour faire tomber le nouveau gouvernement. Dans cette période extrêmement critique pour eux, les bolcheviks, voyant que les anarchistes étaient un précieux soutien, n'hésitèrent pas à faire usage de cette force aussi longtemps que la situation l'exigea. Ainsi, en décembre 1917, alors que Petrograd était en proie à des hordes de soldats revenant du front et autres éléments douteux. Ces bandes, armées jusqu'aux dents, pénétraient dans les magasins et dépôts de vivres et pillaient à cœur joie. Les bolcheviks envoyèrent des gardes rouges aux endroits menacés pour mettre fin aux pillages. On essaya d'abord avec les matelots, dans lesquels on avait encore quelque confiance. Après quelques tentatives timides, ceux-ci passèrent finalement du coté des pillards, faisant cause commune avec eux. Dans cette situation extrêmement fâcheuse, seuls les anarchistes se montrèrent capables de s'opposer aux hordes en question et de faire cesser les pillages, non sans devoir le payer chèrement, laissant sur le terrain un grand nombre de morts et de blessés.

Une fois les dangers passés, les bolcheviks commencèrent à regarder les organisations anarchistes avec méfiance, ils virent en elles des ennemis dangereux, plus dangereux encore que les contre-révolutionnaires, car leur influence sur les paysans et les ouvriers devenait chaque jour plus grande et ils organisaient partout des unions syndicalistes et des communautés villageoises selon leurs conceptions. Le gouvernement bolchevik n'osa cependant pas les combattre tout de suite, car le sol sous ses pieds était encore beaucoup trop instable. On entama alors une lutte sournoise contre eux dans la presse bolchevique. On comptait toujours pouvoir attirer à soi les meilleurs éléments parmi les anarchistes, en leur offrant des postes officiels dans l'appareil gouvernemental, ce qui réussit malheureusement avec nombre d'entre eux, qui occupent encore aujourd'hui de très importantes charges dans l'administration soviétique.

Massacre par les bolcheviks. Position des anarchistes

Après l'armistice avec l'Allemagne, la misère se fit sentir de manière très dure dans les masses. Les «commissaires du peuple» ne trouvèrent d'autre remède à ce mal que d'édicter décret sur décret, ce qui ne pouvait évidemment avoir aucun effet. Les anarchistes, comme tous les autres révolutionnaires sérieux, voyant maintenant où menaient les agissements des bolcheviks, ne purent naturellement rester indifférents à la ruine générale qui menaçait le pays et la population tout entière. Ils commencèrent donc à réagir avec les socialistes-révolutionnaires de gauche. Leur première œuvre fut de créer des cuisines populaires et des asiles pour la population affamée et sans logis. Mais ils essayèrent avant tout de rassembler les travailleurs des villes et des campagnes dans des syndicats et de créer des communautés communistes villageoises.

Le comte de MIRBACH, représentant du gouvernement allemand à Moscou, laissa entendre à LÉNINE qu'un État digne de ce nom ne pouvait tolérer à aucun prix les agissements de gens comme les anarchistes, ce qui fournit à ce dernier un prétexte pour passer aux actes. Il ordonna la prise d'assaut et l'occupation des locaux anarchistes. Dans la nuit du 14 avril 1918, on encercla donc tous les bâtiments où les anarchistes se réunissaient, on amena canons et mitrailleuses et on les mit en action. Le bombardement dura toute la nuit et la bataille fut si violente que l'on crut qu'une armée étrangère tentait de prendre la ville. Le lendemain, le quartier où les combats avaient fait rage offrait un aspect effrayant : les coups de canon avaient transformé les maisons en demi-ruines, entre les meubles en pièces et les murs écroulés, dans les cours et sur le pavé, gisaient partout des cadavres. Partout, on pouvait voir aussi des restes sanglants de corps humains, têtes, bras, intestins ou oreilles et le sang s'écoulait dans les caniveaux. Le gouvernement bolchevik avait triomphé. Bela KUN, le futur dictateur de la Hongrie, qui avait dirigé ce massacre, était vainqueur.

Le lendemain de ce coup de force, l'émotion fut très grande. Toute la population était indignée et la protestation générale fut si forte que LÉNINE et TROTSKI furent obligés de se réhabiliter aux yeux du peuple. Ils expliquèrent qu'il n'était pas dans leurs intentions de s'en prendre à tous les anarchistes, mais seulement à ceux qui ne voulaient pas se soumettre à la dictature. Là-dessus, les anarchistes qui se trouvaient entre les mains de la Tchéka furent remis en liberté, mais les organisations anarchistes furent dissoutes, leurs librairies fermées et leur littérature brûlée. Une bonne moitié des groupes fut éliminée alors, une autre partie des camarades languit encore derrière les murs des prisons et le reste est disséminé sur l'ensemble du territoire russe, comme autrefois sous le régime tsariste.

Ces faits, dont l'exactitude nous a été confirmée depuis par toute une série de camarades russes bien connus dans le mouvement international, nous donnent une image assez claire de l'évolution politique en Russie. Sur l'activité des anarchistes à cette époque et sa tendance générale, il suffira de citer ici la résolution adoptée le 25 août 1918 au congrès de la confédération des anarcho-syndicalistes panrusses. Le congrès décida:

« 1. — De lutter contre le pouvoir de l'État et du capitalisme; de réunir les soviets indépendants en fédérations et d'entreprendre la réunion des organisations ouvrières et paysannes indépendantes en vue de la production ;

» 2. — De recommander aux travailleurs la création de soviets libres et la lutte contre l'institution des conseils des commissaires du peuple, car ils représentent une forme d'organisation qui ne peut qu'avoir des conséquences funestes pour la classe ouvrière ;

» 3. — De dissoudre l'armée militariste et d'armer ouvriers et paysans ; de leur expliquer en même temps la caducité de la notion de «patrie socialiste», car la patrie des ouvriers et des paysans ne peut être que le monde entier ;

» 4. — De lutter de la manière la plus ferme contre les contre-révolutionnaires tchécoslovaques et toutes les autres tentatives impérialistes, sans oublier ce faisant que le parti ultra-révolutionnaire des bolcheviks est, lui aussi, devenu conservateur et réactionnaire

» 5. — De remettre directement aux mains des organisations ouvrières et paysannes la distribution des vivres et autres biens de consommation ; d'arrêter les expéditions armées contre les paysans, qui les rendent hostiles aux ouvriers, affaiblissant ainsi la solidarité entre ouvriers et paysans et portant préjudice au front révolutionnaire, au profit de la contre-révolution.»

On peut apprécier différemment la valeur théorique et pratique de cette résolution, mais, pour peu que l'on soit encore en possession de ses cinq sens ou n'y soit pas directement intéressé, politiquement ou d'une autre manière, personne n'osera prétendre que de telles activités et revendications puissent être qualifiées de contre-révolutionnaires.

Bien au contraire, l'évolution ultérieure en Russie nous a prouvé que nos camarades avaient jugé la situation de manière tout à fait exacte et que nombre de leurs prévisions se sont réalisées à la lettre. Jamais les anarchistes russes n'ont rendu service à la réaction, prêté main-forte en quoi que ce soit à ses efforts. Au contraire, ils ont toujours été les premiers dans l'arène quand il s'est agi de combattre les manœuvres de la contre-révolution et dé risquer sa vie pour la défense de la révolution ; ils ont fait d'immenses sacrifices en vies et les traiter de contre-révolutionnaires est une déloyale infamie même si elle est commise dans l'intérêt d'un gouvernement ou d'un parti «communiste».

Aussi longtemps que les bolcheviks eurent besoin des anarchistes, ils ne songèrent d'ailleurs pas à les flétrir aux yeux du monde comme contre-révolutionnaires. Au contraire, la presse bolchevik les cita même un jour à ses propres partisans comme exemple d'énergie et de résolution révolutionnaire et bien des «têtes» actuelles du parti auraient, en effet, besoin qu'on leur mit un tel exemple sous les yeux. Nous ne rappellerons ici que le rôle fort peu héroïque joué par ZINOVIEV et KAMENEV, au cours de ces journées mémorables qui précédèrent le soulèvement d'Octobre 1917. Ils étaient alors les adversaires les plus acharnés du soulèvement qui donna pourtant le pouvoir à leur parti et qu'ils cherchèrent à empêcher par tous les moyens. Nul autre que LÉNINE lui-même ne les accusa alors, dans un texte public, de lâcheté et de manque de caractère, leur reprochant d'«avoir oublié toutes les idées fondamentales du bolchevisme et de l'internationalisme révolutionnaire prolétarien». Mais ils ont, par la suite, fait amende honorable en bonne et due forme et ont été réintégrés dans la communauté des saints. Des souvenirs aussi cuisants n'empêchent cependant absolument pas les mêmes gens de traiter de contre-révolutionnaires tout un chacun, qui n'est pas prêt à danser au son de leurs instruments. Ce serait là une farce par trop comique, si elle n'était en même temps si indiciblement tragique.

On ne peut s'empêcher de penser au mot du fameux «préfet des barricades» parisien CAUSSIDIÈRE au sujet de BAKOUNINE en 1848 : «Quel homme ! Le premier jour d'une révolution, il fait tout simplement merveille, mais le deuxième, il faudrait le fusiller.»

C'est en effet la même politique qu'appliquèrent les bolcheviks envers les anarchistes : le premier jour, on leur tressa des couronnes, le deuxième on les mit en croix. Mais politiciens et hommes au pouvoir de tous les temps et de tous les pays agirent-ils jamais autrement ? Les bolcheviks ont prouvé qu'ils ne font pas exception à cette règle.

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