Pour info, un extrait.Texte entier sur
http://monde-nouveau.net/spip.php?article416Intervention aux
Rencontres internationales
sur l’anarchisme,
Saint-Imier
8-12 août 2012
René Berthier
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Saint-Imier fut-il une « scission » ?Le congrès de Saint-Imier est souvent désigné comme une scission. Par exemple, si on cherche « Association internationale des travailleurs » sur Google, on peut lire à propos de l’AIT « anti-autoritaire » : « La constitution de cette nouvelle internationale a lieu à Saint-Imier le 15 septembre 1872 » et on y apprend que « L'Internationale “officielle” dénonce cette scission ». Cette vision est malheureusement parfois entérinée par les anarchistes eux-mêmes.
Le congrès international de Saint-Imier ne fut pas une scission, et l’AIT dite « anti-autoritaire » ne fut pas une « nouvelle » organisation ! Ce fut tout simplement un congrès extraordinaire de l’AIT qui décida que l’AIT de 1864 continuait, et qui décida des nouvelles conditions dans lesquelles l’Internationale continuait. C’est tellement vrai que la numération des congrès, à partir du congrès ordinaire suivant, tenu à Genève en 1873, reprend naturellement la suite des congrès précédents !
Ce sont au contraire les « marxistes » ou qualifiés de tels qui scissionnèrent, en prenant à La Haye des décisions anti-statutaires qui furent récusées par les autres fédérations de l’Internationale.
La scission opérée par les marxistes fut entérinée par le congrès qu’ils convoquèrent en septembre 1873 à Genève, peu après le VIe congrès de l’Internationale « canal historique », si je puis dire. Ce fut un congrès fantôme convoqué par un Conseil général devenu lui aussi fantôme. Personne ou presque ne participa à ce congrès scissionniste. Tous ceux sur lesquels Marx comptait se désistèrent poliment. Le congrès « marxiste », si on peut l’appeler ainsi, fut marqué par les mêmes falsifications que lors de la conférence de Londres en 1871 et le congrès de La Haye en 1872.
Ainsi, Becker, l’exécuteur des basses œuvres de Marx, se vanta d’avoir réussi à faire « surgir de terre, en quelque sorte, treize délégués d’un seul coup ». A ce congrès furent distribués – encore une fois – des mandats truqués. Je ne me souviens plus qui inventa pour l’occasion le mot “delegiertenmacherei” – fabrication de délégués.
Becker se vanta également d’avoir manipulé la composition de la commission de vérification des mandats, où il réussit à faire passer douze délégués de sa fabrication.
Ce congrès fut un tel fiasco, de l’aveu même de Marx, que le compte rendu n’en fut même pas publié. L’isolement de Marx et d’Engels est alors presque total.
Il faut donc le proclamer : le congrès international de Saint-Imier fut un succès politique éclatant des fédéralistes de l’Internationale contre les bureaucrates centralistes, un succès que les autres fédérations entérinèrent en se ralliant à l’idée que chacune avait le droit de décider de son propre sort sans se voir contrainte d’adopter un programme uniforme.
Mais il faut dire cependant que ce succès fut de courte durée, puisque l’expérience prit fin six ans plus tard. La Fédération jurassienne décida à son congrès des 3-5 août 1878, tenu à Fribourg, de ne plus convoquer de congrès international.
Au-delà du plaisir de la célébration du congrès de 1872, il me paraît nécessaire de poser une question sur laquelle nous devrions sérieusement nous pencher : quelles causes conduisirent à la régression du mouvement ouvrier « anti-autoritaire ». Et surtout : quelles furent les causes internes au mouvement qui conduisirent à cette situation.
L’AIT « anti-autoritaire » fut-elle anarchiste ?Le congrès de Saint-Imier ne fut pas, selon moi, le lieu de naissance de l’anarchisme et les résolutions du congrès ne sont pas l’acte de naissance de l’anarchisme.
J’insiste sur le fait que toutes les fédérations de l’AIT n’étaient pas « bakouniniennes », et le désaveu des pratiques de Marx et de ses amis par la plupart d’entre elles ne constituait en aucun cas un acte de ralliement au point de vue « anarchiste ». Ce désaveu exprime cependant de façon claire que l’unité internationale du mouvement ouvrier n’était possible que sur la base de la solidarité concrète, comme le proposait Bakounine, qui ajoutait que la « puissante centralisation de tous les pouvoirs dans les mains du Conseil général » aboutissait à la dissolution de fait de l’AIT 7.
Je pense donc que désigner l’AIT anti-autoritaire comme « anarchiste » est un contresens. L’AIT anti-autoritaire est un courant fédéraliste et collectiviste. Une étude attentive de l’usage du mot « anarchie » et de ses dérivés dans les textes de Bakounine montre qu’il était très réticent à l’utiliser. Bakounine lui-même se définissait comme « socialiste révolutionnaire » ou « collectiviste ».
Les résolutions de Saint-Imier, qu’on qualifie souvent de proclamation anarchiste, tiennent un discours qui reste strictement dans les limites d’une organisation de classe, c’est-à-dire une organisation regroupant les travailleurs dans une structure de type syndical, fondée sur leur rôle dans le processus de production – ce qui n’est absolument pas l’objectif d’une organisation spécifiquement anarchiste ou, pour parler « moderne », d’une organisation spécifique.
Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y avait pas dans l’AIT de militants se définissant comme « anarchistes », ni de militants préconisant une forme spécifique d’organisation. Mais l'AIT dite « anti-autoritaire » issue du congrès de Saint-Imier n'était pas absolument pas « anarchiste ».
Il me semble précisément que notre mouvement n’a pas réellement examiné ni étudié – sauf ignorance de ma part bien sûr, que je suis prêt à reconnaître – les tensions qui sont apparues après le VIe congrès de l’Internationale, c’est-à-dire après 1873, au sein de l’Internationale anti-autoritaire, entre un courant qu’on pourrait qualifier de « proto-syndicaliste révolutionnaire », avec James Guillaume et Bakounine, et un autre qui commence à se désigner explicitement comme anarchiste, avec des hommes comme Pierre Brousse, Andrea Costa et d’autres.
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Relation entre organisation de masse et
organisation politiqueLes débats qui eurent lieu dans l’Internationale, avant et après Saint-Imier, posèrent de nombreuses questions, mais en particulier une qui reste très actuelle dans le mouvement libertaire, celle de la relation entre organisation de masse et organisation politique. Bakounine a le mérite d’avoir posé le problème de l’organisation des révolutionnaires et de ses rapports avec les masses. Il l’a posé en opposition à la stratégie politique de Marx, électoraliste et parlementaire.
Doit-on rappeler que lorsque Bakounine disait que « le temps des grands discours théoriques, imprimés ou parlés, est passé », que « le temps n’est plus aux idées, il est aux faits et aux actes », il ne pensait pas, comme ont pu le comprendre de manière catastrophique certains anarchistes, à des actes de terreur destinés à réveiller les masses prétendûment endormies : « Ce qui importe avant tout aujourd’hui, disait-il en 1873, c’est l’organisation des forces du prolétariat. Mais cette organisation doit être l’œuvre du prolétariat lui-même. »
« Organisez toujours davantage la solidarité internationale, pratique, militante, des travailleurs de tous les métiers et de tous les pays, et rappelez-vous qu’infiniment faibles comme individus, comme localités ou comme pays isolés, vous trouverez une force immense, irrésistible, dans cette universelle collectivité. »
Il me semble que la rencontre internationale de 2012 devrait être un lieu où ce débat puisse s’exprimer et s’élargir. Elle devrait en particulier réaffirmer ce constat, que le mouvement libertaire ne fut puissant que lorsque existait une organisation de masse et qu’il nous incombe aujourd’hui de récupérer le terrain perdu à la suite des aléas de l’histoire… et de nos propres erreurs.
En effet, je pense qu’il ne faut pas se contenter de célébrer la victoire éphémère que fut le congrès de Saint-Imier pour le mouvement ouvrier international. Il me paraît nécessaire de tenter comprendre pourquoi cette victoire se transforma six ans plus tard en déroute. Car l’Internationale dite « anti-autoritaire » ne s’acheva même pas sur un congrès prononçant sa propre fin, ce qui aurait été une manière de finir avec les honneurs : on décida simplement de ne pas convoquer d’autres congrès. Il ne me semble pas que le contexte et les raisons de cette dissolution dans les airs d’une Internationale qui apparaissait fort vigoureuse à Saint-Imier en 1872 aient été examinés de manière convaincante.
Notre rencontre, à l’occasion de laquelle se tient d’ailleurs un congrès, celui de l’Internationale des fédérations anarchistes, n’aurait pas de sens si elle se limitait à être une célébration.
Nous devons à nos anciens au moins deux choses :
• Comprendre pourquoi le mouvement libertaire après Saint-Imier a régressé dans certains pays et pas dans d’autres, et en particulier définir les causes internes de cette régression ;
• Engager un processus, dont je me doute qu’il prendra du temps, permettant d’unifier le mouvement libertaire à l’échelle internationale dans la lutte contre le capitalisme et l’Etat, pour l’émancipation des exploités et des opprimés.
ConclusionEn conclusion, je dirai que la célébration du congrès de Saint-Imier de septembre 1872, fondée sur l'idée que ce congrès fut un congrès « anarchiste » et qu'il fut le point de départ du mouvement « anarchiste » est une erreur. Ce congrès se fondait sur l'idée que pouvaient adhérer à l'AIT des fédérations ayant la liberté du choix de ce qu'ils estimaient être la voie de l'émancipation. C'est ainsi que John Hales, un dirigeant de la Fédération britannique, a déclaré soutenir la Fédération jurassienne, mais que sa fédération choisissait la voie de l'action politique – c'est-à-dire parlementaire. C'est cette liberté de choix qui fit que la totalité des sections de l'AIT ont dénoncé les décisions prises par les bureaucrates du Conseil Général à La Haye et ont soutenu la création à Saint-Imier d'une AIT « anti-autoritaire »,
Ce n'est que progressivement que le courant « anarchiste » de l'AIT anti-autoritaire a pris le dessus et qu'il a imposé à l'organisation un programme anarchiste, allant totalement à l'encontre de tout ce que Bakounine avait dit. Le vieux révolutionnaire avait prévenu qu'en établissant un programme unique dans l'Internationale, on introduisait la division et qu'on aboutirait à créer « autant d'Internationales qu'il y a de programmes ». En modifiant la nature de l'AIT, en la transformant d'organisation de classe qu'elle était en groupe d'affinité, les anarchistes ont provoqué le départ de toutes les fédérations qui ne se reconnaissaient pas dans le programme anarchiste.
Il est certain que les causes de la dissolution de l'AIT anti-autoritaire sont multiples, mais il ne fait pas de doute que ce sont les anarchistes qui sont les principaux responsables de sa disparition.
Mes conclusions disqualifient-t-elles l’anarchisme pour autant, comme courant politique ? Bien sûr que non. La triste fin de l’AIT anti-autoritaire est largement due selon moi à une incompréhension des relations entre organisation politique (ou « spécifique ») et organisation de classe. Il n’est pas certain que problème ait été résolu encore aujourd’hui.
Je souhaite simplement montrer que si nous voulons survivre comme courant politique, il va falloir jeter un regard critique sur nous-mêmes, un regard sans complaisance. C’était, me semble-t-il, un peu l’objectif de ces Rencontres. Si nous voulons regagner le terrain que nous avons perdu dans le mouvement ouvrier, dans le mouvement syndical, dans le mouvement social d’une façon général, il va falloir commencer à se demander pourquoi nous l’avons perdu, sinon ça ne sert à rien. Il va falloir éviter de renvoyer la faute aux autres : le capitalisme, le marxisme, etc. Il va nous falloir découvrir ce qui, dans nos propres rangs, nous empêche d’avancer.