Page 1 sur 1

Émeute à Amiens : au-delà du "retour à l'ordre"

MessagePosté: 18 Aoû 2012, 11:28
de Pïérô
Eléments, et analyses par Laurent Mucchielli

Émeute à Amiens : au-delà du "retour à l'ordre", quelle ambition politique ?

Une centaine de policiers ont été dépêchés en renfort à Amiens mardi 14 août pour contrer d’éventuels nouveaux débordements après les violents affrontements qui ont éclaté dans la nuit de lundi à mardi dans la banlieue nord de cette agglomération. Seize policiers ont été blessés et des infrastructures publiques (gymnase, école maternelle…) incendiées. Le président François Hollande a promis de mettre en oeuvre "tous les moyens de l'État" pour lutter contre les violences, tandis que le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, s'est rendu sur place mardi après-midi. Il a parlé de "guérilla urbaine" et déclaré que "rien ne peut excuser, rien, qu'on tire sur des policiers, qu'on tire sur des forces de l'ordre et qu'on brûle des équipements publics". Hué à son arrivée sur place, le ministre a ensuite ajouté : "Je ne suis pas venu pour qu'on passe au kärcher ce quartier", en allusion à la phrase prononcée par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur, pendant une visite à La Courneuve (Seine-Saint-Denis) en 2005.
Pourquoi Amiens brûle-t-il ? Et comment analyser la réaction du gouvernement de Jean-Marc Ayrault face à cette explosion de violence ?

http://www.laurent-mucchielli.org/index ... -politique

Émeutes d’Amiens : l'effet "zone-déserte" de l'été

Pourquoi le quartier nord d'Amiens s'est-il embrasé dans la nuit de lundi à mardi ? La réponse du gouvernement socialiste est-elle adaptée ? Éléments de réponse avec le sociologue Laurent Mucchielli, directeur de recherches au CNRS.

Une centaine de policiers ont été dépêchés en renfort à Amiens mardi 14 août pour contrer d’éventuels nouveaux débordements après les violents affrontements qui ont éclaté dans la nuit de lundi à mardi dans la banlieue nord de cette agglomération. Seize policiers ont été blessés et des infrastructures publiques (gymnase, école maternelle…) incendiées.

Le président François Hollande a promis de mettre en oeuvre "tous les moyens de l'État" pour lutter contre les violences, tandis que le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, s'est rendu sur place mardi après-midi. Il a parlé de "guérilla urbaine" et déclaré que "rien ne peut excuser, rien, qu'on tire sur des policiers, qu'on tire sur des forces de l'ordre et qu'on brûle des équipements publics". Hué à son arrivée sur place, le ministre a ensuite ajouté : "Je ne suis pas venu pour qu'on passe au kärcher ce quartier", en allusion à la phrase prononcée par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur, pendant une visite à La Courneuve (Seine-Saint-Denis) en 2005.

Pourquoi Amiens brûle-t-il ? Et comment analyser la réaction du gouvernement de Jean-Marc Ayrault face à cette explosion de violence ? Décryptage avec Laurent Mucchielli, sociologue, directeur de recherches au CNRS (Laboratoire méditerranéen de sociologie, Aix-en-Provence) et auteur de "Vous avez dit sécurité ?", ouvrage paru en 2012 aux éditions du Champ social.


FRANCE 24 : Comment expliquer que ce quartier d’Amiens s’enflamme ?

Laurent Mucchielli : Il ne s’agit pas d’un cas classique d’émeutes, qui sont généralement déclenchées par la mort d’un homme, lors d’une interaction entre des jeunes et des policiers – il s’agit des cas les plus classiques depuis la fin des années 1970.

Ceci dit, au sujet de la banlieue nord d’Amiens, on est sur un territoire très tendu. On en parle peu souvent, contrairement aux banlieues parisiennes ou marseillaises. Mais quand on connaît un peu les problèmes des quartiers populaires, ce territoire est bien connu. Une dizaine de "mini-émeutes" ont été signalés dans ce même quartier au cours des deux dernières années. Si on suivait le "Courrier Picard" sur une année complète, on verrait bien émerger ces tensions.

Il s’agit d’un endroit sensible, d’une situation tendue, d’un quartier très pauvre. Le contrôle de police qui a eu lieu, aussi anecdotique soit-il, représente la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Une émeute est une explosion qui ne peut se comprendre que si on observe ce qui se passe toute l’année.

Il faut aussi comprendre le contexte socio-économique : nous atteignons le plus haut niveau de chômage depuis 10 ans. Cette toile de fond explique la prégnance des trafics de drogue et l’accumulation de faits divers locaux qui réveillent une colère sourde.

Est-ce que l’été est un moment propice aux émeutes ?

Souvenez-vous de juillet 1981, quand des premières émeutes avaient éclaté dans des quartiers de Lyon puis de Paris. La réponse de la gauche - pas immédiatement mais après une réflexion - avait été de mettre en place des opérations anti-été chaud, devenus ensuite des opérations "ville-vie-vacances". Certains tissus associatifs sont très actifs l’été, d’autres moins. De toute manière, l’ensemble de cette mobilisation atteint forcément ses limites, les gens prennent leurs congés… C’est l’effet "zone déserte" de l’été.

Comment analysez-vous les réactions du gouvernement ?

Un gouvernement en place réagit à chaud en souhaitant naturellement le rétablissement de l’ordre. Son discours est ferme, comme il se doit. Le gouvernement répond ainsi aux critiques sur le prétendu laxisme de la gauche.

Ce qui est étonnant et inquiétant, en revanche, c’est que ces hommes politiques s’en tiennent au discours sécuritaire. Ils n’ajoutent pas un "mais par ailleurs, nous sommes bien conscients de la situation de la jeunesse dans ces quartiers, et nous allons lutter de telle et telle manière contre le chômage, nous allons travailler pour que dans les prochains mois, une police de proximité se développe, etc. ". J’attends du ministère de l’Intérieur qu’il dise que la sécurité durable d’un territoire n’est pas seulement une question de pression policière. Car dans la réalité, les problèmes ne sont pas saucissonnés.

C’est d’autant plus étonnant que cette ambition sociale figure dans le programme de la gauche. Le gouvernement pourrait vanter la création durant l’été de quinze Zones de sécurité prioritaires (ZSP), qui concerne précisément Amiens-nord.

L’absence d’un discours plus empathique témoigne peut-être de la peur de ce gouvernement de gauche d’être critiqué par la droite, une peur de se faire taxer d’angélisme qui les paralyse - c’est une hypothèse. Ces dernières années, la gauche a perdu une bataille intellectuelle sur le thème de la sécurité - la droite s’en est même vantée. Il peut également s’agir d’un enfermement dans le temps événementiel, dans le présent et la réaction à chaud.
http://www.france24.com/fr/20120814-eme ... de-karcher

Amiens : "Les émeutes n’ont rien d’un jeu : c’est un cri de rage"
Caroline Politi | lexpress.fr | mardi 14 août 2012

Une centaine de jeunes des quartiers nord d’Amiens s’en sont pris aux forces de l’ordre à coups de coups de tirs de chevrotine, de mortier de feux d’artifice et des jets de projectiles. Décryprage avec Laurent Mucchielli, sociologue spécialiste des questions de délinquance.

La nuit fut courte pour les habitants des quartiers nord d’Amiens. Une centaine de jeunes s’en sont pris aux forces de l’ordre à coups de tirs de chevrotine, de mortier de feux d’artifice et des jets de projectiles. Seize policiers ont été blessés. A l’origine de ces heurts : un contrôle routier jugé excessif. Laurent Mucchielli, sociologue spécialiste des questions de délinquance fait le point sur la situation.


La cause de ces émeutes à Amiens semble anecdotique : un contrôle routier qui tourne mal. Comment expliquer un tel déchainement violence ?

Les quartiers nord d’Amiens sont particulièrement démunis. Ce n’est pas pour rien qu’ils ont été classés dans les quinze zones prioritaires. Le taux de chômage et l’échec scolaire y sont aussi forts que dans n’importe banlieue française. Il y a très régulièrement des heurts, même si on n’avait jamais atteint le niveau de cette nuit. Le contrôle de police, aussi anecdotique soit-il, a mis le feu au poudre et déclenché la vague de violences. C’est simplement la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

Les émeutes de cette nuit n’étaient donc pas du tout organisées ?

Pas du tout. La définition même du terme ’émeute’ implique un soulèvement spontané d’un peuple. Cela n’a rien d’un jeu pour les jeunes qui y participent. Il s’agit d’un cri de rage et de colère. Contre le chômage qui n’a jamais été aussi élevé. Contre l’échec scolaire également qui atteint dans les quartiers défavorisés des taux énormes.

Une centaine de personnes a été impliquée dans les heurts à Amiens. Y a-t-il un phénomène de groupe ?

Comme dans tous les groupes humains, il y a des leaders. Ils peuvent lancer le mouvement, mais cela ne suffit pas à expliquer pourquoi les autres suivent. Il faut vraiment voir ces heurts comme une émotion collective qui survient à la suite d’un problème, qui implique généralement la police. Tous les jeunes qui y participent sont unis par une même situation sociale. En étudiant les émeutes de 2005, on a remarqué qu’il y a plusieurs niveaux de participation : il y a les leaders, les suiveurs qui participent à l’action, mais également ceux qui sont sur le trottoir et qui encouragent et ceux qui regardent depuis leur fenêtre. Lorsqu’on demande aux deux dernières catégories ce qu’elles pensent de ces violences, la majorité n’approuve pas le fait que les écoles des gamins soient détruites ou que les voitures des voisins soient brûlées, mais comprennent pourquoi les jeunes ont agi ainsi. Et pour cause : ils partagent bien souvent le désarroi des casseurs.

Pourquoi les bâtiments publics sont-ils régulièrement visés dans les émeutes ?

La colère des casseurs s’exprime à différents niveaux. D’abord contre les policiers : les rapports entre les habitants des quartiers et les représentants de la loi sont souvent très tendus. Dès qu’il y a un incident, le niveau de violence est décuplé. Mais cette violence s’exprime également contre des rancoeurs bien plus profondes. Brûler des écoles est un moyen de protester contre l’échec scolaire, qui est la première exclusion de la vie.

Avant les émeutes à Amiens, le quartier du Mirail à Toulouse était également en proie à des échauffourées. L’été est-il une saison particulièrement tendue dans les quartiers sensibles ?

C’est vrai qu’on observe des émeutes de ce genre quasiment tous les étés. Cette saison - et les vacances scolaires en général - sont particulièrement tendues dans les quartiers difficiles. C’est une période de désoeuvrement, il n’y a pas d’école, toutes les administrations sont fermées, peu de jeunes partent en vacances. Ils restent donc toute la journée dans leur quartier. Il suffit donc d’une étincelle pour mettre le feu aux poudres.
http://www.lexpress.fr/actualite/societ ... 49533.html

Re: Émeute à Amiens : au-delà du "retour à l'ordre"

MessagePosté: 19 Aoû 2012, 14:31
de yoh
Après les violences, Amiens-Nord continue sa vie à « la marge de la marge »
http://www.rue89.com/2012/08/18/apres-l ... rge-234673

Nous a-t-on dit toute la vérité sur ce qui s’est passé à Amiens pour provoquer la violence des jeunes des cités ?
http://www.matierevolution.org/spip.php?article2525

Re: Émeute à Amiens : au-delà du "retour à l'ordre"

MessagePosté: 20 Aoû 2012, 01:53
de bipbip
des éléments, + la population qui bouge : http://quartierspop.over-blog.fr/articl ... 42289.html

Re: Émeute à Amiens : au-delà du "retour à l'ordre"

MessagePosté: 20 Aoû 2012, 16:17
de Flo

Re: Émeute à Amiens : au-delà du "retour à l'ordre"

MessagePosté: 07 Oct 2012, 14:06
de Pïérô
chronique de Jean-Pierre Garnier

La gauche bleu marine

On savait passablement délavée la rose brandie par un poing, qui servent encore d’emblème, de plus en plus discrètement il est vrai, au parti socialiste. Depuis la première accession de celui-ci au pouvoir, le poing qui symbolisait la lutte des travailleurs et les espérances socialistes a eu tendance à s’effacer, laissant seule la rose en charge de galvaniser les militants et les électeurs du parti. En réalité, le poing est toujours là, de manière virtuelle et réelle à la fois. Il n’est plus brandi cependant contre les possédants, mais, « culture de gouvernement » aidant, contre les dépossédés qui s’avisent de se rebeller dans les zones de relégation où ils sont parqués. Quant à la rose, on pourrait suggérer aux « communicants » du PS de résolument la troquer pour une fleur, fût-elle artificielle, d’une couleur plus adaptée, ne serait-ce le fait que celle-ci ait déjà été adoptée par un parti encore plus droitier que lui.

La dérive sécuritaire du PS ne date évidemment pas d’hier mais du retour place Beauvau du « socialiste » Pierre Joxe en 1988, lorsque les mesures prises sous son égide pour endiguer la révolte d’une partie de la jeunesse dans les « cités » avait valu au nouveau ministre de l’Intérieur l’accusation ironique de plagiat par le tandem Pasqua-Pandraud, orfèvres en matière de répression. Les années passant, le ralliement de la gauche gouvernante à la défense de l’ordre bourgeois qualifié de « républicain » a pris un tour de plus en plus décomplexé. Le colloque « Des villes sûres pour des citoyens libres », mis en scène en 1997 par Jean-Pierre Chevènement, avait déjà donné un coup d’accélérateur dans ce sens. L’intronisation de Manuel Valls comme « premier flic » de France ne constitue probablement qu’un point d’aboutissement provisoire car il y a tout lieu de penser qu’il ne sera pas le dernier.

En attendant, il faut bien reconnaître qu’il est difficile, pour ne pas dire impossible, de distinguer aujourd’hui ce qui sépare l’ex-député-maire de l’Essonne de ses homologues de l’UMP. Observant les premiers pas du nouveau ministre de l’Intérieur, Xavier Bertrand opinait : « Valls ? C’est Sarkozy sans le son ». « Manuel et moi, quelle différence ? On parle le même langage… », confiera le député-maire de Nice Christian Estrosi, l’une des figures des plus réactionnaires d’un parti qui en compte beaucoup d’autres. Ce langage, c’est celui du tonfa et du flash-ball. C’est aussi, pour justifier sur le plan théorique, c’est-à-dire idéologique, l’« usage proportionné des armes non létales », le langage du complice et compère de longue date de Manuel Valls, le flicologue Alain Bauer. Une amitié qui remonte à leurs années communes à l’université de Paris I-Tolbiac. L’un, inscrit en histoire, optera pour la politique politicienne, tandis que l’autre, en droit, préférera les réseaux d’influence. Tous les deux, pour faire avancer leurs carrières respectives, entreront au PS et dans la franc-maçonnerie. Devenu officiellement conseiller en sécurité de Nicolas Sarkozy après l’avoir été officieusement auprès de Michel Rocard, de Jean-Pierre Chevènement et de maints autres notables « socialistes », Alain Bauer ne pouvait néanmoins s’afficher ouvertement aux côtés de Manuel Valls alors que son copain achevait sa longue marche vers les sommets du Parti et de l’État. Mais, nul doute qu’il continue en coulisse de lui prodiguer ses conseils, bien qu’il se soit démis de toutes ses fonctions liées au ministère de l’Intérieur – notamment de la présidence de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP), qui a la haute main sur les statistiques des crimes et des délits ; et de celle du groupe de contrôle des fichiers de police et de gendarmerie. Ainsi Alain Bauer avoue-il avoir « répondu aux questions posées par Manuel sur les personnalités des uns et des autres au moment de la constitution du cabinet ». Renaud Vedel, par exemple, doit faire partie de l’une d’elles : ancien directeur adjoint du cabinet du préfet de police de Paris et nouveau directeur adjoint de celui de Manuel Valls, il a rédigé, sous le règne sarkozien, deux rapports avec Alain Bauer : celui sur la sécurité au quotidien en 2007 et le Livre blanc sur la sécurité publique en 2011.

On ne s’étonnera pas, dès lors, que Manuel Valls ait été pressenti par Nicolas Sarkozy comme « ministre d’ouverture » lorsque celui-ci officiait à l’Élysée. Mais il a eu assez de flair pour ne pas suivre les traces de son ex-camarade de parti, incarnation comme lui de l’aile droite « sociale-libérale », l’ex-maire « socialiste » sécuritaire de Mulhouse, Jean-Marie Bockel, à qui sa défection pour un strapontin ministériel puis un maroquin dans le gouvernement de Fillon risque de coûter son siège de sénateur et la présidence de Mulhouse-Alsace-Agglomération.

En janvier 2003, Valls votait en faveur de l’amendement instituant le délit d’« d’outrage au drapeau tricolore et à l’hymne national ». Il s’en expliquait ainsi : « L’intention est bonne. L’objet difficilement contestable. Il s’agissait de faire passer un message fort, et aussi de montrer qu’au PS on ne laisse pas ce terrain là à la droite. » Et même à l’extrême-droite. « Je veux réhabiliter le rôle de l’État et ne pas laisser la nation à la droite et au FN, proclame Valls, qui a imposé La Marseillaise dans les meetings de François Hollande pendant la présidentielle. Il ne faut pas laisser la nation au FN ». En privé, il reconnaît d’ailleurs des mérites à Nicolas Sarkozy pour son premier passage à l’Intérieur : « En 2002, il donne aux Français le sentiment qu’il veut traiter un problème, et il le traite un peu. » Lui, compte bien le traiter au fond. Un traitement de choc. En commençant par la création de zones de sécurité prioritaires (ZSP). C’était là une promesse de campagne du candidat Hollande contre la délinquance dans les « quartiers difficiles », appelés ainsi, non en raison des difficultés matérielles d’une population précarisée, paupérisée et marginalisée par la récession et les politiques d’« austérité », mais de la difficulté à y maintenir la « paix civile », c’est-à-dire l’ordre. Les ZSP visent, selon Manuel Valls, à mettre en place « une action de sécurité renforcée sur des territoires bien ciblés, caractérisés par une délinquance enracinée et de forte attentes de la population ». Le 2 septembre 2012, avant un déplacement à Mulhouse où il avait annoncé le placement en ZSP d’un quartier sensible de cette ville, Valls avait insisté sur ce caractère « ciblé », évoquant trafics de drogue, cambriolages ou vols de colliers, phénomènes en forte augmentation. À l’entendre, « il faut agir, là où la délinquance est ancrée », dans un « esprit de partenariat avec les élus qui en seront l’un des pivots ». La « politique de la ville » révèle ainsi son vrai visage aux yeux des gogos qui avaient pris au pied de la lettre les discours médiatiques ou pseudo-scientifiques à vocation apologétique de journalistes et de chercheurs vassalisés : celui d’une police de la ville. Mais la pacification soft baptisée « prévention », dont l’échec est patent (comme le confirmait un rapport publié en juillet dernier [1], n’est plus de mise : place à la pacification hard. Celle réservée au nouvel ennemi intérieur.

Les travaux pratiques n’ont pas tardé à suivre, avec les effets en retour habituels, comme le montreront les nuits chaudes des 12 et 13 août derniers dans le quartier de la Briquetterie à Amiens-Nord : école maternelle et gymnase incendiés, voitures calcinées et surtout policiers blessés par des plombs de chevrotine. Ce quartier, déjà classé en zone urbaine sensible (ZUS), avait justement été choisi pour faire partie des quinze premières ZSP annoncées par Manuel Valls le 7 août 2012. Ce qui s’était traduit par une intensification du harcèlement policier portant la population à ébullition dès le début du mois. Et ce qui ne pouvait manquer d’arriver arriva. Il faut dire qu’Amiens-Nord constitue depuis belle lurette une zone de chasse privilégiée pour les forces du désordre. En mai 2009, elle avait été le théâtre d’affrontements après la mort d’un jeune motard pourchassé par la police. En octobre 2010, des habitants avaient caillassé des policiers une nuit durant « sans raison précise ou connue » [sic] selon un rapport officiel. En février 2012, deux voitures de la police municipale furent incendiées et des habitants ont encore échangé des projectiles avec des policiers.

Fort de l’impunité implicitement promise par la circulaire envoyée aux préfets définissant les ZSP comme « correspondant à des territoires ciblés dans lesquels les actes de délinquance ou d’incivilité sont structurellement enracinés », la BAC a eu la bonne idée de faire brutalement irruption dans un repas de deuil organisé en plein air sur la terrasse d’un immeuble par la famille d’un jeune, mort trois jours auparavant dans un accident de moto. Après avoir patrouillé dans le quartiers depuis le début de l’après-midi, les gardiens de l’ordre trouvaient l’occasion de déployer le « savoir-faire » vanté par Michèle Alliot-Marie pour sauver le régime de Ben Ali : apostropher un automobiliste qui roulait en sens interdit. L’interpellation par la BAC renforcée par les CRS s’effectua selon les modalités habituelles dans les « cités » : gaz lacrimo et tirs de flash-ball. Importunés par ce raffut et la gêne olfactive, deux membres de la famille endeuillée osèrent protester. Mal leur en prit. « Le contrôle a été très agressif, racontera la sœur du jeune homme décédé à une journaliste. Mon père et mon oncle sont sortis pour leur demander de partir et de respecter notre deuil. Puis ça a dégénéré, la brigade anticriminalité nous a gazé avec des bombes lacrymogènes alors qu’il y avait des femmes et des enfants. [2] » La mère précisera : « Avec les gendarmes mobiles, tout se passait très bien. Ce soir-là, il n’y avait pas lieu de faire un contrôle. Ils sont venus nous provoquer comme des cow-boys. » Avec les effets attendus.

De barre en barre, de tour en tour, le téléphone arabe a fonctionné. Harcelés, humiliés depuis des mois par des contrôles arbitraires, des dizaines de jeunes accourus sur place ont riposté à la violence policière par la violence populaire. Ce qui entraîna l’arrivée d’escouades de robocops sur les lieux des affrontements, survolés par un hélicoptère ; comme cela fut le cas, deux ans auparavant, à la Villeneuve de Grenoble, sous l’ère Sarkozy – pour photographier les « sauvageons » en pleine action, comme aurait dit Jean-Pierre Chevènement. L’ordre, ou ce qui en tient lieu, fut rétabli. Mais Manuel Valls ne pouvait en rester là.

Le mardi suivant, le premier flic de France débarquait en force dans le quartier pour bien montrer qu’aucun territoire de la République ne pouvait être abandonné aux séditieux. Grand seigneur, il daigna écouter les doléances de la mère et de la sœur du mort reçues dans l’Atrium, une antenne « socio-cul » de la mairie dans les Quartiers-Nord d’Amiens. Mais pas plus. « C’était un dialogue de sourds, dira la mère. Les forces de l’ordre ont commis l’irréparable, mais il n’est pas question pour le ministre d’y toucher. Il oublie la nuit de dimanche. On a été gazé comme des sauvages, comme des bêtes. » Valls affirmera bien avoir « entendu le message de la famille sur le dégradation des rapports avec la police », mais sans en tirer les conclusions. Au contraire : « Rien ne peut excuser qu’on tire sur les forces de l’ordre et qu’on brûle des équipements publics, proclamera t-il. Je ne suis pas venu pour reprocher quoi que ce soit à la police. » Il le pouvait d’autant moins que celle-ci venait de lui éviter, sinon un lynchage, du moins d’être sérieusement malmené. Les voitures officielles avaient été garées trop loin, et le cortège, mal renseigné de surcroît, était parti dans la mauvaise direction, obligeant le ministre à gagner prestement l’Atrium sous forte protection policière. C’est sous les huées de la foule amassée de part et d’autre, bousculé par quelques jeunes en furie, que M. Valls a dû faire son entrée.

Le maire PS d’Amiens, qui accompagnait le ministre lors de cette visite mouvementée sur le terrain, et qui ne voulait, sans doute, pas être associé, sous les yeux de ses turbulents administrés, à ces déclarations martiales, tentera d’y mettre un bémol : « L’intervention de la police n’était pas appropriée dans une situation de deuil. Beaucoup de gaz lacrymogène a été utilisé, ce qui a été perçu comme une agression. » Autrement dit, la police pourra continuer à gazer plein pot la « racaille », mais en veillant à s’assurer auparavant que celle-ci ne soit pas en train de déplorer un mort.

Quelle morale tirer de cette énième histoire de « violences urbaines » ? « Ces tensions, on s’y attend et on s’y attendait », expliquait M. Valls à l’issue de sa visite à Amiens. Mais la faute en reviendrait à l’ancien président de la République : « Ma grande incompréhension, c’est pourquoi, lors de son quinquennat, Sarkozy a laissé filer les choses dans ces quartiers. » « Les choses », ce seraient le fait que « plusieurs générations n’ont connu que la violence ». Pour le hiérarque « de gauche », comme pour ses pairs « de droite », la violence ce sont « les trafics, l’économie souterraine », non les discriminations, la répression, le chômage, les emplois déqualifiés qui sont le lot commun d’une jeunesse sans avenir et donc sans espoir. Et les « tensions » ne risquent guère de s’atténuer dans les années qui viennent : « La France va bouger, prédit la mère du jeune décédé. On n’est rien ici. Les jeunes sont déjà mal dans leur peau. Ils n’ont rien à perdre. » Ils ont d’autant moins à perdre que Manuel Valls lui-même concluait son tour de piste à Amiens par cette prophétie dont la gauche au pouvoir, rééditant le tournant de la « rigueur » en 1983, ne va pas manquer de hâter la réalisation : « La crise économique, la croissance nulle, ce sont ces quartiers-là qui vont en souffrir le plus. »

Dans son discours de va-t-en-guerre antilibéral prononcé au Bourget, François Hollande avait déclaré qu’une fois élu il livrerait un combat sans merci « contre un ennemi sans visage : la finance ». Devenu Président de la République, il ne se montre pourtant pas plus physionomiste qu’à l’époque où il n’était encore que candidat : non seulement la finance a un ou plutôt plusieurs visages, mais nombre d’entre eux figurent en bonne place au sein de son entourage proche, tel son ministre de l’Économie, Pierre Moscovici, l’ex-vice-président du Cercle de l’industrie, ou son ministre du Travail, Michel Sapin, artisan industrieux de la « désinflation compétitive » chère à feu le Premier ministre Pierre Bérégovoy, sans parler de la kyrielle de conseillers économiques affidés du gotha bancaire. Ce qui n’empêche pas François Holande de persister à jouer les matamore :« Je suis en situation de combat », affirmera-t-il sur la chaîne de Bouygues à l’occasion de son show télévisé de rentrée [3]. Mais, exit « la finance ». La « bataille » dans laquelle il promet désormais de s’« engager pleinement, en première ligne », c’est celle du « redressement », à commencer par celui des comptes publics. Autrement dit, de la « rigueur », bien qu’il se soit bien gardé de prononcer le mot, aussi dévalué aux yeux du peuple que celui d’« austérité » auquel il avait été substitué lorsque Fabius, Delors et consorts avaient décidé d’entamer le « sale boulot » que la droite ne s’était pas aventurée à effectuer. Mais la presse de marché ne s’y est pas trompé. « Hollande assume un choc budgétaire sans précédent », titrait, par exemple, Le Monde en première page, avec un autre gros tire, dans une page intérieure, pour les lecteurs qui n’auraient pas compris que « M. Hollande assume un plan de rigueur historique » [4].

Dès lors, les prolétaires et leur progéniture doivent se le tenir pour dit : la rigueur économique ira de pair avec la rigueur policière contre ceux à qui elle n’aurait pas l’heur de plaire et qui auraient la fâcheuse idée de manifester leur opposition autrement que par des manifestations traîne-savates. Même du côté du Front de gauche, dont le leader se plaît pourtant à fustiger une « politique d’austérité conduisant à l’enlisement », ils n’ont rien non plus à attendre. L’un de ses experts en matière urbaine, le géographe Guy Burgel faisait connaître, dans une tribune publiée à l’occasion de la Fête de l’Humanité, sa manière à lui de « combattre la ghettoïsation des quartiers » [5]. La manière forte : selon lui, « après la récidive des émeutes de banlieue à Amiens », Manuel Valls aurait eu des « réactions immédiates appropriées … pour rappeler que l’ordre républicain ne souffre d’aucune exception, et que son irrespect frappe d’abord les pauvres des quartiers déshérités ». Une appréciation en parfaite contradiction avec la réalité sociale d’un quartier que notre universitaire aurait pu connaître s’il avait seulement lu les enquêtes dont il n’a cessé de faire l’objet, à défaut d’y avoir mis les pieds [6].

Comme le fait remarquer un observateur lucide, la « normalisation hollandaise » va bon train à Amiens [7]. Une normalisation d’ailleurs très cohérente avec ce qui se fait sentir dans d’autres domaines et en autres lieux. Sur le front économique, alignement sur l’« agenda des marchés », sur le front diplomatique, alignement sur le bellicisme impérialiste et sioniste. Il est par conséquent logique que l’alignement sur le sécuritarisme n’épargne pas le front urbain.

Jean-Pierre Garnier

—— Jean-Pierre Garnier a publié aux éditions Agone : Une violence éminemment contemporaine. Essais sur la ville, la petite-bourgeoisie intellectuelle et l’effacement des classes populaires (2010). Notes

[1] Cour des comptes « La politique de la ville, une décennie de réformes », Rapport public thématique, 17 juillet 2012.

[2] Faïza Zerouala, « Ce jour-là, ils sont venus nous provoquer comme des cow-boys », Le Monde, 16 août 2012 – idem pour les citations suivantes.

[3] Journal télévisé de TF1, 9 septembre 2012.

[4] Le Monde, 11 septembre 2012.

[5] Guy Burgel, « Comment combattre la ghetthoïsation des quartiers » L’Humanité, 14-16 septembre.

[6] Lire François Ruffin, Quartier Nord, Fayard, 2006.

[7] Gérard Deneux, À contre-courant, septembre 2012, n° 237.

http://blog.agone.org/post/2012/09/20/L ... leu-marine

Re: Émeute à Amiens : au-delà du "retour à l'ordre"

MessagePosté: 15 Mai 2014, 13:17
de bipbip
Amiens : les émeutes d’août 2012 jugées en deux temps et trois mouvements
http://juralib.noblogs.org/2014/05/13/s ... iens-nord/

Re: Émeute à Amiens : au-delà du "retour à l'ordre"

MessagePosté: 17 Mai 2014, 15:35
de bipbip
Emeutes d'Amiens. Les prévenus condamnés à de lourdes peines
Le tribunal correctionnel d'Amiens a condamné vendredi six personnes majeures à des peines allant de 12 mois, dont un ferme, à 5 ans d'emprisonnement ferme.
http://www.ouest-france.fr/emeutes-dami ... es-2546778