Crise de confiance dans les institutions: enfoncer le clou.

Crise de confiance dans les institutions: enfoncer le clou.

Messagede jipé64 » 02 Nov 2014, 15:17

« Les Français sont de moins en moins nombreux à faire confiance à leurs institutions. (…) près de 80 % considèrent que le système démocratique fonctionne mal en France. Ces chiffres sont en augmentation régulière, notamment chez les jeunes et dans les classes populaires, et se traduisent par une augmentation continue de l’abstention et du vote pour l’extrême droite. »[1] Ce constat est sorti d’un rapport thématique de « France stratégie », institution attachée au premier ministre : « Quelle France dans dix ans ? Restaurer la confiance dans le modèle républicain ». Ce travail cherche à mettre en place des stratégies pour permettre au système de redevenir consensuel chez une majorité de français. Il nous permet de nous interroger sur le système actuel et sur la façon dont nous pouvons œuvrer pour faire avancer la réflexion vers un changement révolutionnaire.

Sur quoi s’appuie le système actuel ?

Sur une série d’institution et une diffusion de l’Etat dans la société :
« − un corps national envisagé comme homogène ;
− une participation à la vie publique essentiellement fondée sur le vote et la représentation, et une inclusion sociale passant par des institutions fortement structurées et hiérarchisées (école, armée, lieu de travail, famille, etc.) ;
− une organisation uniforme de la puissance publique sur tout le territoire, autour d’un État centralisé. »
Le rapport s’inquiète du discrédit actuel de la classe politique mais aussi des « autres institutions qui fondaient le modèle républicain [qui] font face elles aussi à un désenchantement. À ce titre, l’école et le travail, alors qu’ils constituaient deux leviers fondamentaux de l’intégration sociale, peinent aujourd’hui à satisfaire la population.
»

Cette attention portée à ces institutions est révélatrice du modèle sur lequel le système s’appuie en France pour assurer la « cohésion sociale », c'est-à-dire les conditions de sa propre existence. A coté, d’institutions classiques, propre à tout Etat, administration centrale, finances, école, police et armée, il apparaît clairement que l’adhésion au système est recherchée au travers d’institutions annexes qui permettent de donner le sentiment à la population qu’elle participe aux décisions. Il ne faut donc pas considérer l’Etat simplement comme l’ensemble des institutions officielles qui le constitue (différents organismes de décisions et administrations) mais comme un ensemble plus large d’organismes. Pour asseoir son autorité sur les campagnes, la troisième République a dû combattre les communautés de paysans, assemblées de villages qui lui échappaient et permettaient l’organisation de résistances. Elle en vint à bout en introduisant la démocratie représentative à l’échelle de la commune au travers d’une institution : la municipalité. Dès lors, le conseil municipal s’est substitué à l’assemblée des villageois dans la prise des décisions concernant la commune. En déléguant à la municipalité quelques pouvoirs mineurs, elle a considérablement augmenté le nombre de ses partisans dans les campagnes et fait admettre sa légitimité. Ne voit-on pas encore clairement le rôle de sas d’entrée dans la classe politique que constituent les fonctions municipales ? Etre élu maire d’un petit village permet de viser à la présidence d’une communauté de communes ou à être membre de telles ou telles commissions rémunérées. Elle permet aussi de diffuser autour de soi quelques petits avantages et coups de pistons qui entretiennent le clientélisme, et donc, l’adhésion d’une partie de la population au système actuel. Le déploiement des subventions aux associations est particulièrement révélateur. C’est par ce biais que la plupart des majorités municipales des villes cherchent à consolider leur électorat et à trouver des « relais » dans les « quartiers difficiles ». Par ailleurs, cette voie légale et institutionnelle à la contestation permet de maintenir celle-ci dans un « cadre républicain », c'est-à-dire un cadre qui ne remet pas en cause le système établi et d’occuper de braves gens dévoués au bien être commun dans des tâches subalternes. Pendant qu’ils font cela, ils ne troublent pas l’ordre établi.

Il en va de même de la démocratie représentative dans le travail. Les années 30 ont été le terrain d’expériences nouvelles dans ce domaine dont l’initiative revient aux gouvernements fascistes et assimilés qui cherchent à intégrer les patrons et les salariés à des structures contrôlées par l’Etat. En France, le régime de Pétain a mis en place les premiers organismes paritaires et les conseils d’entreprises (les comités sociaux d’établissement). Parallèlement, le Conseil National de la Résistance s’empare du thème en y associant le concept de démocratie représentative. La création du système paritaire et des comités d’entreprises à la libération a permis de déplacer une partie des conflits sociaux à l’intérieur du modèle républicain tout en s’assurant des alliés beaucoup plus nombreux à l’intérieur des syndicats. Tout comme les municipalités, les fonctions d’élu syndical peuvent être le moyen d’une promotion personnelle qui permet de s’extraire de la condition de salarié en étant permanent, ou plus communément encore, à trouver une position sociale valorisante aux gens en recherche de reconnaissance. Par ailleurs, elle a permis d’encadrer la contestation sociale, et beaucoup de militants sincères et désintéressés se trouvent confinés dans des tâches techniques qui leur prennent tout leur temps et modifient leurs pratiques [2].

L’espoir de changer « les choses de l’intérieur » est un facteur puissant d’adhésion critique au système. Les organismes paritaires, les institutions municipales et les associations subventionnées permettent à la fois cette expression sans grand danger pour le système dans son ensemble, tout en offrant un terrain de promotion sociale pour les opportunistes de tous poils.

Qu’est-ce qui coince aujourd’hui ?

« Cet idéal d’unité républicaine, qui avait été complété après 1945 par la construction d’un État-providence, s’est ensuite progressivement fragilisé du fait d’importants changements politiques, démographiques, sociaux et économiques (…) à ces tendances longues s’ajoute une fragilisation du lien social plus conjoncturelle. Du fait de la crise économique débutée en 2008, on déplore une persistance, voire un creusement, des inégalités (…) entre catégories sociales. Ces disparités, alliées à un chômage important et à une compétition croissante pour l’emploi, nourrissent le sentiment d’une société désunie et une moindre confiance en l’avenir. Une partie de la jeunesse n’échappe pas à ce pessimisme, entre autres à cause d’une insertion professionnelle de plus en plus tardive et précaire. » Le constat n’est pas étonnant : le consensus républicain part en déliquescence. C’est ce que constater Yann Algan et Pierre Cahuc en 2007 : « En France, la défiance règne. Les Français se défient (…)de la justice, du parlement, des syndicats, de la concurrence et du marché. » [3]

Pour cette institution gouvernementale, l’objectif est donc de reconstruire un consensus en renouvelant « la participation citoyenne et le rapport de l’individu aux institutions, locales et nationales (…). Tout d’abord, il s’agira de moderniser les institutions démocratiques, notamment en poursuivant la réforme de la représentativité élective, pour rapprocher les citoyens des décisions » Plusieurs propositions sont faites, notamment en introduisant une dose de « démocratie participative » : « la démocratie participative – entendue généralement comme l’ensemble des processus de participation, de concertation et de consultation des associations et des individus supervisés par les pouvoirs publics (…) permet de mieux prendre en compte les besoins et ainsi d’améliorer le service rendu. L’usager et le citoyen, seuls ou par le biais de représentants (associations, etc.), peuvent (…) aider à désamorcer ou anticiper les éventuels conflits, et donc rendre plus efficace la mise en œuvre des décisions prises. » Il s’agit donc de relooker le concept qui a permis à la République d’asseoir le système depuis plus d’un siècle.

Il est également intéressant de s’attarder sur ce que dit le rapport au sujet des syndicats : « la question se pose de savoir jusqu’où les partenaires sociaux peuvent endosser un rôle de quasi-législateur, étant donné la faible légitimité des syndicats dans l’opinion. La réforme de la représentativité syndicale engagée depuis la loi du 20 août 2008 en choisissant les élections professionnelles et non l’adhésion comme pilier de la représentativité syndicale a permis de clarifier les rapports de force. À l’horizon de dix ans, c’est le rapport entre la loi, l’accord collectif et l’autonomie individuelle qu’il faut stabiliser et éclaircir, dans un but à la fois d’efficacité et de lisibilité pour la population. » Apparaît ainsi clairement l’avenir syndical que l’Etat nous prépare. Un accroissement de l’intégration de certains syndicats à l’Etat en calquant leur légitimité sur le modèle du système politique.

Que penser de tout ça ?

Le rapport est clairement défini dans une optique à court terme : les dix années à venir et parie sur le fait que la situation économique permettra de diminuer les tensions sociales. Ce qui n’est pas dit, mais qu’il est facile de comprendre, c’est que cela va s’associer à un durcissement de la répression pour tous ceux qui pourraient déstabiliser le système d’ici là. Il part également du postulat que l’Etat pourra imposer aux dirigeants économiques une part de redistribution relative des richesses à moyen terme. Rien n’est moins sûr.

Ce qui est certain, c’est qu’à l’heure actuelle, une grande partie des français associe à l’insatisfaction vis-à-vis de leurs conditions de vie, le sentiment que l’Etat n’est pas en mesure d’améliorer la situation. Ce ressenti, s’il s’accroit ne peut amener qu’à deux options : l’illusion dans une nouvelle offre politique à l’intérieur du système (dans cette option, le Front National semble le mieux placé actuellement) ou l’évolution de cette défiance en courant révolutionnaire.
Il est évident que la seconde option ne pourra être représenté que par un courant d’idées qui établi clairement une position de rupture avec l’Etat, y compris dans ces institutions « participatives ». Les solutions qui sous entendent que l’on pourrait utiliser les élections politiques ou syndicales pour faire passer nos messages vont à l’encontre de cet objectif. Pour qu’un courant révolutionnaire se développe, il faudra que la défiance actuelle amène le peuple à faire son deuil des solutions réformistes. Dans les actes, cela passe par le boycott des institutions et des élections et sur la proposition de leviers d’actions alternatifs : la constitution de luttes d’action directe basait sur le rapport de force. Toutes les révolutions du passé, jusqu’aux plus récentes en Tunisie et en Egypte, ont eu pour préalable un contexte de luttes sociales accrues dans l’intensité et la radicalité. Pour éviter que les désespérés se tournent vers un hypothétique sauveur, il est indispensable de nous doter de perspectives d’action qui permettent à la révolte de s’exprimer et aux révoltés de se défendre.

Cela peut-il passer par le syndicalisme ? S’il s’agit de faire référence aux syndicats institutionnels. La réponse est clairement non. Mais si nous considérons le syndicalisme comme la forme organisée de la contestation sociale, alors cette organisation – quelle que soit le nom et la forme qu’elle prendra – est inévitable. Ce syndicalisme là, qui renoue avec les origines même du mouvement ouvrier, ne pourra émerger que s’il arrive à se démarquer radicalement des syndicats institutionnels. Pour cela, il faut constituer des rapports de forces dans des luttes sociales. C’est là que le bas blesse. La défiance vis-à-vis des syndicats institutionnels est un obstacle au syndicalisme lui-même, car ceux-ci le discréditent. Nous devons réfléchir au moyen d’intégrer tous ceux qui souffrent du système dans des luttes pour leurs intérêts immédiats en dehors même des syndicats. C’est de la nécessité d’organiser la solidarité qu’émergera un véritable syndicalisme. Dans le cadre de l’entreprise, les assemblées générales souveraines le permettent. Dans un cadre plus large, régional ou national, la création de coordinations peut être une piste. Encore faut-il qu’en amont, un travail militant soit fait pour permettre aux assemblées de se contacter. Au niveau de la précarité, par contre, tout reste à imaginer. L’absence de lieu commun où les précaires se retrouvent, l’isolement qui s’ensuit, nécessite que nous inventions des structures larges qui servent de support aux assemblées.

Enrichir notre critique de l’Etat est un combat politique (au sens noble du terme) que nous ne pouvons éviter. Tout comme nous devons développer notre réflexion et trouver des solutions pour faire émerger des mouvements sociaux dans le cadre du travail, mais également autour. Le logement, la précarité alimentaire et énergétique nécessite que nous adaptions nos pratiques face à l’urgence.


[1] « Quelle France dans dix ans ? Restaurer la confiance dans le modèle républicain », France stratégie, Juin 2014. Consultable sur le lien : http://www.strategie.gouv.fr/sites/strategie.gouv.fr/files/atoms/files/partieb_modele_republicain_final_23062014.pdf
[2] Bien sûr, ceux qui ne jouent pas le jeu ont continué à subir les foudres de la répression patronale et étatique. Notamment dans le secteur privé où les patrons n’ont pas tous forcément adhéré à ce nouveau système de rapports sociaux.
[3] « La société de défiance », ALGAN et CAHUC, Edition rue D’ULM & Presse de l’Ecole Normale Supérieure, Paris 2007. Consultable librement : http://www.cepremap.fr/depot/opus/OPUS09.pdf.
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