Le feuilleton de l'été 2009

Re: Le feuilleton de l'été 2009

Messagede kuhing » 02 Juil 2009, 07:39

6.1 Adhryzage par le fond.

Nous arrivions à proximité du système planétaire Drhyzien et déjà la sphère de contrôle projetait l'image tri axiale de Loan et de sa compagne stellaire Wolf. L'ordinateur précisa de sa haute voix synthétique:

" Arrivée prévue sur Drhyz 08 dans deux U ; système de brouillage connecté. "

Malgré les derniers événements, j'employais ma tactique de camouflage pour revenir chez mes semblables. Jacqueline, canal d'arrivée de mes douleurs, était assise prés de moi sur un siège de pilotage. Nous observions la multitude de planètes et d'astéroïdes que l'espèce Drhyz avait colonisés depuis des G.M.U.

Nous devions maintenant passer entre les mailles du filet du réseau de détection radar. Le système de brouillage de la soucoupe annulait notre écho mais mieux valait prendre un itinéraire spécial pour ne pas être repérés. J'avais travaillé plusieurs M.U. plus tôt dans le quartier général des bases supra-galactiques, et je connaissais des zones moins accessibles à la surveillance. Je pris la soucoupe en commande manuelle et J'allumais devant moi l'écran de vision frontale. Je contournais Wolf en passant entre Drhyz 13 et Drhyz 17 puis je cassais ma trajectoire d'un angle de 780 pour voler au nord de Drhyz 38. Nos deux étoiles diffusaient cette lumière pâle que je retrouvais avec un certain plaisir, et j'apercevais bientôt ma petite planète 08. Je donnais une forte accélération à mon vaisseau et je survolais déjà à basse altitude le pôle sud où l'un de nos deux océans étendait son eau calme. Drhyz 08 était à peu prés de la dimension de la planète Terre et Jacqueline paraissait curieusement, elle aussi, retrouver un territoire connu. Nous effleurions maintenant la surface de l'eau et je ralentis notre soucoupe pour opérer une immersion. Le système magnétohydrodynamique du vaisseau repoussa le liquide et nous pénétrâmes sans onde de choc dans l'océan. Mieux protégés d'un éventuel repérage, nous nous enfoncions dans les lointaines profondeurs marines vers l'aplomb de la côte sud de l'unique continent qui ceinturait ma planète. La faune et la flore de nos mers formaient une population beaucoup moins dense et spectaculaire que sur la Terre. Nous croisâmes cependant un large banc d'une des rares espèces pisciformes qui projeta sur notre écran de vision directe des reflets jaspés, seuls quelques phylums de planctons constituaient le reste de toute la vie aquatique.

Nous progressions maintenant dans une opacité ténébreuse car je m'abstenais, par sécurité, d'allumer les projecteurs du vaisseau. Le relief sous-marin traversé se dessinait dans la sphère de contrôle et l'ordinateur du bord nous avertit de l'approche de la côte. J'immobilisais notre vaisseau sur une plaque de fond en prenant soin de l'arrimer avec de simples filins fibreux projetés mécaniquement. Je fis signe à Jacqueline de se lever. Le système de propulsion de notre engin s'arrêta et nous échangeâmes nos combinaisons spatiales pour les scaphandres de sortie en milieu non viable. Je verrouillais de l'intérieur ce conteneur à scaphandres dans lequel nous nous trouvions et j'actionnais le système d'expulsion. Le plancher de la petite pièce cylindrique se souleva doucement et la porte du sas s'ouvrit au-dessus de nos têtes nous libérant dans les eaux sombres de l'océan Lémurie. Point ne fut nécessaire d'expliquer à Jacqueline le fonctionnement du scaphandre. Comme elle connaissait les équations de ma théorie du feuillet synthétique, elle sut actionner le système qui transformait les molécules d'eau de mer en oxygène que nous respirions et en hydrogène qui alimentait le micro-réacteur qui nous propulsait à la surface. Environ 1 U. plus tard, nous émergions sur une longue plage de granit turquoise de cette région de Drhyz 08.

à suivre
kuhing
 

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Messagede kuhing » 03 Juil 2009, 05:32

6.2 Ruse de Drhyz

Il ne fallait pas trainer parce que, même si peu de monde peuplait cette zone, nous offrions une proie découverte, et le binôme d'étoiles qui accompagnait notre système astral projetait une lumière d'intensité régulière et permanente. Nous nous réfugiâmes dans une petite grotte naturelle que le détecteur de relief du scaphandre signala. Soulagés de nous débarrasser de l'encombrante carcasse, nous nous régalions en respirant l'air fortement ionisé de ma planète. Une odeur semblable à celle du varech terrestre flottait dans l'air et rappelait avec insistance que l'heure du dernier repas commençait à dater. La cité la plus proche demandait environ deux U. de marche et nous n'avions ni vêtements civils ni crédits de consommation. Pieds nus et habillés de nos seuls collants de navigation, nous nous dirigions vers la première zone de végétation qui préfigurait la civilisation. Soudain, une bouée de surveillance pointa à l'horizon provoquant une course effrénée pour nous cacher sous les pétales d'une grosse fleur rouge, malheureusement non comestible, appelée " glabon " Le danger s'éloigna bientôt et reprenant notre chemin, j'appréciais les végétaux qui nous entouraient et qui avaient contribué aux joies de ma jeunesse. Au fur et à mesure que nous avancions, je me réhabituais à ma planète au point d'oublier l'extravagante aventure que je vivais. Jacqueline qui m'emboîtait le pas, ne tarda cependant pas à me ramener à mon douloureux destin en m'interpellant :

-" Prends ton courage à pleines mains, Kuhing, 5.000 nouvelles âmes attendent à la porte."

Je me retournais malgré moi, et je reçus à nouveau la maudite décharge. Je m'écroulais encore sous la souffrance et, lorsque Jacqueline me leva, je faillis entrevoir un sentiment nouveau pour moi que les Terriens appellent : la haine. La jeune femme parut le comprendre en observant mes yeux et dit gravement :

-"Prends garde, Kuhing, ce sentiment là, tu dois le détruire, pas l'apprivoiser" Nous réprimes notre chemin, et, bientôt les premières habitations apparurent entre les lianes. La ville côtière de Kandou s'étendait entre deux collines recouvertes de ce lichen bleuté qui tapissait la majeure partie de cette planète et lui donnait sa couleur caractéristique. Nous devions maintenant atteindre Kandou sans éveiller le moindre soupçon sous peine de nous faire ramasser par les équipes de surveillance et de finir rapidement dans la salle du conseil du Grand Magellan. Mon intention était bien de retourner voir ceux qui m'avaient expulsé mais, cette fois, je déciderais de la date du rendez-vous. Il me vint alors une idée qui nous permettrait de passer facilement inaperçus, et jouant avec le paradoxe, nous nous rendîmes le moins discret possible. Je coupais quatre pétales d'un des glabons qui nous entouraient ainsi que deux longues tiges d'une plante graminée qui ne donnait, elle aussi, que des fruits indigestes. Jacqueline compris immédiatement le stratagème et s'habilla de deux pétales carmin qu'elle noua avec la ceinture végétale. Je I' imitais et nous rejoignîmes, à ciel ouvert, la piste granitiques qui menait à Kandou. Une bouée de transport individuelle nous remarqua et modifia sa trajectoire pour s1approcher. A peine inquiet, j'attendais de voir si ma ruse prendrait. Le véhicule volant s'immobilisa juste au-dessus de nous, et un jeune Drhyz accompagné de son père sortit sa tête par le hublot latéral pour nous observer longuement. Puis soudain, il s'esclaffa et nous envoya un signe joyeux en agitant son avant-bras. Son père le suivit en riant; la partie était presque gagnée. Nous rendîmes les saluts aux deux kandiens tandis que je murmurais à l'oreille de Jacqueline :

-"J'espère que tu t'es intéressée également à la musique pendant tes études artistiques sur la Terre."

La jeune femme acquiesça d'un sourire et dit :

-"Le seul ennui est que ma voix sonnait bien plus harmonieusement avant que je te rencontre."

Nous marchions maintenant dans nos accoutrements à travers les rues de Kandou, et je criais à tue-tête :

-"Venez admirer sur l'esplanade de rencontre les élèves artistes chanteurs de l'agglomération de Ghya, spécialement de passage pour vos petits enfants."

Les fenêtres des habitations Drhyziennes se dé-opacifiaient à mesure que nous avancions et déjà une bonne dizaine de petits Drhyz nous suivaient en gloussant - jamais camouflage ne fut plus voyant.

Un bel auditoire de joyeux Drhyz se déplaça et nous écouta chanter sur l'esplanade centrale de Kandou. Notre prestation ne méritait pas une inscription dans les annales des œuvres lyriques mais elle plut beaucoup aux petits qui n'étaient pas habitués à ce genre de spectacle. J'articulais les paroles d'un conte improvisé et Jacqueline les agrémentait de vocalises. Cette ruse permit une réintégration en beauté dans cette société à tel point, qu'à notre grande joie, le comité des enseignants organisa un repas avec les jeunes enfants. Nous nous goinfrâmes de plancton lyophilisé et de sirop de coléoptile avant d'expliquer qu'il nous fallait maintenant reprendre notre tournée pour réussir nos examens d'artistes chanteurs.

-"Mais vous marchez à pieds, sans nourriture ?" S'étonna un enfant.

Je répondis dare-dare qu'il s'agissait d'une clause spéciale pour l'obtention du diplôme car, si notre spectacle plaisait, un banquet comme celui-ci devait être offert systématiquement.

Nous primes congé de nos hôtes en pensant que nous ne répéterions pas pour autant l'expérience de si tôt.

à suivre
kuhing
 

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Messagede kuhing » 04 Juil 2009, 08:02

2 épisodes pour le WE


6.3 Home sweet home.

Pour poursuivre notre route vers Ghya, je devais absolument obtenir des crédits de consommation, afin de changer de vêtements et de nous procurer un véhicule volant. Je pénétrais dans cette espèce de guérite jaune qui abritait un terminal public de l'ordinateur central, et je tapais sur son clavier :

"Besoin urgent de crédits de consommation."

L'ordinateur inscrivit sur l'écran :

"Prière de décliner le code d'identité."

Bien sur, il fallait croire au miracle pour que l'ordinateur central distribue anonymement des crédits de consommation, et je ne croyais plus au miracle depuis quelques centaines d'U. ! Je tentais un subterfuge en inscrivant le nom et le code d'identification de mon père mais la machine répondit :

"Code d'identification erroné, Drhyz décédé. Formuler à nouveau, SVP."

Comment pouvais-je tromper ce maudit computer ? je risquais le tout pour le tout en indiquant mes propres coordonnées et la machine répéta :

"Code d'identification erroné, Drhyz décédé. Formuler à nouveau, SVP."

Je ne pus réfréner un hochement de tête de dépit. Le Grand Magellan et son conseil m'avaient déjà bel et bien rayé des listes. Une étincelle Jaillit alors de mon esprit et, tandis que le terminal exigeait encore la déclinaison d'une identité, je tapais sur les touches:

" Grand Magellan."

L'ordinateur hésita en inscrivant une série d'expressions algébriques. Puis, il se calma et annonça :

" Honoré de te servir. Code numérique à préciser."

Du tac au tac, j'inscrivais la première équation de ma théorie du feuillet synthétique. L'ordinateur tarda encore, mais en silence cette fois, et répondit :

" Problématique de Dieu. Impossible d'analyser les éléments présentés. S'en remet à la décision du Grand Magellan."

Je sentais que j'allais bientôt berner cette stupide calculette, et je lui envoyais :

" Décision du Grand Magellan immédiatement applicable : distribution immédiate à la borne Kandou-48 de 5.000 crédits de consommation."

Le terminal obéit immédiatement. Nous rejoignîmes, enfin riches, un point de distribution de quartier où je pus choisir une tenue anonyme. Jacqueline, qui avait gardé un certain goût féminin, introduisit un double crédit dans le décodeur. La porte transparente du serveur s'ouvrit pour lui offrir une superbe création d'un styliste en vogue nommé Pocarabone. Puis nous embarquames sur une bouée collective vers l'unité productrice de véhicules. Pour 400 valeurs, nous repartions dans une belle biplace neuve.

Nous survolions à basse altitude et petite vitesse les reliefs doucement vallonnés de l'hémisphère sud qui représentaient toute l'orographie Drhyzienne. Ces étendues bleuâtres s'agrémentaient parfois des touches chatoyantes des cités accrochées aux courbes argentées des rivières. Après 6 U. d'un voyage quasi touristique, nous aperçûmes la grande agglomération de Ghya avec sa nuée de bouées de transport qui s'agitaient comme les électrons d'une gigantesque molécule.

-" C'est donc là que tu habites ?" Demanda Jacqueline presque rieuse.

Nous descendîmes encore et Je pointais mon doigt en direction d'un large dôme fait du même granit turquoise que celui de la plage de Kandou :

-" Mon immeuble est à quelques rues du palais du Grand Magellan que tu vols là." Nous posâmes la bouée de transport sur le toit de mon habitation. Comme dans toutes les mégalopoles Drhyziennes, les immeubles se présentaient comme de larges cylindres d'améthyste opaque qui s'élevaient sur quatre ou cinq niveaux. Les architectes urbains avaient conçu, pour casser la monotonie de ces structures épineuses, des monuments collectifs aux géométries plus variées.

Nous pénétrâmes dans le sas d'entrée pour descendre les escaliers. Je retrouvais mon bureau où des notes manuscrites traînaient encore - la technologie la plus fine ne pouvait se substituer complètement, en dernière analyse, à l'écriture directe avec un stylographe sur un support de papier. Jacqueline qui découvrait les lieux lança :

-" Oh ! , C'est à peine plus confortable que mon studio de l'avenue Borriglionne."



6.4 Danger mortel

L'atmosphère de ma demeure n'avait pas changé. Je m'étonnais même qu'aucune perquisition n'y ait été ordonnée. J'installais mon hôtesse forcée au premier niveau, doté d'une vaste salle de repos et d'une pièce d'hygiène. J'occuperais, pour ma part, le quatrième étage aménagé de façon identique. Le bureau et la piscine ne seraient pas une trop large séparation entre Jacqueline et moi, pensais-je. Je me résignais cependant à accepter une disponibilité permanente pour purger l'horrible peine qui m'était assignée. De toutes façons, avais-je un autre choix à ma disposition ? Cette question commença alors à germer dans mon esprit. Nous étions fatigués tous les deux et Jacqueline m'informa d'un répit durable ; elle sentait peu d'âmes qui lui parvenaient. Sans doute, sur sa planète Terre, la bataille s'annonçait plus difficile que prévue pour l'armée de l ' Unification. Elle partit rejoindre son lit et j'en fis de même. Je m'allongeais sur mon matelas d'hélium, tâchant de chercher un sommeil que, malgré l'épuisement, je n'arrivais pas à trouver. J'eus envie de me changer les idées. J'articulais simplement deux sons spécifiques et l'image holographique de deux équipes de scok, un jeu de ballon connu de nombreuses civilisations, se forma juste au-dessus de mon lit. J'avais beaucoup de mal à m'intéresser à la partie et je décidais de participer au match pour concentrer mon attention. Un des joueurs abandonnait justement la manche et je fis fonctionner le grand-angle. Le terrain virtuel s'étendît sur tout l'étage et un équipier me lançait déjà la balle. J'échangeais quelques passes avec des petits écarts digitaux mais rien n'y fit. Aucune activité ludique ne parvenait à gommer cette idée fixe qui tournait dans ma tête en posant sans cesse la même question:

-" Comment se débarrasser de cette épreuve que je dois subir ?"

Le souvenir de la terrible souffrance me convainquit que je ne pourrais plus en supporter davantage. Je débranchais d'un mot le générateur d'images et, comme un toxicomane cherche désespérément sa drogue, je voulais trouver un moyen de stopper les atroces douleurs qui m'attendaient. Ni ma théorie, ni le Big-bang de l' Unification, ni Dieu lui-même ne semblaient assez forts pour ôter cet objectif de mon crâne de mortel. Je regardais effrayé cette porte d'étage que Jacqueline pouvait franchir à tout moment pour me terrasser de ses affreuses vibrations. Je réfléchissais aussi à sa récente mise en garde. Pourtant, je sentais la haine m'envahir et monter doucement en moi pour me nouer l'estomac et me serrer la gorge. J'essayais de lutter contre ces pulsions que je savais mauvaises mais j'étais impuissant face à elles. Soudain, je pris cette décision irréversible :

Je serais le premier Drhyz à assassiner de mes mains un autre être pensant. Je bondis du matelas suspendu et sans bruit je descendis dans mon bureau, au deuxième niveau. J'allumais le tableau électronique mural sur lequel j'avais passé tant de temps et j'y inscrivais, dans un sursaut de morale Drhyzienne, ce dernier défi que je me lançais :

" Kuhing, es-tu donc incapable de trouver une autre solution que ce crime digne d'un des hommes les plus mal conçus ?"

Je restais près de trois U. devant cette question qui me dépassait et, pour la deuxième fois de ma vie, des larmes qui naissaient du plus profond de moi-même montèrent dans mes yeux. Mais les violentes pulsions de haine destructrice reprirent le dessus.

Non, Kuhing n'était plus apte à trouver une solution autre que celle-ci. Dans un éclair, Je vis ce stylographe à la plume de platine affinée corne un rasoir, posé prés de mes notes éparses et je le saisis comme une dague. Je descendis, retenant mon souffle, les marches de l'escalier qui menait à la chambre de Jacqueline. Je poussais la porte, la jeune mutante dévêtue dormait profondément. Ses sourcils à peine visibles se fronçaient comme si, elle aussi, subissait jusque dans son sommeil un châtiment sévère. Cette expression qui marquait son visage m'émut étrangement mats la haine balaya encore ces états d'âmes : je sectionnerais d'un coup bref la carotide de l'ex jeune femme. Alors, se boucherait enfin le canal de mes souffrances. Dieu, quant à lui, n'aurait pas mis au point tout ce mécanisme aussi compliqué s'il avait pu agir directement, et de toutes façons, peu importait, aucun châtiment ne surpasserait le calvaire des âmes à purifier. J'approchais la plume tranchante de la gorge de Jacqueline ; j'armais mon bras déterminé. Soudain, la jeune femme ouvrit ses yeux violets qui me glacèrent.

" Kuhing, dit-elle, tu connais maintenant vraiment le mal qu'il faut anéantir."

Terrassé par son regard plein de mansuétude, je laissais tomber mon arme.

à suivre
kuhing
 

Re: Le feuilleton de l'été 2009

Messagede kuhing » 06 Juil 2009, 06:49

6.5 Echange

L'épreuve avait donc pour but de me donner l'expérience vécue la compréhension parfaite de ce que ressentait un être pensant décidé à en assassiner un autre. Le Créateur que je croyais incapable d'intervenir directement, orchestrait parfaitement la situation, et je ne supporterais donc pas plus longtemps ce que Jésus avait subi en son temps. Je suivais d'ailleurs un chemin complètement opposé au sien : Dieu l'avait rappelé dans son royaume et contrairement aux croyances adventistes d'humains, il y resterait. Quant à moi, Je m'étais re-matérialisé en simple mortel dépourvu de tout pouvoir divin, doté cependant du souvenir de ce que j'avais vécu. L'aboutissement au Projet Final ne pouvait que provenir de la matière retournant par elle-même à sa source, le reste n'était que stratégie. Ma tâche, ici, consistait à convaincre, avec succès cette fois, du bien fondé la théorie du feuillet synthétique pendant que l'armée de l'unification indiquait aux hommes, par ses propres moyens, le chemin à suivre. Alors, s'opérerait, à travers le pluri-cosmos, l'union du raisonnement le plus élaboré avec les spiritualités les plus avancées pour que l'unification se réalise. Fort de mon expérience de cette cruauté spécifique que connaissent les hommes de la Terre, je possédais toutes les données théoriques pour affronter le Grand Magellan.

L'édifice où siégeait le conseil du Grand Magellan se trouvait à quelques blocs d'ici. Le gros problème à résoudre concernait le système de sécurité d'accès au palais, bien plus perfectionné que ce terminal de l'ordinateur central, peu habitué à la fraude. Avant de sortir, Jacqueline et moi, qui revenait seulement de mes émotions, montâmes au cinquième niveau pour nous restaurer. La réserve de plancton lyophilisé était à peine entamée et à la première bouchée, les lèvres de la Jeune femme dessinèrent une moue de mécontentement. Elle lança en riant, dans un relent d'humour Terrien caractéristique :

-"Pour moi, ce sera des crevettes au gingembre avec un bol de riz. Ensuite, j'hésite entre des kumquats confits et des lychees au sirop."

Je fis l'effort du sourire attendu avant de décrire à Jacqueline le système de sécurité infaillible qui contrôlait les entrées du palais du Grand Magellan : un capteur prélevait une goutte de sang de chaque visiteur et en établissait instantanément le code génétique. La porte se barrait devant quelques rares indésirables répertoriés et, bien sûr, je faisais partie du nombre.

-"Effectivement, dit-elle, à moins de changer tout ton sang, je ne vois pas comment tu pourrais pénétrer dans l'enceinte magellaire."

Jacqueline ne pensa pas tout de suite que je la prendrais au mot : elle venait de trouver la solution de l'énigme. Maintenant, nous n'étions plus à un tel détail près et j'allais utiliser les quelques notions de chirurgie que j'avais acquises durant mon jeune âge. Nous descendîmes au troisième niveau et nous nous allongeâmes cote à cote dans le bloc de soins attenant à la piscine. Par simples cathétérismes croisés, nous échangeâmes peu à peu nos deux volumes sanguins.

-" Nous voilà encore un peu plus liés, dit la Jeune femme, l'opération terminée. Nous nous habillâmes pour nous rendre vers le palais. Bien que les Drhyz portassent peu d'attention aux physionomies de chacun, Je masquais mon visage d'une visière anti luminosité, et j'offris à Jacqueline un de mes couvre-chefs du même couturier Pocarabone qui s'accordait fort bien avec sa tenue. Nous sortîmes à pied dans la rue où des enfants se promenaient sur leurs patins à coussins d ' hélium allégé. Nous marchions sur le soi de granit poli et, au coin d'une rue, le palais apparut comme une excroissance de la route elle-même.

Le bâtiment se dressait majestueusement bien au-dessus des immeubles voisins. Proche de l'entrée, je fis signe à ma compagne de continuer son chemin car c'est elle qui déclencherait maintenant le signal d'alarme en m'accompagnant.

-" Environ deux unités devraient suffire. " Lui murmurais-je à l'oreille.

Je fis quelques pas dans le couloir. Un portail massif s'abaissa soudain et une voix de synthèse résonna:

-" Bienvenue, frère Drhyz, tu dois franchir le système de contrôle avant de pénétrer dans l'enceinte du palais.

J'insérais un de mes doigts dans le capteur et une petite piqûre ponctionna une goutte de mon sang. L'analyseur constata que ce code génétique ne correspondait pas à un de ceux qu'il avait en mémoire sans se rendre compte qu'il appartenait à une autre espèce vivante. Les machines restaient des machines et la porte s'ouvrit. J'entrais dans le somptueux hall nu, orné seulement de blocs massifs d'aventurine ciselée et je me dirigeais directement vers la salie du conseil. Sur son fronton s'inscrivait:

" DRHYZ - CIVILISATION PREMIERE."

Je fus étonné de voir le sas s'ouvrir dès mon approche. La salle était obscure et vide. Soudain, je sentis une présence derrière moi ; Je me retournais et je vis le Grand Magellan dans sa tenue d'apparat, qui me fixait droit dans les yeux.

-" Salut à toi, Kuhing, dit-il, te voilà donc de retour parmi nous ?

Ma surprise fut si grande que Je n'arrivais plus à trouver mes mots ; je dus attendre presque qu'une unité avant de demander enfin :

-" Mais, tu m'attendais ?

-" Comment l'as - tu deviné ?" Lança le premier des Drhyz dans un sourire entendu.

à suivre
kuhing
 

Re: Le feuilleton de l'été 2009

Messagede Polack » 06 Juil 2009, 11:25

ça se corse... :peur:
Polack
 

Re: Le feuilleton de l'été 2009

Messagede kuhing » 07 Juil 2009, 07:08

6.6 Dernier jugement.

Il me semblait vraiment maintenant avoir servi, selon une expression que j'avais captée sur la planète Terre, de " dindon de la farce ". Dieu s'était donc servi de moi, Jacqueline m'avait berné et le Magellan et son conseil supérieur semblaient s'être, eux aussi, joué de moi. Il ne me restait plus qu'à attendre que je me trompe moi-même.

Le Magellan poursuivit par quelques explications qui calmèrent mon amour propre :

-" Garde la tête haute, Kuhing, car tu es dans la vérité et nous l'avions tous compris depuis le début. Ta théorie du feuillet synthétique a été vérifiée bien des fois par cette équipe de recherche à laquelle ton père avait appartenu dans le passé ; elle ne montrait aucune faille de raisonnement, nous savions que tu avais retrouvé la grande mécanique divine."

Cette déclaration fut tellement inattendue que je restais quelque temps sans voix.

-" Mais dans ce cas, pourquoi m'avoir expulsé ?" Demandais-je enfin.

Le Grand Magellan s'approcha encore de moi ; ses yeux brillaient maintenant de la bonté des justes et le patriarche répondit :

-,' C'était la loi. Ce que tu as accompli pendant ton voyage, et dont j'ignore par ailleurs la teneur, prouve la justesse de nos lois."

-" Mais mon retour camouflé sur Drhyz, nos chansons à Kandou, le test du sang que je viens de passer ? " Demandais-je.

Le représentant de mon espèce prit un ton compatissant, comme 51 la stupidité de Ha question effaçait la valeur de tous mes travaux théoriques précédents.

-" Voyons Kuhing, dit-il, prends-tu vraiment tes frères pour des imbéciles ?"

Je me sentis penaud comme un enfant que l'on vient de réprimander. Le Grand Magellan profita de cet instant de faiblesse pour obtenir de plus amples renseignements sur mon séjour dans le néant. Je racontais ma dématérialisation, l'apparition des quatre frères fils de Dieu, celle du Créateur lui-même. Le vieux Drhyz écoutait sans mot dire ni laisser transparaître sur son visage la moindre expression d'étonnement. J'eus soudain une hésitation. L'image de la valise vide me revînt en mémoire ; et Si l'on se jouait encore de moi ? Le Grand Magellan comprit mon interrogation et, pour mettre fin à mes doutes, il ajouta :

-" Poursuis ton histoire, Kuhing. Si j'avais réellement voulu te tromper, tu ne serais pas face-à-face, en ce moment, seul avec moi."

Le ton de sa phrase fut suffisamment convaincant pour que je continue. Je racontais ma mission sur Terre et là, l'ancien ne put masquer sa stupéfaction avec cette réflexion :

-" Dieu t'a envoyé chez ces barbares incultes ? Mais cette espèce là dévore son semblable, et elle ne se doute même pas qu'il existe d'autres feuillets d'univers que le sien."

Je surenchéris en me permettant enfin un sourire :

-" Il y a quelques D.M.U., ils pensaient même que le cosmos tout entier tournait autour de leur planète et ils appellent encore, Allègrement, un tunnel de basculement : Singularité."

-" Seule leur ignorance est singulière, et peut provoquer l 'hilarité, contra le vieux. Mais, celui qui t'accompagne ne vient-il pas de cette planète ?"

Je précisais les circonstances de la présence de Jacqueline et je mis en garde le Magellan contre toute attitude de mépris envers les humains. Je lui accordais que cette espèce présentait certes des défauts majeurs, mais elle offrait des nuances et des disparités et surtout, elle possédait un élément étranger pour nous que nous n'avions même jamais pu analyser : les hommes avaient une âme alors que nous détenions seulement l'intelligence. Seule l'union des deux, dans leur plus noble expression, pouvait conduire au Projet Final. Le Grand Magellan encaissa l'information qui portait un coup à son amour-propre de Drhyz Il demanda enfin, avec un reste de dépit :

-" Et que faut-il faire à présent ?"

-" Patienter." Dis-je.

Je n'imaginais pas que les événements se précipiteraient aussi vite .

à suivre
kuhing
 

Re: Le feuilleton de l'été 2009

Messagede kuhing » 08 Juil 2009, 07:24

7.1 Canicule

Jacqueline arriva devant l'entrée du palais au moment marne où j'en sortais. Elle consulta le décompteur chronologique intégré à sa combinaison et me lança avec un balancement de tête admiratif :

-"Bravo pour l'exactitude, cela fait tout juste deux unités que je t'ai quiltté." Je lui racontais mon entrevue en tête-à-tête avec le Magellan, et elle commenta :

-" Bien, maintenant je peux peut-être récupérer mon sang."

Décidément, cet humour venu de la planète Terre m'échappait souvent. Elle reprit un ton sérieux et posa cette même dernière question que le Magellan. Je donnais une réponse Identique - que pouvions nous faire d'autre qu'attendre ?

Je proposais de prendre notre bouée de transport pour une promenade dans Ghya.

-" Tu veux me faire visiter la capitale ?" Demanda Jacqueline.

Cette fois-ci, je compris son allusion, et je ne pus retenir un éclat de rires. Quelques U. plus tard, nous décollions de la plate-forme du haut de mon habitation. La gigantesque agglomération, sous cet angle, ressemblait à une colonie de ces échinodermes terriens, nommés oursins, hérissés de piquants de cristal violet. De temps à autre, un bâtiment en forme d'étoile ou en demi-lune modifiait le décor. Je montrais à Jacqueline éblouie, le grand auditorium des vibrations musicales construit de ce métal jaune, l'or, très abondant dans le sous-sol de Drhyz 08. Puis nous passâmes au-dessus de la grande école d'arts scéniques et lyriques bâtie de marbre vert, une belle roche importée de Dhryz 02.

-" Vois-tu, lançais-je à Jacqueline, c'est là que nous poursuivons nos études d'artistes chanteurs ".

Je réussis, à mon tour, à la faire pouffer.

La visite de Ghya se poursuivait agréablement quand Jacqueline éprouva le besoin de dégrafer sa combinaison. Elle demanda 51 une telle chaleur amblante était habituelle. La température semblait effectivement monter un peu plus et j'attribuais ce phénomène au réchauffement boréal que notre planète connaissait depuis quelques D.MU . Je consultais le thermomètre du bord qui indiquait une température de 43~ en effet relativement élevée pour cette région. Quelques d.U. s'écoulèrent et le cadran Indiquait maintenant 43,4~. Je dus à mon tour ouvrir ma combinaison car la chaleur tournait à la canicule, Autour de nous, nous voyions les Drhyz verrouiller les hublots de leurs bouées de transport pour faire fonctionner les climatisations tandis que dans les rues les passants surpris se hâtaient de rentrer dans leurs immeubles pour trouver un peu de fraîcheur. Je levais la tête et je vis Wolf qui paraissait diffuser une luminosité plus appuyée et semblait même avoir légèrement augmenté de volume. Soudain, nos deux regards se croisèrent au marne instant où nous comprenions ce qui se passait et, invoquant un des premiers Magellan de notre civilisation, j'exprimais tout haut ce que nous redoutions déjà tout bas :

-" Par le Grand Kundalini, le Big-Crunch a déjà commencé !"

Je dirigeais notre bouée vers mon cylindre d'habitation et 1 U. plus tard, nous nous y posions. Nous descendîmes jusqu'au deuxième niveau et lorsque je franchis la porte de mon bureau nous fûmes face à face avec le Grand Magellan et les douze membres de son conseil supérieur. L'ancien parla immédiatement :

-" Kuhing, Peux-tu apporter une explication à ce qui est en train de se produire ? Comme tu le sais, jamais la température n'a dépassé 43~ sur Ghya et il fait actuellement..."

Le grand Magellan se retourna vers le premier conseiller qui se tenait en contact permanent avec le centre d'observation.

-" La température sur Ghya est actuellement de 43,572~ et elle ne cesse d'augmenter." Répondit le conseiller.

-" D'autre part, nos ingénieurs enregistrent un rapprochement de Wolf et Loan de 0,3%, et ce pourcentage est identique pour chaque planète du système Drhyz." Continua le Grand Magellan.

-" La mesure des variations spectrométriques enregistrées montre que le phénomène est généralisé à l'ensemble de notre feuillet d'univers." Ajouta le conseiller.

Je regardais cette assemblée qui refusait de vouloir comprendre ce qui se produisait et m'adressant au Grand Magellan, je l'aidais à admettre la réalité :

-" Mes frères Drhyz sont-ils suffisamment imbéciles pour qu'à partir des éléments présentés, ils ne puissent en déduire la mise en branle du processus de contraction de notre feuillet d'univers 9"

-" Big-Crunch ?" Lança le représentant des zones extrême-orientales Drhyz.

-" Ca lui ressemble, répondis-je. Notre univers est entré en phase de contraction."

Les membres du conseil supérieur ne disaient plus un mot. Chacun se regardait et constatait, pour une rare occasion, l'impuissance de notre civilisation devant les faits. Le Grand Magellan rompit le silence :

-" Kuhing, tu connais ma position sur la validité de ta théorie et sur l'estime que je te porte. Mais je me trouve pris maintenant dans le terrible étau de la contradiction. Ta théorie du feuillet synthétique parait irréfutable mais doit - elle aboutir à la destruction de notre civilisation ? J'avoue mon incapacité à trancher une fois de plus devant la complexité du problème et, maintenant, ma seule décision possible est de m'en remettre à toi."

Le silence s'installa à nouveau dans la salle et le premier conseiller fit signe aux autres de prendre congé. Tous passèrent devant Jacqueline et moi sans lever les yeux mais, juste avant de sortir, Mioxe, le représentant des zones extrême-orientales du réseau de planètes Drhyz, se retourna en hurlant d'une voix qui me parut étrange

-" Vous êtes fautifs, ce barbare et toi. Kuhing, tu dois réparer !"

à suivre
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Re: Le feuilleton de l'été 2009

Messagede kuhing » 09 Juil 2009, 07:39

7.2 Panique.

Nous nous regardâmes, Jacqueline et moi, dans le bureau déserté. Je portais maintenant toute la responsabilité de ce qui suivrait. Je pensais au milliard de Drhyz qui avaient choisi le suicide, temps téta3, après un autre dilemme d'ordre mystique. Mais cette fois-ci, il s'agissait de la destruction de toute mon espèce et sans doute de tous les feuillets d'univers. Sous le poids d'une telle décision à prendre, je m 'affaissais sur un des coussins à l'hélium allégé qui flottaient autour de mon bureau. Je prononçais les deux sons de déclenchement du générateur d'hologrammes, et l'image d'un Drhyz se forma au milieu de la pièce.

-" Frères, dit - il, un événement de la plus haute importance est en train de se produire. Vous avez constaté un réchauffement de l'atmosphère de toutes les planètes de notre réseau. Il semble provenir d'une perturbation passagère de notre région cosmique. La température devrait se stabiliser d'ici quelques U. Le conseil supérieur demande à chacun de garder son calme. En attendant, rejoignez vos demeures et faites fonctionner les systèmes de régulation thermique. Tous les pilotes actuellement en mission infra galactique doivent rester en vol jusqu'à nouvel avis."

Je changeais de canaux de diffusion et le même message passait partout. Seule la fréquence ludique continuait ses programmes mais le terrain de scok était vide. Je coupais le générateur d'images et m'approchais de la paroi de ce niveau de mon habitation. D'un effleurement, je la déopacifiais. Plus aucun enfant ne jouait dans la rue, et les végétaux d'ornement commençaient à perdre leurs feuilles jaunies. Dans le ciel, Wolf paraissait s'être encore rapprochée, et la lumière devenait éblouissante. Jacqueline ne demanda ce que j'avais l'intention de faire, mais je n'avais toujours rien décidé. La seule chose certaine était que le temps s'écoulait et que la température montait. A l'extérieur, il faisait 45~ et j 'entrepris un rapide calcul. Je réunis les mesures des derniers écarts de progression de chaleur que j'associais à la limite d'expansion cosmique et à la masse de notre feuillet d'univers. Quelques centaines d'équations plus tard, j'aboutissais au résultat suivant : Le Big-Crunch qui engendrerait sans doute à son tour le Big-bang de l ' unification aurait lieu dans 203 unités. Mais le mécanisme enclenché ne suivrait pas forcément une courbe régulière ; il restait dépendant de la progression des spiritualités d'origine humaine et du libre-arbitre des consciences Drhyz qui, corne la source divine me l'avait rappelé, redoutaient l'issue du Projet. Je me souvins alors que, malgré mon expérience, je restais moi-même un simple Drhyz.

Jacqueline, elle, s'était assise, muette depuis ses dernières paroles. 203 unités représentaient une période tellement brève et si longue à la fois! Je m'approchais à nouveau des murs unidirectionnels, transparents, de mon immeuble quand soudain, je vis un Drhyz sortir d'un bâtiment voisin malgré les consignes qui résonnaient maintenant dans toutes les rues. La chaleur était suffocante mais le Drhyz hurlait cependant à tue-tête :

-" N'écoutez pas ces haut-parleurs, frères, Sortez de chez vous puisque Dieu nous rappelle à lui."

Cela me rappelait la précédente vague de suicides collectifs telle qu'elle nous avait été rapportée et bientôt, des Drhyz ouvraient les portes de leurs immeubles, envahissant les rues brûlantes. La panique commençait à gagner l'ensemble de Ghya, et j'imaginais que les cités des autres planètes n'étaient pas épargnées. Je devais maintenant agir vite car bientôt le chaos m'en empêcherait. J'appelais le Grand Magellan pour lui demander une nouvelle entrevue, Jacqueline attendrait ici. Le vieux sage me proposa de nous rencontrer directement dans le laboratoire d'étude et de recherche car, si nous devions prendre une décision, nous aurions besoin de toutes nos techniques disponibles. Je montais sur le toit de l'immeuble pour embarquer dans la bouée de transport et dès que la porte du dernier niveau s'ouvrit, l'air chaud envahit le sas provoquant la sudation immédiate de tout mon corps. Je me hâtais de fermer les hublots du véhicule et de mettre en route la régulation thermique. Je décollais bien vite et je constatais l'effervescence qui animait les rues. Des Drhyz couraient dans tous les sens, sans but apparent, complètement affolés par ce qu'ils commençaient à comprendre. D'autres choisissaient de s'immoler par le feu. La température semblait cependant se stabiliser puisque le thermomètre indiquait à l'extérieur : 45,l~. Peu de temps après, j'atterris sur le toit de l'institut central d'étude et de recherche. Avant d'y pénétrer, j'affrontais encore l'atmosphère suffocante qui me mît immédiatement en nage. Je descendis dans la salle de conférence ou je trouvais le Grand Magellan. Le vieux leva les yeux vers moi et déclara solennellement :

-"Tu es toi-même témoin de la panique de beaucoup de nos semblables. S'il s'agit d'un retour à Dieu, permets-moi de penser qu'il aurait pu l'organiser plus é1égament. Kuhing, laisseras-tu rôtir tes frères sans intervenir ? Notre vieille civilisation Drhyz mérite-t-elle, au bout de son chemin, les jardins de l'Eden que nous achevons de bâtir ou les flammes d'un enfer imposé ? Ce Dieu est injuste."

Le Grand Magellan fit un geste de la main en signe de dédain et il me tourna le dos, estimant que tout était dit. Je devais maintenant trancher mais ma pr6sence en ces lieux préfigurait de ma décision. Non, je ne pouvais pas laisser brûler mes semblables et leurs enfants, et je ferais tout ce qu'il était en mon pouvoir pour stopper ce Big-Crunch, même au risque de déplaire à Dieu.

à suivre
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Re: Le feuilleton de l'été 2009

Messagede kuhing » 10 Juil 2009, 07:41

7.3 Riposte.

En prenant cette décision, un premier pas vers la résolution de cet objectif était déjà franchi ; il fallait vite trouver le moyen d'arrêter la contraction de notre feuillet. Nous descendîmes, le Grand Magellan et moi, dans la salle des observations. Trois frères ingénieurs consultaient une multitude de sphères de contrôle et interrogeaient sans cesse les ordinateurs neuronaux. Tous étaient tellement pris par leurs calculs que notre arrivée passa inaperçue. Je m'approchais de l'un d'eux et m'adressais à lui :

-" Peux-tu me dire Si le phénomène est généralisé à tous les feuillets d'univers ou s'il est circonscrit à l'angle 24 ?"

Un des frères scientifiques sortit la tête de ses écrans et me reconnut aussitôt.

-"Mais n'es-tu pas Kuhing ? " S'étonna-t-il.

-" Nous te donnerons de plus amples explications plus tard, frère, dit le Magellan. Pour l'instant, nous devons agir rapidement."

L'ingénieur se fixa à nouveau devant ses écrans tactiles et retourna à mon interrogation en hochant dubitativement la tête :

-" Impossible de répondre à cette question pour l'instant. Vous savez comme moi que nous ne pouvons pas communiquer d'ici avec les soucoupes en mission supra-galactique, et les ordinateurs n'ont pas encore résolu les calculs correspondants."

-" Quand donneront-ils une réponse ?" Demanda le Grand Magellan.

-" Pas avant une cinquantaine d'unités mais d'ici là, l'information ne nous intéressera plus, nous serons plus brûlants qu'elle." Fit-il d'un air résigné. Je demandais aussi où se situaient ses prévisions quant à la durée du phénomène. L'ingénieur annonça sa première estimation calculée depuis environ deux unités.

Le Big-Crunch aurait lieu dans 147 U. Je fis tout de suite part de ma surprise puisque je venais d'aboutir, presque au même moment, à un résultat de 203 U., en incluant, bien évidemment, les coefficients de contraction espace-temps. Devant un tel écart, nous entreprîmes de refaire, avec les deux autres ingénieurs qui

nous avaient rejoints, une autre estimation temporelle. Les trente ordinateurs engloutissaient les données avec voracité et, après une unité d'une d'intense activité, le résultat tomba :

" Big-Crunch dans 128 U.".

Nos regards n'osèrent pas se croiser tant la surprise fut grande. Nous ne nous trompions pourtant pas souvent dans nos calculs ; je cherchais donc l'explication ailleurs puis, je saisis l'origine de nos erreurs. La contraction concernait l'espace, la matière et le temps donc nous-mêmes. Notre structure organique se resserrait aussi, modifiant avec elle la formation de nos idées. Même Si nous lisions x U. sur l'écran, nous comprenions y U. Je fis part aux autres de mon hypothèse et faute de pouvoir en opposer une nouvelle, ils durent l'admettre. Cette situation ne facilitait pas nos démarches d'autant plus que, si la transformation de mon idéation paraissait s'opérer en phase avec celle des autres, nous ne pouvions nous appuyer sur aucune garantie ni référence quant à la suite des événements. Je présentais cependant le plan de riposte qui mûrissait dans ma tête.

-" Nous devons d'abord nous assurer de l'étendue du phénomène. Je crois qu'il ne concerne que notre feuillet d'univers qui, une fois contracté, provoquera une réaction en chaîne entraînant les autres angulations. Il faut vérifier cela. Si je ne me trompe pas ; il semble théoriquement possible de contrebalancer cette contraction par le déclenchement d'un Big-bang qui engendrera un univers énantiomorphe, miroir, à la dimension 24. Par contre, Si le Big-Crunch est généralisé, rien ne sera possible pour des raisons que vous imaginez peut-être." Les trois ingénieurs m'écoutaient bouche bée. Le premier se décida enfin à oser une remarque:

-" Tu vas expérimenter ta fameuse théorie du feuillet synthétique ?

-" C'est vraiment l'occasion ou jamais. Dis-je. Je vais rejoindre la base de navigation supra-galactique pour vérifier l'état des autres univers. S'ils s' expansent encore, je mets mon plan en œuvre."

Nous nous rendîmes avec le grand Magellan dans l'entrepôt et je pris moi-même les outils nécessaires. Puis je remontais sur le toit pour embarquer dans la bouée de transport en direction de la base supra-galactique.

Les ingénieurs navigants étaient prévenus de mon arrivée, et une soucoupe m'attendait, prête au décollage. Je m'y installais sans tarder et je programmais sur l'ordinateur de bord la trajectoire géodésique du premier tunnel de basculement pour émerger ensuite dans le feuillet 28.

à suivre
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Re: Le feuilleton de l'été 2009

Messagede kuhing » 11 Juil 2009, 11:25

2 épisodes pour le WE

7.4 Big-bang.


Je croisais déjà Loan et tout l'espace semblait mu par une intense activité. La sphère de contrôle indiquait l'entrée du tunnel de basculement et avant de m'y engouffrer, je pris contact avec le Grand Magellan qui se trouvait toujours avec l'équipe d'observation sur Drhyz 08.

-" Kuhing, de l'aérodyne supra-G/584, demande connexion avec Magellan." Dis-je.

L'image du représentant de mon espèce se forma alors juste en avant de moi.

" Peux-tu me renseigner sur l'évolution de la situation de nos planètes ?"

Le Grand Magellan répondit que le processus suivait son cours mais que la chaleur extérieure, bien que suffocante, n'atteignait pas encore le degré létal. Son inquiétude concernait les vagues de suicides collectifs constatés en particulier dans les grandes agglomérations. Des Drhyz par groupes de cinq, en général stimulés par un leader, s'aspergeaient de combustible et s'immolaient.

Ces manifestations se généralisaient maintenant à toutes les planètes du réseau. Quant au temps disponible, aucun chiffre ne pouvait être certain ; il changeait à chaque calcul. Le Magellan me souhaita de la chance et son image s'estompa. Le tunnel approchait. Je fus pris dans le gel puis dans tout le processus du basculement qui me fit perdre connaissance. Après une période que l'ordinateur de bord évalua à trois d u., je me réveillais dans l'angulation 28.

La dimension des Vossiens ne paraissait pas atteinte par le phénomène de contraction puisque la mesure de la dilatation de cet univers indiquait un coefficient positif. Devais-je me fier aux chiffres que je lisais ? De toutes façons, le temps manquait pour les vérifier. Je programmais une vitesse ultra-réduite et je fus bientôt libre de mouvement. Je plaçais le réflecteur à fusion mésonique associé au canon à nano-ondes pulsées dans la petite navette du bord; j'orientais le prisme de nitronium vers un angle symétrique à celui de la dimension 24 et je mis en marche le compte à rebours. Je glissais la navette dans le conteneur vidé de ses scaphandres et je synchronisais le système d'expulsion. Tout était prêt pour que le Big-bang contradictoire se déclenche, et je devais retourner maintenant dans le tunnel de basculement. Je me parais à nouveau de tout mon harnachement de vol et fis demi-tour. Je vivais peut-être mes derniers instants; si ma tentative aboutissait, je ne le constaterais qu'une fois revenu dans la dimension 24; sinon...

L'aérodyne prit une puissante accélération et le mouvement des particules m'accompagna dans le trou noir. Puis un trou noir s'installa également dans ma tête. Peu de temps après, j'eus la bonne surprise de reprendre conscience dans la dimension 24.

Je stabilisais mon engin et j'ouvris la porte du conteneur: la navette avait disparu. Tout était étonnement calme, et je pensais que si l'opération avait réussi, elle avait fait moins de bruit, au moins dans mon univers, que l'énoncé de ma théorie. Avant même de réaliser la moindre mesure, je tentais un contact avec Drhyz 08 :

-" Kuhing , de l'aérodyne supra-G/584, demande contact avec Magellan." Dis-je et je fus soulagé de voir apparaître son image.

-" Heureux de te retrouver, Magellan, J'ai accompli la mission mais je ne suis pas encore sûr de son succès, peux-tu m'informer de la situation sur le réseau Drhyz." Demandais-je.

Le Grand Magellan paraissait surpris de ma question mais je compris que son étonnement venait de plus loin encore lorsqu'il répondit:

-" Décline ton identité et ton origine, étranger."

Je répétais sans conviction mon nom et l'objet de ma mission mais je savais que cela ne servirait à rien. Les Drhyz, sous le choc de la contraction, avalent changé de système référentiel et je devenais étranger dans ma propre dimension. J'interrogeais mon ordinateur sur le Big-Crunch et les réponses, tant sur la température extérieure que sur le coefficient d'expansion, confirmaient la réussite de mon intervention. Il ne me restait plus qu'à rejoindre ma planète pour évaluer l'étendue des dégâts.



7.5 Désastre.

J'orientais ma trajectoire vers Wolf et Loan et, environ quatre U. plus tard, j'atteignais le système Drhyz. Je plongeais dans l'atmosphère de ma planète et je survolais déjà son pôle nord où s'étendait l'autre océan. Le ciel se voilait d'une brume épaisse et l'ordinateur annonça une température extérieure de 86~.

Je descendis en altitude pour me placer en géostationnaire sous l'épais manteau de nuages, et je branchais l'écran de vision basse. J'assistais alors à un spectacle que je n'aurais même jamais pu imaginer : de gigantesques bulles remontaient des profondeurs de l'eau pour venir éclater à la surface : la masse entière de l'océan était simplement en ébullition. Des ouragans d'une violence inouïe, dus aux variations de pression atmosphérique accompagnaient cette vision d'apocalypse mais les vagues qui commençaient à peine à se former témoignaient de la jeunesse du phénomène. Ma soucoupe se tenait là, au milieu des éléments en furie qui me donnèrent l'envie soudaine de m'enfuir et, l'image nostalgique de gloussa charnus et de ganamous juteux traversa mes pensées. Je s'apercevais que, si j'étais parvenu à endiguer le Big-Crunch, le réchauffement de la planète 08 avait atteint un niveau suffisant pour anéantir toute vie marine, base de notre alimentation. Je restais là, dans une indécision totale, pendant près d'une U. à contempler cette scène aussi grandiose que terrifiante. Puis ma conscience, à moins que ce fut ma curiosité, l'emporta, et je mis le cap sur Ghya. Les vents violents balayaient la côte boréale et toute la végétation avait disparu. Le sol de Drhyz 08 avait troqué sa belle robe de mousse bleue pour un noir revêtement calciné et les rivières que je croisais fumaient d'une vapeur dense. J'approchais d'une agglomération, ses rues ne reflétaient que l'image de la désolation. Etais-je responsable de ce désastre ? Mieux valait-il ne pas y penser parce que quand je survolais Ghya, le tableau ne fut guère plus attrayant, empreint de tristesse et de mort. A cause de la taille de mon aérodyne, j'eus l'idée de me poser dans le stade réservé aux exhibitions sportives, et quand ma soucoupe toucha le sol, la température extérieure avait baissé à 6~.

J'enfilais un scaphandre et je me retrouvais au milieu de ces gradins déserts d'où se dégageait une atmosphère étrange. Après une manœuvre, le scaphandre me souleva légèrement me propulsant à petite allure dans les rues de Ghya. Je flottais silencieusement sur les avenues embrumées, et, pour la première fois, obscures. Les immeubles d'améthyste, pareils à des rescapés d'une armée de l'ombre, semblaient me lancer des regards inquiétants, et seul le sifflement du vent, qui avait conquis la ville, me demandait pourquoi je revenais sur ces lieux. Un frisson d'angoisse me traversa le corps, et je pensais à cette joyeuse fanfare du 18ème arrondissement de Paris pour me redonner un peu de cœur au ventre.

Je me dirigeais vers mon habitation quand, à l'angle d'une traverse, cinq carcasses de Drhyz brûlés, disposés en cercle, me ramenèrent à cette triste réalité que je vivais. Je regardais alentour en me demandant si, en ce moment même, des yeux de Drhyz m'observaient.

Cette interrogation m'incita à pousser la puissance des micro-réacteurs de mon scaphandre et moins d'une unité après, j'arrivais devant le sas d'entrée de mon immeuble. Je poussais la porte du premier niveau, un cadran confirmait que le système de régulation thermique fonctionnait, et je pus ôter mon équipement.

Le vaste hall était vide, mais deux scaphandres se trouvaient sur le sol ; j'avais eu de la visite. J'appelais Jacqueline mais personne ne répondit. Ce calme apparent ne me laissait présager rien de bon ; mais que pouvais-je faire d'autre qu'avancer ? Je montais les escaliers qui conduisaient à mon bureau, et j'en ouvris la porte, et là, je vis Jacqueline, les yeux hagards, au même endroit où je l'avais laissée.

Je sentis alors un net soulagement.

-" Jacqueline, dis-je, je suis Kuhing, me reconnais-tu ? Peux-tu me dire ce qui s'est passé ? "

La jeune femme leva des yeux vitreux sur moi sans répondre. Je m'approchais plus d'elle, et la secouais en lui prenant l'épaule, répétant :

-" Jacqueline, me reconnais-tu ? Je suis Kuhing, qu ' est-il arrivé ? "

La jeune femme me fixa intensément, et parut chercher dans le fond de sa mémoire puis elle se leva péniblement en me prenant la main.

Jacqueline, insistais-je sans lui opposer de résistance, peux-tu me dire ce qui s'est passé pendant mon absence ? Tu veux me montrer quelque chose ?"

La jeune femme acquiesça d'un sourire étrange et m'emmena dans les escaliers, vers le troisième niveau. Nous montâmes les marches, elle poussa la porte et une vision d'horreur me souleva le cœur : Un de mes semblables se tenait là, agenouillé, les yeux brillants, du sang autour de la bouche ; prés de lui, les restes du cadavre éventré d'un autre Drhyz qu'il venait de dévorer. Je dégageais ma main en reculant de terreur. Jacqueline se retourna vers moi et me dit, d'un ton monocorde et posé qui me rappelait ce redoutable sentiment de certitude :

-" L'armée de l'unification nous conduira vers le Projet Final.""

Puis elle se mît à rire à gorge déployée de ce ricanement que seuls les fous possèdent.

Le Drhyz mutant parut déconcerté par ma présence, et j'étais moi-même pétrifié de peur. Il se redressa soudain et fonça dans ma direction. Je n'eus pas le temps de penser au sort qui m'attendait qu'il me renversa à terre mais, au lieu de s'acharner sur moi, il dévala les escaliers et se précipita à l'extérieur de l'immeuble. Je me levais et je courus vers la paroi de l'étage. Je vis le Drhyz marcher quelques pas dans la rue puis, sous la chaleur intense, s'affaisser. J'assistais ensuite avec le plus profond dégout à la brève dessiccation de son corps.

Quelques D..U. après, seuls les restes épars de son cadavre fumant jonchaient le sol.

Mon plus cher désir eut été de me réveiller de ce cauchemar mais je sentis la présence de la jeune femme derrière moi, et je me retournais aussitôt. Jacqueline me regardait, un rictus accroché aux lèvres. L'expression de son visage était maintenant nettement marquée du sceau de la démence mais il ne me semblait cependant pas y discerner de pulsions agressives. Je la laissais s'approcher de moi, et elle répéta en écarquillant plus encore les yeux :

" Le Projet Final, le Projet Final."

à suivre
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Re: Le feuilleton de l'été 2009

Messagede kuhing » 13 Juil 2009, 07:29

8.1 Guerre.

Je ne comprenais pas encore toutes les causes du désastre qui avait ravagé le réseau Drhyz mais Je pouvais déduire, après la scène à laquelle Je venais d'assister, qu'une spéciation s'était opérée chez mes semblables. Il existait désormais au moins deux souches différentes de Drhyz : les dévoreurs et les dévorés. Etait-ce la punition que Dieu infligeait pour avoir contrecarré ses plans, une mauvaise synchronisation de mon Big-bang ou s'agissait-il d'un nouveau faux pas hasardeux de la nature ? Je l'ignorais. Je savais juste que jamais je ne m'étais senti aussi seul et désemparé, et qu ' il me fallait réagir très vite pour reprendre le dessus. Je désagrégeais chimiquement le cadavre de ce malheureux Drhyz gisant non loin de moi et Je descendis dans mon bureau. Jacqueline redevenue muette, me suivit et reprit sa même place. Je pris le soin de bloquer toutes les issues et je m'assois pour faire le point. Soudain, une voix connue passa sur mon canal de communication :

-" Magellan demande contact urgent avec Traxog."

Je reconnus la voix du représentant Drhyz. Je commutais nos deux fréquences, et son image apparut devant moi. A l'arrière plan, je voyais le laboratoire de recherches et d'observations dans lequel nous nous trouvions avant mon départ.

-" Kuhing parle, dis-je. Grand Magellan, est-ce bien toi? Peux-tu m'informer de ce qui se passe exactement sur Drhyz 08 ?

Le Magellan reconnaissant ma voix, sembla surpris de l'entendre.

-" Kuhing ? " S'assura-t-il.

-" C'est bien moi, Kuhing, que se passe-t-il ici ?"

-" Ca ressemble à l'apocalypse, mais je pense que tu t'en es aperçu."

Je fus certes déçu par le peu d'éléments qu'apportait l ' ancien. J'insistais :

-" J'ai effectivement assisté à des scènes terribles, mais je n'ai pas réussi à comprendre vraiment le pourquoi de ces événements."

Le grand Magellan reprit le déroulement de ce qu'il avait vécu depuis ma sortie du laboratoire d'observations :

-" Après ton départ, la température a continué à monter jusqu'à atteindre l05~, et nos pensées se sont peu à peu figées comme si elles devenaient prisonnières dans nos cerveaux comprimés, c'est le dernier souvenir que je garde de cette phase. J'ai repris ma pleine conscience depuis très peu de temps."

-" Est-ce la raison pour laquelle tu ne m'as pas reconnu lors de mon dernier contact ?" Demandais-je.

-" Je ne me souviens pas du contact dont tu parles." Dit-il.

Les réponses du Grand Magellan me paraissaient vraiment laconiques par rapport aux informations que J'attendais ; je le relançais :

-" As-tu des éléments concernant la population Drhyz ?"

-" Rien de précis encore, mais nos ordinateurs ont enregistré une arrivée massive de soucoupes en provenance de la zone moyen-orientale du réseau Drhyz. Ces Drhyz ont débarqué sans avis ni protocole d'approche, et ils ont, semble-t-il, investi certains immeubles. Nous avons envoyé le frère ingénieur Traxog en reconnaissance dans ton secteur, mais aucune nouvelle ne nous est parvenue depuis."

-" Mais je n'ai remarqué aucune soucoupe posée aux alentours de Ghya" m'étonnais-je.

-" Toutes leurs soucoupes sont reparties, sans doute pour ramener des renforts, ils semblent vouloir assiéger la ville." Répondit le Magellan.

-" Peut-on estimer le nombre des envahisseurs présents sur 08 ?" Demandais-je.

-" Environ cinq mille, concentrés pour le moment sur Ghya. As-tu rencontré Traxog" répéta-t-il.

Je ne répondis pas immédiatement à cette question. Je m'interrogeais sur la raison d'une telle mutation des Drhyz des planètes moyen-orientales, et un éclair me fit tout comprendre. Je me souvins de cette minuscule étoile à neutrons puissamment radioactive, située aux abords de cette région. Inoffensive en temps normal, elle avait sans doute provoqué, sous la contraction, la mutation démoniaque des populations de cette zone J'informais le Grand Magellan de la trouvaille sordide faite dans mon immeuble, en me gardant bien d'insister sur le cas de la Terrienne. Le Grand Magellan accusa le coup sans sourciller ni trouver le moindre mot à dire. Je rompis le silence :

-" Les soucoupes provenaient de combien de planètes ? " Demandais-je.

-" Nos détecteurs en ont dénombré deux : il s'agit de Drhyz 74 et 87 répondit le vieux. Doit-on s'attendre, en quelque sorte, à rentrer en querelle avec elles ?" L'expression du Grand Magellan témoignait de la profonde ignorance des Drhyz en matière martiale. Je précisais :

-" La seule guerre meurtrière de notre histoire, Je le crains. Qu'en est-il du reste de la population non atteinte ?"

-" Elle semble reprendre conscience mais nous n'avons stocké que peu d'appels." Conclut le Magellan.

J'avertis que Je rejoindrais le laboratoire de recherche le plus tôt possible. Je coupais la liaison et m'apprêtais à sortir. La température extérieure s'élevait maintenant à 49~. Le retour à des normes habituelles avançait mais, dehors, la vapeur formait toujours le même voile épais. Plusieurs questions me trottaient dans la tête. Tout d'abord : pourquoi le Drhyz mutant trouvé chez moi, ne s'en était-il pas pris à Jacqueline qu'il avait rencontrée certainement d'abord sur son chemin ? Ensuite: pourquoi s'était-il enfui pour se suicider dès mon apparition ? Je levais les yeux vers Jacqueline qui avait retrouvé son air absent. Me cachait-elle quelque chose en feignant la folie ? Avait-elle une part de responsabilité dans cette tragique affaire? Je m'approchais d'elle et la secouais violemment.

-" Que sais-tu de ce qui arrive ? Pourquoi ce mutant ne t'a-t-il pas touchée alors qu'il n'a pas hésité à dévorer Traxog ? Parles ! " Hurlais-je.

La jeune femme sortit à peine de sa torpeur et répéta, mollement cette fois :

" Le Projet Final, le Projet Final."

Je la repoussais de dépit.

à suivre
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Re: Le feuilleton de l'été 2009

Messagede kuhing » 19 Juil 2009, 09:47

Suite au plantage ci joint le rattrapage des épisodes effacés + les 2 du WE

8.2 L'arme.


Je repris mon équipement qui me propulsa à travers les rues délabrées de Ghya. Des ombres inquiétantes se dessinaient à travers le brouillard ; s'agissait-il de mutants ou de Drhyz de ma planète ? - je ne m'attardais pas pour le vérifier. Je déverrouillais le sas du bâtiment de recherche, et j'y laissais mon scaphandre. Je montais vers le niveau d'observation où je retrouvais le Magellan et les deux ingénieurs revenus devant les sphères de contrôle et les écrans de calcul. Les trois Drhyz me saluèrent chaleureusement, puis la gravité repris le dessus. Le Grand Magellan rappela le drame que constituaient les récents événements en insistant sur l'absence totale d'expériences guerrières de l'espèce Drhyz. Les ingénieurs firent part également de leur inquiétude face à cette agression et surtout sur notre capacité de réaction. Je tentais de les rassurer et proposais, pour le moment, de lancer un appel à l'ensemble des Drhyz de Ghya non touchés. Tous devaient bloquer les issues des habitations et surtout en refuser l'accès à quiconque. Les trois Drhyz approuvèrent et un ingénieur diffusa ce message vers toutes les planètes du réseau. Il nous fallait maintenant trouver un moyen de contrer ces envahisseurs sanguinaires. J'avais " heureusement " l'expérience théorique de cette agressivité meurtrière vécue plus t8t en compagnie de Jacqueline ; elle me servirait à organiser la contre-attaque. Un frère ingénieur nous appela près de la sphère centrale de contrôle dont le diamètre valait presque celui d'un vaisseau supra-galactique. L'ensemble du système astral Drhyz y était représenté en volumes de synthèse. J'observais nos deux étoiles Wolf et Loan qui avaient quasiment retrouvé leurs positions initiales mais le frère pointa son index vers les deux planètes des mutants. De chacune d'elles émanait une fine tramée de poussières scintillantes, qui se dispersait en une nébuleuse mouvante : leurs soucoupes revenaient vers Drhyz 08, et nous disposions de moins de trois U. avant leur arrivée. Il fallait agir vite. Inutile de compter sur la coopération de mes semblables qui, pour ne jamais avoir été attaqués, ne savaient pas se défendre. Je m'apprêtais donc à protéger mon camp en unique combattant sachant que la victoire ne pouvait être que purement stratégique.

Je fis le point de la situation : 5.000 mutants se disséminaient déjà dans Ghya et un puissant renfort arriverait d'ici peu. Les affronter un par un s'avérait impossible. Je devais les attirer dans un piège et les y enfermer ; mais il me fallait également une arme pour les détruire. De tout temps, l'intelligence et la technologie Drhyz avaient servi à des fins constructives ; aucun instrument n'était conçu pour tuer. Mais l'image de la plume de ce stylographe, que Je saisis pour trancher la gorge de Jacqueline, me revint à l'esprit. Je me souvins de ces pulsions de cruauté intense qui m'assaillaient. Je compris alors que l'instrument lui-même n'avait qu'une importance secondaire, seule la volonté destructrice de celui qui le tenait pouvait transformer un objet anodin en une arme redoutable.

Soudain une voix familière retentit dans tout le laboratoire et l'image de Mioxe apparut. Ses yeux brillaient de la même lueur destructrice qui animait ce autant rencontré dans mon immeuble.

-" Esclaves Drhyz, hurla-t-il, la nouvelle race des seigneurs vient de naître. Préparez-vous à vous soumettre à sa domination absolue. Obéissez à nos ordres ! Ceux qui oseront opposer la moindre résistance seront immédiatement dévorés vivants. Ouvrez les portes de vos immeubles pour laisser entrer vos maîtres."

La déclaration de Mioxe nous glaça les sangs. Le Grand Magellan confirma que le représentant des zones moyen-orientales avait rejoint sa planète d'origine juste après la visite chez moi du conseil supérieur. Il avait donc subi la terrible mutation, et décidé d'investir d'abord Drhyz 08 sans doute pour prendre possession du palais magellaire. Nous n'avions plus une fraction de temps à perdre. Je demandais aux ingénieurs de passer en revue la liste des outils dont ils se servaient pour leurs recherches. Sans comprendre, ils commencèrent :

Générateurs de particules, ordinateurs synaptiques, canons à micro-ondes, réflecteurs à réfraction antineutrinique, wyrtrons. J ' essayais d'adapter ces instruments à une utilisation guerrière mais, à cette étape, je n'y parvenais pas ; même le canon à micro-ondes ne pouvait pas servir de fusil. Les frères ingénieurs continuaient à énumérer les différentes machines utiles à notre science sans pouvoir saisir le but que je poursuivais - l'agressivité leur était vraiment trop étrangère. La liste se déroulait toujours : un réacteur a fission ou à fusion nucléaire, un qsuad qui servait à observer les mouvements atomiques, un cybernax utilisé pour coder les fractals, un traxinotron qui désorganisait les structures cristallines des matériaux lourds. Rien de tout cela ne faisait mon affaire mais le premier ingénieur cita enfin : " Générateur d'ondes gravitationnelles ", et le déclic s'opéra. Cette machine recréait les forces que les grosses masses de matières induisent, elle produisait ces ondes fondamentales de gravité qui me permettaient de rester collé au sol. Nos techniciens s'en servaient en général dans l'industrie lourde pour déplacer d'énormes masses rocheuses ou métalliques. Je me renseignais sur la disponibilité immédiate de cet engin, et un frère Ingénieur confirma que le laboratoire d'essais en possédait heureusement un. La nouvelle me ravit, et je voulus le voir sur-le-champ. Nous descendîmes au niveau inférieur. L'instrument s'y trouvait se présentant comme une grosse malle de métal dépoli. Je me renseignais sur ses capacités, et le frère ingénieur m'assura, qu'à pleine puissance, ce générateur de gravité pouvait déplacer plusieurs R.Gh. Je tenais mon arme, et je n'ai avais plus de temps à perdre. Par bonheur, l'engin, qui pesait au moins I Gh, avait son propre système de propulsion - Je me voyais mal le porter sous le bras. J'expliquais sommairement ma stratégie aux trois frères Drhyz qui eurent, bien sûr, beaucoup de mal à l'assimiler ; jamais ne leur serait venu à l'esprit d'utiliser cet outil à de telles fins dévastatrices Je saluais les deux frères ingénieurs et le Magellan, et peu de temps après, je flottais dans mon scaphandre en direction du stade d'exhibitions sportives. Le gros générateur d'ondes gravitationnelles me suivait sur son coussin de gaz propulseur, sagement et sans bruit. J'arrivais bientôt prés de ma soucoupe, et nous embarquâmes la machine et moi. Le décollage me souleva au-dessus de cette couche de vapeur qui recouvrait encore la surface de Drhyz 08, et je filais déjà dans la clarté retrouvée de nos deux étoiles redevenues enfin calmes. Je pilotais à vue depuis prés d'une U. Soudain, l'armée des soucoupes des mutants assombrit mon écran frontal. Je ne me souvenais pas avoir vu autant d'aérodynes en vol simultané ; j'interrogeais mon clavier et l'ordinateur de bord évalua leur nombre à 1.012. Les mutants m'avaient bien évidemment repéré, et j'attendais leur réaction en spéculant déjà sur ce qui se passerait. Nos soucoupes ne possédaient aucun équipement offensif. Je déviais de mon cap pour éviter la flotte invasive et, corne prévu, aucune soucoupe ne me prit en chasse les mutants avaient d'autres priorités. Je repris donc ma trajectoire vers la région moyen-orientale du réseau, et, 5 D.U. plus tard, je me stabilisais aux abords de Drhyz 87.



8.3 Choc.


Dryhz 87 avait un volume inférieur à celui de 08. Ses étendues de bauxite et sa richesse en minerai de blende lui donnaient habituellement une teinte rougeâtre que l'atmosphère ne parvenait pas à masquer. Mais, en ce moment, la vapeur d'eau qui stagnait encore sur toute sa surface, la peignait d'une blancheur d'albâtre homogène. Je plongeais dans ce voile pour faire un tour d'observation. A travers la brume qui se dissipait, j ' aperçus une agglomération. En m'approchant, je constatais son délabrement très avancé. La chaleur avait été beaucoup plus forte ici puisque des structures en alliage métallique léger s'étaient déformées. Certains immeubles s'étaient effondrés après des affaissements de terrain et toute la végétation se réduisait à des amas de cendres aux formes étranges. J'interrogeais l'ordinateur de bord qui m'indiqua une température au sol de 43~. Pourtant, les rues étaient désertes.

Ce calme apparent ne me plaisait pas, et je décidais de prendre la direction de la mégapole de Drhyz 87. En chemin, je croisais enfin quelques bouées de transport. Elles avaient perdu leur belle couleur d'origine et semblaient sortir de la cheminée d'un volcan. J'eus une pensée admirative envers nos techniciens qui concevaient des véhicules aussi solides pour résister à de tels traitements. Au fur et à mesure de ma progression, les bouées se multipliaient puis elles devinrent innombrables. Elles convergeaient toutes vers un point que mon ordinateur de bord ne définit pas comme étant la mégapole 87 mais la base de vols supra-galactiques située un peu plus à l'ouest. Je suivis ce flot en gardant de bonnes distances, et j'avais maintenant sous moi une nuée de véhicules volants qui noircissaient le ciel. J'eus la confirmation de ce que je pensais lorsque j'arrivais près de la base d'envol : toute la population de cette planète, soit cinq millions de mutants, se massaient ici en attendant le retour des navettes volantes - Objectif : embarquer vers Drhyz OS avant d'envahir les autres planètes du réseau. J'appelais le Grand Magellan pour obtenir des renseignements. Je sus que les mutants s'étalent posés sur Drhyz OS et cherchaient à pénétrer dans les habitations. D'ores et déjà, ceux de la première vague contrôlaient au moins deux mille immeubles. Ghya comptait certes plus de quatre-vingts millions d'habitations mais les agresseurs, malgré la faiblesse de leur nombre, représentaient un réel danger pour cette population pacifique, inoffensive et désarmée. Je montais en altitude pour quitter l'atmosphère de la planète 87, en direction de sa voisine Drhyz 74. En moins d'une unité je survolais sa surface et j'assistais au même phénomène de regroupement général de la population autour de la base de vols supra-galactiques. La situation n'offrait pas la moindre ambiguïté : les occupants de ces deux planètes étaient intégralement perdus. Sans plus aucun doute ni remords de conscience, je décidais de mettre en œuvre mon plan de contre-attaque. Je pris de la hauteur pour me placer en géostationnaire a la bordure extrême de l'atmosphère de Drhyz 74. A cette distance, je pouvais voir la planète dans son intégralité, avec ses trois continents qui s'étendaient sur la moitié de sa surface. Je sortis de ma coque protectrice et je profitais quelques instants de la situation d'apesanteur pour me détendre un peu. Ce fut bref, le temps n'était pas aux loisirs. Je m'approchais de ce générateur d'ondes gravitationnelles pour en manipuler le clavier de commande. Je programmais une puissance de 70 R.gh. et la machine se mît à ronronner doucement, de façon régulière, presque rassurante. Je me réinstallais sur mon siège de pilotage, et j'orientais ma soucoupe comme si je voulais faire demi-tour vers Drhyz 87 - je la voyais comme une jolie boule rose sur l'écran frontal. Je programmais une vitesse ultra-réduite, et visualisais ma position dans la sphère de contrôle réglée plein zoom sur mon aérodyne lui-même. Alors, une sueur froide me glaça. Je me voyais m'éloigner lentement mais sûrement de Drhyz 74, mon plan ne fonctionnait donc pas. Je vérifiais sur un écran de contrôle mon taux de fuite par rapport au centre de la planète 74, et l'ordinateur indiquait bien une valeur positive. Il me fallut quelques fractions d ' U. pour réguler mon émotion et reprendre confiance pour tenter un nouvel essai. Je repris ma place initiale au bord de l'atmosphère de Drhyz 74 ; je me hissais encore face au clavier du générateur d'ondes de gravité, mais j'y programmais cette fois-ci la puissance maximale. L'écran de la machine indiqua :

" Attention, 95 R.gh. Puissance maximale programmée. Zone d'utilisation dangereuse - exceptionnelle. Formuler à nouveau la commande ".

Sans l'ombre d'une hésitation je confirmais, et le générateur passa du ronronnement serein à un bruit inquiétant. Je me réinstallais vite sur mon siège de pilotage et j'opérais la même manœuvre de déplacement en petite vitesse. Je surveillais très attentivement ma situation dans la sphère de contrôle, et je fis, soulagé, la constatation attendue: ma position demeurait fixe par rapport à Drhyz 74. Sur l'écran, l'ordinateur confirmait : " Taux de fuite : O ".

J'étais en train de gagner mon pari, et la guerre contre les mutants : le générateur d'ondes de gravité que j'avais embarqué attirait vers moi la planète 74 toute entière, et la progression de ma soucoupe la mettait en mouvement. J'allais maintenant lui donner de l'accélération, une vitesse suffisante pour en faire un formidable projectile sidéral qui rentrerait en collision avec l'autre planète mutante. J'augmentais maintenant mon allure en entraînant dans mon sillage le gigantesque sphère de matière. Je pris une trajectoire elliptique avec pour centre : Dhryz 87. Je fis trois révolutions en accélérant autour de cet l'axe cible. Derrière mol, Drhyz 74 suivait maintenant à grande vitesse ; j'allais pouvoir boucler ma trajectoire dans une spirale. Je refermais l'étau avec entre ses mors, le choc final. Les distances se resserraient ; Drhyz 87 remplissait déjà de son image tous les hublots latéraux de mon aérodyne. Alors, je piquais directement sur elle, la manœuvre ne tolérant pas la moindre erreur. Je fis fonctionner le pilotage automatique, droit devant. Malgré la très forte pression, je me dégageais de ma coquille de protection, et de mon harnais de sécurité. Je m'agrippais au bord du siège de commande. Drhyz 87 prenait maintenant toute la surface de l'écran frontal et j'allais bientôt pénétrer dans son atmosphère. Je me hissais de toutes mes forces vers le clavier de ce générateur dont le vacarme était devenu insupportable. Enfin, je le stoppais. Derrière moi la planète Drhyz 74, comme lancée par une fronde cosmique, suivait mon sillon. Je mobilisais mes dernières forces physiques pour retourner sur mon siège, ceinturer mon harnais magnétique, fermer la coquille. Devant, la surface de Drhyz 87 approchait à toute allure. Je déviais alors de ma trajectoire, en donnant une propulsion perpendiculaire qui m'éloigna. Par le dôme de mon aérodyne, je vis mon projectile astral passer au-dessus de moi à une allure folle. Ensuite, les atmosphères des deux planètes se fondirent et, l'instant d'après, le choc formidable illumina l'espace dans un tonnerre titanesque Le champ magnétique de la soucoupe se déclencha aussitôt pour me protéger des débris de matière en fusion projetés par la collision. Je fermais les yeux de soulagement, cette bataille était gagnée.



8.4 Décapité.

J'appelais le grand Magellan sur Drhyz 08 mais la commutation ne s'opérait pas.

J'essayerais plus tard. Pour l'instant, je devais me sortir de cette zone de chaos, où des blocs de matière gros comme des montagnes me passaient au-dessus de la tête. Heureusement, l'ordinateur du bord était suffisamment précis pour se frayer un chemin cohérent dans cet environnement de désordre. Après une unité de vol, l'espace redevint calme. A cette distance, toute la matière propulsée s'était déjà consumée mais le cosmos gardaient la brillance de la déflagration. Je me dirigeais vers ma planète avec la satisfaction du travail accompli. Pourtant, il me faudrait encore affronter Mioxe et ses milliers de mutants installés sur Drhyz 08. Je n'eus pas le temps pour y penser davantage, j'arrivais déjà aux abords de Ghya. La flottille des soucoupes volantes des agresseurs encerclait l'agglomération. Ils savaient sans doute que leurs planètes étaient pulvérisées. Je survolais la grande cité et je mis le cap sur le stade de démonstrations sportives. Par chance, le terrain était libre et Je pus m'y poser à nouveau. J'enfilais mon scaphandre qui me propulsa vers le laboratoire. La vapeur finissait de se disloquer et les rues désertes reprenaient une allure presque normale. Arrivé au bâtiment des recherches, j'ouvris le sas et je me débarrassais de mon harnachement. Je montais vers le niveau d'observation ; un silence inquiétant y régnait et j'eus soudain un affreux pressentiment. Je marchais prudemment dans le vaste niveau et, après quelques pas, je fis la découverte à laquelle je m'attendais : prés de la sphère centrale de contrôle, les corps déchiquetés du Grand Magellan, et des deux ingénieurs gisaient dans une mare de sang. Je ne pus réfréner un mouvement de recul, et un sentiment de profond dégoût monta en moi. Ce crime odieux avait sans doute été commis par Mioxe qui connaissait les codes d'entrée du bâtiment. Soudain, je sentis une présence derrière moi. Dans un frisson, je fis demi-tour et je vis prêt à bondir, Mioxe et son regard brillant de cruauté. Je me précipitais avec toute mon énergie vers l'escalier. Mioxe me poursuivait en poussant des grognements saccadés qui m'informaient sur son intention de me dévorer. Je dégringolais les marches mais je l'entendais tout proche de moi. Je ne mis alors à repenser à cette terrible douleur que Jacqueline me transmettait au moment où j'absorbais les âmes des Terriens à purifier. Je focalisais toute mon attention sur ce souvenir, et ce sentiment d'agressivité intense remonta en moi. Je me retournais ; Mioxe s' apprétait à me sauter dessus mais là, ma haine fut bien plus puissante que la sienne. Je bloquais sa tête dans mes mains, et je saisis sa gorge entre mes mâchoires jusque a que mes dents se rejoignent. Un sang carmin jaillit comme un geyser de sa carotide sectionnée. J'arrachais la moitié de son cou. Il s'affaissa, avec un regard figé qui témoignait encore de sa surprise. Il eut quelques sursauts convulsifs et mourut, baigné dans le sang qui finissait de se vider de son corps. Je regardais cette scène encore dans un état second. J'avais, dans tous les sens du terme, décapité l'Invasion des mutants. Je recrachais les morceaux de chair que je tenais encore entre mes dents et Je réalisais seulement ce que je venais de faire. Une violente nausée monta du plus profond de moi-même, et je courus vers une pièce d'hygiène pour me nettoyer le corps. Je me déshabillais et j'actionnais le gyrostat. Le cylindre de lavage sortit du sol pour m'entourer. Les petits jets d'eau pulsée qui s'éjectaient de toute la surface de cette paroi rotative, me lavèrent des taches de sang et aidèrent à me remettre les idées en place. Je me mis à réfléchir à ce qui venait de se passer. Mioxe, le mutant, n'avait pas eu la même réaction que son semblable qui se trouvait dans mon immeuble. Pourquoi en avais-je effrayé un et pas l'autre ? Le gyrostat de lavage tournait autour de moi, et je faisais le vide dans ma tête en appréciant les micro-massages des innombrables petits jets d'eau qui me fouettaient. Soudain, le déclic s'opéra dans mon esprit : ce n'était, bien sur, pas moi mais Jacqueline qui avait terrorisé le premier mutant. Je stoppais là ma toilette et j'enfilais ma combinaison qui, heureusement recouverte d'une substance anti adhérente, avait été épargnée de toute trace de Bang. J'empruntais un passage parallèle et je pus rejoindre le sas de sortie sans croiser à nouveau le cadavre de Mioxe. Dehors, la brume avait presque disparu permettant maintenant une visibilité parfaite. La température se situait aux alentours de 42~ mais les rues restaient toujours désertes. Je me dirigeais vers mon immeuble avec la ferme intention de connaître le rôle exact de Jacqueline dans cette affaire. En chemin, je croisais le grand auditorium des vibrations musicales puis la façade de granit turquoise du palais Magellaire ; je sentais mille regards m'observer à travers les parois de quartz des immeubles. J'arrivais bientôt devant chez moi ; l'accès était débloqué. Je pénétrais dans le premier niveau, et je vis la silhouette de Jacqueline allongée sur le matelas d'hélium allégé qui flottait au milieu de la pièce. Je m'approchais doucement d'elle et une surprise de plus me saisit : Jacqueline était endormie dans une complète nudité. Une absolue sérénité se dégageait d'elle.

Elle avait retrouvé son aspect de femme humaine.


8.5 Mise au point.


Jacqueline ouvrit les yeux. Son crâne se hérissait de ses cheveux noirs originels qui repoussaient, et son corps avait retrouvé les rondeurs féminines spécifiques aux Terriennes. La jeune femme me regarda comme Si elle sortait d'un rêve. Malgré ma stupeur, je pris 1 'initiative de poser la première question

-" Jacqueline, tu vas maintenant me dire ce qui s'est vraiment passé."

Elle se redressa sur les coudes et s'assit en tailleur. D'une lente rotation de la tête, elle observa le décor qu'elle semblait découvrir et déclara enfin :

-" Original !"

Jacqueline jouait-elle une nouvelle comédie ou avait-elle vraiment perdu la mémoire de sa période de mutation ? Cette fois, je n'avais pas l'intention de me laisser berner et, s'il s'agissait de ce fameux humour Terrien dont elle me donnait un nouvel exemple, il ne provoquait pas le moindre sourire chez moi.

Je saisis fermement son épaule. La force avec laquelle je me mis à serrer lui confirma que je n'avais pas du tout le cœur a plaisanter. Dans une grimace de douleur, elle obtempéra :

-" D'accord, Kuhing, je vais tout te raconter mais, de grâce, lâche-moi."

Même si, nous autres Drhyz, nous nous nourrissions essentiellement de plancton, notre tonus musculaire dépassait de loin celui des meilleurs athlètes humains, et Jacqueline en faisait l'expérience en ce moment même. Je desserrais l'étau de mes doigts, et je lui fis comprendre, d'un signe de tête, que j'attendais ses explications, et vite fait. Elle se massa vigoureusement l'épaule en clignant les yeux comme pour ne plus voir son mal. Puis, elle commença par une question ;

-" Que veux-tu savoir exactement ?"

-" Tout." Dis-je.

La Jeune femme se leva et enfila sa combinaison. Puis, s'approchant de mol, elle entama son récit :

-" Dieu m'a envoyé un message juste après le début du Big-Crunch ; Il n'en était pas à l'origine. D'ailleurs, ni les Drhyz ni les Terriens n 'étaient prêts pour le Projet Final, et cette contraction ne pouvait pas aboutir à l'Unification mais tout au plus à la destruction du feuillet 24."

Elle attendit ma réaction. Je ne voyais pas d'incohérence dans ses propos mais je devais tester plus encore sa bonne foi.

-" Mais alors, qui a enclenché un tel phénomène 51 Dieu n'en est pas responsable ?" M'étonnais-je ?

-" Mioxe." Lança la jeune femme avec un air de dégout.

-" C'est impensable, jamais un Drhyz n'aurait pu élaborer un plan aussi meurtrier."

-" Un Drhyz non, mais un mutant oui." Répondit Jacqueline.

Je ne comprenais plus ce que la jeune femme me racontait. Devant mon air sceptique, elle avança dans ses explications :

-" La transmutation des Drhyz des planètes 87 et 74 ne date pas du Big-Crunch mais elle a commencé depuis de nombreuses D.U. Cette petite étoile à neutrons située à proximité de leurs planètes était bien moins inoffensive que vous le pensiez. Elle a progressivement modifié le comportement de ces populations avant que tu en voies le résultat final. Mioxe, et ses semblables ont acquis le même mal qui ronge les terriens et les conduit aux pires exactions : la soif du pouvoir. L'intention de Mioxe, et de ses semblables était de dominer l'espèce Drhyz. Cependant, ta théorie du feuillet synthétique le gênait terriblement ; un Drhyz capable de retrouver la mécanique divine risquait de contrecarrer ses plans. Après la décision de ton expulsion, il a lui-même volé les Instruments dont tu avais besoin pour expérimenter tes hypothèses et quand il t'a vu revenir, il a préféré détruire tout le feuillet 24 pour coloniser, avec les siens, un autre univers Il voulait régner en maître sur une autre civilisation et, s'il avait pu toutes celles qui existent."

J'écoutais toutes ces explications complètement subjugué. Tout ce que racontait Jacqueline paraissait pourtant plausible même Si de nombreux points m'échappaient encore. Je me mis en quête d'autres précisions :

-" Pourquoi Dieu t'a-t-il informé de la situation et m'a-t-il laissé dans l'ignorance ?"

Jacqueline réagit à ma question comme un maître d'enseignement devant un élève qui a dit une bêtise :

-" Kuhing, tu as toi-même compris que le Big-bang de l'Unification doit venir de la matière elle-même. L'intelligence a engendré l'énergie ; l'énergie a engendré la matière, et la matière devra engendrer l'intelligence. Tel doit être le chemin à parcourir pour aboutir au Projet Final."

La Jeune femme fit une pause, en cherchant dans mon regard si ses arguments suffisaient à me convaincre. Sans doute rassurée, elle poursuivit :

-" Dieu ne pouvait en aucun cas intervenir sur le principal acteur de son œuvre : toi-même. Tu devais stopper ce Big-crunch sans son aide et tu y es parvenu."

Jacqueline s'assit comme si elle venait d'accomplir un très gros effort on me dévoilant ces informations. Puis un sourire témoigna de son apaisement et elle ajouta comme pour s'excuser :

-" Certes, le créateur a donné un petit coup de pouce par mon interm6diaire mais juste un tout petit. D'autres questions ?"

Concernant la capacité de Mioxe à déclencher un Big-Crunch, je conclus moi-même qu'avec les éléments des données de ma théorie des feuillets synthétiques, Il avait très bien pu l'adapter à une fin contraire. Il restait encore un point sur lequel je n'avais pas trouvé de réponse, et j'interrogeais encore Jacqueline :

-" Peux-tu enfin m'éclairer sur la fuite du mutant lorsqu'il t'a vu apparaître ainsi que sur ton attitude durant cette période ?"

Le visage de Jacqueline s'habilla alors d'une expression de gravité ; je vis des larmes monter dans ses yeux. Puis elle tenta de se ressaisir. Elle y parvint.

-" C'est justement le coup de pouce dont je te parlais tout à l'heure, dit-elle. Je t'avoue que ce n'est pas le genre d'assistance que je solliciterai à nouveau. Le mutant s'est enfui en me voyant parce qu'il venait d'assister quelques U. plus tôt à la manière dont j'avais assassiné son compagnon."

-" Comment ?" Dis-je stupéfait.

-" Oui Kuhing, le corps qui gisait n'était pas celui de Traxog. L'ingénieur n'a jamais franchi le seuil de cet immeuble. Ce cadavre était celui d'un autre mutant. Ils se sont présentés tous deux avec l'intention affirmée de m'inscrire à leur menu et, quand je les ai vus pénétrer ici, j'ai couru jusqu'au deuxième niveau avec eux à mes trousses. Dieu m'a alors envoyé une formidable décharge d'énergie que j'ai pu transformer en agressivité. Alors, j'ai saisi l'un d'eux à pleines mains et je l'ai égorgé à coups de dents. L'autre fut terrifié ; il s'est collé contre la paroi de l'étage, et quand il m'a vue partir, son besoin de sang l'a amené près du cadavre de son semblable. Il l'a dévoré plus tard."

Jacqueline paraissait très émue, et je la comprenais parfaitement, son récit me rappelait étrangement l'épisode que je venais de vivre. Je laissais passer un moment de silence.

-" Mais ta folie apparente ?" Demandais-je.

-" Ce fut ma façon de réagir à l'horreur. Je n'ai plus rien contrôlé." Dit-elle.

Je la crus. J'avais maintenant tous les éléments en mains pour recoller les pièces du puzzle de cette histoire. Tous les éléments ? Pas tout à fait encore, et je fis part à la jeune femme de ma dernière interrogation qui concernait sa propre forme :

-" Mais, tu as repris l'apparence d'une Terrienne." Dis-je.

-" Tu es vraiment observateur Kuhing, me dit-elle, et j'ai une autre bonne nouvelle à t'apprendre : on va bientôt pouvoir m'appeler Maman. Chez nous, on appelle ça un heureux événement."



8.6 Remise en état.


J'étais maintenant au fait de toutes les informations que j'attendais, et la priorité allait à la remise en état de ma planète. Environ dix mille mutants occupaient encore Drhyz 08 et nous devions nous en débarrasser vite. Je proposais à Jacqueline de m'accompagner au laboratoire des recherches, et nous enfilâmes à la hâte nos scaphandres. Dans ce couloir du hall, le corps ensanglanté de Mioxe gisait toujours. A sa vue, ma jeune compagne eut un réflexe de recul mais nous devions tous deux dépasser notre aversion ; ce cadavre nous servirait de leurre pour piéger les mutants. Je l'attrapais sous les aisselles et je fis signe à Jacqueline de le soulever par les pieds en direction de la salle d'hygiène. Nous entreprîmes alors son toilettage minutieux et, quand il fut parfaitement propre, nous le montâmes dans le laboratoire d'observation. La rigidité du corps nous permit de l'adosser contre la sphère de contrôle. J'orientais manuellement l'émetteur d'hologrammes dans sa direction en réalisant un cadrage suffisamment large pour que les détails passent inaperçus ; " un plan américain ", comme disent les Terriens. Je saisis un microphone, et je m'installais hors champ pour un play-back. Jacqueline envoya la diffusion, et je lançais le faux message dans toute la mégapole de Ghya :

-" Frères des planètes 87 et 74, Mioxe s'adresse à vous. Le Grand Magellan est mort. Kuhing est parvenu à détruire nos planètes, mais il a rejoint à son tour le grand néant. Désormais Drhyz 08 nous appartient. Retrouvons-nous tous, d'ici 3 U., dans l'enceinte du stade des démonstrations sportives, pour organiser notre prise de pouvoir. Notre grand règne sur le réseau Drhyz et sur tous les univers, commence !"

Jacqueline interrompit l'émission. Le piège était tendu, je devais maintenant le refermer. Je descendis dans le laboratoire d'essais avec la même idée en tête que, pour fabriquer une arme, peu importait l'instrument si la volonté de détruire était assez forte. Jacqueline me suivait en s'interrogeant sur ce que j'allais encore inventer. Je m'emparais d'un traxinotron, et nous montâmes pour embarquer sur une des bouées de transport stationnées sur le toit. Moins d'une U. plus tard, nous survolions le stade bourré de mutants. Je questionnais l'ordinateur du bord : 10.234 mutants avaient répondu à l'appel et attendaient dans un puissant vacarme l'arrivée de leur chef Mioxe. Je saisis le traxinotron puis je dirigeais son rayon sur les murs épais qui entouraient les gradins. L'effet attendu fut immédiat. La structure minérale qui composait les parois du stade se déforma puis, sous les regards ahuris des mutants, elle se liquéfia pour les engloutir et les fossiliser à jamais. Cette fois-ci, la guerre était complètement gagnée. Je lançais un appel à la population pour qu'elle récupère sa planète et qu'elle se mette au travail, afin de réparer les dégâts.

Les Drhyz sortaient peu à peu de leurs habitations, et s'organisaient spontanément à la reconstruction de Ghya. Exceptionnellement, la durée du temps de travail de la période à venir serait quadruplée. Nous retournâmes Jacqueline et moi vers mon habitation avec la ferme intention de savourer un repas bien mérité. Nous montâmes au cinquième niveau qui accueillait habituellement ce genre d'activités. Je sortis deux doses de plancton lyophilisé et un grand flacon rempli de jus de coléoptile. Je pensais soudain aux ravages que l'amorce du Big-crunch avait produit sur nos réserves naturelles, et je fis part de mes soucis à Jacqueline à ce sujet. Elle me répondit que le génie génétique des Drhyz arrangerait ça en moins de 500 U. Elle avait bien sur raison, je m'inquiétais pour rien. Jacqueline regarda sa ration de plancton qui ressemblait à une pâtée verdâtre, il est vrai peu appétissante pour un humain, et dit :

-" Pour moi ce sera des fraises, avec un peu de crème fraîche et beaucoup de sucre."

Je fis gentiment remarquer à mon interlocutrice, qu'à moins qu'elle utilise également le comique de répétition, une boutade du même cru était sortie de sa bouche et en ces lieux même, peu de temps auparavant. Jacqueline me regarda avec le plus grand sérieux et déclara solennellement:

-" Mais, cher Kuhing, je ne plaisante pas le moins du monde. D'ailleurs, sais-tu qu'il ne faut jamais contrarier les envies d'une femme qui attend un bébé ?"

-" Quoi, m'étonnais - je, cette histoire de maternité ne faisait pas également partie du registre humoristique de ta planète ?"

La jeune femme déboutonna sa combinaison et me montra son ventre déjà rebondi.

-" Et celle-la, tu la trouves rondement drôle, n'est - ce pas ? " Dit-elle.





9.1 Questions.


Jacqueline, redevenue femme, serait bientôt mère. Elle voulait retourner sur sa planète pour que son enfant voie le jour dans l'environnement des hommes. J'acceptais de la ramener sur Terre mais, auparavant, je devais informer mes semblables de ce qui les attendait avec le Projet Final.

Les Drhyz avaient besoin d'un nouveau Magellan, et je proposais de réunir le conseil pour organiser la succession. Je lançais un appel à chacun de ses membres et rendez-vous fut pris dans 20 U. au palais magellaire. En attendant, Jacqueline et moi, allâmes nous reposer. Je montais au quatrième niveau, où je m'allongeais sur un matelas suspendu. Je fermais les yeux en pensant à toute cette extraordinaire aventure que je vivais. Qu'allait-il se passer maintenant ? Je l'ignorais totalement. Devais-je retourner dans un tunnel de basculement pour reprendre contact avec le Créateur divin et ses quatre fils ou bien fallait-il que je me laisse porter par les événements en attendant un contact éventuel de l'au-delà ?

Et le nouvel univers-miroir que j'avais créé, quelle influence aurait-il sur le Projet Final puisque j'étais intervenu moi-même dans l'œuvre de Dieu ?

Et cette armée de l'Unification sur la planète Terre ?

Toutes ces questions se bousculaient dans ma tête et m'empêchaient une fois de plus de trouver le repos dont j'avais besoin. Et puis, au fur et à mesure que mes idées s'enchaînaient, une réflexion d'un autre type commença à germer dans mon esprit. Je pensais à ce formidable canevas que constituaient les cosmos mais l'image des scènes d'horreur auxquelles j'avais assisté sur la planète Terre, sur celle de CATEWOS ou récemment sur la mienne s'y associaient instantanément Dieu avait eu l'intelligence et la force de créer ces univers aux complexités extrêmes mais il aboutissait à un constat d'échec quant à ses prétendus objectifs. Cette contradiction me gênait de plus en plus et m'amenait à me poser des questions sur sa propre nature :

Dieu contrôlait-il parfaitement la situation ou jouait-il seulement aux dés ? Représentait-il vraiment le début et la fin de tout ?

N'était-il pas lui-même le résultat d'une autre tentative mal orientée ? N'était-il pas, après tout, lui aussi, un imposteur de plus ?

La grande certitude dont je gardais le souvenir avait laissé la place au plus profond des doutes, et une interrogation prenait forme dans ma tête : la solution de tous les maux qui accablaient les civilisations pensantes ne se trouvait-elle pas dans la destruction de Dieu lui-même ? Car, finalement, il portait la responsabilité du désastre dont je venais d'être l'acteur dans mon réseau Drhyz. Plus ma réflexion avançait, plus ce Dieu m'apparaissait comme un être perfide qui, du haut de son Olympe, organisait et s'amusait à des jeux de massacre. Je tentais de résister à cette pensée embarrassante, mais en vain. Soudain, elle devint plus forte que tout et, une fois encore, je bondis de ma couche pour rejoindre mon bureau avec cette nouvelle énigme en tête : comment parvenir à éliminer celui en qui j'avais perdu toute confiance ? Je m'installais devant mon tableau et je me mis à réfléchir à ce problème. Le Projet final dont la Source avait parlé nécessitait la destruction de tous les feuillets d'univers et de la vie qu'ils abritaient. C'était le moyen dont le Divin disposait pour engendrer son double et ce formidable enfantement se nourrissait de l'intégralité cosmique, le mettant au rang des prédateurs les plus extraordinaires qui puissent exister. J'eus alors cette invraisemblable conviction que l'entité que j'avais rencontrée dans le tunnel de basculement n'était qu'une individualité parmi d'autres avec les préoccupations mesquines d'un pouvoir égoïste. Peut-être même que, dans cette population d'une nature différente, une bataille entre un bien et un mal se menait également et rien ne permettait d'affirmer que celui qui m'avait parlé se situait dans le bon camp. Si ce Dieu cristallisait cet absolu de bonté, pourquoi permettait-il tant d'ignominies ici-bas ? Je devais en avoir le cœur net et il me fallait pour cela accéder à la dimension divine non pas en tant qu'hôte mais comme un conquérant. Je repris l'énoncé de ma théorie du feuillet synthétique en cherchant son adaptation inverse. A peine 8 U. suffirent pour trouver ce que Mioxe avait calculé et transformer la création d'un Big-bang en celle d'un Big-crunch. Pour égaler la puissance de Dieu1 il fallait réaliser une opération de plus grande envergure en contractant tous les feuillets d'univers existants et isoler les organismes vivants a préserver. Je sentis soudain une présence derrière mon dos. Je me retournais et je vis Jacqueline. Elle s'approcha de moi et me confia son empressement à retourner sur sa planète elle voulait partir tout de suite. Son attention se porta sur les équations qui défilaient à toute allure sur mon tableau. Elle m'interrogea sur la nature de mon travail et, après une hésitation, je la mis au courant de mes récentes questions ainsi que de mes ambitieuses intentions. La jeune femme fut surprise par la nature de mes propos, mais j'étais devenu 51 sur de mol1 qu'elle se laissa progressivement convaincre par mon argumentation. Elle jugea bien sur le projet audacieux puis finit par demander comment je comptais fabriquer cette " Arche de Noé cosmique". Une telle machine m'était inconnue et Jacqueline me raconta la vieille histoire de ce Terrien, 3000 de leurs unités de temps avant la naissance de Jésus. Noé rassembla des couples de différentes espèces animales alors qu'un déluge allait engloutir sa planète.

Légende ou réalité, personne sur Terre ne le savait vraiment, mais cette histoire correspondait effectivement à ce que je devais réaliser à l'échelle de tous les univers existants, et nous allions maintenant en informer le conseil supérieur.


9.2 Vote.


Nous sortîmes. Une multitude de Drhyz s'affairaient à réparer les dégâts et la ville reprenait son aspect antérieur. Le sol de granit était déjà repoli et de jeunes pousses végétales à croissance rapide remplaçaient les arbres morts. Des brigades d'assainissement vaporisaient en ce moment même, sur la mégapole, une substance minérale odorante qui rappelait à Jacqueline le parfum d'une fleur de chez elle appelée jasmin. En à peine 20 U., Ghya s'était rhabillée de neuf et le récent désastre ne semblait qu'un lointain souvenir. Au coin de la rue, le palais magellaire nous apparut dans toute sa grandeur, avec des milliers de Drhyz agglutinés sur sa façade, qui apportaient les derniers soins de nettoyage. Nous entrâmes dans le couloir d'accès et cette fois-ci le portail ne s'abaissa pas - Le système de sécurité, accordé sur la fréquence cérébrale du grand Magellan, s'était déconnecté après sa mort. Nous nous dirigeâmes vers la grande salle du conseil et les douze membres nous y attendaient en bavardant. Le silence se fit dés qu'ils nous virent et le premier conseiller s'approcha pour nous souhaiter la bienvenue. Tous avaient bien sur suivi les événements depuis leurs planètes respectives jusqu'à la mort du grand Magellan et me témoignèrent de leur gratitude au nom de toute l'espèce Dhryz. Nous nous installâmes sur les larges fauteuils de granit qui émergeaient du sol ; la jeune Terrienne s'assit à mon coté et tous les regards convergeaient sur elle, un rien étonnés. Je pris l'initiative de raconter mon épopée, depuis mon expulsion de ma planète O8 jusqu'à soumettre mes dernières réflexions sur la nature de Dieu lui-même. Je demandais enfin qu'un tour de parole s'organise pour que chacun puisse donner son avis sur mon dernier projet. Il se passa un court moment de silence et un des conseillers se décida à intervenir :

-" Kuhing, les événements que tu relates sont extraordinaires et je ne possède aucun élément pour remettre en cause leur authenticité. La puissance du Dieu, source des univers, celui que tu dis avoir rencontré, parait bien grande pour que les Drhyz, encore simples mortels, puissent l'affronter. S'il existe une population divine et, comme tu en émets l'hypothèse, un combat supra-matériel entre le bien et le mal, n'est - il pas plus sage de le laisser mener par les principaux intéressés ? Les Drhyz ont atteint un stade d'évolution qui leur permet de vivre heureux et sereins, loin des ennuis de ceux qui peuplent les autres dimensions. La problématique divine, tout comme les imperfections des autres civilisations, ne nous ont amené que des catastrophes. Par conséquent, je suis d'avis de retrouver la vie tranquille de notre dimension et de renvoyer cette étrangère sur sa planète."

Le conseiller s'assit en provoquant une petite rumeur dans l'assemblée. Certains approuvaient d'un signe de tète son point de vue, mais l'unanimité ne semblait pas acquise. Un autre Drhyz se leva alors pour exprimer une opinion contradictoire :

-" La position du frère qui représente les zones sud de notre réseau, témoigne d'une sagesse et d'une humilité qui l'honorent ; mais sa vision de la situation reste peut-être trop réduite. L'espèce Drhyz est certes la plus avancée de toutes, mais elle fait partie intégrante de l'ensemble des univers. Elle subira donc la répercussion des problèmes de nos voisins d'une façon ou d'une autre. Notre science a percé presque tous les mystères de la nature et Kuhing, en créant un nouvel univers, vient d'en dévoiler un des derniers, peut-être l'ultime. Devons-nous nous arrêter en si bonne voie ? En avons-nous le droit ? La puissance de Dieu semble effectivement gigantesque, peut-être même infinie mais souvenez-vous de nos ancêtres pour qui les espaces intergalactiques les leur paraissaient tout autant. Cela leur a-t-il empêché de trouver le moyen de franchir ces distances plus vite que le fait la lumière ? Je crois que tout ce qui existe est fait pour être découvert et nous devons continuer à élucider les énigmes que nous rencontrons, quels que soient les risques encourus. Le Dieu que Kuhing a rencontré nous annonce un Projet Final qui, en dernière analyse, semble servir seulement lui-même. Tout ceci semble contraire à l'idéal moral vers lequel nous tendons. Ce Dieu ne nous a-t-il engendrés que pour atteindre son propre objectif sans se soucier du reste ? Et finalement, n'existe-t-il rien ni personne au-dessus ou à coté de lui? Après l'exposé de notre frère Kuhing, je ne le crois plus et je pense qu'à ce stade de l'évolution de notre civilisation, nous ne pouvons pas éviter cette question fondamentale."

Le frère Drhyz se rassit, mais cette fois tous les conseillers se turent, comme pressés sous le poids de son argumentation et de ses interrogations. Il venait de formuler avec exactitude mon opinion sur la situation. Je repris la parole pour le confirmer, et nous décidâmes d'un vote parmi l'assemblée sur la position de principe à adopter. Sur les douze, huit adoptèrent ma proposition. Il fallait maintenant mettre en place une stratégie et je présentais le plan suivant :

-" Nous devons préserver les espèces vivantes des feuillets d'univers en en rassemblant leurs représentants. Nous les ramènerons dans notre réseau puis nous isolerons notre galaxie IXA du reste des cosmos. Alors nous produirons la contraction de tous les feuillets d'univers et, utilisant sa résultante énergétique, nous serons en mesure d 'affronter la puissance divine."

Un silence pesant souligna l'ambition de la tache.

-" Nais comment canaliser et stocker cette formidable quantité d'énergie ? Interjeta enfin le représentant des zones centrales.

-" Je ne le sais pas encore." Dis-je.

à suivre
kuhing
 

Re: Le feuilleton de l'été 2009

Messagede CARNUS » 19 Juil 2009, 19:24

Excellent, 4 épisodes d'un coup, ça remet en place les vertèbres (ourf!)
CARNUS
 

Re: Le feuilleton de l'été 2009

Messagede kuhing » 20 Juil 2009, 07:46

9.3 L'arche.

Les contractions des feuillets d'univers devaient suivre un processus de réactions en chaîne dont j'entrevoyais déjà la solution théorique ; je réunis quelques milliers de Drhyz fondamentalistes et je leur demandais de la développer mathématiquement. Par contre, le stockage de l'énergie résultant des Big-crunch restait, à cette étape, encore une énigme. J'avais pourtant la conviction intime que je résoudrais ce problème en temps utile et qu ' il fallait dès maintenant rassembler les espèces vivantes des autres feuillets pour les ramener dans notre réseau. Je demandais aux ingénieurs aéronautiques de Drhyz 08 de concevoir un aérodyne suffisamment grand pour transporter cent quarante quatre mille passagers. Il était en effet impossible de transférer matériellement la totalité des populations et nous devions faire un choix. Cent U. se passèrent, et l'on me prévint que les plans de l'Arche cosmique étaient déjà bouclés. Je me rendis alors sur la base de départ supra-galactique pour découvrir ce que nos techniciens avaient réalisé.

L'Arche se présentait comme une gigantesque structure lenticulaire constituée d'un gros noyau central aplati qui formait l'habitacle. Sur lui, s'agrippaient cinq cents de nos soucoupes volantes traditionnelles. Elles serviraient à la fois de propulseur et de navettes pour se rendre sur les planètes habitées, la taille souvent réduite des tunnels de basculement ne permettant pas le passage d'un engin aussi gros. L'Arche resterait en poste à proximité du premier trou noir pour attendre les représentants de chaque espèce. Nous avions prévu d'aménager pour eux, au retour, des planètes inhabitées du réseau Drhyz ou chaque espèce pourrait recréer sa civilisation avant de réaliser une synthèse entre elles et nous. J'approuvais le projet proposé par les ingénieurs et la fabrication proprement dite de l'arche commença. Deux cent unités plus tard, elle nous attendait pour l'expédition. Je retournais avec Jacqueline sur l'aire d'envol de la vallée bleue où nous trouvâmes l'engin construit à ciel ouvert. Je fus moi-même impressionné par cet extraordinaire véhicule dont le diamètre dépassait celui du stade des démonstrations sportives de Ghya. Des milliers de Drhyz s'affairaient encore aux derniers préparatifs quand un responsable de la base nous rejoignit. Il nous invita à pénétrer dans l'enceinte de l'Arche. Une des passerelles s'abaissa à notre approche, et nous montâmes dans l'habitacle central. Celui-ci était conçu selon un procédé qui rappela à Jacqueline une structure qu'elle appelait " nid d'abeilles ~, que des insectes du même nom, sur sa planète, fabriquaient d'instinct. Des alvéoles hexagonales de métal transparent tapissaient sur sept couches successives la paroi interne du noyau de l'Arche. Chaque cabine-alvéole pouvait accueillir douze passagers, et possédait un système de fonctionnement autonome en gaz, gravité et alimentation. Un réseau de couloir desservait une plate-forme centrale, où environ vingt mille spécimens de notre taille pouvaient se promener en même temps, sans que cela 8emble encombré. Les techniciens avaient rassemblé toutes leurs compétences pour que cette Arche fut la plus accueillante possible ; et nos plus beaux végétaux, protégés sous de larges serres de verre organique microporeux, ornaient l'aire centrale de rencontre. Des points d'eau sous cloches et des générateurs de brume finissaient de donner à cet environnement un aspect quasi naturel. L'inertie de cette énorme machine et les allers et retours sur les planètes habitées allongeraient de beaucoup le temps du voyage et, plus qu'un simple véhicule, il avait presque fallu construire une biosphère volante. Je ne manquais pas de féliciter le responsable de la base pour le magnifique travail que tous avaient accompli dans un laps de temps Si court. Avec cette humilité propre aux membres de mon espèce, il s'effaça sans mot dire.

Nous ressortions du noyau de l'Arche pour aller marcher, Jacqueline et moi1 sur cette vallée bleue qui s étendait à perte de vue. Le lichen récemment réensemencé par les frères écologistes, était encore tendre sous nos pas et exhalait une fraîche senteur marine. Jacqueline me fit part de la nostalgie qu'elle avait de sa planète et de sa tristesse de ne pouvoir y retourner pour toujours. Elle paraissait très émue et des larmes perlaient au bord de ses yeux. Je la consolais en rappelant que, déjà, des frères des régions nordiques du réseau Drhyz aménageaient un astéroïde qui ressemblait beaucoup à sa Terre natale. En plus, nous ramènerions de cette expédition des clones de végétaux et d'animaux qu'elle connaissait bien. Jacqueline m'écoutait en silence et se laissa peu à peu convaincre par mes paroles rassurantes. Bientôt, elle retrouva même son beau sourire et se déclara impatiente de prendre le départ. Nous fîmes demi-tour et, nous approchâmes à nouveau de la grande Arche cosmique. Les cinq cent pilotes Drhyz, rutilants dans leurs combinaisons, s'engouffraient déjà à la queue le-le dans son noyau central, prêts à s'envoler vers ces horizons lointains. Je retrouvais le responsable de la base qui me confirma que l'engin attendait le décollage. Nous enfilâmes, ma compagne et moi, nos combinaisons de vol que deux frères nous apportèrent, puis nous montâmes à notre tour dans l'habitacle central du vaisseau. Les issues se bouclèrent en silence. Les pilotes s'étaient installés à bord de leurs soucoupes et la plate-forme centrale était déserte. Soudain, une voix de synthèse résonna dans tout l'aérodyne pour nous annoncer le départ imminent. Nous nous approchâmes d'un des grands hublots pour regarder encore cette belle vallée bleue qui m'avait vu m'envoler tant de fois. Puis les réacteurs des soucoupes, collées sur la paroi externe de l'Arche, se mirent en route simultanément, soulevant doucement l'énorme masse métallique.

à suivre
kuhing
 

Re: Le feuilleton de l'été 2009

Messagede kuhing » 21 Juil 2009, 07:52

9.4 Virtuel.

L'Arche prit plus de cinq U. avant de quitter l'atmosphère de Drhyz 08. A bord d'une soucoupe traditionnelle, nous serions déjà presque arrivés à l'entrée du premier tunnel de basculement. D'après les calculs des ingénieurs l'expédition durerait plus de 2.000 U. et Jacqueline accoucherait de son enfant avant notre retour définitif dans le réseau. L'Arche progressait dans l'espace comme un géant lourd et tout semblait se passer ici au ralenti. Nous décollâmes le nez des hublots pour marcher à travers les allées dépolies de la plate-forme de rencontre. Maintenant, les sas des soucoupes s'ouvraient les uns après les autres vers l'intérieur du noyau du vaisseau, et les pilotes, remplacés par les commandes automatiques, nous rejoignaient progressivement. Quand ils furent tous là, je leur précisais le déroulement du voyage:

-" Frères Drhyz, comme vous le savez, nous sommes en route pour accomplir une tache d'importance capitale. Elle sera l'aboutissement de notre civilisation mais peut-être aussi celui de l'histoire universelle. Vous avez assisté, comme tous les Drhyz, aux débats des conseillers sur ce sujet, et vous avez ratifié leur vote. Sans doute certains d'entre-vous ne partagent pas l'avis adopté par notre grande majorité, mais je sais que notre maîtrise achevée de la démocratie aidera à dépasser les désaccords. Nous irons donc dans chaque feuillet d'univers où des espèces vivantes et pensantes se sont développées, et, pour leur sauvegarde, nous en ramènerons des spécimens."

Un ingénieur demanda alors la parole d'un signe de tête presque imperceptible:

-" Qu'en est-il de ceux que nous ne pourrons ramener?"

L'assistance émit une onde de pensée commune indiquant que cette question les préoccupait tous.

-" Je comprends vos interrogations, Frères. Ce problème moral qui m a également perturbé, devra se régler par un artifice technique."

Puis, m'adressant directement au frère intervenant, je pousuivis:

-" Comme tu le sais, toute intelligence distillée par un cortex pensant fait partie de l'entité cosmique générale de chaque univers. Les fréquences de pensée peuvent être conservées comme nous le faisons déjà pour nos aliments ou notre énergie. Nous devons fabriquer des machines de stockage d'ondes cérébrales. Ainsi, toutes les intelligences seront préservées et restituées, une fois notre mission accomplie. Frère qui t'es fait porte-parole, veux-tu te charger de cette tache spécifique ?"

L'ingénieur, satisfait de ma réponse, acquiesca du même hochement imperceptible et Ryu, car tel était son nom, demanda l'assistance de cinq compagnons pour construire une telle machine. Cette question réglée, je précisais notre itinéraire. L'Arche, comme nous avions maintenant coutume de l'appeler, resterait à proximité du tunnel de basculement, pendant que nous irions chercher avec les aérodynes propulseurs des couples de chaque espèce. Graw superviserait la mission dans le feuillet 56 chez les Vossiens, Sfu et ses compagnons iraient vers la galaxie Trza du feuillet 42 pour ramener des Cryens, Tuv, avec cinquante autres, rejoindrait l'angulation du Dieu Héxié; enfin, Jacqueline, moi et une centaine de pilotes nous rendrions vers la planète Terre, de la galaxie Voie-Lactée du feuillet 57.

Je conclus ce briefing, et l'assemblée se disloqua. Nous avions suffisamment de temps pour prendre du repos avant d'atteindre le tunnel de basculement. Ryu et son équipe décidèrent cependant de commencer immédiatement leurs travaux pour la confection des stockeurs d'ondes cérébrales, même s'il suffisait, aprés tout, d'adapter ceux que nous utilisions déjà lors des passages dans les tunnels, à des gammes de fréquences plus larges.

Jacqueline préféra déambuler à travers les allées autour de la plate-forme de rencontre. Quant à moi, j'avais envie de calme, et je rejoignis une alvéole. D'un geste circulaire, j'opacifiais ses parois métalliques. Une fois encore, j'avais besoin d'isolement pour avancer dans ma réflexion mais avant, j'actionnais le synthétiseur d'images virtuelles. Un champ de lichen bleu inondé de la douce lumière de nos étoiles se dessina alors dans ma cabine. Des vibrations musicales montèrent en puissance, et je me sentais bien. Tout autour de moi n'était qu'illusion articifielle, et dans ce décor de rêve étudié pour la détente, toutes mes préoccupations se dissipaient. J'amplifiais l'effet zoom, et je devins minuscule dans ce paysage. Depuis la mise au point de ce système, nous autres Drhyz, n'avions plus besoin de partir en vacances: elles venaient à nous. Et pourquoi pas un petit plongeon dans une mer chaude telles qu'on en trouve dans les régions équatoriales, si agréables, de la planète Terre ? D'une fréquence vocale, je changeais de latitude, et il se forma devant moi une plage de sable fin où des vaguelettes coiffées d'écume roulaient doucement. Je poussais la puissance, et le soleil se fît plus lumineux et plus chaud. L'eau devînt plus transparente encore. Toutes les sensations associées au décor se reproduisaient avec l'intensité que je désirais. Ce générateur de situations virtuelles était vraiment une belle machine. D'ailleurs, je baissais un peu la brise et j'ajoutais une fragrance épicée mais fraîche, qui parfuma agréablement l'atmosphère. Voilà, l'ambiance de ce paradis artificiel me plaisait bien et je m'allongeais devant la lagune de synthèse. Je fermais les yeux pour me laisser bercer par la musique des vagues mais, entre mes paupières mi closes, j'aperçus quelques oiseaux qui passaient au loin en lançant de petits cris stridents. Je les vis voler dans ma direction, puis ils s'approchèrent. J'en fus très étonné car tous les événements programmés dans ces voyages virtuels suivaient les règles des combinaisons aléatoires, et il y avait vraiment très peu de chances pour que ces cinq oiseaux au plumage vert et blanc se posent prés de moi comme ils s'apprêtaient à le faire. Je me redressais sur mes coudes: ils étaient tout proches. Ils me regardaient et semblaient vouloir s'installer pour de bon à mes cotés. Je ne pus m'empêcher de m'interroger sur cette coincidence qui réveilla en moi un sentiment proche de la peur.

Voyons, me dis-je, je suis actuellement dans une alvéole de l'Arche cosmique, et j'ai commandé un décor de synthèse dont je peux débrancher la source à tout instant. Ce que je vois n ' a aucune signification réelle, ces oiseaux ne sont que des images qui se sont posées là par le plus pur hasard mathématique qui sous-tend ce programme."

Je me trouvais dans un monde virtuel tellement sophistiqué que, si un de ces oiseaux venait me toucher, je sentirais sur ma peau le soyeux de ses plumes et, s'il décidait de me piquer de son bec, j'aurais l'illusion de la douleur sans qu'il puisse me blesser. Le sentiment de malaise continua à prendre corps en moi. Je n'étais vraiment pas venu ici pour ressentir cela, et je décidais d'interrompre ce voyage. Soudain, les oiseaux semblèrent comprendre mes intentions, et ils se mirent a pousser des piaillements de douleur comme s'ils allaient bientôt mourir.

-" Mais voyons, tout cela n'a aucun sens !" m'écriais-je fortement comme pour me rassurer.

D'un geste, j'interrompis ce programme tropical, et je revis les parois métalliques de l'alvéole.

à suivre
kuhing
 

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