Poésie

Bouquins, politique, socio, Histoire(s), littérature...

Re: Poésie

Messagede bipbip » 27 Sep 2017, 21:44

pas peur

un café – un rail de flammes – pas peur seulement

le vertige sur des traînées

de désir en attente des ruines. L’été

court à sa perte pendant qu’on brûle le

moment

entre caresses et chuchotements de pages

parfois le moment coïncide avec l’orage. Ou un feu

qui s’éteint tranquille

la situation se présente entre le dos obscur

du chat sauvage et le cri abrupt de la chouette


pas peur seulement l’excitation sur les ornières de

cailloux en attente des sangliers

un défilé de nuages qui s’en foutent d’éole, qui

tracent c’est la consistance du ciel rapportée au

réel


le goût de la fumée – une chauve-souris en lisière

découpe la nuit

pas peur seulement l’hésitation sur des histoires

en attente d’être racontées – ou jamais


des pommes vertes

panique et contrefeux et baises

les tiques se la ramènent le jour et la nuit la marée

de mulots monte

un morceau de champignon comme un rêve halluciné

» ma dernière cendre sera plus chaude que leurs vies » – Tsvetaieva


https://vmc.camp/2017/09/26/pas-peur/
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Re: Poésie

Messagede bipbip » 08 Oct 2017, 18:45

Poésie, anarchie et désir (II)

Nous avions publié l’année de notre création le manifeste « Poésie, anarchie et désir » ; l’auteure, poète et essayiste, ajoute un second volet après relecture, l’été dernier, d’un autre texte, « La fonction poétique » de Christian Erwin Andersen. À mi-chemin de l’introspection et de l’hallucination. À la recherche, dit-elle, de la place de l’imaginaire dans la vie poétique, c’est-à-dire la vie tout court, en plus intense, plus intègre et, pour tout dire, plus anarchiste.

... https://www.revue-ballast.fr/poesie-anarchie-desir-ii/
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Re: Poésie

Messagede Lila » 24 Oct 2017, 22:48

Marie-Victoire Louis

Aux femmes 1qui demandent - sans plus y croire - justice
Qu’elles vivent !

À celle qui est rentrée en métro
À celle à qui rien n’a été expliqué
À celle que l’on a refusée de recevoir
À celle à qui l’on n’a rien proposé, pas même un café
À celle à qui l’on n’a même pas osé demander ce qui s’était passé

À celle qui n’écoute pas car sa tête n’est plus là depuis longtemps

À celle qui a fait la queue
À celle que l’on ne convoque pas
À celle qui n’a jamais rencontré de juge
À celle qui attend en vain des nouvelles
À celle à qui l’on a dit que c’était trop tard

À celle à qui l’on a déclaré que son histoire ne tient pas debout

À celle à qui l’on a prescrit du Prozac
À celle qui a été soignée pour crises d’angoisses
À celle qui a dû se coucher nue sur une table d’examen
À celle que l’on a consolée : ce n’est pas grave, tu vas t’en sortir
À celle qui a mis sa déprime sur le compte de la mort de son grand-père

À celle à qui l’on a demandé si elle était vierge

À celle qui imaginait qu’elle serait bien défendue
À celle qui ne comprend pas ce que les mots signifient
À celle qui n’a pas eu l’argent pour payer un-e avocat-e
À celle que l’on a longuement questionnée sur sa broche perdue
À celle à qui l’on a asséné : vous n’avez pas beaucoup de biscuits

À celle qui découvre que sa parole n’a pas valeur de preuve

À celle qui a été traînée dans la boue
À celle dont les amants ont été interrogés
À celle qui doit justifier de ses antécédents
À celle qui a été décrite comme fragile, au chômage, sans histoire
À celle qui a compris que d’avoir défendu sa vie allait se retourner contre elle

À celle qui a entendu : émotion n’est pas raison

À celle qui a dû affronter son regard
À celle qui apprend par la presse qu’il est séropositif
À celle que l’on a menacée de lui faire une réputation
À celle qui pense qu’il est bien capable d’exécuter ses menaces
À celle qui doit payer 80 euros tous les mois à l’homme qui l’a violée

À celle qui a dû se contenter de : C’est vrai, Monsieur, vous ne recommencerez plus ?

À celle dont la plainte a fini au panier
À celle qui reçoit une lettre : Affaire classée
À celle qui se rend compte qu’il a plus de droits qu’elle
À celle qui n’a jamais entendu parler de légitime défense
À celle qui lit qu’il n’y a eu ni menaces, ni violences, ni contraintes

À celle qui a toujours bénéficié de la présomption de culpabilité

À celle qui ne cesse devoir se justifier
À celle qui doit prouver l’improuvable
À celle qui est témoin de sa propre cause
À celle dont les collègues ont témoigné contre elle
À celle qui voit la plainte traitée par-dessus la jambe

À celle qui, en poussant la porte, a compris que c’était perdu

À celle qui aimerait savoir ce que sa sexualité vient bien faire ici
À celle qui découvre que les faits sont insuffisamment caractérisés
À celle à qui l’on affirme que la demande de pardon est une grande avancée
À celle qui doit se souvenir de tout, alors qu’elle est au trente sixième dessous
À celle qui se demande si une enquête concernant sa personnalité est bien légitime

À celle qui a conclu qu’elle avait payé très cher sa parole

À celle qui trouve injuste que le doute profite à l’accusé
À celle qui estime que ce n’est pas à elle d’apporter les preuves
À celle qui ne croit pas que, pour être juste, il faille avoir fait du droit
À celle qui considère que le ‘nécessaire recours à la loi’ a bien du plomb dans l’aile
À celle qui ne comprend pas que tout soit si compliqué, alors que tout est si simple

À celle qui dit que la justice, c’est comme le loto

À celle qui est tétanisée
À celle qui n’a pas eu le dernier mot
À celle qui n’a pas supporté qu’on mette en doute sa parole
À celle qui s’étonne de ce que l’essentiel n’est jamais abordé
À celle qui doit répondre sans jamais pouvoir poser ses questions

À celle qui n’accepte pas qu’il soit remis en liberté

À celle qui a refusé le huis clos
À celle qui s’est évanouie et a du être évacuée
À celle à qui l’on a suggéré de pleurer car c’était bon pour elle
À celle que l’on a encouragée à rester calme, digne, mesurée, cohérente
À celle qui est menacée dans le lieu même où la justice est censée s’affirmer

À celle qui a du mal à penser que ça lui a fait du bien

À celle qui veut, elle, juger
À celle qui aurait voulu se défendre toute seule
À celle qui a méprisé le soutien, l’aide, l’écoute, l’empathie
À celle à qui l’on ose encore dire : c’est parole contre parole
À celle qui constate que les droits de la défense s’autorisent bien des droits

À celle qui a dû se blinder, se cliver, se désensibiliser pour supporter tout ça

À celle qui a n’a pas gagné
À celle qui n’en peut vraiment plus
À celle qui entend que les victimes encombrent les tribunaux
À celle qui ne voit pas d’autres alternatives que le meurtre ou le suicide
À celle qui, même dans un abri anti-atomique, ne se sentirait pas en sécurité

À celle qui hésite entre la course de fond et le calvaire

À celle qui a cessé sa thérapie
À celle qui a posé son fardeau
À celle qui est soutenue, aidée, comprise, encouragée
À celle qui s’est reconstruit un monde qui lui appartient
À celle qui en a marre d’être courageuse mais qui continue quand même

À celle qui croit encore un peu à quelqu’un-e et à quelque chose

À celle qui veut tout foutre en l’air
À celle qui a été étouffée sous sa colère
À celle qui ressent de la haine et qui n’en a pas honte
À celle qui, faute de pouvoir hurler, a cessé de parler
À celle qui ne sait même pas où, comment, auprès de qui crier

À celle que l’on nomme survivante, alors qu’elle est morte en dedans

À celle qui a tenu bon
À celle qui appelle à la révolte
À celle qui ressent l’urgence de s’organiser
À celle qui s’est découverte forte comme un roc
À celle qui n’a plus peur de rien ni de personne

À celle dont les rêves et les nuits et sont dorénavant apaisées

À celle qui a dénoncé le verdict
À celle qui a critiqué la presse, la télé, les radios
À celle qui a rendu hommage à ses ‘sœurs de sang’
À celle qui a rappelé qu’elles avaient toutes résisté
À celle qui a démenti catégoriquement les accusations

À celle qui est fière de son combat

À celle qui a été retrouvée morte, à demi nue
À celle dont le dossier portait la mention : fugue
À celle que personne n’est allé chercher à la morgue
À celle dont les enfants sont toujours en famille d’accueil
À celle qui n’a eu d’autre épitaphe que d’avoir été un symbole tragique

À celle dont la vie s’est conclue par : corps presque complet, en bon état de conservation

À toutes celles qui pensent que tout ça, c’est le monde à l’envers
Et qui ont raison

À toutes celles qui veulent que cet édifice vermoulu disparaisse à tout jamais
Et qui ont raison

À toutes celles qui disent que tout doit radicalement changer. Et vite !
Et qui ont raison

À toutes celles qui, sans le savoir, ont changé le monde
À toutes celles que plus personne ne peut plus humilier
À toutes celles qui savent que le monde sera féministe ou restera barbare
Et qui ont raison

http://www.marievictoirelouis.net/docum ... hemeid=814
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Re: Poésie

Messagede bipbip » 28 Oct 2017, 15:33

Poésie, anarchie et désir (II)

Nous avions publié l’année de notre création le manifeste « Poésie, anarchie et désir » ; l’auteure, poète et essayiste, ajoute un second volet après relecture, l’été dernier, d’un autre texte, « La fonction poétique » de Christian Erwin Andersen. À mi-chemin de l’introspection et de l’hallucination. À la recherche, dit-elle, de la place de l’imaginaire dans la vie poétique, c’est-à-dire la vie tout court, en plus intense, plus intègre et, pour tout dire, plus anarchiste.

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Re: Poésie

Messagede Pïérô » 30 Nov 2017, 00:25

Soirée « Politique et Poétique sont sur un même bateau »

‌Jeudi 30 novembre à 19h30, Librairie du Monde libertaire - Publico, 145 rue Amelot, Paris 11e

Ce soir-là, quatre amis que vous avez peut-être croisés dans des luttes contre ce monde

vous liront des poèmes qu’ils ont écrits, et jusque là gardés tus. Or, politique et poétique ont partie liée. Car la société dans laquelle nous vivons, ce monde du profit et de la guerre de tous contre tous, sont irrespirables. Les nouveaux maîtres de ce monde du capital ont pour stratégie de faire de nous leurs esclaves consentants, sous les mirages de la consommation et de l’auto-entreprenariat… Certes tous les jours nous luttons contre ce monde et essayons de bâtir le nôtre… dans des lieux de repli ou d’autonomie provisoire… exils, zads, marronnage moderne…
La poésie est partie intrinsèque de notre combat, elle nous porte.

« Que la poésie de la vie soit notre arme absolue ! Car elle captive sans capturer, donne et ne s’approprie pas, propage une voacation du bonheur, qui révoque la nécessité de tuer »

Raoul Vaneigem, « Lettre à mes enfants et aux enfants du monde à venir », 5 octobre 2011

Et nous allons mêler poèmes politiques et poèmes érotiques.. Pourquoi ?

car l’insurrection même nait de notre chair désirante, l’insurrection est joie, creuset d’ailes, elle déploie « une érotique du soulèvement, un devenir-barricade des corps qui ouvre une brèche, pour en éviter la réclusion dans des systèmes et structures de pouvoir. »

Carmine Mangone, « Glisser une main entre les jambes du destin », ed. Asinamali

Au 30 novembre et avec vous dans la lutte et la création de notre monde !

François COELHO

Evelyne PERRIN

Jean-Baptiste REDDE

Jean-François WOLFF

http://www.librairie-publico.info/?p=2871
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Re: Poésie

Messagede Pïérô » 16 Jan 2018, 18:36

L’HEURE DE LA RÉCRÉATION

Un poème d’Antonio Orihuela

Antonio Orihuela est né à Huelva en Andalousie en 1965. Docteur en Histoire, poète et essayiste libertaire. Sa poétique agit comme un révélateur sans concession des réalités sociales et économiques. Sa poétique agit : morsure de l’ironie, mots non mâchés, subtiles perceptions du réel frisant quelquefois une naïveté délibérée. Sa poétique au langage clair et direct est, enfin, une invitation à l’action. Il est l’auteur de nombreux recueils de poèmes dont Edad de Hierro (1997), Comiendo tierra (2000), Palabras raptadas (2014). Depuis 1999, il coordonne dans la ville de Moguer les rencontres annuelles de poésie Voces del extremo (Voix de l’extrême) qui ont pour but de dénoncer la marginalisation et les injustices sociales... En poésie.

Comme l’école est
autoritarisme, schizophrénie,
ségrégation de classe, dressage,
mémorisation absurde d’inepties,
productivité quantitative,
compétitivité, mensonge
et fomentation de l’indignité personnelle
à condition d’accéder à la réussite
dans une société pourrie,

l’école
ne peut être la conscience morale de la communauté
sinon le reflet de son état le plus épouvantable,
le marché
où l’on déforme les êtres humains
pour qu’ils se transforment en marchandises.

Une telle école ne peut pas changer le monde
mais elle peut détruire les personnes.

Face à elle, son ennui et son inutilité,
l’heure merveilleuse de la récréation est tout ce qu’il reste

pour penser par toi-même,
pour te mettre à la place de l’autre
et pour porter ta vérité
jusqu’où ta vérité dit que tu trompes.

Courage !
Ça va bientôt sonner.


Traduit de l’espagnol par Janela
http://www.cla01.lautre.net/L-HEURE-DE-LA-RECREATION
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Re: Poésie

Messagede bipbip » 16 Aoû 2018, 18:03

La chien d’a-out

La chien d’a-out

La canicule qui s’épand sans vergogne en ce mois de juillet a fait émerger des ténèbres de la mémoire ces vers que nous serinions consciencieusement chaque année à l’école primaire et que nous devions apprendre par cœur

Midi, roi des étés, épandu sur la plaine, -

Tombe en nappes d’argent des hauteurs du ciel bleu. –

Tout se tait. L’air flamboie et brûle sans haleine. –

La terre est assoupie en sa robe de feu.

Cette première strophe venait d’un long poème de Leconte de l’Isle, un poète largement méconnu aujourd’hui. J’ai su plus tard en explorant l’histoire littéraire pour je ne sais quel examen qu’il avait vécu dans la seconde moitié du 19ème siècle, qu’il avait été un des inspirateurs d’une école de « l’art pour l’art » connue sous le nom de Parnassiens, intermédiaire entre le romantisme engagé socialement et le symbolisme qui brisait le corset formel de la poésie. Je n’en dirai pas plus sauf que son nom reste pour moi indéfectiblement relié à ces vers, et aux chaleurs de l’été, et aux moissons, et aux vacances scolaires, et à bien d’autres souvenirs des chaleurs de l’été

L’école primaire où ces vers bruissaient immanquablement chaque année en juillet comme un retour des saisons, était dans un bourg agricole de la Brie, dont la terre était lourde de céréales et du retour sempiternel des moissons de juillet qui se prolongeaient souvent jusqu’en début août. Les vacances d’été s’étalaient alors du 15 juillet au 30 septembre en fait déjà pour les nécessités économiques des paysans qui formaient alors dans ma prime enfance plus de 60 % de la population : il fallait la main d’œuvre des jeunes pour suppléer aux travaux paysans mineurs alors que les adultes étaient accaparés par les travaux de la terre. Avant que les scolaires ne s’égaillent dans ces travaux agricole, l’école se permettait ainsi de magnifier en poésie la chaleur de l’été que l’on devait affronter dans des classes qui n’étaient, pas plus que les demeures climatisées en aucune manière.

Personne ne leur serinant qu’il fallait boire beaucoup. La moisson, c’était un dur travail en plein soleil, la tête seulement protégée par une casquette ou un chapeau de paille et le corps toujours revêtu de la chemise et des braies traditionnelles et on transpirait abondamment, J’ai parfois au cours de la dernière guerre aidé à la moisson, protégé par mon seul béret basque qui devenait si trempé de sueur que de temps à autre je devais le tordre pour retrouver quelque peu sa fonction d’éponge à transpiration. Il me souvient que les paysans emportaient pour leur journée de labeur de grosses outres de grès remplis de plusieurs litres d’une bibine qui leur était réservée, le dernier des cidres d’une âcreté sans pareille.

Dans ces années 1920 et 1930, la moisson qui débutait vers le 15 juillet si les temps étaient propices et les blés ou autres céréales bien murs se prolongeait, dans une ferme de taille moyenne, un centaine d’hectares, pendant près d’un mois. Et tout le monde était sur le pont. Le seul engin mécanique était alors la moissonneuse lieuse tirée par deux chevaux qui coupait la céréale à la base de la tige et liât ce qui avait été coupé à une cadence régulière, en bottes rejetées sur le côté. Mais il y avait un avant et un après. La moissonneuse ne pouvait entrer dans le champ à moissonner sans qu’on lui ait assuré un passage car cela aurait fait perdre une partie non négligeable de la récolte. Il fallait donc faire ce passage en coupant une bande de la largeur de la moissonneuse tout autour du champ. Cela s’appelai détourer le champ. C’était fait à la main par un faucheur muni d’une faux spéciale qui outre la lame comportait un dispositif permettant de recueillir ce qui avait été coupé d’un coup de faux. Rejeté sur le côté, cela devait être assemblé en bottes liées avec la paille elle-même. C’était un travail très pénible et seuls les plus costauds des faucheurs pouvaient l’assumer.

La moissonneuse pouvait entrer en action pour laisser finalement un champ de chaume sur lequel reposaient des alignées équidistantes.de bottes. Pour les céréales, on ne parlait d’ailleurs pas de bottes, terme vulgaire attribué au seul vulgaire foin. En céréale, la botte était une gerbe. Les gerbes ne devaient pas rester comme cela à terre. On les ramassait à la main pour en faire des petites constructions de trois gerbes, épis en haut, les moyettes. C’était le travail des femmes et des ados, pas si facile que cela car sous le soleil il fallait constamment se bisser et se relever avec une gerbe qui pouvait peser jusqu’à 15kg. Cela avait plusieurs fonctions : faire sécher les épis après une pluie d’orage ou la rosée du matin, permettre le ramassage en assurant un large passage pour les lourdes charrettes fourragères sans écraser quoi que ce soit, épargner un effort supplémentaire aux chargeurs de charrettes qui devaient prendre chaque gerbe à la fourche pour la lancer à un récepteur qui les rangeait suivant un schéma bien précis toujours les épis à l’intérieur pour permettre un chargement maximum.

Les gerbes étaient stockées pour le battage qui se faisait en hiver à la saison creuse, soit dans la ferme, soit dans des hangars près de la ferme soi dans des meules. Ces constructions temporaires qui faisaient inévitablement partie du paysage d’automne dans les campagnes céréalières ont complètement disparu. C’était un large édifice édifié seulement avec les gerbes. Celles-ci étaient alignées dans un large cercle d’au moins 10 mètres de diamètre que l’on montait en cylindre de près de 5 m de hauteur. Le tout était couronné par un cône d’une hauteur équivalente. Les gerbes soigneusement alignées comme des rayons, toujours les épis vers le centre du cercle de sorte que l’extérieur ne voyait que les extrémités de paille. Cela était une bonne protection contre la pluie et contre les rongeurs ou oiseaux granivores. Mais il fallait protéger les parois du cône contre ces mêmes risques. On devait confectionner un toit de paille de l’année précédente assemblée comme un toit de tuile de sorte que la pluie glisse et ne pénètre pas ? C’était un travail d’artiste que seuls quelques professionnels exerçaient. Tout était ainsi au repos jusqu’au battage et, parait-il, le grain pouvait encore murir dans ce repos forcé en plein air.

De jour en jour, la moisson, entrecoupée parfois par un orage, S‘acheminait vers son terme, parfois plus d’un mois apes qu’elle eut débuté par le détourage.

Il ne restait plus, dès que les gerbes avaient été enlevées, que quelques jours pour aller glaner , des femmes en générale, les glaneuses et souvent aussi les mômes, c’est-à-dire récupérer les quelques épis oubliés par la moissonneuse, glanage qui servait surtout à la nourriture des quelques poules domestiques.

Et c’était alors la « chien d’aout », la fête individualisée ferme par ferme de la fin de la moisson .

La ferme la plus importante du bourg trônait sur la route du faubourg de Gironde, le long de la Nationale, les bâtiments assemblés autour d’une grande cour carrée dont près de la moitié était occupée par un énorme tas de fumier qui ne se vidait qu’une fois par an à l’époque des labours d’automne. Le fermier tait un personnage conséquent, pas seulement le patron, maître absolu à bord, de près de 40 travailleurs, hommes et femmes et d’une famille de cinq héritiers qui tous devaient travailler d’une manière ou d’une autre à la prospérité familiale. Comme il se devait, il était aussi un édile au conseil municipal.

Pour la chien d’aout, on dressait à côté du portail donnant sur la rue un mât avec à son sommet une couronne de paille ornée de fleurs des champs. Pour avertir tout un chacun de la fin de la moisson e des festivités conséquentes.

Ces festivités se déroulaient un soir dans un grand banquet sur une large table dressée dans la cour, devant le tas de fumier, banquet auquel étaient conviés non seulement tous les acteurs grands et petits de la moisson et leur famille, mais aussi des amis et connaissances, les relations qui devaient être ménagées. Comme le fermier était un personnage local, la fanfare municipale était conviée aux festivités contre une aubade répétée au cours de la soirée.

Ma mère avant pensé que je devais apprendre la musique, j’avais été auparavant vers mes 10 ans à la connaissance de l’écriture musicale et à l’apprentissage du saxophone alto, et finalement intégré dans la fanfare, le seul jeune ado, anobli d’une casquette réglementaire avec des parement dorés. Et à ce titre, je fus ainsi associé plusieurs étés à la fête de la chien d’aout dans cette ferme.

Je n’ai guère souvenir de ces festivités qui duraient jusqu’au petit matin car je devais rentrer à la maison bien avant, mais les libations finissaient le plus souvent pacifiquement plus dans l’ivresse que dans la sobriété.

Et les routines agricoles reprenaient dès le lendemain. Le chaume délaissé était passé au scarificateur, un grattage de surface qui aidait à faire pousser les herbes folles qui pendant deux ou trois mois avant les labours d’automne qui les enfouirait comme engrais vert, servait de pacage au troupeau de moutons de la ferme.

Les chaleurs de l’été étaient passées après le 15 aout, la fête votive du bourg, le premier dimanche de septembre, marquait aussi que la fin des vacances approchait comme un feu d’artifice avant la fin de l’été.

Et on retournait dans la bouse grise de l’école, oubliant jusqu’à l’été suivant la complainte ritournelle des jours ruisselants de soleil et ce qu’avait pu être la chien d’aout.

La canicule d’aujourd’hui ne fait plus émerger que ces souvenirs enfouis sous la glace des années qu’elle fait fondre quelque peu. Que reste-t-il de toute cette vie qui survécut des siècles pour mourir il y a plus de soixante années écrasées à jamais sous le rouleau compresseur inexorable et impitoyable du progrès

Il n’y a plus de meules que dans les paysages des campagnes des chefs d’œuvre de Monet, Millet ou tant d’autres séduits par leur calme olympien. Il n’y a plus de bleuets ou de coquelicots qui paraient la couronne de la chien d’aout. Les fermes sont des cimetières d’engins mécaniques où l’on chercherait en vain une trace de vie collective

Il n’y a plus que ces souvenirs que fait émerger la canicule et qui mourront avec moi et mes pareils campagnards s’il en reste quelques-uns.
P.S. :

S’il vous plait, ne changez pas l’article féminin et prononcez bien en détachant a – ou (délaissant le t), c’est sans doute une survivance du patois briard que seuls quelques vieux parlaient encore dans ma prime enfance. J’ai entendu ainsi alors une ancêtre de plus de 70ans toujours esclave fille de ferme prononcer cette phrase : « C’te jour, j’étions ben à la ferme »


http://divergences2.divergences.be/spip ... 63&lang=fr
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