Mes premières années ont été hantées par de la daube. Sheila, Claude François, etc... Jusqu’au lycée, pas moyen d’y échapper, sauf lors d’un tout petit interlude qui a sans doute changé mes goûts à tout jamais. Les bases américaines n’avait pas encore quitté le pays et mon village était un lieu de passage pour les convois militaires. Ils s’arrêtaient parfois sur la place de l’église pour une pause. Quand il n’y avait pas école, nous gamins, nous reconnaissions le bruit bien caractéristiques des GMC et nous courions à toute vitesse dans l’espoir qu’il s’arrêteraient. C’est ainsi que j’ai machouillé mes premiers chewing gum et entendu du jazz et du rock, un son qui venait d’ailleurs.
Avant le début des années 70, pas de TV. La seule émission rock, c’était Pop 2. Ou alors, il fallait essayer de capter Radio-Caroline sur les ondes courtes du transistors, la nuit sous la couette, mais çà ressemblait souvent à Radio-Londres.
Il a fallu attendre les premiers petits boulots pour acheter l’électrophone. Mais les disques étaient chers et les enfants de la classe qui se lève tôt se rabattaient sur les petits magnétophones à cassettes, cassettes qui pouvaient s’échanger, s’effacer et se ré-enregistrer. Je vous dis pas le son.... surtout quand la bande s"usait et qu’un morceau de scotch la rafistolait.
Mon histoire avec la musique, c’est une frustration. Et je crois que c’est l’histoire d’une génération, ce qui n’explique pas tout, mais qui est fondamentale pour qui veut comprendre la période en la re-situant dans son contexte. Il y eut toujours un lien entre musique et révolte. Le monde qui m’était inaccessible, ce fut d’abord le monde musical, une autre musique.
J’ai appris l’anglais avec fureur pour comprendre ce qui se chantait. Et mon premier choc fut Dylan
The times they are a-changin'.
"Come mothers and fathers Throughout the land And don't criticize
What you can't understand Your sons and your daughters Are beyond your command
Your old road is Rapidly agin'. Please get out of the new one If you can't lend your hand
For the times they are a-changin'."
Brassens, Ferré, je n’avais pas les clefs pour les comprendre. Ado, je les trouvais chiants. Il a fallu que Férré enregistre avec un groupe (Zoo) pour que je m’intéresse à lui. Et, entre temps, mon premier anar rencontré, mon prof d’espagnol, m’avait donné quelques leçons extra-scolaires qui ne rentraient pas vraiment dans le programme. Le choc avec Ferré fut le même :
"Je suis d'un autre pays que le vôtre, d'un autre quartier, d'une autre solitude.
Je m'invente aujourd'hui des chemins de traverse. Je ne suis plus de chez vous.
J'attends des mutants."
Jeune campagnard mal dégrossi, j’ai pratiquement tout appris via la musique, autant, sinon plus que que par les livres. Par exemple, mon premier contact avec l’homosexualité (son acceptation culturelle) ce fut à travers Ziggy Stardust de Bowie. Ma petite copine de l’époque avait décroché une bourse au lycée français de Londres, elle avait acheté 2 places à l’Hammersmith Odeon, en juillet, je crois (C’était pendant les vacances). Ce fut mon premier voyage et mon premier concert rock. (j’ai vécu ensuite deux années en G.B, aussitôt mon bac brillamment raté et après avoir échappé au régiment semi disciplinaire de Soissons)
Un peu plus tard, j’ai lu Debord et sa critique de la société du spectacle.
Et puis, encore plus tard, est arrivé internet. Et j’ai soigné ma frustration. La musique était à portée, gratuite, et j’ai pu écouter enfin (presque) tout. Ce fut une orgie.
J’est tiré de tout cela l’idée que la révolution est aussi culturelle, que le changement ne viendra pas seulement par des tracts et des discours mais que l’art peut être aussi efficace, par des voies plus détournées (Il y eut aussi le graphisme, par exemple)
Et un refus viscérale du statut d’artiste tel qu’il est conçue par la société capitaliste.


