Dépasser la lutte

Dépasser la lutte

Messagede conan » 22 Mai 2009, 13:19

Je voudrais vous faire partager ma réflexion sur un risque, un écueil que je pense consubstantiel à toutes nos luttes contre les oppressions/discriminations en général. Afin de savoir dépasser la lutte en tant que violence d'un groupe d'opprimés contre un groupe d'oppresseurs... pour rendre nos idées enfin réelles.

Un groupe de gens, pour opprimer un autre groupe de gens, se construit toujours une identité, un langage, des signes sacrés de son pouvoir, des lois, tacites ou explicites, des codes.

Que cette identité soit aristocrate, bourgeoise, nationale, patriarcale, hétérosexuelle, racialiste, civilisationnelle, religieuse orthodoxe, j'en passe et des meilleures... elle permet à des oppresseurs, construisant plus ou moins consciemment des valeurs communes, de répandre ces valeurs pour les faire accepter comme un cadre, au sein duquel il serait inconcevable de penser.

Face à ces groupes oppresseurs, se donnant une légitimité identitaire et des valeurs légitimantes, on peut penser stratégiquement utile de se rassembler soi-même sous une identité de lutte contre l'identité qui opprime. Contre la bourgeoisie, la lutte de classe "ouvrière" ; contre l'impérialisme, le nationalisme/régionalisme indépendantiste ; contre le racisme blanc, le black power ; contre le patriarcat, la lutte féministe...

Cette stratégie est tout à fait légitime et compréhensible, et pour ma part, je pense qu'il faut toutes les soutenir. Mais qu'il faut aussi toutes les transcender en désamorçant leurs processus mortifères de violence et d'identitarisme.

Toute lutte contre une oppression sociale peut fonctionner un certain temps, car se constituer une identité forte, un drapeau, des valeurs de combat, permet en effet de rassembler les gens en lutte pour les rendre plus forts ensemble et améliorer les conditions de vie.

Mais il y a des écueils potentiels. Je ne dis pas inévitables, mais assez possibles pour qu'on s'y attarde. La source du problème de se constituer une identité de combat contre une autre qui nous opprime, vient du fait qu'une idée partagée par plusieurs personnes devient une entité propre (une idée-entité, une "identité"). Comme nous l'enseigne la mémétique, l'identité prend peu à peu une certaine forme d'existence autonome, et qui veut se survivre, perdurer pour elle-même... à tout prix.

Une identité cherche toujours à perdurer, et au-delà d'un certain seuil rien ne l'intéresse plus que ça : drapeau, mots dont on se gargarise, postures, mythologie... et risque aussi de calomnies contre tout ce qui n'entre pas dans le moule de cette identité.

L'autre risque d'une identité de lutte, c'est qu'en se constituant contre une autre identité, on ne puisse faire exister notre identité uniquement qu'à la condition que l'identité combattue continue d'exister. On perpétue le cadre de l'identité combattue. Au lieu de dépasser la dichotomie sociale qu'il a créée.

C'est ainsi que le marxisme-léninisme, qui se définit comme lutte de la classe prolétaire contre la classe bourgeoise, a pu permettre d'un côté de gagner des tas de choses (ou plutôt, de les obtenir), mais d'un autre côté et sur le long terme, a hélas surtout contribué à pérenniser la bourgeoisie. Le marxisme-léninisme s'est partout dévoyé en réformisme plus ou moins radical ou mou (politiquement ou syndicalement), ne vivant que de son créneau "négociation de miettes contre la bourgeoisie", mais toujours en se situant dans le cadre bourgeois de la représentativité électorale et du salariat. Quand il "triomphe", il devient une horreur totalitaire parce que le problème de la remise en cause du pouvoir n'a pas été abordé : c'est le capitalisme d'Etat, le pouvoir bourgeois aux mains des ex- "révolutionnaires" devenus d'odieux bureaucrates.

C''est ainsi qu'en luttant localement contre l'Etat et ses censures, ses prohibitions, se constituent des affinités de traffics en tout genre, qui peuvent parfois, au nom de la perpétuation de codes et de valeurs, devenir des mafias exerçant des violences répugnantes. Qu'elle est belle parfois, la cause du peuple, qu'elle est belle, "Causa nostra"...

C'est ainsi que des associations communautaristes combattant le racisme ou le christianisme des blancs, se sont parfois dévoyés en devenant lobbys, prônant des quotas, prônant la "discrimination positive" et autres conquêtes de façade, mais au final légitimant le cadre de la différenciation raciale et de l'oppression religieuse (cf les Etats-Unis, et hélas parfois aussi en France des assocs communautaristes prêchant la discrimination positive), en rejetant le racisme en des sphères de non-dit, de peurs et de tensions larvées bien plus insidieuses. On sait combien dans le monde entier, lorsque des "ethnies" longtemps opprimées se constituent en fronts et prennent le pouvoir, ce qu'il advient de l'ethnie adverse. On assiste à des boucheries sans nom. On sait aussi ce qu'il advient dans des sociétés proclamées "multiculturalistes", en réalité des sociétés de ghettos d'une violence intrinsèque d'autant plus malsaine qu'elle est insidieuse, rampante.

On peut aussi bien évidemment penser aux luttes anti-impérialistes, légitimes mais parce qu'assumées hélas le plus souvent par des nationalistes, donnant des résultats parfois pires encore que l'horreur antérieure.

Le féminisme peut aussi se dévoyer en lutte contre tout ce qui porte des couilles, en conquête de la "parité", en lois spécifiques, dans l'affirmation d'un "féminité" au fond bien traditionnelle... bref, en perpétuant la différenciation sexuée.

Alors que toutes ces luttes portent à la base le drapeau d'une humanité sans classes, réconciliée, elles portent aussi toutes le risque du sectarisme et de l'enfermement.

Face à l'échec d'une lutte fondée sur une identité de combat, on constate trop souvent la tentative de substitution d'une identité de lutte à une autre. A la récupération de partisans déçus par un autre identitarisme de lutte. Les fafs vont tenter de récupérer les cocos déçus en leur disant que l'identité qui marche pour lutter contre le libéralisme, c'est l'affirmation de l'identité du terroir, de la nation. Les cocos vont dire aux électeurs du front national que c'est au contraire se rassembler en classe ouvrière. Dans leurs rangs on pourra tout aussi bien trouver des gens qui perpétuent ou non racisme ou patriarcat.

A nous, à nous tous (et quel que soit nos "sexes", nos "classes", nos "idées", nos "nationalités"...), de dénoncer toutes les oppressions, mais aussi tout ce qui les permet, à savoir tous les identitarismes, qu'ils soient ceux des dominateurs... ou ceux des futurs dominateurs. Et ce qui est à la base de tous les identitarismes, qui n'en sont que le voile pudique, c'est le POUVOIR.

Dans toute oppression, des gens en oppriment d'autres selon des schémas. Et pour perpétuer cette oppression/exploitation, cherchent à diffuser (y compris et surtout chez les opprimés) des idées/valeurs qui se perpétueront sous le voile d'une légitimité. Légitimité qui n'a ce nom que par le nombre des gens soumis à ces schémas.

Détruire les valeurs qui sous-tendent une forme d'oppression est donc essentiel, mais structurellement, il ne faut pas les remplacer par d'autres valeurs oppressives. Il faut aller plus loin et combattre le fait même de l'oppression de gens par d'autres. Le pouvoir en lui-même.

C'est la notion même d'emprise, de pouvoir sur autrui qui est le problème. C'est lui qui est à combattre. C'est le sens même de l'anarchisme.

Et à mon avis, cela ne se fait pas en détruisant des personnes porteuses d'idéologies et d'identités. Mais en combattant ces idéologies et identités qui les parasitent (parfois c'est vrai jusqu'à la moëlle), en les dépassant en vue d'intégrer AUSSI les anciens oppresseurs. Même si c'est difficile. C'est la valeur éthique supérieure à toutes les autres, et toute personne capable de la porter, je la jugerai pour ma part comme véritable anarchiste.

Je crois qu'un anarchiste conséquent doit d'abord envisager de combattre, de refuser toute idée de vengeance, et voir suffisamment loin pour se dire que la société utopique anarchiste est une idée "hors des lieux"... communs, et donc embrasse l'humanité toute entière.

Lorsque s'achèvera la domination capitaliste, l'ancien patron travaillera pour lui et les autres, aux côtés des anciens salariés.

Lorsque s'achèvera la domination racialiste, le blanc vivra librement parmi les noirs.

Lorsque tomberont les frontières et s'effondreront les impérialismes, les anciens colonisés partageront leur repas et leurs terres avec les anciens colons.

On peut juger ces propos naïfs, affirmer qu'avec des idées pareilles les luttes n'aboutissent pas, et que la lutte contre le pouvoir s'incarne dans les luttes spécifiques, là où le pouvoir s'exerce réellement. Je le crois aussi, mais pour ma part, en tant qu'anarchiste, je pense que toutes ces luttes n'en sont qu'une, c'est-à-dire la lutte contre le pouvoir. Et qu'il faut d'autant plus investir ces luttes qu'elles portent elles aussi dans leur flancs les germes du pouvoir. Nées du pouvoir, les luttes resteront dans le pouvoir tant qu'on n'y désamorcera pas le ressort de la violence.

Je crois que ce sont les identités de lutte qui ont fait la preuve de leur échec. Que seule la lutte acharnée contre l'idée du pouvoir est et sera toujours la clé du salut de l'individu (qui demeure souvent son pire bourreau castrateur et autoritaire) et de l'humanité.

Je crois qu'on ne devient homme de pouvoir que par souci pathologique de reconnaissance et d'amour. Et que plutôt que de lui mettre des mandales et l'effrayer, il vaut mieux, tout en s'opposant fermement son oppression, montrer à un oppresseur qui a peur de perdre son pouvoir... qu'il ne subira pas de vengeance ; qu'il peut être utile en système anarchiste, et obtenir une reconnaissance sincère de la part de ses semblables.

Je crois que lutter contre le pouvoir passe nécessairement par le respect de toute vie, y compris celle des oppresseurs. Par la volonté de comprendre l'opprimé, mais aussi l'oppresseur, pour mieux détricoter les schémas qui nous amènent tous à agir ou à subir dans l'oppression, et ainsi à en légitimer le cadre.

Je crois que lutter contre le pouvoir passe par le rejet de la violence active (attaques physiques, insultes dégradantes et personnelles), tout en assumant une défense déterminée et courageuse de nos espaces de liberté, y compris physique. D'autant plus courageuse qu'on y met notre coeur.

Nos offensives doivent être la lumière qui fait fuir l'ombre de la peur, de la frustration, de la solitude, du manque d'amour.

L'anarchisme porte le drapeau noir de la peine et des opprimés qui ont abandonné toutes leurs illusions, mais il porte aussi en lui l'espoir d'un monde sans oppression.

Libérons-nous de nos propres pouvoirs, sur nous et les autres, et interdisons sereinement mais fermement aux autres d'exercer sur nous leur pouvoir. Notre exemple sera porteur d'une humanité nouvelle !
conan
 

Re: Dépasser la lutte

Messagede willio » 22 Mai 2009, 14:27

Du grand conan (pléonasme) ! Ca mérite d'être dans le p'tit noir. :)
Bravo, je suis d'accord sur toute la ligne, quel plaisir de te lire.
Je n'ai eu de cesse de dénoncer toutes les formes de création identitaire qui finissent toutes dans le sens du pouvoir et de l'exploitation. D'accord aussi avec l'idée que le véritable poison ce ne sont pas les identitaires mais l'identité, il faut les aider à changer et arrêter de cercle vicieux de la vengeance.
Mort à l'identité, mort au pouvoir, tel est le véritable sens de l'anarchie !
willio
 

Re: Dépasser la lutte

Messagede Olé » 22 Mai 2009, 14:55

Beau texte vraiment.
Je suis d'accord sur à peu prêt tout, mais j'attends d'autres réactions pour rebondir dessus si je l'estime nécessaire.

Certains passages pourraient tout résumer, du genre: "Que seule la lutte acharnée contre l'idée du pouvoir est et sera toujours la clé du salut de l'individu"

Et celles ci que je trouve magnifiques:
"Nos offensives doivent être la lumière qui fait fuir l'ombre de la peur, de la frustration, de la solitude, du manque d'amour.
L'anarchisme porte le drapeau noir de la peine et des opprimés qui ont abandonné toutes leurs illusions, mais il porte aussi en lui l'espoir d'un monde sans oppression."

Bon ton texte fait un peu romantique et idéaliste mélancolique mais c'est pas moi qui vais te le reprocher, au contraire. :mrgreen: :wink:
L'une des questions qu'un lecteur pourrait soulever ici, c'est celle ci: concrètement, comment nous "Libérons-nous de nos propres pouvoirs, sur nous et les autres" ? Car cela reste un idéal, une philosophie, mais concrètement tu vas peut être me dire que c'est selon les ressentis ou la perception de chacun, dans ce cas ça reste un positionnement métaphysique d'un individu.
Olé
 

Re: Dépasser la lutte

Messagede Antigone » 22 Mai 2009, 16:30

conan a écrit:Je crois que lutter contre le pouvoir passe par le rejet de la violence active

non et oui


Les identités permettent d'exister dans cette société, d'être identifiables et reconnus à travers un statut et des droits.
La société est le lieu où toutes les identités se rencontrent, se confrontent, s'évaluent. Des identités prennent le dessus sur d'autres et vont jusqu'à les investir. Tout cela est dans la logique d'une société regie par la compétition où dominer est perçu comme le seul moyen de ne pas disparaitre et par conséquent de continuer à exister pour soi et preserver son identité aux yeux des autres.

Le pouvoir, tout le monde en reçoit une parcelle à un moment ou à un autre, se le voit proposé, ou donné en exercice par l'éducation.
Celui qui l'accepte, accepte du même coup le monde (avec ses règles) qui l'a façonné et le sens qui'il lui a donné.
Celui qui est destiné à donner des ordres l'exerce avec une sorte de conscience professionnelle, comme s'il tirait de sa vocation une consécration.
Celui qui est destiné à recevoir des ordres, trouve le moyen de prendre sa revanche et de monter dans la hierarchie sociale.Tous les deux en useront sous le vernis de la responsabilité. Ils en abuseront par peur de le perdre.

On ne peut pas ne pas l'accepter à moins de sortir du cadre social et d'y abandonner toute perspective.
On ne lutte pas contre le pouvoir. Il existe... Mais on peut refuser de s'en servir en toute conscience en montrant aux autres, à ceux qui se soumettent parce qu'ils en ont peur, à ceux qui veulent se l'approprier afin de ne plus en avoir peur, à quel point il est INUTILE.

Lutter contre le pouvoir, c'est lutter contre nous-même, ou bien contre des moulins à vent, et d'une manière générale contre tout ce qui nous dépasse. Cela aboutit le plus souvent à créer une autre forme de pouvoir.

Etre révolutionnaire, c'est au contraire accepter le pouvoir pour ce qu'il est: une baudruche sans valeur que l'on a su rendre inopérante.
Un pouvoir sans pouvoir sur personne n'est plus rien, n'a plus d'identité, n'est plus reconnu parce qu'il n'est plus en capacité d'entretenir les rapports qu'il avait auparavant avec les dominés.
C'est à mon sens la seule identité possible qui nous permette d'exister en ce monde et qui donne leur vrai sens à notre vie et à notre combat.
Antigone
 

Re: Dépasser la lutte

Messagede angularsound » 22 Mai 2009, 16:41

Yep ! merci Conan pour ce texte profondément apaisant, humain et délicat .... je pense m'en servir pour ma propre vie comme pour mes réflexions : merci !
angularsound
 

Re: Dépasser la lutte

Messagede Pïérô » 23 Mai 2009, 00:00

La forme est bien, mais je n'en partage pas vraiment le fond.
Car je ne vois qu'une chose pour dépasser la lutte, c'est la révolution. En attendant, il me semble que la priorité avant de dépasser la lutte c'est déjà d'y être...Et pour parler d'identité, il se trouve que bien souvent cultiver l'identité anarchiste, et ne faire que de la propagande en condamnant les luttes parcellaires, les luttes spécifiques, les luttes sociales...identité dans laquelle on se renferme comme dans une tour d'ivoire, tient malheureusement lieu souvent de "militantisme"chez des anars. Il en est de même pour la réflexion qui s'en trouve décalée des réalités bien souvent.

Je ne veux pas rentrer dans cette question du pouvoir, il y a différents types de pouvoirs, je ne suis pas contre tout pouvoir, car j'oppose pour l'un d'entres eux le pouvoir par en bas au pouvoir par en haut, mais il y a déjà un topic sur cette question, et je voudrais d'avantage revenir sur l'essentiel du contenu touchant les "identités".
Imaginer une société sans classes ni Etat (pouvoir par en haut), sans oppression spécifique, et participer à la construire est bien de l'ordre de notre projet commun. Par contre dans la réalité, il existe bien des classes, une classe dominante, la bourgeoisie, des exploités et des exploiteurs, et des oppression spécifiques (femmes...). Et il y a un fort courant de l'anarchisme qui ne nie pas cette réalité, et se situe dans ce courant historique de lutte des classes, et celà n'appartient pas qu'aux seuls marxistes-léninistes. Et dire que combattre la bourgeoisie, la classe dominante en tant que telle c'est entretenir son existence, alors que ce n'est pas une vue de l'esprit mais bien une réalité matérielle, que l'idéologie évidemment conforte, me paraît faire un peu à côté de la plaque. Patrons et ouvriers, débarrassés de leurs identité de classe, pourraient alors discuter sur un pied d'égalité et s'embrasser dans une grande réconciliation historique pour s'empresser d'aller gambader ensemble vers la révolution sociale ? Très franchement j'ai entendu çà gosse sur les bancs de l'église, "banc de l'église, disait le curé, sur lesquels s'assayent côte à côte patron et ouvriers réconciliés dans l'amour de Jésus". Mais dans la réalité c'est pas çà, parce que la réalité repose sur une société de classes, et que de fait il y a lutte des classes. Il y a des anarchistes qui font reposer essentiellement l'anarchisme sur une philosophie, nient la lutte des classes, et d'autre non...Dans les principes de bases de la FA avant 1978 d'ailleurs, encore marqués fortement par le courant individualiste, il était indiqué que les classes n'étaient qu'une vue de l'esprit, et je pense que c'est ce qui ressort du contenu à ce sujet de ce texte, mais depuis ces principes de bases ont été refaits dans le sens de la reconnaissance de la lutte des classes.
Pour le reste j'ai un peu envie de dire que cette question de "vue de l'esprit" est appliquée ici à toute forme d'oppression, et celà évidemment me dérange quelque peu. Le patriarcat et l'oppression sur les femmes n'est pas qu'une "vue de l'esprit", et le fait de lutter sur ce terrain spécifique et aussi en tant qu'identité femme, identité "féministe" ou homme "pro-féministe", n'entretient pas le mal, mais participe bien à mon sens à parler de cette réalité, et de lutter sur ce terrain pour la transformer...On peut développer de même au sujet de l'anticolonialisme, etc...
Sur la question de la "trancendance" des luttes parcéllaires, spécifiques, des luttes sociales...ou des identités spécifiques, il y a par contre une vision d'ensemble, un angle d'attaque globalisant, que nous portons. C'est ce qui participe de forger notre identité révolutionnaire. Et lorsque l'on est sur différents axes ou fronts de luttes, l'organisation politique spécifique par exemple, offre un espace globalisant, un discours globalisant...Mais on ne peut nier l'existant et les différentes luttes, pas plus que de les hierarchiser d'ailleurs, et je dirais qu'en plus c'est ce qui fait la richesse du mouvement anarchiste, qui porte la contestation et la lutte sur les différents terrains de l'émancipation, et qui réfléchit dans ces différents domaines, y apportant sens et contenu, et en enrichi d'autant le projet de société libertaire.

Et bon , si c'est aussi une question de couleur de drapeau, on dira alors qu'en plus le drapeau noir et rouge, au delà de la peine et de l'espoir, porte aussi l'Histoire des luttes :wink:
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Re: Dépasser la lutte

Messagede luco » 23 Mai 2009, 07:06

Et bien je suis pour ma part totalement en accord avec Quierrot.

Sur la question de la "trancendance" des luttes parcélaires, spécifiques, des luttes sociales...ou des identités spécifiques, il y a par contre une vision d'ensemble, un angle d'attaque globalisant, que nous portons. C'est ce qui participe de forger notre identité révolutionnaire


Ce passage notamment qui répond à mes interrogations sur le fil "féminisme radical".

Ce qui nous permet de combattre l'écueil toujours possible des "identités" spécifiques et potentiellement réductrices c'est le fait de relier ces luttes à une dynamique globale d'émancipation révolutionnaire qui nous oblige à faire converger, lier, mêler, organiser des ponts entre les différentes oppressions au nom du projet global d'égalité et de liberté.

Reconnaître la spécificité de certaines luttes, la nécessité transitoire de leur élaboration et expression séparée (non-mixité, fierté noire, libération nationale...) en essayant à chaque pas de les réintégrer dans une dynamique d'ensemble, de faire avancer la conscience de tous, par le combat spécifiquement politique et l'organisation politique qui justement sont des armes pour faire tomber les barrières.

Et ceci pour ne pas rester prisonnier de la logique de l'oppression et de l'oppresseur qui justement divise.

Bref, ni négation des spécificités, ni exacerbation celles-ci dans des identités phantasmées et/ou artificielles et/ou réductrices voire réactionnaires (pour le cas des luttes de type régionalistes, nationales...).

J'ajouterai que "l'identité de classe", ou disons le "camp" qui se révèle dans l'antagonisme de classe n'est justement pas une identité comme les autres (une fois débarassée de son ouvriérisme social-démocrate puis ml, stalinien...). Il est de fait un dépassement des divisions artificielles imposées par la domination du Capital sur nos vie (divisions corpos par exemple, mais aussi français/immigrés, hommes/femmes...) et une unité dynamique nouvelle qui vise à terme sa propre abolition (disparition des classes, égalité relle).
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Re: Dépasser la lutte

Messagede conan » 23 Mai 2009, 09:02

qierrot a écrit:La forme est bien, mais je n'en partage pas vraiment le fond.
Car je ne vois qu'une chose pour dépasser la lutte, c'est la révolution. En attendant, il me semble que la priorité avant de dépasser la lutte c'est déjà d'y être...Et pour parler d'identité, il se trouve que bien souvent cultiver l'identité anarchiste, et ne faire que de la propagande en condamnant les luttes parcellaires, les luttes spécifiques, les luttes sociales...identité dans laquelle on se renferme comme dans une tour d'ivoire, tient malheureusement lieu souvent de "militantisme"chez des anars. Il en est de même pour la réflexion qui s'en trouve décalée des réalités bien souvent.


Y être ? Opposer comme tu dis le drapeau rouge et noir au noir, sous prétexte qu'il serait plus un drapeau de luttes ? Tu te méprends, car c'est précisément ce que je dis, qu'il faut lutter. Je dis même qu'il faut d'autant plus y être qu'elles présentent un risque. Pourquoi évoquer cet écueil à propos de mon post ? Si tu me juges par post intercalé, je pense que si tu me connaissais sur Poitiers, tu saurais que je milite beaucoup dans les luttes sociales, spécifiques. J'ai même produit un tract sur la nécessité de revenir à la lutte de classe...

Alors relis-moi mieux, j'ai écrit :
"Cette stratégie est tout à fait légitime et compréhensible, et pour ma part, je pense qu'il faut toutes les soutenir. Mais qu'il faut aussi toutes les transcender en désamorçant leurs processus mortifères de violence et d'identitarisme."

et

"Toute lutte contre une oppression sociale peut fonctionner un certain temps, car se constituer une identité forte, un drapeau, des valeurs de combat, permet en effet de rassembler les gens en lutte pour les rendre plus forts ensemble et améliorer les conditions de vie."

et enfin

"On peut juger ces propos naïfs, affirmer qu'avec des idées pareilles les luttes n'aboutissent pas, et que la lutte contre le pouvoir s'incarne dans les luttes spécifiques, là où le pouvoir s'exerce réellement. Je le crois aussi, mais pour ma part, en tant qu'anarchiste, je pense que toutes ces luttes n'en sont qu'une, c'est-à-dire la lutte contre le pouvoir. Et qu'il faut d'autant plus investir ces luttes qu'elles portent elles aussi dans leur flancs les germes du pouvoir."

Dans les principes de bases de la FA avant 1978 d'ailleurs, encore marqués fortement par le courant individualiste, il était indiqué que les classes n'étaient qu'une vue de l'esprit, et je pense que c'est ce qui ressort du contenu à ce sujet de ce texte, mais depuis ces principes de bases ont été refaits dans le sens de la reconnaissance de la lutte des classes.
Pour le reste j'ai un peu envie de dire que cette question de "vue de l'esprit" est appliquée ici à toute forme d'oppression, et celà évidemment me dérange quelque peu. Le patriarcat et l'oppression sur les femmes n'est pas qu'une "vue de l'esprit", et le fait de lutter sur ce terrain spécifique et aussi en tant qu'identité femme, identité "féministe" ou homme "pro-féministe", n'entretient pas le mal, mais participe bien à mon sens à parler de cette réalité, et de lutter sur ce terrain pour la transformer...On peut développer de même au sujet de l'anticolonialisme, etc...


Je ne me réclame pas plus de l'individualisme que du communisme. Je suis anarchiste, point barre.
De plus, non seulement je ne parle pas de "vue de l'esprit", et pense que la lutte de classe est une réalité tout à fait pertinente, mais j'ai précisément écrit :

"Un groupe de gens, pour opprimer un autre groupe de gens, se construit toujours une identité, un langage, des signes sacrés de son pouvoir, des lois, tacites ou explicites, des codes.
Que cette identité soit aristocrate, bourgeoise, nationale, patriarcale, hétérosexuelle, racialiste, civilisationnelle, religieuse orthodoxe, j'en passe et des meilleures... elle permet à des oppresseurs, construisant plus ou moins consciemment des valeurs communes, de répandre ces valeurs pour les faire accepter comme un cadre, au sein duquel il serait inconcevable de penser.
Face à ces groupes oppresseurs, se donnant une légitimité identitaire et des valeurs légitimantes, on peut penser stratégiquement utile de se rassembler soi-même sous une identité de lutte contre l'identité qui opprime. Contre la bourgeoisie, la lutte de classe "ouvrière" ; contre l'impérialisme, le nationalisme/régionalisme indépendantiste ; contre le racisme blanc, le black power ; contre le patriarcat, la lutte féministe..."

Je ne nie donc pas l'existence d'oppressions très concrètes, et de regroupements très concrets de gens pour les perpétrer, c'est même de ce constat que part mon sujet.

J'évoque en revanche, c'est le sujet de mon post, du danger, de l'écueil de se regrouper et définir en tant que groupe politique sur un aspect spécifique, de sacraliser la lutte émancipatrice dans l'une de ses dimensions ; et de ne pas la transcender par une lutte contre le pouvoir en général, qui inclue toutes ces luttes, et à mon avis de façon bien plus pertinente (car bien plus globale et multiscalaire, entre l'individu et la société, les moeurs et la vie économique...) qu'une analyse de classes.

Quant à luco, nous pensons et disons exactement la même chose. A la seule différence qu'à mon avis, l'angle d'attaque anti-pouvoir permet précisément de rendre la lutte de classe beaucoup plus efficace.

Car pourquoi celle-ci ne fonctionne-t-elle plus aujourd'hui, si ce n'est parce que, pour une majorité des gens, les frontières de la classe qui opprime se mêlent souvent avec celles de la classe opprimée, dans un vaste no conscience's land de classes dites moyennes ?

Le Capital a floué les cartes, et c'est en redistribuant à tous une bribe de pouvoir qu'il a brouillé les frontières de classes (comme le suggère d'ailleurs Antigone, dont je partage bien évidemment l'analyse).

Pour être efficacement en lutte contre la classe bourgeoise capitaliste, c'est comme contre le patriarcat ou contre l'impérialisme civilisationnel : il faut investir les luttes à fond, tout en y diffusant la conscience globale de se dresser contre toute forme de pouvoir.

La lutte de classe est d'autant plus dangereuse (au sens de mon analyse, à savoir le risque de la rendre totalitaire et autoritaire), qu'elle est effectivement pertinente dans un certain nombre de dimensions. C'est en mettant devant elle la lutte contre le pouvoir qu'on lui rend toutes ses lettres de noblesse.

Ne mettons pas la charrue avant les boeufs... c'est tout l'apport de l'anarchisme au courant socialiste.
conan
 

Re: Dépasser la lutte

Messagede Pïérô » 23 Mai 2009, 10:10

conan, tu as pris ce que je dis au début pour toi, ce qui n'était pas mon intention d'autant, et nous avons eu l'occasion d'échanger, que tu es actif et ne te situe pas pour moi dans ce que je critique là en parlant d'anarchistes. Je sais que tu n'en es pas, et pensais qu'il n'y avait pas de précautions à prendre d'ailleurs. :wink:
Il me semble cependant que tu as forcé le trait sur cet angle "vue de l'esprit" concernant la bourgeoisie et la lutte des classes comme sur la question féministe aussi. Et c'est celà qui m'a amené, non seulement sur la question de la lutte des classes mais aussi sur la question des luttes spécifiques, et de cette approche sur les "identités".
Le développement de ton dernier post lève des ambiguités du premier.
Mais sur cette question de la lutte des classes il reste une différence dans nos points de vue, car pour moi ce n'est ni un choix, ni une stratègie, mais un fait lié à une réalité.
Et je n'oppose pas les deux drapeaux, je ne sais pas où tu as trouvé çà, mais c'était puisque tu appuyais sur l'un d'entres eux, dire qu'il y en avait un autre aussi, avec humour me semblait-il. En plus j'avais mis un :wink: !
Reste en tout cas que ce débat est important. Et là aussi, comme sur le terrain de la lutte des classes et des luttes sociales actuelles, la question de la convergence des luttes spécifiques (on pourrait parler aussi de l'écologie et des différents axes comme de la lutte anti nucléaire, contre les OGM, etc) se pose à nous en terme de stratègie. C'est d'ailleurs plus sous cet angle que je verrais ce terme de "dépassement".
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Re: Dépasser la lutte

Messagede willio » 23 Mai 2009, 10:51

conan a écrit:Car pourquoi celle-ci ne fonctionne-t-elle plus aujourd'hui, si ce n'est parce que, pour une majorité des gens, les frontières de la classe qui opprime se mêlent souvent avec celles de la classe opprimée, dans un vaste no conscience's land de classes dites moyennes ?

Le Capital a floué les cartes, et c'est en redistribuant à tous une bribe de pouvoir qu'il a brouillé les frontières de classes (comme le suggère d'ailleurs Antigone, dont je partage bien évidemment l'analyse).

Pour être efficacement en lutte contre la classe bourgeoise capitaliste, c'est comme contre le patriarcat ou contre l'impérialisme civilisationnel : il faut investir les luttes à fond, tout en y diffusant la conscience globale de se dresser contre toute forme de pouvoir.


Mais tu penses qu'il faut faire revivre plus fortement l'idée de lutte des classes ?
Parce comme tu le dis fort justement le capitalisme a distribué des bouts de pouvoir à presque tout le monde, du moins des bouts d'illusions de pouvoir et je ne crois pas qu'on puisse revenir en arrière, car les gens ont effectivement accédé à tout un tas de trucs (en terme de possessions matérielles, d'informations ou encore de droits) qui ne leur permettent plus de se considérer comme en marge, comme exploités, mais consituent un rouage du système qu'ils entretiennent donc. L'effacement des classes n'est plus qu'une illusion mais est bien réel.
Face à ça, je ne crois pas qu'il faille revenir sur le passé mais aborder les choses différemment, en ayant en tête cette problématique qui implique que notre lutte doit viser le système, ses mécanismes de pouvoir et donc en partie nous-mêmes.
willio
 

Re: Dépasser la lutte

Messagede edeffi » 23 Mai 2009, 19:38

Merci beaucoup pour ce post Conan,

Bon moi je n'ai pas été aussi loin dans la réflexion (sur l'élargissement des luttes à la lutte contre tous les pouvoirs) mais grâce à ce post j'ai trouvé peut être des réponses que je cherchai à une certaine forme de démotivation au sein de collectifs.
Je suis plus "terre à terre" mais pour garder la motivation et l'adhésion des sympathisants, je pense que le concept de "dépasser les luttes" est une bonne idée. Je n'ai pas encore de réponses précises, mais proposer autre chose en plus de lutter ou s'opposer sur un point précis (et s'enfermer dans cette lutte) élargir le champ d'action d'un collectif vers d'autres "services" ou actions me paraît une bonne piste. Ça laisse en plus l'opportunité de réagir à d'autres sujets ou élargir la lutte plus tard, en gardant le contact avec les membres du collectif.

encore merci ;)
edeffi
 


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