Lepauvre a écrit:
C'est quoi "la rupture clairement identifiée" des groupes laboratoires nécessaires qui émergent le moment venu?
Et qui sont nécessaire pourquoi?
Emergent d'ou?
A quel moment?
Je n'ai rien compris de cette phrase.
Quand un "groupe" se constitue, c'est la plupart du temps autour d'un noyau de quelques personnes qui ont eu une expérience commune soit au sein d'une même organisation avant de la quitter, soit dans la même entreprise, pendant une grêve ou une action quelconque, et qui ne veulent pas que tout s'arrête brutalement. Ces militants ont la volonté d'aller plus loin, de tirer des leçons de leur expérience, et approfondir certaines questions.
Le point de départ de tout ça, c'est une rupture avec des idées ou une pratique donnée. Ils savent que le débat dont ils sont demandeurs, ils ne peuvent pas le mener dans leur section syndicale, ou leur organisation, alors ils se réunissent ailleurs, dans un autre cadre. Dans ce cas précis, ils savent pourquoi ils se réunissent, sur quelle base, et ainsi les discussions ne s'égarent pas dans des généralités. Voila ce que j'appelle "une rupture clairement identifiée".
La suite des débats fait parfois apparaitre une manière d'envisager l'action militante différente de ce qui a été fait avant, et qui tient compte des erreurs qu'on souhaite ne pas voir se reproduire. Ceci ne demande qu'à être expérimenté.
Les discussions peuvent aussi dériver vers un terrain propice à des remises en cause plus générales.
Dès qu'un mouvement social apparait, ces militants interviendront pour faire partager leur expérience aux autres et pourront faire des propositions differentes des appareils ou des organisations dominantes, qui tiendra compte de leur réflexion collective. Voila ce que j'appelle "un laboratoire d'idées".
Mais cette réflexion peut aussi s'avérer beaucoup plus profonde, thèorique même. Elle peut se concrétiser par des textes publiés en brochures, voire même dans une revue. Pour en avoir connu quelques uns, je peux dire que ces travaux sont souvent très interessants.
Le groupe peut devenir une petite structure active pendant quelques mois... avant de disparaitre. Mais il peut arriver (beaucoup rarement) qu'il s'étoffe jusqu'à devenir une organisation. (J'en ai connu une...)
Nécessaire ? Oui, toute réflexion nouvelle qui tient compte de l'évolution de la société est nécessaire. Les mouvements sociaux ont tous leur spécificité. Donc il faut sans arrêt actualiser si l'on ne veut pas se transformer en machine à répéter toujours la même chose de génération en génération.
Je trouve que les petites structures, du fait de leur disponibilité et de leur souplesse, sont plus à même d'affectuer ce travail que les organisations qui sont accupées à faire tourner leurs boutiques.
Berckman a écrit:
Bref le problème des petits groupes c'est le risque d'extériorité aux choses : sans échange avec des groupes de différentes zones géographique, la vision d'un petit groupe est le plus souvent localiste, et les "généralisations" qu'ils fait sont la plupart du temps des extrapolations à partir de la situation connue, ou simplement de la spéculation théorique qui trouve se source d'information dans la seule littérature et pas l'expérience vécue (de la situation sociale, des luttes et de leurs difficultés, etc...).
Le localisme est effectivement est le principale cause de mortalité de ces groupes. D'ailleurs, il n'est pas rare que le groupe éclate sous l'effet de l'opposition de ceux qui veulent préserver cette vision locale en s'enfermant dans la "tour d'ivoire" que tu évoques, et ceux qui veulent l'élargir, soit en invitant des éléments extérieurs, soit en entreprenant une démarche en direction d'autres groupes.
Tu accordes à mon sens au caractère affinitaire prétenduement supposé de ces groupes trop d'importance. Ca a pu être le cas, mais ce n'est pas une règle. J'ai vu dans le même groupe des personnes complètement dissemblables cohabiter pendant plusieurs années (quelqu'un vivant chez sa maman avec un autre trainant dans les bars par exemple).
Tu parles d'extrapolation et de spéculation théorique, c'est vrai, ça existe, mais ça ne tient pas debout longtemps; et si la vie de ces groupes n'avait reposé que sur cette approche de travail, elle aurait été encore bien plus éphémère.
Le dépassement théorique est plus courant. Je l'ai connu avec le situationnisme et c'était nécessaire pour ne pas reprendre les conneries de Debord. Mais, honnêtement, je ne vois pas comment on peut aborder les questions théoriques sans un minimum de lecture "différente" de ce qu'on a l'habitude de lire.
Berckman a écrit:
Dans les organisations formelles, les bulletins internes, la production destinées à la diffusion, les enjeux des luttes sont autant de temps destinés à la réflexion. Il existe aussi d'autre temps : débats, espaces d'échanges de pratiques, formation, qui ont cet objet.
Après, cela dépend effectivement du degré d'investissement dans la vie fédérale, qui dépend elle des moyens mis en oeuvre pour favoriser l'investissement de toutes et tous, et de la culture fédéraliste ou non de l'organisation.
S'il faut compter sur les bulletins internes pour avoir matière à discussion, je crois qu'on risquerait d'être déçu. Tout dépend bien sur de l'exigence qu'on en a... et de l'organisation dans laquelle on se trouve. En tout cas, je parle de l'expérience que j'en ai, j'ai toujours trouvé ça bien léger. Tous les militants avides de débats s'en plaignaient.
Je lisais aussi à une certaine époque les publications libertaires et je dois dire qu'en un quart d'heure, il me semblait en avoir fait le tour.
Pour ce qui est de la formation, je reconnais qu'une organisation a davantage de moyens. Mais bon, après, il y a de bons ou de mauvais profs... Les groupes, eux, en sont réduits à l'auto-formation ce qui peut mener sur des voies de garage ou donner des résultats tout aussi contrastés.
Berckman a écrit:
A mon avis c'est un enjeu permanent de se confronter à cette situation, c'est à dire de développer des mécanismes, des temps et des espaces qui permettent de briser cet état de fait.
ça peut passer par des groupes de paroles spécifiques aux "nouveaux/nouvelles militant-e-s", par des outils de gestion de la parole, pas une limitation du temps de parole des un-e-s et des autres, par la rotation des mandats,etc...
On est d'accord que ce n'est pas facile, mais l'important c'est déjà d'essayer. Le problème se pose d'ailleurs dans les petits groupes comme dans toutes les orgas.
Effectivement, ce n'est pas facile.
Je crois même que c'est le principal enjeu de la période qui vient. On est beaucoup plus sensible à cette question qu'il y a une vingtaine d'années. L'interractivité d'Internet et la mode des "débats participatifs" y sont probablement pour quelque chose. Elles ont créé à la fois une habitude de comportement et des besoins.
Notre crédibilité viendra de notre capacité à y apporter des solutions et ainsi permettre qu'un mouvement social appartiennent réellement à tou-te-s celles et ceux qui y participeront.
Je crois que si j'appartenais à un groupe aujourd'hui, ce serait la reflexion que je souhaiterais approfondir afin d'avoir quelque chose à proposer le moment venu...